POLOGNE RUSSE
PODOLEE.
La Podolié est un pays de plaines d'une -fertilité telle que Ton n'a pas besoin d'y fumer les terres. Elle abonde en bois de construction , et ses forêts peuplées d'abeilles offrent au commerce d'exportation une quantité prodigieuse de cire et de miel.
Les habitations des paysans sont moins propres , et les villages moins bien disposés que ceux des Russes. Le paysage déploie de tous côtés des tableaux variés , tantôt magnifiques, et présentant de grandes masses de verdure avec de riches perspectives et des villes en amphithéâtre , tantôt gracieux et s 9 embellissant de bocages parsemés de mélèzes et de peupliers. La végétation de ce beau pays n'est inférieure à celle d'aucune
autre contrée de l'Europe. Il abonde en gibier , en blé , en tabac , en kermès ; il jouit d'un climat sain , et ne connaît d'autre fléau que les sauterelles. On y chasse une espèce de caille aux pattes vertes , dont la chair est; dit-on , contraire aux personnes nerveuses.
Wénétza , sur le Bog , qu'on traverse sur un pont de bois d'une structure grossière f se présente dans le désordre bizarre des villes de l'Orient : des arbres , de longs murs dé terre , des espaces vides entrecoupés dé ra- / vins et de fondrières , des monticules formés par des amas d'ossemëns de chevaux et de fçàgmens dé VasèS brisés ; de loin en loin une habitation passable avec des vitres ëtincelantes; puis uhe file d'échoppes pleines de nez aquilins , de barbes pointues -, et de figures aux yeux longs et doux. "Wénétza est entourée d'un fossé et possède avec un château fortifié , un gymnase et plusieurs couvenS et églises du culte catholique.
Les eaux du Bog , à cause des prairies qu'il traverse, sont noires et limoneuses ; niais ses
rives offrent des ombrages délicieux , et l'herbe des pâturages qu'il féconde est si élevée, qu'elle dépasse les cornes des bœufs de la plus grande tailla
. Il reste autour de Staroï-Constantinow quelques vestiges des fortifications qui défendaient jadis les hauteurs qui l'avoisinent. C'est une ville populeuse et marchande , mais sale et d'un aspect triste et lugubre. Les juifè y emploient pour tromper les acheteurs, les moyens dont ils se servent partout, ne fixant jamais le prix de leur marchandise , mais de-* mandant au contraire ce qu'on en veut donner ; en sorte que si on l'estime au dessus de §a valeur, ils s'en dessaisissent sans rien dire* tandis qu'ils se récrient si on l'estime au dessous. N
Nous arrivâmes dé nuit à Kaminieck , capitale de la Podolie, et attendîmes le jour dans une grange où nous fûmes visités par de jeunes filles. Nous comprîmes que nous nous trouvions dans un pays civilisé , et , en effet, Kaminieck est une ville d'étude et d'en-
( »4° ) seignement, riche en églises et en monastères, et possédant des billards publics et une université. Elle est bâtie en pierres , en briques , en bois , alignée , riante et propre. Sa population ne s'élève pas au-dessus de 6,000 âmes. A ses pieds roule la Smotriza , jolie rivière dont les rives sont plantées d'aunes et de peupliers. L'éminence sur laquelle elle est construite est dominée par une montagne qui, une fois au pouvoir de l'ennemi, rendrait vaines les fortifications de la ville , d'ailleurs assez insignifiantes. Elle possède deux archevêchés, dont l'un de la religion grecque, et l'autre de la religion romaine. Parmi ses raonumens on remarque le collège des jésuites , la cathédrale et un ancien minaret turc , car cette ville fut prise par les Ottomans en 1672 par le visir Kiuproli , le restaurateur de la gloire des armes musulmanes.' Ce minaret, dont on estime l'architecture élégante- et légère , est actuellement surmonté d'une vierge dorée eteouronnée d'étoiles.
Nous fûmes reçus par un professeur fran-
( ait ) ; x
çais attache à l'université. ïl notiS conduisit dans un café meublé comme les restaurans du troisième ordre de Paris. Les tablés étaient en marbre et les chaises en paille ; le baromètre «t la pendule étaient couverts d'une enveloppe de gaze , et les chameaux de la caravane peinte sur le papier dont là salle était tapî&éfe * Semblaient en ^état de pouvoir supjtbrtfer eà cotfc, long-temps ley r fardeau.
Notre aimable compatriote nous dit que les barqns, depuis nos revers ,-lui avaient retiré leur appui et leur amitié ; qu'il existait un gand découragement dans la province , et que tifeccueil fait aux troupes polonaises par le rbi de France 9 nous avait totalement aliéné les cœurs de la nation. Il ajouta qne les gentilshommes des environs se distinguaient par les qualités qui Sont les attributs de la force , la franchise et la simplicité i m^is qu'ils menaient une vie très-monotone, et tournaient perpétuellement dans le même cercle comme des chevaux de brasseur.
En nous promenant dans là ville , nous
- ( *4») passâmes devant des magasins où nous vîmes de belles armes et de riches étoffes. Nous entendîmes des sons de flûte et de guitare. Un long rideau de soie jaune , chassé par le vent ' dans la rue , échappait à un bras de. femme plus blanc que la neige , et de grands éclats de rire remplissaient l'appartement doré et orné de vases et de peintures où cette scène se passait. Enfin , nous vîmes de jolies maisons garnies de jalousies vertes et assises sur des tapis de gazon parsemés de rosiers et de lilas.
Nous finîmes par une visite à un peintre italien chez lequel nous rencontrâmes trois femmes charmantes ; une d'elles se faisait peindre.
La population de la Podolie s'élève à i , 1 33,ooo habitons.
Doubna , dans le gouvernement de Zitomir,
offre plus de ressource que la ville de ce nom.
La rue principale est alignée et ornée d'arcades en bois. Des fortifications qui autrefois défendaient la ville , il ne reste plus que les portes. La citadelle tombe aussi en ruines.
3BHe est entourée d'eau , sourcilleuse , drapée de lierre , et peuplée de corneilles qui décrivent autour des créneaux des lignes circulaires. Le bazar, humide et malpropre, est construit en briques et pavé. Nous nous arrêtâmes devant un nid de cigognes si respectées des habitans, que les enfans mêmes ne songeaient pa&à les troubler ^dans leurs graves amours, quoiqu'elles ne fussent pas absolument hors de leur portée. *
Nous repassantes le 1 3 par Kowel , cheflieu de district, puis par Rat no et Brzescie, dont j'ai déjà parlé. Cette dernière ville a une académie juive très-fréquentée et un château . fort situé sur un rocher qui domine le Bouc , dont les bords en ces parages sont infestés de loups et ombragés de bois sombres # et épais.
Nous longions ainsi là Pologne russe , en remontant vers le nord , pour atteindre Bialystôk , par où devaient passer tous les prisonniers français.
Nous arrivâmes le 20 à Byelsk , la ville la
plus considérable que nous eussions vue depuisKaminieck. Elle e$t régulièrement bâtie, et les juifs y font un grand commerce. Elle fait partie du gouvernement de Grodno , qui comprend neuf districts et une population d'un million d'ames environ.
Un petit hommç à moustaches , marchant de manière à ne rien perdre de sa taille, nous aborda comme noijs descendions de cheval. C'était un Français, Il avait été minutaire; marié maintenant*^ une Polonaise qui l'avait recueilli blessé , et lui avait ensuite # trouvé du mérite» il a^ait ouvert un café
dans lequel il recommençait tous lès soirs la longue histoire 4ç se$ amours et de ses batailles. Les Polonais, trouvaient bon qu'il fît de gros yeux à cçu* qui se mouchaient quand il parlait. Ils lui trouvaient de l'esprit et de la tournure , quoique d'une voi\ bruyante et colère il ne cessât de ltf$ gourmande r sur leurs modes et leurs usager, . '
( =45 ) U ÇBROLB BI BIA&YSTO&.
Ce pays , qui depuis le traite de f ilsitt appartieht à la Russie, sef refssent encore des
bienfaits dé l'administration prussienne , car on sait qu'il fut d'abord cédé à cette dernière puissance. Les terres en sont arides et sablonneuses , mais assez bien cultivées. ït renferme
une population de £00,000 âmes , et est en-
clftvé dans le gotfvernemefirt de Grodno. Les habitant, sous le régime prussien, passèrent de Tétat de serfs à celui de fermiers. Leurs maisons ont u» air d'aisance et de propreté auquel nos jeux n'étaient plus accoutumés.
Nous trouvions dans les moindres chaumières des lits , des meubles , des cheminées , et des denrées autres que les provisions habituelle^ dfes paysans polonais.
Dans les forêts qui couvrent ïes entiroris de là ville de Biaïystok, s'étendent des parc# ou sur de belles pelouses s'inclîneiit dès
sables pleureurs et mugissent des vaches* au* poil* luisant et àrFaiV indompté. Dfes pièces
d'eau bordées de vieux chênes , de pins , de sorbiers, et sur lesquelles se jouent des cignes et dorment de petites nacelles peintes de diverses couleurs > ajoutent à l'agrément de ces retraites. Nous ne pouvions nous lasser d'errer sous les ombrages de leurs rives; nous retrouvions notre patrie dans la langue favorite des châtelaines , dans leur toilette , dans le luxe élégant de leurs meubles , dans la saveur de leurs vins, et,*à leur grand contentement % nous en usions chez elles comme chez, des amis et des compatriotes.
Bialystok ne devait qu'à la circonstance du passage de l'armée russe qui révenait de France , et à la réunion des prisonniers français y le mouvement et la vie qui l'animaient quand nous y arrivâmes. C'est une ville, boueuse et bâtie en bois; on y a percé deux, rues qu'on a plantées d'arbres et qui sont pavées et alignées ; mais de longs murs de jardins , au dessus desquels s'élèvent de jeunes peupliers émondés, semblables à de longs pinceaux , font qu'on n'y compte qu'un petit
nombre d'habitations , ce qui leur donné un air triste et abandonné. Les autres , dans leurs sinueux détours, sont en général bordées de petites baraques faisant face de tous les côtés et s'avançarit irrégulièrement vers le milieu . du chemin. Cette ville ', dont la population peut s'élever à 4*ooo âmes , est , je ne sais pour quelle raison, qualifiée de jolie et d'à-?; gréable par quelques voyageurs. Noù* n'y vîmes que des merciers et des cabare tiers. Les juifs y sont en majorité , en sorte que Féié-r gance et la proprçté y sont à peu»près incdn- : ,nues.
On voyait des sentinelles à toutes les portes, caries officiers supérieurs russes s'étaient tous logés en ville. Les autres , avec leurs soldats et les # prisonniers, étaient cantonnés dans les environs. Quelques-uns de ces factionnaires nous rendaient les honneurs militaires , et c'était , disaient-ils à nos geiïs, par; reconnaissance des attentions dont ils avaient été l'objet chez de belles Françaises , qui vê-* tues de robes de soie les avaient-reçus à ïeùr ;:
table, où ilsayaiept ma&gé fons des couverts d'ax genV Les attires , au contraire , bous tournaient le dos , ou se vengeaient par un regard dédaigneux de l'inhospitalité des gargotiers lorrains et dos meuniers champenois. Tous avaient appris quelques mots de français , et ils, s'en serraient pour nous peindre les rigueurs de la discipline militaire de leur pays,, qu'ils comparaient a,*ec chagrin à la nôtre ; car ils. avaient remarqué qwe le soldat français cause , et quelquefois même est admis, à l'honneur d# manger avec se* supérieurs, „ tandis que chez eux, l'officier ne se manifeste^ jamais à ses subordonna <w& VW desiinjuires et des sévices. Nous encourageâmes ces semences d'insubordination , et puissent,- elles un jour nous venger dp nos d&astneç.
Vu officier danois, :q«i a longrtensps servi en Rus&tf , a trace un portrait on ne peu* plus ressemblant du soldat russe.
« 11 ne, déserte point , U estpatient daes la misère , docile ,. ferme à son: poste; au mont décisif, il avance après avoir -hésité s'il
est bien conduit Puis il de vient furieu* comme un ours qu'on irrite. Enfin s'il vient à plier, on peut le ramener au combat en lui montrant le drapeau tépaîq de Sjes sermens, et en le menaçant de la vengeance divine. »
Il reçoit d roubles d'argent et 12 copecks tous les quatre mois , et une livre de farine par jouir ï soit habillement est simple et d'une Coupe, agréable. La proéminence de sa poitrine ne provient pas absolument de là ouate dont son habit est garai ; car il a cette partie du corps très-saillante , çt il doit cette êonformatiùn,afaiâ(»que les Circassiens et les Aïbanais , à F usage de se serrer la faille dans son* enfance avec des courroies et des ligarthres; -
Seize soldstf entretiennent en commun
un cheval et une toiture pour le transport
4e leur bagage; çt chaque compagnie alimente une masse , ^ftfàéjle tifre en temps de guerre des* ressources pour les besoins dte mo-i * mentit (Des* masses , gfossidS p#r des dons vo-i lontaires,parlebutinfeitsur l'ennemi y par lie versement de la solde àtfrirëcée', par le produit'
( *5o ) de la vente des effets des hommes morts , etc., s'élèvent à des sommes , souvent très-considérables.
Bialystok depuis quelque temps retentissait du matin au soir du bruit des instrumens de musique. C'était une suite de sérénades données par les corps stationnaires aux corps arri vans , lesquels se hâtaient d'envoyer à leur tour leurs musiciens en campagne ; on défilait des parades sur toutes les places, et les soldats , chargés dès l'aurore du poids de leurs armes et de leur bagage , marchant en bataille , marchant en colonnes , obstruant les. rues, pour concourir aux vaines pompes d'un spectacle militaire , semblaient n'avoir été rassemblés sous les drapeaux que pour servir de jouets à quelques chefs désœuvrés.
Cependant des officiers, pourtuerle temps, faisaient caracoler, çà et là des chevaux de la plus grande beauté. D'autres , soulevant la poussière , fendaient l'air dans de brillans tilburys , semblables à des chars aériens. Parmi ux se montrait quelquefois , étendu sur la
paille , dan» un chariot traîné par des rosses attelées avec des cordes , un vieil officier au visage refrogné qui , fier de ses moeurs de bivouac , étalait avec orgueil une triple rangée de décorations sur un habit sale et râpé. Dans le nombre de ceux qui avaient longtemps séjourné à Paris , quelques-uns se vantaient d'éclatantes bonnes fortunes , et leur cœur rempli de charmans souvenirs se plaisait dans notre entretien,où ils retrouvaient du *
moins le langage d'un objet aimé. Ils nous conviaient à leurs festins, qu'ils tâchaient de rendre dignes des compatriotes des premières femmes aimables qu'ils eussent encore con~ nues y et tandis qu'ils nous décrivaient le vêtement simple et frais r le demi-jour , le premier baiser, nous cherchions dans le Champagne de leurs cantines l'oubli des chaumiè^ res enfumées et des grossières amours.
L'absence totale des femmes comme il faut
rendait la ville triste , en dépk du tintamarre des trombonnes et des trompettes. Dès le second jour ¥ les moustaches cirées et dardées
en antennes de papillon cessèrent de nous < paraître plaisantes ; nous tâchâmes alors pour nous désennuyer de nous instruire des a entures de plusieurs Françaises qui suivaient l'armée russe r sous des titres plus ou moins, honnêtes. C'étaient pour la plupart de jolies grisettes qui , toujours trop dignes ou trop familières , soutenaient mal le rôle d'infantes que la vanité de leurs amans leur avait imposé. Il y avait dans leurs manières de là mansarde et du balcon. Celles qmà, dès leur sortie de l'Allemagne , où les mœurs sont do**ccs et hospitalières j avaient manifeste le désir de rentrer dans leur, pays T étaient surveillées par dès cosaques de confiance qui, un fouet à la main , les ineiiaieiU prendra Taà* et rendaient compte à leurs ravisseurs ïde toutes leurs actions et de tous leurs mouvement Ces infortunées versaient à n&lre aspect des larmes amères. Elles pleuraient! leurs» familles et leur patrie, perdues hélas! pour jamais;
^KW^dl,. qrtll» ^ versaient aux: clameurs sauvages de bairhares
dont elles ignoraient la langue , leur semblaient encore plus tristes qu'elles ne le sont en effet.
D'autres parvenaient à s'étourdir en se paraît , ou en courant à cheval dahs les promenades publiques ; mais leur nombre était petit, comparé à celui de celles que 'dévoraient d'inutiles regrets,
Ufi jour une Strasbourgeoise grande et bien faite trouva le moyen de me faire remettre par une juive un billet contenant ce qui suit: « Qui que vous soyez , j'ai pu soustraire sis cents francs aux recherches de mon tyran , Visezren pour accélérer votre fuite et emmenez-moi avec vous , vous mç sauverez la vi** Venez demain au parc du prince Poniatouski i asseyez- vous au bout du banc où je serai placée , en parlant haut avec un de vos amis t instruisez-moi de ce que je puis attendre. Mon gardien ne pourra ainsi se douter de rien. Je saisquevous m'ayez quelquefois remarquée, »
J'allai au parc avec un de mes camarades, nous nous assîmes au bout du banc indiqué ,
, ( *Si ) i
et je dis ces mots de manière à être entendu: Trouvez-vous , demain à midi , sur la place d'armes. Votre cosaque ne vous suit qu'à vingt pas environ, vous Vous introduirez chez le juif dans la maison duquel vous nous verrez entrer: Son arrière-boutique donne sur une rue déserte où nous trouverons une voiture de poste. Mon camarade fermera sur vous h porte du marchand pour vous séparer de votre surveillant. Surtout du courage et de la résolution. « Mais cette recommandation demeura sans effet. La frayeur l'empêcha de profiter des moyens qu'à nos risques et périls nous avions préparés pour sa délivrance. Elle eut peur d'être poursuivie par le cosaque qui répondait d'elle sur sa tête, et nous dûmes, pour notre sûreté, car elle était mariée, faire disparaître jusqu'au moindre vestige de notre tentative.
Nous nous occupâmes ensuite des malheureuses que leur mauvaise destinée attachait
au sort des officiers subalternes et même
des sergens. Ces dernières, soit que leurs
amans eussent déjà spécule sur leurs dépouilles h ou qu'elles eussent voulu les flatter en adoptant le costume de leur nouvelle patrie , se montraient en bonnet de coton et en ^oupçlande de gros drap , au milieu des rassemble mens que formaient autour d'elles les fantassins au nez camard dont elles lavaient le linge et écumaient les marmites. Le chagrin et les regrets, taciturnes compagnons de celles qui vivaient sous la protection des officiers supérieurs , paraissaient avoir moins de prise sur ces vivandières. Les soldats riaient de leur jargon étranger,' mais ils faisaient cas de leur industrie , et reconnaissaient par des soins qui n'étaient pas sans prix , les petits services qu'elles leur rendaient. En route , ils se partageaient le poids de leur bagage , ils les consultaient comme des êtres d'une intelligence supérieure , et en général les traitaient avec beaucoup de déférence et de bonté.
Les Polonais appellent le parc et le château de Bialystok , le Versailles de la Pologne. A
la bonne. heure, Le château durant notice séjour demeura fermé. Toutefois au mauvais goût des ciselures > des peintures et des. ornèmens qu'on pouvait entrevoir , il était facile de juger que le dedans ne répondait malheureusement que trop à l'extérieur. On voit sur la terrasse de mauvaises statues de pierre que la mousse et le minium enveloppent et~ dévorent; les rampes et les escaliers tombent en ruines, et Cependant n'offrent rien de pittoresque. Les bassins , les allées , le& bosquets , tout y inspire l'ennui. Ce n'est donc pas sans raison que les Polonais ont donné à te lieu lé titre un peu pompeux de Versailles de la Poh logne.
Les jours de pluie, nous allions au café qu'un Polonais avait ouvert non loin de là place. Le mobilier offrait, selon le goût national, un mélange malheureux de clinquant qt de grossièretéi On y voyait des tentures à prétention et de petites cuillers d'étain , dé mauvais bancs de boifc et des cadres dorés couverts de souillures. Mais le lieu n'en était pas
moins fréquenté par les Russes , les Français et les Polonais. Quelquefois les trois nations réuniesautour d'une soupière de punch se renvoyaient en riant de joyeuses épigrammes. Les Russes , gens de piaffe et d'oripeau , disaient que sous nos drapeaux, depuis les progrès de la démocratie , une grosse voix , un air froid et des cheveux en brosse, offraient de plus grandes chances d'avancement que l'esprit et les talens. Les Polonais pré-, tendaient que , «montés sur le plus lourd et le plus ignoble toussin , notre goût pour l'élégance nous empêchait de l'exciter autrement que par un léger appel de la langue. De notre côté, nous parlions des auberges polonaises , devant lesquelles nous prétendions qu'on ne devrait voir que des squelettes pour enseignes. Nous reprochions aux Russes leurs grâces affectées et leur étrange manie de jouer des filles au billard : le fait est que nous assistâmes un jour à une partie de ce genre. Une jeune éveillée à tous crins, à l'œil vif, à la croupe andalouse , avait été mise en enjeu
(.58) contre une couple de beaux chevaux par un grave, baron. Le propriétaire des chevaux gagna , coucha avec la fringante grise tte , et le lendemain , t'envoya à cent lieues de là dans une de ses terres. Ils répondaientau reproche que nous leur faisions d'aimer la crapule , qu'elle atteint moins l'esprit que la vie commune, par la raison qu'elle ne l'associe point à ses jouissances , lesquelles sont sans suites étant sans souvenirs; au lieu. que la vie commune le rapetisse et l'hébété en l'appelant sans cesse au partage des siennes. Nous trouvâmes cette opinion très-soute nable.
Parmi les prisonniers , ceux qui furent conduits chez les Tartares mahométans , trouvèrent des peuples moins barbares que ne semblaient le comporter le nom de Tartare , et la qualité de Mahométant. Ils tiennent leurs femmes dans de longs hangars divisés en corn parti m en s. Ces femmes sont craintives, scrupuleuses, et ne quittent jamais leurs caleçons. On les nourrit avec du cheval , on 1 :S équipe avec une tunique, un voile, des
houppes et des plaquettes ; oh les régale avec du thé et du tabac ; on les achète à leurs paréos de cinquante à cinq cents roubles.
Ceux qui revenaient des gorges du Caucase avaient parcouru des pays incultes, mais fertiles, et par intervalles pittoresques et romantiques. Les hommes y puisent une dignité sauvage aux sources sublimes de la guerre et de la liberté. Beaucoup vivent de courses, de rapines, et les femmes durant leur absence s'enrôlent et s'égayent sous le drapeau changeant des amours interlopes.
À Saratof , on vivait à la française; le pays est fertile en melons et en fruits ; l'usage des corsets est connu , même des femmes du peuple. C'était une longue suite de fêtes qu'animaient la musique et la danse. Les officiers italiens introduisirent dans les boudoirs les réglemens du sigisbéisme ; et ils furent tous pleures , ainsi que les officiers fratiçais , par de jeunes femmes aussi séduisantes par les grâces de leur esprit que par les charmes de lteur figure. Tous ceux qui^purent se résoudre à en-
seîgner quelque chose , furent traites comme des bienfaiteurs et des amis.
A Orenbourg , dans la Sibérie méridionale, les nobles, renommés par leur grossière ostentation , rivalisent avec le peuple en fanatisme. L'ivrognerie est la passion des petits. Les premiers faisaient en public aux Français des présens qu'ils leur retiraient en cachette. Ils portent avec eux des images qu'ils gourmandent avec colère, ou baisent avec transport, selon la nature des mouvemens dont ils sont agités. Les vilains , malgré la loi de Pierre I er , en vertu de laquelle le cadavre d'un homme mort en état d'ivresse est traîné dans les rues attaché à la queue d'un cheval , attiraient nos gens dans des tavernes pour les rendre témoins de leurs prouesses bachiques.
Un jour deux d'entre eux gagèrent à qui boirait, ou plutôt à qui ferait entrer le plus d'eau-de-vie dans son ventre. Le provocateur en but deux pintes, le provoqué n'en put avaler qu'une, mais il s'en fit introduire une autre par l'orifice inférieur au moyen
d'une seringue. L'histoire ne dit pas s'il en creva.
Ces misérables appartiennent corps et biens à leurs seigneurs , qui peuvent les louer ou les vendre comme des bêtes de somme. Les villages qu'ils habitent manquent d'hommes ou de femmes , selon que les mâles ou les femelles ont été l'objet des spéculations de Vannée. Quelquefois , chose horrible ! les membres d'une même famille sont vendus à différens acquéreurs , lesquels leur font con-
tracter de nouveaux liens que l'Eglise est appelée à bénir. On dit que cet abus vient d'être détruit. Les veuves des soldats sont libres ; mais elles se hâtent de se vendre pour échapper à l'isolement et à la détresse. Leur prix , quand elles sont jeunes et belles , est de cent francs au plus.
Un seigneur d'Orenbourg , pour régaler à sa manière l'empereur Paul , dont l'arrivée en Sibérie était annoncée depuis long-temps, fit engraisser un cochon avec du chocolat , à l'exclusion de toute autre nourriture. L'em-
pereur ne vint point , on tua le cochon dont l'embonpoint avait crfûté plus de 3, ooo roubles ; la chair en était détestable.
Nous ne partîmes de Bialystok que le i3 septembre. Le 1 4, nous logeâmes à Tycoksin, où l'on voit la statue pédestre du prince Cerneski. Ce héros est représenté vêtu d'une houpelandc. Des Calmouks d'une taille gigantesque et venus de je ne sais où, dormaient à la pluie , étendus dans la boue , autour du piédestal.
Lomza. Nous ne fîmes quelatraverserainsi que Rozan et Ostrolenka; puis Fultusk sur la Narew. De cette ville de cabaretiers et de ferblantiers, nous nous rendîmes à Flonsk, vieille et triste bicoque dont les rues noires et hideuses se dessinent en zigzag sur un lieu élevé.
Plock offre au contra ire un séjour riant et animé. On y voit des maisons bâties , meulées et tenues comme en France. Elles sont la vérité en petit nombre ; mais les autres ont pas la laideur habituelle des maisons
polonaises. Cette ville , assise sur un terrain montueux et inégal , renferme une vieille citadelle d'un aspect sombre et sévère.
Nous passâmes la Yistule à une demilieue de là sur un pont de bateaux. Ce beau fleuve est aussi sacré pour les poètes polonais , que le Rhin pour les romanciers germaniques , que la Clyde pour les bardes écossais , que l'Eridan enfin , et la Loire ou le Lignon pour les muses italiennes et françaises.
Le 28 , nous arrivâmes à Caliez sur la Prosna qui se jette dans la Warta. Ce cheflieu offre encore quelques vestiges de vieilles ipurailles dont la construction , s'il faut en croire les antiquaires du pays , remonte au temps des Romains. Elle est formée de rues alignées et bordées dans toute leur longueur de maisons à plusieurs étages; ce qui fut pour nous un spectacle nouveau , car ailleurs , à quelques exceptions "près , les habitations consistent en un simple rez-de-chaussée.
Nous passâmes la Prosna le 3o septembre
C =64. ) 1814 ; quand nous eûmes atteint le rivage opposé , des soldats bien vêtus , au teint vermeil, à la poitrine large , nous firent entrer dans un corps-de-garde au-dessus duquel flottait un drapeau aux armes de Prusse. Ils renvoyèrent dans leur pays les pauvres voituriers polonais que nous traînions de force à notre suite depuis Bialystok ; car les autorités des villes et des bourgs par où nous avions passé , n'avaient voulu nous fournir ni voitures ni paysans de rechange ; mais elles nous désignaient une écurie où nous conduisions les chevaux qui avaient amené nos bagages, malgré les larmes et les supplications de leurs malheureux maîtres, auxquels on n'accordait d'ailleurs ni vivres , ni fourrages , ni indemnité , ni logement. Nous les nourrissions du moins, eux et leurs bêtes ; nous entrions dans leur ressentiment contre les auteurs de leur misère , et ils trouvaient dans notre pitié un oucissement à leurs'peines. L'aisance dont lissent les paysans prussiens n'excita guères e leur défiance , car ils ne voyaient nulle
part de crucifix de sapin dans la campagne, et ils placent volontiers ceux qui ne pensent pas comme eux sur la nécessité de ces signes extérieurs de religion et de piété sur la ligne des hérétiques , que dis-je ? sur celle des sorciers. Ils nous firent part de leurs réflexions à ce sujet , et nous conseillèrent en s'éloignant de nous tenir sur nos gardes.
Les cases d'ébène et d'ivoire d'un échiquier diffèrent moins de couleur erîtrç elles, que les pays catholiques né diffèrent de pays protestans en Allemagne. L'aspect des premiers a quelque chose de polonais. Le bas peuple y est misérable, ignorant, ivrogne, opiniâtre, stationnaire , superstitieux. x Des routes dégradées , des villes sales et fétides , des villages pleins de fumier, une population déguenillée , je ne sais quoi d'usé et de décrépit, concourent à la ressemblance, sans toutefois la compléter. Les États protestans, au contraire, offrent tous les signes de la richesse , de la civilisation et de la prospérité. Nos plus belles provinces ne sauraient leur
être comparées. Là , sont accueillies par une population pensante et réfléchie , toutes les innovations favorables aux progrès des sociétés humaines. Nous admirions la propreté , la beauté, la régularité des villes et des villages, l'état florissant de l'agriculture , la douceur des maîtres, le contentement des domestiques, le bon sens des classes inférieures, et cette bonhomie qui est le partage de toutes les nations germaniques , mais que Ton trouve à plus forte dose et assaisonnée de plus d'agrémens dans les pays protestans.
Les Prussiens , tout en nous reprochant les maux que nous avions fait souffrir à leur patrie , remplissaient envers nous tous les devoirs de l'hospitalité. Les femmes nous souriaient comme à de vieux amis, les jeunes gens nous mesuraient de la tête aux pieds , se pavanaient , déclamaient avec jactance , puis revenaient à leurs manières habituelles , et nous conduisaient en char à banc à l'étape suivante. En route, nous rencontrions de bons paysans qui conseillaient en plaisantant
à nos conducteurs de jeter dans les ravins cette mauvaise engeance ; nous leur tendions la main, et dé longs éclats de fire succédaient à ces joyeuses provocations. Dans les villes de garnison , les marchands d'estampes au bruit de notre arrivée suspendaient devant leurs boutiques des gravures faites à l'occasion de nos derniers revers. !Çïous lisions au bas : scène de la iionieuse retraite de Moscou ; trait de lâcheté de tel général, français , etc. Le peuple se rassemblait autour de nous pour juger de l'effet de ces chefs-d'œuvre sur les soldats de la grande nation ; il riait si nous riions., et si la tristesse se peignait sur nos visages, il se hâtait de nous consoler par des réflexions sur les retours deia fortune.
Les Saxons'surpassent encore les Prussiens en bonté. Nous étions la cause de tous leurs désastres , et n'en étions pas moins l'objet de leurs soins les plus affectueux. Leur hospitalité nous suivait jusque dans les cendres encore fumantes des bourgs et des villages détruits dans la dernière campagne ; ils n'a-
vaient de ressentirtient que contre les Prussiens : du reste , leur courage était plus grand que leurs malhfeurs , et leurs villes , déjà à moitié restaurées , sortaient du milieu des ruines plus belles encore qu'avant la guerre. De cette terre aimée des colombes et où la nature humaine revêt les dehors de la force et de la beauté, nous passâmes en Bavière , pays catholique , plein de cabarets et de mendians, où la dévotion distrait de l'hospitalité'. Nous trouvâmes les principautés de la confédération du Rhin animées de la plus vive irritation contre nous. Notre joug , à ce qu'il paraît, leur avait semblé pesant; mais la colère d'un Allemand ne va jamais jusqu'à prendre la haine pour auxiliaire contre un ennemi désarmé. A la vérité , ils nous refusaient l'entrée de leurs maisons, mais ils nous faisaient servir dans des auberges , de bons repas sur de longues tables dont nous ne pouvions occuper qu'un bout ; l'autre se garnissait , pendant que nous mangions , d'ouvriers proprement vêtus, qui en trinquant
( *fy ) chantaient des chansons patriotiques en nous regardant de côté. Après quoi ils se retiraient en nous saluant poliment. Nous ne trouvions rien à redire à tout cela.
Nous arrivâmes à Heidelberg un dimanche.
Les environs de cette ville sont ravissans.
Nous passâmes à l'ombre de la grande Futaille , glorieux monument de Ta soif germanique. De toutes «parts retentissaient des chants dignes de la patrie de Mozart Une foule joyeuse de jeunes gens et de jeunes femmes d'une beauté remarquable se promenaient à pied sous de grands arbres , tandis que de beaux équipages se croisaient sur la route oùnoshumbles charrettes cheminaient au petit pas. Tout le monde nous saluait, et de grandes coupes pleines de vin nous étaient envoyées par de braves buveurs , qui du fond des cabarets nous priaient par gestes d'accepter sans façon ce qu'ils prenaient la liberté de nous offrir.
Nous trouvâmes à Heidelberg des gens portant à leur boutonnière de petites fleurs de
( 2 7° ) lis d'argent. Nos doutes sur les cnangemens survenus en France s'évanouirent alors toutà-fait. Nous passâmes le Rhin et rentrâmes en France.
fin.