RUSSIE
GOWBBKSMIi AI T 1>S KXEW.
Le 18 mars nous arrivâmes à Kicw : cette ville, que nous envisagions comme devant être le terme de notre voyage , s'aperçoit de trèsloin à cause de sa situation et des dômes élevés qu'elle renferme.
Depuis notre sortie de Dantzick, les cosaques et les Russes nous vantaient à Penvi sa grandeur et sa riiagnificence : nous fûmes tentés, à l'aspect des coupoles brillantes que nous voyions étinceler à l'horizon , de^mêler nos applaudissemens à leurs cris d'admiration.
Cependant cette pompe disparaît à mesure qu'on approche , et on est étonné, quand on est enfin parvenu dafns la ville , de jie voir autour de soi que des masures et des barqaues.
Elle est bâtie sur la rive droite du Boryshène t et formée de trois villes qui ont cha-
cune leurs fortifications particulières. La plus considérable , comme la mieux habitée , est située sur une montagne vers le sud. Elle porte le nom de Petscherck , et renferme , avec la citadelle, un grand nombre d'églises, les casernes , les magasins et le palais de l'archevêque. Les deux autres sont assises, Tune sur une hauteur, au nord ; l'autre dans la plaine, Le Petscherck est orné d'allées d'arbres, de maisons de plaisance , de jardins dont les longs murs
forment des rues désertes et très-boueuses.
Il domine un pays fertile et boisé , embelli
par les sinuosités d'un grand fleuve sur les
rives duquel paissent d'immenses troupeaux
de chevaux et de bœufs, et par les arbres
dont quelques monastères sont ombragés.
Sur la place s'élèvent deux grands bâtimens
carrés d'une architecture médiocre , encore
que de loin ils produisent beaucoup d'effet.
Quoique neufs f ils offrent déjà les marques
d'une dégradation prématurée. Ceci tient au
climat et à l'habitude où sont les Russes de
laisser faire au temps, comme les turcs à
la peste ; ils n'aident ni ne s'opposent à ses ravages ; et sans se soucier du pittoresque t ils respectent les masures au point de s'interdire l'usage des matériaux des églises et des couvens écroulés. Ces édifices t ainsi ruinés, continuent même augurer dans l'énumération de leurs richesses en ce genre , jusqu'à ce qu'ils aient entièrement disparu de la surface du sol ; en sorte que la moindre ville russe compte quelquefois jusqu'à cent églises , quand elle n'en possède réellement que dix qù l'on puisse célébrer l'office divin.
La plupart des maisons de la ville dû nord, ou de la vieille ville , appartiennent à l'église de Saïpte-Sophiè et au couvent de Saint-Michel. Elle fut fondée en l'an 43o. Ses accroissemens furent tels, qu'au douzième siècle six cents églises y furent détruites par un incendie. Sa population était innombrable ; il s'y tenait trois foires par an. Sainte-Sophie est admirée à juste titre pour sa construction , sa magnificence , la richesse de ses vases et de ses ornemens. Outre le tombeau en marbre
de son fondateur , morceau remarquable et singulier du onzièkne siècle; elle renferme encore ceux de plusieurs grands-ducs et czars de Moscovic.
Le monument du baptême , dont les voyageurs ont moins parlé que de Sainte-Sophie , est une colonne de vingt pieds d'élévation , reposant sur un piédestal quadrangulaire supporté par un massif en pierre, dont l'intérieur est voûté et orné de tableaux. Au milieu est une fontaine d'où jaillit une eau ferrugineuse réputée pure et sainte, à laquelle la tradition attribue beaucoup depropriétésetde miracles.
Ce monument, situé à côté du puits près duquel * Wladimir I er fut baptisé en 871 , fut érigé pour conserver à Jamais le souvenir de la conversion de la nation qui eut lieu en 979. Il s'élève, environné de grands arbre:s,au fond d'un énorme ravin formé au bord du Dnieper , dans la montagne sur laquelle est construite la ville haute. Dans les flancs de cette montagne sont les catacombes du couvent de Saint-Antoine , où l'on conserve les corps de
en bois , et d'une dégoûtante saleté. Enfin , le Petscherck n'offre lui-même que des baraques sans étages, entre lesquelles s'élèvent de distance en distance de grandes maisons , dont la beauté rend encore plus choquante la difformité des demeures voisines. Nous vîmes dans les rues des traîneaux publics fort commodes , qu'on pose en été sur des essieux , et qui font alors le service comme cabriolets. Ils sont garnis d'un grand tapis flottant de drap bleu qu'on étend ou dont on s'enveloppe à sa guise , et ils sont traînés par de petits chevaux qu'on attèle avec des harnais étroits et légers , pour laisser en évidence l'élégance de leurs formes. Les cochers nous parurent moins grotesques et moins grossiers que ceux des fiacres de Paris. Ce sont des esclaves auxquels leurs maîtres, moyennant une forte capitation, permettent d'exercer un métier. Ils se serrent la taille , et portent une espèce de jaquette rappelant jusqu'^ un certain point le costume antique des soldats romains. .
Kiew est hai)ité<par quatre races d'hommes de mœurs et de physionomies différente:
les Russes , les Polonais , les Cosaques et les Juifs. Ces derniers demeurent à la ville basse. Les Russes qui les rencontrent dans toutes les branches de commerce qu'ils aimeraient à exploiter sans rivalité ,• ont pour eux la plus grande aversion ; et il est à croire qu'ils la leqr manifesteraient autrement que par des injures , sans la crainte des châtiraens qu'on inflige avec raison à ceux qui les maltraiter* sans motif.
. Les Russes sont charrons , charpentiers , menuisiers , maçons , peintres çn bâtimens , badigeonneurs , tourneurs ', horlogers , artisans qnfin, ou merciers. Ils sont dé taille moyenne, mais robustes ; et leurs traits, sans être difformes, ont quelque chose de brutal t de bas et de commun. Ils se coupent les chqveux en ronu ,' et les peignent en long. Ils ont les yeux gris, petits , enfoncés, les pommettes saillantes , le nez épaté, la barbe rousse , dure et épaisse.
Les Cosaques se plaisent dans l'exercice des métiers qui obligent au mouvement et à l'activité. Toujours à cheval , ils auraient honte d'aller à pied où en traîneau. Leurs traits se rapprochent de ceux des Polonais.
Ces derniers tiennent cabaret, car c'est là tout ce qu'ils savent faire quand on ne les emploie ni à manier un mousquet , ni à ^conduire une charrue. À Kiew , environnés de trafiquans avisés , ils ne font que de «néchantes affaires. Ils sontconfians, crédules , vains , hâbleurs; leur physionomie est franche et ouverte , leur taille bien prise, leur humeur enjouée , leur regard bienveillant.
Viennent ensuite les négocians anglais , italiens , allemands et français. Les Italiens font la banque , et se rassemblent dans 'des casinos pour jouer, tricher, chanter, faire
l'amour. Les Anglais spéculent sur les den-
• » * rées coloniales, et passent leurs soirées si-
lencieusement en famille , autour d'une urne
pie. ne d eau bouillante. Les Allemands sont
luthiers , bottiers , bourreliers , marchands
de cuirs, et groupent leurs têtes blondes dans des tavernes tenues par des brasseurs de leur pays. Les Français font le commerce des modes et des vins , jouent au billard , vont chez tout le monde , et pourchassent également , et les ménagères en bonnets de coton , et les châtelaines nourries au son des guitares sur des tapis de Turquie,
Kiew renferm'ç trente mille habitans , plu-* sieurscentainesd'églises, une université où l'on enseigne le latin , le grec f le français > l'allemand , les mathématiques , et qui compte , dit-on, jusqu'à quinze cents étudians; plu-, sieurs manufactures et fabriques de faïence et de chandelle , et une fonderie pour les cloches. Le gouvernement dont elle est le chef-lieu , exporte du blé et des bestiaux , de la cire et du miel , du tabac et des cuirs , etc. ; sa population est d'un million soixante-six raille âmes. ,
Les marchands russes ne sont pas très-industrieux , mais ils ont le génie du commerce , comme on le définit à la synagogue ; c'est-à-
dire qu'ils savent merveilleusement exagérer la valeur de ce qu'ils vendent , et déprécier celle de ce qu'ils achètent. Ils sont de plus très-intéressés, très-astucieux, et ne regardent comme illégal que ce que la loi punit.
De nombreux témoins , et un bâton , sont souvent nécessaires pour leur faire remplir leurs engagemens. On en a vu qui ont acquis d'assez grandes fortunes pour payer leur liberté jusqu'à cent mille écus.
Ils ont conservé , ainsi que les bourgeois , les usages et le costume qui existaient avant Pierre I er ; car ce prince n'a opéré de changemens durables que parmi les nobles, qu'il intéressa au succès de ses desseins en leur donnant en propriété les paysans de leurs domaines.
Sous Wasilawitz II , les terres appartenaient aux nobles r qui les louaient sous de certaines conditions. Ils en imposèrent enfin de si onéreuses, que les paysans , désespérés, «migrèrent par milliers en Sibérie , où ils vécurent de la chasse et delà pèche. Mais en
163(6 , époque de l'aurore de la liberté parmi les paysans des autres nations , le czar t Michel Fédérowitz, pour empêcher la dépopulation de ses Etats, et pour rendre moins incertaine la subsistance des cultivateurs , les attacha au sol et chargea les nobles de pourvoir à leurs besoins. Pierre I er , qui confondit toute sa vie la discipline avec la civilisation , vint aggraver encore cette position déjà si cruelle. De fermiers ils étaient devenus serfs ; il en fit des esclaves. De plus , il confirma la noblesse dans le droit exclusif de posséder des terres. Ce privilège , toutefois , ne s'é-
tendit pas à l'Ukraine, dont les habitans, connus sous le nom de cosaques , sont de-* meures libres.
Aujourd'hui , la politique des nobles de l'Ukraine consiste à empêcher les paysans de devenir propriétaires, afin de les tenir dans leur dépendance. Ils s'entendent entre eux pour le prix des fermages leqtiel se paye en journées de travail , et , s'ils ne peuvent s'accommoder avec les cultivateurs du pays t ils en louent
. ou bien ils en achètent dans les gouverne-
. mens où la loi autorise cet honnête commerce.
Cependant, et malgré cette ressource , ils sont
moins riches que les seigneurs des provinces
où le paysan est la propriété du noble.
Pierre I**, pour diminuer l 'influence , du clergé , le dépouilla de ses biens , qu'il réunit à ceux de la couronne. Depuis ce temps , on peut évaluer le nombre des paysans du domaine impérial au sixième des cultivateurs de toute la Russie.
Nous pensions , comme je l'ai déjà dit y qu'on nous laisserait passer à Kicw ou dans ses environs , le temps de notre captivité ; mais il n'en fut rien. Les Russes , contre les termes exprès de notre capitulation ; décidèrent que le séjour de cette ville ne serait permis qu'aux offieiers qui pourraient prouver qu'ils étaient à même d'y vivre à leurs frais. Très-peu d'entre nous y attendu les difficultés que la guerre avait apportées à notre correspondance avec nos familles , furent en état de satisfaire à cette condition. D'ailleurs r
nous n'étions pas fôchés de tourner au profit de notre curiosité l'habitude que nous avions contractée de dormir sur la dure et de vivre de privations. Nous pensâmes en outre que l'occasion de visiter la Russie du centre avec sûreté, en détail et à peu de frais , ne se représenterait peut-être jamais dans le cours de notre vie ; en conséquence , le plus grand nombre ne fit aucune démarche pour rester.
Plus tard , nous apprîmes que ceux qui , abusés par une idée exagérée du bon marché des subsistances , s'étaient déterminés à rester à Kiew , avaient été obligés * pour vivre avec quelque aisance , de se livrer à l'enseignement des mathématiques , des langues , ou de quelque art d'agrément. Ils trouvèrent la société de cette ville triste , inélégante et maussade : les étrangers s'y occupent plus d'affaires que de plaisirs; et les amusemens £es seigneurs russes et polonais ne sont pas As nôtres. En outre point de ressources pour les livres , en dépit de l'université et de la prétendue collection de manuscrits grecs appartenant aux
moines de la Tille du sud. Des journaux dé* testables , et tels qu'on en rédige dans les pays soumis au despotisme ; de mauvais logemens, de pires traiteurs Y point de spectacle ; avec les hommes des îelations sans intérêt, et avec les femmes dés plaisirs sans amusement; car elles manquent , à ce qu'il paraît , de ta* v lenset d'imagination; bien différentes en cela des Polonaises, qui étincellent presque toutes d'esprit.
Le 19, nous reçûmes notre ordre de départ , et le 20 , à huit heures du matin , nous nous mîmes en route pour Woronetz , capitale du gouvernement de ce nom.
Le pont de Kiew consiste en madriers posés à plat sur des radeaux attachés à la file l'un de l'autre. Il est long de plus de 1 ^600 pas. On n'çn rencontre pas d'autres sur tout le cours du Borysthèçe > dont les bords offrent beaucoup de jnotffïns construits sur des pontons.
Isna est un bourg en bois , peuplé de Cosaques et de Russes vivant en bonne intelligence au sein d'une égale pauvreté'. Ils sont à la fois cultivateurs et marchands; leurs denrées étalées sur des planches exhaussées, sont offertes aux passans par dés femmes dans les yeux desquelles on chercherait en vain l'expression d'un sentiment affectueux, et tendre. Leurs cours sont environnées de haies vives , et remplies de cochons et de volailles : en sorte que s'ils font mauvaise chère, ce n'est nullement faute de ressources pour bien vivre. Je fus logé chez un cordonnier dont la chambre était occupée par une cuve pleine de peaux de vaches , si grande, qu'elle nous laissait à peine assez de place pour nous remuer. Deux tourterelles apprivoisées égayaient ce triste séjour parleurs caresses et leurs roùcoulemens. De petites fenêtres à vitraux s'ouvraient sur la rue et sur la cam-
^agne. A chaque instant , notre hôte abandonnait sa besogne \ et se levait pour aller faire de grands signes de croix devant l'image de Saint-Nicolas le Thaumaturge , auquel on a consacré une église à Kiev? ; après quoi il allait barboter dans sa cuve , en tournant vers nous des regards menaçans. Quand nous lui demandions quelque chose, il se redressait, et nous disait en se frappant la poitrine : Je suis Cosaque. Son fils, jeune korame de vingt ans environ , avait aussi fort souvent cette phrase à la bouche. Quand nous prenions nos épees pour sortir , il courait au vieux sabrafet à la lauce de son père , et tournait ainsi armé autour. dé la cuve, en nous montrait fièrement la croix de cuivre attachée au cylindre de feutré gris qui lui servait de coiffyre ; et c'était alors surtout qu'il se hâtait de répéter : Je suis Cosaqne , je suis Cosaque;
Le fait est que cette nation sent vivement la supériorité que lui donne sur les Russes l'avantage d'être libre , et il s'en faut de
beaucoup qu'elle aime à être confondue avec eux. Mais les Russes m'ont pas moins de mépris pour elle.. ' .
AIsna, les hommes et les femmes , à cause de la boue , se servent de grandes v et larges bottes y garnies d'une semslle très-mince et d'un fer très-ékvé , qui leur montent jusqu'au dessus du genou , et qu'ils chaussent - avec leurs souliers d'écorce aux pieds. Ou ne peut rien imaginer de plus difforme pour les femmes surtout. Le costume des Hommes est tel que nous l'ayons dépeint. Comme les femmes Cet cette .mode est générale en Russie), ils portent au lieu de bas des bandes de toile qu'ils assujétisseqt avec des cordons et des ficelles. .
Nous vîmes au château de vieilles dames habillées comme nos grand'mères , avec une robe à queue , une perruque poudrée et un médaillon. Elles étaient souvent visitées par un espèce de géant , au visage couperosé , qui leur redisait tous le$ soirs la longue histoire des prouesses de Suvarow , dans l'armée du-
( iSa )
quel il avait été employé en qualité de courrier. Ces bonnes gens nous traitaient avec une bienveillance -assez dédaigneuse; On nous avait assujétis à deux appels par jour , et la cour du château était le lieu de réunion : en l'absence de l'intendant , le courrier ou même les vieilles dames nous faisaient mettre en file et nous comptaient.
Les paysans ne donnent que trois jours de leur temps par semaine à la culture des champs des barons , -et ils seraient tous à leur aise sans leur passion pour Teau-de-vie , qui leur fait porter aux distilleries tout le fruit de leur travail. Ces distilleries appartiennent à l'État, et sont affermées à la petite noblesse ,* qui pompe , par ce moyen , tout le numéraire en circulation dans le peuple.
Les paysans de l'Ukraine ne sont humbles et soumis que devant leurs maîtres, montrant à cet égard plus de fierté de cœur et de dignité d'esprit que le paysan polonais ; à la vérité , ils vivent sous un joug moins dégradant , les gouverneurs des provinces
étant spécialement chargés de les protéger contre les vexations des seigneurs , ce qui n'a pas lieu en PologRC. Les paysans russes n'aiment point à s'asseoir; ils demeurent debout ou couchés , et en voyage ils se font traîner.
On ne voit plus ni cailloux , ni pierres , à partir d'Isna , jusqu'à J'extrémité orientale de l'Ukraine, c'est-à-dire jusqu'à Woronetz.Le pays est excessivement fertile en blé, lin, chanvre et fourrage ; mais il manque de bois. Les habitans y suppléent avec de la paille. Ils consomment beaucoup de poisson salé. A midi , les femmes bouchent le four avec une plaque de tôle , et veillent scrupuleusement à le maintenir en cet état jusqu'au lendemain matin. Elles attachent de fâcheuses idées à la violation de cette coutume, que leur
ancêtres , privés, comme les Russes d'aujourd'hui de moyens de chauffage , ont mise sous la sauvegarde de la superstition. Nçs soldats pour l'avoir bravée se sont sourent attirés de mauvaises affaires.
Le four ici sert aussi de lit à la famille ,
mais les habitations sont plus propres qu'en Pologne.
Nous entrâmes dans un -pays absolument découvert , où se prolongent en lignes droites des routes d'une largeur immense , sur les bords desquelles on a planté des arbres qui n'ont pas réussi. Ils languissent dans les paniers qu'pna tressés autour d'eux pour les garantir de la dent de troupeaux. La plupart même sont morts. Les voi tuners tracent sur ces routes un chemin dans lequel ils s'engagent tous comme à l'envi l'un de l'antre, et te reste de lachaussée se couvrant d'une herbe haute et épaisse, on la voit se dérouler au loin comme un canal dent les eaux, légèrement agitées, seraient teintes du reflet verdoyant des arbres.
Nous apercevions à droite et à gauche des villages environnés d'un nombre infini de meulesdegrain. Des paysannes d'un extérieur disgracieux venaient, les mains croisées dans leurs manches , se ranger sur les bords de la route pour nous voir passer. Nos agà-
ceries n'excitaient parmi elles qu'une rumeur passagère. Elles reprenaient sur-le-champ Leur sérieux et leur première immobilité.
L'air était doux et humide , le sol noir , détrempé; et le ciel d'un gris sombre , tristement surchargé de gros nuages noirs assis à l'horizon y sur une bande lumineuse que franchissaient des cavaliers courant à toute bride, nous rappelait les fonds mélancoliques des estampes de nos vieilles bibles.
Les paysans promenaient sur nous des regards fermes où indifférons. Ceux qui avaient servi se campaient fièrement, une lance à.
la main , devant leurs portes , et nous prévenaient qu'étant cosaques, c'est-à-dire hommes libres , ils se regardaient comme exempts de toute autre charge que celle du service militaire ; et en conséquence ils nous refusaient l'entrée de leurs maisons. Mais nous nous faisions jour it coups de plat de sabre , et , comme ils sont encore plus ivrognes que braves, quelques verras d'eau'de-vie , gênéreusement versés sur leurs meurtrissures,
ramenaient aussitôt la paix parmi nous. Nous la maintenions en leur parlant toujours d'un ton péremptoire v en ne cajolant le beau sexe qu'en leur absence, et surtout en payant comptant tout ce qu'ils nous fournissaient.
Ils sont fort dévots et pourtant très-tolérans. Us lançaient une hache au visage de ceux qui se moquaient de leurs génuflexions , et les regardaient ensuite prier Pieu à leur manière , sans se formaliser le moins du monde de ce qu'elle pouvait avoir d'étrange à leurs yeux. Ils croient que tout le monde ira en paradis; seulement (et c'est bien la moinde chose) ils comptent sur les meilleures places. Ils nous savaient gré du salut que , par égard pour leur façon de penser , nous faisions ordinairement à saint Nicolas en entrant dans leurs cabanes ; et y plus d'une fois, nous arrêtâmes l'explosion de leur colère excitée par les étourderies de nos domestiques, en allant nous prosterner devant l'image de ce saint. *
Ils fabriquent de$ claies avec lesquelles ils
parquent leurs brebis et construisent dés es-» pèces de pavillons où ils serrent leurs outils, leur semences et leur lin. Dans lès temps rigoureux ils y logent leurs chevaux, leurs cochons , leur bétail , leurs moutons et leur volaille. Nous les préférions à la chambre, ou est le four , et parvenions souvent à en faire des demeures passables. Au moins nous mettaient-ils à l'abri de la fumée , de la vermine , des criailleries et de l'humidité.
Baturin , où expira l'indépendance des cosaques .de l'Ukraine , est située sur une hauteur dont les pentes sont parsemées d'arbres et de buissons ; quelques jardins murés agrandissent l'enceinte de cette ville , où l'on voit deux châteaux assez beaux appartenant à la famille Suvarow. Elle est triste et mal peuplée , mais passablement bâtie. La Sem coule à ses pieds. Nous passâmes cette rivière tortueuse jusqu'à quatre fois dans un assez court trajet. Elle baigne de beaux pâturages/ et traîne les longs replis de ses ondes tranquilles ,£u bruissement mélancolique du
feuillage des plantations d'osier dont ses rives sont bordées. Elle est large, et sujette à de nombreux débordemens.
Nous étions obligés de partir ebaque jour de grand matin pour marcher à sec à Paide des gelées de la nuit Sans cette précaution , nous n'aurions su comment nous tirer d'affaire à cause de la boue. Le major russe, restait souvent en arrière, quoiqu'on attelât quelquefois jusqu'à huit chevaux à sa petite calèche allemande.
En été , l'artillerie , en dépit de tous les efforts , resterait infailliblement dans ces chemins,
Jiîsque& à Kiew nous nous étions administrés pour ainsi dire nous mêmes; nous allions aux logemens, répartissions nos gens dans les villages , et stipulions le nombre de charrettes pour nos bagages. En revanche, on ne nous donnait rien , ni solde , ni vivres: tous les frais de la guerre tombaient sur les malheureux paysans polonais. Mais quand nous eûmes atteint le sol sacré de la Russie pro-
prement dite , les choses changèrent de face* Nous dûmes marcher avec plus d'ordre, partir à la même heure , et occuper sur deux files les deux bords de la route ; on nous solda :
nous reçûmes 7 piétacks par jour (environ y3 m sous ) , et nos gens deux. Nous dûmes avec cette paye pourvoir à tous nos besoins, Elle suffisait , tant la vie est à bon marché dans ce pays fertile et mal peuplé , ou le coasse ( qu'on fabrique avec du son et une espèce d'oseille sauvage), le pain et le couvert sont donnés au voyageur pour rien. Les officiers russes, plus soignés ' alors dans leur tenue 7 faisaient eux mêmes et deux fois par jour Tappel de leurs troupes* Ils n'allaient plus s'établir en maîtres dans les châteaux des en* virons, et les plaintes du moindre paysan T eussent-elles été dirigées contre un officier, étaient écoutées par le major , qui ne manquait jamais de sévir contre le$ perturbateurs du bon ordre; car les lois né sont pas ici sans force, et il ne suffit pas d'être noble pour être inaccessible à leur action*
( rôo )
Le gouvernement de Tzernikow renferme un peu plus d'un million d'habitans.
OÔUTZBSnEMXKT MB gLOlttUMt*
Ce gouvernement jouit d'une heureuse tem- . pératurc , abonde en blé et en millet , renferme quelques mines de fer , des carrières de plâtre , de fertiles pâturages , un sol propice à mille sortes de cultures , et unepopulation de neuf cent vingt mille âmes. Il est divisé en 1 5 districts, portant chacun le nom de leur chef-lieu.
Rylsk, sur la Sem i est une assez jolie ville , entièrement dans le goût russe. Des rues larges et parfaitement alignées > aboutissant pour la plupart à une grande place , au milieu de laquelle s'élève une église couronnée de petits dômes dont les coupoles sont peintes en vert, argentées ou dorées; de petites maisons de bois blanchies par devant et ayant une cour derrière ; des places carrées ,
si vastes f que les passans y semblent despygmées;des rues figurées avec des palissades, qu'on arrache à mesure que la population s'accroît. Telles sont ces villes qui, à cause de leur étendue, semblent au premier coup d'oeil plus importantes qu'elles ne le sont en effet, Nous les comparions à ces livres de luxe , où l'on ne trouve pour ainsi dire que de grandes marges et des feuillets dé papier blanc. #
Les habitans de Rylsk , plus habiles des mains que de la tête , excellent , dit-on , dans des arts dont ils ne savent pas juger ; car ils ne sont encore qu'imitateurs. L'incertitude de leur goût fait qu'ils ne se donnent pas moins de peine pour atteindre au mauvais qu'au bon. Leur politesse , toute technique , se renferme dans lés bornes étroites du geste ou du mot commandés par l'usage. C'est pour eux une affaire de discipline, et de consigne à laquelle ils se gardent de rien change*. Ainsi , ils passent leur vie à jouer de mémoire, dans une langue qu'ils n'entendent
( *6* ) pas, une farce dans laquelle ils gesticulent jusqu'à ce que la mort vienne les frapper sur les planches.
Cependant ils ne manifestent plus leur amour à coups de bâton , et de ce côté leurs progrès dans la civilisation sont incontes* tables. Leurs femmes jouissent donc d'une condition plus douce que les villageoises ; car les vieilles manières sont encore chères et respectées dans les campagnes. ^loins lour* dément vêtues que nos paysannes , elles portent des manches de toile blanche > et une jupe de couleur qu'elle^ suspendent avec des bretelles brodées, que réunit sous le sein une bande également brodée ; arrangement d'autant moins favorable aux contours de la gorge y qu'elles ne se servent point de corset Les filles lissent leurs cheveux à la vierge f et attachent un noeud de rubans à l'extrémité lie ceux de derrière , qu'elles divisent en deux tresses pendantes. Les femmes mariées poiv tent des boucles d'oreilles y des bagues, des bracekts, etc. Elles tâchaient d'attirer nos
regards, et l'hommage d'un sourire approbateur était loin de leur déplaire.
Chez les Russes la laideur dans le repos est pesante et grossière:; mais elle est hor-
rible, effrayante, épouvantable dans la colère. Eux, ils trouvent à là nôtre l'air niais et hébété , soit ; je crois que notre populace est la plus laide, et la leur la plus hideuse de TBiurppe.
Nous trouvâmes à Rylsk un détachement de nos gens qui , depuis Brzescie ^ ayant mar~
ché à grajndes journées , noiis avaient devancés de huit jours environ. ÎSoqs le& lésâmes dans cette ville , dont 1^9 alentours sont coupés de fondrières, sablonneux et dépDwvus d'ombrage. La plupart dç$ officiers avaient déjà pris des mesures ;pp w, s'enniiyer Iq moins possible. Ils nous dirent qu'ils fréquentaient une société formée par. les noble$ p\ Je$ employés dju district. Les premiers ne Voyaient pa$ sans humeur . l'affranchissement progressif des paysans de la çourojms , t* de ceux des grands seigneurs, qui voulaient par cette
démarche , encore plus intéressée que philanthropique, mériter les faveurs de l'Empereur; et ils n'étaient pas plus satisfaits de l'abolition de la bastonnade , à laquelle dans les tribunaux on a substitué le serment sur la bible; car, disaient-ils, nos paysans, plus avares encore , et plus médians que dévots et superstitieux, craignent bien moins de se parjurer que de confesser la vérité ; à leur préjudice. Nous eûmes cent fois l'occasion de vérifier l'exactitude de cette assertion ; maïs il vaut mieux que les lois pèchent par trop de douceur qu'autrement, v Le séjour dé nos troupes dans ce pays ne lui aura pas été tout-à-fait inutile. Il y avait parmi nos soldats d'éxcèlléns ouvriers q$ri mirent les Russes au fait d'un grand nombre de- procédés industriels par eux jusqu'ici inconnus. Ils propajgèrent des recettes pour l'agriculture, pour l'éducation des bestiaux r et parvinrent à déraciner un assez grand nombre 'de préjugée, fibtamment celui qui empêchait les femmes, de céder aux Français-»
par la crainte de mettre au monde des enfans qui, en ne voulant parler que la langue de leur père , décéleraien t par là leur faiblesse où leur infidélité.
Koursk , capitale du gouvernement de ce nom , grande et jolie ville , à ^4 lieue? de Rylsk : Pierre-le-Grand dirigea lui-même sa construction. Elle est bâtie sur une montagne , au confluent de la Touskara et de la Koura. La principale rue est alignée ., pavée , fort longue ,' et presque partout bordée de jolies maisons , dont un très-grand nombre est en pierres. Les intervalles sont fermés avec des palissades ; elle creuse vers le mir lieu, comme la ligne dessinée par un câble attaché aux deux rives d'un fleuve pour le service d'un bac , ou comma l'image mou 4 vante de l'arche d'un pont réfléchie par les eaux : cette courbure produit à l'œil un effet très-agréable. Cette ville , entourée de vergers renommés par les beaux fruits qu'ils produisent , est habitée par une noblesse aimable et oisive , qui fait du plaisir sa principale af-
faire. Les dames y suivent nos modes avec une scrupuleuse exactitude ; elles sont plutôt pâles que blanches, et savent, dit-on, remédier avec beaucoup d'adresse à l'indigence de leurs formes.
Koursk a une école primaire , un hôpital , une école normale, d'assez bons traiteurs, des jardins, des ppètes érotkpies; on y fait cas du loisir et de la danse , des réunions et des parties de plaisir. Je fus logé chez une dame Papof, veuve de 36 ans, courte v blanche et replette. Elle demeurait dans une pe~ tite maison en bois posée sur quatre billots , comme un grand coffre. Je ne vis dans sa chambre qu'un lit sans rideaux , six ou huit chaises, une glace dont le cadre était doré, et une espèce de buffet avec des châssis garnis de vitres maintenues par des traverses de plomb. Dans un coin du salon était la niche renfermant l'image de saint Nicolas , qu'on a surnommé le vice-bon Dieu des Russes.
Les murs étaient tapissés d'un papier bleu , commun ; un rideau de toile de coton ♦ sans
( *7 ) franges et saris garniture , courait devant chaque fenêtre sur une tringle en fer. On voyait sur la cheminée des tasses à café; d'un côté l'empereur Alexandre , et de l'autre le général Platow, tous les deux aux prises avec le rouge et le vert , se dessinaient dans des cadres à quatre sous la pièce. Une lampe , attachée au plancher, descendait à la hauteur de la fac&de saint Nicolas ; et les portes des placards étaient couvertes de graisse, à l'endrpit où l'on pose la main pour les ouvrir ou les fermer.
M me Papof recevait la meilleure compagnie du pays y et passait pour être parfaitement meublée et logée.
Le soir elle reçut des visites. Les cavaliers , en entrant, prenaient la main des dames et la baisaient , tandis que celles-ci les embrassaient sur la joue. En Pologne , quand une société passe d'une pièce dans une autre , la maîtresse de la maison , seule f est conduite par la main; les autres dames réunies marchent ensuite , et les hommes entrent après.
On servit du thé ; et M me Papof > en me montrant une cafetière d'argent, me demanda si on se servait de choses aussi belles en France. Cette question fit rougir un jeune homme qui avait demeuré plusieurs années à Paris, et qui, depuis ^ ayant visité quelques autres capitales , n'avait pas rapporté parmi les siens une idée très-avantageuse de la société française. Il la trouvait roide , apprêtée % et prétendait qu'il était trop difficile d'y être souffert , pour qu'un étranger pût espérer d'y être goûté. Elle ne semble agréable, ajouta^til, qu'aux Anglais, pour lesquels seuls elle est un délassement, attendu que leurs réunions offrent encore plys de froideur et de contrainte ; mais elle est odieuse aux Allemands , aux Italiens , aux Espagnols , qui mettent au-dessus de tout le naturel et l'originalité , et qui ont en horreur la manie de l'esprit.
A Berlin et à Vienne, on entretient un cercle de sa femme et de ses enfans , ce qu'on n'oserait faire en France. En Espagne , à Ja ludtar d'une bougie reléguée à l'extrémité de
r appartement , on parle à demi-voix de tout ce qu'on veut , de folie , de galanterie , d'àmour; une musique suave etlégère, qu'on n'est» , point obligé d'écouter, encore moins d'applaudir , succède ou se mêle à la conversation. Là , chacun garde son caractère , personne iffe songe à rire dçs ridicules de son voisin ; et tandis qu'en France t où chaque salon peut être regardé comme une arêneouverte à la satire et à la vanité, on regarde avec raison un bal ou une grande soirée comme une affaire assez épineuse, on se présente au contraire dans ces réunions à Vienne , à Florence , à Madrid , à Saint-Pétersbourg , avec une confiance qui ajoute aux agrément de chacun , et aux plaisirs de tous.
Je crois, ajouta-t-il encore, que les Françaises ne sont plus dignes de leur ancienne réputation que dans leur intimité , et qu'il est aussi doux d'être leur mari , leur frère ou leur amant, qu'il est fatigant de n'être que leur connaissance.
Nous eûmes dans la soirée la visite d'un
nouvelliste qui nous annonça l'entrée de Platof à Paris ; il tenait une gazette qu'il agitait d'un air triomphant. Les dames , par égard pour moi, tinrent pendant tout le temps qu'il pérora leurs yeux constamment baissés. Quelques cavaliers lui firent signe de se taire ; il finit par comprendrt que sa joie pouvait me blesser, et il se retira. Ce bon procédé me toucha d'autant plus qu'il était l'expression de la bienveillance de tous , et non le résultat de la politesse d'un seul.
Quand la nuit fut venue je demandai mon lit ; mais il n'y en avait qu'un dans la maison , selon l'usage des nobles du second ordre et des bourgeois. Les domestiques couchaient sur la paille, ou /plus simplement, par terre. On m'offrit la natte de l'hospitalité , avec un bon rondin pour la tête : à la vue de ce matériel , je jetai sur M mo Papof un regard où se peignait un reproche sentimental , ce qui la détermina à me céder un des six matelas de son lit , le premier que j'eusse vu depuis Kiew.
La place de Koursk est grande, bien bâtie,
et pavée. Sous des baraques semblables à celles d'un champ de foire , qu'on avait nouvellement élevées au milieu , nous vîmes des changeurs juifs, un chapelet à gros grains noirs et blancs à la main ; ils avaient chacun devant eux une petite table couverte de paniers d'osier , dont les divers cqmpartimens étaient remplis de pièces de monnaie d'or et d'argent de différens pays, et de roubles en papier. Ils se levaient aussitôt qu'ils nous apercevaient, et nous criaient d'une voix glapissante : « Changez , messieurs , changez votre « argent. » Après quoi ils se rasseyaient et recommençaient à dévider leur chapelet en marmottant de l'hébreu. Ces juifs avaient autant de dignité dans le silence et dans l'immobilité , qu'ils en avaient peu dans l'action et en parlant. Us portaient > comme en Pologne 9 la soutane étroite > la barbe de toute sa longueur , les cheveux flottans et le bonnet fourré. On n'en voit point dans les villages , les nobles et les paysans russes aimant à faire leurs affaires eux-mêmes.
Il y a beaucoup d'étrangers à Koursk , particulièrement des Allemands ; les seigneurs ne leur font pas grand accueil : en général , c'est un titre onéreux en Russie que celui d'étranger. Au surplus, cette haine n'est pas sans fondement; les étrangers ne dissimulent pas assez le mépris que leur inspirent les vices et la barbarie de la nation dont ils exploitent l'ignorance. I>e plus , leurs connaissances commerciales et leur vaste crédit les mettent à même de ruiner les nationaux par une concurrence que ces derniers ne peuvent soutenir ; enfin ils sont l'objet des préférences du gouvernement, qui , pour propager ses vues , a besoin de leurs talens , et il s'en faut de beaucoup que les Russes, qui ne préjugent pas si avantageusement des bienfaits de la civilisation que ceux qui les dirigent, regardent comme une indemnité suffisante les lumières que les étrangers répandent dans le pays.
Koursk renferme douze mille habitans , et un peu plus de deux mille maisons ; elle est renommée pour ses cuirs et ses pelleteries.
Les Tartares, au dix-septième siècle , ont perdu sous ses murs deux batailles , et le couvent de Znamensk, ou des miracles, qu'on y remarque à cause de la vénération dont il est l'objet , fut construit eu mémoire d'une victoire remportée sur ces peuples, contre toute espérance.
II faisait un temps superbe quand nous y arrivâmes. Léfespectacle inusité d'une ville propre et animée, les vergers en fleurs, le chant des oiseaux, la splendeur dorée des rayons du soleil , en disposant nos cœurs à la joie, nous firent jeter sur tout ce qui nous environnait des regards bienveillans. Parmi les officiers pris à la retraite de Moscow qui étaient cantonnés à Koursk , ceux qui possédaient des t^ns d'agrément , de l'esprit , ou seulement ae belles manières, se virent recherchés par dje riches seigneurs et accueil- . lis par des châtelaines au doux sourire ; les autres reprirent la vie nqncKalante des petites villes de garnison , passant leurs journées à baguenauder , une baguette à la main ,, le
( "7* ) long de l'eau , en rêvant profondément à rien eu tout, ou. bien s f appliquant à rectifier les
idée set le» assurer de quelques jeunes filles aux cheveux châtains et au teint fade , auxquelles ils parlaient de nos grisettes avec un enthousiasme qui les remplissait d'émulation., Ils nous direrit qu'ayant été pillés, leur dénuement actuel les empêchait de voir la bonne compagnie ; ils reliraient comme, nous , sept pietacks par jour ; la populace , qu'ils n'offusquaient point par leur luxe, rie leur témoignait nulle malveillance.
Us nous montrèrent quelques numéros delà Gazette de l'empire , où les Français étaient gourmandes en masse * et leur gouvernement traité du haut èh bas. Les institutions des Russes, comparées . à cëtfàk qui nous réagissent, étaient mises au-dessus de ces de*nières; et les : abonnés recevaient chaque jour un article où il leur était clairement démontré que la nation russe est , sans aucune comparaison , la plus grande et la plus illustre de toutes les nations du monde.
( »7 5 ) Le pays, à une lieue de Koursk, est sablonneux , peu fertile et parsexné de plantes dont les fleurs jaunes sont disposées en pyramides; on les appelle, je crois , desverbascum* Le sol , un peu plus loin , est entrecoupé de marécages qui nous obligèrent à de longs détours , car on n'a point construit de chaussées au travers. Ces marécages , en quelques endroits, s'étendent jusqu'auprès des villages ; alors on plante deux rangées de pietix, entre lesquels on attache, des claies très-serrées , et on jette au milieu de la paille, des branches d'arbres, du sable , de la terre, etc. Les paysans s'aventurent avec leurschariots sur ces chemins détestables, que l'eau , assez souvent , submerge tout à coup , par suite de l'affaissement spontané des matériaux dont ils sont formés. Ils sont extrêmement élastiques , et rçous étions obligés de retrousser nos pantalons jusqu'aux genoux, et de marcher nu-pieds , et avec de grandes précautions, pour les traverser sans inconvénient.
( <7« ) Le 20 avril , trois de nos officiers s 9 étant trop éloignés d'un village où nous étions arrivés de bonne heure , furent assaillis , terrassés , battus et volés par des paysans. Ils revinrent couverts de sang et leurs habits déchirés. Réunis autour d'eux , nous faisions sur leur triste aventure des réflexions propres à nous prévenir contre la population du pays dans lequel nous allions entrer , quand les auteurs du délit vinrent à passer. A ^ l'aspect de leurs victimes qu'ils croyaient vraisemblablement occupées à panser leurs plaies, et qu'ils ne s'attendaient par conséquent pas à rencontrer sur leur chemin , ils voulurent s'enfuir; mais nous les atteignîmes et les traînâmes devant le major russe , qui , après avoir reçu notre plainte , les fit lier et jeter sous un hangar avec des entraves aux pieds.
Ils supportèrent en cet état nos regards avec une effronterie menaçante et nulle inquiétude ne vint se peindre dans les leurs. Il paraît qu'on est fort indulgent en Russie sur ces sortes de crimes , et une manière d'employé',
en habit noir à la française , fort salement équipé, ayant au lieu de bas, de la paille dans ses bottes, hous annonça, en appuyant avec affectation sur les termes négatifs , que nos voleurs n'encourraient sans doute pas d'autre châtiment que celui qu'ils subissaient en ce moment; qu'il pouvait nous garantir qu'il ne durerait pas plus de vingt-quatre heures y et qu'ils seraient mis en liberté dès que nous aurions tourné les talons. Nous comprîmes la fine ironie de monsieur l'employé, qui nous regardait tout simplement comme indignes de la protection des lois de son pays. A la bonne heure , mais il est certain qu'en Russie , du moins à l'égard des paysans , les juges condamnent ou absolvent suivant leur bon plaisir , et que les plus équitables , sans avoir égard au texte précis de la loi , se contentent de proportionner la punition au dommage. Cette manière de rendre la justice , si l'arbitraire n'eh découlait pas nécessairement, ne serait pas plus mauvaise qu'une autre.
Gontre notre attente , nous trouvâmes les
( i7« ) mœurs des paysans du gouvernement de Koursk très^douces et très-paisibles. Il nous parut même qu'ils étaient doues d'une imagination plus active que ceux des environs de Kiew* Au bruit de notre arrivée , ils sortaient <de leurs maisons et venaient se grouper à l'entrée des villages , les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Mais il est évident qu'ils nous trouvaient chétifs devant notre renommée ; plus tard , la voltige , l'escrime , et quelques tours d'adresse , firent refleurir parmi eux notre gloire éclipsée. Les femmes nous montraient plus d'intérêt et témoignaient plus de curiosité. Nous étions l'objet de tous leurs entretiens. A la vue des bijoux que nous avions pu conserver , elles établissaient des conjectures qui les rendaient toutes pensives. La coupe de nos habits et leur couleur attiraient plus leur attention que la finesse de notre linge et de nos étoffes; mais rien ne leur semblait plus magnifique que nos boutons dorés ; et les riches tissus de Cachemire n'ont jamais déterminé plus de
tendres faiblesses dans nos villes, qùè àèà objets de première nécessité dans ces campagnes lointaines. Celles qui ne pouvaient raisonnablement songer à s'en procurer au moyen d'un doux échange, faisaient en sorte de nous en voler la nuit quand nous dormions.
Il était souvent question de Paris dans leurs conversations , et leurs gestes > à ce nom qu'elles prononçaient toujours avec emphase, se développaient avec plus de noblesse. Pour mieux peindre les pensées qui leur venaient à ce sujet, elles dessinaient quelquefois je ne sais quelles figures bizarres dans la cendré répandue sur l'âtre du four, çrqyant reproduire les forjnesdes édifices célèbres de notre patrie, et nous étions gravement appelés pour attester par notre suffrage l'exactitude de ces tableaux , tracés d'après leurs faibles connaissances , ou plutôt par leur imagination.
Une d'elles nous montra un jour de vieilles mouchettes qu'elle tenait soigneusement en-
veloppées dans une bande de toile. Elle en ignorait complètement l'usage , ce qui ne l'empêchait pas de les ouvrir et de les fermer devant ses voisines t avec des marques évidentes de plaisir et d'orgueil. Nous ne pûmes savoir comment ce meuble lui était tombé dans les mains ; et comme dans ce pays les cultivateurs ont pout- seul moyen d'éclairage de longs éclats de bois résineux qu'on fiche dans une fente, il nous fut impossible de lui faire comprendre à quelle fin il avait été fabriqué.
J'avais une redingote doublée en entier de velours violet qui leur donnait d'autant plus à penser , que cette couleur est affectée aux premiers dignitaires de leur église. Je supposa qu'elles me croyaient un peu sorcier ou du moins médecin , professions qu'elles regardent comme équivalentes ; du reste , elles sont cAivaipcues qu'il est au pouvoir de quelques hommes de quitter la forme humaine pour revêtir celle d'un animal. Elles nous dirent qu'elles n'ignoraient pas que Na-
ppléon n'avait échappé à Platow qu'en preriant à temps la figure d'un cerf ; Platow le
poursuivit sous celle d'un lévrier, et Napoléon allait être atteint quand il se changea en brochet. Platow se trouvant au bout de son grimoire , abandonna son entreprise.
Quelquefois elles nous détachaient des discoureurs qui venaient dans nos pavillons nous brailler de longues harangues. Nous les laissions dire et continuions à jouer aux dés ou aux cartes.. De leur côté , notre inattention ne les déconcertait nullement; ils poursuivaient bravement leurs périodes, en appelant de temps en temps de la langue , comme quand on excite un cheval , et en criant par intervalles, vice Alexandre! Quand ils avaient tout dit ils se retiraient, emportant avec eux les applaudissemens des paysans qui les avaient accompagnés, et qui, pendant tout le temps qu'ils avait péroré, étaient demeurés muets et immobiles comme àes statues, 11 y en avait pourtant qui paraissaient surpris du peu d'effet que produisaient sur
i\oub ces beaux discours, et cela nous faisait perdre une partie de la haute opinion qu'ils avaient prise de notre intelligence dans l'éclat de nos boutons dorés.
L'usage des mouchoirs depoché leur semble malpropre et dégoûtant; ils nous demandaient pourquoi nous n'emportions pas avec nous nos autres sécrétions , et pourquoi , les repoussant toutes, nous gardions celle-là.
Ils ont un champ pour leur subsistance , et deux ou trois jours par semaine pour le cultiver. Ils ne se servent point d'engrais , la fertilité naturelle du terroir étant suffisamment excitée par des repos qui s'étendent quelquefois jusqu'à douze années. Quand au bout de ce temps on veut labourer de nouveau, il faut opérer CQmmë pour un défrichement. Plusieurs charrues attelées de quatre chevaux, sont mises à la suite l'une de l'autre,
et l'on a bien soin de faire passer tous les socs dans le même sillon; ils sèment d'abord, puis labourent après , ce qui les dispense dé herser ; ils choisissent de préférence le voisin
nage des villages pour remplacement de lents champs. Les terres éloignées , sans égard pour leur fertilité , spnt converties en pâturages.
Il n'y a pas de paysan si pauvre , qui n'ait autour de sa maison une demi-douzaine au moins de meules de grain qu'il peut vendre si bon lui semble ; mais la difficulté des communications empêche d'en tirer un bon parti.
Ces meules, réunies autour des villages, les font prendre de loin pour des villes considérables. On ne voit point . d'habitations cparses dans les champs , et toute la population rassemblée en groupes plus ou moins considérables , offrirait pour cette raison de grandes difficultés à l'ennemi , qui , pour se procurer des vivres , serait obligé dp s'épuiser en gros détachemens ; encore f en cas' de succès dans une attaque, aurait-il à craindre que le vaincu , en se retirant , ne rendît sa victoire iputile en incendiant toutes les ressources du pays accumulées sur un seul point.
Les villages présentent tous le même aspect; ils se prolongent sur les bords de quelques
petits ruisseaux ombragés de jeunes chênes et de saules ; et sur le lieu le plus élevé f tournent les nombreux moulins à vent que nécessitent les produits du sol et lé nettoyage du millet.
Les habitans sont riches en chevaux, en moutons , en cochons et en volaille. Le gros bétail leur manque. Leurs cochons sont petits , mais d'un goût excellent ; ils se multiplient autour des villages dont ils obstruent les chemins ; leur soie se fait jour à travers une espèce de laine dans laquelle , en hiver , les corbeaux affamés enfoncent leurs serrés
quand ils veulent se repaître de la vermine de ces animaux ; et c'est en vain que le quadrupède, par une fuite inutile et de^bonds multipliés , cherche à se débarrasser de son cavalier ailé.
Les moutons sont parqués devant les portes des cabanes auxquelles ils appartiennent. L'odeur infecte de leur fiente , qui nous donnait des maux de tête , ne semble nullement désagréablç aux paysans. Les poules sont su-
perbes et d'autant plus grasses i que les meules de grain dont on ne les repousse jamais , sont entièrement abandonnées à leur avidité.
Nous les payions deux sous la pièce et un Sou 1$ douzaine d'œufs. Nous ajoutions au millet et à la chair de porc , qui forment la base de la nourriture des paysans, des gâteaux au lait, des omelettes , du rôti, des ragoûts de mouton , de veau et de volaille ; et cependant notrç tgb]p ne nous coûtait pas plus de six sous par jour. Ces raffinemens remplissaient nos hôtes d'étonnement; ils passaient quelquefois des journées entières à nous voir cuisiner. Nous leur enseignâmes à cuire le millet dans le lait ; auparavant , ils le présentaient au feu dans de gr^iâs pots hermétiquement bouchés et pleins jusqu'aux bords; il prenait alors, faute d'une quantité suffisanté d'eau, la consistance d'un gâteau lourd et serré , et ils l'avalaient tout bouillant , en introduisant dans leur bouche , au grand dommage de leurs dents, une cuillerée de lait froid avec chaque bouchée de gâteau.
Le millet est en Ukraine ce que le riz est en Chine , et les pommes de terre en Pologne, c'çst-à-dire le principal aliment du peuple.
Dans les carêmes, les paysans bornent leur nourriture à une espèce d'oseille sauvage qu'ils vont cueillir dans la campagne. Ils entendent par jeun er, s'abstenir de manger, mais de manger seulement , et non pas de boire ; aussi ne désenivrent-ils pas tout le temps que durent ces époques d'abstinence , qui sont aussi celles des querelles et des voies de fait; car quoiqu'ils soient naturellement assez paisibles, l'ivresse les rend très-turbulens.
Le jardinage leur est absolument inconnu.
Ils ne ferrent ni ne pansent leurs chevaux.
En hiver , ils Jgs tiennent dans des écuries , mais en été, ils les laissent errer à l'aventure dans les pâturages, et ils ne songent point à en améliorer l'espèce par le choix des étalons. Ces chevaux sont petits , mais ils se distinguent par une belle encolure , une grande sobriété et beaucoup de vitesse. Ils leur font faire quelquefois jusqu'à trente lieues, en un
jour, sans manger. Us ne font aucun cas des chevaux hongres. Le prix habituel d'un cheval ordinaire est de dix à douze roubles d'aiv gent , c'est-à-dire de quarante à quarante-huit francs.
Ils manient la hache, avec une adresse telle, qu'ils n'oùt besoin d'aucun autre instrument pour la fabrication dé leurs chariots et de leurs meubles. Nul , chez eux , ne subsiste d'un métier^ »t tous ont une teinture des arts mécaniques indispensables : ils ne se servent point de fer pour la réunion des piècçs de menuiserie ; tout s'ajuste avec des chevilles de bois. Ils garnissent leurs chariots de bandes d'écorce ou de feutre * et de jeunes chênes recourbés avec adresse leur servent de roues. Ces matières suffisent dans un pays plat , sans cailloux et sans aspérités.
Ils achètent à là ville des socs, des haches > un peu de vaisfc%%t leurs maisons. Ce dernier article leur est livré par pièces numérotées, qu'on rassemble sur les lieux avec la plus grande facilité. On jles démonte plus tard,
soit pour disperser les souris , soit pour détruire les insectes , et on les rajuste ensuite sur le même lieu , pour n'avoir pas à consolider un autre plancher età construireun autre four.
La culture du lin , le soin de le laver ; de le rouir, de le filer et de le tisser, regardent les femmes , ainsi que la confection du linge et des habits. La toilequ'ellcs fabriquent n'a guères plus d'un pied et 'demi de large , et elles la font blanchir en l'exposatitisiflr l'herbe à Pair et à la rosée : ces travaux ne les exemptent ni de ceux du ménage , ni de ceux des champs. Aussi portent-elles de bonne heure les marques d'une vieillesse prématurée. Leur regard vague annonce l'abattement, et les soins de la maternité ne leur offrant qu'un surcroît de fatigues , leur àme resté étrangère à leurs douceurs.
On voit fréquemment de petits garçons de 7 à 8 ans mariés à de graiffi^ fllles de 20, lesquelles deviennent bientôt enceintes du fait autorisé de leur beau-père. LéSjetinefr époux jouissent à leur tour des mêmes droits sur le$
femmes dés enfans mâles nés de ce premier commerce.
Le pays offre des solitudes toutes parsemées d'absinthe , de plantes odoriférantes , d'asperges sauvages et de fraises d'un goût exquis. Les lièvres y abondent , et la chasse au lévrier y est extrêmement agréable et abondante.
Les portes des cours de ferme sont , comme dans nos provinces , à deux battans*, et surmontées d'un petit toit en chacune. Quelquefois toute l'habitation est entourée d'un fossé ou d'une haie en fascines.
L'aire pour battre le blé est placée du côté des champs, derrière la maison , et est à toute heure visitée par une innombrable quantité de moineaux. Les Russes / ont pour ces oiseaux le respect que'le bas peuple , a chez nous , pour les hirondelles -, et , quels que soient l'importunité de leur gazouillement et le dégât qu'ils commettent dans les couvertures des maisons , ils ne prennent aucune mesure pour les éloigner. s
( *9° ) L'époque de la moisson est pour eux la plus gaie et la plus heureuse de Tannée. Au jour fixé chaque famille se réunit. Les chefs, non moins vénérables par leur âge, que re^ marquables par la longueur de leur barbe blanche , sont assis sur des bottés de paille dans les chariots qui ouvrent la marche. Leurs femmes, avec des vases et quelques instrumens de cuisine , occupent ceux qui suivent.
On place les enfans dans les autres, et les jeunes gens vont à pied. On ne laisse au village pour veiller sur les troupeaux et les cabanes que quelques individus que cette commission afflige toujours, beaucoup. Du reste , la caravane emmène avec elle des vaches pour se procurer du lait , quelques brebis et quelques cochons. Alors , dans des champs immenses s'avancent en chantait de joyeuses troupes de moissonneurs et de moissonneuses dont les ris folâtres égaient la solitude. Ils demeurent quelquefois quinze jours absens de chez eux, bivouaquant toutes les nuits autour du feu qu'ils allument pour faire cuire
leurs alimens , dansant le soir au clair de la lune , et le matin s'amusani à poursuivre des gerboises qu'on voit sauter par dessus les épis , et qui sont plus communes dans ces pays que ne sembler aient lecomporter la rigueur et la durée des hivers.
Quand ils ont atteint les Confins de la propriété- , ils s'arrêtent , font volte face, et reviennent sur leurs pas , en poussant devant eux les épis qu'ils ont coupés en avançant.
Ils sont fort sujets à la gale , maladie que perpétue parmi eux , comme parmi les valets des seigneurs , l'habitude où ils sont de coucher sur des fourrures ; ils s'en guérissent en se barbouillant de la tête aux pieds avec un onguent noir et luisant, et en prenant des bains de 'vapeur. Il n'y a point de paysan en Ukraine qui n'ait dans sa cour un appareil pour ce dernier remède. C'est une voûte en terre glaise , construite dans un espace clos de murs qu'elle occupe en entier. On obtient la vapeur en répandant de l'eau sur dès pierres rougies au feu. Les Russes.supportent la cha-
leur à une élévation extraordinaire ( 4$ degrés Réaumur ) , et se flagellent avec des verges de bouleau pour faciliter la dilatation des pores. Quand ils ont assez transpiré , ils appellent , et les femmes au moment où ils sortent de la voûte leur jettent sur le corps de grandes terrines pleines d'eau froide* S'il y a près de là une rivière ils courent s'y plonger jusqu'au cou. Les femmes font aussi usage de ces bains , et les prennent sans façon dans la compagnie des hommes.
Leurs plus belles fêtes sont celles qu'ils célèbrent à l'occasion des anniversaires de la mort de leurs grands parens. Alors le chef de la famille en réunit chez lui tous les membres. On se pare de ses plus beaux habits, on tue lft plus grasse truie , on brasse une espèce de bière , on achète une grande quantité d'eau-de-vie , et on va entendre la messe. Après cette cérémonie, les femmes, conduites par le pope, se rangent sur une file , le long et en dehors de la maison , et , à un signal convenu , se mettent à verser des larmes qu'elles
accompagnent de cris et de bruyans sanglots, Quand le digne pope juge qu'elles ont assea pleuré y il leur enjoint de se consoler, ce qu'elles font aussitôt , et la compagnie , toutà-coup animée de la joie la plus vive , se met à table et s'enivre.
Lesiemmes , sur la tombe d'un mort quelles ont tendrement aimé , prononcent quelquefois des discours très-touch<ms et très-patWétiques, Mais dans le cas contraire , ou si le défunt tour était indifférant , elles se contentent de -réciter la prière d'usage : « Gospoda , soyez-lui miséricordieux, donnez-lui dû pain , de l'eau-de-vie et du cochon» »
Le dimanche , nous ne manquions jamais de nous rendre avec les paysans sur les pelouses qui s'étendent autour des demeures seigneuriales. Nous nous présentions devant M. le baron , qui , assis sur un banl et le dos appuyé contre sa petite maison en planches , présidait gravement aux libations ; à la voix de ce personnage * les jeanes gens du village se divisaient en deux bandes qui , k un signal
donné se rapprochaient , se heurtaient avec violence., et se confondaient en se livrant aux exercices de la lutte et du pugilat. A la vérité, * la forme inélégante des. chaussures et des vêtemens ôtait à ces jeux une partie de leur beauté antique. Un vieillard , armé d'un long bâton , et choisi parmi les gens de son .âge qui s'étaient le plus distingués dans leur jeunesse par des prouesses d£ ce genre , était chargé de prévenir les accidens et les querelles , en fon« dant à Pimproviste sur les lutteurs qui , sourds aux décisions des spectateurs, tardaient trop à se séparer.
. Cependant les jeunes filles , les cheveux partagés en deux tresses pendantes, les pieds nus et les tempes couronnées de fleurs, dansaient sur la pelouse, environnée de leurs mères , des rondes grecques dont les figures représentent, dit-on, lesmouvemens des corps .célestes comme les comprenaient les aqciens. Une d'elles , d'un ton monotone , chantait des couplets ou des airs sans paroles , dont les dernière^ notes , proférées avec un
( ksS )
peu plus de vivacité , étaient répétées' èil chœur. Les spectateurs , silencieux et immobiles, semblaient n'avoir de »vie que dans les yeux. Quelquefois elles marchaient en file en décrivant une circonférence , s'arrêtaient , et faisaient face, tantôt en dedans, tantôt en dehors du cprcle. L'étonnante variété des broderies en laine de différentes couleurs dont elles couvrent les larges manches de leurs chemises, attirait aussi notre attention, de même que la cornette en croissant ornée dç paillettes, sous laquelle les femmes mariées cachent leurs cheveux dès le jour où elles ont consenti à enchaîner leur liberté r en répondant favorablement à ces paroles de l'amant préféré : « Ma bien-aimée , vends-moi ta tresse ». v
Les luttes et les danses finies, le baron faisait charger un tonneau d'eau-de-vie sur un chariot , et on se dirigeait vAÈfles balançoires publiques.' On en compte ordinairement trois ou quatre par village. L'argent étant très-rare chez ces peuples , l'entrepreneur se conten-
tait souvent d'un œuf par personne pour un certain nombre de tours ; car la balançoire russe ressemble à un moulin à quatre ailes , aux extrémités desquelles on aurait adapté un nombre égal d'escarpolettes mobiles. Ces réunions avaient toujours lieu vers la fin du jour, et quelquefois la jeune femme placée dans l'escarpolette supérieure, subitement éclairée des derniers rayons du 1 soleil couchant, au moment où elle s'inclinait gracieusement vers les spectateurs , nous rappelait ces peintures où la mère du. sauveur du monde, la tête entourée d'une auréole , est réprésentée descendant des cieux, assise sur un nuage.
Le ciel bas , gris , toujours un peu triste de la contrée , répandait sur ces tableaux une teinte mélancolique. On voyait au loin flotter à perte de vue, et comme les ondes faiblement, agitées, du vaste Océan , l'herbe verdoyante de l'iiflAense plaine , parmi laquelle se confondaient par l'effet de la distance et a couleur , les petites coupoles peintes en t de la chéljve église du lieu. Tout était
( «97 ) doux , silencieux , tranquille ; seulement on entendait les cris encore éloignés d'une multitude inn ombrable de corbeaux que l'approche de la nuit chassait avec lés troupeaux vers les habitations des hommes, les seuls endroits plantés d'arbres dans ces provinces , et les seuls par conséquent où ils puissent trouver un asile. Ces oiseaux, objets de la vénération
V superstitieuse des Russes, s'abattaient comme -
une nuée ténébreuse et bruyante sur les saules qui bordent le ruisseau auprès duquel chaque village est bâti. Ils mêlaient encore un instant leurs voix au bruissement des arbres, dont les cimes souples, et légères étaient roulées et balancées par le vent comme le panache d'un casque r et bientôt Ton n'entendait plus dans la campagne que le bêlement de quelques agneaux égarés et le murmure de F humble source dont les eaux à travers le feuillage étincelaient au clair de la lune, comme une écharpe . flottante parsemée de paillettes d'argent.
us* ssxararn».
Les seigneurs de l'Ukraine passent l'hiver à la ville , et l'été à la campagne. Ils vieillis^sent au bruit des instrumens de musique et des éclats de rire d'une troupe joyeuse de concubines aux cheveux châtains, et de popes en goguettes. Nuit et jour environnés de femmes que leur soumet la crainte , ils s'abandonnent de bonne heure à la débaudhe f et ne conçoivent jamais l'amour. Leur luxe , à la fois somptueux et mesquin* brillant et malpropre , rappelle celui des Turcs leurs voisins. C'est la race du monde la plus anti-chevalerésque ; ils n'ont aucune idée des voluptés immatérielles. Ils tie manquent pourtant ni de talens ni d'esprit ; mais ces avantages sont dans leurs mains comme des joyaux, uniquement' à l'usage de leur vanité. Ils visent à l'élégance, et leurs manières sont plus polies que leurs jsentimens ne sont bienveillans et délicats ; car ils ne sont en-
( »99 ) corc civilisés qu'à la surface, l^main de fer du
despotisme a bien pu leur imj^ser des formés agréables; mais ils n'ont pas reçu des arts etdes sciences ces pensées généreuses qui ne peuvent éclore que sous l'influence de la liberté , et qui sont comme le complément de l'éducation dé l'homme elevç à toute la dignité de son être. La vertu ne leur est de rien ; ils cherchent le bonheur dans la richesse et dans l'autorité , la gloire dans l'éclat , le plaisir dans la dissipation. Ils sont fins , rusés , et savent merveilleusement cacher leur xarac- 1ère derrière leur esprit. À l'exception de là musique, pour laquelle ils ont en général une passion vraie et du talent naturel , les arts libéraux , quoiqu'ils en aient la manie , ne leur inspirent qu'un enthousiasme factice. Ils parlent les langues étrangères avec d'autant plus de facilité que la leur renferme tous les sons de toutes les langues du monde; aussi les prononcent-ils sans accent.
L'architecture toute moderne de leurs châteaux , atteste assez combien est récente Tin-
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Production départs de l'Occident dans leur pays. Il s'en ti^Fve de construits en pierres, et qui , pour cette raison , ont coûté des sommes énormesi. Les autres sont en briques ou en bois , et peintsà l'extérieur de couleurs tendres et variées. Lès moindres sont blanchis à la chaux et couverts en plaïiches. Pu reste, nulle grâce dans la disposition des bouquets d'arbres et des autres ornemçns champêtres dont ces demeures sont quelquefois environ- . nées. On en voit qui consistent en un £rand nombre de bâtimens séparés les uns des autres, et jetés ça et là sans symétrie, comme s'ils n'étaient que provisoirement déposés sur l'herbe. On n'y trouve jamais de meubles propres , entiers et solides , que dans l'appartement du maître. Leur étendue est proportionnée à la richesse et au nombre des domestiques du propriétaire. Or , il y a des seigneurs qui entretiennent autour d'eux jusqu'à deux cents , jusqu'à quatre cents , jusqu'à six cents serviteurs. Parmi cette multitude se trouvent des ouvriers en tous genres ,
dont les productions sont emmagasinées et vendues ara profit du patron. Les antres sont attache» an set vice personnel des principaux officiers. O» donne à ceux qui ont vieilli dâws la maison, de petits emplois qui we les occupent pas un quart d'heure dans la journée.
Tel, par exemple, a la charge d'éteindre le soir le feu qu'un atrBre a dû allumer le matin, etc., etc.
Ils sont tous gais et consens. On les voit aller et venir avec de méchantes guitares à trois cordes dont les sons les remplissent d'aise.
Ils font des contes, ils ébattent, ils dansent, et la nuit venue , ils se réunissent pour s'emvrer ou pour se livrer à d'autres plaisirs f car ils logent tous pêle-mêle, garçons et filles , dans des taudis sans meuhles , où ils n'ont pour lits et pour tentures que de grandes peaux de bêtes dans lesquelles ils se roulent par couples.
Les portes de ces bruyantes demeures n'étaient fermées qu'aux pauvres diables et aux gens d'une humeur triste et chagrine. Mais les
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musiciens , les peintres , les chanteurs , les escamoteurs, les jongleurs, les grands buveurs , en un mot tout ce qui pouvait faire naître la joie y étàit^reçu à bras ouverts.
Nous trouvions parmi ces seigneurs d'intrépides libertins pleins de verve et d'esprit. Leur imagination vagabonde s'élançait d'un vol audacieux vers toutes les "limites intellectuelles. Ils applaudissaient à notre révolution , faite, disaient-ils , au profit du genre humain , tandis que celle des Anglais n'avait été profitable qu'à la Grande-Bretagne. Nous buvions avec eux aux chefs de la philosophie moderne , et à la fin du repas , quand on avait disposé quelques paravens , on appelait les plus jolies esclaves, et nous passions la nuit à jouer avec elles à l'enlèvement des Sabines.
Ailleurs nous étions servis par de jeunes filles que l'usage des bains de vapeur avait rendues nubiles dès l'âgé de onze ans. Elles avaient , ou du moins nous leur trouvions la fadeur de§ fruits mûris dans des serres.
Toutes étaient fardées , ainsi que les vieilles
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servantes que nous rencontrions dans les cours et dans les cuisines.
. Ici, le châtelain et sa famille s'endormaient au son des guitares , et aux merveilleux récits d'un conteur ou d'une conteuse de profession.
Cet autre se faisait' jouer la comédie par des sçrfs auxquels il avait fait donner des leçons de musique et de déclamation; et les fautes contre le rhythmè ou l'harmonie étaient sur-le-champ, et sur le théâtre même, punies à coups de bâton .
Chez tous on parlait français ou allemand; les mœurs des amateurs exclusifs de la littérature ^ germanique étaient autres et meilleures que celles des partisans spéciaux de la nôtre. Adonnés à l'éducation des chevaux , ils font en outre leurs délices des plaisirs de la table et de la chasse.
Les plus pauvres tiennent cabaret. Le nombre de ces cabaretiers , beaucoup moins grand que celui des prolétaires nobles de la Pologne, ne laisse pourtant pas d'être assez considérable. Ils sont tous propriétaires , en sorte
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qu'à la rigueur ils peuvent vivre sans travailler. Nous rencontrâmes un jour une famille appartenant à cette classe pauvre et oisive : nous nons crûmes transportés en Espagne ; ' c'était le sérieux, la morgue, la. tristesse rechignée des hidalgos affamés du royaume de Murcie. Le père en habit râpé , d'une forme antique , en culotte courte et en épée , paraissait rêver , assis sur une pierre , tandis que semblables aux heures , ses filles se promenaient sur les pas du Soleil , autour d'une masure délabrée , en amenant de temps en temps au bout d'un cheveu qu'elles filaient dans toute sa longueur, un insecte qu'elles mettaient à mort avec l'insouciance de l'habitude.
Il était souvent question de Napoléon dans les entretiens que nous avions sur les grandes routes avec les seigneurs des - châteaux voisins* Ceux qui avaient servi en parlaient en , général avec respect r les autres s'exprimaient sur son compte en termes plus ou moias dé* daigneux , et la mesure de leur mépris nous
donnait celle de leur imbécilitë. S'ils s'étaient contentés de le haïr, nous nous serions à coup sur abstenus de les juger défavorablement.
Ils venaient à cheval , ou en calèche , ou en drouski , ou en tilbury ; les uns vêtus de jolis uniformes et chamarrés de décorations ; les autres avec des houpelandes brunes bordées de velours , et le chef ombragé d'un feutre à larges bords dont la forme très-éle* vée ressemblait à un pain de sucre. Les premiers nous accablaient de questions , étalaient élégamment leurs fourrures, et fredonnaient en riant des airs italiens et français. Les autres nous parlaient de leur importance individuelle 9 de leur bon coassé , de leurs 800 , de leurs 1 ,200 paysans de (lot pour chacune de leurs filles , etc. , etc.
Nous sommes la nation dont ils font le plus
de cas et qu'ils cherchent le plus à imiter. Cependant tel est leur orgueil , qu'ils ne nous croient supérieurs à eux que dans l'exercice et l'intelligence des arts de luxe ; ils se regardent comme nos maîtres en politique et en morale.
Les chàtimens qu'ils ont le droit d'infliger à leurs serfs et à leurs domestiques, sont la détention, les ceps etle fouet. Mais ils sont responsables de la mort de ceux qui , par suite du supplice du fouet meurent un mois après l'avoir reçu. Dans ce cas ils paient une amende dont le fisc fait son profit.
On sait qu'en Russie la noblesse n'est in* fluente que par ses richesses, qu'elle ne jouit dans l'administration et la conduite de l'État d'aucun privilège , et qu'un noble, fût-il prince , n'a d'autre rang dans la société que celui de son grade à l'armée.
Ceux qui ont le droit de rendre la justice , pavoisent leurs habitations avec des drapeaux ou des bannières aux armes de l'Empire , ce qui est interdit aux autres, Ce droit est attaché à la terre et passe avec elle dans les mains des divers possesseurs.
Avant Pierre I" on ne connaissait point en Russie d'autre qualification distinctive parla noblesse. que celle de Knès, qui veut
re prince. Il introduisit le premier les titres
de baron , de vicomte , de comte , etc. Le nombre des paysans, comparé à celui des nobles et des marchands 9 est infiniment plus considérable en Russie que partout ailleurs ; et c'est particulièrement à cette circonstance , que' le pays doit l'aspect monotone qu'il présente partout , et peut-être la brutalité des formes du despôtime auquel il est soumis.
GOUVER RU E MBl fT MB fOEOVITI.
Stà3ioï-oskol, où nous arrivâmes le 27 avril , est un e petite ville en bois , poudreuse en été , boueuse en hiver , triste en tout temps. Elle n'a , je crois , qu'une rue /et porterait à peine en France le nom de bourg. Partout dans ces provinces on voit poindre et s'élever des villes nouvelles qui , peu à peu, se développent au souffle de la civilisation , comme de tendres fleurs à celui du zéphir. On jugera par la description suivante , de ce qui leur reste encore
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à acquérir pour mériter le nom de ville, selon l'acception que nous donnons à ce mot.
Des rues alignées et non pavées , dans lesquelles errent d'un pas lent , une quenouille à la main , des ménagères hâlées , en bonnet de coton; des maisons en planches , sans étages et sans fondations, construites comme celles d'un jouet d'en fan s; une chétive église hérissée de méchantes coupoles , et offrant les formes bizarres de ces monumcns qu'on voit en songe et qui ne laissent au réveil qu'une idée vague de leurs proportions ; un paysage triste et nu ; quelques figures rasées et d'une expression uniforme; quelques popes entre deux vins ; la rudesse de la ferme , l'avidité de la boutique /le caquet de la mansarde , la morgue des créneaux ; de petits chariots conduits par des barbes blanches, ou par des femmes du nord exerçant le métier de roulier, et qui , comme les conducteurs de bestiaux , trempent avant de se mettre en route leur chemise dans le suif; des cavaliers perchés sur de petits chevaux velus dont le cou affaissé
se prolonge sur la ligne de l'épine dorsale; une société aux prises avec les premiers besoins physiques et ignorant encore jusqu'à l'existence des fantômes consolans et aimables des régions intellectuelles ; un ciel gris , du silence , de la fange ou de la poussière.
Il y a à Staroï-Oskol de bons bourreliers , et , en général , les Russes excellent dans le travail du cuir. Nous leur achetâmes à trèsbon marché des selles, et des brides fort bien faites.
A l'aide des quincailliers étrangers qui parcourent le pays, on peut s'y procurer jusqu'aux choses de luxe , de l'eau de Cologne , des verres ciselés, des plateaux, vernissés, de la porcelaine , des bijoux d'or , d'argent , d'acier , de corail , d'ivoire , etc. ; dans le magasin de ce genre , très-bien assorti et trèsachalandé , que nous vîmes auprès de l'église, des paysannes vinrent acheter des paillettes de fer-blanc et du fil de laine rouge pour les broderies de leurs cornettes et de leurs chemises. Le soit quelques gentilshommes à ca-
(a.o) baret , jaloux du bon accueil que nous avait fait le marchand, nous cherchèrent querelle et nous dirent des injures. Malheureusement nous étions en si petit nombre qu'il n'y eut pas moyen de songer a les bétonner.
Cette petite ville s'élève sur une hauteur au milieu d'une campagne fertile, quoiqu'on trouve ça et là , dans ses environs , des espaces sablonneux où l'eau des pluies creuse de petits lacs dans lesquels elle s'étend en nappes transparentes. Nous repassâmes dans ce canton vers le mois de juillet; il faisait excessivement chaud , et les lacs dont je viens de parler nous furent indiqués par des femmes qui nous y accompagnèrent et qui ne se firent pas trop prier pour entrer toutes nues dans l'eau avec nous. Aatour de Koursk , les femmes vont aussi se baigner pêle-mêle avec les homraes;mais elles sont si peu jolies, que ces scènes, dont, sur Ja foi de quelques descriptions romanesques, nous nous étions formé nages charmantes , loin d'exciter nos déne nous inspiraient que du'dégoût. Les
femmes qui se sentaient quelque beauté Refusaient presque toujours d'être de ces parties: * Elles comprenaient qu'elles seules seraient nues au milieu de ces créatures disgraciées , auxquelles leur laideur servait de voile puisqu'elle repoussait les regards.
On voit ordinairement dans te voisinage des lacs de l'Ukraine, des tavernes où les bai* gneurs et les baigneuses en chemise , ou entièrement nus , s'enivrent de compagnie , un verre de corne à la main.
Le soir f à travers le léger bruit occasioné par le froissement des «épis , nous entendions quelquefois les sons lointains d'un chant uniforme et barbare. Uhe note cent fois répétée s'élevait subitement d'une ou deux octaves , pour retomber tout à coup au premier éche* Ion. Noùç nous dirigions vers ces voix étranges , et finissions presque toujours pararrivef au bord d'un ruisseau ou d'un étang, où de jeunes filles à demi nues lavaient du chanvre et du lin. Le crépuscule nous permettait de leur prêter les charmes qui leur manquaient,
Elles n'opposaient que des éclats de rire et des gouttes d'eau à nos efforts, et les plus entreprenons trouvaient au milieu des blés des environs des retraites favorables à leurs désirs.
A quelques lieues de Staraï- Oskol , nous trouvâmes un pays plat , immense et désert.
Nos yeux parcouraient un horizon sans limites, entièrement privé d'habitations et d'ombrage. Cette nudité nous attristait et ccpendantnous plaisait comme un spectacle extraordinaire. Nous comprenions le charme de Ja vie nomade dans ces vastes solitudes , où l'homme , tout aux sentimens de la nature et entouré de sa seule famille , vieillissait jadis au sein de l'innocence , de la paix et de la liberté.
Le 7 mai, nous pensâmes nous faire assommer par les paysans du village où nous fûmes logés : la querelle eut lieu pour un peu de feu qu'un de nos domestiques, en l'absence de nos hôtes , voulut tirer du four après l'heure convenable. Une vieille que nous n'avions
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point aperçue descendit' de la plate-forme et vint s'asseoir devant la plaque de tôle, en déclarant qu'elle se ferait plutôt tuer que de la laisser ouvrir. On l'iristruisit du besoin qui nous rendait le feu nécessaire , et vingt fois nous la priâmes de se déranger ; mais ce fut inutilement. A la fin , le domestique fatigué de son obstination , l'enleva dans ses bras et la porta sur le lit de camp. Ce furent alors des cris si perçans, qvrefios hôtes qui travaillaient dans une aire assez éloignée les entendirent. Dans la persuasion que les Français assassinent leur mère , ils s'arment sur-lechamp de tout ce qui leur tombe sous la main , et nous les voyons accourir avec des haches , des fourches de bois et de longs bâtons. Nous barricadons laporte et fermons les coulisseaux dont les sabords de la chambre étaient garnis ; mais les coulisseaux sont aussitôt enfoncés; et les fourches dès paysans introduites dans la cabanfe , et dardées avec force, nous poursuivent dans tous lés recoins. Un de nous fut bientôt atteint, etce fut juste-
ment Timprudcnt auteur du désordre. Aux cris qu'il poussa à son tour , les paysans craignant d'avoir commis un meurtre , suspendirent leur attaque et peu après s'éloignèrent. Nous allâmes alors ouvrir la porte et deman^ dames à nous expliquer. Nos hôtes revinrent avec un jeune homme habillé à la française r qui savait quelques mots d'italien; nous comprîmes que notre sûreté était dans les mains de ce personnage , ai^ffel nous nous empressâmes de présenter nos respects et de sou-* mettre l'exposé de tout ce qui s'était passé. Pendant notre entretien , les paysans attentifs avaient repris leurs haches et semblaient n'attendre qu'un mot pour se jeter sur nous et nous massacrer. Le jeune homme après nous avoir entendus se tourna vers eux , tança la vieille , et défendit notre cause avec beaucoup de chaleur et d'aplomb. Peu à peu les tessentimens se calmèrent. Nous, fîmes intervenir amec le nom de saint Nicolas une cruche d'eau-de-vie d'une dimension respectable, et npus n'avions pas encore
achevé la moitié de nos libations, que les parties belligérantes se frappaient déjà dans la main en signe de paix et de réconciliation. Néanmoins nous jugeâmes prudent d'aller nous installer ailleurs, et bien nous en prit, car la vieille mourut le lendemain au point du jour. Nous n'apprîmes cet événement qu'à la grande halte où un parent de la défunte atteignit la colonne. Le major russe , auquel ce manant conta la querelle à notre désavantage, fit faire des perquisitions. Mais comme, malgré notre innocence , nous avions à craindre d'être, au moins momentanément, séparés de nos camarades , nous sûmes si bien échapper aux recherches qu'elles demeurèrent sans résultat. Un quart d'heure après nous nous remîmes en route , et tout fut oublié.
Le 8 mai, notre détachement fut cantonné à Matrouki , village assez considérable où le gouvernement exploite une manufacture da tabac. *
Deux jeunes femmes de ce village dont les maris étaient depuis plusieurs années à.
l'armée, les reconnurent ou feignirent de croire les reconnaître dans deux de nos gens. Cette affaire fit beaucoup de bruit , et le pope et lès paysans et les commères s'en mêlèrent. Mais les femmes tinrent bon , et sans $c soucier autrement des railleries des incrédules r finirent par mettre les deux soldats en possession des peaux de brebis du four nuptial.
Le lendemain elles expliquèrent l'obstination de leurs prétendus maris à ne point parler russe , par la crainte que les Français au pouvoir desquels ils étaient alors, ne les missent à mort s'ils se hasardaient à faire usage d'un autre idiome que le leur. Car, quoique nous n'eussions par cantonnement qu'un soldat russe pour nous protéger , nous étions toujours assez forts par notre propre nombre , étant d'ailleurs en partie armés dé sabres ou d'épées , pour n'avoir rien à craindre de la population entière d'un village.
Quelques jours après, une JKeille femme vint se jeter en pleurant au cou d'un de % nos grenadiers , en l'appelant son cher fils* Le
jeune homm^, quelque peu brutal et ne comprenant rien à ce qu'on lui disait , se cabra d'abord contre la perspective des devoirs que devait lui imposer la nature des sentimens qu'il supposait à la vieille. Mais quand on l'eut mis au fait, il se laissa emmener dans l'espérance que son retour serait célébré par de^ copieuses libations; ce qui en effet eut lieu. Cette reconnaissance n'excita point de clameurs dans la population ; mais elle nous sembla beaucoup moins réjouissante que les deux autres.
La veille de notre départ , je parvins à m'introduire dans le pavillon en claies rapprochées et suspendues à des poutres , où mon hôte retenait sa femme cachée depuis notre arrivée à Matrouki. La vive jalousie qu'elle lui inspirait avait excité ma curiosité ; car les paysans russes sont à peu près à l'épreuve de cette passion , et je pensais que les charmes de l'objet qui l'avaient fait germer dans le cœur d'un rustre tel que mon hôte, méritaient d'être jugés parNm connaisseur. Je ne
m'étais point trompe dans mes conjectures.
La jeune captive était en effet très-jolie ; et si elle me parut telle dans le costumé ingrat qu'elle portait , il fallait bien qu'elle le fût en effet. Elle s'aperçut d'abord de l'émotion qu'elle me causait , et pour l'augmenter , en même temps que pour me prouver qu'il ne tenait qu'à elle de paraître encore plus belle , elle s'approcha d'une saillie contre laquelle elle se heurta comme par mégarde. Sa cornette , par suite de cet accident , tomba , et de longues boucles de cheveux blonds se déroulèrent aussitôt autour d'elle. Regards en dessous , sourire boudeur , embarras simulé , rien ne fut oublié. En rejetant ses cheveux en arrière , elle me laissa quelque temps cpn- * tèmpler son doux et. beau visage , après quoi
elle me pria en joignant les mains avec grâce de me retirer. Ainsi dans tous les pays, comme dans toutes les conditions, on trouve toujours les femmes préoccupées de deux besoins que les hommes ressentent beaucoup moins vivement celui de plaire et celui d'aimer.
Le 20 , nous nous Tendîmes à Ciem-Décet, village sur la droite de la route de Voronetz ; nous devions nous rendre de là à Ostrogojsk, mais on vint à parler de paix, et nous reçûmes l'oirdre de nous arrêter à Krasnoï. Nous allâmes ensuite à Mytroskoya, où nous restâmes jusqu'au i5 juillet. C^fut dans ce village que nous reçûmes des feuilles de route pour retourner en France, Les Russes, avec leurjac-' tance ordinaire, les avaient tracées pour jusqu'à Paris, ce qui ne choqua pas peu messieurs les bourgmestres prussiens et bavarois, qui se firent un devoir de nous diriger vers d'autres lieux que ceux que les Russes avaient indiqués. Nous reçûmes en outre une proclamation par laquelle nous fûmes instruits des changemens qui avaient eu lieu en France. Elle finissait par l'annonce d'une gratification de cent francs par officier. On organisa ensuite nos soldats par pelotons de deux cents hommes. On attacha trois officiels ♦ à chacun de ces pelotons , et ceux d'entre nous qui ne furent point employés eurent la
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permission départira Tintant même et de franchir par jour autant d'étapes qu'ils voudraient. Nous étions vingt dans cette position. On nous donna un soldat russe pour nous faire loger et nous soutenir à l'occasion. Ce soldat se nommait Ivan , comme notre ancien ami le capitaine: c'était un h^mme robuste, actif, borné , à cheval sur ses ordres , fort intéressé , et qui se montrait chez les paysans mutins , prodigue de juremens et de meurtrissures.
Dans ce pays abondant en chevaux et où les distances sont si considérables , les employés de l'État ne voyagent jamais à pied.
Les paires des villes et des villages sont tenus de leur fournir un chariot ou un traîneau plein de paille, à raison de 2 copecks par cheval pour un werste , car le prix est toujours le même depuis Pierre-le-Grand. Cette rétribution est remise au propriétaire du chariot, qui monte sur le devant et mène bride abattue le voyageur à l'étape suivante.
Les courriers de la couronne ont le droit, si leurs chevaux viennent à crever en route ,
de s'emparer de ceux du premier voyageur qu'ils rencontrent. O™* le gouvernement nous ayant investis du privilège dont jouissent les employés , notre premier soin en arrivant dans un village était d'envoyer Ivan nous chercher des voitures. C'était à chaque étape de nouveaux différends ; mais le brave Ivan tenait tête et ne se fatiguait pas de bâtonner. Sans lui nous n'aurions jamais obtenu le quart de celles qui nous étaient nécessaires; car les paysans avaient de la répugnance à se déplacer pour un si mince salaire ; et d'un autre côté , les chariots russes sont si petits , quoiqu'ils soient à quatre roues , que nous ne pouvions tenir plus de deux dans chaque. Ils ne sont pas couverts, et leur forme est telle qu'on n'y est à l'aise qu'étendu tout de son long ; car ils n'ont point assez de profondeur pour qu'on puisse s'y asseoir commodément.
Nous traversions ainsi au grand galop des plaines vertes et unies comme la vaste surface de la mer. On eût cru voir les courses de
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l'Élide,,si dans les jeux ée la Grèce la liberté eut du être Fi™ stimable priji du Tainqueur. Aussi tâchions-nous de soutenir la généreuse ardeur de nos chevaux , par des cris continuels d'encouragement. Nos chariots, à 4a file , soulevaient dans la lice une poussière insupportable ; mais nous devions pour notre sûreté marcher toujours de compagnie , attendu que les paysans, excités par un patriotisme brutal ou par l'appât du butin , attaquaient quelquefois les Français isolés; nous craignions surtout la rencontre des moissonneurs, qui nous menaçaient quelquefois de leurs faux, et que nous ne tenions en ras» pect qu'en mettant le sabre à la main.
' Cependant quel que fût notre désir de nous mettre à l'abri d'un contre-ordre en rega* gnant le plus promptemeht possible notre patrie , les bois soift si rares dans ces pro* vinces , et nous éprouvions si vivement le besoin de nous asseoir à l'ombre des arbres, qu'aussitôt que nous apercevions un bos* qu£t , nous nous y faisions conduire sur-le*
champ. Nous trouvions un charme inexpiir mable à nous étendre sur l'herbe émaillée de fleurs, et à respirer le frais sous l'ombre mobile des chênes et des saules; tant la privation donne de prix aux plaisirs les plus simples. Du rest v e , nous n'arrêtions que pour manger et pour remédier au feu , qui , par suite du frottement et de la vélocité des roues , prenait fréquemment à nos essieux de bois.
Nous comptâmes un jour jusqu'à trois centenaires dans nos dix conducteurs. L'un d'eux avait été soldat et était rasé. Avant de monter en voiture il voulut nous montrer son père , vieillard âgé de *3o ans. Nous le trouvâmes assis dans sa cour sur une botte de paille y la face tournée vers le soleil qu'il regardait fixement. Son teint était extrêmement vermeil , et sa longue et belle barbe blanche lui descendait jusqu'à la ceinture. Son attitude était, noble , et sa chemise serrée à la taille avec une courroie avait l'air d'une tunique. Nous nous efforçâmes de lui faire comprendre combien il nous inspirait de rés-
pect ; mais il était aveugle , -nos gestes ne purent auprès de lui aider à l'interprétation de nos paroles , et il ne nous répondit qu'en ces mots : Il me semble que vous êtes étrangers.
Les hommes vivent plus long-temps en Ukraine que les femmes ; les travaux étant à peu près les mêmes pour les deux sexes , et les forces n'étant pas égales, la charge est nécessairement onéreuse à la partie la plus faible. Ensuite les femmes , même quand elles nourrissent, observent rigoureusement le»
quatres carêmes , ce qui nuit beaucoup à leur santé. Ajoutons que parmi, le nombre trèsconsidérable de centenaires que nous rencontrâmes , nous ne vîmes jamais que des paysans. Une nourriture simple et toujours la même; des. sentimens restreints, en équilibre avec des idées bornées ; dans leurs maladies l'usage des bains de vapeur et de l'eau froide , de la diète , de l'eau pure , de l'hydromel ; telles sont les causes de leur longévité. Toutefois ce régime , si salutaire à ceux qui en ont contracté l'habitude , est mortel
pour tout ce qui naît faible et délicat. Au &si ne rencoutre-t-on point de gens malingres et languissans parmi les paysans russes.
Suza , où nous arrivâmes le 19 juillet , est un lieu dans le genre de Staroï-Oskol.
Un de nos camarades s 1 étant mis à escamoter devant ses hôtes * pensa se faire une méchante affaire; l'habitant l'enferma, le prenant pour un sorcier, etVen fut chercher main-forte. La ville entière fut bientôt en ^moi , et la canaille , c'est-à-dire toute la po^ pulation ifaoins une douzaine d'individus , atroupée autour de la .maison , ne demandait rien moins que la mort du sorcier. Mais Ivan le réclama et le tira d'embarras, ce qui fit penser à la multitude que ce pauvre soldat s'était déjà perverti dans la compagnie de ces athées de Français.
A propos de cela * je dois dire que beaucoup de seigneurs nous complimentaient trèssérieusement sur notre athéisme prétendu.
Ils riaient de nos objections et /concluaient de la foi fanatique de leurs stupides vassaux ,
qu'on homme d'esprit , un homme civilisé j Un Français enfin, ne pouvait pas croire en Dieu. De leur côté , les paysans ne nous voyant guère en oraison \ tiraient une conclusion . semblable de notre maladresse à faire le signe de la croix; car le leur diffère du nôtre, en ce qu'ils portent la main à l'épaule droite avant de la porter à l'épaulé gauche.
L'Église grecque est ergoteuse > et donne à des minuties une importance que ses adeptes défendent avec une opiniâtreté qu'on ne peut comparer qu'à leur ignorance.
Nous apprîmes que le gouvernement de Voronetz est ombrage d'épaisses forêts vers le Septentrion. Mais une steppe nue est tout ce qu'il présente au midi. Les champs rion cultivés abondent en fougère dont les panaches flottant servent de retraites à d'innombrables compagnies de perdrix et de cailles. Le Tanaïs , dont les bords offrent de vastes plaines plantées de pastèques et de melons , fournit le pays de poisson délicieux.
La population de ce gouvernement s'élève à 960 mille habitons.
OOUVXBJrejCECTT DE POÏ.TAVA.
Sa population est d'un million trois cents tet quelques mille habitons. Le pays offre une vaste plaine excessivement fertile en blé ; qui fournit de gros bétail à la Russie du nord et à l'étranger. L'extérieur des maisons * même dans les villages, est blanchi à la chaux. Les paysans ont de petits jardins ou ils cultivent des légumes. De tous côtés une végétation superbe et des lointains bleuâtres où se joue la chevelure légère des trembles et des frênes. Quelques hameaux ont des cheminées; mais nous trouvions encore les houpelandes de peaux de brebis et les souliers d'écorce.
Nous débutâmes dans ce gouvernement par une petite ville où il y avait un bagne,
j'en ai oublié le nom. Les galériens se promenaient dans les rues une chaîne de fer aux pieds , et les passans s'entretenaient avec eux sans répugnance et sans honte ; ce qui nous fit juger que les idées n'avaient pas encore acquis assez d'élévation dans la masse du peuple , ou que le supplice des galères n'était pas plus infamant en Russie qu'en Espagne, où on Tinflige pour des délits politiques. Le bagne consistant en deux hangars bâtis au milieu d'une coxit environnée d'un mur de terre glaise qu'on eût pu renverser d'un coup de pied , était situé à une portée de fusil de la ville. Les femmes, car elles sont ici passibles des galères comme les hommes, traînaient aussi une chaîne de fer. Chaque malfaiteur s'habillait comme il l'entendait, et les juifs méritaient et brocantaient avec leiirs compagnons d'infortune dans leur costume national. Tous les soirs on les menait en troupe , mâles et femelles, satisfaire à leurs besoins dans un champ voisin. Je ne sais à quoi on les employait ni de quelle manière ils étaienijiour-
ris, mais nous pûmes nous apercevoir qu'on
ne leur épargnait pas les coups de canne. Le
chef des gardiens était rasé et proprement
mis ; il avait l'air dur , hautain , important;
Dans le coup d'oeil qu'il nous jeta , nous
crûmes démêler qu'il lui eût été agréable de
nous voir augmenter le nombre de ses admi^
nis^rés.
Romen , au confluent de la Soula et d'une
petite rivière dont la ville porte le nom , est
célèbre par l'excellent tabac que produisent ses
environs. Elle est située dans un pays fertile
* et reçoit tous les jours de nouveaux accroisse-
mens à cause du commerce, et parce qu'il s'y tient tous les ans une foire qui dure un mois. Lors de notre passage , la foire était au moment de s'ouvrir, et on avait déjà dressé dans, la principale rue une double rangée de ba^ raques en planches pour les marchands étran-^ gers. On dit qu'il en vient du pays des Tartares Nogaïs , des gouvërnçmens du Caucase , du Thibet , et même de la Chine , ce qui, n'e$t. pas vraisemblable. Les routes des environs
(»3a) sont larges , très-bien entretenues , et plantées de Idéaux arbres.
L'activité qui régnait alors parmi le* habitons de Romen , nous fit rencontrer beaucoup de difficultés pour nous procurer deschevaux, les paysans trouvant a les louer avantageusement aux commerçons. Nous fûmes obliges d'avoir recours au gouverneur qui fit droit a notre réclamation , et retint une partie de la députa tinn à dîner. Ses deux- fils nous accablèrent de questions dans un français de Scy-, thie presque inintelligible, et nous empêchèrent de nous occuper de leurs sœurs , dont les robes blanches , les beaux yeux , les belles dents et les chapeaux de paille agissaient puissamment sur notre imagination. Une de ces dames nous demanda si nous étions mariés; nous répondîmes négativement, et un je ne sais quoi qui ressemblait k de la satisfaction , se peignit u.n moment sur sa jolie figure. Les. jeunes gens étaient en noir , avec de gros linge , un teint blême et des manières communes. Le mobilier, d'une mesquinerie re-
masquable , avait été fabriqua par de$ quyriers du pays t et faisait moins d'honneur au goût du propriétaire qu'à sqn patriotisme.
Cependant, la main du gouvernement, toujours active et bienfaisante, se montrait à chaque pas et se faisait sentir partout. Partout s'élevaient à la place des églises en :bois?, des églises de pierre construites sur des desr 'Sins charmans , et cette innovation suscitait
dans les têtes des idées nouvelles et d'un
ordre plus élevé. Les moindres villages subissaient l'inspection des agens des districty.
C'était apx frais de l'État qu'on raffermissait
les chemins , et que . dans les villes on érigeait des édifices pour les tribunaux, pour l'autorité locale , pour le service divin , pour lie logement des troupes. 11 n'y a point de ville appartenant à la couronne qui ne jouisse de privilèges municipaux plus étendus que les nôtres , et il n'est pas d'efforts que le gouvernement ne tente pour amener les grands seigneurs à suivre son exemple dans les villes >qui leur -appartiennent. Mais demeurant eux-
mêmes sous le joug , ils trouvent de la douceùtf à y retenir les autres. Ils trouvent comme l'empereur qu'il est agréable de commander chez soi en maître absolu , et ils ne se hâtent point de se dessaisir de leur autorité. D'ailleurs s'ils y renonçaient, leurs vassaux ne fressortissent plus que de la couronne ajouteraient encore à sa puissance déjà si' formidable. Le despotisme , léger au peuple encore ignorant et grossier , et sur lequel l'État, qui connaît le mécontentement des classes supérieures , commence à chercher un appui , leur est , à eux , d'autant plus insupportable, que leur sensibiHté'morale s'est de beaucoup accrue par l'éducation. Ils en sont , non seulement gênés, mais encore humiliés , et il n'y a pas loin de l'indignation à la révolte. (Ecrit
en i8i40
Prelouky, chef -lieu de district II pleuvait quand nous y arrivâmes, et les arbres épars, et les petites maisons blanches rangées en
files et voilées par l'ondée , se déployaient comme derrière un rideau de gaze. De belles
vaches erraient en mugissant dans ce paysage vaporeux, dont un rayon de soleil vint bientôt arrêter les formes indécises. Nous vîmes d'abord les coupoles vernissées du temple étinceler comme des globes d'or, et le rideau nébuleux tomber ensuite comme le dernier vêtement d'une belle femme. Un moment après , nous étions dans la boue jusqu'à la cheville ; nous nous disputions avec des rustres , moitié cultivateurs moitié marchands , et nos hôtesses , comme les princesses des temps héroïques, nous dressaient sur des bancs des lits consistant en deux peaux de mouton.
Péréaslaçl, chef4ieu de district. Nous y arrivâmes le 28. D'abord de petites maisons de terre semées'çà et là sous de grands arbres ; puis des masses rapprochées d'habitations appuyées les unes sur les autres et formant des rues à la polonaise , c'est-à-dire tortueuses , sales et étroites. Enfin une grande place que nous trouvâmes pleine de marchandes de légumes et de poisson salé. Les joufs de mar-
ché on y amène des bestiaux, du chanvre , de la cire , du miel , du blé , du fil écru , de la toile et de la laine.
Nous ne reconnûmes point la tolérance habituelle des Russes^dans les vexations qu'ils faisaient essuyer à un cabaretier juif chez lequel nous fûmes logés. Ce malheureux était obligé non-seulement de ne pratiquer les cérémonies de son Cjjilte qu'en cachette, mais encore d'avoir dafts ses appartemens des crucifix et des estampes représentant des sujets chrétiens, Il se plaignait surtout de ce dernier outrage , probablement à cause de la dépense qu'il lui avait occasion ée.
Nous rencontrâmes sur la place un jeune Tprc se promenant en habit musulman. Un teint brun , des yeux noirs et animés , de belles dents , un air de force , tontes les grâces turques , en uh mot. Il souriait aux jolies marchandes et n'athetaitrien. Il y avait assez longtemps qij'il demeurait à Péreaslavl £our que les ha bit an s ne fissent plus attention à lui. Son histoire était , dit-on , enveloppée de beau*
cou^> #e mystère » circonstance qui n'ajoute pas pei) à ripterêt qu'inspirent partout la jeunesse et la beauté. . ,
I^e 29 nous repassâmes le Borysthène, fort contens d'avoir vu la plus belle partie de la Russie , et plus contens encore de nous en éloigner. Nous saluâmes les ondes poétiques du vieux fleuve et débarquâmes pleins d'allégresse sur le rivage polonais. Nous n'eûmes plus dès lors de chariots que pour nos bagages.
Nous cheminâmes un jour entier, ayant le Dnieper £ notre droite et une chaîne dé collines couvertes d'arbres à^iotre gauche. Les franches verdoyantes répandaient sur la route un ombrage délicieux. Nous donnions des noms harmonieux aux ruisseaux qui traversaient Je chemin , impatiens d'aller se perdre dans le grand fleuve, et notrs ne voulions plus voir dans les cabanes enfumées et les tableaux de la misère, que ce qu'ils peuvent offrir de pittoresque aux yeux des peintres et des poètes.
(,36) Quelques rochers ont été taillés à pic , pour rendre le chemin plus commode aux chevaux de halage.