VOYAGÉ
EN
(O on posa des toits en planches, et allumèrent des feux dans les campagnes d'alentour.
Ncrtre garnison se composait alors de trente mille hommes valides environ f qu'on arma et qu'on équipa de nouveau , d'un essaim dévorant d'employés aux vivres , de comptables, de chirurgiens, de vivandiers , de cantinières, et de six à sept mille malades qu'une épidémie nous enleva en moins de trois mois. La contagion se répandit aussi dans la bourgeoisie. On jetait de tous côtés des cadavres dans les canaux ; les convois des morts de qualité s'embarrassaient dans les carrefours, et tandis qu'à leur suite les trombonnes s'enflaient de sons funèbres 9 les chiens des malheureux qu'on avait jetés aux voiries , remplissaient la ville de longs hurlemens.
Rapp , cependant , parcourait les rues suivi d'un train magnifique , semait quelque argent, encourageait le soldat , le Napolitain surtout que dévorait le soufle de l'aquilon , et le Polonais qui aime à se battre en plaine , et qu'étonnait l'aspect des casemates et des herses.
On prodiguait les trésors Bteçeiliis dans les cendres, de Moscou; de toutes parts flottaient les riches fourrures du Notfd et les étoffes de r Orient. La nuit, le long des fenêtres éblouissantes de r éclat des bougies , tourbillonnaient sans ralâche p au son dtes flûtes et des cors, de longues files de valseurs et de valseuses au teint de rose ,• tandis que les cafés regorgeaient de jeunes gens qui ,ne respirant que la guerre et le plaisir , se réjouissaient au bruit du canon , et à l'immense clarté des incendies.
Vers le mois d'avril , nous chassâmes de la ville une populace affamée , dont les besoins et le désespoir commençaient à devenir inquiétons; elle remplissait l'air de cris lamentables , et repoussée par les Russes qui voulaient la refouler dans nos murs, elle errait, en proie à toutes lés misères ; sur les îlots formés autour de nos remparts par les débordemens de la Vistule, regrettant sans doute r ombrage des beaux marronniers qui croissent entre les perrons dont la ville est remplie , et
quj 3e déployant avec leurs bouquets de fleurs comme de grands éventails , donnent à la plupart djes rues un charme inexprimable.
Nous tuâmes environ quinze mille hommes à l'ennemi; douze mille des nôtres mordirent la poussière ; les faubourgs extérieurs y naguère si florissans , furent démolis et rasés. Bientôt nous vîmes s'élever sur leurs ruines fumantes et sur le$ hauteurs que nous avions été forcés d'abandonner , les tentes de paille des Tartares que devançaient les flots toujours émus d'une foule de combattans habillés de vert. Nous avions mangé nos chevaux, et on allait chercher parmi les débris des magasins écroulés 9 les miettes de biscuit, mêlées de ssfljlç , qu'on nous, envoyait aux avaflt-postçs. ».«•/.-...•,
Cependant nos Polonais harassés' murmuraient ; . ,les Bavarois , . rappelés; par leur gouvernement * avaient quitté nos murs, emportant avec e^x notre estime et. nos regrets. Le général napolitain Pépé voyait dans leurs casernes remplies de madones et d'or-
dures, tomber ses inutiles soldats, comme s'ils eussent été frappés de la peste. Les Toscans découragés chantaient au soleil , en versant des torrens de larmes , les airs de leur harmonieuse patrie ; et les officiers saxons , incorporés dans le bataillon du roi dé Rome , fatigués de monter la garde aux portes et dans les couloirs du théâtre , n'imprimaient plus aux pointes cirées de leurs moustaches , les formes élégantes qui leur avaient gagné les bonnes grâces du sexe.
Enfin, de fâcheuses nouvelles venues de France par les Pays-Bas , nous filant comprendre combien était vaine l'espérance que nous conservions encore d'être secourus.
Nous reconnûmes que de plus longs efforts seraient superflus ; en conséquence * nous ouvrîmes nos portes aux petites charrettes d'écorce des négociateurs du Kan blanc (i) , et nous capitulâmes. L'ennemi devait nous laisser nos armes et nous conduire aux bords du
(i) Les Tartares appellent ainsi l'empereur de Russie.
Rhin y mais la capitulation fat violée; on nous désarma , nous fûmes faits prisonniers , et on ne nous laissa que le choix de la province où nous devions passer le temps de notre captivité. Nous désignâmes l'Ukraine , et le 2 janvier 1814, à midi, nous défilâmes devant le vieijx prince de Wurtemberg , auquçl des joues flasques et pâles donnaient l'air d'un fantôme. Rapp, vêtu d'une riche pelisse de velours vert doublée de zibeline , se tenait à cheval à ses côtes. Derrière • eux caracolaient des figures triangulaires surmontées de? plumes de coq; il gelait à pierre fendre , et le soleil faisait étinceler du feu 'des diamans , les flocons de neige glacée répandus comme les nœuds d'un réseau sur la coupole immobile des pins.
Notre longue résistance ne servit guères qu'à réhabiliter l'honneur de nos armes dans ces contrées. La gloire en appartient tout entière au soldat français , que ne purent rebuter ni les fatigues ni les privations. Les Polo* nais, à ce siège , laissèrent percer leur carac-
. (7 > tère quelque peu clabaudeur et fanfaron , mais ils se battirent en gens de cœur, Les Napolitains et les Toscans ne se montrèrent point supérieurs à leur réputation.
Ainsi tomba la ville de Dantzick : elle offrait, avant le siège, tous les signes de la richesse et de la prospérité. De magnifiques faubourgs , traversés par des canaux revêtus de talus de pierre, florissaient à l'ombre de ses remparts. C'était un lieu de gain et de mouvement , de loisir et de couronnes de roses. Nous en avions agrandi l'enceinte en y construisant des forts qu'on avait plantés d'arbres et ornés d'escaliers de marbre. Les façades des maisons f - presque toutes peintes à fresque et garnies de fenêtres immenses, brillaient comme des serres pleines d'hyacinthes et de tubéreuses ; car les habitans aiment ces fleurs par dessus tout. Quand nous nous en éloignâmes , sa population , réduite de près de moitié , ne s'élevait plus qu'à vingt mille âmes ; le commerce , le luxe , la joie avaient disparu, et toutes les maisons et tous les
monumens publics , à l'exception de la cathédrale , de rhôtel-de-ville et des deux musées de peinture et de curiosités , avaient été endommagés, ou par les flammes des incendies »
ou pais les projectiles des assiégeant
Quand la tête de l'armée prisonnière, dont un major russe avait pris le commandement, eut dépassé de quelques pas le gros de Tannée ennemie, deux cosaques irréguliers vinrent se placer, l'un à droite, et l'autre à gauche de notre colonne , puis deux autres,, et ainsi de suite de dix en dix pas. Ces cosaques , perchés sur des chevaux de rebut , le visage ombragé de cheveux hlonds groupés en épis, et durs comme du chaume , poussaient des cris Joie et se couronnaient de. rejetons de sapin en guise de laurier, tandis que la colonne, comme un long ruban nuancé, de mille couleurs , se déroulait dans la plaine qui environne Dantsick. . ,
En été j le veut soulève dans ces parages d'épais tourbillons dé sable auxquels succèdent des pluies d'une violence extrême. À ces Vicissitudes s'entremêlent de beaux jours ec la tan s de lumière et des nuits qu'éclairent quelquefois des aurores boréales. Ce climat est celui de toutes les provinces du nord et du centre de la Pologne , dont le nom parfaitement choisi signifie plaine. L'hiver y est long iet rigoureux.
Le premier village que nous rencontrâmes était si rempli de juifs, que nous nous crûmes transportés dans le marquisat de Capharnaiim ; ils étaient accourus des bourgades voisines pour trafiquer avec nous du superflu de nos valises.