‹ Voyage en PerseChapitre 6 sur 89 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

HaJlz - Pacha. — Son hospitalité. — Description d'Erzeroum. — Sa population. —

Présents faits par le Pacha.

L'ambassadeur voulait , avant toutes choses , remercier le Pacha de la distinction avec laquelle il l'avait fait recevoir par son frère, à son arrivée dans son pachalik, ainsi que des honneurs qu'il lui rendait lui-même à Erzeroum. Nous montâmes donc chez Hafiz-Pacha qui , contrairement aux usages turcs, se leva et vint au-devant de M. de Sercey. Il nous fit asseoir tous à ses côtés sur son divan, au grand étonnement de ses officiers qui , après s'être prosternés à ses pieds , allèrent humblement s'agenouiller au bout du tapis qui couvrait, le plancher de l'appartement. Le Pacha fit beaucoup d'amitiés à M. de Sercey, et lui répéta plusieurs fois qu'il était le bienvenu, khoch-gueldi. Nous le trouvâmes de la plus grande simplicité, et d'une affabilité charmante. Sa physionomie franche et expressive , ses yeux pleins de vivacité et d'esprit, nous étonnèrent tout d'abord , car nous ne retrouvions plus en lui le type turc. Cette première entrevue dura près d'une heure, et ce fut au milieu des témoignages d'une franche sympathie et des instances que le Pacha faisait pour retenir l'ambassadeur tout l'hiver, qu'on apporta les tchibmikSj et qu'on servit le thé et le café.

L'ambassadeur complimenta Hafiz-Pacha à l'occasion d'un

succès qu'il avait récemment obtenu dans une expédition contre les Kurdes. Il leur avait enlevé des chevaux, des troupeaux , ainsi que quelques prisonniers. Le Pacha agréa les compliments, tout en disant « qu'il regrettait d'avoir été « obligé de sévir, mais que, depuis trop longtemps, les c< Kurdes exerçaient leurs brigandages, et qu'il y avait eu, <c pour lui, nécessité de les punir, afin de les intimider. » Le Pacha pressa vivement M. de Sercey de passer l'hiver à Erzeroum, à cause du mauvais temps et du froid. L'ambassadeur dit qu'il ne pouvait ainsi disposer de son temps, qu'il lui fallait exécuter les ordres du roi. A quoi il lui fut répondu par Hafiz-Pacha « qu'il n'insistait plus, qu'il se taisait devant « une pareille considération, car il savait ce que c'était que « d'obéir à son souverain. »

L'ambassadeur remercia le Pacha d'avoir envoyé au-devant de lui des officiers de sa maison et de ses troupes ; il lui exprima le regret de les avoir fait attendre par le froid qu'il faisait. « Il n'ont fait en cela que leur devoir, répliqua le « Pacha, et une chose qui leur a été personnellement a agréable ; ils auraient voulu faire davantage, et ils auraient « ambitionné l'honneur de lui rendre hommage au moment « où il mettait Iq pied sur la terre d'Asie. Mais, ajouta- « t-il , cela n'a pas dépendu d'eux plus que de lui-même; « Trébizonde est dans un gouvernement séparé du sien, et il « ne lui appartenait pas d'aller y remplir les devoirs d'une c< hospitalité réservée à un autre. » A l'air du Pacha, en prononçant ces paroles, nous pûmes croire qu'il avait connais- ' sance de la manière dont nous avions été traités dans le pachalik de Trébizonde.

Là-dessus nous primes congé du Pacha, qui nous fit pro-

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mettre de retourner bientôt le voir. L'un des deux officiers qui nous avaient accompagnés depuis Baiboutj et qui paraissait plus spécialement attaché à l'intérieur de la maison du Pacha, nous conduisit aux logements préparés pour nous; c'étaient , plusieurs maisons les unes à côté des autres, situées dans la partie de la ville habitée par les chrétiens. Nous fûmes tous installés dans des appartements très-confortables, garnis d'excellents tapis, et avec de bonnes cheminées bien approvisionnées en bois, ce qui était la chose que àous prisions le plus. Après les tristes feux qui nous avaient abimé leg yeux, et contre lesquels nous avions inutilement fatigué nos poumons à force de souffler, c'était une véritable fête que de trouver du bois faisant de belles flammes et pétillant dans l'àtre en répandant une douce chaleur; aussi nous grillâmesnous à qui mieux mieux.

Le Pacha, dans sa libéralité, avait donné des ordres pour qu'on n'oubliât rien de ce qu'il fallait pour la cuisine, et la liste des approvisionnements qu'il avait ordonnés est une pièce vraiment curieuse par la prodigalité qui l'avait rédigée. Ce n'était rien moins que six bœufs, douze moutons, mille œufs, soixante poulets, cent livres de café moka, trente livres de miel , deux cents livres de beurre, plusieurs jarres de vin , du sucre et du tabac en abondance, des fruits : de plusieurs espèces , conservés , ainsi que des melons , ce qui était, dans cette saison, un véritable luxe.

Fatigués de dix jours consécutifs de marche , par un froid excessif et dans un pays difficile , nous fûmes heureux de trouver un repos qui devait durer quatre à cinq jours ; l'ambassadeur nous avait fait espérer que notre séjour se prolongerait jusque-là.

Dès le lendemain de notre arrivée , le Pacha vint rendre visite à Tambassadeur, chez qui nous nous trouvions réunis. Les compliments recommencèrent comme la veille, et, comme la veille aussi, Haliz-Pacha nous parut un excellent homme, simple et affable. J'eus, dans le cours de cette entrevue, l'explication de l'effet qu'avait produit sur moi sa physionomie intelligente et ouverte, en cela si différente de celle des Turcs. Il nous dit qu'il était Gircassien. Sa nationalité native nous fiit révélée à l'occasion d'un petit mannequin d'acier, figurant un homme d'armes, dont on lui fit présent : « iMoi aussi, dit-il , j'ai porté la cotte de mailles quand j'étais a Tchirkess. » En effet, les Circassiens la portent encore, et l'on en trouve aussi beaucoup chez les Kurdes.

Ce sujet amena naturellement la conversation sur la guerre que les Russes font dans le Caucase. Très-jeune encore Hafiz- Pacha avait été amené , de Circassie , à la cour du Sultan Mahmoud. Il avait franchi successivement tous les échelons que la fortune lui rendit faciles. Voué et fidèle au service de l'empereur de Constantinople, son âme n'en était pas moins restée sensible aux malheurs comme aux victoires de ses compatriotes. Dans les entretiens que nous eûmes avec lui , sa nature franche et disposée à la sympathie le laissait aller à l'abandon des causeries intimes. Il parlait volontiers de la Circassie et du patriotisme de ses nobles enfants ; les vœux secrets de son cœur se trahissaient cependant plutôt qu'il ne les avouait hautement. Indépendamment de la raison politique venant de sa position, et qui lui interdisait des souhaits trop ouvertement manifestés , il expliquait ses rétic^înces en disant : « Je suis allé en Russie, j'y ai été comblé de fa- « veurs et de bontés par le czar, je ne peux lui souhaiter du

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« mal. Je me borne à attendre ce qui résultera dos décrets « de la Providence. » La noblesse de ce langage écartait certes tout blâme que le plus ardent ami des Tchirkess aurait été tenté d'infliger au Pacha pour ne pas désirer plus franchement leur triomphe. Mais il était d'ailleurs impossible de se méprendre sur ses sentiments secrets en l'entendant parler de ce que ces belliqueux montagnards ont fait et de ce qu'ils sont capables de faire encore. Entre autres phrases qui le trahissaient, je citerai celle-ci : « Ce qui fait la force des Russes, « c'est le manque de munitions des Tchirkess. Ceux-ci man- « quaient de soufre pour fabriquer de la poudre. Tous les « ports, tous les rivages sont gardés ; on ne pouvait leur en « faire passer. Mais, par un miracle de la volonté providen- « tielle, une montagne s'est ouverte , et, dans ses entrailles, « les Tchirkess ont trouvé cette matière indispensable. Dé- « sormais ils pourront mieux résister aux Russes, peut-être

« les repousser Inchallah! » Tout le patriotisme du Pacha,

tous ses vœux pour les Circassiens se révélaient dans ce inchallahy plaise à Dieu! Cette invocation à l'Être suprême, cette espérance en Dieu , est l'expression la mieux sentie de la foi d'un musulman dans la protection du Tout^Puissanl. Hafiz-Pacha disait donc noblement qu'il ne voulait pas de mal à l'empereur dont il avait été l'hôte, mais son cœur ne pouvait se défendre de l'espoir que le ciel interviendrait dans cette guerre et protégerait les héros du Caucase.

A propos du caractère aventureux et guerroyeur des Tchirkess , le Pacha dit ceci , qui peut ne pas être pris en bonne part, mais qui certainement dans sa pensée était un compliment à notre adresse : « Je ne connais , dit-il avec ce une courtoisie marquée , que deux peuples qui soient vé-

c( ritablement braves, les Français et les Tchirkess. Les au- « très se battent bien , mais toujours mus par un sentiment (( réfléchi , Tobéissance , le devoir ou le fanatisme. Les France çais et les Tchirkess se battent par goût et pour le plaisir « de se battre. »

Dans le cours de cette visite, pendant laquelle Tamabilité et l'enjouement du Paicha nous firent paraître très-courtes les deux heures qu'elle dura , j'eus tout le temps d'observer cet homme que la fortune trahit si cruellement à Nezib , dont les revers mirent alors en émoi toute la diplomatie en Orient , et furent plus tard la cause de débats sérieux en Europe (12). Hafiz-Pacha me parut avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Sa taille est moyenne, sa barbe courte et légèrement grisonnante ; il a l'air doux et noble. Sa physionomie est loin d'avoir cette immobilité que l'on remarque sur celle des Turcs, elle est au contraire très-expressive. Ses yeux, d'un bleu clair, ont une grande vivacité. Dans toute sa personne il régnait une animation excessive qui n'était que bien faiblement tempérée par les habitudes de nonchalance particulières aux Orientaux. Ses manières étaient prévenantes autant qu'aimables. Il paraissait aimer beaucoup le commerce des Européens et s'intéresser sérieusement à leurs découvertes. Il cherchait à s'en instruire pour en faire profiter son pays, et affectait de rejeter bien loin le mépris stupide qu'ont en général les mahométans pour notre civilisation. Il y avait cependant un point sur lequel nous ne pouvions passer condamnation en sa faveur ; il avait pour médecin un Piémontais qui avait été cuisinier à bord d'un navire marchand , le Pacha ne l'ignorait pas ! Il est vrai qu'il a'avait pas une foi aveugle dans sa science, mais il disait : «Que voulez- vous? faute

de mieux je le garde. Allah Korim! » Ce qui voulait dire, Dieu est grand! Dieu me sauvera!

Hafiz-Pacha, dont je cherche à esquisser le caractère, montrait de Tesprit dans la conversation , il avait même du trait et ne dédaignait pas les jeux de mots. L'un de nous lui ayant offert une boîte de cigarres , sur ce qu'il avait fait la remarque que c'était une manière de fumer plus commode à cheval que le ichibouk turc , il en prit de suite un. On lui présenta du feu au bout d'une pince, un charbon s'en échappa, et, comme on s'empressait de secouer sa pelisse qui brûlait, il dit en riant : cf Le Pacha n'a pas peur du feu. » Je pensai à la bataille de Nezib où il le vit de très-près , et où , dit-on , il voulait se faire tuer quand il aperçut sa cavalerie tournée par les Égyptiens , et son infanterie passée du côté d'Ibrahim. Ce grand désastre avait entraîné, non-seulement la perte de sa gloire militaire , mais encore celle de toutes ses richesses; sa tente resplendissante d'or et de soie , pleine de riches tapis et d'objets précieux , était tombée au pouvoir des Égyptiens et fut saccagée par une soldatesque avide de pillage. Le Pacha nous racontait cela avec une philosophie admirable, il ne paraissait pas regretter ses biens perdus, les trésors qu'on lui avait enlevés; son front ne s'obscurcissait que quand il en venait à parler de son infortune comme soldat , et de FcH bligation où il fut , pour sauver sa tête , de fuir presque seul.

En effet, quand tout fut perdu , sans qu'il pût même appliquer à son armée transfuge le mot consolant de François P"", il s'échappa du champ de bataille , où il se voyait abandonné , escorté seulement de cinq ou six officiers fidèles et dévoués. Il se jeta dans le Kurdistan , dont les montagnes et les défilés lui offraient plus de chances de salut. Il y ren-

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contra cependant des ennemis nouveaux, et fut attaqué par un parti nombreux de Kurdes. Sa petite troupe dut se défendre, elle le fit vaillamment. Le Pacha lui-même mit le sabre à la main, et tua deux de ces bandits. Mais c'était là une bien faible compensation aux coups que lui avait portés le sort.

Tout ce que je mentionne ici d'Hafiz-Pacha n'a rien de bien saillant , mais c'est caractéristique. Cela montre cet homme sous un aspect qui n'est pas celui ordinaire aux Turcs. Ce pacha est une exception parmi eux. Il faut dire qu'on en rencontre beaucoup plus de la nature du Mutselim de Gummuch'Kliânih y que de celle du commandant supérieur de de la province iVErzeroum. La plupart des Turcs , endormis, insouciants , apathiques , font ressortir comme une anomalie une nature vive , spirituelle et sympathique.

J'eus plusieurs fois , pour ma part, l'occasion de revoir le Pacha ; car ayant su que j'avais le plus grand désir de faire son portrait , il s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Et cependant, n'y avait-il pas, dans cette condescendance, une grave infraction à la règle musulmane? Jamais, dans les différentes visites que je lui fis, son amabilité ne se démentit. Malheureusement je ne savais pas encore assez de turc pour le comprendre, et sa conversation, traduite par un drogman, devait perdre beaucoup de l'esprit qui lui était personnel. Il fit preuve de beaucoup plus d'érudition artistique que je ne lui en aurais supposé. Il me parla de Raphaël et d'autres maîtres de l'école italienne dont il avait vu des tableaux en Russie. Il m'adressa plusieurs questions sur la peinture , et fit sur cet art des remarques très-judicieuses qui prouvaient de sa part de la réflexion et du goût. Ce thème était d'autant plus étonnant, traité par lui, que, dès son enfance, il avait

dû être imbu des préjugés absurdes des Sunnites (13) cçncernant la peinture et les images en général.

Je fis le portrait d'Hafiz-Pacha en deux éditions , l'une que je lui donnai , l'autre que je gardai pour moi. Je lui offris aussi une vue d'Erzeroumy dont il me dit avoir l'intention de faire hommage au Sultan, avec une autre de Bayazid^ qu'il me pria de lui envoyer. « Ces deux villes , me dit-il , « défendent la frontière turque du côté de la Russie et de « la Perse; elles sont, donc, d'un grand intérêt et ne peu- (( vent manquer d'exciter celui de Sa Hautesse , qui sera « enchantée d'en avoir des vues. »

Pendant le séjour que nous fîmes à Erzeroum, j'allais chaque matin chez le Pacha, autant pour le plaisir de causer avec lui que dans le but de faire son portrait. Il m'avait pris en affection et me témoignait chaque jour plus d'amitié. Lorsque je lui fis ma dernière visite, il voulut me donner un souvenir de sa bienvillance , et, en me disant : « Puisque « vous allez en Perse, je vais vous faire Persan.... n il me plaça lui-même sur les épaules un large manteau de cachemire noir brodé , du nom d'abhah ou machlahj qu'il me dit avoir porté en Syrie et avoir sauvé du pillage de Nezib. Chose extraordinaire et incroyable pour un Turc , il m'embrassa paternellement et me dit qu'il ne m'oublierait jamais , ajouta tant : « Si un jour, dans le cours de votre voyage , ou de *t votre vie plus tard , vous avez besoin de moi , rappelez- « vous que je serai heureux de vous sei'vir » Il me demanda ensuite mon nom , mon prénom, les écrivit en turc , et voulut que je les lui écrivisse au-dessous en français. Puis épelant les syllabes , il les répéta jusqu'à ce qu'il en eût pris exactement la prononciation. Il y avait là, de la part de ce

haut personoage, quelque chose de si paternel, de si sincèment affectueux, que j'en fus extrêmement ému. Il l'était luimême en me disant adieu , et nous nous séparâmes le cœur très-attendri.

Hafiz-Pacha paraissait avoir une connaissance assez étendue de la politique européenne. Les principaux faits de l'histoire contemporaine lui étaient familiers. Dans les diverses entrevues que nous avions eues avec lui , il faisait de fréquentes questions sur le roi Louis-Philippe et la famille royale. Les détails de notre révolution de 1830 l'intéressaient beaucoup, sans qu'il pût toutefois en bien saisir le but : il y a des considérations de politique et de liberté, surtout comme on l'entend en France, qui n'étaient pas à sa portée. Il paraissait d'ailleurs professer une haute estime pour le caractère du roi, et pour le mérite élevé dont ce prince avait fait prouve depuis qu'il était monté sur le trône.

Hafiz-Pacha , par la manière dont il nous avait donné l'hospitalité, nous avait prouvé ce que sa bienveillance avait de positif et de réel. Nous avions déjà bien des raisons de croire que dans son caractère brillant et animé il y avait également de la solidité. Mais, la veille de notre départ d'£fzeroum , il nous en donna une dernière preuve qui vint ajouter la prodigalité la plus généreuse à toutes les libéralités dont nous avions déjà été l'objet de sa part. U envoya à l'ambassade, pour être distribués entre nous, seize chevaux, seize sabres damas, et, dans sa générosité tout orientale, il alla jusqu'à faire remettre une sonmie énorme, 20,000 piastres, qu'il priait l'ambassadeur de répartir entre les serviteurs de sa suite. U fallut accepter les chevaux et les armes, en retour des présents offerts par M. de Sercey au Pacha;

mais celui qu'il entendait faire à notre domesticité était trop contraire à nos usages pour que l'ambassadeur l'agréât. Ce ne fut, au reste, qu'avec les plus grandes peines, et tout à fait malgré lui, que le Pacha renonça à une libéralité qu'il fallut, pour le décider, lui représenter comme un dangereux précédent dans les circonstances analogues que l'avenir pouvait nous réserver.

Dans l'après-midi du jour où le Pacha nous avait fait des dons si magnifiques, nous allâmes tous en grande tenue lui faire nos adieux. Rien ne flatte autant les Orientaux que l'apparat, et c'est faire un très-vif plaisir, en même temps qu'un très-grand honneur, à un personnage d'un rang élevé que de paraître devant lui avec des habits de cérémonie. Aussi Haliz-Pacha parut-il très-sensible à la tenue dans laquelle nous étions tous pour venir le saluer et le remercier une dernière fois. Nous étions, les uns en habit brodé de diplomates, les autres en uniforme militaire, ou de fantaisie. — Le Pacha fut visiblement flatté de nous voir ainsi , et il trouva quelque chose d'aimable à dire à chacun sur son habit ou sa tournure. Mais ce fut M. Daru qui attira surtout son attention par son uniforme de capitaine de hussards. Indépendamment de son élégance et de sa richesse, cet uniforme brillant plaisait surtout au Pacha parce que, nous dit-il, « il lui rappelait celui qu'il avait porté dans sa jeu- « nesse, et ravivait dans sa mémoire le souvenir d'un temps « heureux. » En effet Hafiz-Pacha avait été officier de cavalerie, Nizam-AlUj corps créé par le sultan Mahmoud lorsqu'il introduisit ses réformes dans l'armée comme dans les autres éléments constitutifs de Tempire turc.

Dans cette dernière visite, le Pacha se surpassa en cordiale

amabilité ; il nous témoigna, avec toutes les marques d'une affection sincère, le chagrin qu'il éprouvait de nous voir le quitter sitôt. « Il avait espéré, disait-il , que les glaces de (( l'hiver, et les passages si difficiles à franchir, dans les ce montagnes que nous avions à traverser, nous auraient « retenus auprès de lui quelque temps. » Il ajouta : « qu'il (( ne nous oublierait jamais; qu'il s'estimait bien heureux « de nous avoir connus; que, dans le cours de sa vie, il avait « quelquefois rencontré des hommes aimables et qu'il avait « affectionnés, mais que jamais il n'en avait trouvé autant « de réunis. » Le compliment était, certes, aussi flatteur que bien tourné. Il ne fallait pas moins que tout l'esprit et le savoir de M. Desgranges, qui servait d'interprète, pour n'être pas en reste de gracieuseté avec te Pacha.

L'ambassadeur mit à profit les bonnes dispositions où il le voyait pour lui demander la grâce d'un chrétien. Ce malheureux, pris d'une velléité d'apostasie, avait voulu se faire circoncire. Mais le repentir, plus actif chez lui que l'abjuration, le fit reculer, et il ne voulait plus devenir mahométan. La loi musulmane est formelle sur cet article, elle entraîne la peine de mort. Le pauvre chrétien, qui était d'ailleurs un Arménien schismatique, devait mourir. Cependant le Pacha accorda sa grâce, en disant : « qu'il ne savait pas comment il a s'arrangerait avec les mollahs, très-fanatiques dans cette a partie reculée de l'empire ottoman, m

Nous primes congé d'Hafiz-Pacha , enchantés de lui, reconnaissants de l'hospitalité si grande et si bienveillante qu'il nous avait donnée. De son côté, il paraissait très-ému en nous répétant : a Khoch^gueldin... AHah-saklasen^ vous K^tes les bienventis,.. Dieu vous conserve ! »

Après cette prise de congé officielle, nous croyions ne plus revoir Hafiz-Pacha. Aussi, fûmes-nous très-étonnés , quelques heures après , de le voir entrer chez M. de Sercey, disant qu'il ne voulait pas laisser finir la soirée sans la passer avec nous. Puis, sans plus de façon, il s'invita à dîner. Pendant toute la durée du repas, il fut d'une gaieté charmante , n'ayant aucun scrupule de goûter à tous les mets , et buvant du vin comme un Européen de bonne compagnie, plutôt que conmie un musulman enchanté de trouver l'occasion d'enfreindre la règle du Koran. L'ambassadeur porta sa santé; mais le Pacha, qui comprenait fort bien l'esprit et l'intention d'un toast, se refusa à accepter celui-ci, disant : a qu'il fallait, avant, boire à la santé du roi de France et de a sa famille. »

La soirée qui succéda à ce diner fut remplie par les récits d'une foule d'anecdotes gaies, intéressantes, et racontées spirituellement par Hafiz-Pacha qui en fit presque à lui seul tous les frais. Il fut reconnu dans le salon de l'ambassadeur , par le Tchiaouch-bachi , ou chef des serviteurs turcs de l'ambassade, à qui il avait sauvé la vie, il y avait vingt ans. Cet homme , qui s'appelait Fesy, avait été janissaire à Ck)nstantinople , et mauvais sujet , comme ils l'étaient tous , ne connaissant d'autre loi que celle du sabre, d'autre argument que le poignard. A la suite d'une querelle et d'une rixe dans laquelle il avait tué un homme, Fesy avait été condamné à perdre la tète. Hafiz-Pacha, par les fonctions qu'il remplissait alors, put intervenir d'une manière efficace, et sauva le janissaire. Cet épisode datait déjà de loin , et si le coupable gracié se souvenait du bienfait , le bienfaiteur avait oublié sa clémence. Le Pacha retrouvant, après vingt années.

l'ancien janissaire, la moustache grise, ayant changé la crânerîe de sa jeunesse contre un air posé et une tournure grave, revint sur le meurtre qu'il avait pardonné et demanda à Fesy comment, lui qui paraissait maintenant un homme si sage , il avait pu se laisser aller à une extrémité si fâcheuse. Le vieux Tchiaouch répondit, avec le plus grand sang-froid, et comme s'il se fût agi d'une simple peccadille : « J'étais « jeune, dans ce temps-là et janissaire. «

Il se faisait tard, le Pacha dut se retirer; les adieux recommencèrent, et avec eux des protestations réciproques de souvenir affectueux.

Pendant la durée de notre halte à Erzeroum , l'ambassadeur avait reçu la visite de tous les Européens, agents politiques ou autres, qui habitaient cette ville. Parmi les premiers, les seuls qui fussent accrédités officiellement, étaient le consul d'Angleterre et celui de Russie. Ces deux puissances sont les seules qui , à partir de ce point , aient des représentants en Asie. La France n'en a aucun ; Trébizonde est la limite extrême du rayonnement de son influence dans le nord du continent oriental. Dans une autre direction, elle s'étend sur quelques points du littoral de la Méditerranée, puis, franchissant les déserts du sud, elle déploie son pavillon à Mossoul et Bagdad. Mais dans tout l'intérieur de l'Asie Mineure , en Arménie , en Kurdistan , en Perse , et au delà , jusqu'en Chine, il ne se rencontre aucun agent français. Aussi le terrain politique, c'est-à-dire celui des intrigues, celui où se joue le sort de ces vastes pays, est-il abandonné à l'ambition envahissante de la Russie et de l'Angleterre. Cet' abandon porte ses fruits depuis longtemps. Ces deux nations sont toutes-puissantes sur leurs faibles voisins , tandis que

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le nom français est à peine connu d'eux. — Au reste, la mission de M. de Sercey avait pour but de faire cesser cet état de choses, du moins en partie, en se rendant auprès du Chah de. Perse pour y poser d'une manière honorable le crédit de la France.

A Erzeroum nous trouvâmes, indépendamment du consul anglais, M. Brandt, trois personnes attachées à l'ambassade anglaise, en ce moment retirée de la Perse. M. Mac-Nill, ministre représentant la Grande-Bretagne, à la cour de Téhéran, avait dû quitter son poste, à la suite d'un différend qu'avait soulevé entre lui et le gouvernement de Mehemet- Châh, le sié^e d'Herat, entrepris par ce souverain (14). M. Mac-Nill était parti pour Londres, rendre compte de ce qui s'était passé, et chercher de nouvelles instructions. Il avait laissé à Erzeroum, point rapproché de la frontière persane, M. le colonel Shill et deux autres attachés, qui attendaient, pour rentrer en Perse, les ordres de leur gouvernement et un accommodement qu'ils ne mettaient nullement en doute. Ces agents paraissaient d'ailleurs un peu intrigués et inquiets de la mission de 31. de Sercey. La politique anglaise, en Orient comme partout, est tellement ombrageuse qu'elle ne peut souffrir de concurrence. Aussi , les visites de ces messieurs étaient-elles fréquentes, et faites sans doute dans l'espoir d'emporter de chacune d'elles quelque renseignement utile à l'attitude quils devaient prendre, ou aux instructions secrètes qu'ils devaient adresser à leurs agents restés en Perse.

Erzeromn est une des villes importantes de la Turquie d'Asie. Capitale de l'Arménie septentrionale, ou haute Arménie, elle est aussi le chef-lieu du pachalik qui porte son nom,

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et qui se divise en plusieurs districts commandés par des pachas qui relèvent de celui qui y fait sa résidence.

Quelques étymologistes font dériver son nom de Ara> Romanorum^ citadelle romaine. Elle parait d'ailleurs avoir été fondée, ou plutôt avoir pris de l'importance, en 415, sous le règne de Théodose IL Cette contrée, qui fut le berceau du christianisme arménien, est célèbre par le martyre de saint Grégoire , qui vint y prêcher l'Evangile. Torturé par Tiridate , sa constance et sa foi triomphèrent du fanatisme ignorant de ce prince, qui se convertit à lui avec une grande partie de son peuple et reçut le baptême. De là le surnom d'Illuminateur que les Arméniens donnèrent à saint Grégoire.

Erzeroum tomba au pouvoir des Ottomans dans l'année 1517. Les Russes s'en sont emparés en 1829, mais ils la rendirent à la Porte l'année suivante. Ce n'est pas sans que leur passage en cette ville lui ait fait beaucoup de tort, car ils en emmenèrent un grand nombre de familles arméniennes pour les établir au delà de l'Araxe devenu leur frontière. Ils ne firent d'ailleurs aucune différence entre les orthodoxes ou catholiques et les schismatiques ; et ils opérèrent sur une si vaste échelle dans cette rapine, que , pour ne parler que des catholiques, de quatre cent cinquante familles de ces derniers, il ne s'en trouve plus que trente-six. La population de cette ville est aujourd'hui peu industrieuse; la première raison en est l'émigration forcée dont je viens de parler, la seconde tient à la nature du pays et à celle de la nation arménienne. L'une et l'autre sont agricoles. Anciennement, le peuple de ces contrées passait pour être essentiellement pasteur et agriculteur. Ses goûts lui sont restés , et la fécondité de ses plateaux élevés, la richesse de ses vallées arrosées par

de nombreux cours d'eau, ont entretenu ses penchants naturels. Aussi, la plaine iïErzeroum^ qui est très-vaste, estrelle un des points les mieux cultivés et les plus riches par ses magnifiques récoltes, que Ton puisse voir dans l'empire ottoman où généralement tout languit, tout meurt, la nature comme les générations.

A part les marchés nécessaires aux cultivateurs des nombreux villages qui avoisinent Erzeroumy le commerce de cette ville est tout de transit. Dans ses vastes khans où se succèdent les caravanes, les ballots qu'elles y apportent restent intacts. Venus de la Perse ou de l'Inde , ils s'acheminent vers Constantinople. S'ils arrivent de cette ville ou du Frenguistàn, ils continuent leur route pour aller dans les bazars éloignés de Tabrizou d'Ispahan. Ce passage continuel de caravanes est une cause d'aisance pour la population, qui trouve ainsi l'écoulement d'une grande partie de ses denrées; mais il est surtout, pour le gouvernement turc, une source de richesses, à cause des droits énormes que prélèvent la douane et le fisc.

Erzeroum est bâtie sur un terrain en pente , lié à la base d'une haute montagne qui la domine du côté du sud. Cette disposition permet à ses divers quartiers et à ses édifices de former des plans de hauteurs dififérentes qui contribuent à lui donner un aspect pittoresque. A peu près au centre de la ville , est comme un noyau enveloppé de tous côtés par les vastes quartiers ouverts sur la campagne, et qu'habitent séparément, les musulmans pour les neuf dixièQies, les chrétiens pour le reste La partie cenirale s'appelle Varkj nom qu'on peut traduire par la forteresse^ la ville fortifiée j et qui semble dérivé du latin arx; cette portion, séparée du reste de

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la ville, est conforme aux usages de FOrient. Elle se rencontre généralement, je pourrais même dire sans exception , dans toutes les villes d'Asie. C'est le quartier clos, défendu par des murailles , où habite le chef, prince, Pacha , ou simple mutselimj qui fait sa résidence dans ce lieu. L'arA d'Erzeroum est très-fort. Il est entouré de hautes murailles crénelées, bastionnées, avec embrasures pour des canons, au pied desquelles sont creusés, pour en défendre l'accès, de profonds et larges fossés. Quatre portes y donnent entrée; elles sont doubles, extrêmement grandes, et garnies d'épaisses plaques de fer fixées sur les vantaux par des barres et des clous de même métal , qui en assurent la solidité. La physionomie de cette enceinte n'est point turque; elle a une apparence de force et d'antiquité qui la font attribuer vraisemblablement aux Romains , au moins pour son origine. Elle justifie pleinement le nom de arœ ou citadelle que ceux-ci lui avaient donné.

Cette, partie de la ville est d'ailleurs la plus importante par ce qu'elle renferme , et la plus intéressante par les édifices qui la distinguent des faubourgs circon voisins. On y voit un grand nombre de mosquées et de bains. Un statisticien du pays portait les premières à cent , les seconds à seize. D'après ces chiffres, on devrait croire la population de cette ville considérable, car ces lieux publics peuvent, en Orient, être considérés comme une échelle proportionnelle propre à faire connaître le nombre des habitants. Il est vrai que les chiffres cités ici comprennent les mosquées en ruines, et s'appliquent non-seulement à celles situées dans l'ark, mais encore à celles des faubourgs. Néanmoins, en portant la population d'Erzeroum à cinquante mille âmes, je crois être

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aussi près de la réalité qu'il est possible d'en approcher dans un pays où l'on ne tient aucun registre d'état civil , et où des à-peu-près sont les seules données que l'on doive espérer. La portion de la ville que renferme Vark paraît plus ancienne que celle qui l'entoure. En eflTet , on y rencontre des restes de monuments qui ne portent point le caractère turc ; ils ont le cachet d'un art antérieur à l'invasion des Osmanlis dans ces contrées. L'authenticité de l'origine de quelques-uns d'entre eux est douteuse; cependant il y en' a qui paraissent être du premier temps de l'islamisme. A la forme des coupoles de certaines mosquées, à la courbe de leurs arceaux , aux mosaïques de briques émaillé^s qui ornent leurs minarets, et surtout aux inscriptions coufiques qui les accompagnent, on doit croire qu'elles ont été élevées sous la domination des Seldjoucides. De celles-ci , il y en a plusieurs de ruinées. A côté d'elles s'élèvent les restes d'un édifice que les Turcs disent être l'ouvrage des guiaonrs^ ou infidèles j c'est-à-dire des chrétiens. Je n'ai pu recueillir sur cette origine aucun renseignement certain , et j'ai pensé que les guiaonrs auxquels est attribué ce monument n'étaient autres que les Arçnéniens, possesseurs aborigènes du pays avant l'intrusion des hordes mahométanes. Quoi qu'il en soit, voici ce que sont ces ruines, qui sont dignes d'attention : elles paraissent être celles d'une église, autant que, pour justifier cette opinion, on peut s'appuyer sur la disposition intérieure. Ce plan forme une croix latine , et la nef principale aurait été comprise entre deux rangs d'arcades, surmontés chacun d'un second étage d'arcades semblables. Les notions que l'on peut recueillir auprès des gens du pays sont toujours tellement obscures et mêlées de traditions si invraisemblables ,

qu'il est difficile d'y ajouter foi. Cependant je pense cjue Ton ne serait pas éloigné de la vérité en croyant ce que disent de ce monument les Arméniens, qui racontent que ce fut bien une belle église renversée et ruinée presque de fond en comble par les Turcs. Mais à quelle époque, pourquoi, et à la suite de quel événement? c'est là ce que je ne pus réussir à décou\Tir. Aujourd'hui quelques réduits abrités au milieu de ces décombres servent de magasins d'armes. Il y en a de toutes sortes, et, parmi elles, je ne fus pas peu étonné d'en voir qui portaient le cachet d'armures européennes , semblables à celles des guerriers de la croix. Les Turcs paraissent attacher un grand prix à leur possession ; ils disent qu'elles proviennent des gmaours qu'ils ont vaincus. Ne seraient-ce pas les dépouilles des infortunés Croisés qui périrent dans l'Asie Mineure, et ne faudrait-il pas voir là les tristes trophées enlevés, par les princes musulmans de Koniah, aux chrétiens massacrés dans les défilés du Taurus ou sous les murs d'Antioche? Il est difficile d'expliquer autrement la présence de ces armures à Erzeroum, car jamais, aux temps les plus propices et les plus glorieux de leur puissance, les Croisés ne se sont avancés jusque-là. Il ne me semble pas qu'il soit plus admissible de les attribuer aux Génois. Ces négociants, aussi aventureux qu'ils étaient intrépides marins, avaient tous obtenu des empereurs de Byzance des comptoirs ou colonies dans la mer Noire; mais nul souvenir, que je sache, ne rappelle qu'ils aient fondé aucun établissement dans l'intérieur du continent asiatique.

Voici bien des hypothèses et des doutes relativement à l'intérêt moral que peuvent offrir au voyageur les vestiges du bel édifice dont je parle. Sans vouloir v chercher des

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souvenirs historiques, on peut lui accorder une attention que méritent réellement sa construction et les belles formes architecturales qu'il a conservées. Extérieurement , la façade en est fermée par une grande porte ogivale, surmontée de chaque côté de deux espèces de petites tours à larges cannelures, et dont la surface était entièrement couverte de briques émaillées. Les dessins de cette mosaïque, si l'on en juge par ce qu'il en reste, étaient variés et d'une grande élégance ; malheureusement la dégradation qui s'est opérée sur les diverses parties de l'édifice a déjà atteint et fait en beaucoup d'endroits disparaître l'ornementation éclatante de ces tourelles. Une puissante porte bardée de fer interdit l'accès de ces ruines que les habitants d'Erzeroum décorent du nom d'arsenal, à cause de ces heaumes, de ces cuirasses et autres fragments d'armures entassés dans un coin où la rouille de plusieurs siècles les dévore.

Au centre de l'ark, et lui-même enfermé dans des murailles solides, se trouvait le sérail du Pacha. C'était un vaste bâtiment dépourvu d'élégance, pour lequel on avait fait peu de frais d'ornementation. La plus grande |)artie en était construite en bois. Dans la cour intérieure étaient une mosquée et un bain pour le gouverneur et les officiers de sa maison. J'ai appris, l'année suivante, par des voyageurs que je rencontrai en Perse, que, dans l'hiver de 1840, tout ce sérail avait été la proie des flammes. Hafiz-Pacha, que la fortune semblait avoir complètement abandonné, y perdit encore tout ce qu'il avait.

Quant aux faubourgs ou quartiers qui sont groupés autour de l'ark, peu de chose y attire l'attention. Il s'y trouve quelques belles maisons appartenant à de riches Arméniens,

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OU habitées par les consuls , mais dépourvues de tout intérêt. Les chrétiens du pays ont de singulières prétentions relativement à rantiquité d'Erzeroum : ils affirment , avec une grande naïveté, qu'elle remonte à Noé, et que ce patriarche, étant sorti de TArche, et ayant descendu les pentes du mont Ararat, vint fonder cette ville. Il ne faut voir là qu'une vanité commune à plusieurs populations de ces contrées , qui nonseulement font remonter l'origine de leur hameau à Noé , mais veulent aussi que l'Arche se soit arrêtée sur le pic qui en est le plus voisin. Sans doute, il faut bien que quelqu'un dise vrai. Mais comment découvrir la vérité au milieu de l'obscurité et de la multitude des traditions.

Le climat d'Erzeroum est un des plus désagréables qui se puissent rencontrer sur le globe. Cette ville est située dans une vaste plaine qui est à plus de 2,000™ au-dessus du niveau de la mer Noire; la neige y couvre la t«rre pendant au moins six mois de l'année; et quelle neige! jamais moins de cinq à six pieds. Le froid, qui commence en septembre, s'y prolonge jusqu'en mai. Il y devient très-intense, variant durant trois à quatre mois de IJS*' à 25°. Pendant notre séjour, nous vîmes le thermomètre descendre à 23«. De tout cela il résulte que, dans certaines années, les cultivateurs n'ont devant eux que quatre mois pour labourer leurs terres , les ensemencer et faire leurs récoltes. Il faut dire que, par compensation à ces grands froids , le soleil y a une telle force , et la terre y est si féconde , que ces quatre mois suffisent à la germination et à la complète maturité des grains.

Nous nous étions bien refaits pendant les cinq jours que nous avions passés sur de moelleux divans et auprès d'excellentes cheminées. Il fallait partir. Nous n'avions d'ailleurs

aucun regret de quitter Erzeroum qui, malgré toutes les bontés (lu Pacha , ne pouvait être pour nous une Capoue, Aussi nous préparions-nous à marcher en avant avec résignation, et dans l'espoir d'en finir bientôt avec ces affreux frimas. Mais nous ignorions les horreurs qui nous attendaient non loin de là.

Le 30 décembre , nous sortîmes d'Erzeronm an milieu d'une nombreuse troupe de cavaliers de toutes sortes , Européens , Arméniens , Turcs , officiers du Pacha envoyés par lui pour faire honneur à l'ambassadeur. Mais le froid était tellement grand que cette brillante escorte n'eut pas le courage de nous accompagner bien loin. Les plus délicats ne tardèrent pas à nous quitter. Peu à peu les rangs s'éclaircirent, et bientôt nous nous trouvâmes seuls , au milieu d'un immense désert de neige , sur lequel il était impossible de deviner une route.

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