‹ Voyage en Russie: lettres écrites en 1829Chapitre 3 sur 4 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

J M. Ph. Hepfr.

I Pétersbourg, U 6 Août.

V o u à m'avez demandé , mon cher ami , de voUâ (choisir pour confident de mes siensations durant le voyage que J'ai entrepris, de vous retracer l'as- J)ect des contrées que je dois successivement parcourir, et surtout de vous faire connaître, aussi bien qu'il me sera possible, cette Russie dont je viens d'aborder les rivages, et dont les mœurs j les usages et l'organisation intérieure auront, j'en suis sûr, (j^nt d'intérêt et de nouveauté pour moi. J'obéirai au désir qui vous est dicté par l'amitié , persuadé l(jue vous accueillerez avec indulgence mes faibles esquisses. Mes récits seront fidèles : ce sera sans doute leur seul mérite j puissent-ils du moins vous faire dire, à jHon retour , que vous avez voyage avec moi;

Je ne vous donne point de détails sur les différentes parties de TAllemagne que nous avons traversées depuis le moment où je vous ai (juitté; ces pays vous sont trop connus. Je me borne à vous dire que nous sommes arrivés sains et saufs sur les bords de la Trave, et que nous nous sommes embarqués le premier de ce mois sur la mer. Baltique, à Travemûnde, petit port qui appartient a. la ville libre de Lûbeck. Le George IV, bateau à vapeur, qui nous avait reçus à son bord, fait tous les quinze jours, en été, le voyage de Lûbeck à Pétersbourg; ce service, organisé deptiis deux ans , facilite extrêmement le voyage de Russie : le George IV traverse en quatre jours la mer Baltique; et comme d'autres bateaux à vapeur transportent en deux jours les voyageurs de Londres et du Havre à Hambourg, qui n'est qu'à seize lieues de Lûbeck y il devient facile de parvenir aujourd'hui, en sept ou huit jours, de France ou d'Angleterre en Russie.

Notre voyage se fit de la manière la plus agréable. La mer était calme; le roulis se faisait peu sentir; le ciel toujours pur et la chaleur d'un beau soleil, légèrement tempérée par des brises de mer, nous permettaient de passer des journées entières sur le pont du bâtiment, qu'on avait recouvert d'une tente. Souvent la mer présentait le spectacle le plus varié : il n'était pas rare de voir en même temps

vingt bâtimens diffèrens, dont les voiles déployées brillaient à Thorizon et qui finissaient par se croiser avec nous , en échangeant des signaux de politesse ou d'amitié. Quelquefois la Tue d'une côte éloignée venait éveiller notre intérêt et nous rappelait que nous longions tour à tour les possessions des différentes puissances du nord.

Le premier jour, partis un peu tard de Trave* mûnde, nous restâmes jusqu'au soir en vue des côtes du MecUenbourg et du Holstein , et au coucher du soleil nous découvrîmes vers le nord les formes hardies de plusieurs promontoires de l'archipel danois. Le lendemain de bonne heure nous étions à deux portées de canon de la côte de Bomholm , île assez considérable , qui dépend ^ comme vous savez, du royaume de Danemarck* Le capitaine avait fait jeter l'ancre en vue de la petite viUe de Rona. Nous vîmes bientôt sortir du port de cette ville une chaloupe qui devait nous apporter les lettres et les passagers venant de 1^ Prusse : elle s'avançait rapidement vers nous ; mais la mer était houleuse; un vent d'Est assez violent s'était subitement élevé, et la pauvre chaloupe s'était à peine approchée de nous^ que déjà son gouvernail et son mât se trouvaient fracassés par un seul balancement de notre pesant navire* La position n'était plus tenable; l'équipage delà chaloupe courait risque d'être écrasé à son tour par un second

balancement un peu plus fort que le premier. Aussi les rameurs prirent^ ils le large •: une bourrasque étant venue seconder et prolonger leur fuite , ils furent bientôt jetés à une grande distance de l'endroit où nous avions mis à l'ancre, et il fallut mettre une chaloupe à la mer pour les rejoindre et pour ramener à bord les passagers de Bornholm. Cet incident nous fit perdre une partie de la malinéew

Le lendemain nous longeâmes pendant plusieurs heures les côtes basses et bien boisées de l'île suédoise de Gothland. Le 4 Août, peu dlnstans après le lever du soleil , notre capitaine signala les premières côtes de la Russie : c'étaient celles de l'île d'CHEsel^ qui ferme et protège le golfe de Riga. Peu de temps après nous tournâmes vers l'Est, et quittant la mer Baltique proprement dite , nous entrâmes dans le golfe de Finlande. Ici notre navigation devint plus lehte et plus difficile Le golfe de Finlande est parsemé d'écueils ^ de récifs et de bancs de sàble-, auxquels maints naufrages ont déjà valu upe triste célébrité , et il nous fallut éviter tous ces voisins redoutables, qui nous forçaient fréquemment à ralentir notre marche et à changer de direction. On a pris de sages précautions pour prévenir le navigateur des dangers qu'il court dans ces parages et pour guider sa niai'che. Un grand nombre de phares sont établis de distance eti dis-

tance sur des promontoires ou des rochers isolés , e* le soir on voit briller dans toutes les directions leurs feux tutélaires. Nous suivîmes pendant toute 1» jonr'née du 4 les côtes méridionales du golfe, c'est-àdire celles de TEsthonie, qui, quoique très -basses en général, présentent parfois un ooup d'œil assez agréable. Dans la matinée nous découvrimes l'île de Nargen , qui dessinait devant nous la ligne ondulée de ses collines , et dont le plateau supporte un phare immense. Cette île resserre l'entisée d'un golfe au fond duquel s'élève la ville deRével, capitale de TEsthonie. Nous ne tardâmes pas à distinguer, dans un ass^ grand éloignement, tout le contour de la ville, qui semblait nager au milieu des eaux, et nou& pûmes contempler à loisir sa position pittoresque sur le sommet d'un rocher qui protège l'entrée d» port, ses vieux bastions et ses murs crénelés.

Hiec, enfin, dès huit heures du matin, nous n'en lions plus qu'à une quinzaine de lieues de Saint^Pé-. tersbourg. Ici le golfe de Finlande, après s'être fortement évasé, se resserre brusquenient , et ne res^ semble plus qu'à un large détroit Nous en tenions le milieu et nous pouvions porter à la fois nos regards sur les deux côtes opposées, distantes l'une de l'autre de sept ou huit lieues tout au plus. Celle de l'Ingrie, qui se déroulait à notre droite, nous présentait la forme gracieuse de ses coteaux, couve^ de forêts, de jardins et d'habitations nom-

breuses. A gauche la côte de la province finlan* daise de Viborg offrait un aspect plus sévère avec ses sombres forêts de pins et ses collines à formes irrégulières. Devant nouis la mer semblait encore sans limites et se perdait dans uii horizon gri* sâlre. Bientôt cependant cet horizon se peupla; nous le vîmes se garnir de voiles, de navires et d'une épaisse forêt de mâts , d'abord presque imperceptible, mais qui, grandissant toujours, finit par se montrer à nous dans toute son étendue. C'était Cronstadt, son port marchand et la flotte impériale. Sept ou huit vaisseaux de ligne, un grand nombre de frégates, de corvettes et de bâtimens légers étaient rangés en ordre de bataille et formaient • une ligne de plus d'une demi -lieue de longueur; l'empereur avait, dans la matinée même, passé laflotte en revue. Derrière cet appareil guerrier se groû-* paient en rangs serrés les navires du commerce; des milliers de mâts , de voiles et dé pavillons s'élevaient au-dessus des môles du port et semblaient former une masse compacte et impénétrable. Plus loin se ' déployaient la ville de Cronstadt et tous les bâtimens dont Pierre le Grand et ses successeurs ont couvert cette île, auparavant déserte et marécageuse. Nous passâmes rapidement devant cet assemblage pittoresque d'objets si divers et si dignes d'intérêt, et déjà nous étions à plus d'une lieue de Cronstadt ^ que nos yeux étaient fixés toujours encore sur cette

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imposante réunion de vaisseaux de guerre et de commerce, sur ces longs remparts hérissés d'artillerie, qui protègent la ville et les ports j sur ces batteries flottantes qui en défendent les approches; sur toute cette ville enfin, qui s'élève sur un terrain si bas qu'on la croirait posée sur pilotis au milieu de la haute mer.

Mais tout à coup le cri : Pétersbourg! se fait entendre et se répète de bouche en bouche : on aperçoit Pétersbourg; on voit briller au loin les coupoles dorées, les flèches étincelantes, qui annon-^ cent la reine du nord, la magnifique création de pierre le Grand, Aussitôt les passagers se pressent sur le tillao ; on entoure les voyageurs russes qui se trouveilt sur le bâtiment ; on les questionne^ on veut connaître le nom et la position des églises et des palais , que déjà l'on commence à distin^ guer; on veut savoir s'ils sont à droite ou à gauche de cette célèbre Neva , dont chacun est impatient de franchir l'embouchure. Le temps était superbe; le isioleil dardait ses rayons à plomb suf la capitale des Russes, dont l'immensité se révélait déjà par la vaste étendue qu'elle occupait à l'horizon. Les rivages, du golfe se rapprochaient toujours davantage , et la transparence de l'air permettait d'en saisir tous les détails. Nous admirions la profusion de châteaux, de maisons de campagne et de bâtimens divers, répandus ati mi-

lieu des parcs et des forêts, sur les collines qui, garnissent en amphithéâtre les cptes de la mer; nous ne pouvions comprendre qu'une nature toute sepr lentrionale fût aussi riche et aussi gracieuse. Mais nos regards se reportaient toujours sur Pétersbourg, dont l'ensemble grandissait et se développait à vue d'œil. Cette ville magnifique semblait surgir du seîn des flots, brillante de jeunesse et d*éckt; ses édifices les plus rapprochés touchaient à la mer, et déjà nous étions près de les atteindre, lorsque les clochers les plus éloignés se perdaient encore dans un horizon vaporeux. Ekifin nous avions quitté la mer, nous étions dans Pétersbourg, et nous remontions le cours de la Neva.

Ici le tableau se divise et devient de plus vn plus imposant. La majestueuse Neva en occupe le milieu et partage la ville; ses eaux tranquilles et limpides sont contenues par d'immenses quais de granit et reflètent une longue succession de palais et de vastes édifices, qui embellissent les deux rives du fleuve sur un prolongement de près d'une lieue. Il est difficile de se figurer un spectacle aussi noble, un entassement aussi pompeux de tout ce qu'une capitale peut renfermer de riche et de grand. On dirait une de . ces décorations de théâtre , auxquelles ou ne reproche qu'une magnificence trop invraisemblable. J'étais ravi , transporté; je pensais n'avoir jamais rien vu d'aussi

beau, et le désirais pouvoir me livrer bien à mon aise à toute l'admiration que j'éprouvais. Maïs bêlas ! la douane et la police étaient là , qui avaient envahi notre bâtiment, qui nous en interdisaient la sortie et qui bientôt nous eurent distraits de ce pre? mier enthousiasme. Combinez ensemble l'humeur soupçonneuse, inquiète, tracassière de toute une brigade de douaniers français ou autrichiens, tirezen la quintessence, et vous n'aui*ez pas de quoi tourmenter un pauvre voyageur aussi bien que le Ëiit à lui tout seul un douanier rus$e. Tous, nos effets furent déballés pièce par pièce : on alla jusqu'à déployer notre linge ; nous avions peu de livres avec nous, et certes il était facile de voir qu'ils étaient k notre usage; on nous en confisqua néanmoins une partie, par mesure provisoire , pour les soumettre à la censure, et si par hasard on nous les rend, nous serons obligés de payer des droits d'entrée à tant la livre de papier et de reliure. Vint le tQur de la police : c'était pis encore. On nous demanda qualités, noms, prénoms, âge, patrie; d'où nous venions, pourquoi nous venions en Russie, combien de temps nous comptions y rester ; enfin , ce qui nous parut encore beaucoup plus naïf, quelles étaient les personnes que nous connaissions à Pé^ tersbourg, et quelles étaient celles pour lesquelles nous avions des lettres de recommandation. Toutes nos réponses furent enregistrées; puis on remit à

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chacun de nous un imprimé, rédigé en quatre ou cinq langues différentes et qui contenait une effrayante énumération de^ formalités sans nombre qu'il nous fallait encore remplir, pour éviter que la police ne nous traitât en vagabonds étrangers. Nou& fûmes retenus de cette manière pendant trois mor^» telles heures sur notre bâiiment , avant qu'on nous permît de mettre pied à terre. Il y avait à bord une dame de Pétersbourg, dont les enfêms se trouvaient sur le quai de la Neva au moment de notre arrivée ; ces pauvres petits lui tendaient les bras depuis une bonne partie de la matinée; mais pour rien au monde on n'aurait accordé à leur mère la faveur d'aller leSt embrasser avant que messieurs de la douane et de la police eussent terminé leurs minutieuses re-» cherches.

Notre installation dans un détestable hôtel, qu'on nous avait cependant vanté comme le meilleur à Pé^ tersbourg, nous prit une grande partie de la soirée; nous eûmes à peine encore le temps de nous promener au hasard dans quelques rues voisines de notre auberge. Chemin faisant nous assistâmes a une scène qui nous frappa vivement Au détour d'une rue presque déserte nous nous trouvâmes en face de deux hommes du peuple. Us portaient une longue barbe; leurs cheveux étaient coupés symétriquement par devant et ne tombaient par derrière que jusqu'à la hauteur du milieu de la tête, où

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leurs boucles épaisses se terminaient en une ligne parfaitement horizontale et laissaient voir à découvert la nuque et le bas de la tête , qu'on avait soigneusement rasé. Une tunique d'étoffe rouge, liée par une ceinture au milieu du corps , leur tombait jusqu'aux genoux, et par -dessus ce premier vêtement une peau de mouton, grossièrement taillée en forme de caftan , était suspendue sur leurs épaules , la fourrure tournée à l'intérieur. Ils n'avaient point de bas, mais leurs jambes étaient entourées de lanières en toile, et leur chaussure consistait en une espèce de sandales artistement tressées en écorces d'arbre : c'étaient , enfin , deux de ces figures comme on en voit des milliers dans les rues de Pétersbourg et que nous sommes toujours encore tentés de prendre pour des sauvages. Leur conversation était très -animée; elle s'échauffait toujours davantage, et comme bientôt ce fut une dispute (les plus Tives , nous pensions déjà qu'ils allaient en venir aux mains. Mais dans ce moment se présente un homme, le chapeau rond sur la tête, un habit bourgeois sur le corps , et sans aucun signe extérieur qui pût indiquer un oflScier de police. Vous croyez sans doute qu'il va parler raison à ces deux querelleurs et tâcher de les raccommoder par les voies de la persuasion? Non; il va droit à l'un, et, sans proférer une parole, il lui applique violemment cinq ou six coups de poing dans la figure,

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puis s'élance sur le second , lui en donne autant el finit par s'éloigner, en leur adressant collectivement huit Qu dix mots, dont le sens était probablement qu'une autre fois ils n'en seraient pas quittes à si bon marché. Lk-dessus nos deux Russes, qui étaient restés, pendant cette prompte exécution, immobiles et muets, se retirent paisiblement; plus de rixe, plus d'altercation; ils se parlaient même d'un ton qui nous semblait tout-à-fkit amical. Un Français, à qui nous avions raconté cette aventure en rentrant chez nous , sourit de l'étonnement qu'elle nous causait et de l'espèce d'émotion que nous en éprouvions. Prenez garde, nous dit-il, que dans quelques semaines déjà vous n'ayez appris vous-mêmes à battre les gens du peuple , les postillons et les aubergistes ; vos mains deviendront plus lestes peut* être que vous n'auriez voulu : c'est chose difficile que de s'en défendre en Russie; car, si l'on obtient ici beaucoup avec de l'argent, il est certain qu'on obtient plus encore avec des coups.

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t*étersbonrg 9 le 9 Aoûti

JVfes yeux ne sont pas encore Ëimiliarisés avec la magnificence de Pétersbourg : chaque jour , à toute heure, toutes les fois que je sors, je suis encore frappé , comme à . l'instant de mon arrivée, de Taspect majestueux de cette immense cité. Nulle autre ville, je crois, ne présente au premier coup d'oeil un caractère de grandeur et de pompe aussi général, aussi calculé pour ainsi dire. Je ne vois encore que des palais, et je demande avec étonnement oii demeure donc le peuple?

Souverain, grands seigneurs^ particuliers, chacun ici paraît s'être efforcé de créer et de rapprocher tout ce qui peut augmenter l'éclat extérieur d'une grande capitale; et la nature elle-même, si avare de ses bienfaits dans ces froides i^égions, s'est chargée de donner à Pétersbourg son plus bel ornement, en creusant le lit de la Neva, en Élisant couler ses ondes si pures et si transparentes. Rien n'égale la beauté de cette Neva, près de

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laquelle noire Seine ne paraîtrait qu'un ruisseau. Sur ses rivages, qui étaient encore, il y a un siècle à peine, humides, couverts de joncs et inhabités, s'élèvent aujourd'hui, soutenus par des quais de granit, de somptueux édifices, dont le nombre et les proportions colossales sont bien dignes d'un tel emplacement. C'est ici qu'on a réuni tout ce que Pétersbourg renferme de plus grandiose; on dirait qu'on n'a permis qu'à des palais de réfléchir leur image dans le miroir de ces belles eaux. La vaste demeure des Tzars se développe le long du fleuve ; près de là s'élève l'Hermitage , dont le nom seul éveille tant de souvenirs; plus loin c'est l'Amirauté, dont les cours peuvent servir de chantiers à une flotte entière ; la Bourse , avec ses larges escaliers de granit et ses deux immenses colonnes rostrales ; le palais de marbre du grand - duc Constantin ; celui qu'habita MentzikofF; le jardin d'été ^ avec sa grille si justement célèbre; puis le palais de la Tauride, monument fastueux de l'heureux Potemlin. Ici des statues et des obélisques s'élèvéïit en l'honneur des souverains et des héros de la Russie ; là des églises et des monastères dominent les autres édifices de leurs coupoles arrondies, ou dressent leurs flèches dorées dans les airs j partout de longues rangées de palais se succèdent, se pressent et rivalisent de magnificence*

La largeur et la direction du fleuve permettent

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d'embrasser d'un seul coup d'œil cette suite non interrompue de nionumens. La Neva, qui sort du lac de Ladoga à treize lieues seulement de la capitale, vient en serpentant jusqu'aux environs de Pétersbourg; elle marque, par un dernier coude, la limite de plusieurs faubourgs éloignés du centre de la ville, puis elle coule, sur un prolongetnent de près d'une lieue et sur une ligne presque droite, à travers les quartiers les plus populeux , qu'elle sépare et qu'elle embellit. Sur la rive gauche , c'est-à-dire vers le sud, s'étend la portion la plus considérable de Pétersbourg : c'est là qu'on trouve le palais du souverain, les habitations des grands^ les rues les plus animées, et en général le véritable noyau de la population. La rive droite est moins somptueuse, mais elle est plus variée. La Neva détache ici de son cours principal deux bras secondaires', qui se subdivisent en plusieurs branches et qui forment, avant de se perdre dans la mer, un assemblage pittoresque de sept ou huit îles et îlots. Cet archipel est orné de jardins, de parcs, de maisons de campagne, et deux des îles seulement qui le composent renferment des quartiers de la ville proprement dite. Partout c'est la Neva qui donne le principal attrait aux points de vue qui s'offrent à vos regards : elle est gracieuse

1 La petite Néya et la grande Nerka*

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et pittoresque au milieu des îles, lorsqu'elle serpente le long d'une pelouse ornée de fleurs ou baigne lés murs d'un kiosque oriental; mais elle est niajestueùse en traversant la ville; car là toutes les proportions sont gigantesques : ces quais indestructibles, «ces navires amarrés le long du rivage et dont les pavillons s'agitent incessamment dans les airsj ces palais, ces ponts immenses toujours animés par la foule des passahs, tout^ enfin, se dessine en lal'ges dimensions et paraît combiné avec art pour rehausser la pompe de l'ensemble.

Je vous le répète , j'admire l'aspect général de JPétersbourg , et je le dis encore , comme au premier jour de mon arrivée, Pétersbourg est une des plus belles villes de l'univers. Cependant, si l'habitude n'a point émoussé jusqu'à présent le plaisir que mé font éprouver toutes les beautés d^ensembk de la ville, elle me permet dû moins d'en renlarquer les Nombreux défauts dé détail. Lorsqu'on examine de près tous les grands édifices de Pétersbourg, il vous vient en idée que leur fondateur avait à sa disposition beaucoup d'ouvriers, mais peu d'artistes. Il serait difficile, je crois, de citer ici huit ou dix monumens auxquels un juge sévère, et impartial^ n'aurait point à reprocher quelque défaut capital; Pétersbourg retifermfe à coup sûr dix fois plus de palais que Gênes; mais, sous le rapport de l'art ^ tel palais de la Sirada nuova vaut certainement plus

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à lui tout seul que tous les mrâumens de Péters* bourg pris ensemble. Tout le monde ici me pamt possédé de la manie du grandiose ; de cette manie qui touche de si près au ridicule. Chkcmi veut habiter un palais, n'eût- il pour le bâtir que des poutres et des planches et qu'un maître charpentier pour en dessiner les plans. Les colonnades sont partout dé 'rigueur , et l'on se ' passerait plutôt , j'ima^n«, d'une toiture que d'un péristyle. De loin ces interminables rangées de colonnes produisent un bel effet; mais de près elles font rire, car alors on découvre bien souvent leur forme et leur pose inal-adroites. D'un autre côté, les Russes ont con* serve, d^uis l'époque de; la fondation de Pét«rsbourg, l'habitude de bâtir avec une célérité incon-> nue dans le reste de l'Europe ; habitude qui est certainement une précieuse qualiié, quand il. s'agit d'improviser une capitale, comme Pierre le Grand l'a fait, mais qui devient un grand défaut^ lorsqu'il n'est plus questi<)n que de Fembellir: Il en résulte que la pkipart des constructions, dont l^s plans sont tracés let exécutés à la hâte , manquent à la fois de grâce et de solidité. D'aiUeurs il y a pénurie de matériaux; il &ut choisir entre le grahit et la terre cuite, et le climat lui - même s\>ppose à ce que l'on fasse usage de la pierre autrement que pour les premières assises des habitations. De là presque tous les édifices de Pétersbourg sont en

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briques ou en bob» et quelle que soit la constance avec laquelle pu veille à leur entretien y quelle que soit même à cet égard la sévérité des réglemens de poHce, leur iragjile origine se trahit presque toujours. CTest chose assez rare de voir un mur paiiaitement d'aplomb , de rencontrer une co- Ipnne sans léearde, et je pourrais vous citer plus d'un bâtiment public qu'on dirait élevé du jour au lendemain pour quelque fête extraordinaire. Il m'est démontré , et cette idée a pour moi quelque chose de pénible, que, si l'on essayiiit de laisser Pétersbourg pendant quarante années seulement sans ré« parer se» édifioss pubUcs et particuliers , cette ville si mâignifique. né. serait plus qu'une ruinej toute» ces imitatioh& ridicules. île l'architecture grecque et romaine seraient ' dé^rnies eh peu d'années d« leur enduit extérieur^ elles laisseraieut à découvert leur. pauvreté native, qur n'est aujourd'hui cachée que par une couche légère de plâtre et de couleur, et l'on verrait alors que tout cet étalage n'est y. si l'on peut s'exprimer ainsi, que de la bri^u^^ parvenue , qui bientôt se réduirait en poussière.: Mais an milieu de cette ruine générale, que les Russes sauront toujours prévenir, je l'espère, on verrait debout et prêts à défier l'action du temps , plusieurs monumens de granit, qui décorent aujourd'hui la ville et qui sont digues d'être comparés .aux travaux ^gantesques que l'antiquité nous a légués.»

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Ces efforta des siècles seraient impoissans surtout contre ces quais superbes qui se déploient le long de la Néya ou de ses canaux secondaires. L'œil se repose avec délices sur ces murs d'une masse si imposante et d'un travail si par^t : ils formait, ce me semble» Fomement le plus remarquable que Pétersbotti^ doive à la persévérance du travail de l'homia[ie, et ce luxe de solidité ferait excuser peutêtre la fitïgilité des atitres constructions de la capitale, si le contraste lui-même entre Tun et l'autre n^était pas û frappant et, je puis le dire, si blessant, pour la vue.

Les rues de Pétersbourg sont tirées au cordeau. Elles ont une largeur que le peu d'élévadon des maisons fait paraître excessive ; aussi la plupart des ({aartiers éloignés de la Neva sont d'une monotonie qui me choque déjà moi-même. La ville est située sur un sol si parfaitement uni , qu'on n'y rencontre pas la moindre ondulation de terrain , et ce sol est en même temps si bas, qu'en creusant à deux ou trois pieds on trouve partout une eau bourbeuse et fétide. Le terrain n'étant d'aucune valeur , on l'a trop peu ménagé; la plupart des maisons ne sont qu'à deux étages , et souvent des cours et des jardins les séparent des maisons voisines. Dans les quartiers retirés, où presque toutes les habitations sont bâties en bois, on se borne même généralement à construire de simples rez de chaussée. Vous com-

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prenez dèa-lors cju'àyec une popiilation qui n'égalé pas la moitié de celle de Paris, Pétersbourg peul ocei^er un emplacement prescpie aussi considérable; C'est à cette'extension démesurée qu'on doit attribuer le peu de.iiiouyement et le silence qui régnent dans quelques parties de la ville; car, il Ëiut lé dire, on yoit beaucoup de rues désertes, et, quelque riant que soit ordinairement l'extérieur des maisons , ces rues sont tristes et n'ont rien d'une capitale; A la vérité ^ la belle saison éloigne actuellement de Pétersbourg une grande partie de la population, et surtout de la population à équipages. Dès que le froid reviendra, un grand nombre d'hôtels, qui sont Inaintenant sans habitans, se peupleront de maîtres et de: valets, et les rues deviendront nécessairemeni plus animées. Il est d'ailleurs teL quartier du centre de là ville qui aujourd'hui même est effrayant de vie et de bruit. Les équipages vont avec une étourdissante rapidité, qui, pour le voyageur fraîchement déba^rqué, semble, au premier coup d'œil, l'effet de quelque accès général de folie. Oh dirait assister à une course de chars perpétuelle; chacun cherche à devancer son voisin , et dans cette émulation générale le galop devient l'allure habituelle des attelages. Les voitures à quatre chevaux sont tellement de rigueur , qu'une berline à deux chevaux passe pour une. demi -fortune, et, quant aux équi- Pf^g§§ .pli^ légers, nos pesans cabriolets et nos

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tylburis sont remplacés par des droschkisj espèce de traîneaux sur quatre roués , qu'un cheval ou deux font aller avec la vitesse du vent. Si les rues n étaient pas si larg^ et si elles n^étaient munies presque toutes de trottoit*s en granit, rien ne se^ rait plus périlleux que de se hasarder à pied dans les quartiers populeux de Pétersbourg; car actuellement déjà on n'a souvent d'autre sauve -garde contre la célérité menaçante des équipages, que la grande adresse des cochers russes et le talent qu ils ont d'arrêter leurs chevaux sur place, même lorsqu'ils sont lancés ventre à terre.

Quant à la classe des piétons , il serait difficile de trouver dans une autre capitale un empressement plus général de leur. part à se ranger sur votre passage, à répondre à vos questions., à vous obliger en toute chose; et Ton s'étonnerait qu'avec un extérieur aussi sauvage on pût être' aussi poli , si Ton ne voyait qu'il entre dans cette poli-^ tesse autant de servilité pour le moins que d'obligeance. Une remarque que nous avons pu &ire et qui nous a frappés dès les premiers jours de notre arrivée, c'est qu'on ne rencontre presque point de femmes du peuple dans les rues. La population piétonne se compose presque entièrement de ces êtres à longues barbes, tels que je vous en ai décrit deux dans ma première lettre. On nous a fait con-? naître la cause de cette singularité, en nous s^pre*^

nant que la dernière classe de la capitale est en quelque sorte exclusivement composée de serfe, qui achètent de leur seigneur la permission de quitter momentanément leur village, pour aller gagner quelques roubles au dehors, et qui arrivent seuls à Pétersbourg, laissant femmes et enfans dans leurs foyers. Pétersbourg renferme, comparativement aux autres capitales européennes, un fort petit nombre de boutiques élégantes; mais presque tous les magasms ont un grand avanuige pour un étranger, celui d^avoir une enseigne en français, en allemand ou en anglais, et de renfermer un chef ou un commis qui saura vous répondre dans Tune ou lautre de ces langues. Grâce à cet usage hospi-* talier, un étranger dont les connaissances ne vont pas jusqu'à Talphabet russe, peut se hasarder seul dans les rues de Pétersbourg , avec cette idée con« solante que, s'il vient à s'égarer, quelqu'un sera là pour répondre à ses questions et pour lui enseigner son chemin. Il faudrait d'ailleurs une grande mal-adresse pour se perdre. Rien n'est plus facile que de s'orienter dans Pétersbourg. Sur la rive droite de la Neva les embranchemens du fleuve sont si multipliés, que toujours on trouve dans son voisinage un cours d'eau qui peut servir de guide; sur la rive gauche quatre larges canaux , creusés successivement par les différens souverains de la Russie depuis le règne de Pierre le Grand, vous prêtent le même

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secours, et Von peut s'aider en tous les cas (3e la dis^ position régulière des rues. Trois des rues principales, qui traversent la ville dans sa plus grande lar« geur, se dirigent en forme d'éventail sur T Amirauté, dont le portique, surmonté d'une immense flèche dorée, devient un biillant fanal pour le curieux égaré.

Nous sommes logés près de la plus belle de ces trois rues, la céM>re Nevski- Perspective^ qui n'a pas moins d'une lieue de longueur. Six ou sept voitures pourraient y rouler de front, et des deux cotes de la rue se trouvent des allées sablées, plantées de jeunes tilleuls. C'est là, m'a -t- on dit, qu'a lieu en hiver la réunion quotidienne des trai-* neaux du beau monde ; c'est le Corso de Pétersbourg, corso glacial dont la seule idée doit £iire frissonner un ItaUen. Je ne sais qui a donné à la Perspective Nevski le nom de rue de la Tolérance; ce nom est bien mérité, car on y trouve à la fois plusieurs églises et chapelles grecques, une église catholique, im temple protestant, une église arménienne et même im oratoire mahométan, où se réunissent les Tatars et les Boukhares que des affaires de commerce amènent dans la capitale. ^

La façade de l'église cathédrale de Notre-Dame deKazan donne également sur la Perspective Nevski. Le corps principal de cet édifice tient à deux portî

1 Onze cuite$ différens sont publiqueoient professés syTelersbouii;, et le service ditin b*j fait en i5 langues difrëreiite6.

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ques par des colonnades d ordre corindiien, qui forment ensemble un gracieux demi-cercle. Lesco* lonnes, au nombre de cent trente, sont d'une pureté d'architecture que l'on apprécie doublement à Pétersbourg; malheureusement elles participent de cette fragilité génél*ale dont je vous parlais tout à l'heure. Elles n'ont pas vingt années d'existence, et elles semblent déjà tout empreintes de vétusté; à peine achevées, eUes vous préoccupent d'idées de ruine et de destruction. Mais dès qu'on a pénétré dans Tintérieur de l'église, tout change d'aspect : là tout est marbre, granit ou métal; les portes sont d'airain ou d'argent massif; les pavés et les murs de jaspe ou de marbre; les colonnes d'un seul morceau de granit poU; leurs bases et leurs chapiteaux sont en bronze ; tout, enfin, y semble construit pour l'éternité.

J'ai assisté hier à une cérémonie fort imposante, qui a eu lieu dans cette église : au Te Deum chanté à l'occasion de la prise d'Erzerum , dont la nou* velle s'est répandue depuis quarante -huit heures* Dès le matin une multitude immense assiégeait les abords de la cathédrale; j'eus de la peine à fendre la foule pour atteindre le péristyle. L'intérieur de l'édifice était occupé déjà par les grands dignitaires de l'empire, parle corps diplomatique, par l'état-major ^•^Je l'empereur , et par le clergé, qui s'est montré dkns cette occasion resplendissant de tout l'éclat de <sa richesse. Le tissu des vêtemens de tous ces

prêtres disparaissait sous leurs broderies d'or et d'argent, el leurs coiffures étaient chargées de pierres fines et de perles. Leurs longues barbes et leurs che-^ velures flottantes, qui retombaient par derrière jusqu'au milieu du dos, mêlaient à cette magnificence du costume un air à la fois patriarcal et sauvage. Bientôt des hourra sans nombre annoncèrent l'arrivée des souverains. L'empereur et Timpéraurice enti^rent dans la cathédrale , suivis presque immédiatement par des milliers . de gens du peuple. Us allèrent se placer près des marches du sanctuaire, sur un tapis qu'on avait préparé d avance, et restèrent debout pendant toute la. cérémonie, conformément à l'usage, qui défend de, s'asseoir dans une église grecque ou même de s'y agenouiller sur un prie-dieu. L'impératrice portait le grand cordon de l'ordre de S. André, distinction que toutes lear piincesses de la famille impériale partagent avec elle. Ses dames d'honneur l'entouraient , et je vis se placer parmi elles 9 à une dist;ance respectueuse de la souveraine , une autre souveraine, aujourd'hui pauvre, sans états, sans revenus, vivant d'une pension modique , et qui autrefois avait elle-même des rois pour sujets et pour tributaires. Cette femme était la reine de Géorgie. Depuis vingt-huit ans ses états sopt tombés entre les mains de la Russie, avec tous les petits royaumes qui en dépendaient; ella; achève aujourd'hui chez ses nouveaux maîtres son

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obscure existence. L'expression triste et grave, répandue sur ses traits asiatiques, et la coupe orièn^ taie des vêtemens géorgiens, qu'elle a fidèlement conservés, a je ne sais quoi de mélancolique qui intéresse vivement à son sort.

Un ofiicier supérieur lut en langue russe un rap-^ pon détaillé sur les nouveaux succès du général Pa^évritsch-Érivanski. Après celte lecture le clergé recita les prières d'usage pour l'empereur et sa fa-^ mille; enfin le Te Deum fut entonné, et une salve d'artillerie en porta la nouvelle dans toute la capitale. Ces chants d'église, exécutés par une centaine de voix d'hommes et d'enfans , firent sur moi l'impression la plus forte; jamais je n'en avais entendu d'aussi purs , d'aussi célestes , pour ainsi dire. Tour à tour pénétrans, doux et majestueux, ils prenaient ^rfois une force et un éclat incomparables. Vous savez que la musique instrumentale est entièrement bannie des églises russes ; la voix humaine a seule le droit d'y retentir. Il en résulte que les chantres, secondés par les dispositions naturelles que les Russes ont pour la musique, s'appliquent et parviennent à donner à leur voix une justesse et une précision admirables, à produire, lorsqu'ils lès unissent en chœur, une harmonie qui saisit et remue fortement et qui semble par momens n'avoir plus rien de terrestre.

Aussitôt que le Te Deum fut achevé, Tempe-

reur et après lui rimpératrice montèrenc les gra-» dins du chœur : ils se dirigèrent vers Timage de Notr^Dàme de Kazan, qui, tout étincelante de bril* kns , était fhcée près de la porte du sanctuaire. Us se prosternerait devant elle et la baisèrent à plu^ sieurs reprises; puis, se tournant vers les assistans, ils saluèrent tour à tour, avec infiniment de no- Uesse et de grâce, le clergé, les chantres, la cour, et tous les fidèles rassemblés dans l'église. Avant de partir, ils s'approchèrent encore du métropolitain de Pétersbourg et de quelques autres dignitaires de Téglise, pour leur donner la main. Après le tour des souverains vint celui des sujets, depuis les grands seigneurs j usqu'aûx serfs ; Fenceinte sacrée finit par être inondée de gens du peu|de, qui se ruaient pour ainsi dire sur les prêtres et qui prétendaient tous, avec un zèle presque comique , à l'honneur du baise-* main.

En quittant la cathédrale de Kazan , je me rendis, avec mon compagnon de voyage , chez M. le duc de Mortemart, ambassadeur de France, qui, depui» notre arrivée à Pétersbourg, ne cesse de nous traiter avec une bienveillance extrême. Il avait eu la bonté de nous inviter à dîner chez lui , avec un pacha et deux colonels turcs. Ces braves gens, prisonniers des Russes depuis le commencement de la guerre, viennent d'obtenir la faveur de regagner leurs foyers, et dans quelques jours ils comptent se mettre en

route pour la Turquie. Le paeha est un homme d'une soixantaine d'années; il fut autrefois élève et compagnon d'armes du célèbre Passvan-Oglou, et en dernier lieu il s'est vaillamment défendu avant de rendre les armes. Sa longue barbe blanche , ses traits réguliers et fortement marqués, ses vètemens larges et pittoresques, donnent à son extérieur un caractère noble et respectable. En entrant chez l'ambassadeur, il salua la société d'un air parfaitement aimable; puis, laissant ses babouches k terre, il s'assit gravement sur un canapé, les jambes croisées à l'orientale. Il y avait dans la façon dont il sy établit quelque chose d'aisé , de sans-géne, qui indiquait dans sa personne une habitude d'autorité fortement enracinée. Mais en même temps ses manières, ainsi que celles de ses compagnons, offraient un mélange de grâce et de dignité , qui faisait pardonner aisément cette trace de hauteur musulmane. A table ils se conformèrent sans contrainte à tous nos usages européens, sauf celui de boire du vin, qu'ils refusèrent, en de-, mandant la permission de s'en tenir à Thydromel. La conversation avec eux n'avait lieu qu'au moyen d un interprète, et il était facile de voir, par la traduction de leurs réponses, que l'ignorance seule de notre langue les empêchait deprendre part à un entrelien soutenu. L'un d'eux surtout, le plus jeune des trois, ne manquait point d'esprit : ses reparties vives et gaies nous semblaient empreintes à la fois d'une naïveté forte

amusante et d'une galanterie plutôt française que turque. Il y avait dans l'expression de sa figure quelque chose d'un mauvais sujet de bonne compagnie, et nous remarquâmes que lui seul ne fît point sa prière au coucher du soleil. Après dîner il improvisa un quatrain, qu'il inscrivit dans un album, et pendant que ses compagnons s'étaient retirés dans une salle voisine pour invoquer Allah, il se mit gaiemeiit à prendre son café sans sucre et à fymer du tabac turc.

5o LETTRE III,

Pétenbonrg, le ii AoAt.

Le hasard m'a fait rencontrer hier un Anglais de ma connaissance. Son premier mouyement dès qu'il m'eut reconnu, fut de me plaindre d'avoir fait le voyage de Pétersbourg. «Eh! que venez -vous faire dans cette galère? me dit-il. Le plaisir que vous cause la beauté de la ville sera de courte durée; bientôt vous verrez que cette écorce magnifîqiie ne cache rien de bon^ rien de beau, et vous regretterez alors d'avoir entrepris ce long voyage. Pétersbourg est une ville de palais habitée par des sauvages! c'est Rome envahie par les barbares! On ne trouve ici rien qui puisse rendre agréable la vie d'un étranger; une seule rue de Paris, de Vienne ou de Londres, offrirait plus de ressources que h capitale entière de la Rnssie. J'y endure des privations de toute espèce; je suis plus mal logé dans le premier hôtel de la ville que je ne pourrais l'être dans le dernier cabaret d'Angleterre; je cherche

LETTRE lU. 5l

ta Yain des cafés » des cabinets de lecture et même des l>outiqifes. Quand la Ëiim me prend je sui» souvent obligé de faire plus d'une lieue avant de trouver un restaurateur, si mieux je n'aime entrer dans une mauvaise taverne, tenue par un rustre à longue barbe, et dans laquelle un homme rasé ne peut se permettre de pénétrer qu'à la dernière extré* mité. Et quant aux établissemens du gouvernement, qu'on me vante avec tant d'emphase , leur accès m'est interdit , faute d'avoir su me procurer jusqu'à présent les autorisations qui sont indispen&bles pour s'y introduire. "

Je n'en finirais pas, si je voulais vous rapporter toutes les doléances de mon ami l'insulaire. Il trouvait, et peut-être avec raison, que la vie d'un étranger qui n'est pas lancé dans la société de Pétersbourg , qui cherche ses distractions et ses plaisirs uniquement dans les rues et les établissemens publics, est peu confortable; et en effet, je convms avec lui qu'un voyageur isolé de la sorte, se trouve entièrement privé de ces resisources de toute espèce, que l'industrie et les arts multiphent autour de lui dans les autres capitales. Le gouvernement lui-même est sous ce rapport d'une nature peu hospitalière : îl ne fait ri^i pour l'agrément des étran« gers, et l'on ne peut guère lui en adresser des reproches; car il est rare de voir arritei* ici, dans une naèrne année, plus de ainquame ou soixante

Sa LETTRE IIL

voyageurs venus en simples curieux dans une ville qui n'est sur le chemin de rien que de la mer Glaciale.

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il faut solliciter ici, chez les ministres ou chez d'autres hauts personnages, des permissions spéciales pour voir des établisseniens dont chez nous les portes sont ouvertes à tous les visiteurs munis d'un simple passé-port L'o* bligeance des Russes abrège heureusement de beaucoup ces formalités ennuyeuses , et quant à nous , la* complaisance infatigable des différentes per-* sonnes attachées à l'ambassade de France nous les épargne entièrement. Grâce à la bonté de ces messieurs, au soin qu'ils prennent de nous rendre le séjour de la Russie le plus agréable possible , nous avançons rapidement dans l'examen des différentes curiosités de Pétersbourg.

Je vous parlerai en peu de mots des principaux édifices publics que nous avons visités jusqu'à pré* sent

Avant -hier on nous conduisit k ï École des mines. Le gouvernement fait élever dans cet institue 56o jeunes gens, destinés à présider un jour à Texploitation des richesses minérales qui donnent une importance si grande aux monts Ou^als et à toute la Russie asiatique. Des salles décorées avec luxe renferment une collection de modèles de toutes les machines employées par les mineurs, et de3

letthe 111. 55

constructions souterraines les plus ingénieuses qui ont été entreprises dans les mines du gouverne* ment A la suite de ce musée mécanique s'en trouve un autre où l'on a réuni avec ordre et méthode des échantillons de toutes les productions minérales du vaste empire russe. On nous y a montré un bloc de malachite pesant 56oo livres, en nous assurant encore qu'il avait beaucoup perdu de son volume il y a quelques années, lorsque, pour le soustraire aux flammes qui dévastaient l'école, on Tavait jeté en toute hâte par une fenêtre. Près de ce rocher précieux se trouve ipi morceau d'or 'natif, dont les dimensions, nous a-t-on dit, dépassent de beaucoup celles des pièces du même genre les plus estimées qui sont déposées dans les antres cabinets de l'Europe; il pèse 2 5 livres. Un morceau de platine natif, du poids de 10 livres, est placé sur la même tablette, et dans le voisinage nous admirâmes une aiguë- marine d'un volume si extraordinaire , que les connaisseurs estiment sa valeur à 2 pu 5ôo,Opo francs.

Après avqir passé quelques heures à l'école des mines, nous prîmes la direction de la Forteresse^ petite île située dans le cours principal de la Neva, mais qui n'est. séparée de la rive droite que par un étroit canal. Cest sûr ce bas -fond que Pierre le Grand, à peine maître de la Néva$ ti^ça lui'

même le plan du fort qui devait proiSger contre

34 LETTRE IlL

les attaques des Suédois la capitale naissante de son empire. L'intention du fondateur de Pétersbourg était, dans Torigine, que la ville fût construite sur la rive droite de la Neva , c'est - à - dire sur les îles dont )e vous ai parlé dans ma deniièré lettre , et particulièrement sur celle qui avoisine Filot de la forteresse et qui porte encore aujourd'hui par excellence le nom de Pétersbourg. Il éleva sur cette ile ses premières constructions, en ordonnant aux nobles et aux marchands d'imiter son exemple ; et ce n'est que plus tard , sous le règne de §es premiers successeurs, que la rive gauche se couvrit peu à peu de bâtimens'^et finit par devenir le centre véritable de la ville.

Dès que Pétersbourg eut pris cette extension nouveUe, la forteresse ne fut plus d'aucune importance pour sa défense; aussi changea -t- elle de destination- : ,t)Oulevard de la capitale durant les premières années de son existence, elle devint la demeure dernière des empereurs et des impéra* trices. L'église de la forteresse, dont la flèche dorée s'élance à une hauteur déplus de trois cents pieds, renferme les dépouilles mortelles de. tous les souverains de la Russie depuis et y Compris Pierre le Grand lui-même. Les tombes -de ces illustres morts sont rangées symétriquément-^suF le pavé de l'église, et tout à l'entour on a rassemblé plus de sept cents étendards enlevés aux Turcs , aux Suédois et

LETTRE Ilî. 35

aux Persans. Un drap noir, sans oraemens, sans fastueuse inscription, recouvre chaque tombe : tout le inonde en approche librement; le dernier serf de la Russie peut toucher pour ainsi dire les cendres de Pierre L^ de Catherine la Grande, d'Alexandre. On nous proposa de monter sur la tour de Féglise. L'ascension fut pénible; mais arrivés là haut, notre fatigue fut bien payée. Un aspect vraiment admirable se déployait devant nous : la grande Neva était à nos pieds; son cours majestueux dessinait une belle courbe , autour de laquelle se groupait Saint-Pétersbourg, cette vîJIe monumentale, cette Palmyre du nord; tous ses grands édifices, ses églises , ses colonnades , ses coupoles éblouissantes de dorures, ses dômes, ses palais, semblai«it s'élever les uns derrière les autres, en formant un vaste amphithéâtre, au-dessus duquel se balançaient les vapeurs du soir, colorées par le soleil couchant A notre droite s'ouvrait le golfe de Finlande , avec êes rivages décorés de forêts, d'églises et de châteaux. Cronstadt et la flotte russe se voyaient à Thorizon. Derrière nous, enfin, la Neva se divisait en cinq ou six bras différens , pour former une infinité d'îles, couvertes de jardins et de maisons dé plaisance. Dans cet immense panorama rien ne se confondait, rien ne fatiguait la vue, et malgré la richesse des détails , c'était l'ensemble surtout qui frappait : tout s'y divisait en grandes masses; c'étaient un fleure,

la mer et Ae longues rangées de palais qui en traçaient les limites.

Nous quittâmes à regret notre belvédère pour aller voir encore à la nuit tombante, dans le voisinage de la forteresse , un bâtiment qu'on nous avait annoncé comme l'ancienne résidence de Pierre le Grand. Cette résidence est une cabane dans laquelle il se retirait pour se reposer de ses fatigues, après avoir dirigé pendant k journée les travaux de ses ouvriers. Cette chétive baraque renferme deux chambres , petites , basses , étroites , et qui n'ont d'autres meubles qu'une escabelle, façonnée, il y a cent et quelques années , par le vainqueur de Pultava. On y montre également une barque, qui eut, dit- on, la même origine. Pierre L% après l'avoir construite de ses mains, s'en servait pour se porter rapidement sur l'une ou l'autre rive du fleuve, partout où sa présence était néceissaire pour fixer et pour activer l'exécution de ses projets , pour hâter la création de sa capitale, qui devait sortir majestueuse (lu sein des marais de la Neva.

Hier matin nous avons été visiter la Manufac^ iure impériale des glaces et cristaux^ si connue dans l'Europe industrielle par la beauté de ses produits. Presque tous les ouvriers qu'on y emploie sont Rusises ; les directeurs au contraire sont ailemiands. L'empereur est propriétaire dé ce bel établissement y mais ses sujets ont le droit d'entrer en

concurrence avec lui. L'industrie, que Pierre le Grand n'avait pu acclimater sur le sol de la Rus<sie qu'en appelant à son secours . des fabricans étrangers , en les dotant de privilèges exclusifs , est devenue entièrement libre sous le règne de Catherine la Grande, et aujourd'hui il n'y a plus de monopoles en Russie que pour la ÊJsrication de l'eaude-vie , pour celle des cartes à jouer et pour la vente du sel. •

Nous vîmes dans les magasins de la manu&cture différentes glaces dont les dimensions étaient presque colossales et dont les prix étaient de beaucoup inférieurs à ceux des glac^ françaises. Quelquesunes d'entre elles devaient être envoyées par l'empereur à des souverains étrangers; elles remplissent ainsi en Russie la destination de nos tapisseries des GobeUns et àé nos porcelaines de Sèvres. Du reste, les particuUers en font également grand usage : on trouve des glaces magnifiques dans les appartemens des grands seigneurs de Pétersbourg , et il est presque de rigueur , même chez les riches marchands, de n'employer que des glaces sans tain pour les fenêtres des salons et des boudoirs.

En quittant la manufacture, nous entrâmes dans le Couinent de S* Alexandre Newsku Cest une vaste enceinte, renfermant plusieurs cimetières, des jardins, un séminaire , cinq églises et le palais habité par le.

métropolitain de Pétershourg. Pierre le Grand iSt construire ce couvent en 1 7 1 3 , et quelques années plus tard il y fit transporter les dépouilles mortelles de S. Alexandre, qui reposaient depuis quatre siècles et demi dans une église de Wladimir. Il vou- * lait que ces cendres révérées fussent déposées sur les rivages de cette Neva que S. Alexandre avait illustrée déjà avant lui, en apprenant aux Russes, dès le treizième siècle, à triompher de leurs rivaux les Suédois. Dans cette même plaine, où quelques siècles auparavant le grand-prince Alexandre I.*' avait mérité le glorieux surnom de Net^sktiÇie Névri«i), où il avait dispersé ses ennemis au milieu de forêts marécageuses, d'où, enfin, il avait su répandre un éclair de gloire sur sa triste patrie , humiliée à cette époque, asservie et tremblante sous la massue des Tatars et des Mongols; dans cette même plaine, couverte aujourd'hui par une capitale florissante, on vit arriver les restes du vainqueur des Suédois, que le peuple, le souverain et les ministres des autels entouraient de leurs hommages , et que l'Église avait depuis long-temps placé au nombre des saints. Actudlement encore le couvent qui renferme le corps d'Alexandre New^skii passe aux yeux des Russes pour un des lieux les plus saints de l'empire, et sans doute Pierre I.^' savait bien qu'en assurant à Péterçbourg un avantage de ce genre , il inspirait à son peuple le désir de conserver sa nouvelle ca-

pitale et le raltachait à cet intérêt par le lien le plus fort, par celui des croyances et des pratiques religieuses.

Le tombeau du saint est d argent massif; il est orné de trophées d'armes et de riches ciselures. Quelqu'un m'assurait qu'on avait employé près de quatre mille livres de métal pour la construction de ce mau^* solée.

Vous le voyez, mon cher ami, nos journées sont assez bien occupées. Nous employons nos matinées à visiter les curiosités de la ville , et le soir nous fréquentons le monde sous les auspices de nos amis de l'ambassade. Nous covArons d'un château , d une maison de campagne à l'autre , certains d'avance que l'hospitalité russe nous ménagera partout un bon accueil. Presque toutes les personnes qui composent la société de Pétersbourg ont quitté la ville depuis quelques ïnois pour àllers'établir dans les environs. Elles habitent des milliers de maisons de plaisance, qu'on dirait sem^s avec profusion par quelque main magique sur les iles de la Neva et sur les rives méridionales du golfe de Finlande^ C'est là qu'elles s'entourent pendant deux ou trois mois de tout ce que l'été peut faire éclore de plus séduisant : ce sont des myriades de fleurs ,^ d'orangers, de plantes exotiques ; on se croirait sur les bords de l'Àrno , sous rheureux ciel de l'Italie, si les sapins et les bouleaux n'imprimaient à tout ce qui vous en*

4o LETTRE Iir.

toure un caractère septentrional ; si le froid vif et subit qui s'élève après le coucher du soleil né vou» rappelait bientôt sous quelle latitude est situé Pétersbourg.

Les îles de la Neva sont d'un aspect enchanteur^ rarement il se passe un soir sans que nous les parcourions, et chaque fois nous y découvrons des points de vue nouveaux, toujours plus ravissant les uns que les autres. Des ponts d'une forme élég^te et hardie les unissent et sont animés à toute heure du jour et de la nuit par le passage continuel d'une multitude de voitures et de cavaliers; les eaux sont peuplées de barques et de gondoles , et sur les rivages on voit s'élever, à peu de distance les unes des autres, une foule de villas de la forme la plus gracieuse et la plus variée. Leur architecture est toute méridionale; on les dirait construites pour un été perpétuel. Ici ces nièmes seigneurs russes, qui dans la capitale n'habitent que des palais vastes et magnifiques, ont bien. voulu réduire les dimensions de leurs demeures et de tout ce qui les entoure; ils n'ont pas dédaigné de morceler entre eux ces petites îles, ces conquêtes de peu d'étendue faites sur les marais du golfe ; ils ont appris à se contenter d'un modesM jardinet et d'une maisonnette, qui, le plus souvent, n'a qu'un rez de chaussée surmonté d'une mansarde. Mais , en renonçant à briller par la

dimension , ils ont mis tous leurs soins et leur amour -propre au luxe et à la richesse des détails. Dans leurs habitations, à la fois rustiques et Êistueuses, tout est tapissé de fleurs et d'arbustes. Ces plantes étrangères, ces enfans du soleil de l'Afrique et de lltalie , qui végètent pendant huit ou neuf mois dans des serres chaudes, semblent renaître et vivre doublement en jouissant pour quelques instans d'un air libre et d'une température qui n'est pas factice; on rehausse par d'heureux mélanges l'éclat de leurs couleurs; on en garnit les escaliers', les corridors, les terrasses, les balcons. Dans les salles de larges fenêtres permettent d'apercevoir de tous côtés la campagne d'alentour, dont les gracieux tableaux sont répétés par des glaces nombreuses. U semble que, pressés de jouir delà belle saison, dont le ciel leur accorde le bienfait pour si peu de jours, les habitans de ces riantes demeures veuillent ne pas quitter une minute de vue tout ce qu'elle produit de plus attrayant, tout ce qui fait briller d'un éclat éphémère ce sol condamné à reprendre bientôt les tristes livrées de l'hiver et des frimas.

C'est dans ces habitations délicieuses que les sei-gneurs de Pétersbourg transplantent, pendant quelques mois de l'année , les mœurs et les usages de la capitale; car ils continuent à vivre dans les îles comme ils ont vécu pendant neuf mois sur la rive

gauche de la Neva. Ils y sont aussi rapprochés les uns des autres, qu'ils Tétaient dans les rues de Pé* tersbourg; ce sont les mêmes réunions, les mêmes visites, les mêmes bals; c'est la même fureur du jeu, la même quantité de laquais et de serviteurs. On a été jusqu'à construire, dans l'une des îles, une salle de spectacle assez spacieuse, où les acteurs français, russes et italiens viennent donner les représentations qui ont lieu pendant l'hiver sur le grand théâtre de la ville. Lorsque le soir on traverse les rues des iles, rues charmantes, dont les limites sont marquées par des grilles, des allées et des massifs de fleurs, on aperçoit, dans toutes les directions, des pavillons illuminés ; on distingue la foule qui circule dans ces salles élégantes, et les sons d'une musique ravissante parviennent de toute part jusqu'à vous. Si vous pénétrez dans l'une de ces villas pour prendre part à la fête qui s'y renouvelle toutes les semaines, vous trouvez ordinairement la société réunie autour d une grande table couverte des fruits et des mets les plus délicats. La maîtresse de la maison est entourée d'une cour nombreuse de dames de compagnie^ âgées pour la plupart, mais parlant toutes les langues de l'Europe, préparant le thé, servant les fruits et les sorbets, et toujours em-< pressées de transmettre les ordres de leur maîtresse aux domestiques et aux esclaves j qui circulent ou qui stationnent dans les salons. Après la collation, les-

joueurs se dispersent pour garnir les tables de whist ou de quinze j ressource ordinaire, qui absorbe les trois quarts de la société, qui attire jusqu'à la jeunesse elle-même, et qui semble bannir les charmes de la conversation. Enfin les violons se font entendre; on parvient à arracher quelques danseurs à la séduction des cartes, et le bal continue souvent jusqu'au lever du soleil.

L'une des îles, celle à' Vélaguine y appartient à l'impératrice , qui l'a convertie tout entière en jardins et en promenades. Elle est séparée par un large canal de l'île de Krestofskoïj qui est une propriété du prince Biéloselski. Cette dernière, beaucoup plus étendue que l'île dTélaguine, porte un caractère tout-à-fàit différentv Ici ce ne sont plus ces bosquets où Ton est parvenu, à force de soins, d'art et de dépenses, à mêler le chêne, l'acacia > le hêtre et tous les arbustes les plus gracieux, à la sombre verdure du sapin, au feuillage pâle et trem<» blant du bouleau; ce ne sont plus ces allées gamiea du sable le plus fin, ces étangs couverts de cygnes» et ces fabriques élégantes qui paraissent et disparaissent tour à tour derrière des groupes d'arbres et de fleurs : ce sont de vastes forêts de sapins» parsemées de cabanes russes et percées de longues allées régulières, au bout desquelles on aperçoit le golfe de Finlande avec ses voiles et ses brouillards. Ce contraste plaît , et fait trouver plus de charmes

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à la scène animée qui s'ouvre devant vos yeux» lorsqu'en sortant de ces forêts mélancoliques on aperçoit tout d'un coup le palais, les bosquets, les ponts et les gondoles dTélaguine.

LETTRE lY. 4^

Pétersbottrgy le i3 ^o&t.

Je viens d'assister à la pose d'une des colonnes extérieures de la nouvelle église de S. Isaac. Cette église 9 l'une^des plus anciennes de Pétersbourg, avait déjà été reconstruite en marbre sous le règne de Catherine et sous celui de Paul I/'; mais elle était à peine achevée , qu'elle fut condamnée de nouveau à être abattue , tant elle parut de mauvais goût, même aux Russes. Elle subit donc, dans l'espace de quarante ans, une seconde démolition, et on ne laissa debout que le sanctuaire de l'ancienne église; car tel est ici le respect voué à ce lieu saint, que l'on eût craint de commettre un sacrilège en le renversant. L'église, telle qu'on l'élève actuellement, sera par la suite le monument le plus remarquable de Pétersbourg. Il n'entrera dans sa construction que du granit et du marbre, tirés l'un et l'autre des mon^ tagnes de la Finlande ^; quant à ses dimensions, elles

L On trouve en Finlande plus de yingt espèces différentes de marbre et autant de variétés de g;ranit.

rivaliseront avec celles de S. Pierre k Rome et de S. Paul à Londres. Sa coupole dorée, dont la forme doit rappeler celle du dôme des Invalides, dominera les flèches les plus élevées des autres églises de Pétersbourg; enfin, quarante-huit colonnes de granit poU orneront ses quatre péristyles, auxquels on montera par d'immenses escaliers de la même pierre. C'est une de ces colonnes que nous avons vu poser aujourd'hui. Leur fut est d'une seule pièce; quand elles arrivent brutes de la Finlande, elles ont cinquante-quatre pieds de longueur sur huit de diamètre. Ces colosses sont taillés dans une carrière qui se trouve sur le bord de la mer, à trente ou quarante lieues de Pétersbourg. On a construit pour leur transport des navires d'ui;ie forme particulière, dont la longueur égale celle d'une frégate; deux colonnes seulement peuvent y être placées à la fois. Lorsqu'elles sont arrivées dans les chantiers de la nouvelle église, on commence par les dégrossir; puis on les polit : opération longue et difficile, mais au moyen de laquelle on parvient à rendre leur surface aussi lisse et aussi luisante que celle de l'acier le plus fin. L'érection des colonnes se fait avec une promptitude, une simplicité et une hardiesse de procédés vraiment admirables. A voir cette masse immense soulevée par le travail de seize cabestans , qu'une centaine d'hommes seulement mettent sans effort en mouvement; à voir l'ensemble et la facilité qui pa*

raissent présider à cette œuvre difficile, on est prêt à oublier combien elle est gigantesque^ on ne peut comprendre qu'un travail comparable aux créations de l'ancienne Egypte se fasse avec tant d aisance pour ainsi dire; on oublie que cette colonne^ que Ton a vue gissante à terre, et qui en moins de vingt-cinq minutes était debout sur sa base, pèse plus de trois cent vingt m^le livres.

L'architecte qui a tracé les plans de 1 église de S. Isaac, et qui préside à sa construction, est un Français, M. de Montferrand.il se propose, dit-on, de faire connaître par la voie de l'impression les procédés ingénieux dont il s'est servi pour la pose de^ colonnes, et afin de mieux en prouver l'efficacité, il doit les appliquer bientôt à un travail encore plus étonnant. Il doit élever, sur la place du palais impérial, une colonne dont la hauteur totale sera de cent cinquante pieds; le fût aura quatre-vingt-quatre pieds d'élévation^ et sera d'un seul morceau de granit rouge; le piédestal et le chapiteau seront en bronze, et l'on compte employer pour leur confection les canons enlevés aux Turcs dans la guerre actuelle ; enfin , une statue représentant la religion doit être placée sur le sommet de la colonne. Ce monument sera consacré à la mémoire de Fempereur Alexandre.

Vous concevez que des travaux de ce genre n'exigent pas seulement un goût exquis et des connais-

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sances étendues de la part du chef qui les dirige , mais qu'ils supposent encore dans les ouvriers mêmes de l'adresse, une grande intelligence, parfois aussi du sang-froid et du courage. M. de Montferrand nous disait à cet égard qu'il avait trouvé dans les gens du peuple russe des auxiliaires précieux, tels qu'on en chercherait vainement dans toute autre partie de l'Europe. Les moujiks (c'est ainsi qu'on appelle en russe les paysans, et par assimilation tous les gens de la dernière classe ) ont la conception prompte et une facilité étonnante pour l'imitation de toute espèce de travail manuel, Êicilité qui est secondée par la souplesse naturelle de leur corps. Il leur suffit d'un maître habile, ou d'un modèle bien choisi, pour être en peu de mois, souvent en quelques semaines, au fait du métier le plus difficile. Un serf, arrivant de son village pour amasser un léger pécule dans une ville, se présente indistinctement pour toute,espèce d'ouvrage auquel on voudra l'employer; on le voit dans une même année quitter laiguille pour la hache et la truelle, le rabot pour la palette et les pinceaux. Puis, quand il reviendra dans son hameau, il sera choisi peut-être pour entrer au service de son seigneur: il deviendra cocher, valet de chambre ou cuisinier; on l'enrégimentera dans la chapelle, et dans cette célèbre musique des cors, où chaque musicien ne fait jamais qu'une seule et même note; il deviendra le ré y Mut ou le Wde son

maître ; et > s'il prend fantaisie à ce dernier d avoir un théâtre et des ballets , on lui fera chausser le cothurne ou battre des entrechats. Toutes ces mé* tamorphoses, jpour lesquelles la vie d'un homme semblerait ailleurs à peine suffisante , un Russe les subit en quelques années , sans peine, sans efforts et sans soumettre la paresse naturelle qu'on lui reproche à l'épreuve fatigante d'une application soutenue. U est à regretter pour la Russie, qu'avec des dispositions si grandes pour apprendre et pour imiter, ses habitans n'aient point l'imagination vive qui est nécessaire pour inventer et perfectionner. « Les Russes , disait Frédéric le Grand , ont le talent qui copie; mais ils n'ont pas le génie créateur. ^

L'église de S. Isaac est située sur un prolongement de la place de l'amirauté, place immense, sur laquelle on pourrait passer en revue une armée de cent mille hommes , et dont la forme irrégulière est marquée par une quantité de constructions magnifiques, entre autres par le palais de l'amirauté, par celui de l'empereur , par les hôtels de différens mi* nistères, par les bâtimens de l'état -major, qui se développent en demi-cercle avec leur double portique surmonté d'un quadrige en bronze, enfin par une portion des quais de la Neva. A l'une des extrémités de cette place, près du pont de S. Isaac, se trouve le chef-d'œuvre de notre copapatriote Falconet, la célèbre statue de Pierre le Grand , que

6o X.ETTRE IV.

l'Europe entière connaît de réputation. Le tsar est placé sur un cheval qui écrase dans sa course un monstrueux serpent , et qui arrive en se cabrant au sommet d'un rocher de granit. Il étend son bras droit, comme pour bénir la ville de sa création, comme pour promettre la gloire et la durée à son empire; et l'expression calme et majestueuse de ses traits semble donner quelque chose de prophétique •à la figure du héros. Le cheval est d'une beauté remarquable; son encolure est pleine de grâce, et sa . position au sommet d'une roche escarpée, quelque forcée qu'elle soit en effet, paraît naturelle, tant l'ensemble porte un caractère de noblesse et de majesté^. Le choix qu'on a fait pour l'emplacement du monument ajoute à sa beauté; Pierre le Grand dofnine cette Neva, dont la possession lui avait semblé si nécessaire pour affermir la puissance et assurer la civilisation de son peuple; à sa droite s'élève l'amirauté, immense palais dont la richesse et les dimensions conviennent bien au rang élevé que

1 La queue seule du cheral est d'un mauvais ef¥êt; Falconet a fait reposer en partie sur elle le poids de la statue et lui a donné pour cette raison une longueur excessive. Ou pourrait également, ce me semble, critiquer le bras droit du tsar, qui est un peu trop long, ainsi que son costume , qui n'est ni ancien ni moderne, ni grec nt russe, et qui prête & rire par sa ressemblance avec une tobe de chambre*

j^ierre voulait assigner à sa marine ; derrière lui l'on pose actuellement les colonnades de S. Isaac; à sa gauche, enfin, l'on verra s'élever sous peu le nouveau palais du sénat, tandis qu'en face, sur la rive droite de la Neva, la vue s'arrête sur les façades imposantes de la bourse, du palais des sciences» du S. Synode , de l'académie des arts et de l'école des mines.

Le rocher qui sert de piédestal au monument, a été trouvé dans un marais à trois lieues de Pè* tersbourg et conduit ici avec des peines infinies. On prétend qu'il pèse plus de trois millions de livres.

Ce soir la Neva était fortement houleuse ; le sou^ venir des désastres arrivés en 1824 occupe a. un tel point les esprits, que cette circonstance, qui nous semblait insignifiante, agitait les habitans de Pétersbourg. Assurément leurs craintes sont excusables : quand on a été spectateur d'une catas-^ trophe aussi effrayante que celle de 18249 il ^t permis de ne voir qu'avec effroi tout ce qui peut en faire appréhender le retour. On nous a donné sur l'inondation de Pétersbourg des détails qui font frémir. Vous savez qu'un vent d'ouest très-violent en fut la première cause. Il refoula les eaux de la mer dans le lit de la Neva, et le fleuve, arrêté de cette manière dans son cours, grossit avec une rapi* dite menaçante} ses eaux croissaient à vue d'œil;

bientôt elles dépassèrent les limites des quais , et se répandirent avec violence dans la capitale, dont tous les quartiers furent inondés en moins d'une Heure à la hauteur de six. jusqu'à douze pieds. Des vagues immenses, soulevées par l'ouragan, se débattaient avec furie au- milieu de la viUe. Des rues entières furent complètement dévastées. Les misérables baraques qui garnissent les faubourgs ne purent résister à la violence des eaux ; elles étaient entraînées pêle-mêle, et leurs malheureux habitans, luttant vainement pour leur salut, finissaient par être engloutis dans la Neva, ou par être écrasés sous des décombres. Les barques, les chaloupes étaient emportées au milieu de la ville , et les vaisseaux de guerre eux-mêmes, arrachés de leurs ancres, se brisaient contre le rivage, ou se fracassaient en se heurtant les uns contre les autres. A Gronstadt un vaisseau de ligne de cent canons, lancé au milieu d une place publique , renversa tous les bâtimens qui se trouvaient sur son passage. On voyait flotter dans les rues des débris de toute espèce, des meubles, des voitures, des cadavres, et jusqu'à des ossemens humains, que les vagues avaient soulevés dans des cimetières. Le nombre des victimes fut considérable; et l'on a recueilli d'affreux détails sur l'agonie de quelques-unes d'entre elles. Hier encore on nous parlait de la mort de plusieurs prisonniers qui se trouvaient dans les cachots de la

forteresse; ces malheureux , enfermés dans un caveau dont les fenêtres donnaient sur la Neva, avaient été oubliés parleurs gardiens daâs le premier instant de trouble, qui faisait perdre la tête à tout le monde. Sans doute ils se jetaient contre la porte de fer qui leur refusait à la fois la vie et la liberté. Un seul tour de clef aurait suffi pour les sauver; mais l'eau, croissant avec une vitesse effroyable , avait atteint la hauteur du plafond avant qu'on eût essayé de les délivrer. Dans une des casernes de la ville, les soldats avaient cherché un refuge sur les toits; en peu d'instans les vagues avaient ébranlé le bâtiment; il s'écroula, et tous ces malheureux disparurent sous les eaux. Des scènes d'horreur de ce genre se répétèrent de tous côtés pendant le petit nombre d'heures que dura l'inondation ; et Dieu sait si la capitale entière, avec ses palais de briques et ses colonnades de plâtre, eût pu résister long -temps à la fureur des élémens. Heureuse^ ment le vent d'ouest s'était calmé après trois heures: dès -lors les eaux commencèrent à se retirer, et bientôt la ville fut à sec. Aujourd'hui l'on retrouve dans toutes les rues, et presque à chaque maison, des marques rouges qui indiquent l'élévation que Feau avait atteinte. On est effrayé d'en reconnaître souvent jusqu'au niveau du premier étage.

C'est la troisième fois depuis un siècle que Pétersbourg est exposé à des ravages de ce genre.

H est triste de penser que d'un jour à l'autre un ouragan peut compromettre l'existence d'une aussi populeuse cité. Vous voyez qu'il faut encore plus d'insouciance pour habiter les bords de la Neva, que pour vivre au pied de l'Etna ou du Vésuve,

■ Pëtersboarg , le i5 Août.

L'arrivée de Khosrew-Mirza, petit-fils du schah de Perse et fils du célèbre Âbbas-Mirza, nous a procuré Toccasion de faire une course fort agréable. Le prince persan était parti de Moscou, il y a quelques jours, et on lattendait hier à Péterhoffj château impérial, situé sur le bord de la mer à vingtsix iverstes ^ de Pétersbourg. Le désir d'assister à sa réception attira vers PéterhofT une foule de curieux de la capitale; nous fûmes de leur nombre. Dès le matin de bonne heure nous quittâmes Pétersbourg, et grâces à la complaisance d'un de nos amis, nous roulions dans un équipage tel qu'il «st de rigueur d'en avoir un pour se rendre à la campagne; c'était une calèche ouverte, traînée par quatre chevaux attelés de front Notre cocher, vêtu d'un ample cafetan russe, la poitrine couverte de sa longue barbe, était prompt à tenir compte de nos cris de scarré! scarre ! (plus vite! plus vite!) l'un des pre*

1 Uue ^erstè est un pea plus qn'tm quart de lieue.

jniers mots russes que nous ayons appris, et il faisait courir son attelage avec une vitesse effrayante. Les campagnes de l'Ingrie semblaient voler de droite et de gauche , et bientôt nous eûmes atteint les rivages du golfe. La route, rapprochée d'un côté de la mer, et longeant de l'autre les contours d'une chaîne de collines, couvertes de parcs et de châteaux, faisait succéder à nos regards les points de vue les plus agréables. Nous traversâmes rapidement Strelnaj petite ville avec un château appartenant au grand-duc Constantin , et en moins de deux heures nous étions rendus à Péterhoff. Khosrevir-Mirza devant arriver vers le soir seulement, nous profitâmes de la matinée pour visiter à loisir ce séjour impérial. Le château de Péterhoff, qpi doit sa première origine à Pierre le Grand, et ses différens embellissemens aux successeurs de ce prince, n'est remarquable ni par son architecture, ni par la richesse ou le bon goût de ses décorations intérieures. Ses coupôles et ses tourelles moscovites méritent à peine quelque mention. Sa position, au contraire, est extrêmement belle: placé au sommet d'une colline peu élevée, mais très-rapprochée de la mer, il domine en même temps les bosquets du parc et les eaux grisâtres du golfe, qu'on voit sillonnées en tous sens par des bâtiinens de guerre et de commerce» et audelà desquelles on aperçoit les premières hauteurs de la Finlande. Devant le château s'étend une lai^e

terrasse; les voûtes qui la soutiennent livrent passage à deux volumes d'eau considérables, qui, tombant de cascade en cascade, vont se réunir dans un bassin de marbre pour s'écouler ensuite dans la -mer. L'architecture, la sculpture; l'art du peintre et du doreur, ont été mis à contribution pour l'ornement de ces cascades et de ce bassin; niais tous ces soins et toutes ces dépenses n'ont abouti qu'à une production à la fois magnifique et grotesque. On trouve encore ici les effets de ce singulier contraste entre la grandeur du souverain, qui a voulu des créations imposantes, et le mauvais goût, l'ignorance, l'imagination barbare des sujets qui étaient chargés de les exécuter. Un sauvage, en voyant à Péterhoffdes nappes d'eau se briser sur des rochers d'or et d'azur, en apercevant une réunion de gladiateurs , de cigognes, de nymphes et de crapauds dorés qui lancent dans les airs des jets d'eau .d'une hauteur prodigieuse, se prosternerait, j'imagii^, pour adorer ces merveilles; mais un habitant de la vieille Europe est obligé de se faire effort pour les regarder sans rire, et il les quitte avec plaisir pour s'enfoncer dans les belles allées du parc.

Là , tout éveille le souvenir de Pierre le Grand. Ces chemins , il les a tracés de sa main ; ces chênes centenaires, peu faits dans l'origine pour ce pays septentrional, il les a plantés lui-même; il a su les protéger contre les premières atteintes du froid , et

les a fait triompher de ses rigueurs. Au milieu de leurs branchages touffus Ton aperçoit deux maisons, deux modestes retraites qu'il a fait construire et qu il a souvent habitées. Uune porte le nom de Marly. Elle renferme quatre ou cinq petites chambres, gar^ nies encore des meubles simples et presque grossiers qui servirent au plus grand empereur de la Russie. Ses habits de matelot, ses habits de cour, ses robes de chambre, y sont conservés avec un soin religieux, et Ton y montre également une collection de âes redoutables cannes, devant lesquelles tremblèrent plus d'une fois les boyards de Moscou. L'autre maisonnette a reçu le nom de Mon-plaisir. Celle-là semble prête encore à recevoir l'hôte illustre qui l'habita il y a déjà plus d'un siècle : dans sa chambre à coucher tout est maintenu tel qu'il l'avait laissé à sa mort; ses pantoufles sont placées auprjès du lit découvert ; sa robe de chambre est posée sur le dos d une chaise, et son bonnet de nuit, brodé par Catherine I.'*, est préparé sur l'oreiller. On dirait que le tsar va pénétrer dans cette chambre pour y prendre du repos , et dans un mouvement machinal de crainte, on est tenté de se retirer. A côté de là se trouve la cuisine de Pierre le Grand, véritable cuisine d'ouvrier : petite , basse , et garnie des plats d'étaiti sur lesquels l'ancien matelot de Saardam ne dédaignait point de prendre ses repas.

Une portion des bàtimens de Mon-plaisir a été

construite et meublée à neuf par les successeurs de Pierre I.*'; c'est là qu'on avait apprêté un logement pour KJbLOsrew-Mirza. L'heure fixée pour son entrée à Péterhoff n'étant plus éloignée, nous remontâmes au château. Au bo.ut de quelques instans nous vîmes arriver l'empereur, à la tête d'un régiment des Ca-dets. U était à cheval, sans suite, sans aide-de-camp , je crois même sans décorations; mais il y avait dans sa pose, dans ses mouvemens et dans l'expression de ses traits , je ne sais quoi qui indiquait le souverain. Eu l'apercevant de loin , nous l'avions deviné avant de l'avoir reconnu , et nous trouvâmes que c'est à juste titre qu'il passe pour l'un des plus beaux cavaliers de son empire. Nous le vîmes alors s'acquitter d'un soin qui nous causa quelque surprise. C'était lui qui s'amusait à placer les sentinelles, à disposer la haie des Cadets, chargés de présenter les armes au prince persan, à remplir enfin le service d'un adjudant. On nous expliqua cette conduite de l'empereur, par la juste prédilection qu'il ne cesse de témoigner aux différens régimens des Cadets. Pépinière des o£> ficiers de son armée, ce coips mérite, par l'avenir réservé à ceux qui en font partie, d'attirer l'attention particulière du souverain. En exerçant les talens naissans de ces jeunes militaires, en se mêlant lui** même à leurs travaux et en plaçant au milieu d'eux son fils , le grand - duc Alexandre , l'empereur Nicolas sait gagner l'affection de cette classe im«

6o LETTRE Y.

portante de ses sujets, tout en préparant de bons officiers pour les armées de son empire. Il passait et repassait devant leurs rangs , les appelait par leurs noms et leur parlait d'un ton de bienveillance et de gaieté, comme un vieux colonel parle* rait à ses vieux soldats. Enfin il descendit de cheval, et rejoignit l'impératrice et sa cour, qui se trouvaient sur le balcon dû château.

Bientôt l'on vit approcher le petit cortège de Khosrew-Mirza. Il se composait de trois voitures de la cour , autour desquelles carracolaient plusieurs officiers supérieurs. Dans la première, attelée de six chevaux, se trouvait le fils d'Abbas- Mirza: il occupait seul le fond de la voiture; un général- russe était en face de lui. Khosrew est un jeune homme de 17 à 18 ans: ses traits réguliers et portant l'empreinte du caractère national, ne manquent point de beauté : le soleil de la Perse a bruni son teint; mais des moustaches, des sourcils et des cheveux du noir le plus prononcé, lui donnent un certain éclat Ses yeux, d'une couleur foncée , ont une expression douce et mélancolique, qui répand beaucoup de charmes sur sa physionomie. Il portait ses regards autour de lui d'un air curieux et bienveillant, sans marquer trop d'étonnement de tout ce qu'il voyait, mais sans non plus y paraître indifférent Saluant avec grâce la foule rassemblée sur son passage, il s'acquittait assez

bien de son rôle de prince qu'un jour peut-être il maudira dans le fond d'un cachot de Téhéran, où l'aura jeté quelque rivalité de succession. On fait l'éloge de son esprit , et l'on cite de lui des paroles qui prouvent. du jugement et de la finesse. Dernièrement, par exemple, on lui £dsait voir à Moscou des habits de matelot de Pierre le Grand , et quelqu'un de sa suite s'étant mis à rire à cette vue, il se retourna brusquement vers lui, et l'apostrophant avec sévérité : « Silence! lui dit-il, sachez que si Pierre n'avait porté ces humbles vètemens , la Russie n'aurait point de marine, et ne serait pas puissante comme' elle l'est aujourd'hui ! " Quelquefois aussi son ignorance des usages de l'Europe amène des scènes assez plaisantes ; ainsi Ton parle de son désappointement comique, lorsque le soir, en revenant d'un bal à Moscou, il demandait qu'on amenât chez lui quelques - unes des dames qui avaient le mieux su lui plaire, et qu'on refusait de satisËûre sa galanterie orientale; mais, en général, on s'accorde à dire qu'il se conduit avec beaucoup de discernement et de tact

Dans les deux voitures qui marchaient après la sienne, se trouvaient plusieurs personnes de sa suite; elles portaient , comme le prince y des vètemens de Cachemire. On nous fit remarquer parmi elles un officier français, que le schah de Perse a pris à son service depuis quelques années.

6^ LÊtTRE V.

Le cortège ne s'arrêta point et descendu aussitôt dans le parc. Dès qu'il eut dépassé la terrasse du château, l'empereur fit avancer un droshki traîné par un seul cheval ; jetant sur ses épaules un grand manteau gris, semblable à celui des sim* pies officiers, il alla se placer sur ce modeste équi-> page, et se mit à traverser le parc en tous sens; il s'arrangea de manière à se trouver encore plusieurs fois sur le passage de son jeune hôte ma-» hométan, dont il semblait s'amuser beaucoup. Et l'impératiice elle-même, partageant la gaieté et la eu-» riosité de son mari, parcourait incognito les allées du parc en cherchant l'occasion de revoir le fils d'Abbas.

L'audience solennelle, dans laquelle Khosrew^ Mirza doit donner satisfaction à la Russie du meurtre commis récemment à Téhéran, sur la personne de son ambassadeur, aura lieu dans quelques jours, ainsi que l'entrée du prince à Pétersbourg. Quelque envie que nous aurions d'assister à ces fêtes , nous nous sommes décidés à ne pas les attendre ^ pour commencer immédiatement notre voyage dans l'intérieur de la Russie. Nous avons hâte de voir Moscou; et nous voulons d'ailleurs nous rapprocher davantage encore de l'Asie. Tout le monde nous parle tJe la foire de Nijneï- Novgorod, qui se tient dans le moment actuel au confluent du Volga et de l'Oka, et l'on nous assure que la Russie

ne peut offrir un spectacle plus intéressant à la cu« riosité du voyageur. Nous allons donc nous mettre en route et parcourir rapidement un espace de plus d'un millier de werstes. Nous traverserons Moscou sans nous y arrêter, afin de continuer directement notre excursion jusqu'à Nijneï - Novgorod , qui est à quatre cents virerstes plus loin, dans la direction des monts Ourals.

LBTTRE TI.

Moscou, le 31 AoÂt.

Que de peines , que d'ennuis pour quitter Pétersbourg ! Combien de courses fatigantes pour se mettre en règle avec la police , avec l'administration des postes, avec les autorités civiles et militaires! "Ea éprouvant les effets de la surveillance inquiète que l'on exerce en Russie sur tous les voyageurs , on se demande si la partie la plus abjecte des autres nations de l'Europe se donne donc habitueUement rendez-vous dans ce pays , pour que tout étranger mérite d'être traité par le gouvernement avec une méfiance si injurieuse? Des formalités de toute espèce retardèrent notre départ de près de quarantehuit heures, et ce ne fut que dans la soirée du 16 que nous parvînmes à .nous mettre ep route. Après un voyage assez pénible de trois jours et de quatre nuits, nous sonunes arrivés hier dans l'antique métropole des Russes.

Le trajet de Pétersbourg à Moscou demande à être Êdt rapidement Le pays que l'on traverse

LETTRE Vf- 66

est sans aticime variété. C'est une plaine immense, lé-> gèrement ondulée, et dont les plateaux les plus élevés n'atteignent pas la hauteur de miUe pieds au-dessus du niveau de la mer; de tous côtés onla voit s'étendre à perte de vue, sans que jamais une ligne de mon* tagnes arrête et repose à l'horizon la vue fatiguée par cette constante monotonie. A peine une succession de ravins étroits et profonds indique^t-elle la région des sources du Volga, du Borysthène et des plus grands fleuves de la Russie. Tout est plat, tout est fade à Foeil, si l'on peut s'exprimer ainsi ; et sur ce terrain si peu pittoresque on ne retrouve, depuis les portes de Pétersbourg jusqu'à celles de Moscou, que les mêmes objets, rarement disposés d'une manière un peu différente. Ce sont des forêts de sapins et de bouleaux^ des marais étendus , des champs sablonneux et des villages du plus misérable aspect. Parfois on aper« çoit une ville ou quelque monastère élégant, qui viennent interrompre, mais à grandes distances seulement, cette désolante uniformité; les villages même sont dair- semés, et quant aux villes , celles que nous avons traversées n'étaient, à peu d'excep» lions près, que de chétives bourgades, renfermant des cabanes ou des maisons de brique qui m^ia* çaient ruine.

Les habitans de ce triste pays avaient éveillé d'à* bord notre intérêt par leur extérieur étrange, par leur dévotion superstitieuse et par toute leur ma-

66 XETTRS TI.

mère d^ètre/singulier mélange de gaieté et de servie* Uté; mais bientôt leur saleté rebutante nous inspira un dégoût insurmontable, et à la longue ils nous parurent aussi monotones que le pays qu'ils habitent Partout c'étaient les mêmes hommes et les mêmes accessoires ; jamais la moindre variation dans

l'expression des physionomies, dans les costumes, dans la construction, et jusque dans les plus petites détails des habitations. On eût dit que sur une route aussi longue il n'y avait qu'un seul village, qui ve* nait de temps a autre se replacer sur notre passage avec sa population grossière.

Au milieu de ce pays et de ce peuple barr bares l'on retrouve fréquemment les traces d'une civilisation avancée, mais d'une civilisation d'em* prunt,: qu'il faut encore introduire d'une manière viol£int!e> et brusque, et souvent en appelant à son aide des secours étrangers. Ainsi l'on établit des canaux et des routes: mais ce sont des officiers français qui dirigent ces travaux : on organise des postes; mais pour fonder une institution qui chez nous marche si facilement, il a.fidlu créer une caste particulière : enfin , l'oxk s'efforce if améliorer la cul-* ture des terres; mais, pour y parvenir, on est obligé de faire arriver à grands frais des colons étrangers , ou d'enrégimenter tyranniquement de malheureux serfs, et d'introduire la discipline la plus sévère jusque dans les travaux de la campagne.

' Les détails que j'ai à vous donner sur le pays que BOUS avons visité , se ressentiront , je le ct^ns , de son uniformité. Je tâcherai de les raccourcir et me bornerai à vous faire connaître ce que nous avons remarqué de plus saillant.

En quittant Pétersbourg, on parcourt pendant quelques heures une plaine qui participe aux em- )>ellissemens artificiels répandus sur tous les envi* rons de la capitale. Autrefois désert marécageux, tîette plaine s'est couverte en moins d'un siècte de jardins et de châteaux. Elle est traversée pair des routes plantées de beaux arbres et soignées comme des allées de parc; des colonnes milliaires en granit, des fontaines de marbre entourées de jolis bouquets d'arbustes, et des villages d'une cons^ truction propre et soignée , lui donnent un air de coquetterie que l'on aime à trouver dans les alentours d'une grande ville. Ces décorations se prolongent sur Un espace de cinq ou six lieues, jusqu'au château im« périal de Tsarskoê-Sélo , près duquel nous passâmes à la nuit tombante. Mais dès le lendemain matin nous vîmes les plaines de la Russie dans toute leur tristesse naturelle. Nous étions au milieu d'une fo^ rét peuplée de pins , de sapins , de bouleaux et d'aunes, et qui portait de nombreuses traces d'incen^ dies. J'hésite à vous dire la cause à laquelle où êEttribue ces accidens; je crains que vous tie restiez incrédule à mon récit, comme je Tétais d'à-

bord moi-même et comme je pourrais l'être en^* core, si. plusieurs personnes dignes de foi n'avaient ajouté leur témoignage à celui des postillons et des gens du peuple que nous avons questionnés à ce sujet. On nous assqre que ces incendies, qui ont éclaté il y a quelques années, ont été occasionés par la chaleur seule de l'atmosphère : c'était dans un de ces étés courts , mais brûlans du Nord , pendant lesquels le soleil prolonge tous les jours duraat vingt heures son action, qui n'est point alors tempérée p$ir une rosée abondante. La pluie avait manqué entièrement, et après quelques semaines d'une chaleur comparable à celle de l'Egypte ou des Indes, on vit de toutes parts le terrain se fendre; d'anciens marais se desséchèrent; les blés, l'herbe, les roseaux finirent par prendre feu, et les forêts elles-mêmes, composées en grande partie de bois résineux, furent réduites en cendres»

Une quinzaine de werstes avant Novgorod 1^ pays s'éclaircit A de longues distances s'étendent des champs fertiles, couverts de productions variées, et une multitude de couvens et d'églises, répandus dans la plaine, annoncent les approches de l'antique cité, dont on aperçoit à Thorizon les nombreuses coupoles. Nous traversâmes l'ancienne forteresse de la ville. Ses murs crénelés, jadis les boulevards de fiers républicains, ne sont aujourd'hui q[ue des Ruines; leurs débris ont comblé les fossés^

LETTRE VI. 6g[

OÙ Ton voit actuellement des saules blanchâtres et de vieux bouleaux croître parmi les décombres. Les coupoles d'or et d'argent massif de la célèbre cathédi^e de Sainte -Sophie, l'une des premières églises chrétiennes du Nord , dominent ces ruiaes » et semblent seules avoir été respectées par le temps et par les souverains moscovites, qui ont réduit, il y a quelques siècles, les hommes libres de Novgorod à la condition d'esclaves. En sortant de la forteresse, on passe le WolkofF, rivière large et rapide, qui porte les eaux du lac Ilmen dans l'immense kc de Ladoga. La ville proprement dite s'élève sur l'autre rive; sans les soixante églises, qu'on y trouve encore, on la prendrait pour quelque bourgade ignorée. Autrrfois sa population était plus considérable que ne l'est celle de Pétersbourg et def Moscou; aujourd'hui l'on y compte à peine 5 ou 4ooa habitans.

Au-delà de Novgorod recommence une de ces forêts, qui couvrent presqu'en entier le Nord de la Russie. Nous y avancions tristement depuis quelques heures, lorsque nous aperçûmes, à une faible distance, des masses épaisses de fumée, qui s'élevaient au milieu des bois. En nous rapprochant davantage , une scène digne des crayons d'un Callot s'offrit à nos regards : une vingtaine de tentes étaient dressées au miUeu des broussailles et adossées contre de vieux sapins; des charrettes, des caisses et des meubles

7<î^ I^ETTRE VI*

grossiers étaient réunis pêle-mêle auprès de ces habitations portatives; tandis que des troupeaux de cheyapx aut crinières flottantes , errant sans liens ni surveillais, cherchaient une maigre nourriture dans les marécages d'alentour. Ce camp était habité par une centaine de Bohémiens. Les uns s'occupaient à attiser leurs feux immenses au risque d'inicendier la forêt, pendant que d'autres achevaient de dresser à la hâte quelques tentes, et que les femmes préparaient leur triste repas. Dès qu'ils virent arriver une voiture , ils postèrent sur notre pas^ge une troupe d'enfans à moitié nus, à qui on avait appris à Ëiire le signe de la croix avec une inconcevable rapidité, afin d'implorer la charité d'une manière qui fût agréable à la dévotion russe. Ils étaient conduits par des vieilles femmes, dont les cheveux épars, les vêtemens flottans, les yeux creux et égarés, nous rappelèrent les sorcières d'Ecosse que Shakspeare et Walter Scott nous ont dépeintes. A leur suite venaient plusieurs jeunes ^es, drapées plutôt que vêtues de quelques hail* Ions misérables : l'une d'elles portait une mauvaise guitarre , dont elle tirait des sons discordans ; les autres joignaient leurs cris et leurs chants sauvages à cette détestable musique et dansaient autour de notre voiture , en s'étudiant à imprimer une expression voluptueuse k leurs pas et à leurs gestes. On appiéoie doublement la nouveauté d'un pa^

reil épisode sur la route de Moscou, qui d'ailleurs ofire si peu de mouvement et de yariété. Il nous est arrivé plus d'une fois d'y Êôre en plein jour trois ou quatre lieues sans renccmtrer un seul être vivant. Néanmoins, quelquefois aussi des passans de toute espèce , hommes ou animaux , tenaient en éveil notre intérêt et notre curiosité. Tantôt c'étaient des voituriers dont les diarrettes, attelées d'un seul cheval et placées en longues files, portaient des pro^ viâons et des fournitures aux troupes qui combattent les Musulmans; tantôt d'immenses caravanes de bœufs qu'on amenait des plaines d'Astrakhan et des steppes kirghises , pour l'approvisionne^ mmoit des provinœs du Nord ; puis de malheureux condamnés, déjà knoutés par le bourreau, qu'on traînait en £|ibérie sur de grossières carrioles* Souvent nous d^)assions de véritables migrations de ser&, qui venaient de la capitale pour retourner chez eux. Lorsque la nuit surprend ces braves gens, ils se couchent à terre, se blotissent dans une peau de mouton et dorment paisiblement en attendant le jour ; maintefois la nmt , en travers sant les viUagès , nous les trouvions étendus par centaines au milieu des rues, comme des troupeaux.

La rencontre d'une diligence est une chose extrêmement rare; il n'en existe, m'a- 1- on dit, cpi'une 5eule, <{ui fait une ou deux fois par semaine

le service eatre les deux capitales. Sur la plupart des autres routes de l'empire on n'en a pas établi jusqu'à préseiit, de même qu'en général les institutions créées en grand nombre, dans d'autres pays, pour l'agrément des classes moyennes, sont encore inconnues dans celui-ci.

Jusqu'à Waldaï, petite ville située à 5i4 werstes de Pétersbourg, nous avions trouvé une route excellente. Mais à partir de là nous retombâmes dans l'ancienne voie, que nous fumes obligés de suivre jusqu'à Kline^ sur un espace de* 90 lieues environ. La nouvelle route est une création du règne d'Alexandre; elle fut commencée il y a une quinzaine d'années^ et l'on espère que bientôt elle sera viable de l'une à l'autre capitale. Toutes les parties de cette construction qui sont déjà terminées nous ont paru d'une solidité remarquable : les ponts, les parapets et les autres ouvrages de maçonnerie, sont en granit et joignent aux avantages d'une grande durée ceux d'une parfeite élégance.

Le grand nombre d'ingénieurs et d'ouvriers spé-^ cialement chargés de l'entretien de cette route ^ permettra de la aisintenir en bon état De six em six werstes on a construit de petites casernes, habitées par douze ouvriers , que commande un sous-^ officier; à la tète de six casernes de ce genre est chaque fois un sous-ingénieur, qui reçoit à son tour les ordres d'ingénieurs d'un rang plus élevé. La con**

dîtion des ouvriers est à peu près la même que celle des soldats de Tarmée russe sous le rapport du recrutementf de la paie, etc. Ils font le service de nos cantonniers j et comme ils sont armés et tenus de veiller à la sûreté de la voie publique ^ ils remplacent en même temps nos gendarmes. Depuis que Ton a introduit cette nouvelle organisation ^ l'on voyage avec sécurité , tandis qu'autrefois le brigandage était exercé d'une manière assez inquiétante dans les forêts qu'il faut traverser pour se rendre de Pétersbourg à Moscou.

L'établissement des routes en R«â^ est un pro* blême difficile à résoudre. Dans la plupart des provinces les bons matériaux manquent presque entièremeiH, et le gouvernement, auquel sa triste situation financière ne permettra point de dépenser les isommes énormes qu'exige le seul transport des pierres, sera bien forcé ^ dans ces provinces, de s'en tenir aux chemins de bois. Pour la construction de la nouvelle route de Moscou, l'on a fait usage des fragmens de granit roulé que l'on trouve en dimensions colossales dans les gouvememens de Twer et de Novgorod, et que jadis peut-être, à la suite de quelque commotion du globe^Iamer détacba des montagnes de la Finlande , pour le» lancer au milieu de ces plaines marécageuses. Mais déjà cette ressource commence à s'épuiser^ on est obligé de chercher les pierres à la distance moyenne de douze

74 LETTRE Vf.

wersteB , et cet incoùvénient grave est de natarè à empirer toujours. >

L'ancien chemin , que nous eûmes le chagrin de suivre pendant près de quarante-huit heures, présente une succession continuelle de fondrières, de sables profonds et de planchers construits en troncs de sapins, qui se prolongent quelquefois sur un espace de vingt à vingt** cinq werstes. Ces planchers semblent imaginés pour le supplice des voyageurs^ Les troncs d'arbres qui les composent ne sont que grossièrement équarris : il en résulte une con-* tinuité de secousses , petites , mais bien marquées ^ qui se combinent ou, pour mieux dire, se contra-* rient avec celles plus fortes que l'élasticité des planchers produit à son tour. Mais ce n'est pas tout. Très - souvent ces routes de bois reposent sur un soi marécageux, imprégné d'une eau sale et fétide ; cette eau , pressée par un plancher qui cède sous le poids des voitures, se fait jour à traversées poutres, jaillit en l'air et vient inonder le voyageur de ses gerbes noirâtres. •

Le service des postes entre les deux eapitalesi n'est point confié, comme chez nous, à des entrepreneurs. A chaque station c'est le village entier qui est obHgé d'y pourvoir, et qui forme à cet effet une espèce de corporation, dotée de privilèges particuUers. Les habitans de ces villages, auparavant simples serfs de la couronne, ont été affranchis

I/ETTRE VI.; 75

d'impôts et du service militaire, à charge de s'acquitter de celui de la poste. Ils sont tenus de fournir des chevaux à toute personne munie d'un podrojna du gouvernement, moyennant une rétribution qui se monte à la somme modique de huit copecks (huit centimes) par werste et par cheval ^. Tous les paysans prennent part à la distri-* bution de cette taxe des voyageurs , proportionnellement au nombre de chevaux qu'ils fournissent à la communauté; car chacun est obligé d'entretenir un cheval au moins. Il est insorit sur une liste de service, dont l'ordre ne peut être interverti, et celui qui vient à manquer de chevaux, lorsqu'il est désigné pour en fournir, doit s'en procurer à tout prix et sur-le-champ. Le malheureux est alors rançonné par ses confrères, qui ne manquent jamais de. profiter de sa position embarrassante, sauf à souffrir eux-mêmes quelque jour de œtCe inhumanité qu'ils ont admise en principe.

Nous traversâmes de nuit la ville de Torjdck, et le 19 au point du jour nous étions dans le bourg de Mednoïé , où nous vîmes les traces encore fumantes d'un incendie qui avait consumé soixantedouze habitations de moujiks. Ce spectacle était plutôt fait pour attrister que pour inspirer de la surprise; car il est impossible d'imaginer, pour la

*W II II II « I . I -ili II II ■■ III ■■ • <! I I t I I I .1— .— M»'

1 Douze sous par poste française.

constiuction d'un village , une méthode plus dangereuse, plus absurde même, que celle qui paraît généralement adoptée par les paysans de la Russie. Vu village russe (et lorsqu'on en a vu un seul, on les connaît tous) se compose d'une double rangée de cabanes, construites et couvertes en bois résineux, et qui sont si rapprochées les unes des autres que leurs toits se touchent. Tout indique que des constructions de ce genre devraient être isolées les unes des autres, dans un pays surtout dont le climat rigoureux nécessite, pendant huit mois de l'année, un charuffage continuel, et dont les rivières, les lacs et les étangs sont couverts' de glace durant un hiver prolongé. Malgré l'évidence du danger, les paysans s'obstinent à ramasser leurs habitations sur l'espace le plus restreint. Il est vrai que la police des incendies est admirable. Les secours sont portés avec une promptitude dont chez nous on n'a point d'idée. Chaque paysan, est obligé d'accourir au premier signal par lequel on annonce que le feu vient d'éclater, et d'apporter un instrument propre à contenir ses progrès; et pour qu'il n'y ait point de confusion, Ton a adopté l'usage de peindre sur la porte des maisons l'ustensile dont ses habitans doivent être munis en cas d'incendie.

J'ai trouvé beaucoup de ressemblance entre les maisons des paysans russes, et celles que l'on voit sur le grand Saint-Bernard et dans le pays des Gri-

sons. La construction est la même. Il n'y entre ni pierres, ni mortier, ni briques; les fondations, les cotés, les toits, les planchers et les plafonds sont en bois de sapin ou de pin. Les parois sont bâties en troncs d'arbres , auxquels on a laissé leur forme naturelle; ces rondins, posés les uns sur les autres dans la direction horizontale, s'emboîtent aux quatre angles avec une extrême précision. On remplit de mousse et d'étoupe le joint de ces difierens troncs, de manière à empêcher le passage de l'air; aucun autre revêtement, ni extérieur, ni intérieur, ne garantit du froid les habitans de ces frêles demeures. L'immense poêle russe est à la vérité le meuble le plus important de ces maisons de bois ; il occupe à lui seul le quart de la chambre principale , et durant l'hiver on y entasse avec profusion le bois , qui n'est .d'aucune valeur dans ce pays. Les fenêtres d ailleurs sont fort petites et calfeutrées, et les chambres sont si basses et si bien peuplées , qu'il devient facile de les chauffer. Nous avons pénétré dans quelques-uns de ces humbles appartemens. Leur disposition intépieure est presque toujours la même : c'est une grande chambre carrée , munie de trois petites fenêtres donnant sur la rue; dans l'un des angles s'élève le poêle, construit en briques et en ciment; une large banquette règne le long des parois de la pièce, dans laquelle on voit encore des escabelles et plusieurs tables massives; quelques paniers , sus-

7 8 LETTRE Vî.

pendus par dés cordes à des clous du plafond, sefven;t de berceaux à la jeune population; enfin, dans Tun des coins de la chambre on aperçoit une image sainte, peinte sur bois et couverte de ciselures en cuivre, en argent, ou même en or; une lampe est fixée devant elle et sert à l'éclairer dans les grandes oocasionsi Derrière la maison s'ouvre une cour , entourée d'un large hangar, sous lequel on place les charrettes et les instrumens aratoires : c'est là que les paysans passent la nuit , dans la belle saison. Car l'usage des lits est inconnu parmi les basses classes du peuple; dès que l'été s'établit, on couche en plein air sur des planches ou sur du foin , et pendant l'hiver on s'entasse pêle-mêle sur et sous les poêles. ^

Chez nous la vue d'un village égaie le pays; ici elle ne fait qu'attrister davantage une contrée déjà si triste par elle-même. Les rues , véritables prisons de bois, sont privées d'air, obscures et si complètement entourées d'habitations, qu'on ne peut y avoir aucune échappée de vue sur la campagne. Jamais un arbre ou une broussaille n'interrompent l'uniformité de ces longues rangées de cabanes. Les églises sont les seuls bâtimens un peu solides que l'on y remarque. On les construit d'ordinaire en briques et en

1 On attribue à eette habitude mal-saine la ûubilité précoce des. |euues filles russes.

jjàtre; elles sQBt peintes avec soin et jJacées a la sortie du village, afin de mieux les soustraire aux dangers du feu. Dans le gouvernement de Novgorod nous en avons cependant vu un grand nombre qui étaient bâties, à l'instar des simjdes maisons de moujiks, en rondins et en planches. L'une d'elles surtout nous a frappés par sa forme bizarre. Elle reposait sur un pivot, comme un moulin à vent On y montait par deux escaliers extérieurs , et son toit , construit en forme de coupole et garni de tourelles , portait les caractères de l'architecture asiatique , tandis que les cloisons mêmes de l'église rappelaient ces jolis chalets que l'on rencontre sur les pâturages des Alpes.

Il est inutile d'ajouter que c'est la surabondance des forêts dans le nord de la Russie qui y a fait adop^ 1er le mode de construction suivi dans les campagnes. Le bois y est à vil prix , quoique les forêts soient négligées, maltraitées même, avec un mépris de leurs richesses, que l'on retrouve à peine à un degré senoblable sur les hauteurs les plus inaccessibles de l'Helvétie. Une coupe équivaut à une entière destruction y et il n'est pris aucune mesure pour protéger le repeuplement des bois. Si le gouvernement et les particuliers ne cherchent point à porter remède à cette absence de soins, il en résultera par la suite de graves inconvéniens pour la Russie, dont la popu*

lation augmente avec une rapidité prodigieuse^ et dont la partie méridionale est d'ailleurs presque en* tièrement dépourvue de forêts. Jusqu'à présent les paysans cherchent au hasard leur bois de chauffage dans les domaines de leurs seigneurs ou de la couronne ; ils coupent à peu près sans contrôle et sans surveillance, et n'ont pas même à cet effet besoin d'une permission spéciale. Le bois de construction leur est également déUvré gratuitement ; mais, pour l'obtenir, ils doivent en adresser la demande aux intendans de leurs maîtres.

La plupart des villages que nous avons traversés sont habités par des paysans de la couronne^. Je croyais autrefois que l'empereur Alexandre avait affranchi tous les serfs de ses terres; et si mes souvenirs sont exacts, cette opinion est assez répandue en Europe.» J'ai su depuis qu'il n'en était pas ainsi. L'empereur Alexandre n'a accordé la liberté qu'à ses paysans d'Esthonie, de Livonie et de Courlande, et les seigneurs de ces trois provinces ont imité son exemple. Dans les autres parties de l'empire, sauf

1 La proportion des naissances aax morts est en Russie eomme 16: 10. (De Wejdemeyer» )

2 Près de la moitié des serfs de la Russie, appartiennent à la couronne , et la . capitation qu'ils paient forme une des branches principales du revenu public. En 1817, sur 36 millions de serfs qui existaient en Russie ; le souverain en possédait i5.

LETTRE VI. 8l

quelques exceptions, le sort des serft de la couronne n'a subi que peu de modifications. Leur condition est semblable à celle des paysans de la noblesse, avec cette différence que le montant de leur capitation et de leurs redevances est réglé d'une manière plus fixe et moins arbitraire. On les dit lieureux; peut-être sont-ils trop grossiers pour sentir ce que leur position a de pénible et d'bumiliant

Quant aux serfs de la noblesse , il est difficile de prononcer un jugement général sur leur sort, qui est modifié à Tinfini d après Thumeur, le caractère , la fortune de chaque seigneur, d'après les mesures plus ou moins paternelles qu'il adopte dans l'admî^ nistration de ses terres, enfin, d'après le choix qu'il iàit de ses agens subalternes. Dans tous les cas le mal existe en principe. La volonté , la tyrannie des seigneurs est contenue par des mesures insuffisantes, lorsqu'elle ne l'est point par leurs propres sentimens de justice et d'humanité , ou quelquefois aussi par des calculs d'intérêt. Ils déterminent arbitrairement la part quils s'adjugent dans le produit du travail des serfs, et sont en droit de ne laisser à ceux-ci que la portion qui leur est strictement nécessaire pour ne point mourir de faim; voilà du moins ce que des Russes mêmes nous ont dit Avec une pareille latitude de prérogatives les seigneurs peuvent, réduire leurs paysans à la condition la plus misérable ; mais en même temps il doit exister

8j lettre vr.

à cet égard de grandes différences d'une province à une autre, d'une terre à la seigneurie voisine. On s'accorde à dire que les serfs des petits propriétaires , de ceux principalement dont la fortune est en mauvais état , sont pressurés de mille manières par leurs impitoyables maîtres. Les serfs au contraire des grands seigneurs de l'empire, de ces petits souverains-esclaves , qui possèdent parfois jusqu'à loo ou i5o,ooo paysans mâles, seraient les plus heureux de la Russie , s'ils n'étaient souvent à la merci des intendans et des hommes d'affaires.

La nature de la redevance prélevée sur les paysans

n'est pas toujours la même. Un grand nombre d'entre

euxl paient simplement une càpitation, qui peut être considérée comme le fermage des terres dont la jouissance leur est abandonnée. D'autres sont obligés de travailler à la corvée pendant deux» trois, quatre jours de la semaine, soit pqur cultiver les champs que les seigneurs se réservent , soit pour prendre part aux divers "travaux qu'il plaît à leur maître de faire exécuter;^ souvent aussi les mêmes paysans paient la càpitation et travaillent de plus à la corvée. Il en est enfin qu'on emploie comme manœuvres dans des fabriques et des mines ^ ou qui sont choisis pour servir en qualité de domestiques.

La càpitation est payée par les serfs mâles seulement. Le montaiit de cet impôt est fixé par les

LïiTÎRE YI. 85

seigneurs, et par conséquent ilest très -variable. Terme moyen, on l'estime à vingt -cinq roubles (vingt-six francs), et chez diSerens propriétaires, comme par exemple chez le comte Chérémédeff, il ne va pas au-delà de dix roubles. Cette chargé est Êdble. Mais afin de festimer à sa juste valeur, il faut se rappeler que le souverain prélève sur chaque paysan seigneurial une capitation supplémentaire de trois à cinq roubles > ; que d'ailleurs le prix des ûiatières premières est excessivement bas en Russie, et qu'une somme de vingt- cinq roubles équi^ vaut, pour un moujik, à une somme peut-être triple et quadruple en France et en Allemagne. Il suflSt, pour le prouver, de citer le prix du pain de Seigle , qui est de deux à trois centimes la livre.

Cependant , si même la redevance des serfs est légère , leur sort n'en est pas moins triste et digne de compassion. Un contrat de vente, une mort, un mariage, un caprice les fait passer dans d'autres mains , et peut devenir pour eux le signal de mille maux et de mille souffrances. Ils sont des choses^ des meubles^ dont le seigneur dispose à son gré et qu'il met à l'enchère quand bon lui semble, avec le sol qui les nourrit. Mais il y a plus encore, il les vend séparément; il les débite en détail. Un ou-

1 Cet impôt est pajé en bloc par les seigneurs^ qui \% réj^rtissenl ensuite entre les serfs.

84 LETTRE Tr«

kase a interdit, il est vrai, les Tentes inAvidoelles ^e serfi j qui se font sans faliénation des terres. Mai» les disposons de cette loi sont violées tous le» îours; des ventes de ce goire se condnent oavertentent et s'appli<|uent surtout à des honunes auxquels on a &it apprendre un métier. Qudquefbi» aussi on les met en jeu, et Texisience de ces malheureux dépend d'une partie d Impériale ou d'écarté.

Peut-être les émigrations forcées des ser&, de Tune à l'autre terre d'un même sôgneur, sont-dles plus cruelles encore que ces ventes partielles, et cependant il n'existe point de lois pour les prohiber. Un propriétaire peut £dre tramer au miUeu des fo« rets désertes du gouvernement de Ferme, une ùtmille qui vivait dans les ridies campagnes de FOu- Lraine. Cest par des mesures de ce genre , m'a-ton dit, que M D est parvenu à peupler dans

les Ourals une ville de 30 à SOyOOO âmes.

Les levées de troiqies deviennent également pour les ser& une source abondante de souffrances et d'oppresâon ; le gouvernement se borne à déterminer le nombre de soldats à fournir parchaque possesseur de terres, et la déâguation des hommes est entière* ment abandonnée auxsôgneurset à leurs subordonnés. On lem* laisse à cet éffrd une latitude immense i ils peuvent les choiùr depuis l'âge de dix-huit ans ^jusqu à celui de trente ou trente-deux, et licn ne les empêche de céder dans les choix quik font, à des

LETTRE Vï. 85

ressenlimens , à des antipathies et au désir de venger quelque offense légère , en condamnant irrévocablement leur victime à un esclavage militaire d^ vingt -cinq années.

La police des campagnes est une autre arme de vengeance et de tyrannie, toujours. levée sur les payons. Un seigneur fait donner à volonté la bastonnade; à tolit seif de ses domaines , aitisi qu'à chaque domestique qui se trouve à son service en qualité de serf. Ce droit, dont souvent l'exercice est abandonné au bon plaisir des hommes d'affaires, peut donner lieu aux abus les plus révoltans , et l'empereur Alexandre n'y a remédié que faiblement, en faisant placer dans chaque village un employé du gouvernement, qui seul a le droit d'appliquer la bastonnade ordonnée par le seigneur.

1 D'après ces détails on conçoit que l'existence des paysans peut devenir excessivement pénible, et que les propriétaires ont les moyens , je dirai même le droit, de les traiter avec barbarie. Depuis quelques années cependant la conduite des seigneurs est soumise à une certaine surveillance; on a même accordé aux serfs contre leurs maîtres un droit de recours devant les tribunaux pour quelques cas extraordinaires, et il n'est pas rare de voir les terres d'un gentilhomme mises sous tutelle pour cause d'abus de pouvoir. On nous a montré, sur notre route, la maison de campagne d'un général

qui a ' été condamné à l'exil en Sibérie pour avoW fait périr sous les verges deux de ses paysans. Os velléités de sévérité de la part du gouvernement sont un acheminement vers un . meilleur ordre de choses; mais voilà tout.

Du reste, si les lois autorisent le despotisme territorial^ on n'en trouve du moins pas toujours l'application. Il serait facile de citer un grand nombre de domaines dont les habitans sont heureux ; et parmi les seigneurs russes il en est beau'coup d'humains et de justes, qui prennent à cœur de rendre l'existence de leurs paysans douce et tranquille. On est étonné dé rencontrer souvent au milieu du peuple esclave des campagnes quel* ques institutions démocratiques, fondées et protégées par les maîtres. C'est ainsi que dans un grand nombre de villages les serfs élisent entre eux un conseil des anciens , et un chef de la commune y qui réunit les attributions de juge, d'administrar teur et d^officier de police, et qui parfois est même chargé de surveiller le paiement des redevances. Il arrive assez fréquemment que les seigneurs de ces républiques d'esclaves consentent à ratifier les décisions de leurs magistrats électifs, fussent -dOles même de nature à limiter leur pouvoir ou à diminuer le montant de leurs revenus.

On m'a parlé d'un usage qui s'est maintenu dans beaucoup de domaines et qui présente un singu*

|iér mélange de bonhomie , de barbarie et de simplicité ; c'est la manière dont se font les mariages des paysans. A certains jours de l'année l'on réunit dans une salle de Thabitation seigneuriale toute la jeunesse nubile du vilbge. Les jeunes filles sont rangées d'un côté^ de l'autre on place un nombre égal de garçons ; puis on leur Êiit tirer au sort des numéros : loterie d'un nouveau genre , qui distribue au hasard des maris et des femmes. Leç numéros correspondans équivalent à la demande en marbge, aux fiançailles » à tout ce. qui précède la cérémonie nuptiale chez un peuple civilisé^ et l'on conduijt immédiatement à l'autel les jeunes gens qui les ont tirés. Cet absurde usage est moins fréquent aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois; mai$ celui des achats de femmes est encore très en vogu^ et se renouvelle chaque fois qu'un serf veut épou* ser une paysanne d'une terre étrangère : il est obligé, dans ce cas ) de payer un prix de vente au propriétaire de cette seigneurie, qui est en même temps possesseur de Vamé de sa femme.

A coté de la classe des serfs cultivateurs , à la-r quelle s'appliquent principalement les détails que je viens de vous donner, il en existe deux autres, qui se recrutent dans celle des paysans. Ce sont les ika^ roi^és ou serfs domestiques , et ceux à qui les seigneurs accordent despasse-poriSj au moyen desquels ils circulent librement dans Fintérieur de l'empire»

88 LËTT-RE TL

Les serfs à passe -port sont des journaliers, des artisans ou des marchands, qui cherchent des moyens de subsistance hors des terres de leur maître. Je vous ai dit qu'ils forment en quelque sorte exclusivement la basse classe dans les deux capitales et dans la plupart des villes de la Russie. Le passeport, dont ils doivent être munis, n'est délivré que pour une année. Ce terme écoulé, ils s'en procurent un autre et paient à leur' seigneur une capitation dont le montant varie, suivant que leur industrie est plus ou moins productive On a vu de ces esclaves devenir millionnaires et finir par acheter leur affranchissement et celui de leurs engins, pour des sommes immenses, trop heureux d'avoir su vaincre Tobstination de leurs maîtres , qui souvent refusent d'entrer dans des marchés semblables par suite d'un sentiment d'orgueil ou d'un odieux calcul d'avarice. L'existence de cette classe non sédentaire de serfs est un obstacle qui rendra pendant long-temps encore l'affranchissement complet du bas-peuple à peu près impossible. Il est tel seigneur dont plus de la moitié des revenus consiste en capitations payées par les serfs à passe-port , et qui serait ruiné , si ces gens , devenus libres , avaient le droit de s'établir hors de ses terres sans lui payer une redevance. Il n'en est pas de même des serfs cultivateurs; ceux-ci deviendraient fermiers et paieraient un prix de bail qui pourrait

LETTRE Vi; 89

équivaloir à la capitàtion et aux corvées dont ils sont actuellement tenus. Mais il serait impossible d'accorder la liberté aux uns, sans affranchir également les autres.

Je ne dois pas quitter ce sujet sans vous entre* tenir d'un autre obstacle que Taffranchissement rencontrerait dans une grande partie de la Russie. C'est la résistance que lui opposeraient les serfs eux-mêmes; ceux du moins des seigneuries qui jouissent des bienfaits d'une administration paternelle. Quelque étrange que paraisse une semblable supposition , elle est fondée. Car, il faut le dire, si le sort des moujiks est misérable, si la seule idée d'une position pareille attriste et révqjtê les habitans de l'Europe civilisée, il est également incontestable que le servage leur présente certains avantages , que n'auraient point les paysans libres. Les seigneurs sont obligés de veiller à leur entretien, de fournir tout ce qui est indispensable à leur existence et a celle de leur famille. Dans les années de disette ils remplacent les récoltes manquées par des secours extraordinaires. Enfin, les vieillards , les infirmes, les veuves et les orphelins sont entretenus par eux ou^ d'après leurs ordres, par la communauté des habitans de chaque village. Ces differens devoirs des propriétaires, négligés ou mal remplis par les uns, sont religieusement observés par d'autres. Mais si l'affranchissement rompait les liens qui existent

gù LETTRE Yh

aujourd'hui entre les serfs et leurs maîtres, ées der"* niers ne seraient plus tenus à Tégard des simples métayers de leurs domaines aux obligations qui leur sont imposées vis-à-vis de malheureux attachés à la glèbe, et la misère serait alors peut-être effrayante parmi les habitans de la campagne, qu un long esclavage a rendus paresseux et insoucians. La possi^ bilité d une résistance de la part des serfs n'a donc rien de surprenant; le fait d'ailleurs s'est déjà présenté ; et un oukase de l'empereur Alexandre a ordonné que l'affranchissement d'un village ne pourra jamais avoir lieu sans le consentement de ses habitans. Dernièrement le comte P. . . . me disait qu'il avait affrancjii l'un de ses serfs en punition d'un délit assez grave, et que ce malheureux s'était prosterné plusieurs fois devant lui, pour le supplier, avec l'accent du désespoir , de le rendre à Pesclaçage,

Voici un exemple du mauvais parti que les pay* sans de la Russie tirent souvent de la liberté : sous le règne de Boris Godoun^f, plusieurs serfk avaient fait preuve d'un noble dévouement à la famille Romanof , qui était alors en butte aux persécutions du tyran moscovite. Lorsque Mikaïl Féodorowitch., 1 aïeul de Pierre le Grand, et le premier souverain de la maison des Romanof , eut obtenu la couronne par les suffrages de la nation , il se souvint de la fidé^ lité de ces courageux serviteurs : il leur fît don de la liberté et leur concéda ^ pour eux et leurs descend

LETTRE Yh 9^

d(ins, te droit ^e ne payer aucun impôt, de n'être tenus à aucune prestation, ni publique ni municipale, et d'être exempts du service militaire. Apre» avoir joui pendant plus de deux siècles de c^ privilèges exorbitans, les familles de ces paysans^ loin d'avoir su en profiter pour se créer une exis^ tence agréable, croupissent aujourd'hui dans la misère.

Les dçareatés sont des domestiques héréditaires 4 $ur Icsqpiels les seigneurs conservent les mêmes pré* rogatives que sur les autres serfs ; mais qui, grâces à l'avantage qu'ils ont d'approcher la personne du maître, se persuadent qu'ils appartiennent à une classe beaucoup plus relevée que celle des simples paysans. On les trouve dans toutes les maisons russes , tant à la viUe qu à la campagne, en troupes si nombreuses qu'on peut les comparer aux esclaves qui encombrent chez les Orientaux les habitations des grands. Us se marient entre eux^ et les enfans der viennent à leur tour dvarovés du seigneur de leur père , à moins que le maître ne prenne le parti j^us sage et même plus économique de leur faire apprendre quelque méder.

Les dvarovés ne reçoivent des gages que s'il plaît à leurs maîtres d'en accorder. Ordinairement on se borne à leur payer une somme de deux ou trois centimes par jour, et à leur délivrer, pour leur nourriture, une certaine quantité de farine ou

de pain. J'ai dit plus haut que les seigneurs leur &i-* saient appliquer la bastonnade chaque fois qu'une pareille opération leur paraissait convenable ou di* veriissanie. Mais à part ce droit barbaire, il est encore mille circonstances où les malheureux dvarovés sont traités avec une dureté qui indigne un étranger. Il nous est arrivé par exemple de rencontrer les équipages de plusieurs gentilshommes qui se rendaient dePétersbourg à Moscou, en voyageant nuit et jour, et dont les domestiques étaient placés derrière la voiture, tantôt debout, tantôt assis sur une mauvaise planche , garnie d'un peu de paille ou d'une peau de mouton.

Avec cet entourage asiatique , on est servi mal et salement , et quelle que soit la parcimonie que l'on met à son entretien , il est une charge pesante pour les nobles. Fort peu d'entre eux ont le bon esprit de s'en affranchir, en accordant la liberté à leurs domestiques. Cette mesure ne trouve place en général que dans le testament des gentilshommes qui meurent sans laisser d'héritiers directs, et l'on assure qu'elle est accueillie le plus . souvent comme un fléau du ciel par les esclaves nonchalans, qui se jugent incapables d'en pr.ofiter. Quelqu'un m'a cité plusieurs nobles, dont lu fortune est dans le dernier délabrement et qui conservent encore quarante ou cinquante dvarovés. Parmi les gentilshommes d'ailleurs qui , loin du séjour des grandes villes , nourrissent en-

core de vîeuî ' préjugés moscovites, on rencontre quelquefois, comme au temps de Pierre le Grand, un attachemeni opiniâtre à d*anciens usages, une aversion déransonnable pour toute innovation ; c'est un motif de plus pour tenir à cette espèce de cour sauvage , dont l'origine remonte à l'époque des Boyards.

Quelques heures après avoir quitté Mednoïé, nous étions à Twer, ville de 10,000 âmes, qui est cheflieu d'un gouvernement de plus de 900,000 habitans. Les approches en sont tristes; le pays est plat, sablonneux et couvert de longues forêts de sapins; mais la ville elle-même, qui embellit Fhorizon de la forme orientale de ses monumens, est d'un aspect grandiose. Vue de près, cependant, cette magnificence est un peu délabrée; les églises seules sont en bon état; les rues sont larges, régulières, mais désertes. La ville -est bâtie sur les rives du Volga, qui reçoit ici la Tverza et la Tmaka, et cette position; très-favorable au commerce , devient une source de prospérité pour une partie de ses habitans. Nous avons passé ce fameux Volga , qui n'est encore à Twer qu'une rivière peu considérable; ce Volga,

qui traverse du nord au midi l'empiré russe pres^ qu'en entier, qui joint la mer Caspienne à la Baltique et à la mer Blanche, au moyen de ses affluens et de plusieurs canaux, et dont le cours, d'environ mille lieues , surpasse en longueur celui de tous les autres fleuves de l'Europe. *

Twer n'est pas une ville d'une haute antiquité. Son origine remonte au douzième siècle. Elle eut , comme la plupart des villes de la Russie centrale, ses princes particuliers, qui faisaient partie de la nombreuse descendance de Rurik, et qui, depuis l'invasion des Tatars, allaient mendier leur investiture auprès des khans de la grande horde et por* taient devant ces maîtres redoutés les plaintes, les calomnies et les bassesses dont ils se faisaient une arme contre leurs parens et leurs frères. En 1490, Tvv^er fut réuni à la grande-principauté de Moscou, dont elle fit toujours partie depuis cette époque.

Hier matiii de bonne heure nous touchions aux portes de Moscou. Un brouillard épais couvrait la terre. J'apercevais diflScilement les églises et d'autres édifices publics, qu'on distinguait parfois, lorsque

1 La superficie da territoire dont les eaux sont tributaires du Volga, est trois fois supérieure à celle de la France entière. On la porte à 3o,ooo milles carres d'Allemagne^ tan« dis que le versant du Danube n'a que 14^000 pri. c.^ et celui dtt- Rhin que 36oo.

LETTRE TI. gS

te vent chassait les vapeurs dont nous étions enveloppés; et quand nous arrivâmes à l'hôtel où nous comptions nous arrêter, une pluie froide tombait par torrens.

En entrant à Moseou , nous avions traversé l'un de ses faubourgs les plus tristes, passant en revue plusieurs rangées de baraques , qui nous rappelaient les chétives bourgades de la route de Pétersbourg. Les quartiers, que nous avions dépassés ensuite, n'avaient que faiblement ranimé notre enchantement déjà prêt & s'éteindre. Nous avions trouvé la répétition exacte des rues de Pétersbourg, avec un caractère moins imposant et moins régulier; et dans ces rues, ' moins larges et moins magnifiques , c'étaient les mêmes boutiques, les mêmes enseignes, la même physionomie des passans de toute classe; c'étaient ces mêmes équipages riches, sales et rapides; ces mêmes marchands de liqueurs, de groseilles et de melons qui nous croisaient en tous sens et nous assourdissaient de leurs cris sauvages; en un mot, il nous semblait avoir fait un voyage de quinze cents vrerstes pour voir un autre quartier de Pétersbourg.

Vers le soir cependant la pluie avait cessé; le soleil perçait les nuages et lançait sur la ville des rayons édatans ; nous profitâmes de ce retour du «beau temps pour monter au Kremlin. Combien nos re-*^ grets prématurés se changèrent promptement en

extase et en admiration ! Nous étions parvenus sur la terrasse du sud et nous embrassions d'un seul coup d'oeil les murs crénelés, les tours, les palais du Kremlin , et tout Tensemble de Moscou, qui s'étendait à nos pieds, divisé en masses immenses par le cours de la Moskva et par les contours des collines qui supportent la viUe. Restés jusque-là da9s l'intérieur des rues, nous étions étrangers, peu d'instans auparavant, à tout ce qui donne à Moscou son aspect pit^ toresque ; nous n'avions pas aperçu ces quatre cents églises et monastères échappés à la fureur des flammes, ces forêts de coupoles, de flèches, de minarets, surmontés de croissans, d'aiguilles et de croix dorées, tout ce vaste entassement de monumens, * dont la vue transporte l'imagination au milieu des conirées où régnèrent les califs, à Bagdad, au Caire, ou sur les collines de Constantinople. Dominant à la fois les murs et les toits plats des maisons de la ville, nous les avions perdues de vue; bàtimens éphémères, ils tombent et se relèvent avec un nouvel aspect , chaque fois que leurs habitans font un pas de plus vers la civilisation. Aussi paraissentils maintenant des enfans de la vieille Europe y et rien ne prouverait ici que les Moscovites doivent aux Orientaux les premiers germes de culture , si les masses antiques de leurs monumens pieux ne dessinaient, avec leurs contours élégans, des foimes que nous avons coutume de chercher dans l'an-

oeniie 6ysâlice.>/04 bien! au miUeu 'd^ ruines asiatiques. .1 '•..•.•■- ••■

On ne saurait décrire. les' groupes/ déUcieux. que ig[>nnem ces édifices, lorsque, ^'élançant les uns derrière Jes aûireé, ils inanant. ensemble laurs coupo* les, leurs toits dorés et ces flèches transparentes:, où l'on voit le goût mortesque sxinir aux formes les plus séduisante» de l'aHrohitécture, godiique. L'éclat du soieil cpuchanti Yiersaû des. teintes laaéridionales sur ce tableau ravîisa»t .Les jMeinés, les &tiguj» du voyage étaient . oubliées : .elles .étaient payées par ce coup d'oeil unique ^ qin semblait le produit de quelque féerie brillante. Jaaiai3.)e n'avais mieux senti la distance qui me séparait de la France, j'allais dire de l'Europe.

Absorbés dans la contemplation de la scène admirable qui se déployait devant nous, nous restâmes long -temps sur la terrasse du Kremlin. Déjà le soleil se couchait et ses rayons pâlissaient sur la coupole d'Ivan-Véliki , quand nous quittâmes l'enceinte sacrée pour descendre vers la Moskva. Nous traversâmes la rivière et longeâmes les quais situés en Êice du Kremlin, les yeux toujours fixés sur Timposaute majesté de ses murs et les riches monumens qu'ils renferment. Bientôt la nuit nous força de regagner notre demeure. Nous rentrâmes saisis d'un véritable enthousiasme pour Moscou la superbe, pour Moscou, la ville aux toits dorés.

Ce madn nous ayons fiât les préparadft de notm départ pour lïijncî- Novgorod. M. le Consul de France, qui nousafiût IWcucallepIusainiable, nous a munis de lettres^ de recommandadon ; la policé nous tt fourni passe-port et permis de ckeraux y et nous avons complété ces mesures préliminaires , en achetant des provisions pour la route. Cette pré^ Caution est indispensable j et même , si nous voulions nous mettre à la liauteur des usages mosco^ vites, nous prendrions k paiti de tmîner avec nous des matelas et des literies, et de fidre voyager à notre suite un habile cuisinier , avec tout soin arsenaL Nous partons dans la soirée.

LfiTTRS Tll/ 99

LBTTRE TH.

Nijaeif-tfoTf orod ', le a6 AoAt.

Nous voici enfin débarqués à Nijneï- Novgorod; et ce n'est pas sans avoir éprouvé de la fatigue et de FennuL Le trajet de Moscou jusqu'ici, par Vladimir et Mourome, n'est que de cent vingt lieues environ; il nous a êJIu, pour le franchir, trois jours et quatre nuits. Impatientés des lenteurs de notre marche, nous avoQs fini par tomber dans un découragement qui nous rendait injustes peut-' être envers le pays que nous traversions; dans notre humeur nous le comparions souvent aux gouvernemens de Tv^er et de Novgorod , quoiqu'il soit efiectivement moins dépourvu d'agrémens. Ce ne sont

t Ni jnèï «Novgorod jBÎgpiifie en russe : Ville mwi inférieure* Il j a en Russie plusieurs villes di| nom de Novgorod. Dans la lettre précédente il a été question de celle qui se trouve sur la route de Pétersboùig à Moscou.

On donne souvent à Nijneï-Novgorod le nom dt Nifégorvi; ou sinq^tmeat celui de N^ê*

plus ces étemels bois de sapins et de pins, qui svâ^ vent longuement la route et ne font place qu'à de» champs maigres et peu fertiles. Les forêts sont moins fréquentes, mais* mieux fournies et mieux traitées. Le peuplier , le .chêne y le sorbier , le tremble , coupent, par des mélanges agréables, la monotonie des sapins et des bouleaux. La culture est plus étendue : elle a de la vaiîété; on voit s'étendre au loin de vastes carrés de seigle, dWoine , de chanvre et de lin. La terre, enfin, lorsqu'elle n'est pas trop sablons neuse , paraît susceptible de produire les moissons les plus riches. Les mouvemens de terrain sont beaucoup plus marqués et présentent quelquefois des points de vue pittoresques; en approchant de Nijneï surtout, les plateaux et lès vallées qui les séparent y prennent un caractère décidé, et Ton voit avec plaisir les rives^ de l'Oka et du Volga bordées de collines, hautes de plusieurs centaines de pieds. Néanmoins ce pays de coteaux, couvert de champs fertiles et de vastes forêts, mais entrecoupé de longues plaines, de marécages et de landes stériles., parait un désert à qui vient de l'Europe méridio-^ nale» .

Les routes sont ici plus mauvaises encore que deWalda'i à Kline, et elles le sont précisément parce qu'on s'est donné la peine de les tracer. Il y a vingt ans on allait de Moscou à Nijnëi en traversant constamment des landes, des pâturages oudes percées prar

XETTRE TIt* ICI

tiquées dans les forêts ; Tespace qu'on abandonnait aux voyageurs avait près d'un quart de lieue de lar- *geur, et sur un tel emplacement on trouvait toujours quelque endroit uni, sur lequel on pouvait rouler à plaisir. Mais l'empereur Alexandre, revenant de France et d'AUemagne, où des communications faciles avaient frappé son attention, était jaloux d'enrichir ses États de routes régulières : il en fit tracer un grand nombre, entre autres celle de Nijneï-Novgorod, à laquelle on assigna la largeur de nos routes de première classe. A dé&ut de pierres, on posa et» laissa croître du gazon sur 1q chemin; ce gazon, n'ayant qu'une assise mourante et sablonneuse , ne peut résister à la pression des voitures, surtout dans cette largeur' réduite, et déjà la nouvelle route est dans le dernier état de dégradation., Ajoutez à cela les habitudes 4es postiHons russes, qui semblent temr de la hardiesse et de. la stupidité. Pour un moujik, éviter une fondrière, c'est alongèr inutilement sa route; passer avec précaution .sur un pont qui" tombe en ruine et que le moindre choc peut ébranler entièrement, c'est prolonger le danger; ralentir sa marche et se servir du sabot de la voiture, quand il s'agit de descendre.une colline à pic, c'est négliger une occasion de* fiire courir ses chevaux : dans toutes ces rencontres le Russe se sert avec une ardeur nouvelle de son knout et de sa langue^

109 IKTTftE T1I«

les chemuT, lancés ventre à terre, franchissent le danger, au lieu de l'éniter, et le voyageur, meurtri, couvert de contusions, essaie vainement, par ses menaces et ses cris , de changer l'allure du conducteur.

Nous avons quitté Moscou, le a i dans la soirée. À quelque distance des harnères de la ville on nous a £iit remarquer une enceinte circulaire, dans laquelle le peuple moscovite se presse t<)us les di-*manches pour assister à des combats d'ours. Nous avions à nôtre gauche un pare impérial > où sont renfermées des troupes nombreuses d'ours, de cerft et de chèvres sauvages. Sur notre droite la terre du comte Rasoumofski se développait avec ses collines, ses rivières, ses châteaux et ses forêts imn]ia[ises« A cette prc^riéte, qui éœ^e presque en étendue telle principauté de la confédération germanique, succéda celle du prince Gallitrin, dont la résidence d'été s'offrit bientôt à nos regards : c'est un élégant château, qui tient par deux colonnades ârculaires à des bàtimens de dépendance. Il s'élève dans une position pittoresque ,

I^ETTRE TÏI. lo5

au sommet d'une coUiàe, dom la base est baignée par un. lac de peu d'étendue; des kiosques, des serres, et dé joKes fij>ri<]ues, embeUissent les bosquets du parc

Dès les premijères stations , nous eûmes à lutter contre la mauvaise foi des maîtrçs de poste, dont les vexations dev^ieut nous poursuivre et nous im* patienter pendant tout le cours de notre voyage. Ce ne sont plus ici , comme sur la route de Pétergbçurgi les villages entiers quitiennent la poste ; on a chargé de ce service des employés du gouvernement, qui sont obligés de fomnir aux voyagairs les chevaux que l'admimstration leur confie» Us touchent un modique traitement, ei se dédommagent de son insuffisance, en trompant les voyageurs, La réponse qa'ik donnent le plus souvent, quand on leur de* mande des. chevaux , est que leur éçUrie se trouve vide, mais qu'ils s'empresserpnt de vous fournir des chevaixx de paysans pour uii prix, habituellement exorbitant litHJlessus , dispute entre le voyageur et le nmtre de poste; di^ute qui, après une heure de débats, se termine par quelqu'arrangement k l'amiable, mais dont Tun dès épisodes les plu$ ordinaires est une volée de coups de bâton, appliqués au maître de poste par le voyageur, pourvu que ce dernier porte un Uniforme.

Le 1)3 nous dépassâmes dans la matinée PokroviTy ville de huttes. et de cabanes, et noua arrivâiiMS de

104 LEYlUE Vît

nuit à Tladhnîr. Dans la soirée, un ' spectacle as8€!2 éurieùxtïous avait fourni une pt^nve notivelle de la simplicité grossière de mœurs qui règne parmi les moujiks. En gravissant un de ces plateaux de sable , au haut desquels six chevaux pouvaient à peine nous traîner, nous aperçûmes près de la route une dizaine de femmes occupées à couper l'avoine; elles n'avaient d'autres vêtement qu'une simple chemisé , liée par une ceinture rouge au milieu du corps , et qui se terminait à la hauteur des genoux par un liséré tie la même couleur. Ces femmes , dont quelques-unes ne manquaient ni de grâce , ni de beauté, étaient coiffées d'un petit diadème de car^ ton, recouvert d*une étoffe écarlate; elles ne por^ taient point de ^ndales ni de bas , et vous devinez combien la décence se trouvait compromise, lorsqu'elles se baissaient, pour manier la faucille ou rassembler lies gerbes.

' A Moscou déjà le hasard nous avait fait assister à un spectacle dii même genre. Eh nous promenant sur les quais de laMoskva, dans le quartier le plus animé de la ville , nous vîmes sur le bord de l'eau quelques blanchisseuses , occupées à laver du linge ; l'une d'elles était complètement nue , et avait profité de la circonstance pour laver ses vétemens. Elle passait sa chemise à noire arrivée; Taîsapce et la lenteur qu'elté mettait à cette opération prouvaient ttsci^ffo^ttu^ femtn^ n'avait nullement blessé la pu-

LETTRE TIT. loS

dear nationale, en restant pendant plas d'une heure exposée aux regards des passans dans le simple état de nature.

Les moujiks qui peuplent les gouvememens de Vladimir et de Nijneï, m'ont cependant paru d'une nature un peu moins sauvage que ceux de Twer et de Novgorod. Ils n'ont rien à rq)rocher à ces derniers, quant à la saleté du corps et des vètemens; mais je leur savais gré d'avoir un air un peu moins servile. Souvent les réponses qu'ils fai*saient à nos <{uestions étaient prononcées d'un ton plein de gaieté, quelquefois même de moquerie, et ce n'était pas chose rare d'entendre la foule des curieux manifester sans aucune gêne la plus franche hilarité, en écoutant quelques mots ru^es que nous nous efforcions de prononcer. En général, la gaieté inaltérable des gens du peuple russe me- remplit tous les jours d'étonnemoit Elle me semble un phénomène remarquable dans ce pays glacial. Je n'ai vu dans les villages pour ainsi dire que des figures riantes, des gens en train de plaisanter, et certes il £iut à ces malheureux un fonds inépuisable de bonne humeur pour supporter leur esclavage aussi gaiement.

Contenus depuis une longue suite de siècles par une autorité despotique; esclaves à la fois, et peu* dant plus de deux cents ans , des Tatars et des prinoes de leur propre race^ courbés ensuite, lors*

106 LETTllS YII^

que la souveraineté fut de nouveau concentrée dans les mains, d'un seul, sous le joug de ces tsàrs re* doutés, qui régnaient sur eux par la terreur et Tanéantissement de tous les privilèges de la nation ; soumis y enfin, durant le cours du dernier siècle, à ime autorité qui, pour être plus éclairée, n'en fut pas moins arbitraire, les Russes doivent porter l'empreinte de ces tristes vicissitudes, et leur caractère, façonné par une longue servitude, doit être entaché d'une partie des vices qu'engendre le des* potisme. Aussi leur reproche -t- on de rompre assez facilement leur parole, de porter dans les affaires , et jusque dans les relations ordinaires de la vie, peu dé bonne foi et de sincérité, d'avoir même une inclination à tromper, dont les étrangers sont fréquemment victimes. On les accuse d'avoir recours, quand leur intérêt l'exige, à la bassesse et à la dissimulation, et d'être enfin peu sensibles au point d'honneur; reproche qui n'éton^ nera pas, si on se rappelle qu'au <;ommencemiait du siècle dernier on administrait des coups de bâton aux sénateurs et aux ministres^ et que cette peine ne passait point alors pour inlfaroante.

* Si la servitude a imprimé des traces profondes dans le caractère de la nation russe, elle n'a pas effacé du moins plusieurs qualités qui l'honorent^ et qu'on trouve surtout parmi les gend de la basse classe. Les paysans russes ont une bonté natu*

telle^ qui Jes rend doux et humains , et les porte à &ire volontiers des sacrifices pour soulager le malheur. Chez eux , l'hospitalité n'est pas moins sacaréé que chez les Orientaux* Leur. sang-froid, leur mépris pour le danger et la mort, en font d'excel» lens soldats, tandis que Tamour de la patrie, qui prend une force nouvelle dans leur ignorance même, et dont ils ont donnée en 1813, des preuves si éclatantes, pourrait en faire de hons citoyens. Us corrigent leur serviUté paf une bonhomie et une espèce de firaschiae qu'on prendrait pour une réminiscence d'une époque primitive de liberté. Un serf se prosterne devant son seigneur; il ne rougit point de lui baiser les pie4s« Mais on le voit ensuite se relever avec un reste de fierté , expo«ser sans détour ses griefs et ses plaintes , et secouer pour un instant cette triste empreinte d'esclavage , qui, chez lui, mérite plutôt la compassion que le mépris.

Un des travers les plus communs parmi le bas peuple russe, estla passion des Uqueurs fortes. Quelqu'idée que je m'en fusse formée avant de venir dans ce ^ajs, j'ai trouvé que la réalité allait encore audelà. L'eau* de ^ vie semble être pour un Russe ce qu'est le sommeil pour un malheureux : le remède universel pour tous les maux , un paradis par anticipation. Il se Ëdt dans ce pays une consommaiiott effrayante de liqueurs spiritueuses , et la mc^

3to8 LETTRE Vif.

Taie publique est sî indulgente pour le vice de l'ivrognerie, que dans un grand nombre de mai* sons, m'a-t*on dit, les domestiques reçoivent ulie fois par semaine de l'argent pour s'enivrer à jour tt heure fixes.

Mais il est difficile d'être ivre d'une manière plus inojfensive , et moins inquiétante pour la sûreté publique, que ne l'est ordinairement mLRusse. Un moujik, lorsqu'il est pris d'eau -de^ vie, rèr double de civilité. Et c'est beaucoup dire , car il est impossible de voir des gens du peuple pousser la politesse, même entre pairs, à un excès plusplai* sant. Quand deux paysans s'accostent ou se croisent sur la route , ils ne manquent jamais d'ôter leur chapeau. J'en ai vu se parler pendant plus d'une demi -heure, en restant la tête découverte et en s'adressant à tout moment de profondes révérences. La vue d'une femme surtout les met en frais d'urbanité , et rien alors n^est plus risible que la re* cherche de grâce et de courtoisie qui se peint •dans leurs traits et qui perce à travers la gaucherie de leur salut

Revenons à Vladimir. Après avoir passé une nuit détestable dans le meilleur hôtel de la ville, nous nous mîmes en devoir d'en visiter les curiosités.

Vladimir est bâtie sur un groupe de collines , qui s'é* lèvent au milieu d'une plaine fertile et variée. Les rar vins qui séparent ces collines de peu d'élévation , mais

LETTRE Tllt IO9

à formes brusques et pittoresques» sont garnis dé beaux vergers, dont la verdure se marie agréablement aux tours et aux coupoles de la ville. La Cliaznia, rivi^e assez large, vient en serpentant baigner ses murs, et la plaine d'alentour, couverte de villages, de jardins et de riches moissons, se ter* mine, à la distance d'une ou deux lieues , au pied d'une chaîne de collines ornées de belles forêts de sapins. Nos yeux , depuis long-temps fatigués par la vue d'une contrée sauvage et nue , se reposaient, avec délices sur le joli pays que nous dominions.

Nous fîmes le tonr. extérieur de la ville, en nous arrêtant à plusieurs reprises pour dessiner des points de vue ravissans. Retournant ensuite dans Vladimir, nous. visitâmes quelques-unes de ses églises. Elles sont hàties dans le style oriental, et j'en ai remarqué deux ou trois qui, couvertes à l'extérieur d'omemeiis assez semblables à des hiéroglyphes, m'ont paru d'une haute antiqiûté.^

Nous quittâmes d'assez bonne heure Vladimir, dont . la position seule mérite de fixer l'attention du voyageur. Autrefois elle était riche et puis^

I La cathédrale de la Vierge passe pour Tune des églises les plus saintes de la Russie. De 1299 à i38i , Vladimir fat le siège du métropolitain russe , qui ayait fui de Kief^ son ancienne résidence , pour se soustraire à la dominatiou. des Tatars.

IlO LETTRE Tin

saute Pendant près de cent soixante -dix ans elle fut la métropole des Russes, jusqu'à Fépoque ou Ivan Kalita établit à Moscou le siège de la grande* principauté ( 1 5^8). On assure qu'au milieu du trei«^ nème siècle l'enceinte de Vladimir avait plus de six lieues de circonférence. Mais deux fois la ville fut saccagée par les Tatars, entre autres pârBatou^Khan^ petit -fils de (iengis- Khan, qui la rédubit en cendres et massacra ses habitans^ Aujourd'hui, quoi-» que chef- lieu d'un gouvem^nent de 900,000 âmes, elle ne compte que 5ooo habitans, et tire les seules ressources qui lui restent, du séjour des autorités provinciales et du passage dés marchan-^ dises asiatiques.

En sortant de Vladimir, un embarras de voitures arrêta notre marche. Aussitôt les curieux nous en* tourèrent Un mendiant fendit la foule et vint nous demander la charité, par signes, car il était muet, et surtout par signes de croix, car il était Russe* Mon compagnon de voyage lui jeta six copeks, c'est-à-dire un peu plus d'un sou de France, et la vue d'un don si inespéré parut le u*ansporter de joie. Il envoyait à son bien&iteur des baisers de gratitude. Puis, montrant à tous les passans les copeks qu'il tenait d'une main , de l'autre il indiquait mon ami, comme pour le recommander à l'admiration des

LETTRE VII. iri

spectateurs. Je fus curieux de fidre une expérience psychologiq[ue sur le pauvre homme. Lui ayant fidt signe d'approcher, je lui remis à mon tour une pièce d'argent de la valeur de quarante copeks. Ce malheureux sembla finappé de stupeur. II me considéra pendant quelques instans, sans doute pour sonder mon intenûon véritable. Voyant que la pièce était bien à lui , il se prosterna devant moL J'aurais pu le croire renversé par la foudre, tant ce mouvonent fat rapide; son front, couvert de cheveux blancs^^ touchait la terre, et ses yeux se mouillaient de larmes.

Le lendanain nous arrivâmes à Mourome ^ petite ville, composée de baraques, d'égUses et de monastères. Elle est située sur un {^teau d'une médiocre élévation, au jned duquel l'Oka, rivière tributaire du Volga , s'est creusé un lit krge, mais peu profond.

Je ne sais ce qui nous valut l'honneur d'exciter l'intérêt des habitans de Alourome; le fiât est qifen peu d'instans nous eûmes à notre suite un nom^ breux cortège^ qui grossit encore lorsque nous commençâmes à dessiner l'un des joUs pinnts de vue qu'offre la situation de la viUe.

Jeunes et vieux, hommes et femmes, popes et sol« dats, en un mot, la population entière vint se presseif autour de nous et nous menacer .de sa vermine et de sa curiosité La police eUe-méme se mit en mo»i»

lia LfiTTRJB riî«

vemêtit , et bientôt un officier s'aj^recha pour nous notifier, successivement en russe et en aile* mand, qu'il était défendu de le\^tr le plan de la W//(?. Intimidé par nos éclats de rine (icar, dans lés idées russes , il n'est permis de rire de la police que lorsqu'on a droit de la braver ) , notre interrogateur finit par se retirer, et peu de temps après il nous fit faire les plus humbles excuses.

En quittant la ville , nous traversâmes TOka sur un bac j et nos six chevaux attelés de firent nous firent voler à travers des pâturages de pbmçurs lieues d'étendue.

Long- temps nos regards restèrent fixés sur les coupoles de Mourome, qui, s'élevant à l'horizon, donnaient à la ville un aspect grandiose. En général, les villes russes d'origine ancienne présentent un coup d'oeil fort agréable^ poui* peu qu'elles oc^ cùpent un sol inégal Sur un espace étendu, les habitations s'entremêlent de jardins et de bouquets d'arbres; de toute part on aperçoit, au sommet des collines ou dans la plaine d'alentour, des églises, des chapelles et des couvens. Parfois on en trouve dans une bourgade plus qu'il n'en existe dans mainte cité populeuse de France ou d'Italie, et la forme élégante de leur toiture prête un charme toujours nouveau à Teffet de ces constructions;

Hier matin, au point du jour,- nous attmgnîmes la dernière station: qui précède la ville de Nijneu

LETTRE VII, lï5

Quelques instans auparavant deux ours d'une belle taille avai^it traversé la route à peu de distance de notre équipage.

Nous étions alors sur un plateau fort élevé, qui s'étendait à perte de vue à notre droite, tandis que vers la gauche il se terminait brusquement et rejoignait par une pente escarpée la plaine immense du Volga. Nous distinguions les premières sinuosités du fleuve, à la distance de sept ou huit lieues, et son cours majestueux se dessinait à nos yeux depuis ce point éloigné jusqu'aux environs même de Nijneï. Quelquefois un ravin, creusé par la pluie, nous permettait également de plonger sur les eaux de rOka, dont le cours se déroule au pied du pla^ teau sur lequel nous avancions, et suit jusqu'à Nîjnéi les contours de sa base sablonneuse. Cette échappée nous laissiait voir sur le terrain plat qui sépare les deux fleuves en avant de leur jonction, la masse compacte des bazars de la foire, dont nous ne pouvions saisir encore que les larges dimensions, sans en distinguer les détails.

Enfin nous touchions aux premiers faubourgs de Nijneï, et une descente escarpée nous rappro-. cha des rivages du Volga, en nous introduisant dans la ville proprement dite.

Un grand mouvement y régnait. Les rues étaient encombrées de marchands et de détaillans, qui étalaient, colportaient» prônaient leurs marchandises,

tl4 LETTRE TU,

et dont les conversations, les disputes et les cri» produisaient un bourdonnement assourdissant. Cette cohue avait lair d'un immense marché de campagne plutôt que d'un marché national , oii vingt peuples divers viennent échanger les produits de leur industrie. En effet, ce n'était autre chose, et nous apprîmes alors seulement que la foire de Kijneï ne se tient point dans la ville, mais sur le rivage opposé de rOka, où nous résolûmes de chercher un logement.

Nous traversâmes les deux bras du fleuve. La foule devint encore plus impénétrable. Nous ne pouvions avancer qu'au pas, malgré le zèle de plusieurs cosaques, qui cherchaient vainement à nous frayer un passage^ en distribuant des coups de lanières aux piétons. Après de longs efforts nous parvînmes près du bazar, immense carre de bàtimens , dont l'extérieur régulier porte trop peut-être l'empreinte dé laxivilisation, pour s'accorder bien avec le mouvement sauvage qui règne à l'entour.

Bientôt nous eûmes atteint Kounavina^ petit village situé non loin du centre de la foire. On nous avait conseillé d'y prendre un logement; il nous fui difficile d'en trouver un. Les baraques du village étaient occupées par des n^archands étrangers, principalement par des Tatàrs, et nous ne fûmes redevables du succès de nos recherches qu'à une circonslance que nous découvrîines plus tard. On iKms ap-

LETTRE VII. Ïl5

prit que les années précédentes notre domicile rustique avait servi de retraite à des filles publiques, dont près de deux mille se rassemblaient ici à 1 époque de la foire. Cette année, à peine établies dans leur bazar ordinaire , ces malheureuses furent chassées par le gouverneur de la province. Leur exil laissa des logemens vacans.

Nous habitons une petite chambre, entièrement construite en bois de sapin. Nos meubles consistent en une table, quatre chaises de bois et une image de S. Nicolas, devant laquelle on a fixé une pe-^ tite lampe. Il nous est impossible d'obtenir des lits. Nous avions ' exprimé le vœu de nous étendre sur de la paille fraîche; mais notre hôte, après deux heures d'absence , est rentré , portant , d un air de triomphe , quelques poignées de foin d'une propreté fort équivoque. Nous payons cet appartement six roubles par jour.

Nos premiers arrangemens pris, nous eûmes hâte de retourner vers la scène mouvante, que nous avions traversée rapidement en arrivant.

Nous parcourûmes les bazars , les ponts , l'ilo sablonneuse de Tôka. A chaque instant quelque objet nouveau réveillait notre intérêt et ralentissait notre marche. Nos courses s'étaient ainsi prolongées à notre insçu; le jour avançait et nous n avions pri| aucune nourriture. Dans les environs du bazar ou nous avait montré des c^fës russes , tavernes ia-^

fectes, où des moujiks et des Asiatiques s'abreuvaient de k^ass et d'eau- de -vie. Mais les exhalaisons qui s'échappaient de ces réduits avaient suffi pour nous ôter le courage d'y pénétrer. On nous avait alors assuré que dans la ville nous trouverions un habile restaurateur. Aussitôt nous sommes ea^ route, et, après une demi-heure de marche, nous arrivons, haletans, défaillans, couverts de poussière , à l'autre extrémité de Nijneï.

Cependant , notre guide se trouble , il hésite , se retourne , cherche de tous côtés , ne voit point son restaurateur, et .vient enfin nous dire qu'il faut monter au Kremlin, si nous voulons nous mettre à table.

La faim nous laissait à peine la force de nous traîner jusqu'aux portes de ce Kremlin, dont les murs antiques couronnaient à quelques cents pieds au-dessus de nos têtes la crête escarpée de la colline. Arrivés Sur le plateau, nous étions épuisés. Mais, en me retournant j'avais oublié la fatigue; j'étais tout entier à l'admiration. Une vue dont les vastes proportions formaient un.ensemble majestueux, s'ouvrait devant nous. Je plongeais à la fois sur l'emiplacement que nous avions parcouru depuis notre arrivée, et sur le pnys d'alentour , dont les dernières ondulations bleuâtres se perdaient dans un horizon vaporeux. La ville elle-même de Nijneï couvrait le premier plan^ qui s'échappait devant nous, pour rejoindre en gra-

LETTRE \l% 117

âatioiis brusques les rives de l'Oka et la plaine^ Les maisons, bâties sur une pente aussi rapide, s'échdonnaient à nos pieds avec un charmant désordre et se rattachaient à la rangée régulière de jardins, d*églises et de maisons, qui garnissait la plage upie entre le fleuve et la base du plateau. Ye* nait ensuite l'Oka , rivière large et tranquille , cou-verte de navires . et de barques , et qui allait mêler ses eaux vers la droite à celles du célèbre Volga. Un large banc de sable occupait le milieu de son cours, et cette plage mobile était jointe aux deux rives par des ponts de bateaux sur lesquels s'agi* tait une foule bruyante. Des troupeaux de chevaux , des monceaux de marchandises , des milliers de chariots , de baraques , de tentes , couvraient cette île aride. Sur la rive gauche les bazars se développaient dans toute leur imposante régularité. Au-devant des longues rangées de boutiques s'élevait un palais d'une architecture élégante , qui rotnpait l'uniformilé de ces lignes symétriques de toits et de magasins. Deux rangées de Balagans chinois diessinaient dans les airs la forme capricieuse de leurs toits irréguliers , surmontés par des flammes et de longues banderolles que les vents agitaient Enfin, pour comn pléter l'ensemble de cet immense bazar, habité par des hommes d'origine, de mœurs, de religions si différentes , on voyait , à peu de distance les unes des

Il8 tETi-RE Vif.

autres, une* églîse grecque, une église arménienne et un temple mahométan.

Le Kremlin du fort de Nijneï, dans lequel bous étions, est entouré d'antiques nmrailles, qui lui donnent un aspect pittoresque. Il renferme dans son enceinte différens monastères, un palais archi* épiscopal et deux églises cathédrales, dans lesquelles on montre aux voyageurs les tombeaux des anciens souverains de Nijnei et celui du célèbre Cosme- Minine, le libérateur de la Russie au dix-septième siècle.

En nous levant de table, un nouveau désappointement nous attendait : j'avais envoyé quelqu'un dans la ville s'informer du logement des négocians français pour lesquels nous avions des lettres de recommandation. Notre messager revint au bout d'une heure et nous apprit que ses recherches avaient été sans résultat. Il nous restait l'espoir d'être plus habiles que lui. Nous allâmes quêter des renseignemens chez le gouverneur, à la police, à la poste; mais en vain. Jusqu'à présent nous sommes abandonnés à nous "- mêmes, et à chaque instant nous éprouvons davantage le besoin de trouver un interprète^ un guide expérimenté, au milieu de la foule industrieuse qui nous entoure.

LETTRE YIII. I19

LETTRE YIII.

Moscou , le 3 Septembre*

Noire excursion à Nijneï - Novgorod s'est terminée heureusement. Ma dernière lettre a dû vous ap-^ prendre que nous étions arrivés dans cette ville sous d assez mauvais auspices; au moment où je vous écrivais, nous y étions sans amis, sans connaissances et presque sans diner.

Cette position fâcheuse ne fut point de durée. Dès le lendemain nous trouvâmes les négocians auxquels nous étions recommandés, et leur obligeance devint pour noiis une ressource précieuse.

Le hasard nous jQt égalementfaire une connaissance des plus agréables, celle du comte Polier, officier français, qui s'est fixé depuis quelques années en Russie. M. de Polier nous fit laccueil le plus aimable; sa maison devint la nôtre, et lamitié avec laquelle nous y étions traités, doubla pour nous les agrémens du séjour de Nijneï.

Nos journées presque entières étaient remplies par de longues promenades sous les bazars. La nous

entrions tour à tour dans les magasins les plus curieux. Quelquefois nous pénétrions jusque dans le» appariemens les plus retirés des Orientaux, pour nous accroupir avec eux sur des tapis, et partager une collation offerte avec grâce et cordialité.

Au coucher du soleil nous montions à la mos« quée. Puis, quittant l'Asie pour l'Europe, nous terminions notre soirée dans les salons du palais impérial.

Nous ne négligions aucune occasion de profiter de la complaisance et des souvenirs de nos amis , pour recueillir quelque fait nouveau sur Kijheï-Novgorod et le mouvement commercial qui s'y reproduit tous les ans. Les indications qu'ils nous fournirent , jointes à nos propres observations, finirent par nous donner un ensemble de notions sur le marché le plus considérable qui se tienne en Europe et peut-être dans le monde entier.

Ia foire de Nijneï-Nos^gorod ou de Makarieçv doit son origine aux sanglans démêlés qui s'élevèrent entre les grands*pîinces moscovites et les tsafs mongols, lorsque la Russie fut parvenue à s'affranchir du joug des Tatars et à contenir ses anciens maîtres dans les limites des royaumes de Kazan , d'Astrakhan et de Crimée. A cette époque il se tenait à Kazan un marché considérable , que les Russes fréquentaient en grand nombre. Il arriva qu'en i5o6 le tsar Méhémet- Aminé fit massacrer

LETTRE *VIIL 121

tous les Russes qui s'étaient réunis dans sa capitale* Le grand-prince de Moscou, Wassili-Iwanowitch, défendit aux conunerçans de son pays de se rendre sur le territoire de ses ennemis et leur désigna* comme lieu de réunion avec les Asiatiques , le couvent de Makarieve, situé sur la rive gauche du Volga , à vingtcinq lieues environ de Nijneï. Ce marché nouveau, peu fréquenté d abord, acquit progressivement de l'importance , et devint plus tard le centre des opérations commerciales de la Russie avec l!Asie. Au commencement du siècle présent il se tenait encore à Makarievr. Il fut arrêté, sous le règne d'Alexandre, qu'il serait transféré à Nijneï-Novgorod.

Les magasins que le gouvernement fit alors construire sont disposés dans des bâtimens étroits et très -longs, qui forment ensemble un carré, coupé à l'intérieur par un grand nombre de rues et de places. Les boutiques sont au nombre d'environ quatre mille, et l'on m'assurait qu'en les plaçant toutes à la suite les unes des autrea, elles auraient un développement de plus de quatre lieues.

Quelles que soient les dimenûons de cette cité marchande , les magasins, qui la composent ne pourraient contenir la totalité des marchandises apportées à Nijneï. Celles qui ne se détériorent point à l'air ou qui arrivent en ehargemens trop considérables, sont exposées le long des rives de lOka et du Volga, soit en plein air, soit sous des tentes et

des hangars. Tels sont, par exemple, le thé, Le sel, le fer, les pelleteries communes, les écorces d'arbres, etc.

Ces marchandises, jetées confusément sur un banc de sable inégal , entourées à toute heure de la journée par la foule des chalands, présentent l'aspect le plus pittoresque. Plus on se rapproche du pont de TOka et plus le mouvement devient animé : c'est là le passage pour se rendre à la ville; c'est là qu'on vient chercher les porte- faix et les commissionnaires, et c'est encore là que sont plusieurs centaines de cafés, de tavernes et de cuisines publiques , où plus de cinquante mille bou-" ches prennent journellement une grossière nourriture.

Mais sur le pont le désordre est à son comble. Vous avez vu quelquefois une masse de piétons se heurter en courant dans un passage étroit : à la plaée de chacun de ces passans représentez -vous une voiture, un drochki, une charrette traînée par quatre chevaux et suivie par un troupeau de huit ou dix chevaux de rechange; figurez- vous ces attelages lancés au galop sur un pont dont les poutres se soulèvent avec un bruit épouvantable; placez ^ enfin, dans cette effroyable mêlée, des moujiks mon* tés sans selle et sans bride sur des chevaux presque sauvages, des cosaques dont les coursiers sont toujours lancés ventre à terre, et plusieurs centaines

liETTRE VIU* 1^5

de piétons en costume oriental; et vous aurez une idée de la ibule d'hommes , de chevaux et de voitures qui encombrent le pont de l'Oka.

Assis au bord de la rivière, je contemplais souvent ce désordre, et j'admirais également la beauté du tableau qui s'offrait à mes yeux. La ville de Nijneï se développait sur l'autre rive. Adossée contre une côte escarpée, elle semblait couronnée par les murs et les tourelles de son Kremlin. Devant la ville les eaux .verdâtres du fleuve portaient plus d un millier de navires. Les uns , construits par les Tatars du Volga, brillaient des couleurs variées dont ils étaient bizarrement peints; d'autres étaient ornés au sommet des mâts d'un grand soleil, dont les rayons, artistement travaillés, étaient resplendissans de dorures et d'une couche épaisse de couleur écarlate. Je distinguais avec étonnement trois bateaux à vapeur au milieu de cette navigation presque asiatique, et partout des détails piquans ajoutaient le charme de la nouveauté à l'ensemble de cette image d'un port de mer.

Mais c'est à la foule elle-même des marchands que nous aimions plus encore à n ous mêler. Là chaque personne devenait pour nous un objet de curiosité.

La population ordinaire de Nijnei est de 12 a 1 5,000 âmes. A l'époque de la foire elle s'élève jusqu'à 300,000, et parmi les élémens divers dont elle recompose alors, les Russes sont en majorité. Mais

124 LETTRE VllI.

Vàn y .compte également les Asiatiques par milliers. Les Boukhares, les Tatars et les Sibériens sont en première ligne. Après eux viennent les Perses, les Arméniens, les Kirguises,les Kalmouks,les Bachkirs, les Turcs de TAsie mineure ; enfin, quelques Indiens, Thibétains et Cachemiriens. Depuis long-temps les Chinois n'ont plus paru à Ni jneï; leurs marchandises, amenées à Kiakhta sur les frontières de la Sibérie et du pays des Mongols, y sont achetées par les Sibériens , qui les transportent sur les rives du Volga.

Cette année les Boukhares sont entrés en Russie avec deux caravanes. La première était forte de i5oo chameaux; la seconde en comptait 2000 ^ Obligés à de longs détours par la crainte de se rencontrer avec des peuplades ennemies, ces caravanes mettent quelquefois au-delà d'une année pour arriver de la grande Boukharie jusqu'à Nijneï- Novgorod. Les marchandises qu'elles apportent consistent principalement en cotons bruts et filés , auxquels les Boukliares ajoutent des cachemires , des fourrures, dulapis-lazuli, du sable d'or, des turquoises et des perles. Us vendent aussi une grande quantité de toiles de coton imprimées, qui, quoique très-mauvaises, sont d'un débit facile. La teinture seule en est bonne. Celle-ci même est remarquable ;

1 Les cliameaux ne sont point amenés a Nîjneï. Habituel» lement on les laisse dtns les environs d'Orenbourg.

XETTRE VIII. laS

car , a l'instar des Indiens et des Chinois , les Boukhares ont poussé l'art de la teinture à un haut degré de perfection.

Les marchands Boukhares portent une longue tunique en étoffe de soie ou de coton, liée par une ceinture au milieu du corps. Par-dessus ce premier vêtement ils passent un ample cafetan, à manches pendantes. Leur pantalon est fort large, et leur chaussure se compose d'une paire de bottes, dont ils garantissent les semelles avec des babouches de maroquin. Ils portent le turban et partagent également avec les Tatars l'usage des petites calottes ornées de galons d'or et d'argent, et celui des bonnets de drap garnis de pelisse.

La physionomie des Boukhares est empreinte d'une expression mâle, et souvent elle ne manque point de beauté. Leur tête est absolument dégarni^ de cheveux. Chaque semaine ils la rasent, et même, lorsqu'ils tiennent à l'élégancp, ils répètent cette opération tous les trois ou quatre jours. Leur barbe est l'objet de soins particuliers. Us s'appliquent à la faire descendra à partir des oreilles jusqu'au-dessous du menton, en lui faisant suivre exactement la forme de la mâchoire inférieure. Les poils qui dépassent cette limite scrupuleusement observée, sont épilés, afin de laisser la peau absolument lisse.

C'est parmi les Boukhares qu'il faut chercher

les Orientaux les plus riches que la foire de Ma** kariew attire en Russie. Ils arrivent ordinairement entourés d'une suite nombreuse de commis et de

domestiques, qui leur obéissent au moindre signe»

On nous a fait Téloge de leur caractère. Chacun vante leur droiture, et même la douceur de leurs mœurs domestiques. Et en effet nous avons fait la connaissance de plusieurs d'entre eux, dont les manières n'avaient rien de rude ni d'incivilisé : elle9 étaient affables et prévenantes.

Il en est un grand nombre auxquels on pourrait se fier sans crainte, pour pénétrer dans l'Asie centrale , et ce serait même une manière d'atteindre avec sécurité ces régions lointaines, dont je conseillerais le choix à ceux que tenterait une pareille entreprise.

Une dernière remarque que je dois vous communiquer sur les Boukliares, c'est qu'ils vendent à Nijneï plus de marchandises qu'ils n'en achètent pour les transporter chez eux. Ils emportent en monnaie d'or, et de préférence en ducats, l'excédant de numéraire qui reste en leurs mains.

Les Tatars j qui paraissent à la foire en plus grand nombre que les Boukhares, partagent la réputation de probité dont jouissent ces derniers.

Les provinces russes de Kazan , Simbirsk , Saratow et Astrakhan , que le Volga traverse depuis sa soriie du gouvernement de Nijneï jusqu'à son embouchure dans la mer Caspienne, sont habitées

LETTRE VIITv I27

par 'les desdendans des Tatars qui régnaient autre^* fois sur ces pays. C'est de là que viennent principalement ceux que l'on voit à Nijneï et qui remontent le fleuve avec leurs chargemens de cuirs, de suif, de savon, de potasse, de chanvre et de crins. Le pays de Kazan en envoie une grande quantité , qui servent en qualité de porte -faix, d'interprètes et de commissionnaires. ^

- Les Tatars sont presque tous d'une laideur divertissante. Leur tète, exactement rasée, laisse paraître à nu les dimensions monstrueuses de leurs oreilles. Us ont les os de la joue fort saillans, peu de barbe, une peiite moustache et quelques poils très-longs, qui tombent sous leur menton. J'en ai vu dont les

1 La ville de Kazan est en grande partie mahométane. Les seuls chrétiens à peu près qu'on j rencontre, sontJesempIojés du gouTemement^ les seigneurs et leur suite. A Astrakhan il y eo a moins encore, et Ton trouve dans ceUe dernière ville, outre les Tatars , un grand nombre de Persans et d'Arméniens, et des Indiens, auxquels on a permis d'élever un» pagode.

Kazan a été incendiée il jr a une dizaine d'années. L'empereur Alexandre a fait rebâtir la ville, qui est actue11e« ment l'une des plus belles de l'empire. Plusieurs édifices ^^ construits autrefois par les tsars mongols, ont échappé aux flammes.

A Bolgari y village situé à une trentaine de lieues au midi de Kazan, l'oif voit les ruines de plusieurs bâlimens en bri*> que et en pierres de taille, qui furent au treizième siècle la^ résidence de Batou-Khan.

128 LETTRE VIIL

traits comiques, et les petits yeux relevés à leur extrémité, m'ont rappelé la physionomie des Chinois. Le costume des hautes classes, c'est-à-dire celui des princes et des marchands, diâ%re peu de celui des Boukhares. Les ouvriers, au contraire, se distinguent par des vètemens particuliers : un chapeau pointu de feutre gris leur sert de coiffure , et ils se couvrent le corps d'une blouze de toile blanche ^ traînant jusqu'à terre, garnie de rubans sur les coutures, et chargée d'ornemens en toile rouge et bleue, de la forme la plus bizarre.

Plus d'une fois nous avons mis à l'épreuve la bonhomie des Tatars. Il nous est arrivé de témoigner à plusieurs d'entre eux le désir de les dessiner, et quoique cette demande leur parût étrange, ils s'y prêtaient de bonne grâce. Ils posaient avec patience. D'autres se groupaient alors autour de nous, en prenant soin de ne pas intercepter la lumière : ils suivaient des yeux les progrès de notre travail et s'amusaient beaucoup de son exactitude, lorsqu'ils trouvaient quelque ressemblance dans les portraits que nous tracions.

Ces manières douces et tranquilles ne sont point le résultat d'une habitude de servilité. On dit les Tatars moins rampans que les Russes, et il était facile de s'apercevoir qu'à Nîjnéi l'action de la police s'exerçait avec plus de ménagemens que dans les autres villes de l'empire.

Les marchands sîbérienSj presque tous d'origine russe, portent le costume moscovite. Us amènent en Russie les productions de leur pays glacial (des fomTures, des métaux, des dents de mammouth, etc.) et les marchandises que les Chinois leur vendent à Kiakhta, c'est-à-dire du thé, des nanquins, des étoffes de soie et d'autres articles d une moindre importance, comme par exemple le musc, la rhubarbe et les porcelaines Ml y a parmi ces marchands des gens qui sont plus que millionnaires, et c'est avec surprise que j'en trouvai qui s'exprimaient facilement en français et en anglais.

Les Arméniens^ et plus encore les Persans ^ se font remarquer par la coupe pittoresque de leurs vètemens et les brillantes couleurs dés ceintures , des brodequins et des vestes de cachemire, qui relè<^ vent l'élégance de leur costume.

Le commercedes eaux-de-vie de la Russie méridionale (entre autres celles de Kizlar et des plaines qui s'étendent au nord du Caucase) est principalement entre les mains des Arméniens.

Les Persans amènent peu de marchandises de leur pays 2. Ils se bornent à faire le métier de reven-

1 A Kiakhta les Ghinoi» prennent , en échange de leurs marchandises, des draps, des fourrures, des cuirs de Russie, des maroquins, etc.

2 La soie hrutq; que la Russie tire de la Perse n'est point apportée à Makariew. Elle ya directement à Moscou et dans

iSo LETTRE VIII.

deurs. Leur trafic de schales turcs et d'autres étoffes du Levant , n'a pas beaucoup d'importance.

On doit placer dans la même catégorie les Grecs et les Turcs, Depuis deux ans, les hostilités entre la Russie et la Porte ont même empêché ces derniers de se rendre à Nijneï.

Les Géorgiens venaient autrefois en grand nombre à Makariew ; actuellement on ne les y voit presque plus. Leur absence, nous a-t-on dit, est le résultat de la faculté de transit que le gouvernement leur a concédée à travers la Russie méridionale. Grâce à cet arrangement, le commerce d'exportation de la Géorgie s'est tourné vers FAUemagne. Toutefois ce privilège n'est que temporaire. Il doit s'éteindre en i 85 1 , et l'on croit qu'à cette époque la Russie reviendra sur une concession qui n'est pas sans préjudice pour sa prospérité intérieure.

Lés* Kàlmouks ^ les Kirguises et les Bachkirs étaient également peu nombreux cette année. Ces nomades , qui vendent annuellement en Russie plusieurs milliers de chevaux sauvages, avaient conclu

quelques autres yilles manufacturières y d'où souvent les soieries retournent dans leur premiçre patrie , pour rivaliser avec celles que fabriquent les Persans.

Depuis une trentaine d'années l'éducation à.e& yers*à-soie a été introduite dans le Midi de la Russie^ et elle prend chaque* année plus d'extension.

LETTRE VIII. l5l

dès le printemps leurs marchés avec le gouvernement, dont les besoins en chevaux de trait et de cavalerie étaient doublés par suite des pertes éprou* vées dans la campagne dernière.

Parfois on voit arriver à Nijnei, à la tète d'une partie de leurs troupeaux , des sultans kirguises, qui possèdent plus de 10,000 chevaux dans les steppes immenses où ils mènent une vie errante.

Quelques-unes des hordes qui obéissent à ces sultans, sont dépendantes de la Russie et fixées dans les plaines d'Orenbourg et d'Astrakhan. Tributaires des Russes, ces peuplades conservent néanmoins leur gouvernement particulier^ mélangé bizarre de liberté et de despotisme. Chez ces enfans du désert les affaires importantes sont décidées par un conseil de vieillards et de nobles , espèce de chambre représentative, où les coups de poignard et de massue servent quelque* fois d argumens aux orateurs. Les procès sont ter« minés par ces mêmes assemblées, et^e sont elles qui élisent les sultans et le Khan y chef suprême qui commande aux tribus réunies. Le khan est ordinairement choisi parmi les membres d'une famille dans laquelle cette dignité est depuis long -temps héréditaire. Son élection dc^it être confirmée par l'empereur , et le nouveau souverain , avant d'être couronné, prête serment d'obéissance à la Russie et jure de ne pas enfreindre les libertés tradition-» nelles de son peuple.

iSa LETTRE TIIL

Pour achever de vous faire connaître la foule asia*tique qui afflue à Nijneî-Novgorod, je dois vou$ citer encore les hordes de race Tcl^ude ou Finnoise y qui séjournent dans les gouvememens limitrophes de l'Asie. Ces peuplades ne sont pas, connue celles dont je viens de parler, de sang tatar oumongol , et ne suivent point comme elles la reli^on de Mahoniet. Originaires d'Asie, elles sont étrangères aux Slaves , aussi bien qu'aux Tatars. Ce sont les débris d'un peuple qui, émigrant autrefois vers l'Occident, s'est fixé, il y a plus de dix siècles, dans la Finlande, la Laponie, les provinces Baltiques et dans une partie de la lithùanie, contrées dans lesquelles les Tchoudes se sont maintenus jusqu'aujourd'hui au nombre à peu près de deux millions d'individus. Une partie de cette ancienne nation s'était arrêtée sur les confins de l Asie. Elle s'y est démembrée en plusieurs tribus , qui , soumises tour à tour aux Tatars et aux Russes, sont entièrement déchues de leur puissance et sont restées plongées jusqu'à présent dans leur grossièreté primitive. Ces peuplades portent les noms de Tchou" vaches^ de Tchérémisses ^ de FogouleSj de Mor^ duans , de Permiens. Elles vivent en nomades, chasseurs ou agriculteurs, dans les plaines qui s'étendent des monts Ourals aux rivages de la Kama et du Volga. Jusqu'à nos jours elles ont conservé leurs mœurs, leur costume et même en partie leur culte idolâtre. L'obstination qu'elles montrent à ne point

LETTRE VIII'. lS5

s'allier aux Russes, empêchera long -temps la fîi-» sion des deux nations, et sans doute il se passera des siècles avant que la civilisation fasse quelques progrès parmi ces tribus presque sauvages. ^

 Texception des Asiatiques, la foire de Makanew n'attire qu'un petit nombre de négocians étrangers. Cest principalement par l'entremise du commerce russe que ce centre d'échanges est mis en rapport avec le reste de l'Europe.

Les Russes forment, ainsi que je l'ai dit , la moitié au moins de la population commerçante de Nijnéi.

Parmi ces marchands nationaux on en trouve de toute espèce, depuis des princes jusqu'à des esclaves. Le gros des affaires est entre les mains des négocians proprement dits, parmi lesquels on compte un grand nombre de serfs à passe-port. Quant aux seigneurs qui se mêlent des aSaires commerciales, il y en a qui, propriétaires d'une partie des monts Ourals, viennent diriger la vente des fers , du cuivre ou du sel, qu'ils tirent de leurs domaines. D'autres arrivent à Nijnei avec des chevaux ou des ballots de laine, produits des haras et des troupeaux qu'ils possèdent dans les provinces les plus rapprochées; une troisième classe, enfin, se compose de gentilshommes ruinés,^

1 Ces différentes peuplades forment ensemble un nombre d'environ 800,000 individus. Les Tchoudes ou Finnois ne sont autres que les anciens Scythes. (Scbnitzler.)'

l54 tETTRE VIII.

qui chei^chent à rétablir une fortune délabrée par des spéculations commerciales.

En parlant des différens peuples qui prennent part au commerce de Nijneï, j'ai eu Foccasion de nommer les principales marchandises qu'ils y apportent; il me reste à vous donner quelques détails sur ceux de ces objets dont le débit est le plus considérable.

Dès le premier jour, la vue de certaines marchandises étalées en quantités prodigieuses , me laissait entrevoir les proportions colossales des affaires qui se font à la foire. Tels étaient, par exemple, le thé y les pelleteries et les cuirs.

En arrivant nous avions passé devant plusieurs rangées de boutiques entièrement remplies de ballots de thé. Notre étonnement fut grand , en apprenant que c'étaient desimpies échoppes de détaillans. On nous conduisit sur les bords du Volga; là nous vîmes, sur un espace de plusieurs Tverstes, d'immenses entassemens de ballots renfermant du thé^ nous apprîmes que les caravanes de Sibérie en avaient apporté :i,ooo,ooo de livres et que déjà le tout était vendu pour une somme d'environ 1 2,000,000 de roubles. *

*i ■ ■■ ■ I - ' ■'■! I ■■ J I m !■ I I '11^ ; i ' il i» ■■ ■■

1 U n'est question dans le cours de ces lettres que de roiibles*papier. La valeur d'un rouble-papier est la mème^ à peu

LETTRE TIII. lS5

Les pelleteries affluent à Makariew de toutes les parties de l'Asie septentrionale. Mais ce sont les contrées sibériennes qui fournissent les plus belles et les plus nombreuses. On en vend chaque année pour 8 à 9 millions.

Le cuir est envoyé principalement par le pays d'Astrakhan. Produit des troupeaux innombrables que les Tatars, les Kalmouks et les Kirguises élèvent dans cette province, il est ensuite répandu , non-seulement dans la Russie, mais dans l'Europe entière. *

En général le commerce de Nijnei présente, dans

de chose prés^ que celle d'un franc ^ il se subdivise en cent copeks.

Le commerce du thé est entre les mainS de plusieurs riches négocians de Pétersbourg et de Moscou. Les caravanes qu'ils font arriver de Kiakhta remportent^ au-delà des Ourals, tant pour les Chinois que pour la consommation des Sibériens ^ du vin^ des liqueurs^ des drogues, de l'indigo, de la cochenille , des cuirs , mais surtout des draps et de la toile.

1 Dans le gonremement d^Astralihân le prix- d'un boeuf d'une belle taille ne se monte pas à plu4 de 2S ou 3o francs. Une grande partie du bétail qu'on j tue est exclusiyement destiné à la fabrication du suif. A cet effçt la chair est soumise à une opération qui la dessèche entièrement et lui donne la dureté du bois. La Russie exporte annuellement pour 5o i 4o millions de suif, et Nijneï est un des principaux lieux d'entrepôt de cette marchandise. Les cuirs vendus i la foire ont une valeur de 3 à 4 millions.

l36 LEtTRE TIIL

chacune de ses branches, un immense développement. Concentrées dans Tespace de quelques semaines, ses opérations embrassent la plus grande partie des échanges qui se font d'une moitié de l'empire à l'autre, des provinces du Nord à celles du Midi , de TOrient à l'Occident , de l'Europe à l'Asie.

Ainsi, par exemple, les étoffes de coton y apportées à Nijneï, et qui sont presque toutes de fabrication russe, ont une valeur de i5 à 18 millions. Les toiles de chambre et de lin y viennent en assez grande quantité pour approvisionner le Nord de l'Asie. On vend i,65o,ooo quintaux de sel. Les eaiix^de^çie ( distillées dans les plaines du Midi) sont envoyées dans toute la Russie septentrionale. ^ On estime de 9 à 10 millions la valeur des soieries provenant des manufactures de Moscou et de l'étranger. On fait des achats de savons pour 600,000 roubles ; de denrées coloniales pour huit à dix millions; de liqueurs et de vins étrangers pour

1 La culture de la vigne ^ introduite dans le midi de la Russie depuis un siècle environ , a pris, sous le règne d'Alexandre , beaucoup d'extension sur les rives du Don et dans les plaines entre Azow et la mer Caspienne. Soit inhabileté ide la part des vignerons , soit mauvaise qualité du sol , les résultats obtenus ne sont pas très-satisfaisans^ et l'on est obligé de convertir en eau -de- vie la plus grande partie du vin ré-^ col té. 1

LETTRE Vllî. iSy

plus de quatre millions, et de poissons salés pour ],5oo,ooo roubles.

Les divers objets fabriqués avec le bois de pin, de cèdre, de chêne et de tilleul, dans les provinces limitrophes des monts Ourals, couvrent un espace de près d'une lieue. Ce sont de longues rangées de tonneaux, remplis d'une potasse excellente; ded milliers de chariots et de Kibiktes; des jantes de roues, façonnées avec une seule branche de chêne, que l'on a phée dans sa verdeur, et qui, disposées symétriquement, s'élèvent dans les airs comme les murs et les tourelles d'une forteresse. Plus loin les Tatars de Kazan exposent les nattes, les couvertures, les toiles d'emballage , les sandales et les cables, qu'ils confectionnent avec les filamens intérieurs de l'écorce du tilleul. Partout les marchandises, rassemblées par monceaux, semblent préparées pour servir à la consommation d'une moitié de notre continent. ^

1 Les cotons de Boukharie , qui ceUe année formaient la charge de 2 à 5ooo chameaux^ airiyent ordinairement bruts ; mais on en yend également qui ont été ouvrés dans les filatures de Samarkand et de Bokhara. Les Boukhares, dont le voisinage dispense les Russes de chercher au-delà des mers une denrée coloniale devenue un objet de première nécessité^ prennent à leur tour à Nijneï des toiles de chanvre et de lin. Ils en emportent ^ ainsi que les Tatars et les cosaques du Tauaïs^ deschargemens considérables dstns les qualités communes et mi-fines.

Les laines y que la Russie fournit en abondance, ne sont

l58 LETTRE VIII.

Mais ce sont surtout les productions métalliques dont l'abondance excite Tétonnement des étrangers. Amenées à Nijneï-«Novgorod de tous les points de la chaîne ouralienne, elles sont envoyées ensuite dans chaque province de la Russie d'Europe, ou dirigées, par milliers de quintaux, sur les ports de la Baltique, de la mer ]Noire et de la mer Blanche, pour être expédiées à l'étranger.

L'exploitation des richesses enfouies dans le sein des monts Ourals est aujourd'hui d'une haute importance, et son influence sur la prospérité de la

apportées à la foire qu'en petites quantités. La noblesse des provinces orientales entretient des troupeaux de moutons^ dont la race s'améliore tous les jours; mais Fépoque habituelle de la foire de Makariew correspond à celle du lavage des laines , de manière que l'on a établi pour cette seule marchandise, dans plusieurs villes de l'intérieur^ des marchés périodiques, qui se tiennent au printemps et en au'tpmne. La valeur des draps et autres marchandises de laine vendues à Nijneï , se monte à 5 millions.

Les chargemens de sel^ annuellement amenés par les bateliers du Volga et de la Kama, équivalent au quart de la consomniatîon totale de l'empire. Ils se montent à cinq millions de pouds. Autrefois ils étaient de sept millions. Mais l'importation du sel d'Angleterre dans les ports de la Baltique ajant été permise depuis quelques années, les provinces les plus rapprochées de la mer ont cessé de s'approvisionner à l'intérieur. Le sel est d'une extrême abondance dans les collines servant de contre -forts aux Ourals et dans les plaines

Russie , sensible ' déjà depuis plusieurs années , pourra quelque jour devenir décisive. Car, en effet, pour ne parler ici que des mines dor, l'on conçoit combien l'augmentation de leurs produits hâte^ rait le développement c)'un pays qui trouve dans l'abondance et l'extrême variété de ses productions les premiers élémens de force, mais dont les progrès sont arrêtés par la faiblesse de ses revenus publics, par le mauvais état de ses finances; en un mot, par le défaut d'argent, qui se fait sentir dans les caisses des spéculateurs aussi bien que dans

qui les avoisinent. On le trouye par couches de plusieurs tentaines de lieues d'éteadue, et Ton exploite également un grand nombre de sources et de lacs salés. A Nijneï le poud (35 livres de France) se vend 1 rouble 5o copeks^ j compris un droit de 60 copeks , préleyé par le gouvemement.

Les bateaux plats sur lesquels on amène le sel sont d'immenses bàtimens , dans la construction desquels il n'entre que du bois de sapin et pas la moindre parcelle de fer. Le tonnage de chacun de ces navires est d'environ i,8oo.oôo livres, et tel esf dans ce pajs le peu de valeur du bois^ qu'après avoir été déchargés 9 ils sont vendus 3 à 4oo roubles pièce.

Les denrées coloniales, envoyées par l'entremise du commerce maritime de Pétersbourg^ de Riga et d'Arkhangel, sont expédiées dans la moitié orientale de la Hussie^ dans la Sibérie et le Turkestan. Elles sont même transportées en partie jusqu'en Chine; car les caravanes sibériennes achètent beaucoup de cochenille mexicaine , pour la revendre aux Chinois qui fréquentent les marchés de Kiakhta.

l4o LETTRE TUI.

celles de l'État ^ Si Texploitation de ces mines précieuses devait prendre, comme tout le fait présager, un accroissement rapide, la rareté du numéraire cesserait d'exister. Tout prendrait une face nouvelle. Des fonds plus considérables seraient appliqués à larmée, à la marine, aux diverses branches d'administration, actuellement en souffrance. Les capitaux aflBlueraient vers lindustrie, encore si languissante, et lui donneraient un essor qui lui a manqué jusqu'à présent. La Russie , devenue à l'intérieur plus active et mieux administrée , serait plus indépendante et plus menaçante au dehors; car elle produit au-delà des besoins de ses habitans, et, sans l'insuffisance de son industrie, elle pourrait, mieux qu'aucun autre pays, s'affranchir des secours étrangers.

Nos relations nous ont permis de recueillir quelques renseignemens sur les mines d'or, et en général sur toute la chaîne ouralienne.

Ces montagnes, qui couvrent un espace de 700a lieues carrées d'Allemagne , se prolongent du Nord au Midi , depuis la mer Glaciale jusqu'au milieu des steppes Rirguises, en suivant une direction presque droite, semblable à celle des Cordillères d'Ame-

1 Les évaluations les plus élevées portent les revenus de la Russie à 45o^ooo,ooo de francs , avec une dette de* 1,200,000,000.

tique. La barrière naturelle qu'elles forment entre l'Asie et l'Europe n'est point d'un accès difficile. A peine leurs cimes les plus élevées atteignent-elles une hauteur de cinq à six mille pieds au - dessus du niveau de la mer y et leurs sommets aplatis , doucement inclinés vers les vallées , présentent en beaucoup d'endroits une continuité de plateaux, qui rendent le passage très-facile. Garnies de forêts, souvent vierges encore, sillonnées par des vallées sauvages , et traversées par de nombreux cours d'eau, leur aspect, dans la région moyenne, retrace, diton , celui de l'intérieur des Vosges et de la Forêt- Noire.

Les Ourals , précédés du côté de l'Europe par des montagnes secondaires et des chaînes de collines, se perdent dans les plaines par gradations légères. Vers l'Asie la descente est plus rapide ; on y trouve moins de terres accumulées contre les roches primitives, et les richesses minérales s'y montrent presque à découvert. Cette circonstance a fait concentrer la plupart des mines et des usines sur le versant oriental.

Les productions minérales de la chaîne oura-» tienne sont d'une extrême variété. Les filons et les couches de fer, de cuivre, d'or et de sel y sont d'une abondance extraordinaire ; l'on y trouve également du plomb , de l'argent, du platine, du soufre, de l'alun » du charbon de terre, plusieurs

l42 LETTHE VIII.

espèces de pierres précieuses i, du marbre , de l'amidnte, du gypse et un grand nombre d'autres substances d'une utilité plus ou moins générale.

Ces richesses, négligées pendant une longue suite de siècles, avaient été mises à profit, du moins en partie, à une époque reculée. Les vestiges d'anciens travaux souterrains, découverts de nos jours, ont fourni la preuve irrécusable que les mines de rOural furent autrefois exploitées par un peuple , venu sans doute de Tintérieur de TAsie, mais dont le nom et les destinées sont également inconnus.

Après sa disparition ces mines restèrent fermées jusque vers le milieu du dix - septième siècle. On en rouvrit alors quelques - unes. A cet effet les souverains moscovites firent venir d'Allemagne un certain nombre d'ouvriers qui dirigèrent les premiers travaux. Mais ces entreprises avaient lieu sur une petite échelle. Pierre le Grand comprit le premier l'importance qu'on pourrait leur donner j il fit ouvrir de nouvelles mines , fonda la ville d'Écatherinenbourg , établit à ses frais différentes usines, et encouragea, par des concessions de terres, les efforts des particuliers. Sous son règne, cependant, et celui de ses premiers successeurs, les mines de fer et de cuivre étaient les seules à peu près que l'on exploitât Plus tard l'existence des

1 Des topazes^ des ainéthistes^ des chrjsolithes^ et depuis peu des diamant.

LETTRE TIIL IJ^S

filons d'or fut reconnue ; mais une législation ty* rannique ne permit guère d'en profiter. Un oukase avait ordonné que tous les filons découverts à

l'avenir reviendraient de droit à la couronne , avec le terrain nécessaire pour les exploiter, sans que l'ancien possesseur du fi^nds pût exiger la moindre indemnité. Dès ce moment toutes les voix qui avaient proclamé la possibilité d'ouvrir une foule de mines d'or gardèrent le silence, et le gouvernement , qui pensait mettre la main sur les richesses d'un autre Pérou, se vit en face d'un grand nombre de propriétaires , résolus à nier l'existence des veines d'or qui traversaient leur sol.

On prit alors le parti d'envoyer en Sibérie des conmiissaires chargés de faire des fouilles. L'igno*rance d'une partie de ces agens permit aux seigneurs de les tromper facilement ; les autres se faisaient payer leur silence, ou profitaient de leur ministère pour exercer des vexations tyranniques. Alexandre mit un terme à ce scandale. Dès le commencement de son règne les lois sur les mines éprouvèrent des modifications importantes, et en 1822 un oukase régla définitivement cette matière. Cette ordonnance permet la libre exploitation des veines d'or découvertes dans les domaines privés, et n'impose d'autre charge au propriétaire que le paiement d'un droit fixe de dix pour cent du produit. Aussitôt les filons et les bancs de sable aurifère reparurent en abondance. On s'em-

l44 LETTRE TIIl.

pressa de les exploiter, et cette industrie prend tous les ans plus d'extension.

Dans le courant de 1819 on n'avait recueilli dans les Ourals que 25 pouds d'or (826 livres de France). En 1825 le produit fut de 4^00 livres, et dans cette même année, sept à huit mille ouvriers étaient occupés dans les mines et les lavages. Enfin, cette année-ci le poids de Tor recueilli a été de 9900 livres. *

La plus grande partie du travail est aujourd'hui concentrée sur les sables aurifères, dont on a trouvé des couches considérables au pied de la chaîne ou-' ralienne, sur un développement d'environ 2000 Vf erstes en ligne droite et une surËice de plus de 2600 lieues carrées. ^

1 Le quart à peu prés des mines d*or appartient à la couronne; les autres sont des propriétés particulières.

2 On suppose que ces sables sont des débris d'anciennes montagnes , que des commotions suocessiyes ont fait disparaître, lis gisent ordinairement à deux pieds de profondeur^ dans des terrains gy^pseux et argileux , contenant des cailloux de quarz et de serpentine^ ainsi que du cristal de roche et du ipath commun. Souvent on recueille , dans les lavages de POural , des morceaux d'or vierge , pesant deux , trois et quatre livres. Leur forme arrondie et bosselée , et la couleur grisâtre de leur surface, leur donne beaucoup de ressemblance avec des pommes de terre. Dans le lavage de Tsarewo-Alexandrof^ l'un des plus célèbres de Sibérie^ on a donné le nom de Jardin des pommes de terre, à un terrain qui s'était trouvé particulièrement riche en productions de ce genre.

L'occasion de voir de l'or brut des monts Durais ne s'est pas présentée pour nous , soit que les ventes se fassent en Sibérie même, soit que Ton prît soin de cacher une marchandise aussi précieuse au fond de quelque magasin, connu des seuls acheteurs.

Je n'ai visité que les entrepôts de métaux communs, de cuivre, de fer et de plomb. Chaque année l'on apporte à Nijneïpour environ 2,5oo,ooo roubles de cuii^re, La vente du plomb est peu considérable. Celle des fers se monte à dix milUons, et comme leur prix est fort modique, cette évaluation peut donner quelque idée de l'immensité des chargemens qu'envoient les maîtres de forges.

Les transports se font autant que possible par eau; ils occasionnent néanmoins beaucoup de frais, car la distance des lieux de Ëibrication aux diSerens points de vente est ordinairement de plusieurs centaines de lieues. L'imperfection des machines, dans un grand nombre d'usines, diminue également les. bénéfices des propriétaires; et l'on assure que les employés placés par ces derniers à la tète de leurs établissemens, ne possèdent pas toujours des connaissances théoriques suffisantes.

Les résultats obtenus n'en sont que plus remarquables. Nulle part peut-être la fabrication du fer n'a été poussée à un plus haut degré de perfection : les échantillons qu'on nous a montrés feraient honneur

l46 LETTRE VIIÏ.

aux usines les plus renommées d'Angleterre et d'Allemagne.

L'abondance du fer dans les Ourals est extrême. On en trouve de toutes parts des veines inépuisables. Dans le district de Verkhotourié on a même découvert une colline , d'une circonférence considérable et d'une grande hauteur , entièrement composée de fer magnétique pur.

Une peuplade Vogoule avait autrefois choisi le plateau de cette montagne métallique (nom mée le Blagodai) pour y célébrer les grossiers mystères de son culte. En 1755 un homme de cette horde se laissa entraîner à dérober les offrandes déposées sur Tautel de son fétiche. Il s'enfuit à Ékatherinenbourg, et apprit aux Russes l'existence de la colline consacrée. Comblé de présens par le gouvernement, il consentit à recevoir le baptême ; puis il eut l'imprudence de retourner au milieu de sa tribu. Bientôt après Iqp Vogoules , en punition de sa trahisgn, lé brûlèrent à petit feu sur la cime même du Blagodat Les Russes ne tardèrent point à en prendre possession, et ils élevèrent à cette même place une petite chapelle. et un monument en fer à la mémoire du néophyte. .

Depuis le milieu du dernier siècle on a constamment exploité le Blagodat. Chaque année on en retire environ 5oo,ooo quintaux de minerai, qui sont mis en fusion dans les hauts -fourneaux du

LETTRE VIIÏ. 147

voisinage; et cependant Ton s'aperçoit à peine aujourd'hui que l'on ait entamé ce trésor.

Lés entrepôts dans lesquels on traite à Nijneï de la vente du fer et du cuivre, portent les noms de plusieurs familles des plus distinguées. On nous a montré successivement les bureaux de la comtesse Strogonof, de MM. DémidoflF et de la comtesse P...

L'origine industrielle de quelques illustrations nobiliaires ne doit point surprendre dans un pays où les chefs de l'État s'arrogèrent pendant long-temps le monopole du commerce , on la bourgeoisie fut presque toujours faible et méprisée, où les privilèges de la noblesse reviennent de droit à tous ceux qui s'élèvent au-dessus de la foule.

Les comtes Démidoff sont les descendans d'un maître mineur, qui possédait une petite usine sur les confins de la Sibérie. Pierre le Grand voulut récompenser son activité, et lui fit don du district qui l'entourait, avec liberté entière d'y étendre son industrie. Cette augmentation de terrain fiit la source d'une fortune immense : le sol concédé renfermait les mines de fer lés plus abondantes de la Russie, et par la suite leur produit fut employé à l'achat de différentes mines d'or des plus abondantes de rOural. ^

il I ■ I

1 Le noble usage qae plusieurs Démidoff ont fait de leur fortune , mérite d'4lre cité. L'hospice des orphelins à Mo«-

l48 * LETTRE VllI.

Héritière de la maison de Strogonof , la comtesse P. . . compte parmi ses ancêtres Anika Strogonof y riche marchand y que les annales moscovites nomment souvent avec respect et dont l'esprit d'entreprise a puissamment contribué à la conquête de la Sibérie. ÂniLa vivait au milieu du seizième siècle, et c'est au pied des monts Ourals , sur les rives presque désertes de la Tchoussovaïa (dans le pays de Ferme), qu'il avait étabH le centre de son commerce.

Il exploitait dans ces soUtudes des salines considérables. Les populations des contrées environnantes étaient devenues en quelque sorte tributaires de son industrie, et de toutes parts lui venaient des pelleteries, qui formaient alors encore la monnaie courante dans une partie de ces provinces. Parfois des hommes d'une physionomie et de mœurs étrangères se montraient aussi pour prendre part à ce commerce d'échange. Leur patrie lointaine, presque inconnue aux Russes, était située au-delà des Ourals; ils apportaient des fourrures supérieures en finesse à celles de la Russie même, et tout

cou doit à leurs donations une partie de ses immenses ricbesses. Ce fut également un membre de cette famille qui, en i8o5, créa llnstitutdes hautes sciences et le pensionnat noble à Jaroslaw. £n 1772^ un DémidoiT fonda la première, école de oommerce de Russie.

LETTRE VIII. l49

semblait indiquer que leur pays en fournissait abondamment. Strogonofs'en assura. Peu de temps après, ses propres caravanes traversaient les monts Ourals^ descendaient en Sibérie et trafiquaient avec les Tatars, les Ostiaks et d'autres peuplades qui habitaient cette triste région. Les richesses d'Anika croissaient ainsi de jour en jour. Mais la tyrannie moscovite, avide de s'approprier toutes les sources de prospérité , eut bientôt connaissance de celle-ci. A cette époque le trône de Moscou était occupé par le tsar Ivan IV WassiKévitch, qui avait réuni sous son sceptre les différentes principautés russes, et continué le système d'envahissement, commencé par son grandpère Ivan m, et poursuivi jusqu'à nos jours par tous les souverains de la Russie. Ivan IV voulut obtenir par les armes les avantages que Strogonof s'était assurés par ses paisibles entreprises. Il envoya des troupes en Sibérie. Cette première tentative n'eut d'autres résultats que des massacres injustes. Dès que les soldats moscovites eurent repassé l'Oural y les Sibériens recouvrèrent l'indépendance.

Quelques années plus tard un célèbre aventurier se présente chez Anika, traînant à sa suite une horde de six mille brigands, braves et déterminés comme lui-même. C'était Yermak Timophéïévitchj un chef

de cosaques.

Il venait des rives du Tanaïs, d'où , pendant long -temps, il avait répandu la désolation sur la

l5o I.ETTRE VIII.

Russie tnéridionale. Ivan Wassiliévitch , fatigué de» incursions des cosaques sur les terres de la tsarie, ava;it envoyé contre eux une armée formidable : il les avait écrasés par le nombre, et d'après ses ordres on avait mis à mort les chefs qui étaient tombés entre les mains de ses généraux. Yermak seul s'était échappé. Remontant le Volga, puis ]a Kama, et enfin la Tchoussovaïa , il était arrivé près des salines d'Anika Strogonof.

Le marchand lui fit bon accuc^ et prodigua des secours à ses compagnons épuisés; recourant ensuite au moyen le plus sûr de s affranchir de la présence d'un hôte aussi turbulent, il fit luire à ses yeux l'espoir du butin, parla de la Sibérie, de ses fourrures, de ses richesses, et lui traça la route* qu'il devait suivre à travers les Ourals pour trouver cet Eldorado hyperboréen. Yermak se mit en route à la tète de ses fidèles cosaques. Cétait en i58o. Il franchit l'Oural avec des peines infinies, et lorsqu'il parvint dans les plaines asiatiques, il n'avait plus avec lui que cinq cents guerriers. Cependant il n'hésita pas de se porter au centre du royaume de Coutchoum - Khan ,. prince mongol, du sang de Gengis-Khan, qui avait établi sa résidence sur les bords de llrtyche. Il lui livra bataille, le défit, s'empara de sa capitale et s'y fortifia. Mais, yoyant s'affaiblir tous les jours davantage la poignée de braves qui l'entouraient , il prit le parti d'envoyer un de

LETTRE VIII. l5l

ses officiers auprès du isar moscovite, avec ordre de faire hommage de sa conquête à cet ancien ennemi et de lui demander des secours ^ afin qu'il pût s'y maintenir. Ivan, qui depuis long-temps connaissait le secret d'agrandir ses États sans affronter des périls personnels, saisit avec empressement cette occasion de valider le titre de Souverain des con-, irées sibériennes j qu'il s'était arrogé depuis k tentative exécutée quelques années auparavant. Il envoya des troupes à Yermak. Avant leur arrivée en Sibérie, celui-ci avait péri. Les Russes poursuivirent ses conquêtes. Successivement on les poussa davantage vers l'Orient, et un siècle après la mort dTermak , l'autorité des tsars était reconnue ,dans l'Asie septentrionale, sur une étendue de 8,000 werstes, jusqu'aux rivages du grand Océan. Cinq cents cosaques avaient préparé la soumission d'un pays dont la surface dépasse de beaucoup celle de l'Europe entière.

Les Strogonof, qui, pour ainsi dire, avaient ouvert le chemin aux armées russes , ne furent point oubliés; ils obtinrent la concession d'une immense étendue de terres , et sous le règne de Pierre le Graiid le chef de cette famille possédait à lui seul la plus grande partie du gouvernement de Ferme, c'est-à-dire un terrain, presque désert à la vérité,^ mais qui égalait en superficie le tiers du royaumç de France. v

l5j LETTRE TIII.

Ce riche patrimoine a été morcelé depuis. Ses débris sont lombes en partage a un grand nombre d'héritiers, et tel d'entre eux retire aujourd'hui des usines établies sur ses terres, 5 à 400,000 quintaux de sel , autant de fer et de cuivre, et plusieurs centaines de livres d'or. L'un d'eux me parlait d'un procès que ses hommes d'affaires avaient commencé pour lui relativement à la propriété d'une forêt de 600,000 àrpens, et l'issue de cette contestation semblait à peine l'intérçsser. Quelle valeur, il est vrai, le bois peut-il avoir dans ime province où le voyageur fait souvent , à travers une même forêt , trente ou quarante lieues en ligne droite ^ sans rencontrer la moindre trace d'habitations humaines ?

Nijneï^Novgorod est le point central où le commercé russe se rencontre avec celui de l'Asie ^ et c'est principalement un entrepôt commun pour le négoce intérieur de l'empire. Les opérations commerciales qu'on y traite et dont j'ai esquissé quelques détails, s'appliquent annuellement, dans leur ensemble , à un total de marchandises d'une valeur

LETTRE VIII. l55

de loo millions environ. Trois cinquièmes au moins de ces marchandises sont d'origine russe; le reste provient des autres parties de l'Europe et de l'Asie, ainsi que des plantations américaines.

A côté de ce commerce, qui ne traite que par masses et par chargemens de caravanes, il s'en fait un autre, dont l'étendue est plus restreinte et qui intéresse le pays de Nijneï seulement et quelques pro vin ces environnantes : c'est un trafic de détail , embrassant toutes les marchandises que j'ai nommées et quelques autres d'une moindre importance. C'est ainsi que nous avons trouvé plusieurs magasins occupés par des jôuailliers, des horlogers et des marchandes de modes parisiennes. D'autres , qui étaient encombrés de croisées déjà garnies de leurs vitres, de meubles , de cartons et de papier , de coffres si* bériens ornés de ciselures et de ces images saintes, dieux pénates des Russes, qui parfois sont peintes avec toute la naïveté , mais aussi toute la roideur de l'école allemande du seizième siècle.

On a dit que l'existence de ces marchés périodiques^ sur lesquels la population entière d'un pays vient se pourvoir d'objets de toute espèce, était le plus souvent une preuve de la difficulté des communications, de la langueur du commerce et de l'insuffisance d'une industrie qui a pris racine dans quelques localités seulement Le spectacle de la foire de Makariewm'a confirmé dans cette idée. J'ai vu dans

l54 LETTRE VIII.

les bazars différentes marchandises qui font les plus grands détours poui* parvenir chez les fabricans, et ensuite chez les consommateurs. Les peaux d'Astrakhan, par exemple 9 passent sur le Volga devant Kazan pour arriver à Nijneï; elles y sont achetées par des tanneurs de Kazan, et ceux-ci reviennent Tannée suivante avec ces mêmes peaux converties en cuir, qui sont en partie rachetées par des Tatars d'Astrakhan.

Gêné par l'immensité des distances , restreint par la rareté des grandes fortunes et des connaissances industrielles, entravé par l'instabilité d'une législation capricieuse et par l'empire de la routine, le commerce intérieur de la Russie n'a pas établi sur tous les points des relations directes et rapides.

L'état des fabriques et des manufactures répond moins encore aux besoins de la population. Et cependant la nature a mis des ressources incalculables à la disposition des Russes. Tous les objets de première nécessité et un grand nombre de ceux qu'on transforme aisément en articles de luxe , sont produits par leur pays en quantité surabondante. Que l'industrie vienne à s'exercer sur ces masses inertes, quelle se répande, active et entreprenante, sur le sol entier de cette immense contrée, et la Russie, l'on n'en saurait douter, deviendra de tous les États de l'Europe celui qui pourra le mieux se

LETTRE VllI. l55

suffire à lui-même. Cette époque, du reste, est encore éloignée. La composition de la nation russe arrête l'essor de l'activité industrielle, et cet obstacle n^est pas de nature à être promptement surmonté.

Depuis le commencement du siècle actuel le nombre des fabriques s'est considérablement augmenté 'y les souverains ont secondé de leur mieux cette ardeur nouvelle, et dès aujourd'hui Moscou, Biga, Pétersbourg, Toula et quelques autres cités, méritent le nom de villes manufacturières. Mais ce ne sont là que des commencemens; l'impulsion générale n'est point donnée et ne pourra l'être de long-temps. *

1 Les chiffres suivans pourront serrir à pronyer la faiblesse comparative de l'industrie russe. £n 182g le nombre des établissemens industriels de tout genre ^ qui existaient en Russie^ s'élevait; d'après des documens officiels^ à 5244? et celui des ouvriers qu'on j employait , à 225^000. En admettant donc que sur la population totale, qui est<le 60 millions d'ames, 200,000 familles ou 1 million d'individus soient adonnés à l'industrie, on sera sûr d'être plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. D'un autre côté, des calculs authentiques établissent qu'en Angleterre le nombre des familles employées dans l'industrie est au nombre total des familles comme 1 : a y,. Cette proportion étant en Russie, ainsi qu'on vient de le voir, comme 1 : 60, il s'ensuit que l'Angleterre ren« ferme, proportion gardée, 2^ fois plus d'industriels que la Russie.

LETTRE VIÏI.

ï^arfois deux cent mille hommes sont réunis à Nijneï; je vous ai parlé des affaires qui les y amènent; il me reste à dire quelques mots sur leurs plaisirs.

Ceux du peuple n'ont rien de caractéristique. Comme chez nous, c'étaient des bateleurs, des écuyers , des ménageries , et surtout des tavernes qui faisaient les frais des divertissemens.

Des cafés particuliers étaient réservés aux classes plus relevées. La foule qui s'y rassemblait offrait un mélange pittoresque de costumes, de physionomies et d'habitudes. On parlait à la fois, dans ces salles, toutes les langues européennes et presque toutes celles de l'Asie, et l'on pouvait y voir, assis autour d'une même table, le Mahométan, le Catholique , le Grec , le Protestant , le Juif et l'Arménien.

Dans la soirée ces réunions se reproduisaient au palais impérial, où l'on ouvrait au public plusieurs salons décorés avec luxe.

Nous assistâmes dans ces appartemens à l'un des bals de souscription qu'on y donne tous les quinze jours. La fête était brillante. Les dames, presque toutes de la noblesse de Nijneï , se distinguaient par l'élégance et le luxe de leur toilette. La société des hommes était mêlée, et, chose étonnante pour

LETTRE VIII. iSj

la Russie, l'aristocratie ne craignait point de déroger en dansant avec cette foule plébéienne.

La plupart des personnes qui assistaient au bal s'exprimaient facilement efi français; beaucoup d'entre elles paraissaient même se servir de notre langue de préférence à la leur, et cet usage, répandu sur les confins de l'Asie, à plus de mille lieues de Paris, était bien de nature à nous inspirer un certain orgueil national.

Une salle de spectacle a été construite auprès des bazars. Il est curieux d y voir un public composé de Russes , de Tatars et de Boukhares , applaudir avec enthousiasme les œuvres de Mozart ou de Rossini.

On ne saurait trop louer le gouvernement des soins qu'il a pris pour Êiciliter à chacun le libre exercice de son culte.

La Russie est un des pays où la tolérance est exercée avec le moins de restrictions. Le Mahométan peut y bâtir sa mosquée, l'Indien son temple, le Juif sa synagogue y et l'idolâtre lui-même offre librement à son fétiche ses hommages et ses sacrifices. *

1 On compte en Russie 4 millions de Mahométans. Us habitent surtout la Tauride et les gouvernemens qui faisaient autrefois partie des tsaries d'Astrakhan et de Kazan. Les Ar* méniens sont au nombre d'environ 4oo,ooo^ les Juifs de 6oO;OOo, Quant aux idolâtres^ qu'on trouve principalement

l58 LETTRE TIII.

A Nîjnèï les Grecs, les Luthériens, les Mahômétans et les Arméniens possèdent des bâtiment spacieux pour y célébrer le service divin , et dans le cimetière de la ville on enterFe indistinctement les hommes de toutes les religions.

Nous n'avons point négligé de visiter fréquemment la mosquée^ ordinairement nous y allions le soir. Le Muézim paraissait sur le balcon du minaret quelques instans avant le coucher du soleil. Il appelait à haute voix les fidèles à la prière. Aussitôt les musulmans préludaient aux exercices religieux par les ablutions d'usage. Ils s'approchaient des canaux creusés parallèlement aux bazars et lavaient succès^ slvement leurs mains , leurs oreilles et leur tête. Quant à l'ablution des pieds, la plupart se bornaient à ôter leurs babouches et à passer une main mouillée sur d'épaisses bottes de cuir.

On nous laissait pénétrer librement dans la mosquée. Un cosaque montait la garde à la porte.

Les murs de la salle où se faisaient les prières n'avaient aucun ornement. Un riche lapis oriental , couvrant le plancher, formait la seule décoration du temple. Dans un coin de la salle s'élevait uiie petite chaire; Tlman doit y monter les vendredis pour prononcer un sermon devant les fidèles.

dans les provinces asiatiques , leur nombre est éyalné à près d'un million.

LETTRE VIII. iSg

Les musulmans arrivaient en foule, laissant leurs babouches dans les corridors et sur les escaliers; quelques-uns même se dépouillaient d'tine partie de leurs vêtemens, et ceux qui portaient un turban, en détachaient Tune des extrémités pour la laisser flotter sur l'épaule. Ds se plaçaient eh ordre sur plusieurs rangs serrés. L'Iraan était devant eux et récitait parfois d'un ton nazillard une courte prière. Les fidèles observaient le plus profond silence ; ils faisaient avec recueillement leurs prières mentales, et à de courts intervalles ils suivaient tous à la fois les mouvemens du prêtre , qui se prosternait , frappait la terre de son front, puis se redressait pour s'accroupir sur les talons ou se relever entièrement. Quand la prière touchait à sa fin, chaque musulman faisait quelques pas à reculons et se retirait ensuite sans proférer une parole.

Dés spectateurs chrétiens se réunissaient en grand nombre dans la mosquée, et les musulmans paraissaient supporter sans peine la présence de ces infi« dèles. Un jour cependant l'un de ceux-ci ayant craché par distraction sur le tapis consacré , nous vîmes s'approcher de lui , les yeux étincelans de colère, un vieux Boukhare, qui le saisit vivement et le jeta hors du temple.

TJne solennité religieuse des Arméniens m'attira, la veille de mon départ, dans leur église.

Cet édifice présente intérieurement la forme

l6o LETTRE TUT.

d*une croix grecque , dont l'une des branches est occupée par le sanctuaire; celui-ci forme une espèce d'estrade, haute de deux ou trois pieds, qui ne communique point avec la nef de l'église au moyen de marches ou de gradins, et sur laquelle on monte par des escaliers et des portes latérales. Des rideaux fixés sur le devant de ce lieu saint, et qui sont tirés plusieurs fois pendant Tofiice , achèvent sa ressemblance avec la scène d'un théâtre.

La réunion des Arméniens était nombreuse, et celle des curieux de toute religion. Grecs, Russes, Tatars, Juifs et Persans, ne l'était pas moins.

Quelques-uns des Arméniens portaient le costume européen; mais au premier coup d'œil leur physionomie les Élisait reconnaître. Le feu de leurs regards, leur teint basané, leurs cheveux et leurs moustaches du noir le plus prononcé, la forme arquée de leur nez et tout l'ensemble de leur visage , indiquait leur origine. On l'eût devinée d'ailleurs au zèle qu'ils mettaient à s'acquitter des pratiques les plus minutieuses recommandées par leur église. Cette dévotion machinale, à laquelle l'esprit semblait rester étranger, me faisait établir entre leur culte extérieur et celui des musulmans une comparaison tout à l'avantage de ces derniers.

Les cérémonies religieuses me rappelèrent celles des églises gréco-russes. La voix sonore des prêtres n'y est également soutenue par aucun instrumient;

LETTRE VIII. l6l

mais leurs chants, auxquels se mêlent parfois ceux des fidèles, portent un caractère particulier, dont la rudesse est étrangère aux canùques russes. Ils commencent sur une mesure extrêmement lente, qui, s'animant graduellement, finit, après un crescendo assourdissant, par un véritable allégro du genre le plus trivial et le plus bizarre.

Une cérémonie qui n'est d'usage, m'a -t- on dit, que le 3o Août de chaque année , terminale service. On apporta deux plateaux chargés de fruits au milieu , de 1 église ; un prêtre les bénit. , Placés sur l'estrade qui forme le sanctuaire, ils furent ensuite abandonnés à la discrétion du public; chaque Arménien s'empressa de prendre sa part du butin consacré. Â peine les prêtres parvenaient-ils à mettre xat peu d'ordre dans le pillage et à calmer les rivahtés qui surgissaient entre quelques-uns des précendans.

Les prières pour l'empereur et la famille impériale , litanies d'une espèce nouvelle , qui remplissent pour ainsi dire exclusivement le service grec en Russie , ont également lieu dans les églises arméniennes. Pareille obligation est imposée dans toute l'étendue de lempire aux Juifs , Mahométans , Grecs^ Unis, Luthériens, etc.

Les dissidens, répandus en grand nombre sur le sol de la Russie, paient de la même manière la tolérance que le gouvernement exerce à leur égard.

l62 LETTRE VIII.

Connus sous le nom de Raskolniks (hérétiques ) ou de VUuX'Croyans ^ ils se divisent en un grand nombre de sectes, dont quelques-unes ont leur siège principal dans le gouvernement de Nijnéî- Novgorod.

L'origine de leur schisme remonte au milieu du dix -septième siècle. Il fut occasiqné par une décision du concile national , tenu en 1666, qui ordonna la révision des anciennes traductions de la Bible. Les Raskolniks, qui se détachèrent alors de rÉglise dominante, eurent à supporter des persécutions longues et cruelles. Les chefs de secte furent arrêtés, condamnés à mort et exécutés comme de vils criminels. Ces atrocités ne firent qu'enflammer l'enthousiasme des sectaires, et le désespoir les poussant au fanatisme , on les vit rechercher le martyre.

Pierre le Grand mit un terme à la rigueur que son père et son frère avaient déployée contre les vieux-croyans, et se borna à ordonner qu'ils paieraient un impôt double et qu'ils se distingueraient par un morceau de drap rouge attaché sur les épaules.

Ce ne fut que sous le règne de Catherine II qu'ils obtinrent une entière liberté religieuse. On les affranchit de la charge du double impôt , et on leur accorda la permission de bâtir des églises, à condition dy faire célébrer l'oflSce divin par des prêtres consacrés dans Téglise orthodoxe.

Aujourd'hui le nombre des Raskolniks, quoi-

LETTRE VIII. i65

qu'il ait dîmiiiué dans les tjemiers temps , est encore de 5 à 400,000 individus. La plupart des cosaques du Don et des cosaques asiatiques, ainsi qu'un grand nombre de Sibériens, appartiennent à l'une ou à l'autre de leurs soixante - douze sectes différentes.

Plusieurs de ces sectes se distinguent par des pratiques barbares et une superstition fortement empreinte de cruauté. C'est ainsi que dans lune d'elles les néophytes doivent se soumettre à une opération qui les rend inhabiles à se reproduire. Il y a dans cette secte une quantité de marchands opulens. La communauté ne pouvant se maintenir que par un prosélytisme actif, ceux qui en font partie finissent habituellement par se donner un fils adoptif, auquel leur fortune est assurée, à condi-» tion d'embrasser leur croyance et de se soumettre à tous les sacrifices qui sont la suite d'un tel engagement

Le gouvernement tolère ces inÊimies. D'autres communautés cependant se sont attiré la vindicte publique. On nous a , par exemple , assuré que près de Moscou l'on avait découvert et puni une congrégation de vieux - croyans qui communiaient avec du sang humain. Ces monstres dérobaient des enfans nouveau -nés, les enfermaient dans des tonneaux garnis à l'intérieur de clous et de couteaux, et les roulaient ainsi du sommet d'une colline dans

l64 LETTRE VIII.

[ la plaine. Ils recueillaient ensuite leur sang, qui

avait, d'après eux, beaucoup de ressemblance avec celui de Jésus*Ghrist On a décimé ces Raskolniks, et les coupables désignés par le sort ont été exilés en Sibérie. Tel du moins est le récit que nous a fait une personne digne de foi.

Le comte M.... nous a parlé d'une autre classe

^ de Raskolniks, répandue dans le pays de Nîjnéî, et

chez laquelle tout se fait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit

4 La communauté des femmes est établie parmi les

sectaires, sous la seule condition de ne la mettre en pratique qu'après avoir invoqué la Trinité. Un accident de voiture ayant obligé le comte M.... de s'arrêter dans la cabane d'une femme de cette secte, il la vit entourée de plusieurs enfans. Ignorant les préceptes de la communauté au milieu de laquelle cette jeun^se avait pris naissance, il demandait à leur mère où était son mari, n Je n'ai point de mari, répondit-elle, et Dieu merci ! je n'ai été l'épouse de personne. '* — Mais ces enfans sont à vous? — « Oui ; c'e^ la Trinité qui les a fait naître. • Et en même temps elle jetait parla fenêtre un verre dont son hôte s'était servi et qui dès-lors devenait impur à ses yeux.

/^ Depot d artillerie .

/« J Comptoir de la £anau£ .

h} HôfeldÊ^Poêtês.

// ArcAioeé du collège iles a^ifes el/tt

JS Mauon d/u£nfimt -trouves.

lO Caserttje de la J*eluv9ka..

2o Ccf^eme de» ouorie^'Jt milù^Mireéf.

2/ Caserne Kktunjovnttehejdit .

2/ Caserne NcmAski .

22 MaiSùn des veuves.

23 Dslro^ ou^rtmde prùof criminelle ^

2^ fnshbid dldleJcaitdre .

2^. Mopàal de» £nfrins'trou.V(» .

2d Institut de Sf'^Cadterint .

'Jj Uospirv de S.*' ùttherine .

2S Jardin tfotani^ue de l'Fhioersite'.

29 — Caserne de Spaskoi. ^

3^ Tour de So§tÂiart/\ \

3/ Dépôt d artillerie . \

tX2 G renietvt publia.

33 CtMiptoir de médecine ft grande P^

ok JitlaLS du^rand-Due Constcuttin .

3S....^fittlctts Imptrùtl de la. Slohode,.

3^ PaloM» de J^e/vr'l .

o/. Afauscn des orpAeluts mitttx^crcs.

38 Casernes roiufe et Hanche de J* CtA

^ Nouvel hôpital mdibaire ,

k>0. .... Hôpital mililaire en hois.

im^

LETTRE VIII. l65

On nous avait conseillé de prendre, pouF retourner à Moscou, la route de Kostroma et de Jaroslaw, qui nous aurait fait suivre pendant une quarantaine de lieues les rivages boisés du Volga, et qui ensuite , dit- on , .traverse le jardin de la Russie du Nord , si quelque chose peut s'appeler de ce nom dans un pays comme celui-ci. Mais, faute de temps, nous reprimes le chemin de Mourome et de Vladimir.

l66 LETTRE IX

Moscou y le 5 Septembre.

De même que Rome et CoDstantinople , Moscou s'élève sur sept collines. Cet emplacement sur un terrain fortement ondulé, arrosé par une rivière à cours sinueux, semble calculé avec art pour faire ressortir tout ce qu'il y a d'original dans l'architecture asiatique de la cité des tsars. Souvent, placé sur une légère éminence, on découvre à ses pieds une partie considérable de la ville , tandis qu'autour de vous s'élancent les faites bizarres, les toitures riches et légères d'antiques édifices. Leur assemblage forme connue une seconde ville aérienne, dont l'ensemble éblouit, dont les détails séduisent* Il est impossible de voir avec indifférence cette réunion si élégante et si neuve de tous les genres et de tous les caprices d'architecture , cette profusion presque fantastique de monumens élevés dans le goût arabe, grec, gothique, persan, tatar, étincelant d'or et d'argent, et brillant des couleurs les plus vives.

Dans les rues on ne trouve point , comme à Pétersbourg, cette immensité trop régulière, ces pro* portions mal combinées. Leur largeur n'est point excessive; elles se coupent sans sj^méirie, t% les mouvemens du terrain produisent d'heureux accidens. Plusieurs larges boulevards, plantés de beaux arbres et décorés de fleurs, prolongent à travers la ville une longue guirlande de verdure. Les habitations se groupent avec désordre ; leurs toits aplatis, se dépassant les uns les autres, sont dominés à leur tour par des coupoles, des flèches et des minarets. Les palais , entourés de plantations , semblent des. châteaux plutôt que des hôtels, et près de ces somptueux édifices viennent se ranger des maisonnettes en bois, peintes avec soin, des églises, des monastères^ des parcs, et jusqu'à des champs, des pâturages et des lacs.

L'aspect du peuple qui anime cette ville lui donne un attrait de plus aux yeux de l'étranger. On se plait à observer le mélange de simplicité , de ru-desse et de bonté , qui caractérise ces êtres sans cul*ture,et ce sentiment de crainte, plutôt que d'amour, qui les ppusse à toute heure auprès des images saintes, exposées dans les rues et les carrefours. Le type étranger que portent les traits de leur visage, leurs barbes touffues et ces amples cafetans , retenus au milieu du corps par une ceinture orientale, semblent ne point appartenir à une nation européenne.

l68 LETTRE IX.

Le mauvais temps interrompît aujourd'hui le»

courses que nous faisions à travers la capitale. Nous cherchâmes un refuge dans le Gostini^Dvor, Ce bazar contient plusieurs milliers de boutiques , et c'est là que le commerce de Moscou concentre la plupart de ses opérations , depuis les ventes les plus modiques jusqu'aux spéculations les plus vastes.

La façade principale du Gostini-Dvor occupe f un des côtés de la Place des boutiques^ qui se développe au pied des murs gigantesques du Kremlin.

Au milieu de cette place , ou pour mieux dire de ce plateau, s'élève, sur un piédestal de granit, un groupe colossal en bronze, représentant le bourgeois Minine et le prince Pojarskoï.

Ces héros hbérateurs se dévouèrent, il y a deux siècles , à l'affranchissement de leur pays , et ils surent y parvenir, l'un par son or, l'autre par son épée. Livrée aux maux de l'anarchie, après l'extinction de la race de Rurik, épuisée par la tyrannie des Godounof, des Chouiskiiet des Faux Démétrius ^ qui souillaient un trône usurpé, la Moscovie était devenue la proie des Polonais, et Vladislas s'était Ëtit couronner au Kremlin ^ C'est alors que Pojarskoï et Minine, natifs l'un et l'autre du pays de Nijneï- Novgorod , unirent leurs efforts pour la commune délivrance. Le prince se mit à la tète des troupes

i6io.

entretenues par les trésors du marchand ; Moscou fut assiégé , Yladislas chassé , et la Russie fut enfin rendue à elle-même.

Le sculpteur ^ chargé de retracer l'histoire par le bronze, a réussi dans son travail.

La pose des deux héros est pleine de noblesse i et si un examen sévère fait découvrir quelques débuts de détail et des proportions incorrectes, du moins on ne peut refuser à l'ensemble un juste tii* but d'éloges.

Le piédestal porte cette inscription : Au bourgeois Mmine et au prince Pojarskoi\ la Russie recon-^ naissante; et s'il faut en croire le statuaire, c'est au bourgeois que revient la gloire d'avoir commencé la lutte que soutint la nation russe contre ses oppresseurs. Car il a représenté Minine, animé déjà de l'enthousiasme de sa belle cause, et manifestant, par l'expression éner^que de ses traits, la volonté de sauver sa patrie ou de périr pour elle; tandis que Po jarskoï , tristement assis , n'est pas sorti de l'abattement dans lequel l'ont plongé les maux de la Moscovie , et commence seulement à se ranimer aux exhortations belliqueuses du marchand de Mijneï. Ce fut donc un homme de cette classe, aujourd'hui si faible et si peu nombreuse, qui devint le sauveur de la Russie : c'est en lui qu'on doit

1 M. MartoM.

reconnaître le premier moteur de Theureuse révo* lution qui donna le sceptre à Taieul de Pierre le Grand.

Nous parcourûmes pendant quelques heures les passager couverts du Gostini-Dvor. Ces bazars mos-» covites, imitation exacte de ceux des Orientaux , ne rappellent en rien le luxe et l'élégance des bou- . tiques de nos pays. Les galeries sont étroites y sales , mal éclairées , et se ressemblent à tel point, qu'un étranger s'égare facilement dans cet immense laby* rinthe.

L'extérieur des marchands présente la même uniformité. A moins d'être Russe, on ne saurait, au premier coup d'œil, reconnaître parmi eux quel-* que différence de fortune, de manières, d'éducation*

Un élément principal de variété manque d'ail-* leurs dans ces boutiques : on n'y rencontre absolument que des hommes , comme si la réclusion des femmes, héritage des mœurs asiatiques, s'était maintenue jusqu'aujourd'hui parmi les basses classes du peuple.

Revêtus de l'ancien costume national et assis avec une gravité digne des Osmanlis, les marchands profitent de chaque instant de loisir pour entamer une partie de dames ou d échecs. L'amour du gain, cependant, les maintient en éveil. Prônant à haute voix l-excellence de leurs marchandises et dépréciant les boutiques voisines des leurs, ils poursuivent ies

passans de leurs offres de service, avec une perse* vérance plaisante au premier abord , mais qui finît par lasser la patience la plus exercée.

Doués d'une grande finesse, ils devinent sans peine le degré d'expérience des chalands, et malheur à celui qui traite avec eux sans méfiance ! Leur mauvaise foi est passée en proverbe , et même les gentilshommes russes paraissent prendre à tache d'en avertir les étrangers.

Je dois ajouter que les marchands adressent à la noblesse des reproches du même genre. Eux aussi prétendent que les gentilshommes n'ont point de conscience en affaires, et qu'il &ut plus de soins et d'habileté pour amener un grand seigneur à payer ses dettes, que pour terminer la spéculation la plus difficile.

L'exemption de la contrainte par corps, dont le privilège est assuré à la noblesse, explique, sans l'excuser , ce travers des gentilshommes. Forts de cette inviolabilité personnelle, les seigneurs se laissent facilement entraîner à faire des dettes , et délivrés de la crainte d'un déshonneur public , ils ont moins de répugnance à contracter des obligations, alors même qu'ils prévoient ne pas pouvoir les acquitter.

D'un autre côté, les marchands, privés en partie du soutien de la loi, sont réduits à un rôle honteux, propre à exercer la plus fiineste influence sur leurs mœurs et leur caractère. Ce n'est que dans une

172 LETTRE ÎX.

humble attitude et la prière sur les lèvres, qu'ils doivent s'approcher de leurs nobles débiteurs : c'est en les fatiguant par des larmes, qu'ils parviennent à obtenir le remboursement de leurs créances. Fautil donc s'étonner de trouver chez un grand nombre d'entre eux la mauvaise foi jointe à la bassesse , quand on se rappelle en même temps cette passion du gain si universelle parmi les Busses, et qui autrefois déjà faisait dire à Pierre le Grand: tt Je ne me sers pas des juifs dans mon empire ; je connais mes Russes!''

LETTBE X. 175

MosGoa, le 8 Septembre.

Avant d'essayer de vous décrire les édifices et les établissemens publics de Moscou, je dois vous donner quelques détails sur la topographie de cette capitale, dont on disait avec raison qu'elle est une province plutôt qu'une ville.

Je vous ai parlé de sa situation, de ses collines et du cours de la Moskva, qui, arrêtée à plusieurs reprises par les mouvemens du terrain, serpente comme un ruisseau et décrit au milieu de la ville les courbes les plus gracieuses. Cet immense emplacement est partagé en plusieurs enceintes, qui s'enveloppent et s'emboîtent pour ainsi dire les unes dans les autres.

Au centre de la ville s'élève le Kremlin ou Fort. Il occupe le plateau d'une colline, et sa forme extérieure est à peu près celle d'un triangle, dam l'un des côtés s'appuie conti^ le rivage escarpé du fleuve. Ses murs élevés, au-dessus desquels on

vit flotter, à trois siècles de distance, les étendards victorieux des hordes asiatiques et ceux de l'armée la plus brave et la plus instruite de l'Europe : ces murs, souvenir majestueux des temps où l'art de la guerre était encore ici, dans l'enfance, sont couronnés de créneaux à formes sarrazines. Des tours, dont les flèches élancées s'élèvent à une hauteur considérable, les interrompent de distance en distance, et cinq portes d'une architecture antique et pittoresque prolongent leurs voûtes hiunides à travers ces constructions à la fois élégantes et massives.

La seconde enceinte est attenante à la partie orientale du Kremhn : c'est le quartier des marchands , qui porte en russe le nom de Kitaï- Gorod. Ses murailles, flanquées de portes et de tourelles irrégulières, lui donnent extérieurement l'aspect d'une forteresse arabe.

Au pied des murs du Kita'i-Gorod et du Kremlin s'étendent de grandes esplanades, qui, par leur extension , l'irrégularité de leurs contours et les mouvemens du sol, ressemblent beaucoup moins à des promenades publiques qu'à un terrain réservé pour y dresser un camp et pour y exécuter des évolutions militaires. Peut-être a-t-on voulu jadis isoler de cette manière les quartiers les mieux fortifiés de la ville, afin de les tenir à l'abri d'un coup de main et d'enlever aux assaillant la possibilité d'approcher à couvert de ces derniers boulevards.

A partir des e^Ianades commence le troisième quartier, nommé Biélo-Gorod ou Ville -blanche.

Autrefois une muraille, percée d un grand nombre de portes, formait l'enceinte de ce quartier et suivait ses contours sur un prolongement de cinq à six werstes. Catherine II la fit abattre. Mie est remplacée par un large boulevard , planté de jeunes tilleuls.

Les trois cpiartiers dont ce boulevard marque les limites, sont les plus anciens de Moscou. Les habitations y sont bâties avec plus de solidité que dans les autres parties de la ville. Celles en bois n'y sont actuellement plus nombreuses, et bientôt ces fragiles demeures seront entièrement remplacées par des maisons de briques et de pierres; Toutes ces constructions, tant les anciennes que les nouvelles, ont un caractère qui leur est propre. Leurs toits , presque plats, sont couverts en cuivre, en tôle ou en planches , jamais en tuiles. On donne à ces couvertures tme couche de couleur verte ou brun-rouge^ tandis que les murailles sont peintes en jaune clair ou en blanc. Renouvelées tous les trois ou quatre ans, par ordre de la poUce, ces couleurs conservent un éclat qui est éblouissant dès que le soleil vient à jeter ses rayons sur la ville. De la une fraîcheur de coloris toute méridionale; un brillant, qui parfois même trancherait d'une manière pénible pour la vue, s'il n'était tempéré par les groupes de verdure qui s'élèvent au milieu des habitations.

l'jÔ LETTRE X.

Les trois premiers quartiers ont également plus que les autres l'aspect d'une ville. Les maisons s'y touchent; on y voit peu de terrains qui ne soient bâtis, et si les rues n'y paraissent pas toutes trèsanimées, on peut y reconnaître du moins le mouvement d'une riche capitale.

Mais quand on a traversé le boulevard , pour entrer dans le quartier suivant, qui entoure les premiers comme un immense anneau , et plus encore quand on a pénétré dans les faubourgs , on trouve la campagne mêlée à la ville. Là , plus de maison qui n'ait son jardin ou même son champ. Parfois on dirait un village transporté au milieu de la capitale, avec ses bois, ses pâturages et ses ruisseaux; mais un village entremêlé de parcs, de châteaux, de casernes, de superbes hôpitaux, d'un nombre infini d'églises et de chapelles, enfin, de plusieurs monastères à murs crénelés, qui semblent autant de forteresses asiatiques répandues sur les collines de la ville.

Le quatrième quartier ^ se termine, comme le troisième, par un boulevard, au-delà duquel se développent les faubourgs.

I-a Hmite extérieure de ceux-ci est marquée par un rempart de quelques pieds d'élévation, garni d'une vingtaine de barrières. Cette dernière enceinte

1 Le Zemliami^orod ou Ville de terre.

LETTRE X. fjj

de Moscou a plus de dix lieues de tour, et comme la population, habituelle de la métropole ne dépasse point 360,000 âmes, on comprend aisément qu'il doit se trouver un grand nombre de quartiers déserts dans une ville d'une semblable étendue.*

Je m'attendais à rencontrer des traces nombreuses du célèbre incendie; mais. elles deviennent journellement plus rares, et celui qui n'aurait point connaissance de cette catastrophe, ne pourrait plus actuellement la deviner en parcourant Moscou.

Les deux tiers des habitations de la ville étaient devenus la proie des flammes; aujourd'hui déjà le nojnbre des édifices reconstruits dépasse de plusieurs milliers celui des maisons réduites en cendres. En général, d^uis cette époque, la ville a gagné en embellissemens, et on n'a point négligé de tirer quelques petits avantages de cet inmiense désastre. Cependant les changemens qu'elle a subis ne sont pas très -considérables, et l'on peut se convaincre par l'inspection de gravures exécutées avant 1812, que Taspect de Moscou est resté dans son ensemble tel qu'il était autrefois. En restaurant les grands édi-

I Durant Thiver la population de Moscou s'accroît sojiyent d'un tiers. Cette augmentation provient de l'arrÎTée des seigneurs , qui reviennent de la campagne ayec une foule de serviteurs^ comme aussi de la migration des serfs à passe" port, qui habitent leurs villages pendant Tété et travaiiknt en hiver dans .les villes.

i^S LETTRE X;

fices publics, qui avaient moins souffert que les pa-^ lais de bois et les Cabanes des particuliers, on a conservé leurs formes et jusqu'à leur décoration an- . tique, et Moscou, renaissant de ses ruines, est restée asiatique, comme nos soldats l'avaient trouvée en la saluant du premier cri d'admiration et de triomphe.

Mes récits vous conduiront le plus souvent aut Kremlin. C'est là que l'histoire du peuple russe semble se perpétuer dans les édifices , qu'on y voit confusément répandus : c'est un musée de monumens où rîéh lie ressemble à rien, et dans lequel l'Europe et l'Asie, le Nord et le Midi, le moyen âge et les temps modernes, sont représentés tour à tour par des clochers, des palais et des créneaux.

Nous y entrâmes ce matin de bonne heure, en passant par la porte de Krasnôt eu du Sauveur. Ce bâtiment est devenu l'objet d'ube^espèce de culte de la part des Russes, depuis, dit-t)n, que l'ange du- Seigneur s'est reposé sur son faite, en précédant Tarmée de Pojarskoï. Il n'est permis d'en approcher que ]^ tête découverte, et Jes Russes qui traversent cette porte sacrée, ne manquent jamais de manifester leur dévotion par de nombreux signe»

LETTRE TL lyQ

de croix; le cocher sur son sîége, le porte -faix courbé sous le poids de son ikrdeau, le général sur son cheval de parade, personne, enfin, ne se croit en droit de s'affranchir de ce piei;x devoir.

En sortant de la porte du Sauveur, on arrive sur l'esplanade, d'où l'on a ce coup d'œil magnifique qui nous causa un plaisir si vif il y a quel^ ques semaines. Les murailles du Kremlin, qui, sur les autres côtés de l'enceinte, gamissertt le sommet de la colline et interceptent la vue , descendent ici jusqu'au rivage de la Moskva,«t rien n'empêche^ les regards de se porter sur tout lé bassin de la rivière.

■ C'est de ce côté qu'une portion de l'enceinte a été endommagée par l'explosion des mines que îîapoléôn avait fait creuser en quittant Moscou. Mais le dégât ne fut point considérable, et déjà il est complètement réparé. L'idée de l'entière destruction du Kremlin, qui s'était répandue en France sur la foi d'un bulletin de la grande armée, était heureusement erronnée. Nous n'avons point laissé ici un aussi triste souvenir.

Il serait difficile dé donner une description exacte de la disposition des bàtimens renfermés dans le Kremlin. Là, point de rues^ point de places régulières. C'est un large plateau sur lequel sont disséminés deux monastères, plusieurs chapelles, trois églises cathédrales^ un «tsenal, six ou sept pd[ais

l8o LETTRE X.

et cpidques autres édifices. Cest une admirable confusion. A mesure que Ton avance, le point de vue change; les arceaux, les coupoles et les flèches se groupent d'une manière nouvelle, mais toujours belle, toujours séduisante.

Pendant plus de quatre siècles , les événemens qui ont modifié le sort de la Russie , se sont accomplis ou préparés dans cette enceinte.

Les grands-princes de Moscou, d'abord si Êiibles et bientôt si puissans , y tenaient une cour sauvage. Leurs cendres sont déposées dans l'une de ces églises. Sur cette esplanade la Russie fut mainte fois humiliée dans la personi^è de son chef, qui

J3ÊÈ» f Ji

écoulait en silence les messarges msolens d'un suzerain tatar. Plus tard les Polonais y célébrèrent leurs triomphes éphémères. Au pied de ces palais les Strélitz accouraient à leurs assemblées tumultueuses, donnaient et enlevaient la couronne. Et, s'il faut évoquer des souvenirs plus glorieux , c'est dans ce même . Kremlin qu'on célébrait des fêtes triomphales, quand la Moscovie se releva d'un long esclavage; c'est là qu'un Dmitri-Donskoiy le premier vainqueur des Mongols , apporta les trophées de sa victoire, et que les tsars, ses successeurs, vinrent déposer les couronnes de Kazan et d'AstrakhItn , devant lesquelles les grands-princes s'étaient si longtemps prosternés dans la poussière.

A l'une des extrémités de la grande esplanade s'é-

lève la tour iihan - Vtliki ( Jean le Grand ). Ce clocher a la forme d'un de ces minarets longs et minces que Ton voit auprès des mosquées de FQrient, avec la différence qu'il a des dimensions gi-« gantesques et que ses premiers étages ont ime forme octogone. Sa coupole d'or domine à la fois les édi* fices de la ville et ceux du Kremlin; et le soir, quand les rayons du soleil déjà près de disparaître s'arrêtent encore et se brisent en gerbes de feu sur cette sur&ce éclatante, cette immense tour blanche, couronnée d'une brillante auréole, semble un cierge immense qui éclaire la cité des tsars.

Nous montâmes sur le clocher. Toute la pompe orientale de lVlx)scou s^étalait à nos pieds. Depuis les coupoles du Kremlin, jusqu'aux parcs et aux châteaux répandus sur les collines des iaubourgs^ nous embrassions d'un seul coup d'œil l'immensité de la capitale. Cette variété si élégante et si riche de somptueux édifices , de jardins , de rivières , de ponts, de forêts et d'étangs, remplissait au loin l'horizon.

Redescendus sur la terrasse du Kremlin, nous entrâmes au Palais du trésor. Devant la &çade principale on a disposé plusieurs centaines de canons , enlevés aux Français dans la retraite de 1 8 1 2 ; trophées pénibles pour la vue d'un Français , dans cette ville où des souvenirs de gloire se confondent avec les regrets et la douleur.

l8a LETTRE X.

liés couronnes et les sceptres, exposés dans le palais du trésor, rappellent cette longue. suite de princes, de grands-princes, de tsars et dVmpereurs, <jui se sont succédé pendant neuf siècles sur le trône de la Russie. Les empiétemens qui ont iàit grandir peu à peu les ]^ts moscovites, et la marche de cette puissance de l'est à l'ouest, de l'Asie vers l'Europe, y sont attestés par de brillans trophées.

Là, comme partout en Kussie, on voit les traces de la transition subile qu'ont éprouvée, sous le règne de Pierre le Grand , les mœurs et les habitudes. On les reconnaît dans la forme des joyaux de la couronne, qui, asiatique avant cette époque, est alors devenue européenne.

Au milieu de ces richesses accumulées depuis tant de règnes, les objets les plus anciens se font remarquer par la perfection de leur travail. Il sem- >blerdit qu'ils appartiennent à une ère de prospérité pendant laquelle les beaux-arts auraient fleuri dans ces contrées; comme si la Russie, que le seizième siècle a trouvée en proie à la barbarie, avait eu au«trefois déjà une époque de culture. C'est qu'effectivement telle fut en Russie la marche de la civilisation. Les premiers successeurs de Rurik s'étaient rapprochés des empereurs de Byzance; attirés par l'espoir du butin vers une région méridionale, ils y avaient puisé des mœurs , des idées et des croyances nouvelles. Alors on avait vu la civilisation de ces

LETTRE X. l83

^ves, auparavant si grossiers, croître à Fégal de leur puissance; la Russie avait ses poètes, ses hi^ toriens, ses ménestrels. Mais deux siècles s'étaient à peine écoulés, et cet état prospère était arrivé à son déclin. Le morcellement du pays avait commencé. Patrimoine d'une infinité de princes ardens à rompre les liais qui les unissaient entre eux , la Russie avait perdu sa vigueur et s'épuisait en guerres civiles. Bientôt elle devint une province asiatique, et dès-lors, séparée de l'empire grec par des hordes mongoles, elle tomba dans cet abaissement dont elle fut tirée plus tard par la persévérance d'un Ivan El et le génie d'un Pierre le Grand.

Le château impérial que nous visitâmes en sor* tant du palais du trésor^ est un bâtiment de peu d'apparence. Il fut habité en 1812 par Napoléon. Une terrasse le sépare de l'ancien palais des tsars. Celui-ci , presque abandonné aujourd'hui, fut cons* trait au seizième siècle , m'a-tron dit , par Ivan IV, et fut souvent le théâtre des cruautés de son fon*dateur , le Néron de la Russie. Pierre le Grand y vit le jour. Ses fenêtres en ogives, les arabesques dont ses murs sont couverts, les rampes de pierre taillées en festons, qui semblent serpenter le long de ses galeries extérieures, tous ces détaik d'architecture lui donnent un aspect qui plsdt et fait revivre des souvenirs du temps passé.

En quittant le Kremlin , nous descendîmes dans

l84 LETTRE X.

les jardins, qui occupent l'emf^cement des anciens fossés de la forteresse. Les murs , qui s'élèvent d'un côté, atteignent une hauteur prodigieuse et dominent cette étroite vallée , parsemée d arbustes et de fleurs. Un ancien pont , qui traversait le ra* vin pour rejoindre l'une des entrées du fort , est actuellement au-dessus de la promenade avec ses tourelles sarrazines et son. portail gothique.

Autrefois la 'NégUnnaïa coulait au milieu de ces fossés et se jetait à leur extrémité dans la Moskva. On a détourné ses eaux par un canal souterrain , et des allées couvertes du sable le plus fin remplacent son ancien lit.

La Néglinnaia n'est pas la seule rivière qui porte à la Moskva le tribut de ses eaux, dans l'enceinte même de la capitale. On voit encore au milieu de la ville la laousa^ dont le Ut étroit et profond offre à quelques époques de l'année un volume deau considérable. Pierre le Grand lança sur les ondes rapides de ce torrent sa première chaloupe,^ construction déjà vermoulue ,. qu'il découvrit par hasard , et dont la vue fit naître en lui la grande idée d'une marine nationale ; c'est la même barque, que, plus ta];d, il fit couvrir de lames d'or et d'argent, qu'il transporta sur la Neva , et dont il dirigeait le gouvernail , tandis que ses vaisseaux de guerre étaient obligés, de la saluer tour à tour.

En traversant les faubourgs, la laousa coule au

LETTRE X. l85

milieu des villas les plus élégantes. Ces habitations sont occupées pendant quelques mois de l'année seulàcnent; éloignées du centre de la ville, on les considère comme faisant partie de la campagne. Les jardins qui les entourent ont souvent une étendue considérable; j'ai visité Tun de ces parcs urbains, qui n'a pas moins de quarante hectares de surface; et en général on compte dans l'intérieur de Moscou plus d'un millier de jardins.

Ceux qui garnissent la rive droite de la M oskva sont dans une délicieuse position. Une chaîne de collines se développe le long du fleuve; sur leur penchant s'élèvent des palais ombragés de vieux arbres, embellis par des groupes de fleurs et d'orangers; en ùice se présentent la ville de Moscou, le Kremlin et ses monumens couronnés d'or.

Ces parcs se prolongent sans interruption jusque vers le plateau de la Montagne des moineaux. C'est du haut de ce tertre que notre armée aperçut en arrivant l'antique capitale de la Russie et qu'elle embrassa d'un seul coup d'œil la majestueuse étendue de Moscou et l'attrayante yariété de ces jardins , qui devaient lui sembler un Éden à Tissue d'un désert.

L'empereur Alexandre avait, au moment de la délivrance de sa patrie, formé le voeu d'élever une église à l'endroit même d'où les Français avaient admiré d'abord leur conquête. Elle devait rivaliser de magnificence avec le cè^ef- d'œuvre de Michel-

l86 LETTRE X.

Ange. En 1 8 1 7 on en posa la première pierre. Depuis on a consacré des millions aux opérations, de nivellement; mais différentes sources, qui minent le terrain de la colline, ont successivement détruit les travaux commencés, et l'on croit aujourd'hui que le vœu d'Alexandre ne sera point accoippli.

Moscou, le 9 Septembre*

. Dans un pays où une civilisation récente a été l'œuvre d'une seule volonté, où l'urbanité , les sciences et les beaux-arts ont été créés par oukase, on doit s'attendre à des contrastes singuliers.

Un Russe, dont les idées sont en arrière de quelques lustres seulement, apparaît au milieu de ses compatriotes comme un monument de leur an« cienne barbarie. Il semble un représentant du quin-* zième siècle, ressuscité parmi ses arrière-neveux et qui se trouve gêné dans leurs habits, blessé par leurs usages, étourdi par leur savoir.

Mais lorsqu'on découvre au milieu des hautes classes de ce pays quelques-uns de ces débris encore vivans du moyen âgé, on doit se rappeler que la noblesse , en renonçant naguère à ses mœurs et à ses habitudes, avait agi à contre -cœur; que bien des boyards , en se coupant la barbe- et en quittant leur cafetan, étaient demeurés russes dans

l88 LETTRE XI.

leurs idées et barbares dans leurs goûts, et qu'enfin leurs enfans, dans cette carrière des améliorations . sociales dont Pierre le Grand leur a frayé l'entrée, n'avaient pu marcher tous d'un pas également rapide. Les uns, devançant de beaucoup leurs émules, ont su parvenir au but; ils se sont emparés en quelque sorte de la civilisation européenne, de ses principes, aussi bien que de ses formes. Beaucoup d'autres n'en ont. saisi que la sur&ce, et n'ont pris de l'ancienne Europe que ses vètemens , ses langues et ses travers; et ceux-ci même ont encore laissé derrière eux quelques partisans du vieux temps, qui jusqu'aujourd'hui sont restés Moscovites pour le fond , et Moscovites pour les formes.

Une course que nous avons faite aux environs de la capitale nous a fourni l'occasion d'observer de nouveau quelques traces de ce mélange singulier de culture et de radesse.

On nous avait vanté la magnificence des jardins du prince ***, dont la terre est à cinq ou six lieues de Moscou. Partis ce matin de bonne heure pour nous y rendre, nous eûmes- à traverser tm pays désolé. Dès que l'on est sorti des faubourgs, le prestige de la riche capitale a disparu. Moscou est un brillant oasis au milieu d'une nature sauvage.

Le prince était absent. Vieillard d'un âge fort avancé, il passe pour l'un des seigneurs les [dus riches de l'empire. On estime ses revenus à près d'un

million. Ses propriétés sont répandues dans dixhuit , provinces; 3 0,000 paysans vivent sur ses domaines, et Ton ajoute que la pêche de l'esturgeon dans la m^er Caspienne lui rapporte annuellement deux à trois cent mille roubles. L'origine de cette fortune est toute asiatique : les ancêtres du prince étaient des khans tatars. Fortement attachés à la foi de leurs pères, ils avaient long-temps refusé d'abjurer la religion de Mahomet; dans le cours du dernier siècle l'un d'eux , enfin, reçut le baptême , ajouta une terminaison russe à son vieux nom tatar, et , quittant ses steppes , vint grossir le nombre des courtisans moscovites. Le prince actuel, héritier de ses trésors et de ses nouveaux titres , a porté la mollesse des mœurs orientales au milieu des rafinemens du luxe européen. Son hôtel est un sérail, peuplé d'esclaves blancs et noirs, de danseuses, de musiciens; et c'est surtout dans sa résidence d'été qu'il se plaît à étaler la magnificence de ses goûts. Si je vous dis que l'on admire dans son palais des statues et des tableaux du premier ordre, que son parc est orné de plus de trois mille orangers, que Ton y montre une ménagerie, une salle de spectacle, des serres immenses, et une foule de kiosques, de temples et de riches fabriques, vous croirez cette terre un séjour enchanteur. Jamais cependant je n'ai vu un ensemble plus grotesque, composé de parties plus magnifiques. Rien ne s'accorde, rien ne semble

igO LETTRE Xl4

à sa place. On dirait que cent artistes ont travaillé dans ces jardins et ces bàtimens; que chacun, bornant ses eflbrts à l'espace restreint qui lui était as^ signé, a poursuivi l'exécution de spn idéeparlicur lière, sans s'inquiéier de son voisin, sans même s'apercevoir qu'il traçait des allées droites et régulières à travers un parc à Tanglatse, qu'il élevait ua temple grec auprès d'une pagode chinoise , ou qu'il établissait une escarpolette dans l'enceinte d'un mo-^ nument funèbre. Ce chaos fut l'ouvrage d'un seul homme. Grand nombre de Moscovites l'admirent et le jugent un chef-d'œuvre. Il m'a paru l'œuvre d'une imagination tatare, «encore désorientée au milieu des beaux-arts de l'Europe.

Mais si le goût du prince rappelle son origine , il en est de même de son hospitalité. Les étrangers qui visitent sa terre en son absence, y sont par&ir tement accueillis, et ils le sont mieux encore, lors^ qu'il y séj oume lui-même. Rarement dans ce pays les jardins restent fermés aux curieux; çt telle est en même temps la décence avec laquelle le public jouit d'une liberté si grande, que jamais un ga^zon n'est foulé , une fleur cueiUie , ni un fruit dé^ robe.

Le prince * * *, hospitalier comme tous ses com<patriotes , se* distingue encore par une qualité qui n'est pas toujours le partage des seigneurs. Il est doux et humain avec ses serfs. Et cependant^

par iin contraste singulier, résultat sans doute d'un orgueil asiatique, il est sévère, inexorable mèoie sur un seul point, celui de l'afiranchiss^nent

Un gentilhomme de Moscou nous racontait à ce sujet qu'un serf du prince, riche marchand d'O-» dessà, s'était approché dernièrement de son maître: il s'était prosterné devant lui et l'avait supplié d'ac^ cepter- la moitié de sa fortune pour prix de sa liberté. Le prince, saisi de colère , lui avait ordonné de se retirer et l'avait menacé de le faire descendre pour le reste de ses jours à la condition de palefrenier, s'il avait l'audace de renouveler sa prière.

En vous transmettant ces souvenirs de la terre du prince ***, mon intention n'a pas été de critiquer d'une manière absolue le goût des seigneurs russes. Formés par les voyages et l'imitation des moeurs étrangères, il en est un grand nombre qui «e font remarquer par leur intelligence des beauxarts.

J'ai vu, dans les environs de la capitale, différens parcs dessinés avec une grande habileté. Les efforts de l'art y étaient cachés avec soin; mais on y avait donné à la nature elle-même un air de fête, une grâce

igS LETTRE XI.

méridionale. Malheureusement le temps où l'on peut jouir de ces charmans séjours n'est pas de longue durée. A peine le soleil d'été les a-t41 embellis pendant trois ou quatre mois, que déjà les approches de l'hiver s'annoncent brusquement. Les brouillards s'élèvent, les feuilles tombent, on se hâte de rentra: dans les serres les orangers , les citronniers et tout le luxe des parterres, et dans l'espace de quelques jours ces bosquets fleuris, qui rappelaient la France et l'Italie, ont pris l'aspect d'une solitude boréale.

L'hiver est ici, comparativement plus froid que dans, les autres parties de l'Europe. Moscou , située sous la même latitude qu'Edimbourg et Copenhague, a un climat qui ne diffère que faiblement de celui de Pétersbourg. Dans le cours de ce siècle (en 1809) on y a eu l'exemple d'une congélation du mercure si complète, qu'on pouvait le couper et l'aplatir à coups de marteau.

Cette plus grande intensité du froid provient , je crois, de la conformation géologique de la Russie» dont les plaines se prolongent sans interruption jusqu'aux rivages de la mer Glaciale, et restent exposée», sans défense naturelle, aux cousans atmosphériques de ces froides régions , tandis que vers le Sud une immense barrière de montagnes les rend inaccessibles aux vents brûlans de la Perse et de l'Asie mineure. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'à l'exception de la Crimée, de la Géorgie et de. la

LETTRE X£. igS

Bessarabie, les provinces du Midi de la Russie jouis* sent à peine d'un climat tempéré, et cependant leur latitude correspoiad à celle du centre de la Fraùce. Astrakhan même, dont la situation est de 23o lieues plus méridionale que celle de Moscou, conserve le souvenir d'une forteresse de glace, élevée à la hâte par ses habitans, et dans l'enceinte de laquelle ils se défendirent, pendant plus d'un mois, contre des ennemis qui les. avaient attaqués à l'improviste, et qu'ils eurent le bonheur, dit la tradition , de repousser avant l'époque de la débâcle.

Moscou , le 1 1 Septembre.

Si dans quelques-unes; de mes lettres j'ai montré les traces de l'ancienne barbarie moscovite ressortant à travers un brillant vernis de culture moderne, aujourd'hui du moins je n'aurai à exprimer que des éloges sans mélange et une juste admiration. J'ai vu les établissemens de bienfaisance de Moscou, et j'en ai rapporté la conviction que nulle part on n'exerce la charité d'une manière plus noble et plus grande.

Sans doute , dans cette terre de servage , où le peuple presque entier vit et travaille au profit d'une classe privilégiée, celle-ci a dû reconnaître des devoirs d'autant plus sacrés à remplir envers la population indigente. Mais il n'en est pas moins beau d'avoir su comprendre si bien ces obligations étendues et de s'en acquitter avec tant de générosité.

JJ Hospice des orphelins et enfans trouvés occupe , avec ses dépendances » un quartier fort étendu

Z.ETTRE XII. igS

de Moscou. Le bàtim^it principal, qui passe avec raison pour le palais le mieux entretenu de la capi-« taie, offre un logement commode à plus de âooo personnes.

Cet établissement adopte annuellement 5 a 6000 enfàns. Quel que soit le nombre de ceux que Ton apporte, et leur état physique, qudle que soit même la position de leurs parens^ la maison ne peut en refuser aucun.

Les enfans, baptisés dès le moment de leur arrivée, sont ensuite vaccinés , et reçoivent un numéro» taillé dans une plaque d'ivoire, qui ne les quitte plus et qui assure aux parens la facilité de les retirer aussitôt qu'ils l'exigent

Bientôt après on les met en nourrice , à l'exception des malades et de ceux qui demeurent à l'établissement sous le nom de pensionnaires.

Jusqu'à l'âge de dix-huit ans les enfans placés au dehors restent aux frais de la maison. Passé cet âge, ils sont établis définitivement. On cherche à marier les jeunes filles, et l'on fixe les garçons dans quelque domaine de la couronne, en qualité de fermiers.

Un sort plus heureux est assuré aux pensionnaires. Ceux-ci reçoivent dans la maison même des orphelins une éducation plus ou moins développée, d'après le degré d'intelligence qu'on leur reconnaît; et ce bienfait devient le partage de tous ceux dont

igÔ LETTRE XII.

les parens ou les protecteurs paient , en les plaçant dans rhospice, la modique somme de i6o roubles. Leur nombre s élève actuellement à plus de mille.

Une pensée généreuse semble présider à Téducation de ces enfans. On veut, en cultivant leur esprit, adoucir pour eux les peines de l'isolement. Us étaient fils d'esclaves peut-être : on donne à tous la liberté; on les rend capables d'aspirer à de hautes fonctions. Leur jeunesse est entourée de soins, et leur avenir d'espérances; et, s'il faut en juger par la gaieté qui se manifeste dans leurs traits, on parvient à les rendre heureux.

Cette charité éclairée procure de grands avantages à l'État lui-même , jusqu'à présent si pauvre en citoyens de la classe moyenne.

On doit s'attendre en eflfet à voir réussir les élèves formés dans cette maison; car, d'un côté, l'on n'a rien épargné pour leur donner des maîtres habiles, et de l'autre, ce n'est qu'après avoir fait preuve de capacité qu'ils sont admis à jouir des bienfaits d'une éducation complète.

Quand ils sont entrés dans leur huitième année , on les place dans une école préparatoire. Là on étudie avec soin leur jeune intelligence et leurs dispositions naturelles. On règle ensuite leur avenir d'après les observations recueillies^ de sorte qu'ils deviennent eux-mêmes pour ainsi dire arbitres de leurs destinées. Le mérite prend la place du hasard

LETTRE XIT. 197

et de ses caprices dans la distribution des rangs et des positions sociales , et ce qui passe ailleurs pour un rêve philosophique, ne se réalisant que par exceptions , se trouve ici presque généralisé.

En sortant de Técole préparatoire, les élèves les moins capables sont placés dans les ateliers. Les autres passent dans les classes supérieures , et ceux qui s'y distinguent, suivent plus tard à l'université de Moscou les cours de médecine, de droit ou de belles -lettres.

L'éducation des jeunes filles est organisée diaprés une méthode analogue. On destine à l'état d'institutrices toutes celles qui ont subi avec distinction la première épreuve. Quand leur cours d'étude est achevé, la maison leur procure une place, et pendant six années encore elle veille à leur sort et surveille leur conduite. D'après une autre disposition, pleine de sagesse, ces jeunes filles ne peuvent, pen*» dant les six premières années, accepter une place dans l'une des deux capitales; mesure bienfaisante pour la noblesse pauvre des provinces, à qui elle procure les moyens d'élever ses enfan's d'une manière convenable.

On est frappé de l'air de grâce, et de modestie qui règne parmi ces élèves. En les voyant on à peine à concevoir qu'elles soient les sœurs d'infortune des enfans sales et déguenillés qu'on a vus quelques instans auparavant apportés à l'hos-

%g8 LETTRE XII.

pice par des femmes de la dernière classe da peuple.

La maison des orphelins a été fondée au commencement du règne de Catherine II ; mais elle doit principalement l'extension qu'elle a reçue à feu l'impératrice mère Marie - Féodorowna , à cet ange de douceur et de bonté, qui s'efforça toute sa vie de répandre autour d'elle le bonheur ou les consolations.

L'entretien de cet établissement absorbe des sommes immenses. Cependant les prix des objets de consommation sont assez modérés pour que la nourriture de chaque habitant de la maison ne revienne pas à plus de vingt centimes par jour. L'hospice jouit d'ailleurs de revenus considérables. Le produit des amendes de police lui est attribué; il prélève des droits sur les spectacles et les fêtes publiques y sur les encans, sur la régie des cartes, et il possède de grands capitaux, produits d'anciennes donations, qu'il fait valoir au moyen d'une maison de prêt

Celte maison prête sur dépôt de pierres précieuses, d'argenterie, etc., ainsi que sur hypothèque Dans ce dernier cas, l'emprunteur paie annuellement huit pour cent, qui produisent, après un certain nombre d'années, l'amortissement de la dette. Cette facilité d'engager les terres devient pour un grand nombre de seigneurs une occasion de

ruine. Le luxe et le jeu font disparaître en peu d'an* nées les sommes touchées à la maison des orphelins ; bientôt les intérêts sont en retard , le terme de grâce s'écoule et les terres sont mises en vente. Alors on voit publier dans les journaux de la capitale des annonces d'une teneur singulière. Il y est dit que tel jour, à telle heure, on procédera par -devant l'autorité compétente à la vente par enchère et au plus offrant de tant et tant drames maies j engagées par le gentilhomme un tel, à la Maison impériale des orphelins!

J'ajouterai quelques mots, pour faire connaître les fondations que Moscou doit à la bien&isance de simples particuliers.

Ces établissemens peuvent rivaliser avec les institutions du même genre, dont l'Italie est redevable à la pieuse munificence de ses familles patriciennes.

UHospice Chérémétief est un bâtiment d'une belle apparence, construit avec cette ostentation de décors qui distingue l'architecture moderne de la Russie. Cent quarante vieillards j terminent paisiblement leur existence. Les chambres qu'ils habitent sont spacieuses , peintes avec goût, bien ornées même , et Thospice est assez vaste pour qu'on ne mette ensemble dans une même salle que deux ou trois vieillards. Ces braves gens semblent tous satis&its de leur sort Leurs habits , leurs meubles

et leur linge sont tenus avec une grande recherche de propreté; leur nourriture est excellente; un beau jardin est à leur disposition, et ceux que des infirmités empêchent d'y descendre, ont la facilité de cultiver des fleurs dans leurs chambres.

Le même hospice contient soixante Hts occupés par des malades, et ceux-ci, comme les vieillards, sont admis sans distinction de religion ni d'origine.

Le comte Chérémétief, créateur de cet établissement, après avoir consacré un demi -million à la construction des bàtimens, dota son hospice de 8400 paysans. Veillant au bonheur de ses anciens serfs, il stipula en même temps que jamais. ils ne pourraient être taxés à plus de 10 roubles par tête. Enfin, il déposa dans les caisses de la maison des orphelins un capital de 5oo,ooo roubles, dont les intérêts sont consacrés à l'entretien de sa fondation.

Depuis sa mort, son fils, jeune officier de la Garde impériale, accorde de plus à l'établissement une subvention annuelle de 26,000 roubles. L'hospice y dont les revenus se montent de cette manière à 140,000 roubles environ, peut encore secourir un grand nombre de pauvres à domicile, et doter chaque année près de cinquante jeunes filles.

De pareils exemples de bienfaisance ne sont pas rares en Russie. Moscou renferme plusieurs autres grands étabiissemens de charité, fondés ou enrichis par des seigneurs de la cour. Tels sont, par

LETTRE XII. aOl

exemple , rkôpital GalUtzine , l'hospice des Inyalides des princes Kourakine, etc. En décrivant l'hospice Chérémétief, je n'ai fait que donner un exemple de la magnificence et de la touchante humanité qui se retrouvent dans tous les autres.

Moscou, le is Septembre.

Nos courses nous ont ramenés dans un séjour de misères humaines. Cette fois nous n'y avons pas trouvé les consolations à côté des souffrances, et le spectacle offert à notre curiosité n'a pu que nous serrer le cœur. Nous avons visité les prisons de Moscou.

Dans l'un des faubourgs, à cinq ou six vrerstes du centre de la ville, s'élève une enceinte de vieilles murailles flanquées de tours et de portes massives, telle qu'on se figure d'ordinaire une forteresse gothique. Des sentinelles veillent à Tentour. A quelque distance seulement on voit de misérables baraques , et tout est silencieux dans ce quartier désert. Quand on pénètre dans cette enceinte et que les verroux, les grilles et les gonds ont enfin cessé leur bruit sinistre, on arrive dans une cour spacieuse , et bientôt une foule de malheureux vous entoure. Les uns sont chargés de chaînes ; d'autres ont la moitié de la tète rasée. La plupart

se traînent péniblement, comme des hommes qui viennent de supporter quelque horrible torture , et les marques indestructibles qui sont imprimées sur leur front, leurs joues et leur menton, indiquent assez qu'ils sont destinés à un supplice perpétueL

Cet affreux séjour est appelé VOstrog. C'est là que Ton renferme les prisonniers prévenus de crimes et de délits, et ceux qui, déjà condamnés, attendent, pour prendre le chemin de la Sibérie, la guérison des plaies que le knout a laissées sur leur corps.

La prison même, qui est bâtie au milieu de la cour, est un rez de chaussée bas et humide. Sa dis^ tribution permet d'établir la séparation des sexes et celle des différentes classes de malfaiteurs.

Les accusés appartenant à la noblesse occupent une portion particulière du bâtiment et sont traités avec certains égards que le bas-peuple n'obtient pas. Ainsi, par exemple, on ne les soumet point à la perte d'une moitié de leur chevelure, qui donne aux autres prisonniers un air à la fois attristant et comique, et rend les évasions très -difficiles.

En général, la noblesse continue à former, même dans le séjour du crime et des châtimens, une classe privilégiée. Jamais une peine corporelle n'est infligée aux gentilshommes; jamais le knout ne meurtrit leurs épaules ; un fer brûlant n'imprime point au milieu de leur visage une trace éternelle de déshonneur*

Ces peines atroces sont réservées pour le peuple , dont l'abaissement se retrouve partout avec ses tristes conséquences.

L'infirmerie était remplie de malheureux, qui, exténués par leur supplice , semblaient lulter contre la mort. Il s'y trouvait un homme condamné aux travaux des mines pour avoir commis un assassinat. On avait commencé par lui appliquer soixantequinze coups de knout. Les chirurgiens avaient déclaré qu'il ne passerait point la journée.

On nous conduisit, à quelque distance de l'Ostrog, dans une autre prison, où l'on enferme à leur passage les criminels envoyés en Sibérie par les tribunaux des provinces de l'Ouest, et qui prennent ici quelques jours de repos.

 la tête de ce dépôt on a placé deux personnages redoutés, les knouteurs de Moscou.

Nous éprouvâmes un sentiment d'horreur, en nous trouvant à côté de ces ministres d'une justice barbare , et plus encore lorsqu'ils se mirent à nous développer avec complaisance le mécanisme de leur art. Ils étalèrent devant nous leurs pleies y leurs knouis et les pointes de fer avec lesquelles ils marquent les condamnés. Je vous en épargne la description. Qu'il vous suffise de savoir qu'un coup de plète» appliqué devant nous sur un mur de briques, en faisait sauter des éclats, et qu'un seul coup de knout traça un sillon d'une demi-ligne

LETTRE XIIL 2o5

de profondeur dans une poutre de bois dur. On frissonne en songeant que c'est sur les hommes que ces expériences sont journellement répétées.

L'un des bourreaux nous disait, avec cet air de satisfaction que prend un artiste quand il parle des prodiges de son art , qu'en cinq coups de knout il se disait fort d'achever un homme. Il n'est pas sans exemple qu'on y ait réussi du premier.

Le plète, dont l'application est une peine moins infamante que celle du knout, est aussi d'un effet moins terrible. Composé de petites lanières terminées par un nœud , il ne pénètre point dans la chair, comme la longue courroie du knout, qui réunit à la plus effrayante élasticité toute la dureté du fer.

Les criminels condamnés à recevoir publiquement le plète sont envoyés en Sibérie; mais on ne les marque point au visage, et dans leur exil on ne leur impose pas le dur travail des mines. Pendant un certain nombre d'années ils sont employés à des travaux publics; puis ils deviennent colons et sont tenus d'exercer un métier ou de cultiver des terres dans une localité qu'on leur assigne.

Ceux qui, pour de légers délits, sont condamnés à recevoir le plète dans une prison, ne sont point transférés en Sibérie , et retournent de suite dans leurs foyers, sans que la peine corporelle qu'ils ont subie, leur laisse une tache infamante.

Quant au knout , il est toujours le triste prélude

^Ofi liETTKE XII I.

de l'exil en Sibérie. Le knout , peine atroce et dé-' gradante^ peine absurde, puisqu'il est loisible au bourreau de la rendre plu3 ou moins cruelle , peine illégale même, en ce qu'elle peut éluder, a force de violence, les lois qui prohibent en Russie la peine de mort! S'il faut encore au peuple russe, ainsi qu'on veut le prétendre, de tels appareils de supplice, quelle preuve plus frappante peut-on donner de sa barbarie? Si au contraire des lois plus douces pouvaient lui suffire, quelle honte pour son gouvernement de ne point corriger une législation empreinte d'une telle férocité ' !

Nous abrégeâmes notre visite. Tout ce que nous avions sous les yeux froissait le cœur. Pendant que les bourreaux nous montraient leurs instrumens, une cinquantaine de malfaiteurs s'étaient groupés autour de nous. Us étaient chargés de lourdes chaînes. Leurs hideuses figures, couvertes de mar-

I Depuis le régne d'Ëlisabeth-Pétrowna ^ la peine de mort n'est applicable en Russie que pour les crimes d'Etat^ mesure qui doit son origine et son maintien beaucoup moins à des sentimens de philanthropie qu'au désir de peupler les solitudes de la Sibérie.

II j a une quinzaine d'années on arrachait encore les narines des condamnés. L'empereur Alexandre a défendu l'application de cette peine. Dès l'année 1806 il avait définitiyement aboli la question , dont l'usage avait été restreint par Catherine H à un trés^petit nombre de cas.

LETTRE XIII. . HOy

ques flétrissantes, exprimaient une joie brutale, chaque fois que le knout entamait les planches, frappées par l'exécuteur comme l'effigie d'une victime. Une inconcevable insouciance se peignait sur leur visage; cet immense voyage de Sibérie, dont le terme devait ouvrir pour eux une nouvelle carrière de souffrances , ne semblait leur inspirer ni accablement, ni souci. Serait-ce donc que les Russes auraient effectivement cette insensibilité qu'on a proclamée quelquefois? ou bien cet exil étemel n'aurait-il plus rien d'effrayant pour eux, accoutumés comme ils le sont à se voir enlever de leurs foyers, pour rester pendant vingt années consécutives sous les armes, à quelques milliers de vrerstes peut-être du hameau qui les a vus naître?

On prétend qu'il se commet en Russie comparativement moins de crimes que dans le reste de l'Europe. Je ne serais pas éloigné d'ajouter foi à cette assertion. Le climat de ce pays a sans doute quelque influence sur le tempérament de ses habitans; les passions doivent y être moins violentes, et leur explosion moins soudaine. Les Russes d ailleurs possèdent un fonds de bonté qui les rend en général étrangers au sentiment de la haine et au désir de la vengeance. La rudesse, qui leur est naturelle, se manifeste souvent ; mais c'est moins par la violence que par la grossièreté* Ils injurient, mais ils évitent de frapper. Peut-être leur bras est-il arrêté par le souvenir du knout.

Si le caractère du peuple russe Féloigne du crime, il n'est rien moins qu une garantie contre les simples délits. Le Russe est à la fois paresseux et intéressé; c'en est assez pour le rendre voleur. Et en effet , l'inclination au vol est un des vices les plus répandus; il a pour ainsi dire passé dans les mœurs. « Ce qui n'est pas sous clef, dit un pror verbe national, appartient à qui veut le prendre. *

Dans une question d^ce genre, les raisonnémens doivent se taire devant les chiffres; mais en Kussie Ton ne peut sur cette matière s'en procurer d'exacts et d'oflSciels. Le gouvernement cherche à cacher les* crimes plutôt qu'à les faire connaître ; quel qu'en soit le motif, du moins l'imagination du public n'est -elle pas souillée par le récit quotidien d'actions viles ou atroces, et la perversité même a moins d'occasions de se familiariser avec les images du crime.

Avant de terminer notre course , nous visitâmes la prison civile. Dans ce bâtiment se trouvent les gens prévenus de contraventions de police, et les prisonniers pour dettes, qui se libèrent, comme chez nous , par cinq années d'emprisonnement

Une partie des tribunaux de la ville est placée dans ce même édifice. Si la Thémis moscovite est aussi impartiale que son temple est magnifique, personne sans doute n'aura droit de murmurer contre ses arrêts. Mais, s'il faut en croire les plaintes

LETTRE XIII. ^Og

qm s'éliveiit, il n'en est pas ainsi, et la justice en Russie pourrait presque être regardée comme une calamité publique.

Cependant , quand on examine Forganisation des cours et tribunaux , on croit j reconnaître au premier abord de grandes garanties d'indépendance. C'est la nation qui nomme les magistrats. Dans les tribunaux civils et criminels, aussi bien que dans ceux de police, on trouve ces élus du peuple sur les bancs des juges et sur ceux des assesseurs, La noblesse et la bourgeoisie concourent à l'élection. Bien plus, les serfs eux-mêmes profitent de l'ancienne maxime du droit russe, qui prescrit Ifi jugemens par pairs, et chaque fois qu'une cause relative à quelque moujik est portée devant un tribunal inférieur, de^ assesseurs choisis par les paysans prennent place auprès des juges. ^

On pourrait supposer dès-lors que la composition des tribunaux assure au peuple une exacte distribution de la justice. Mais des abus graves, provenant d'une législation vicieuse et peut-être aussi des faiblesses du caractère national, rendent illu* soires les avantages qu'on ^devrait en attendre. Les juges , nommés pour trois ans , apportent

1 L'usage d*étre jugé par ses pairs existait au dixième siècle en Russie. A cette époque les grands-princes eùvojaient dans les proyinces des juges aœbulans, auxquels le peuple adjoignait douze jurés.

tkiX) LETTRE XÏII.

k ces fonctions peu d'expérience , de connaissances ^ quelquefois même de probité. Dans un si court exercice, une tendance naturelle les porte à faire traîner lés afiaires et à. les transmettre à leurs 6uccesseurs. Aussi les plus simples deviennent-elles interminables; de malheureux accusés languissent des années entières dans les prisons, et les plaideurs se ruinent avant d'obtienir un jugement Car si Ton en croit aussi les reproches de corruption, la vénalité serait très-ordinaire dans ce pays ^ et peutêtre cela tient- il au mode même de 1 élection des juges. Ces magistrats , tirés momentanément des différentes classes de la nation , se croient nioins coupables en prenant, à défaut d'instruction, l'intérêt seul pour guide.

Pour suppléer à l'ignorance des juges , on a placé près de chaque tribunal des fonctionnaires initiés dans le dédale de la jurisprudence^ et que l'on peut comparer jusqu'à un certain point à notre ministère public. JVIais de cette adjonction résulte un autre maL Seuls tenus de connaître la législation russe» ces hommes de loi gouvernent les juges à leur gré. Le plus souvent leurs conclusions sont adoptées sans examen par les tribunaux; et c'est surtout vers ces fonctionnaires que se tournent les espérances et les offres des plaideurs. On assure que leur ministère , quoique mal rétribué par l'État , est une source d'aisance et souvent de richesse.

LETTRE XllU 121 1

L'influence qu'ils exercent sur les juges n'est pas la seule que ceux-ci aient à subir. En Russie la magistrature est placée sous la surveillance de l'administration, à tel point qu'elle semble n'en être qu'une fraction. Les jugemens des tribunaux inférieurs ne deviennent exécutoires qu'après avoir été confirmés par le gouverneur civil , qui est également investi du droit de demander aux juges compte de leur gestion. De même , les arrêts des Cours supérieures ont besoin d'être sanctionnés par le gouverneur général, fonctionnaire qui réunit les attributions d'administrateur à celles de chef militaire et de chef judiciaire.^

Si, enfin, l'on remonte jusqu'à la magistrature la plus élevée de l'empire , jusqu'au Sénat, on le voit composé de membres amovibles, et l'on y reconnaît la même absence de garanties.

Ce corps est censé prononcer souverainement dans les causes civiles et criminelles qui lui sontsou-^ mises. Mais ses arrêts, pour être valables, doivent être approuvés par le ministre de la justice, qui peut refuser de les signer. Et s'il arrive alors que le sénat persiste dans sa première décision , Tempe-

1 Les Cours supérieures jugent en dernier ressort ]es affaires dont la râleur n'excède pas 5oo roubles^ Pour des causes plus importantes, on peut en appeler au Sénat.

Les causes criminelles sont portées devant ces mêmes cotirs «n a/ instance.

reur, dans sa toute-puissance, a droit de casser son arrêt, et peut prononcer d'autorité.

D'ailleurs la plupart des sénateurs, arbitres suprêmes appelés à réparer les erreurs de la magistrature inférieure, n'ont fait dans leur jeunesse aucune étude de droit C'est dans le tumulte des camps , à la tête d'un régiment , ou tout au plus dans des fonctions administratives, que leur vie s'est écoulée^ et plusieurs n'ont dû leur entrée au sénat qu^aux infirmités qui les empêchaient d'exercer plus longtemps les charges dont ils étaient revêtus auparavant*

J'ai recueilli ces détails dans le pays même; s'ils sont exacts , l'on voit que les réformes introduites dans la magistrature par Catherine II ont besoin d'être revues. Justement admirées il y a soixante ans, elles furent un bienfait inestimable pour les provinces moscovites , alors encore gouvernées par de véritables satrapes. Mais elles sont devenues in-

1 Les attributions du sénat sont très-diverses. Outre ses fonctions judiciaires, il est chargé de promulguer les lois, de contrôler les actes des hauts fonctionnaires, de nommer à divers emplois, et de prononcer en dernier ressort dans les affaires contentieuses. Enfin , il est encore revêtu des attributions qui appartiennent chez nous à la Cour des comptes.

Le nombre de ses membres est illimité } ordinairement il s^éléve à plus de cent.

L'ETTRÇ XIII. 21 5

suffisantes; les progrès de la civilisation en Russie réclament des juges moins suspects de vénalité , plus indépendans, plus familiers avec les lois.

En général, ce sont des réformes de cette nature qui sont aujourd'hui les plus urgentes dans ce pays; des réformes qui tendent à corriger les mœurs , en corrigeant les lois, à répartir les droits civils d'une manière moins inégale. Car, je Favoue, la nation russe, telle qu'elle est actuellement composée, ne me parait point susceptible de prétendre à des bien&its d'un ordre plus relevé. Des droits politiques ne sauraient lui convenir. Il y a plus , la concentration du. pouvoir dans les mains du souverain me paraît^ pour long-temps encore, la condition essentielle du développementprogressifde sa liberté.

Quelque contradictoire que semble cette opinion ,. il est facile de la justifier.

Jusqu'à présent, pris en masse, le peuple russe ne renferme à peu près que des maîtres et des serfs; chez les uns sont la misère, l'esclavage, la grossièreté des mœurs et la plus complète ignorance; chez les autres, la richesse, le droit de propriété , les lumières, en un mot la civilisation, ou du moins son apparence. Entre ces deux classes, que des siècles semblent séparer, on en cherche vainement une troisième intermédiaire qui fasse corps dans l'État. A côté de quarante millions d'esclaves on trouve quelques cent mille artisans, jouissant d'une liberté

3l4 LETTRE XIII.

mcomplètc , et des corporations de marchands fixées dans quelques localités particulières et si peu nombreuses, qu elles comptent à peine cent vingt mille individus.

Où donc rencontrer les hommes capables d'exercer des droits politiques ? Assurément ce n'est point parmi les serfs. A peine en trouverait*on quelquesuns parmi les marchands 5 car , en général, l'éducation leur manque: ce sont des gens dont les idées sont aussi restreintes que les affaires. La masse du clergé, plongée dans l'ignorance, n'en présenterait pas davantage. Ce serait presque exclusivement dans la noblesse qu'il . faudrait les chercher , dans cette classe qui possède les autres corps et biens. Il faudrait ainsi confier, sans contre-poids sufEsànt, une partie de la souveraineté à cette classe dont l'intérêt le plus direct est le maintien de l'abaissement de toutes les autres; et comme elle n'est pas trèsnombreuse, que , d'ailleurs elle est répartie d'une manière extrêmement inégale entre les différentes provinces de l'empire, on ne pourrait tnème établir une liberté semblable à celle de la Pologne ou de la Hongrie; on donnerait naissance à une ohgarchie, nécessairement oppressive pour le reste de la nation. Au lieu d'atteindre le but, on ne ferait que l'éloigner. *

1 La noblesse russe se compose d'enyiron 1 So^ooo facnilles ;

LETTRE Xllf. ill5

Le souverain seul, en conservant pendant quel-^ que temps encore le pouvoir exorbitant dont il est revêtu, pourra protéger le bas-peuple contre l'aristocratie; lui seul pourra successivement affaiblir la puissance des seigneurs, adoucir le sort de leurs^ esclaves, et donner naissance à une bourgeoisie in-^ dépendante et forte.

L'intérêt du chef de l'État le porte à se méfier de la noblesse et à chercher un appui dans l'attachement des classes inférieures. Cet intérêt devient à lui seul pour ces dernières le gage d'un meilleur avenir.

L'établissement d'une constitution serait donc une entreprise prématurée. La Russie réclame d'autres améliorations. Avant d'accorder à ses habitans des privilèges politiques, il faudrait établir de bonnes lois civiles et pénales, mettre un terme au pouvoir absolu de l'administration et rend ire sa marche plua régulière; il faudrait créer une n^agistrature probe, instruite, et libre, fonder de bonnes institutions provinciales , faciliter la formation d'un tiers-état , alléger le poids des chaînes qui pèsent sur la

mais sur ce nombre il en est beaucoupr qui ne possèdent point de terres^ qui croupissent même dans l'ignorance et la misère. La noblesse propriétaire est peu nombreuse ^ comparativement à la population totale. (Schnitzlei^ Essai d'unes statistique générale de l'empire de Russie.)

2l6 LETTRE XIII,

population des campagnes ^ et rapprocher toujours davantage les serfs de la condition des fermiers; &x un mot 9 il faudrait afiranchir gradueUement la nation ^ et faire en quelque sorte son éducation civile, afin de la rendre capable de concourir plus tard avec avantage au gouvernement de l'État.

Pardonnez-moi celte digression dans le domaine de la politique. Je me hâte d'en sortir pour vous conduire dans les salons de la princesse N* *, chez laquelle nous avons passé la soirée. Là vous n'entendrez pas discuter ces intérêts; en Aussie l'espionnage écoute à bien des portes , et chacun se tait ou ne parle qu'à l'oreille de son voisin , pour échapper à celte puissance occulte et redoutée.

Un silence profond régnait dans les somptueux appariemens de la princesse, qui avait réuni chez elle l'élite de la société moscovite. A des intervalles mesurés , quelques monosyUabes, partant des tables à jeu y interrompaient seules cette tranquillité sopori-

fique. Jeunes et vieux, douairières et demoiselles, chacuh avait les cartes à la main.

Les murs étaient pour ainsi dire tapissés de do« mestiques , qui attendaient , dans une complète immobilité, les ordres du majordome delà princesse, petit monstre haut de trois pieds et demi, vieillard au teint blême et féminin , hideux comme un Kislar-Aga.

Vint enfin le souper. Mais on n'eut garde de déranger les parties ; à côté de chaque joueur on fit placer un guéridon couvert de mets délicats. Personne ne quitta les cartes , et le même calme silencieux se prolongea jusqu^au départ des conviés.

Moscou renferme en partie les plus grandes fortunes de la Russie. A Pétersbourg même elles ne sont point aussi nombreuses, et tandis que dans cette dernière ville la haute société se compose exclusivement des personnes attachées à la cour, l'ancienne capitale est restée la résidence de l'aristocratie indépendante.

Dans l'opinion d'un grand nombre de Russes , Moscou est d'ailleurs encore la véritable ca^Htale de l'empire , et il ne serait pas impossible qu'elle reprît quelque jour ce rang qu'elle a perdu. Le but de la création de Pétersbourg est rempli, et la famille impériale n'est peut-être retenue dans cette froide résidence que par la force de l'habitude, Tinsuffisance des finances ou la crainte de ruiner la ville en

ai8 LETTRE xm.

s'éloignant Par la suite, ces obstacles pourront être aplanis 3 Moscou reverrait alors dans ses murs la brillante cour de l'autocrate , à moins que la séduction d'un ciel méridional n'engageât le souverain k fixer sa résidence sur les rivages du Pont-Euxin.

LETTRE XIV. aig

i » , i ' Il ■ ■ ■ . ■ „ Sg

LETTRE XIT.

Moscou, le i4 Septembre.

Il me reste à vous parler des bâtîmens consacrés au culte. On en trouve dans chaque rue, sur chaque place, au sommet de chaque colline, et ces nom* breux édifices , dans lesquels se reproduisent les forines les plus singulières, constituent, vous le savez, rornement le plus remarquable de la ville.

Les monastères répandus dans les faubourgs sem« bleM en quelque sorte des cités indépendantes, bâ-^ ties au milieu de la capitale. L'emplacement qu ils occupent est ordinairement très -vaste. De hautes murailles les environnent. Des rues, des jardins, des cimetières, des églises et des clochers, présentent à l'intérieur un mélange agréable.

Quelques-uns des couvens se font remarquer par une architecture pleine de grâce. Rien n'est plus séduisant que la vue du Déçitchei-Monastyry couvent de femmes , dont l'origine remonte à plus de trois siècles. Il s'élève au milieu d'uDe pelouse ombragée de vieux arbres , et qui se termine au pied de

220 leïtRe xir.

la montagne des Moineaux. Au-dessus du mur d'enceinte se prolongent des créneaux moresques, gracieux festons , dont la ligne dentelée est interrompue par des portes et des tours. Celles-ci s'élanceilt dans les airs, surmontées de galeries et d'ornemens à jour d'une incomparable légèreté. Les riches toitures des églises du couvent dominent cette ceinture élégante. Ce sont des flèches, des tourelles arrondies et des coupoles de Tazur le plus pur, parsemées d'étoiles d'or. ï

On ne compte pas moins de vingt- quatre couvens à Moscou. Sur ce nombre, un tiers seulement est habité par des femmes. Cette proportion est encore plus faible pour le reste de l'empire , où^ sur le nombre total des monastères,. un cinquième toui' au plus est affecté à l'autre sexe:

Au treizième siècle, pendant les premiers temps de la domination tatare , les couvens servirent de refuge à la science et aux lettres. Respectés par les vainqueurs, ils acquirent en Russie la même influence bienfaisante qu'iU ont exercée dans l'Europe occidentale. Mais les moines grecs n'eurent point la persévérance des moines cathoUques : bientôt l'oisiveté et la débauche remplacèrent le travail

1 Après la chute des Strélitz, Tambitieuse Sophie fut en« fermée dans le Déyitchéi-Monastjrr par son frère Pierre le Grand.

et la tempérance j les bonnes traditions se perdirent, et l'ignorance devint générale.

Durant le siècle dernier les couvens demeurèrent étrangers aux améliorations introduites dans les hautes classes; leurs progrès furent lents et ils le sont encore.

La réclusion des moines n'a rien de sévère. A toute heure on en rencontre dans les promenades publiques, au milieu des attroupemens du peuple, et même dans les tavernes. Les portes de leurs couvens sont presque toujours ouvertes, et les oisifs s'y réunissent en foule. L'entrée même des monastères de f'^mmes n'est point refusée au public.

Une illumination d'un effet pittoresque m'attira un Isoir vers l'enceinte d'un couvent On avait disposé des lampions sur les créneaux des murailles, et ces guirlandes de feu , marquant les contours d'une entrée gothique ^ se prolongeaient ensuite sous une longue allée de bouleaux jusqu'au portail de l'église principale. J'eus peine à traverser la foule pour m'approcher du chœur,. d'où partaient des chants harmonieux. Un grand nombre de religieuses y étaient rassemblées. De longs vètemens noirs les couvraient entièrement, et autour d'elles quelques cierges isolés répandaient une clarté mystérieuse. Plusieurs novices cependant portaient à cette cérémonie un air distrait et enjoué, capable de dissiper dans l'esprit de plus d'un assistant la première impression de ce

spectacle solennel. Avant la fin du service les religieuses vinrent se placer au milieu de la nef remplie d'hommes et faiblement éclairée. Rien ne les séparait des assistans, qui se pressaient autour d'elles, fet dès qu'on eut achevé le cantique final, les cierges furent éteints. La foule sortit alors en désordre, franchissant les galeries extérieures pèle -^ mêle avec les religieuses et lès novices , qui se trouvaient parfois entraînées une à une dans un groupe d'officiers ou de moujiks.

Sans doute qu'en Italie , pays de dévotion comme là Russie, une pareille confusion n'eût pas été sans de graves inconvéniens. Ici la décence la olus aus-^ 1ère n'eût pas trouvé motif de s'alarmer.

Les églises de Moscou n'ont pas des dimensions étendues. La rigueur du climat oblige de les chaufFet ien hiver, et par conséquent de les bâtir fort petites. On ne doit donc pas s'attendre à leur trouver ce Caractère de majesté qui frappe d'admiration à la vue d'un Saint-Pierre de Rome ou d'une Cathédrale de Strasbourg. La plus grande des églises moscovites ne paraîtrait qu'une chapelle auprès de ces édifices. Mais ce qui charme un œil européen, c'est leur type étranger, leur grâce orientale.

Le bâtiment principal est ordinairement carré. Son toit est presque plat. Au-dessus de cette espèce de terrasse surgissent cinq tourelles , celle du centre plus haute et plus massive que les autres. Elles se

LETTRE XIT. ^^5

tenninent par une coupole de forme sphériqûe, res* plendissante d'or ou d'argent, et qui à son tour est surmontée d'un croissant tatar et d'une croix grecque à triple branche. Le contraste entre la masse régu-» lière des églises et les formes capricieuses de ces légers minarets est d'un charmant efiet

Les cloches sont suspendues dans un bâtiment particulier, qui souvent n'est pas attenant à l'église^ et qui présente la forme d'une flèche dentelée^ Telle de ces tours en renferme une collection qui ailleurs paraîtrait suffisante pour les églises d'une viUe entière. On ne fait pas mouvoir les cloches; on les frappe , en suivant ime mesure extrêmement accélérée. Les dimanches et les jours de fête on ne sait où fuir pour échapper à cet effroyable ca-^ rillon.

L'intérieur des églises porte généralement Pem* preinte d'une magnificence prodigue , mais qui , pour étaler ses trésors, n'avait à ses ordres que des beaux-^ arts dans l'enfance. L'ensemble de ces richesses plaît par son aspect extraordinaire; les détails en pa^ raissent mesquins et annoncent un peuple encore grossier.

Les châsses en métal précieux, les reliques, les images saintes de toute espèce, sont entassées avec profusion : objets d'un véritable culte, elles reçoi-* vent tour à tour les hommages des fidèles, qui se prosternent devant elles , touchent de leur front

le pavé du temple et se redressent pour répéter une longue suite de signes de croix. L'enfance la plus tendre est elle -même associée à ces pratiques. On voit des femmes porter dans les églises des enfans à peine âgés de quelques mois, les coucher devant les reliques y appliquer leurs lèvres sur les ossemens des saints , et guider avec patience leurs bras engourdis dans Tespoir de leur apprendre à £ire le signe de la croix.

Ces leçons , renouvelées tous les jours, forment la base de l'instruction religieuse des Russes, en même temps qu'elles leur donnent une aptitude machinale pour les exercices corporels de dévotion.

L'importance que ces pratiques extérieures ont à leurs yeux, le zèle infatigable qu'ils mettent à s'en acquitter, se comprennent donc aisément Cependant ce n'est point par habitude seulement, ou par crainte des prêtres, qu'ils s'y livrent Ils agissent par conviction; au premier coup d'œil il est facile de le voir.

L'influence exercée par le clergé sur les croyances reli^euses n'y saurait introduire des perfectionnemens rapides. Ignorans eux-mêmes et souvent coupables d'inconduite , les prêtres russes réduisent la religion à l'accomplissement de cérémonies , faites pour entretenir dans les esprits une crainte superstitieuse, mais insuffisantes pour assurer l'empire d'une morale éclairée.

On respecte leur ministère, et chacun s'empresse de baiser leur niain , lorsqu'elle est armée de la croix, symbole de notre délivrance. Mais à ces hommages se joint fréquemment un mépris mérité. Le peuple est trop souvent témoin de leurs &iblesse$ pour qu'il puisse estimer leur caractère.

Ils portent d ailleurs au milieu des cérémonies du culte une indifférence et une distraction dont un étranger même est péniblement frappé.

Dernièrement je vis passer un convoi funèbre. Les prêtres, au nombre de quinze ou vingt, mar^ chaient immédiatement au devant du cercueil. Engagés dans une conversation générale, ils s'inter* pellaient à haute voix, gesticulaient sans contrainte et ne s'inquiétaient nullement de cacher au public l'hilarité qui s'emparait. d'eux par intervalles.

Depuis le règne d'Alexandre, l'état du clergé a éprouvé, il est vrai, des modifications utiles. Son ancien renom d'ignorance s'est affaibU, et la Russie s'honore des lumières et des vertus d'un grand nom^ bre de ses évèques. Mais la masse du bas clergé est restée staûonnaire. Son existence est misérable et peu conforme à la dignité du sacerdoce.

Rétribués faiblement, et traités avec une sévérité que leur conduite rend peut-être indispensable , les Popes ^ cultivent de leurs mains les terres qu'on leur

1 Curés.

2^6 {iSTTRK XIT.

assigne^ et lorsqu'ils donbent quelque sujet de me* ^pntentemeat y le gouvernement les ramène, rudement à l'ordre. U n'est pas rare de voir arracher un prêtre à l'autel pour lui faire prendre la giberne et le placer dans quelque régiment comme le dernier des moujiks.

Un pope tit peut jamais aspirer aux dignités plus relevées de l'Église. On choisit les évèques parmi les moines et les archimandrites qui sont voués «u célibat, tandis que les curés doivent tous être mariés.

Jusque vers le milieu du siècle dernier , le clergé russe possédait d'immenses biens-fonds v enlâvés par des serfs ^ dont le nombre s'élevait à un douzième environ de la population totslede l'empire. En 1 76a , Pierre m sécularisa ces biens. Aujourd'hui le clergé ne possède plus de paysans; mais chaque église ou monastère a conservé quelques terres affectées à son entretien.

Moscou renferme plus de trois cents églises pa<^ roissiales; quelques-unes seulement méritent une description détaillée.

LETTRE XIT. H^'J

Généralement elles diffèrent peu eAtre elles par le choix des décors et par les formes extérieures. L'une d'elles cependant, l'église de f^assUi-Blaguennoï, se distingue par une originalité si grande, qu'on chercherait vainement en Russie quelque bâtiment qui lui soit comparable. L'Europe entière peut-être ne renferme point d'édifice plus bizarre.

L'emplacement occupa par cette église est peu considérable; l'architecte a entassé dans l'espace le plus restreint une multitude d'arcades, de galeries, de tours, de flèches et de coupoles, et il s'est appliqué à bannir de cette œuvre £intastique jusqu'au moindrç vestige de symétrie. Il semble j comme le disait un de mes amis, que le Yassili-Blaguennoî soit un cauchemar d'architecte.

L'idée de cette construction n'a pu naître et recevoir son exécution que chez un peuple encore barbare. Néanmoins le Yassili-Blaguennoî n'est point dépourvu de grâce. On ne sait, en le voyant, à quel sentiment céder : ^admiration serait déplacée; la critique méprisante le serait davantage. On s'étonne, on demeure stupéfait; mais on éprouve en même temps pour ce monument, extraordinaire quelque chose qui ressemble à de l'affection.

A l'intérieur les différens étages du bâtiment renferment vingt chapelles construites de telle sorte que le service divin peut être célébré dans chacune à la fois.

228 LETTRE Xlt.

Je fuÀ attiré dans Tune de ces cha{>elles par la vue de la foule qui s'y portait. Un prêtre richement vêtu rassemblait autour de lui les fidèles; il tenait dans ses mains une chaîne de fer assez forte, dont on avait joint les deux extrémités. Ce pesant collier fut placé sur les épaules d'une jeune fille qui y pénétrée d'un saint respect et cédant au poids de ces anneaux, se courba jusqu'à terre^ puis^ se relevant avec effort, déposa entre les mains du pope quelques pièces de monnaie. Aussitôt la chaîne lui fut enlevée pour être remise successivement à cha«cun des aasistans. On enveloppa même de ses lourds anneaux le corps débile de quelques enfans encore privés de la parole; image frappante des liens de la superstition dont on garrotte leur naissante in«telligence^

L'église de Vassili-^Blaguennoï fut bâtie sous le règne d'Ivan le Cruel '. La tradition ajoute que le tsar, jaloux d'assurer à sa capitale l'avantage exclusif de posséder un chef-d'œuvre de ce genre, fit pendre l'architecte à la coupole la plus élevée de l'édifice , dans la crainte qu'il n'allât porter ailleurs ses talens et ses offres de service.

Devant cette, église se rassemblait autrefois, dans la matinée du dimanche des Rameaux, le cortège au milieu duquel apparaissait, dans toute sa majesté.

le patriarche des Russes. Porté par une mule, il traversait la ville, et voyait le peuple s'agenouiller à son passage, tandis que le souverain lui-même tenait humblement la hride de sa monture.

Ainsi la toute -puissance du despote moscovite se courbait devant l'appareil du pouvoir que s'étaient arrogé les ministres des autels. Cette usurpation, du reste, ne fut jamais poussée loin. Les prêtres rus&es suivirent presque toujours l'exemple de soumission que leur avait donné le clergé de By- ^ance; et si quelquefois, pendant le dix «» septième yiëcle, ils tentèrent d'augmenter leur pouvoir, Pierre le Grand brisa bientôt, et sans retour» l'influence qu'ils avaient acquise dans l'État.

La Cathédrale de VAssovnpiion renferme les tombes de quelques-uns des patriarches qui se suc^ cédèrent, au nombre de onze, sur le trône pontifîcal de Moscovie, depuis l'époque oii le dergé russe institua $on premier patriarche national, jusqu'au moment où Pierre L*" notifia aux évèques de soa empire qu'à l'avenir ils eussent à voir eu lui et ses successeurs les seuls chefs de l'ÉglisjÇ gréco-i russe^

C'est dans eette même cathédrale, à peine assez grande pour contei^r qujitre ou cinq cents, person-f nés y que l'on célèbre le couronnement des souveraines de la' Russie^ Pans l'intérieur de cet édifice. la vue s'arrête de toutes parts sur des perles, des pierre-

25o LETTRE XIT.

ries et de riches ciselures. Tout y est brillant <f un luxe semi- barbare. Des peintures roides et gothiques, représentant des apôtres, des martyrs et des saints, se prolongent en spirales autour des piliers. Le mur qui ferme le sanctuaire est couvert de saintes images enchâssées dans l'or massif, et parmi celles qui sont offertes à la vénération des fidèles, on en montre une de la Vierge, qu'une antique tradition attribue aux pinceaux de l'évangéliste S. Luc Enfin , pour vous faire connaître tous les trésors de ce lieu saint , dont l'origine remonte au quinzième siècle , je citerai encore une immense couronne, suspendue entre les piliers principaux, et quarante - huit candélabres qui l'environnent Ces omemens sont en argent massif, et l'on assure que leur poids dépasse 2800 livres. En 1812, à l'approche des Français, on les avait transportés dans une ville de l'intérieur. Le peuple moscovite, ami du merveilleux, assure que la Vierge elle-même a pris soin de les soustraire au pillage.

Vis-à-vis la cathédrale de l'Assomption, sur la grande esplanade du Kremlin , s'élève l'église jàrkhangela-Mikhaïla^j l'un des plus anciens édifices de la ville. Ivan Kalita la fit construire au commencement du quatorzième siècle, et dès-lors il la destina à devenir le lieu de sépulture des souverains de

1 De l'archange Michel.

LETTRE XIT. » âSt

Moscou. Une longae suite de tombes, posées symé-« triquement dans la nef de l'église , renferme leurs, dépouilles mortelles. Quatorze générations de souverains, moissonnées par quatre siècles^ reposent sous ces voûtes.

LETTRE XT.

Pskow (Plescau)y le 19 Septembre.

he désir de revoir des amis d'enfance, établis en Livonie , nous attire vers cette province. Après cinq pénibles journées de voyage, nous prenons quelques heures de repos dans une ville qui n'a d'intérêt que par ses souvenirs ^ et je profite de ce loisir pour vous donner de mes nouvelles.

Le voyageur en Russie est obligé de chercher à d'immenses distances des localités remarquables. Tout l'espace qui les sépare ne lui promet que de l'ennui et des fatigues. Nous connaissions d'ailleurs la plus grande partie <lu pays que nous avons traversé j jusqu'à Novgorod, c'est-à-dire à une cinquantaine de lieues de Pétersbourg, nous avons repris la route qui joint les deux capitales. Il nous restait seulement à y voir quelques villes que nous avions traversées de nuit à notre premier passage.

Avant de quitter Moscou, j'ai voulu contempler

une fois encore, dans son ensemble , cette ville si belle' d'originalité, si imposante par sa grandeur. L'idée que jamais peut-être je ne reverrai la Rome TatarSy me disposait à éprouver doublement le charme du spectacle qui m'attendait Le clair de lune était magnifique. Nou^ montâmes au Kremlin. Les contours de ses murailles ^ de ses tours , de ses églises y grandissaient en se détachant sur un ciel étoile. Ici^ frappés d'une lumière pâle et argentée, c'étaient de longs spectres blancs qui s'élevaient dans les airs; là, couverts d'une ombre forte, leur masse opaque, immense silhouetté , dérobait à l'œil tous leurs dé^ tails d'architecture , tandis que d'autres édifices , placés à quelque distance, étaient recouverts d'un léger rideau de vapeur, et semblaient eux-mêmes des corps transparens. La lune, glissant ses rayons sur les coupoles dorées, les enveloppait d'une auréole mystérieuse. Dans l'assemblage imposant et vague de ces monumens, dont les ombres et les lumières se mariaient en groupes fantastiques , il sem-^ blàit que la nature et l'art eussent associé leur magie pour produire le plus séduisant tableau,

La ville elle-même , qui s'étendait devant nous , présentait un coup d'œil ravissant Les détails des rues et des habitations se confondaient au milieu des flots légèrement agités d'une vapeur diaphane, audessus de laquelle s'élevaient les flèches et les coupoles des églises. Le cours de la Moskva, chargé

^34 letthe xt.

de reflets étincelans, dessmait un large ruban de feu^.qui traversait la ville et se prolongeait au loin.

L'heure fixée pour notre départ ayant sonne , nous sortîmes du Kremlin, et bientôt après nous eûmes franchi la dernière enceinte de Moscou.

Le lendemain nous étions de bonne heure à Kline, petite ville d'un millier d'habitans, qui fut autrefois le seul patrimoine des Romanof

Je m'aperçus , en y arrivant , de la perte de mon livre d'esquisses , que j'ai vainement cherché à retrouver. Ce petit accident me peine. Sans doute mes dessins auraient mieux réussi que mes descriptions à vous faire connaître les anciens édifices de Moscou , les costumes de Nijnéi et l'aspect du pays.

Vers le soir il nous arriva d'être conduits par un moujik qui, au dire de ses camarades, entrait ce jour même dans sa Sô."" année. Ce vieillard avait la pétulance et presque la vigueur du jeune âge. Pendant trois heures qu'il resta sur le siège il nous fut impossible d'^n obtenir un instant de silence. Le chant, disait-il, était pour lui un besoin; et, sans s'inquiéter de notre réponse, il entonnait un de ces malheureux airs moscovites, qui, chantés dans leur classique énergie , blesseraient l'oreille la plus antimusicale. Quand nous passions devant un kabak^y il arrêtait son attelage, sautait à bas du

1 Cabaret.

siège avec une souplesse étonnante , avalait un grand verre d'eau-dè-vie, puis remontait à son poste y en faisant partir ses coursiers ventre à terre.

Il ii'est pas rare dans ce pays de rencontrer des vieillards dont les facultés ont conservé un degré de force surprenant. Malgré la passion des liqueurs spiritueuses, rien n'est plus fréquent que les exemples d'une longévité extraordinaire. Pendant le cours de l'une des années précédentes, on a compté en Russie qSo décès de centenaires mâles. Sur ce nombre, 56 étaient morts à Tâge de 120 ans et au-delà; l'un d'eux avait même atteint sa 1 60.* année.

Après avoir passé Twer , nous arrivâmes à Toz/oih Plusieurs côuvens, vingt- cinq églises^ uii millier de cabanes et de masures, jetées confusément sur les rivages sablonneux de la Tvertsa, forment la ville de Torjok , dont l'aspect misérable laisserait difficilement deviner une cité qui passe pour industrieuse et riche.

Les anciennes villes de la Russie centrale ont eu presque toutes une triste conformité de destinées. Dès le commencement du douzième siècle on trouve dans la plupart de ces villes des princes apanages , descendans de Rurik. Ces despotes de second rang, vassaux turbulens d'un Grand -prince, dont ils bravent la faible autorité , appuient le plus souvent leurs titres d'inféôdation sur des violences, des trahisons et des meurtres. Toujours compromises dans

256 LETTRE XT.

les guerres qu'ils entreprennent, leurs villes sont dix fois dans un même siècle incendiées et livrées au pilJage.

Plus tard , quand les Mongols viennent inonder la Russie, l'histoire de ces cités malheureuses présente un redoublement de calamités. Leurs dépouilles sont transportées au milieu des steppes de la Tatarie, leurs habitans massacrés ou réduits en esclavage; et si elles parviennent à se relever de leurs cendres, des déchiremens intérieurs, de nou-^ velles invasions asiatiques, et la famine ou la peste, résultat de ces ravages , ont bientôt ramené leur dé^

cadence.

L'État, épuisé par ces troubles, était en même

temps livré presque sans défense aux entreprises de tous les peuples voisins , et chaque printemps était marqué par les incursions des Lithuaniens, des Criméens et des Polonais, ou par les honteux ex* ploits des bandes de brigands qui s'étaient formées sur tous les points de là Russie.

Lorsqu'après trois siècles depuîssanee , le& Tatars, s'afiaiblissant eux-mêmes, laissèrent échapper la sur zeraineté qu'ils avaient exercée sur la Russie, et lorsqu'enfin dans ce pays on vit renaître un principe d'ordre et d'unité , les villes perdirent successivement leurs souverains particuliers. Ces tyrannies locales se ceutralisèrent entre les mains des grands-princes et tsars moscovites. Alors on envoya dans les. villes

LETTRE XV. H^fJ

des lieutenans et des gouverneurs, satrapes capricieux , revêtus d'un pouvoir illimité. Ce ne fut que sous le règne de Catherine la Grande qu'une organisation plus sage, en instituant partout des franchises municipales, finit par assurer aux cités quelques garanties contre la toute-puissance de ces despotes subalternes.

Telle est, en général, l'histoire de la plupart de ces villes. Mais Torjok se trouvait dans, une position particulière, qui lui procura plus de liberté, sans lui assurer plus de repos. Dès le onzième siècle elle fit partie de la république Novgorodienne. Placée comme boulevard de la métropole sur les frontières des principautés de Twer , de Moscou et de Souzdal, c'est elle qui eut à soutenir, dans des guerres fréquentes, le premier choc des ennemis. Au quinzième siècle elle fut réunie avec Novgorod à la tsarie moscovite.

Quelques heures après avoir quitté Torjok, nous avons atteint Vichni-VolotchoL Cette ville est traversée par un canal d'une haute importance. Long de trois quarts de lieue tout au plus, il effectue la jonction de lamer Caspienne et du golfe de Finlande.^

1 Le canal deVichni-VoIotchokunitles eaux delà Tçertsa, l'un des affluens du Volga, à celles du Msia, rivière qui s'écoule dans le lac II m en, et celui-ci à son tour donne naissance au Wolkoff, qui se jette dans le lac Ladoga.

L'honneur de la première idée de cette communication appartient à un meunier, nommé Serdjoukof, qui entreprit, il y a plus d'un siècle, de fiiciliter par des moyens ardûciels la navigation du Msta et de la Tvertsa, et de les joindre par un canal. Pierre le Grand reconnut la possibilité de rattacher cet essai industrieux au système général de canaux , dont il méditait le plan. U se rendit auprès de Serdjoukof, et découvrant le génie de ce paysan sous sa grossière enveloppe, il lui laissa le soin d'étendre et de consolider son ouvrage.

Sous le règne de Catherine II on perfectionna les travaux du meunier. On s'apphqua surtout à réaliser sur une plus grande échelle le plan qu'il avait imaginé pour remédier à l'insuffisance des eaux de la Tvertsa et du Msta. Il s'agissait d'en grossir le volume, sinon d'une manière continue, du moins à des époques déterminées; il fallait, en d'autres termes, convertir ces rivières en canaux périodiques.

Voici comment on s'y prit. Dans le voisinage de Vichni-Volotchok on forma un immense réservoir, dont la surface a près de 60 werstes carrés d'étendue. Alimenté par différentes rivières et par des canaux qui lui amènent les eaux d'une soixantaine de lacs des environs , ce bassin communique au moyen de déversoirs avec le Msta et la Tvertsa, et l'eau qu'il renferme , lorsqu'il est plein , suffît pour entretenir la navigation des deux rivières pendant

LETTRE. XV. aSg

quinze jours consécutifs. Tant que les écluses restent fermées^ la Tvertsa et le Msta sont des ruisseaux fangeux. Mais lorsqu'une caravane nombreuse de bateaux s'est rassemblée sur le Volga, près de Tembouchure de la Tvertsa, le directeur du canal transmet ses ordres à Vichni-Volotchok à Taide d'une ligne télégraphique; aussitôt les écluses s'ouvrent, et ces ruisseaux, qui tout à l'heure coulaient inaperçus au milieu des roseaux , se transforment en fleuves majestueux, chargés de plus d'un millier de lourdes embarcations.

L'ouverture des écluses a lieu cinq ou six fois par été, et chaque année 4 à 6000 bateaux en profitent pour remonter dans la Néva«

Cependant , si la communication de Vichni-Volotchok était la seule qui joignît à la Neva le Volga

»et ses affluens , elle ne procurerait point au commerce de la capitale toutes les facilités qu'il réclame pour le transport des marchandises. Pétersbourg, isolé au milieu d'une contrée presque déserte et in- Xiulte, est tributaire des provinces centrales pour la plupart des objets de première nécessité, en même temps que le commerce d'eisportation j&it affluer des parties les plus éloignées de l'empire les produits du sol et de l'industrie. Une communication avec l'intéiieur du pays, praticable cinq ou six fois seulement par année , ne pouvait donc suffire. Pierre le G^and le prévit II traça deux autres lignes de

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jonction, et commença des travaux qui ne furent terminés que sous le règne d'Alexandre. Aujourd'hui les barques d'Astrakhan peuvent reqionter par trois voies différentes jusque dans les eaux de la Neva» et traverser la Russie d'Europe, en franchissant une distance de 1 1 à 1 200 lieues. On porte à 25,ooo le nombre des embarcations de toute espèce, qui, profitant de ces facilités, parviennent annuellement jusqu'au milieu même de Pétersbourg, et portent dans cette capitale des marchandises dont la valeur est estimée à 170 millions.

Le Volga sert en Russie de base à presque tout le système de navigation intérieure. Son immense développement a permis non-seulement d'ouvrir une triple communication entre la Baltique et la mer Ospienne, mais encore d'en établir deux entre cette d^nière et la mer Blanche. Dans quelques années un nouveau canal joindra de plus les eaux du Volga à celles du Tanaïs, c'est-à-dire la mer Caspienne à celle d'Azovf , et fournira au commerce les moyens de diriger à peu de frais sur la mer Noire les productions de la Sibérie, de la Chine , de la Perse, de la Tatarie, et celles de la Russie centrale. Alors on pourra voir une même barque atteindre successivement, et sans quitter le territoire de l'empire , les ports d'Azow, d'Astrakhan, d'Arkhangel, de Pétersbourg et de Kherson.

Tout facilitait la création d'un enchsunementad-

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mîrable de communications hydrauliques. En Russie tout ^t plaine; les eaux qui fécondent ce vaste bassin tombent dans cinq mers différentes, et la direction de leur cours est déterminée par de légères ondulations du sol, qu'il est facile de couper.

Il est vrai que la navigation est arrêtée chaque année par les effets d'un long hiver. On pourrait ajouter que le courant trop rapide de diflFérentes rivières, l'ensablement continuel du Volga, et quelques autres obstacles du même genre , forment autant de barrières que la nature elle-même oppOtse à l'entier développement du système des canaux. Mais ces inconvéniens disparaissent devant l'importance des avantages que les Russes ont pu tirer de la conformation géologique de leur pays; et quant à l'hiver, s'il interrompt la navigation, il permet en même temps l'établissement du traînage, qui procure au commerce des facilités presque aussi grandes.

Trois jours après notre départ de Moscou nous étions à Novgorod. La vue de cette ville inspire des pensées affligeantes. Préoccupé de souvenirs historiques, on établit une triste comparaison entre la Novgorod d'autrefois et celle de nos jours*

Cette bourgade dépeuplée fut jadis une ville dont Tenoeinte avait, dit-on, $ept lieues de diamètre; le Nord de la Russie obéissait à ses lois, et souvent çlle fit avec succès la guerre aux Suédois, aux lithuameiij^,jau|[ difierens princes de la Russie et aux habitais rjle'Qette Grande-Biarmie , dont les trésors fabuleux ,' nouvelle toison d'or, attiraient, dès le dixième siècle, d'intrépides aventuriers jusqu'au milieu des plaines glacées de Tcherdtne»

Le commerce avait créé la force de Novgorod ; il y fît également établir ua gouvernement populaire. Toutes les affaires importantes, la paix et la guerre , la rédaction des lois , T-éléction des magistrats, en UA mot, l'exercice presque entier du pouvoir , était soumis aux décisions de l'assemblée du peuple et livré à 3es discussions tumultueuses. Le choix même du pnnce lui était souvent aban^ donné; car à la tète de cette république se trouvait un souverain électif, chef sans influence, qui était déposé par ses sujets libres et turbulens , dès qu'il avait cessé de leur plaire; - -

Les relations commerciales des Novgorodiens s'étendaient jusqu'aux Indes et en Chine. En 1227 ils avaient, conclu un traité d'alliance avec la ligue anséalique, et durant plusieurs siècles leur ville fut un entrepôt général, où la Scandinavie et l'Allemagne achetaient les productions de l'Asie.

Ainsi fondé sur la richesse, la force et la liberté.

le renom de Novgorod se maintint pendant longtemps. On disait encore /ûysL quatre siècles , en Ru^ sie : Qui peut résister à Dieu et ù la grande Novgorod?

Cette antique puissance , souvent compromise par des dissensions intestines, finit par succomber sous la politique astucieuse d'Ivan IIL Despote lâche ex rusé , il ti'essaya point d'écraser d'un seul coup la rivale de Moscou. La destruction de la liberté novgorodienne fut lente et graduelle; mais le tsar sut la rendre inévitable, et lorsque l'entreprise fut assez avancée, il profita du premier prétexte pour arracher à Novgorod son territoire, abolir son gouvernement démocratique, et exiler ses principaux habitans , qui fiirent remplacés par des esclaves, moscovites (1477).

Novgorod n'était pas au terme de ses malheurs: de plus grands l'attendaient encore. En 1669 Ivan IV pénétra dans ses murs, et les chroniques contemporaines racontent avec d'afireux détails les supplices qui signalèrent sa présence. Soixante mille habitans fiirent mis à mort Leurs cadavres mutilés, lancés dans les flots du Wolkofi*, formaient d'horribles entassemens dans le ht du fleuve.

Ravagée bientôt après par les Suédois , Novgorod ne put se relever de ces désastres, et dès-lors il n'est plus mention d^ns l'histoire de cette république opulente , dont l'origine se perd dans une haute antiquité.

En sortant de Novgorod , il fallut suivre , dUr un espace de quarante werstes, une détestable roiite de rondins. Après quelques heures de cahots, la flèche de notre voiture se rompit. Nous étions à trois lieues du viUage le plus rapproché, seuls, au milieu d'une antique foret» Aucun être vivant ne se faisait entendre dans cette triste solitude, et à peine le jour commençait à poindre. Une eau bourbeuse, couvrant le sol de la forêt, dépassait en plusieurs endroits le niveau de la route, qui semblait se perdre dans un lac sans limites, tandis qu'un brouillard épais ^ chassé dans les airs par le vent glacial du nord, circulait à travers les arbres et tombait jusqu'à terre.

Dans notre isolement, pénible et comique à la fois, nous craignions d'abord de rester sans ressources ; mais la dextérité russe vint à notre aida Néboss! (ne craignez rien) s'écria le postillon, en s'élançant à terre, et il répéta à plusieurs reprises ce mot caractéristique, que sans cesse les moujiks ont à la bouche. S'armant d'une hache qu'il portait à la ceinture, il tira une solive du plancher de la route, se mit à la fendre et à l'équarrir, et parvint^ avec une promptitude extraordinaire , à la fixer sous la voiture. Grâce à cette réparation provi^ soire, notre calèche fut en état d'être traînée jusqu'à la station suivante , colonie militaire , où nous passâmes le reste de la journée.

• A peine y édons-^nous installés, que des chants plaintifs, entremêlés de sanglots et de gémissemens , nous annoncèrent le passage d'un convoi funèbre. Nous le suivîmes à TégUse. Arrivés deyant le sanc^ tuaire, les soldats qui portaient le cercueil le déposèrent à terre. Il était découvert et renfermait le corps d'ime femme.

Une jeune fille, sœur die la défunte, continuait le chant lugubre qui d'abord avait éveillé notre attention. Elle l'interrompit à peine durant l'office des morts, et ce cantique avait quelque chose de déchirant, qui excitait à la fois l'étonnement et la pitié.

La plupart des assistans jetèrent sur te cadavre un certain nombre de copeks , qui servirent à l'achat d'une cinquantaine de cierges, allumés aussitôt et fixés en rangs serrés sur les quatre bords du cercueil. Quand le pope eut achevé les prières, les cierges furent éteints, et dans ce moment toutes les femmes présentes à la cérémonie, confondirent leurs chants et leurs sanglots. S'adressant, avec l'accetit d'une. douleur sauvage, au corps inanimé qu'elles entouraient, elles lui reprochaient sa mort et lui demandaient pourquoi donc il voulait quitter la terre? puis elles se jetaient sur le cercueil, couvraient die leurs baisers. les yeux, les mains et la bouche du cadavre^ et remplissaient l'église dé leurs cris cadencés.

Cependant le prêtre s'était rapproché du sanctuaire. On avait placé sur les marches de l'auteL un bloc de bois de sapin , long d'environ trois pieds. U était scié grossièrement à ses deux extrémités et fendu d'un coup de hache dans le sens de sa Ion* gueur. Les deux moitiés étaient contenues ensemble par un mouchoir fortement serré. Le prêtre fit détacher ce lien , et nous aperçûmes le corps d'un enfant mort-né. A l'instant même ce grossier cercueil fut entouré par des jeunes filles et des enfans , qui, à leur tour, prodiguèrent des baisers et des caresses enfantines au petit cadavre qu'on y avait déposé.

Retournant vers le cercueil de la jeune femme , le pope y jeta une image de S. Nicolas, plusieurs croix taillées en bois Uanc , et un papier qu'on dit être une espèce de passe -port adressé à S. Pierre, et destiné à faciliter aux morts l'entrée du paradis. En même temps il souleva le linceul, en retira une bouteille, la déboucha, et versa sur le cadavre une liqueur épaisse. Aussitôt tous les assistans, hommes, femmes et enfans, se précipitèrent sur le cadavre. Nous les vîmes tremper leurs doigts dans cette li>queur, et les porter à la bouche. Glacés d'horreur nous sortîmes à la hâte.

La colonie militaire au milieu de laquelle nous fûmes obligés de nous arrêter, est habitée par un régiment d'infanterie. Un territoire, de plusieurs

lîeues de diamètre lui est affecté. Ce district porte les traces d'une bonne culture. Les routes qui joignent les différens villages de la colome sont bien entretenues y et Tœil suit avec plaisir les rangées sy^ métriques de bouleaux qui les bordent

Au centre de la colonie s'élèvent les batimens de l'état-major. Ils sont habités par les officiers si^é-^ rieurs, et c'est également là que sont les écoles, les prisons , l'hôpital et la grande s^e d'ex,erçice , dans laquelle on rassemble h, troupe en hiver.

Chaque village renfeime une compagnie ou une demi-compagnie. Celui dans lequel nous étions se compose d'environ cent quatre-vingts maisons. Il est traversé par une seule rue, qui, très-large, cou* verte d'un sable fin et ornée d'une heUe ^Uée» forme une charmante promenades

Les maisons des cojlons sont toutes bâties en bois et sur le même modèle. Leur architecture rustique n'est point dépourvue d'élégance : elles sont nleyblées moins grossièrement que celles des simples moujiks, et des petits jardins plantés d'arbres les séparent des habitations voisines.

Rien dans ces colonies ne rappelle la tristesse et l'uniforme saleté des villages de 1^ Russie, et l'on pourrait, séduit par cet agréable aspect ^ se peindre avec des couleurs riantes le sort de leurs h^tbitans* Mais si Ton détourne ses regards de ces maisonnettes fraîches et gracieuses , pour les porter sur

les colons, on lit dans leurs traits les chagrins de Fesclavage et d'une pénible existence. Quand on passe auprès d'eux, on les voit s'arrêter avec l'humilité de la peur, rester droits , immobiles et la tête découverte. Dans cette politesse on cherche vainement quelque trace de la bonhomie et dé la gaieté des moujiks : on n'y trouve que l'abaissement et la servilité.

Les colonies militaires sont une création du règne d'Alexandre, et il vous souvient peut-être qu'à l'époque dé leur premier établissement, des craintes exagérées se répandirent en Europe. Dans cette fusion de l'armée russe avec la population des campagnes, on crut entrevoir une menace contre Tindépendance de l'Europe méridionale. On parlait de la force qu'allait acquérir cet immense empire, transformé en un camp formidable; de ces millions de dociles esclaves, exercés dès le jeune âge au maniement des armes; et l'on se demandait avec inquiétude si une institution pareille n'indiquait point quelque projet d'envahissement et de conquête.

Mais telle ne fut point , il y a lieu de le croire, la pensée d'Alexandre. La création des colonies, moins gigantesque qu'on ne l'avait dépeinte, puisqu'elle a été appliquée à une petite pordon seulement de l'armée russe , était liée à des plans d'éconoinier^t à des projets d'améliorations intérieures , bien plutôt qu'à des vues ambitieuses.

LETTRE XV. 2J^g

Et en effet, rorganisation de l'armée en Russie réclamait des réformes. Nécessairement très -nombreuse, parce que l'étendue de l'empire l'exige., elle est une charge pesante à raison des faibles revenus de l'État Le recrutement effectué sur un territoire de beaucoup plus vaste que le reste de l'Europe , est une opération longue et difficile , et dans plus d'une occasion Ton a vu combien ce travail portait de retard dans les mouvemens militaires. La nécessité d'ailleurs de confier aux seigneurs le choix de^ recrues, a souvent introduit dans l'armée le rebut des campagnes.

Les malheureux, désignés par leurs maîtres pour être soldats, arrivent au régiment sans premières habitudes militaires et avec l'ignorance la plus complète. Transportés à une grande distance de leur hameau, ils sont retenus pendant vingt- deux ans sous les armes, sans avoir le droit d'obtenir régulièrement des congés; et lorsqu'enfin le temps de leur service est écoulé, ils restent ordinairement sans asile et sans ressources.

D'un autre côté, le nombre restreint des villes, la cherté des transports , et peut-être des motifs politiques d'un ordre plus relevé, ont obligé le gou* vernement de cantonner la plus grande partie de l'armée, de l'éparpiller sur tous les points, et par-là même ont rendu plus difficile la prompte réunion d'un corps considérable de troupes.

a5o LETTRE XV.

L^emp^reur Alexandre a vu dans rinstituUon des colonies la mesure la plus efficace pour parer à ces divers inconvéniens.

Au moyen de leur création, une étroite union s'établissait entre les troupes colonisées et les populations chargées de les m^iintenir au complet Les soldats, choisis parmi les enfans de la colonie, obtenaient le privilège de rester, en temps de paix, dans le sein de leur Êimilla Ils récoltaient euxmêmes les fruits de la terre destinés à leur entretien , qui devenait pour le pays une charge moins onéreuse. Élevés dès leur enfance pour l'état militaire, ces hommes y entraient sans répugnance, et il devenait possible de désigner à l'avance les plus intelligens pour en former de bons sous-officiers. Un asile assuré était promis à leur vieillesse. Leur sort, en un mot, devenait plus heureux.

En ipéme temps la culture du sol s'étendait et se perfectionnait; car c'était au miheu de terrains auparavant incultes qu'on devait fixer les colonies.

Le caractère élevé d'Alexandre permet de supposer qu'en réalisant cette vaste conception, il espérait également améliorer la condition des paysans , les instruire et les faire entrer sans secousse dans la voie d'une liberté progressive. Peut-être l'opposition que son projet rencontra dans les hautes classes, et qui s'y manifesta avec une véritable énergie, prer nait-elle son origine dans les craintes que ce but éloigné inspirait à la noblesse.

LETTRE XV, â5l

Enfin, par la fondation de ces établissemens à la fois agricoles et militaires y on pensait obtenir un dernier avantage, dont les désastres de 1812 faisaient apprécier doublement l'importance : on se promettait de garnir d'mie manière permanente les. frontières occidentales, et d'étendre ainsi vers la Prusse , la Pologne et l'Autriche des barrières mili*taires semblables à celles qui depuis long-temps protègent l'empire contre la Chine , la Tatarie et le Caucase. Et, pour le répéter encore, cette institution aurait dû paraître aux étrangers un moyen de défense plutôt que d'agression , puisqu'une armée attachée au sol par les habitudes d'une vie sédentaire et par l'espoir de la propriété , est moins qu'une autre propre à servir des projets de conquête.

Quoi qu'il en soit, l'exécution des plans d'Alexandre semblait assurer une grande force à l'empire. On devait appliquer l'organisation nouvelle à la majeure partie de l'armée russe, en y consacrant presque tous les domaines de la couronne , et l'on espérait ainsi se procurer les moyens d'appeler sous les drapeaux en cas de besoin ],5oo,ooo soldats instruits et bien disciplinés. Mais ces prévisions ne se sont point réalisées. Les colonies d'infanterie et de cavalerie présentent un total de 46»ooo soldats actifs, avec une réserve évaluée à la moitié de ce nombre, et tout indique aujourd'hui que le gouvernement ne donni^^ point à cette institution le

, aSa lettre; xt.

développement que lui avait destiné son fondateur.

La colonisation des régimens d'infanterie n'a pas eu des résultats satisfaisans. Fixés pour la plupart dans le gouvernement de Novgorod , au milieu de terrains marécageux, ces troupes ont eu à lutter contre les effets d'un climat destructeur. On s'est vu forcé de sacrifier de grands capitaux pour far ciliter leurs premiers travaux , et le but d'économie a été manqué. Enfin, les populations agricoles qu'on a transplantées sur leurs territoires étaient trop &ibles pour soigner la culture de la terre et fournir en même temps les hommes de recrue.

U en est autrement des colonies de cavalerie. Celles-ci sont florissantes, et leur position au sudouest de l'empire leur donnerait ime haute importance dans le cas d'une guerre contre l'Autriche ou la Turquie. Établies, à partir de l'année 1818, dans le gouvernement des Slobodes d'Oukraine et dans celui de Kherson, elles renferment douze régimens de lanciers et huit de cuirassiers. Leur immense territoire, autrefois steppe inculte, s'est couvert des moissons les plus riches; l'édtication des chevaux s'y étend et s'y améliore. Les jeunes gens de la réserve sont eu nombre plus que suâSsant pour alimenter les escadrons actifs; 2.7,000 enfans fréquentent les écoles , et l'on porte à 2,400,000 roubles l'économie annuellement obtenue.

On a fixé la plupart de ces régimens au milieu de peuplades turbulentes^ débris d'anciennes hordes moldaves, cosaques et bulgares. Ces popula^ons, amies de Tindépendance et du brigandage, pouvaient se rendre dangereuses, si l'on ne parvenait à les contenir aii moyen d'une forte discipline. En les pliant au régime des colonies , on adoucissait leurs moeurs par le travail, et on les forçait à l'obéissance. L'entreprise était difficile. Il a fallu plus d'une fois sévir contre l'esprit de révolte qui s'emparait de ces tètes ardentes et les effrayer par des exemples de rigueur. Aujourd'hui cependant les habitudes d'ordre et de soumission sont contractées en partie, et ce n'est pas un des moindres avantages qu'on ait retiré de l'étabUssement des colonies. ^

1 Voici sur l'oiffanisation des colonies quelques détails que j'ai eu l'occasion de rassembler. Us se rapportent plus particulièrement aux régimens d'infanterie.

La colonisation d'un régiment consiste a le cantonner â perpétuité sur un territoire dont il ne s'éloigne plus^ à moins d'entrer en campagne, et dont les autres habitans tiennent à ferme les terres de la colonie, ayec chaîne de loger et de nourrir les soldats , et de fournir successivement les hommes de recrue.

Tout dans une colonie reçoit une empreinte militaire ; les fermiers ou tenanciers y Bsireinis à porter l'uniforme, sontpla^ ces sous les ordres d'anciens ofliciers et forment ce qu'on appelle le bataillon colonisé. Durant leur rie entière ils restent

. Dèsgqu'on eut répiré notre voiture, nous quittâmes la colonie militaire. Arrivés dans la soirée au

soumis à une séyére discipline, qui s'étend même sur la direction des travaux agricoles. Leurs enfans naissent soldats : dés l'âge de douze ans, ils reçoivent le fusil et la giberne. Plus tard ils entrent dans la réserçe, pour être placés ensuite dans les bataillons actifs. Après quinze ans de service , ils retournent pour cinq années dans la réserve , et ils terminent enfin leurs jours comme invalides de la colonie , à moins que Thé* ritage de leur père ou quelque nouvelle distribution d« terres ne les appelle à devenir eux-mêmes colons ou fermiers.

La population mâle d'une colonie se compose donc des «lémens suivans:

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