‹ Voyage en Russie: lettres écrites en 1829Chapitre 4 sur 4 · Les fermiers ou colons proprement dits · texte numérisé non relu

Les fermiers ou colons proprement dits

a.^ Les cantonistes. C'est ainsi que l'on appelle les enfans mâles d'une colonie militaire. Us reçoivent une instruction gratuite dans des écoles établies par le gouvernement; en même temps on leur apprend un ou plusieurs métiers., et on les exerce au maniement des armes. A dix-buit ans les plus robustes sont placés dans la réserve, après avoir subi un examen.

3.^ Les soldats de la réserve. Chaque régiment colonisé compte un bataillon de réserve, dont la moitié, en cas de guerre, se joint aux bataillons actifs pour entrer avec eux en campagne. C'est dans la réserve que les cantonistes terminent leur éducation militaire. Ils j restent pendant deux années , et lorsqu'à l'âge de vingt ans ils entrent dans les bataillons actifs , ils sont en état d*être menés de suite sur le champ de bataille.

4.* Les soldats des bataillons actifs. Au premier signal oeia* ci sont prêts à marcher. La longue durée de leur service et plus encore l'éducation qu'ils ont reçue comme cantonîstes.

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bord d'tme rivière assez large, nous la passâmes sur un bac d'une construction singulière. Ce n'était autre

en font babituellement d'excellens soldats. Leur solde ne dé*passe point onze roubles par année; mais FËtat les babille, et les colons les nourrissent et les logent.

S'ils sont eux-mêmes fils aînés de fermiers et que leur père Tienne à mourir, ou si , de quelque autre manière régulière^ ils sont app<^és à la succession d'un tenancier, ils sont de plein droit libérés du seryice, et entrent immédiatement «n possession de leur ferme.

Tant qu'ils restent sons les drapeaux et qu'une guerre ou un service extraordinaire ne les retient pas bors du territoire de la colonie, ils servent comme yalets de ferme cbez les tenanciers , et leur travail compense pour ces derniers les Irais de leur entretien.

5.^ Les invalides. On donne cette dénomination à tous les anciens soldats qui ont fait leurs vingt années de service. Ds jouissent, à l'exclusion des autres babitans de la cplonie, du privilège di laisser pousser ieur barbe. Logés cbez leurs parens ou cbez d'autres fermiers, ils partagent leurs travaux, et quand l'âge ouïes infirmités ont usé leurs forces, le gouvernement pourvoit à leur entretien.

Enfin, 6.** une dernière classe, sans dénomination particulière, comprend les anciens cantonistes qui n'ont point fait de service militaire à cause de la faiblesse de leur constitution , ou d'une surabondance dans le nombre des bommes de recnie. Ces gens , abandonnés à leurs propres mojens , travaillent comme Valets de ferme ou gagnent leur vie en exerçant les métiers que le gouvernement leur a fait apprendre. La destinée des troupes colonisées me parait de beaucoup préférable à celle des autres soldats russes. Ces derniers^ dès qu'ils sont appelés au r^ment^ sont morts en quelque

chose qu'un plancher flottant, composé de troncs d'arbres dépouillés de leur écorce et maintenus en-

sorte pour leur famille; toates leurs relations antérieures sont détruites. Les soldato des colonies , au contraire y ne sont point arrachés aux liens domestiques : ils restent fils^ pères de famille , bourgeois même jusqu'à un certain point.

Quant aux anciens serfs de la couronne^ transformés en fermiers ou colons militaires^ ils n'ont pu se faire jusqu'à présent à leur nouveau régime. Froissés dans leurs affections^ ces malheureux gémissent en silence. Une ignorante simplicité leur faisait mettre du prix à leur existence précédente, et le souvenir de cette félicité relative , qui était fondée sur rhabitude, les préoccupe sans cesse. D'ailleurs^ dans les premières années y on les a soumis aux travaux les plus rudes; ils ont défriché le sol ingrat qu'on leur assignait, bâti des villages , établi des ponts , des routes et des canaux.

Mais ces motifs de regrets et de souffrances n'existeront plus pour, la seconde génération , dont le sort sera moins pénible, je le crois, que celui des serfs de la couronne.

Les colons reçoivent le titre à^hcmmes libres, et cette dénomination^ si elle convient mal à des cultivateurs courbés sous le despotisme militaire, prouve du moins de la part du gouvernement l'intention de relever cette classe plutôt que celle de la rabaisser. L'Etat concède aux fermiers une habitation meublée, six à huit hectares de terre, des bestiaux et des instrumens aratoires; il ne leur demande ni impôt foncier, ni capitation, ni prix de ferme. Tout ce qu'ils acquièrent devient à leur mort la propriété de leurs héritiers naturels ; la ferme même qui leur est confiée peut, en quelque sort«, être considérée comme leur patrimoine. Quand l'âge ne leur permet plus d'en diriger les travaux, ou quand ils sentent approcher leur fin , ils désignent eux-mêmes leur successeur. De

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semble par des poutres transversales. Ces frêles embarc£^tions sont, dans ce pays d'un usage pres<pie gé^

cette manière la possession d'une ferme peut se perpétuer dans une même famille comme une véritable propriété, et ce n'est que dans des cas extrêmes , par suite d'une condamnation juridique , qu'un tenancier peut s'en yoîr expulser.

En général; le pouvoir auquel sont soumis les colons n'agit point; comme dans les autres villages de la Russie , par mesures de bon plaisir. Ainsi; par exemple ; nul colon ne peut subir une peine corporelle , sans qu'il en soit dressé procèsverbal ; et la juridiction du premier degré est confiée ; dans chaque localité ; à une magistrature élective ; qui exerce également quelques fonctions de police et d'administration. . On cbercfae à prévenir l'indigence et le malheur; an mojen de précautions philanth;t>piques. Un magasin de blé; entretenu par la communauté des habitans; éloigne le danger des famines. Les malades sont traités gratuitement dans un hôpital central 5 les orphelins deviennent les enfans adoptifs de la, colonie; et il est pourvu à l'entretien des veuves et des vieillards. Une maison d'épargne et de prêt assure aux fermiers . la conservation de leurs économies ; et leur fait même; dans un temps de détresse ; une avance sans intérêt; qui peut s'élever jusqu'à 5oo roubles.

L'éducation gratuite donnée aux enfans 6st digne des plus grands éloges. Rien n'est ni^ligé pour en faire à la fois de bons agriculteurs; des soldats instruits et d'habiles artisans. Dans les écoles ; dirigées d'après les méthodes de Lancastre et de Pestalozzi^ on leur apprend k lire et à écrire ; on les exerce au chant et à la musique > on leur enseigne les pire-* miers élémens de calcul; de dessin; de géométrie; et on leur explique les préceptes religieux.

Ceux qui montrent le plus de zèle et d'aptitude; sont pla-

néraL A peine celle-ci fut-elle chargée de notre voiture , qu'elle enfonça de plus d'un pied sous le niveau de la rivière. Cependant nous atteignîmes sans accident la rive opposée.

Là nous entendîmes des cris déchîrans , qui partaient d'une maison de paysan. Une foule de jeunes

ces dans une école d^ sous-oflBclerSy ef ces enfans de moujiks ont ainsi la perspective de s'cierer par la suite au grade d'ofHcier , qulls obtiennent de droit après douze années d'un service irréprochable-

En résumé^ le régime intérieur des colonies procure à leurs babitans des garanties , et même des droits positifs. Vainement on j chercberait de la liberté; mais du moins on j voit, au milieu de l'esclavage , l'ordre ^ la justice et l'action régulière d'une autorité paternelle.

. L'existence que mènent les officiers est peu favorable an dévelpppieipent de leur instniction, et elle est pénible par S09::ifipl^ent. On assure qu'il règne parmi eut un mécon<» ^nteniemt presque général. De cette mauvaise disposition des chefs f que partagent jusqu'à présent ceux qui sont soumis à leurs ordres, il pourrait résulter de graves embarras pour le gouvernement de Tempire. Peut-être faut-il voir dans cette appréhension le motif du mjstèredo6t<]àj enveloppe l'institution des colonies. Rarement un étrangei* obUentla permission de visiter ces établissemens. Les Russeé inéme j sont diffi^ cilement admis. La création d'Alexandre n'en a été que plus viplemment critiquée ^ et l'on pourrait même dire qu'elle est devenue impopulaire, si celte expression convenait à un pajs où Iç peuple n'a point ^l'of^nion , où l'aristocratie semble en quelque sorte en possession exclusive du privilège de la pensée. .. .

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gens rassemblés devant • cette habitation semblait s'amuser beaucoup de la cause de ces plaintes. C'était une correction maritale : un moujik battait sa femme.

On assure que les moujiks attachent beaucoup de prix à l'exercice de la juridiction domestique , qu'un ancien usage leur attribue. En effet, c'est pour eux un moyen de n'être point placés sur l'échelon le plus bas de la hiérarchie sociale. Grâce au pouvoir qu'ils ont sur leur &mille, ils peuvent à leur tour appliquer ce proverbe national qu'on invoque si souvent à leur préjudice : Frappons toujours^ Dieu saura distinguer le coupable!

Autrefois, aux fiançailles des Moscovites^ la jeune promise était conduite au milieu d'une assemblée de famille. Son père lui demandait d'une manière solennelle si elle consentait à se marier, et aussitôt qu'elle avait répondu affirmativement, il lui donnait plusieurs coups d'étrivière, en lui adressant ces mots: « Voici, mon enfant, les derniers coups que tu recevras de la main de ton père; à l'avenir ton mari seul aura le droit de t'en appliquer. *

Le despotisme organisé dans l'État s'était glissé jusque dans le sein de chaque famille. La femme était esclave, et ses enfans l'étaient comme elle. ^

1 Une loi du seizième siècle doimait aux pères de famille le droit de yeùdre quatre fois le même enfant.

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Aucun droit ne la mettait à l'abri des violences cpie son mari pouvait exercer contre elle , tandis que la perspective des supplices les plus atroces protégeait les hommes contre la haine et la vengeance de leurs épouses.

Depuis un siècle et demi, la servitude des femmes n'est plus écrite dans les lois de la Russie; mais elle s'est en partie maintenue de ùit parmi les basses classes du peuple, qui, privées d'instruction, modifient lentemem leurs mœurs et leurs idëes;

Aujourd'hui nous avons atteint là ville de Pskof. Des murailles en ruine , débris des siècles passés, quelques remparts élevés contre les Suédois par Pierre le Grand , des rues larges et désertes , soixante églises de chétive apparence, enfin, une cathédrale antique, resplendissante à l'intérieur de dorures massives , voilà tout ce qui peut fixer à Pskof l'attention d'un voyageur.

Ici , comme à Novgorod , des décombres rappellent une puissance qui n'est plus. Fondée au dixième siècle par la princesse Olga (épouse du fils de Rurik ) , Pskof devint bientôt l'alliée , parfois même la ri-

vale de Novgorod. Quand la grande république du Nord tomba sous les coups d'un tsar moscovite , Pskof perdit également son indépendance. Mais , moins puissante et moins redoutée que Novgorod ^ elle fut sauvée par sa faiblesse même d'une entière destruction. On lui ravit ses libertés; mais son commerce lui resta , et actuellement encore elle compte 10,000 habitans.

En arrivant nous vîmes le marché de la ville en pleine activité. Plusieurs centaines de boutiques, renfermant des produits de la campagne, étaient dispersées sur une grande place. La foule qui circulait au milieu de ce rustique bazar , les tentes , les charrettes légères , les chevaux à crinières flottantes , groupés à l'entour , formaient un coup d'œil pittoresque.

Tout à coup l'on voit sortir d'une des maisons de la place une fumée noire, et bientôt après des flammes pétillantes. A l'instant les secours sont apportés. On écarte les oisifs, on établit la chaîne et l'on fait jouer les pompes. En attendant, les femmes s'étaient jetées à genoux. Quelques-unes s'étaient empressées de chercher la sainte image protectrice de leurs foyers. Elles portaient sur elle des regards supplians : de la main elles lui indiquaient les flammes qui s'élevaient dans les airs , et lui demandaient avec instance* d'arrêter l'incendie qui menaçait leur ville.

En peu de temps on se rendit maître du feu. On remporta les pompes , les échelles , les images saintes ; et les paisibles débats du marché reprirent leur cours y un instant suspendu*

LETTBE XVI.

Château de Karknss (en LivoAÎe) , le a6 Septembre*

Nous avons quitté Pskof dans la soirée. Le lendemain nous étions hors du territoire de la Russiie proprement dite. Autour de nous, tout avait changé d'aspect C'était un autre pays, un autre peuple. Nous avions passé les frontières de la Livonie, et, fl était facile de le voir, nous étions dan$ une province qui n'est russe que par le sort des armes.

Les paysans que nous rencontrions ne portaient point le costume moscovite. Ils n'avaient ni cette barbe touffue , ornement principal et presque sacré d'un moujik , ni cette chevelure épaisse et brune, que les Russes semblent avoir aj^ortée d'une contrée méridionale. Leurs cheveux blonds et plats tom^ baient sur leurs épaules; leur teint était pâle, leur corps sec et alongé ; tout en eux avait une empreinte septentrionale Les intonations harmonieuses et fortes de la langue slavonne étaient remplacées dans leur bouche par les sons rauques de l'esthomen ,

tandis que les gens de la clasee vAevée parlaient un allemand élégant et pun

L'aspect d'une nature riante enchantait nos regards, privés depuis si long -temps de cette jouissance. Cétait un pays fertile, des forêts, des collines, de vertes prairies et des lacs à rivages pittoresques. Une ligne bleuâtre de montagnes fermait l'horizon. U faut avoir traversé les plaines de la Russie pour comprendre le ravissement que me fit éprouver cette vue.

Au. lieu des églises moscovites, surmontées de minarets et de coupoles, je Voyais des clochers sem- )>lables à ceux des villages de l'Allemagne.

Enfin, les ruines d'antiques manoirs féodaux, Jetées çà et là. sur des plateaux élevés, nie rappelaient que ce pays a fait partie depuis des siècles de la grande famiile européenne.

Objet de convoitise pour les différens États du jNord, la Livonie fut toujours la proie de l'étranger. Dès les temps les plus* reculés, sa position sur la Baltique et la ricbe^^e de son sol , circonstances heureuses en apparence, attirèrent des calamités sans nombre sur ses anciens, habitans, .

11$ forpiàient au dixième siècle des peuplades U- |)res ^t agricoles, d'origine tchoude et lettonne. Mais la monarchie de JluriL s'était alors fondée dans le pays des Slaves: Forte et conquérante pendant les prejpiers sièplçs de ^on existence > elle voulut s'étendre

vers les rivages de la Baltique , en même temps qu'elle se portait sur ceux de la mer Noire. La livonie fut envahie. Les Russes y bâtirent des forts, y prélevèrent des tributs, y cherchèrent des esclaves. Souvent repoussés, ils revenaient bientôt exercer leurs ravages avec un acharnement nouveau.

Et telle a été, depuis cette époque, l'importance que les grands-princes et les tsars ont toujours mise à la possession de cette province, qu'ils y ont reporté leurs armes avec persévérance toutes les fois que la Russie, libre d'un, joug étranger, n'était pas elle-même déchirée par des troubles civils.

Après que les Mongols eurent soumis tout le pays entre le Volga et le Borysthène, les incursions des Russes devinrent moins fréquentes. Mais une nouvelle puissance venait de s'élever en Livonie et rattachait celte contrée à l'Europe, tandis que le despotisme asiatique pesait encore sur la nation russe.

En 1160, d'obscurs marchands de Brème, jetés par une tempête sur les côtes de la Livonie, y avaient établi un comptoir. Cette colonie s'accrut rapidement. La ville de Riga fut fondée, et le pape y institua des évèques, qui entreprirent de convertir les Tchoudes et les Lettons. Pour éclairer ces idolâtres, il fallait lés souniettre. A cet effet l'évêque Albert créa T Ordre des Chevaliers Porte-glawe^ et d avance il leur concéda le tiers de la Livonie, qu'ils

étaient chargés de conquérir ^ La noblesse allemande, appelée à cette croisade , triompha de la résistance des livoniens, qui, après la soumission de leur pays, furent baptisés et réduits à l'esclavage.

Plus tard la Courlande et f Esthonie furent réunies aux possessions de Tordre, qui, pendant trois siècles, resta florissant et redouté.

Cependant la Moscovie , affranchie du joug des Tatars, avait repris, sous Ivan III, une attitude menaçante, et en i558 les hordes russes reparurent au milieu de la livonie, qu'elles trouvèrent affaiblie par des divisions intestines. Les chevaliers avaient adopté en partie la réforme reli^euse. Leur grandmaître était en guerre avec l'archevêque de Riga, et la présence d'un ennemi commun put à peine interrompre ces querelles. Forcés par leur désunion d'implorer des secours étrangers, ils se mirent à la merci de la Pologne et de la Suède.

Après vingt -cinq années de combats, le tsar se vit contraint de renoncer à ses prétentions. Celles des Suédois et des Polonais restaient en présence. Pendant plus d'un demi -siècle, la Livonie fut en proie à leurs ravages, jusqu'à ce que la Suède en fit l'acquisition définitive par le traité d'Oliva.^

Soixante années plus tard , le successeur de Charles "XIT fut obligé de la céder à Pierre le Grand. Pen-

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dant cet intervalle la malheureuse Livoniè avait de nouveau été le théâtre d'une guerre cruelle.

Tant de désastres ont arrêté pendant long-temps l'accroissement de la population; et actuellement encore la Livpnie est une des provinces de la Russie d'Europe les plus faiblement peuplées. ^

Aucune fusion n'a eu lieu entre la race des habilans primitifs et celle de leurs concpiérans. Depuis cinq siècles y les uns sont restés maîtres, les autres esclaves, et chacune de ces populations distinctes a conservé sa langue et ses coutumes.

Les nobles, ainsi que les bourgeois des villes, sont presque tous d'origine allemande. Les premiers descendent pour la plupart des familles des cheva* liers Porte -glaive. Us possèdent les deux tiers du pays; le reste appartient à la couronne. Le peuple n'a rien.

En Livonie une terre de quatre à cinq lieues de tour n'est qu'une propriété d'une valeur médiocre. Faute de débouchés, les produits du sol sont à vil prix; l'industrie est presque nulle, et au sein d'une abondance dont ils ne savent point tirer parti, les propriétaires de cet ancien grenier du Nord voient diminuer chaque jour leurs revenus.

1 La superficie de la Lironie est à peu près le dixième de celle, de la France , et sa population ne s'élève pas à plus de 64o,ooo âmes.

Les seigneurs livoniens, qui se distinguent par une culture plus ancienne et plus solide que celle des gentilshommes russes, se montrent dignes d'une origine germanique. L'étude et les voyages leur rendent les lettres et les sciences familières. En même temps les habitudes . d'une existence isolée mêlent souvent à leur urbanité quelque chose qui est moins de la rudesse que de la bonhomie.

Établis à de grandes distances les uns des autres, ils ont rarement l'occasion de se réunir pendant Tété si court et l'hiver si rigoureux de ces contrées. Il faut ordinairement quelque fête de famille pour les rassembler chez l'un d'eux. Alors ils arrivent de soixante lieues à la ronde, quelquefois au nombre de plus de cent. Ils amènent une suite nombreuse, des voitures, des kibiktes, plusieurs centaines de chevaux et même des meubles, qui servent à garnir les logemens improvisés qu'on leur destine. Quelques semaines se passent dans les fêtes, les courses et les repas ^ puis on se quitte; chacun retourne dans ses domaines, où son isolement recommence pour durer des mois entiers. Telle devait être en Allemagne, il y a un siècle ou deux, l'existence des châtelains.

Parfois dans ces joyeuses réunions, des usages empruntés à une civilisation raffinée se heurtent avec des habitudes qui rappellent des mœurs rudes et patriarchales. Maintes demeures seigneuriales , où

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les pièces les plus spirituelles de la scène française sont jouées avec talent sur un théâtre de société , ne sont que des maisonnettes en bois, construites au milieu des champs et meublées avec une simplicité antique. Dans quelques-unes la garde de la maison est confiée à un ours, grotesque majordome, qui, couvert d'un habit galonné, la hallebarde en main , la perruque et le chapeau sur la tête , est chargé de recevoir les hôtes à leur entrée dans le manoir.

Ici, comme chez les Russes, l'hospitalité est un trait distinctif du caractère national. Et pourrais-je omettre de citer cette qualité , lorsqu'on m'en donne des preuves si touchantes depuis que j'habite la terre de Karkuss?

La noblesse. Uvonienne forme un corps poHtique qui prend une part directe à l'administration de la province. Réunie à des époques fixes en assemblées générales et en assemblées de district, elle vote certains impôts et choisit dans son sân des juges, des officiers . supérieurs de. police, des administrateurs , enfin , les membres de deux conseils généraux. Ceux-ci, partagés en quelque sorte en chambre haute et en chambre basse, tiennent régulièrement leurs sessions sous la présidence du maréchal de la noblesse. Ils règlent' des dépenses d'intérêt commun, donnent leur avis sur différens objets d'administration, contrôlent les actes du gouverneur

ajO LETTRE XVI*

civil, et adressent à la couronne les plaintes auxquelles sa gestion peut donner liea

À l'époque de leur réunion à l'empire , les gentilshommes livoniens avaient obtenu de Pierre le Grand la conservation des privilèges qu'ils tenaient des anciens souverains de la Suède. Mais la main toutes-puissante des autocrates a porté des atteintes successives au maintien de leurs droits , et aujourd'hui le pouvoir de l'empereur n'est guère plus limité en Livonie qu'il ne l'est en Russie même.

Pour la plupart des affaires importantes, les seigneurs sont réduits à ne plus avoir qu'une voix consultative, et même l'expression de leurs vœux est souvent étouffée par les délégués de la couronne. Us voient avec peine des commissions spéciales interrompre dans leur province la marche régulière de la justice, et ils se plaignent du droit considérable dont on a frappé un de leurs plus anciens privilèges, celui d'être en livonie les seuls fabricans et les seuls débitans d'eau-de-vie; privilège nobiliaire d'une singuHère espèce, que le tsar lui-même s'est réservé dans la plus grande partie de l'empire, et qui lui rapporte annuellement au-delà de 90 millions.

LETTRE XVI. â^l

Là position des paysans Uvoniens a éprouvé depuis quelques années des changemens importans: leurs maîtres les ont déclarés hommes libres. Au mois de Mai 1818, leur affranchissement fut résolu dans un congrès de gentilshommes. Aussitôt ime commission, nommée par l'empereur Alexandre , s'occupa de fixer les bases de cette liberté nouvellei Son travail, achevé dans l'espace de quelques mois, fut adopté par la noblesse, et bientôt après il reçut force de loi.

Mais une irritation générale se manifesta parmi les serfs. Us s'assemblèrent en armes dans plusieurs cantons et présentèrent le spectacle étrange d'une population qui se soulève pour le maintien de son esclavage. On députa vers eux des anciens, des jugés, des pasteurs : ils les insultèrent On employa la force; ils tentèrent d'y résister. c^Nous re« poussons, disaient-ils, cette liberté que vous établissez malgré nous. Nous ne voulons pas être détachés du sol qui a nourri nos pères. Qu'on nous l'accorde en propriété, si l'on prétend nous affranchir! Sinon , qu'on nous laisse à notre ancien esclavage ! * * L'appareil de forces que l'on déploya fit taire ces plaintes. Pour les comprendre , il &ut savoir qu'en Livonie, comme eh Russie, certains principes d'ordre et de justice s'étaient introduits au sein même du servage. Les serfs transmettaient régulièrement à leur fiLs aîné les terres qui leur étaient confiées, et c'était

aya LETTRE xyi.

presque chose inouïe que l'on eût privé l'un d'eux de son héritage, autrement qu'à la suite d'un crime ou. d'un délit grave. Cette espèce d'inféodation, en vertu de laquelle la possession des mêmes champs se maintenait dans une même famille, passait, aux yeux des serfs, pour un véritable droit de propriété.

L'affranchissement les ayant élevés (ou , d'après eux, réduits) à la condition de fermiers, il allait nécessairement accorder aux seigneurs le droit de les renvoyer, si bon leur semblait, à l'expiration des baux, et de les remplacer alors par d'autres métayers. Voilà pourquoi les paysans se crurent dépouillés de leurs anciens privilèges et firent de si énergiques protestations.

Avec le temps le plus grand nombre a fini par reconnaître les avantages de leur position nouvelle; et déjà, dans leurs relations avec les seigneurs, on remarque un peu moins de bassesse et de servilité.

Ils ont obtenu le droit d'acquérir toute espèce d'immieubles , à l'exception des terres nobles. A partir de i852, ils pourront se fixer indistinctement dans toutes les parties de la livonie, et à cette même époque il leur sera loisible de s'établir dans les villes et d'y acheter le droit de bourgeoisie.

Détachés de la glèbe, ils ont vu des institutions stables et uniformes remplacer parmi eux un régime arbitraire. Des communes ont été organisées dans

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les campagnes, et tout paysan^ en âge de majorité, a été investi du droit de prendre part aux débats des assemblées générales, qui, dans chaque loca-^ lité, règlent la répartition des impôts, votent les dépenses communales et procèdent à l'élection des administrateurs et des juges de la commune.

Cependant, si le sort des livoniens s'est amé-' lioré, il n'en est pas moins digne de pitié, quand on le compare à Celui des cultivateurs de nos pays«

Les paysans de livonie sont tous prolétaires, et il en est fort peu qui puissent concevoir l'espérance d'acquérir par la suite une propriété. Les condi^ lions de bail auxquelles ils sont obligés de souscrire, sont ordinairement très-dures. Cest au seigneur que revient la plus grande partie des produits qu'ils récoltent, en même temps que des corvées fréquentes , absorbant la moitié de leur temps, les empêchent de bien soigner la culture des terres.

D'ailleurs le pouvoir illimité des seigneurs a survécu en partie à l'abolition du servage : il domine les institutions démocratiques concédées aux paysans, et souvent il en paralyse les effets. Ainsi, par exemple, toute décision prise par une assemblée communale n'est valable qu'après avoir reçu la sanction du propriétaire; c'est lui qui désigne, sur une liste de candidats, les juges et les administrateurs, et il peut interdire l'exécution des arrêtés que pren-> nent ces magistrats. .

Si un paysan commet quelque déaiordre, ou s'il parle avec irrévérence au seigneur , celui-ci a droit de lui faire apfJiquer jusqu'à quinze coups de bâton , ou de le faire emprisonner durant quarantehuit heures.

Enfin, dans* chaque arrondissement communal, un juge noble, élu par ses pairs, exerce Ik haute police et peut condamner , sans appel , chaque paysan du ressort à soixante coups de bâton.

Rien de plus misérable que les habitations des fermiers : ce sont des huttes informes , construites en bois et en terre, sans cheminée, souvent même sans fenêtres.

Elles ne sont point agglomérées comme dans les villages de la Russie. Entourées do champs , de prairies et de bouquets d'arbres , elles présentent parfois un aspect pittoresque; mais une saleté plus grande encore que celle dés Moscovites règne dans l'intérieur. Les hommes et les-bètes y sont logés pélemèle.

Chrétiens depuis cinq siècles et membres de l'église protestante, les paysans livoniais ont conservé dans leurs croyances quelques traces de leur ancienne idolâtrie. Us croient à la magie, se tiennent en garde contre les maléfices et les sortilèges, et la crainte qu'ils ont des esprits les engage parfois à leur consacrer des offrandes dans quelque lieu soUtaire.

Leurs haines n'ont pas été moins opiniâtres que

leurs superstitions. Encore' actuellement ou remarque uuQ forte antipathie entre les Livoniens d'ori-> gine tchoude et ceux de race lettonne ou lithua-^ nienne. Us se distinguent par la couleur et la coupq de leurs vêtemens^ par un grand nombre d'autres usages, et par une langue différente. Huit siècles de destinées commîmes n'ont pu les confondre, ni même les rapprocher.

La Livonie est une des provinces de la Russie où l'instruction primaire est le plus répandue^ ce qui du reste est fort peu dire. Le Code des paysans , promulgué en 1819, ordonne l'établissement d'une école dans chaque commune de 1000 âmes. Les enfans y apprennent à lire et à chanter. Quelquesuns de ceux qui se distinguent en première hgne sont envoyés plus tard dans des écoles paroissiales , où on leur enseigne l'écriture , le calcul et quelques connaissances usuelles.

Parla suite, cette organisation produira sans doute de bons résultats; mais jusqu'à présent une ignorance égale à celle des moujiks de la Russie s'est maintenue en général parmi les fermiers Uvoniens. Le hasard m'en à fourni plus d'une preuve. Dernièrement , par exemple , j'aperçus un poteau destiné à interdire le passage d'une allée de parc. A défaut d'une inscription, qui serait restée inintelligible pour la plupart des passans, on avait imaginé une écriture hiéroglyphique d'une espèce nouvelle. Une vue

du chemin défendu était grossièrement peinte sur le poteau; et on y arait représenté une charrette, dont le conducteur, arrêté par des agens de police , était repversé par terre, frappé à grands coups de bâton et baigné dans son sang.

LETTRE XYIL

Pétersboarg, le 3o Septembre.

Après une semaine consacrée à Famitié^ nous avons quitté la terre du comte D.***, où nous avions passé d'heureuses journées. Reprenant la route de Pétersbourg, nous avons parcouru , sur un espace de 120 lieues environ, différentes parties de la Livonie, de l'Esthonie et de l'Ingrîe» où les armées de Pierre le Grand et celles de Charles XU se disputèrent souvent la victoire..

C'est là que commença cette lutte sauvante» terminée dans les plaines de Pultava, et dont l'issue devait fonder la prépondérance de la Russie sur les autres puissances du Nord.

Dorpat et Narva 9 villes que nous avons traversées, tombèrent à cette époque sous la domination moscovite. L'une et l'autre furent prises par le tsatr en personne. Durant le siège , il s'était montré aussi habile ingénieur que vaillant soldat; mais telle fut l'énormité des droits qu'il s'arrogea par la conquête ,

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que, ne pouvant compter sur la fidélité de ses nouveaux sujets, il les fit transporter, sans distinction d'âge ni de sexe, dans les déserts de la Russie, où il les retint pendant dix années.

Dorpat, chef- lieu de l'un des quatre districts livoniens, est une jolie ville de 4 à 5ooo habitans. iSon aspect est tout-à-fait celui d'une ville allemande; du moins il paraît tel à des voyageurs venus du centre de l'empire,

Pjacée non loin des frontières, cette ville fut toujours la première à souffrir des expéditions tentées par les Ruàses en livoîiie. On attribue son ori-r gine au grand -prince Jaroslaf, huitième souverain de la maison de Rurik, qui, au commencement du onzième siècle, éleva sur ce même emplacement un fort, destiné à dominer cette partie du pays des Tchoudes.

L'histoire rapporte que Dorpat f\it treize fois pris d'assaut et ravagé, tant par les Russes que par les chevaliers Porte-glaive, les Suédois et les Polonais.

En 1802 rempereur Alexandre y rétablit l'université, fondée par le roi Gustave-Adolphe dès Tannée i632, mais que les longues infortunes delà livoïiiè eurent bientôt détruite. Cette institution nouvelle a acquis une grande importance: on la range parmi les universités allemandes les plus distinguées; et déjà elle compte au-delà de 700 élèves, qu'une discipline, peut-être un peu trop sévère, &çonne à

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des mœurs plus douces que celles des étudians allemands.

Après avoir quitté Dorpat, nous atteignîmes les bords du lac Péîpouss et nous les suivîmes pendant quelques heures. Ce lac, qui forme la limite entre la Russie et la Livonie , est un des plus vastes de l'Europe. On estime sa longueur à 33 lieues, en y comprenant le lac de Pskof, auquel il tient par un détroit, et sa largeur dépasse en plusieurs endroits }3 et même 14 lieues.

Ses eaux blanchâtres , légèrement ridées par le vent, se perdaient à l'horizon. et semblaient se confondre avec les nuages dont le ciel était couvert. Mais souvent cette surface tranquille, travaillée par l'ouragan , se soulève et forme des vagues immenses, qui se brisent avec fracas contre le rivage et submergent au loin le pays tiiste et marécageux qui avoisme le lac.

Le premier combat naval des Russes contre les Suédois eut lieu sur les eaux du Peïpouss : ce fut en 1702. Les soldats de Charles XII étaient montés sur des chaloupes bien armées, ceux de Pierre le Grand sur des barques de pêcheurs; mais la fortune se déclara pour ces derniers. C'élaitle prélude de la victoire presque miraculeuse que le tsar remporta deux années plus tard , lorsqu'il s'empara d'une escadre sué^ doise, à la tète de quelques galères construites à la hâte, et avec des marins .inexpérimentés , dont

aSo lETTRE XVII.

la plupart ignoraient, quelques années auparavant, jusqu'à Texistence de cette mer Baltique, théâtre de leurs succès.

Narva est bâtie sur la Narowa, rivière large, rapide et parsemée d'écueils, qui sert d'écoiJement au lac Peïpouss, et se jette, trois lieues plus loin, dans le golfe de Finlande. On prétend que la ville à été fondée, vers la fin du douzième siècle,, par un roi de Danemarck, qui fit la conquête de l'Estbonie, et qui, les armes si la main, j introduisit la religion du Christ,

Un des premiers exploits de Charles XII s'est accompli sous les murs de Narva. La guerre venait

d'éclater ; les meilleurs soldats de Pierre le Grand ,

au nombre de plus de trente mille, faisaient le siège de la place. Tout à coup le jeune héros se présente avec 8000 hommes , défait les Moscovites et disperse le petit nombre qui écbappe au carnage. Succès glorieux, mais qui lui inspira pour son plus redoutable ennçmi un mépris injuste, dont le tsar sut bientôt tirer vengeance par la fondation de Pétersbourg sur le territoire suédois, par la prise de Narva même, et plus tard par les journées de Puliava. ' Les anciennes fortifications de Narva ont été restaurées de no3 jours. Cette ville est du très -petit nombre des places fortes de la Russie, dont les frontières ne sont défendues en général que par des for-* tins çonstraits en solives et eu briques.

Au'-delàde Narva, nous entrâmes dans les plaines désertes de Flngrie. Cette province, qui anciennement fit toujours partie de la Russie, mais qui en fut arrachée en 1617 par Gustave- Adolphe, forme le gouvernement de Pétersbourg depuis que Pierre le Grand l'a reconquise. Cest un plateau de l'aspect le plus misérable, couvert de forets, de bruyères et de marécages. Ses habitans sont en grande partie des Tchoudes, auxquels se sont mêlés des Huases et des colons allemands.

Enfin , nous rejoignîmes les rivages boisés du golfe, les gracieux coteaux de Péterhoff et de Strellna. Le soleil couchant jetait ses derniers rayons sur les flèches dorées de Pétersbourg, qui brillaient à l'horizon , tandis que des voiles blanches sillon-r naient la mer en tout sens.

Ce ne fut pas sans joie que nous vîmes le terme de notre voyage. Depuis notre départ de Pétersbourg, nous avions parcouru dans l'intérieur de la Russie un espace de plus de 3ooo werstes, et dans cette longue excursion nous n'avions vu, outre Moscou, qu'une seule ville de 20,000 âmes, et douze villes et bourgades de 2 à 1 0,000 habitans. C'était pour nous une consolation de rentrer dans une cité po* puleuse, après avoir traversé ces vastes solitudes.

Cependant le souvenir de Moscou afiaibUt le plaisir que nous cause la vue de Pétersbourg. La pompeuse et monotone symétrie de ses rues est

^Sa LETTRE XVI T.

fatigante, et déjà je commence à comprendre que I aspect de cette capitale peut, à la longue, devenir désagréable et triste.

Je m'empressai de courir aux Isles. Mais hélas! le charme a disparu* Plus de fleurs, plus de feuillage. Je croyais retrouver des palais , des temples et des parcs délicieux : j'ai vu des baraques désertes , enveloppées de brouillards, des sapins, et des bou* leaux , agitant tristement leurs branches dégarnies.

Les approches de Thiver donnent à la navigation une activité extraordinaire. La Neva et les nombreux canaux qu'elle alimente, sont couverts de plusieurs milliers de barques, qui portent dans tous les quartiers de la ville du bois et d'autres provisions ; dans les trois chantiers de la marine on s'apprête à lancer les bâtimens construits en été; on se hâte, enfin, de charger les navires du commerce, et chaque jour on en voit un grand nombre mettre à la voile, pour quitter ces parages avant que l'arrivée des glaces n'y mette obstacle.

Le commerce maritime de Pétersbourg, sur lequel Pierre le Grand comptait avec raison pour accélérer la civilisation de son peuple, a pris un

LETTRE XVIT. ^85

immense développement. Quoique la somme totale des exportations et importations de la Russie n'égale pas la moitié de celles de France çt à peine le quart de celles de l'Angleterre, le port de Pétersbourg est aujourd'hui l'un des plus împortans de l'Europe. Le commerce extérieur de l'empire y concentre plus de la moitié de ses opérations. Chaque année, pendant quatre ou cinq mois de belle saison^ il y arrive près de 1200 navires, principalement d'Angleterre. En 1828 ils y importèrent des mar* chandîses d'une valeur de i5i millions, et cette même année un nombre à peu près égal de bâtimens en exporta pour io5 millions de produits in^ digènes.

Tout ce vaste ensemble de spéculations est dirigé par les étrangers fixés dans la capitale. Les Russes n'y prennent qu'une faible part. Us se bornent en général au commerce de détail , pour lequel il semble que la nature même leur ait donné des dispositions particulières,

La classe des marchands jouait autrefois en Russie un rôle bien difFéi'em de celui qui lui est actuellement assigné. Elle était en possession, il y a quelques siècles, de privilèges politiques. Alors les souverains demandaient encore l'avis de la nation sur toutes les affaires importantes, et les marchands se voyaient admis au conseil avec les nobles et les prêtres. Alors aussi les grandes républiques du Nord

284 r.ETTRE XTIÏ.

étaient florissantes : elles entretenaient des relations commerciales avec l'Europe et FAsie.

Mais quand le despotisme des tsars eut renversé tout obstacle intérieur pour s'affermir sur des ruines, le commerce fut le premier à se courber sous le joug; moins puissant que la noblesse, il finit par se confondre presque entièrement avec la masse des esclaves. Tel le trouva Pierre le Grand , quand il entreprit de relever cette classe ignorante, craintive et pauvre.

Promettant de grands privilèges aux commerçans des différentes parties de l'Europe civilisée, il parvint à les attirer chez lui. Il espérait que leur exemple aurait bientôt achevé leducation des marchands russes. Mais les progrès furent lents, et jusqu'aujourd'hui le monopole du commerce extérieur s'est maintenu de fait dans les mains des étrangers.

Cependant, depuis une trentaine d'années, un changement se prépare. On. a vu de grandes fortunes s'élever parmi les marchands nationaux, et l'opu-^ lènce a introduit chez eux des mœurs nouvelles. Plusieurs ont quitté le cafetan pour l'habit européen et se sont volontairement décidés au sacrifice de ces barbes , dont Pierre le Grand avait vainement essayé de bannir l'usage, en le frappant d'un impôt Un contact plus fréquent avec les classes supérieures adoucit peu à peu la rudesse de leurs manières. L'édujcation de leurs enfans est moins négligée,' et mémei

LEtTRË XVII» 285

dans beaucoup de familles , elle est dirigée avec une grande inteUigence.

Ces améliorations ne sont pas restées sans influence sur les habitudes commerciales des marchands. Ils deviennent moins timides et moins esclaves de la routine. Quelques-uns même commencent à tenter les grandes entreprises, et Ton cite déjà des maisons russes qui eii:pédient leurs navires pour tous les ports de l'Europe.

Malheureusement les prérogatives que les lois et les préjugés attachent à la noblesse engagent la plupart des riches marchands à solliciter pour leurs fils des emplois publics, et à leur assurer ainsi la qualité de gentilshommes, qui, en Russie, est inhérente à celle de fonctionnaire civil, comme à celle d'officier. De cette manière le commerce et la bourgeoisie se dégarnissent sans cesse , et leurs premiers sujets vont se perdre dans les derniers rangs de l'aristocratie.

a86 LETTRE XVI II.

LETTRE XTIII.

Pétersboarg, le a Octobre.

En Kussie ce ne fut point la marche lente et progressive de Tesprit humain qui donna naissance aux richesses intellectuelles dont le pays s'honore; une révolution poUtique les y transplanta. Grâces à une éducation nouvelle et à des rapports fréquens avec l'étranger , les Russes sont entrés en partage des lumières que plusieurs siècles d'efforts et de méditations avaient répandues ailleurs. .

Mais cette civilisation d'emprunt, dont l'action sur les hautes classes fut prompte et décisive, eut moins d'influence sur le bas peuple, auquel une position malheureuse ne permit point de s'associer à cette conquête. Les sommités de la nation se sont éclairées, tandis que les masses sont restées plongées dans ime grossière ignorance.

Sur une population de tant de millions d'ames , il n'y a que les membres d'une aristocratie peu nombreuse qui soient susceptibles d'apprécier les charmes

des lettres, des sciences et des beaux -arts, et qui puissent entreprendre d'en hâter lés progrès. Le tiers-état, qui, dans d'autres pays, fut toujours la véritable pépinière des littérateurs, des artistes et des savansy commence à peine à se former dans celui-ci.

Comment donc, avec des élémens si faibles et si restreints, propager les lumières et les hautes sciences? comment naturaliser cette importation de l'ancienne culture européenne?

Les souverains ont essayé de résoudre ce problème, en multipliant les encouragemens, en appelant a leur aide des étrangers habiles, en faisant élever gratuitement une foule d'enfàns de la dasse inférieure , en suppléant , enfin , par la constance de leurs efforts, à l'insuffisance dés efforts spontanés de la nation.

Depuis le règne de Catherine n, Pétersbourg a acquis, sous le rapport scientifique et littéraire, une grande importance. Des savans français et allemands se sont réunis dans cette nouvelle capitale, dont On s'appliquait à leur rendre le séjour agréable en leur assurant des honneurs et des récompenses. Ils ont illustré par kurs travaux leur patrie adoptive, en même temps que leur exemple, leurs leçons et leur commerce ont formé quelques élèves dignes d'être appelés leurs émules.

L'étude des lettres convenait mieux que celle des

a88 LETTRE XVIIL

sciences à la légèreté habituelle de caractère des seigneurs russes. Us s'y adonnèrent avec ardeur, et plusieurs y furent poussés par une vocation marquée.

Pendant long-temps ils négligèrent leur propre langue en faveur de la nôtre , qui seule paraissait avoir de l'attrait pour eux. Le dédain dont la langue russe était frappée arrêtait son développement; une foule d'expressions étrangères s'y étaient glissées, et des traducteurs l'avaient défigurée en y introduisant des constructions et des tournures empruntées servilement à leurs modèles*

Mais durant la seconde moitié du dernier siècle^ quelques hommes d'un mérite supérieur ont effacé de la langue cette empreinte étrangère; ils lui ont rendu son originalité, en ont saisi l'esprit et le ca* ractère, et lui ont donné de la fixité*

Flexible et sonore, le russe offre un mélange de force et de douceur, de grâce et d'éner^e , une abondance des sons les plus agréables , qui lui prêtent un charme mélodieux, comparable à celui des langues les plus harmonieuses du Midi. Il n'est point dénaturé dans la bouche du peuple par ces patois, que l'on trouve ailleurs en si grand nombre. Cest là du moins un moyen de rapprochement qui existe entre les diverses classes de la société.

Jusqu'à présent la prose russe n'est point parvenue au degré de perfection que la poésie a su atteintemdre, et sous ce rapport elle peut être comparée

LETTRE XVTII* 28g

à la prose allemande, qui restait lourde et dépour^ vue d^élégance, lorsque déjà la poésie prenait une pureté et une vigueur admirables.

Le nombre des littérateurs que l'on, compte en Russie, depuis l'époque de la naissance. des lettres, n'est pas très-considérable. Plusieurs se sont bornés à enrichir leur langue des chefs-d'œuvre de la lit-* térature étrangère ; et encore actuellement le réper^ toire du théâtre russe se compose en grande partie de pièces imitées de la scène française. Mais d autres auteurs, n'écoutant que les inspirations de leur propre génie , se sont élevés bien au-dessus du rôle d'imi-^ tateurs. Leurs écrits ont fondé une gloire littéraire, dont un pays si jeune de civilisation peut à juste titre s'enorgueillir. Les noms de Lomonossof , de Dmitriéf , de Krylof , de Karamsine et de quelques autres, sont devenus européens.

Aujourd'hui les talens de plusieurs jeunes poètes font présager un avenir briHant pour les lettres en Russie. L'on cite principalement les poëmes et les tragédies d'Alexandre Pouchkine, qui, à peine âgé de .vingt-neuf ans, occupe déjà sur le Parnasse mos^ covite une des places les plus distinguées.

Cette nouvelle génération de littérateurs appar^ tient toute entière à la noblesse. Les hommes de génie nés dans la basse classe y sont retenus, et pour ainsi dire attachés à la glèbe, par des liens trop serrés pour qu'ils puissent développer leurs Êicultés et entrer en lice avec leurs seigneurs. 1 9

ago LETTRE XYIII.

Les beaux-arts ont fait moins de progrès que les lettres. Semblables à ces plantes exotiques qui lan^ guissent sous le ciel rigoureux de la Russie, il leur Êiut, pour se soutenir et se propager, des soins de tous les instans.

Rien ne parle ici à l'imagination d'un artiste. Le sol est sans variété, le ciel froid , la végétation sans vigueur. Les formes du corps humain sont plutôt robustes que belles, et d'ailleurs elles disparaissent presque toujours sous des fourrures épaisses. Comment faire naître l'enthousiasme du beau, lorsqu'autour de vous tout manque de grâce et de beauté?

Le gouvernement est obligé de créer en quelque sorte des artistes; car la nation n'en fournirait pas d'elle-même. Il fait instruire et voyager à ses frais im certain nombre de sujets choisis dans les basses classes du peuple. Ces élèves sont désignés à un âge où leurs dispositions naturelles ne peuvent encore se manifester; il n est «point question chez eux de vocation. Sans consulter leurs moyens, le pouvoir leur a dit : « Vous serez artistes. '' Aussi le culte des beaux-arts n'est-il souvent pour eux qu'un métier.

Les peintres et les sculpteurs ne trouvent en Russie qu'un très - petit nombre de galeries et de musées dont ils puissent mettre les richesses à profit pour former leur goût. Telle ville de second ordre en Italie leur offrirait plus de ressources que toutes les cités de ce vaste empire.

LETTRE XVIII. agi

Catherine II décora les salons de lUermîtage de tjuelques milliers de tableaux, auxquels on ajouta en 1816 ceux du château de la Malmaison. Cette collection, remarquable par le choix des tableaux, est la seule considérable de la Russie.

Dans le palais de la Tauride, somptueuse créa* lion de Potemkin , on admire quelques statues an-* tiques. Placés au milieu de bosquets d'orangers , de myrthes et de lauriers, dans des salles immenses où règne un printemps continuel, ces beaux débris des siècles passés semblent se trouver encore dans leur patrie.

La couronne possède également dans les environs de Pétersbourg plusieurs collections de tableaux et de gravures. Mais leur accès n'étant pas facile au public, elles sont pour les artistes d'un faible secours.

Les établissemens créés dans l'intérêt de la science sont plus nombreux. Pétersbourg renferme différentes bibUothèques pubUques, dont l'une se compose de 3oo,ooo volumes. Son jardin botanique est un des plus beaux que l'on connaisse, et son cabinet d'histoire naturelle est bien fourni en productions asiatiques.

Nous y avons vu le fameux squelette de mammouth, rapporté, il y a quelques années, de Sibérie. Des chasseurs en firent la découverte sur les bords de la mer Glaciale. Jeté là depuis des milliers d'an*

jga LETTRE XYIII.

nées, par quelque révolution du globe, il était enfoui dans des glaces épaisses. Sa chair s'était par&itement conservée; elle devint la pâture des ours, qui disputèrent aux hommes cette proie singulière. La taiUe du squelette dépasse de beaucoup celle d'un éléphant, et ses deux immenses défenses, recourbées à leur extrémité , ont chacune un poids de 1 80 livres.

LETTRE. XIX. igU

Pétersbonrg, le 5 Octobre.

toi nouvelle du traité de paix que la Russie vient de conclure avec la Porte a répandu la joie dans la capitale. Depuis quelques jours les illuminations, les fêtes, les réjouissances de toute espèce se suivent sans interruption.

L'empereur avait fixé la journée d'hier pour rendre publiquement à Dieu des actions de grâce sur l'heureuse issue d'ime guerre dont les commencemens ne promettaient point d'aussi glorieux succès. L'armée, la marine, le peuple, la cour, toute la population de Pétersbourg, devaient prendre part à cette solennité. Elle fut célébrée sur la plus grande place de la ville. Vingt à trente mille hommes , réunis sous les armes, accueillirent Pempereur avec des cris d'enthousiasme, auxquels se joignirent ceux d'une foule immensede spectateurs, et qui se renouvêlèrent à la vue des étendards musulmans, promaiés dans tous les rangs. Le clergé, rassemblé

autour du souTerain , appela les bénédicdons célestes sur les bannières russes. Dans ce moment tous les drapeaux sinclinèrent , les soldats mirent uA genou en terre, et il se fît un silence universeL Mais à ce recueillement religieux succéda bientôt Fâllégresse du triomphe. De bruyantes acclamations s'élevèrent , le canon gronda de toutes parts, les bàtimens de guerre stationnés sur la Neva se couvrirent de banderoles et de pavillons, et le Te Deum fut entonné.

Cette scène imposante parut électriser les troupes. Lorsqu'elles défilèrent devant l'empereur, chaque soldat marchait fièrement, les yeux brillans- d'un orgueil patriotique^ et cette armée, déjà si belle, semblait avoir pris un nouvel éclat.

La présence d'un escadron de Gircassiens mêlait un caractère asiatique à cette pompe tout européenne. Couverts d'une tunique rouge et d'une cotte de mailles, le carquois sur le dos, le poignard passé à la ceinture, ils s'élançaient devant leur maître avec la vitesse du vent, et, semblables à des cava* liçrs Numides, ils brandissaient leur arc, en cherchant à se devancer les uns les autres.

La tenue des régimens de la garde est admirable. En les voyant , on reconnaît à quel point la métamorphose que les forces militaires de la Russie ont çubie, depuis les temps de Pierre le Grand, a été complète et rapide. Yers la fin du dix -septième

siècle l'armée russe était une horde indisciplinée , qui surpassait en barbarie le reste de la nation, tandis qu'aujourd'hui elle est, en quelque sorte, à la tête de la civilisation moscovite.

Après que le tsar eut détruit la milice ignorante et sanguinaire des Strélitz , l'armée devança , sous plus d'un rapport, dans la carrière des réformes, les classes les plus élevées de la nation. Soumise à l'action constante et forte d'un pouvoir qui s'entourait de lumières étrangères, et guidée souvent par d'habiles capitaines, elle profita successivement de la plupart des améliorations qu'une longue expérience avait introduites ailleurs; et l'on put se convaincre en Russie qu'il est plus facile au despotisme de créer une armée bien disciplinée au milieu d'un peuple d'esclaves, que d'y feire prospérer l'industrie, l'agriculture et les arts libéraux.

La nature a doué les Russes de qualités qui en font d'eXcellens soldats , et leur esclavage même contribue à les préparer au métier des armes. Endurcis aux travaux les plus pénibles, aux privations de toute espèce, aux rigueurs d'un affreux cUmat, ils supportent facilement les fatigues de la guerre. Leur bravoure est connue; en même temps leur vive intelligence est souvent pour eux une sauve -garde contre les périls. Ils apportent sous les drapeaux l'obéissance aveugle dont on leur fait un devoir à tous les instans de leur existence. Rarement ils mur-

2g6 LETTRE XIX.

murent contre les ordres qu'ils reçoivent, quelque durs qu'ils puissent être; car chez eux l'habitude de la souffrance est devenue une seconde nature, et dès FenËince ils apprennent à regarder la résignation comme une nécessité. Moins susceptibles que les soldats du Midi de cette ardeur chevaleresque, qui produit de brillans faits d'armes, ils sont capables peut-être d'une plus grande persévérance et connaissent mieux ce froid courage qui brave les défaites. Us montrent, enfin, dans les revers un calme admirable, mais qui est plutôt un instinct naturel que le résultat d'une force morale raisonnée.

J'ai déjà eu l'occasion de vous dire combien le sort des soldats russes est digne de pitié. Exilés du toit paternel pendant une longue suite d'années, sans un avenir suffisamment assuré si les chances de la guerre leur réservent des mutilations ou des infirmités , ils sont aoumis à une discipline dont la sévérité est souvent poussée à l'excès. Leur service est un esclavage , qui , à la vérité , les conduit à l'affranchissement, puisqu'ils cessent d'af^rtenir aux seigneurs aussitôt qu'ils sont appelés sous les drapeaux, mais qui absorbe les plus belles années de leur vie et les jette ensuite à peu près sans ressources au ipilieu de la société.

Ils ne sont rendus à la liberté qu'après vingt ou vingt-deux ans; l'intérêt des seigneurs le veut ainsi; car l'obligation du service militaire est regardée

beaucoup moins comme une charge de la basse classe, sur laquelle cependant elle pèse exclusivement, que comme une redevance de la noblesse , dont les domaines se dépeupleraient par de fré* quentes levées de troupes.

Le recrutement n'est autre chose qu'un impôt d'hommes, et le gouvernement dispose de la manière la plus arbitraire de ceux qui lui sont fournis par les propriétaires , ou qu'il choisit lui-même dans les corporations d'artisans. Quand ces malheureux ne sont point placés dans la marine ou dans l'armée, on les emploie à dea travaux de tout genre; ils entretiennent les routes, creusent des canaux, servent comme manœuvres dans des fabriques ou des chantiers , et sont obligés de se contenter de la paie la plus modique. S'ils sont désignés pour rejoindre un régiment, on leur rase la moitié de la tète , comme à de vils scélérats, afin de prévenir les désertions; précaution peut -être inutile dans ce pays, où tout homme du peuple qui s'éloigne sans passe -port de son village , n'échappe que rarement aux poursuites de la police, et s'expose à être jeté comme un criminel dans une prison, aussitôt qu'on le découvre.

J'ai vu dans les arsenaux de Pétersbourg plusieurs centaines d'ouvriers que le recrutement a mis à la disposition de la couronne. Us y sont destinés à un service perpétuel; nulle voie ne leur est ouverte

pour obtenir la liberté : et cependant cette pénible existence, qu'on pourrait presque comparer k celle des prisonniers de nos bagnes , n'est point la punition d'un crime ou d'un délit ; le hasard seul a désigné les infortunés condamnés à la subir.

Une grande partie de l'armée est employée , en* temps de paix, aux travaux publics les plus rudes. L'État trouve ainsi le moyen d'achever des entreprises gigantesques, avec de faibles sacrifices, mais aussi en réduisant les militaires au rôle de serfs corvéables.

L'esclavage qui pèse de fait sur les soldats russes, malgré le titre illusoire d'hommes libres qu'on leur accorde, s'étend de droit sur leurs enfans. Ceux-ci deviennent, dès le moment de leur naissance, la propriété de l'État. A l'âge de neuf ou dix ans, on les sépare de leurs parens, et c'est une grande faveur pour un père infirme ou blessé d'obtenir dans ses vieux jours qu'on lui rende un de ses fils. On s'indigne à l'idée de ce despotisme. Toutefois, lorsqu'on voit combien le gouvernement cherche à en adoucir la rigueur, lorsqu'on examine ce singulier mélange de cruauté et de philanthropie, on blâme encore moins le pouvoir qu'on ne plaint la nation. Tous ces enfans sont élevés avec une bienveillance paternelle. Traités en fils adoptifs de l'État plutôt qu'en serfs , ils sont placés dans des écoles publiques, et l'instruction qu'ils reçoivent leur facilite l'entrée de différentes

LETTRE ÎIX. 399

carrières, bîeii supérieures à celles où ils se seraient vus relégués par Tignorance et la misère dé la classe où ils sont nés. On estime à près de 70,000 le nombre des enfans de soldats ou de matelots que le gouvernement instruit et entretient à ses frais. La plupart sont destinés à devenir sous -officiers ,. avec la chance presque certaine d'obtenir le grade d'officier avant l'âge de trente^^cinq ans; d'autres deviennent pilotes, mécaniciens, chefs d'ateliers, etc. Fidèle au système introduit par Pierre I.*', la couronne fait ainsi usage de moyens violens, pour tirer une* partie de ses sujets de leur ancien abrutissement, et les faire participer à une civilisation nouvelle.

En général on ne saurait méconnaître la sollicitude que montre le gouvernement pour l'accroissement des lumières.

A l'exception des membres de la haute aristocratie, il n'est presque point en Russie d'homme éclairé (et le nombre en augmente tous les ans) qui ne soit l'élève de l'État, qui n'ait même joui des bienfaits d'une éducation gratuite.

Cette intervention constante du pouvoir dans l'éducation des sujets, est d'ailleurs une nécessité. Sans les établissemens publics que le souverain entretient et qui s'étendent et se perfectionnent dans une progression rapide, la nation courrait le risque d'être replongée dans la barbarie, faute d'un élan spontané vers les améliorations sociales.

Le gouvernement, ne pouvant appeler subitement à la vie civile une bourgeoisie forte et nombreuse y est obligé d'y suppléer en préparant lui-même, pour toutes les carrières publiques, des sujets instruits et capables. Dans la seule ville de Péter^bourg on compte actuellement i ^ à 1 3,ooo de ces élèves , dont les uns sont pris dans les basses classes du peuple, les autres parmi les en&ns de la noblesse pauvre. Admis dès 1 âge le plus tendre dans des écoles spéciales, ils en sortent officiers de terre ou de mer, ingénieurs, constructeurs de navire, médecins, prêtres ou jurisconsultes. Ils forment ime espèce de classe intermédiaire , qui s'accroît constamment et dont Vexistence pourra contribuer par la suite à changer la &ce de Tempire*

LETTRE XX. Soi

Pétersboarg, le 6 Octobre.

Je vous ai parlé du soldat russe et des qualités qui le distinguent L'éloge que j'en ai fait n'a rien d'exagéré. Une armée composée de pareils élémens serait parfaite » si son organisation était combinée avec sagesse» et si elle ne comptait que des officiers versés dans l'art militaire et dans les sciences qui s'y rattachent. Le gouvernement impérial s'efforce d'arriver à ce but; mais il est loin de l'avoir atteint L'armée est empreinte du même caractère que porte la puissance russe toute entière : colossale dans son ensemble, elle offre dans les détails des lacunes, des défauts, des faiblesses. L'arbitraire qui règne dans l'administration des corps, donne lieu aux abus les plus graves. L'instruction des officiers est insuffisante et leur position isolée dans les cantonnemens leur enlève presque tous les moyens d'étendre leurs connaissances, ea même

temps qu'elle amortit l'émulation. Enfin , les armes savantes, dont l'action est aujourd'hui si décisive, sont très-arriérées comparativement à celles de nos pays.

Les Écoles de cadets , entretenues par l'État , au nombre de sept ou huit, fournissent la plupart des officiers de l'armée russe. Le gouvernement y fait élever environ 5ooo jeunes gens, parmi lesquels on choisit les plus distingués pour les placer dans l'artillerie, concurremment avec les élèves d'une école spéciale, fondée par Alexandre. Placés dans ces instituts à un âge peu avancé, ils y restent pendant neuf ou dix ans. On estime de 6 à 600 le nombre des officiers qui en sortent chaque année , et Ton assure qu'il faudrait au moins le double pour remplir d'une manière convenable les cadres de l'armée russe. Aussi a-t-on le projet d'établir par la suite de nouvelles écoles militaires et d'en créer successivement dans tous les chefs -lieux de province.

L'ordre, la discipline et la propreté qui régnent dans les maisons de cadets, nous ont paru exemplaires, de même que tout ce qui tient à l'éducation pratique. Mais les études ne sont ni assez fortes , ni assez complètes. Cest là un défaut qui en Russie est commun à presque tous les' établissemens de haute instruction, et qui s'explique naturellement par la rareté des savans et par Tinstixiction ordinai-

LETTRE XX. 3o5

rement superficielle du plus grand nombre de ceux qui appartiennent ici au monde lettré. ^

L'éducation des cadets est entièrement gratuite. Lorsqu'ils sortent de l'école, la couronne les équipe, et ceux qui se sont fait remarquer par leur con^ duite ou leurs talent, reçoivent même une gratis fication de quelques centaines de roubles. On conçoit dès-lors que ces élèves sont choisis dans les classes pauvres. Néanmoins on exige qu'ils soient tous de sang noble , et l'on prend de préférence les fils des officiers morts sur le champ de bataille.

Les jeunes gens de la haute aristocratie embrassent presque tous la profession des armes; un ancien usage le veut ainsi Mais la plupart se hâtent de quitter le service dès qu'ils ont obtenu un grade supérieur; et les privilèges dont ils jouissent les font parvenir en peu de temps à ce but de leur ambition. Ils servent dans la garde impériale, où ils n'ont point à redouter la concurrence des officiers de la ligne, et en moins de dix ans ils s'élèvent au grade de capitaine , qui correspond à celui de colonel dans le reste de l'armée. Us mènent d'ailleurs l'existence la' plus agréable. Toujours en garnison dans l'une des deux capitales, et rapprochés de la personne

1 Dans toutes ces écoles on enseigne aux élèves le français et Fallemand^ dont la connaissance leur est indispensable pour rétnde des sciences.

So4 LETTRE XX^

du souverain, ils se trouvent en même temps à la source des honneurs et des plaisirs.

Les autres ofBciers de l'armée ont un sort moins brillant , et Ton doit supposer que parfois ils murmurent contre l'inégalité qui existe entre eux et ces favoris de la fortune. Leur service est en quelque sorte un exil dans les solitudes de la Russie. Relégués à de grandes distances des villes dans de tristes cantonnemens, Us vivent au milieu des moujiks et n'ont aucune ressource, ni pour les agrémens de la vie, ni pour le perfectionnement de leurs études.

L'instruction des soldats souffre elle - même de cette dispersion des forces militaires. La réunion des corps présente des difficultés, qui, surtout en inver , à raison de Tétat des routes, deviennent quelquefois insurmontables. On ne doit donc point s'étonner, si la précision des évolutions militaires n'est point la même pour tous les régimens, et si l'on remarque même à cet égard de très-grandes différences.

Les chefs de corps, éloignés des centres d'inspection et de surveillance, peuvent s'arroger vis-àvis de leurs subordonnés un pouvoir arbitraire. On assure que cet abus est très-fréquent. En temps de guerre il est même autoiisé par les lois militaires ^ qui remettent une autorité presque sans bornes entre les mains des généraux. Pendant la campagne de Turquie, le comte Diebitsch atait, dit-on, droit

LETTRE XX. So5

de vie et de mort sur tous les officiers de son armée jusqu'au grade de colonel inclusivement.

En temps ordinaire, la 'composition des conseils de guerre présente peu de garanties ; maintes fois ce sont de yéritables commissions. Les peines qu'ils infligent sont très-sévères. Il en est une qui consiste à casser les officiers et à les faire servir pour le reste de leurs jours en qualité de soldats : dégradation qui entraine la confiscation des biens et la perte de la noblesse,

La solde des officiers suffit à peiné pour leur procurer les moyens d'existence. Les colonels ne reçoivent que 1 200 francs par an. On prétend , il est vrai^ qu'ils savent se créer des ressources trèsproductives par la manière dont ils exploitent Tadministratîon des régimens. Mais c'est là un honteux désordre, que le gouvernement cherche à déraciner, et qui deviendra toujours moins fréquent.

Aussitôt que les troupes entrent en campagne, leur solde est quadruplée* Souvent aussi, à la suite d'une guerre, les généraux et les officiers supérieurs obtiefnnent des gratifications extraordinaires. Elles consistaient autrefois en âmes maies; mais l'empereur Alexandre ayant déclaré que les paysans de la couronne seraient à jamais inaliénables , le souverain n'accorde plus aujourd'hui , outre les distinctions honorifiques, que des terres sans habitans, ou de l'argent. C'est ainsi , par exemple , que les

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feld-JBaréefaaux Dîebitsch et Paskéwitch viennent de recevoir chacun un million de roubles.

On exagère dliabitude les forces de l'armée russe^ en Élisant entrer dans leur évaluation les nombreuses troupes employées au service de la police , de même que les bandes indisciplinées de cosaques , qui occupent les frontières aâatiques« On enfle ainsi les chiffres et Ton arrive à des résultats qui semblent effra jans pour les puissances étrangères. Mais des personnes bien informées assurent que les troupes dent la Russie pourrait actuellement disposer dans une guerre contre l'occident et le midi de l'Eu^ rope, s'élèvent tout au plus à SSo^ooo hommes, dont 2 5^00 de l'armée polonaise. Et si les Russes citent avec orgueil le courage et la discipline de leurs soldats , ainsi que l'état par&it du matériel de leur armée, on peut leur répondre que l'immense extension du territoire, le petit nombre de bons généraux et le défaut d'instruction des chefi de tous les grades, paralysent une grande partie de leurs moyens. La Russie, forte pour se défendre, serait .faible pour attaquer.

D'ailleurs , la couronne est obligée d'user envers l'armée de certains ménagemens, qui souvent sont de nature à entraver ses entreprises et ses projets. Tandis que toutes les classes de la nation se courbent sous le pouvoir de l'autocrate, l'armée seule peut refuser quelquefois d'être un instrument passif

LETTRE XX. Soj

entre ses mains. Elle forme pour ainsi dire un corps politique, non pas en vertu de privilèges positifs , mais à cause de sa force et de l'emploi qu'elle pourrait en Élire. La Garde impériale, par sa présence continuelle dans la capitale, est en position d'usur-per , dans des momens critiques ; une influence toute -puissante. Cest une nécessité pour le souve* rain d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait irriter et soulever cette force , à laquelle il ne saurait rien opposer, si jamais elle se tournait contre lui.

Nous quitterons au premier jour Pétersbourg et la Russie; ce ne sera pas sans regrets. L'hospitalité , qui, dans ce pays, est une habitude et presque un besoin, laisse à tous ceux qui l'ont éprouvée des souvenirs délicieux. Mais cette vertu instinctive est la seule chose qui en Russie attache et séduise un étran» ger. La nature y est repoussante; le peuple y est avili, et le spectacle de son ilotisme attriste et révolte; des privations de toute espèce y attendent le voyageur; une pohce soupçonneuse le tient sous sa tu-» telle , et chacun spécule pour le tromper sur la cou-*

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fiapce ou le dé&ut d'expérience qu'il laisse entrevoir.

La société dé la capitale promet plus d'étourdis* sèment que de jouissances véritables. Cest un tourbillon de fêtes que rien n'interrompt, ni larrivée de la belle saison , ni la satiété qui résulte d'une continuité de plaisirs.

Le luxe et le bon goût qui président aux réunions, la magnificence des appartemens, la grâce et l'amabilité des femmes , tout se réunit pour éblouir et enchanter au premier abord. Un instant on se croit dans un pays déjà vieux de civilisation, et l'on cherche vainement à reconnaître les descendans de ces grossiers Moscovites ^ qui, au commencement du dernier siècle, bannissaient les femmes de leurs assemblées et regardaient comme un sacrilège d'adopter des mœurs étrangères.

Mais bientôt, Ëimiliarisé avec ces brillans dehors, on voit qu'il manque à cette société plus d'un élément essentiel pour être instruite et cultivée autant qu'elle est aimable et hospitalière. Les plaisirs intellectuels languissent, fayte d'alimens. La littérature €St faible et naissante, la politique muette, le théâtre médiocre; une censure ombrageuse repousse de la frontière les journaux et les livres étrangers; les hommes de mérite sont rares, et le vice d'une éducation qui se borne à effleurer la science se £ât sentir de toutes parts.

C'est à ce vide de l'esprit qu'il faut sans doute attribuer la passion violente du jeu, qui règne ici dans tous les âges. Nulle part on ne l'a poussée plus loin , et jamais peut-être on ne l'a autant dégagée des entraves de la délicatesse. Des joueurs, connus pour captiver la fortune par toute espèce de moyens, sont admis dans les maisons les plus distinguées, et chaque jour de honte^uses anecdotes circulent et se renouvellent, tandis que des fortunes colossales s'écroulent. Le jeu, on peut le dire, hâte la décadence de l'aristocratie russe; il donne en même temps à la société une physionomie uniforme, qui parfois inspire le dégoût et l'ennui.

En Russie le sol, le peuple, la société même, n'ont rien d attrayant ; c'est un pays qu'il faut voir, mais qu'il ne fiiut point habiter.

5ltï LETTRE XXI.

TraTemiindey le i5 Octobre*

Nous avons fait, il y a huit jours, nos adieux à Pétersbourg. Le changement qu'avait éprouvé l'as^ pect de la ville depuis notre arrivée en Russie nous rendait ce départ moins pénible. Déjà le deuil àe rhiver se répandait sur les bords de la Neva; le soleil ne lançait plus que des rayons pâles et sans chaleur , et la campagne avait quitté sa parure éphémère.

Nous nous embarquâmes, par une froide mati* née, sur le golfe de Finlande. 'Un brouillard épais voilait l'éclat des flèches dorées de la capitale, et bientôt les palais et tous les somptueux édifices dis^ parurent à nos regards.

La mer était fortement a^tée, et les vagues se bri^ saient en mugissant contre le rivage. Dans peu de semaines cette surface mouvante sera frappée d'immobilité; au lieu des, navires qui la sillonnent, on verra des patineurs, des traîneaux, et des chaloupes légères , posées sur des patins et glissant à voiles déployées. Là, où quelques jours auparavant des vaisseaux de haut bord se balançaient au gré des vents, on établira des maisons de poste, des hôtel-

LETTRE XXJ. Si l

leriesy des viUages entiers; les chasseurs y stdvroat la trace de Fours et du renard, et la terre ferme semblera transportée au-dessus des flots.

Des formalités de douane nous retinrent pendant une demi-journée à Cronstadt Cette ville est bâtie sur un banc de sable , au milieu du golfe de Fin«« lande, à huit heues de Pétersbourg. Cest une des créations gigantesques de Pierre I.% dont le nom se rattache en Rusisie à tout ce qu'il y a d'utile et de grand. Aucun être humain n'habitait ce bas-fond avant que le tsar y eût fondé une ville , un port et une citadelle. La défense de Pétersbourg exigeait ce boulevard maritime , et il était surtout indispensarble d'ouvrir à la flotte un asile commode et sûr, les gros bâtimens de guerre ne pouvant remonter jusque dans la Neva,

Aujourd'hui Cronstadt renferme 20 à 5o,ooo ha-» bitans , employés en grande partie au service de la marine. De même qu'à Pétersbourg, on y trouve des hommes de toutes les nations de l'Europe, attirés en Russie par l'espoir de la fortune. Un grand développement de remparts, de forts et de bastions protège la ville. Ces fortifications sont construites moitié en granit, moitié en planches: contraste singuUer, mais très-fréquent dans ce pays.

Le port destiné à la marine impériale peut con-» tenir jusqu'à vingt-cinq vaisseaux de Ugne. Mais son entrée n'est point facile j ses eaux, qui sont à peîtoe

Sia LETTRE XXX.

saumatres, hâtent la dégradation des bàtimens, et la longue durée de l'hiver en fait, pendant une grande partie de l'année, une véritable prison pour la flotte.

Le port spécialement affecté à la navigation mar^ chande est très-étendu. Un troisième, situé entre les deux autres, sert à l'équipement des navires.

On achève d'ordinaire dans les chantiers de Pétersbourg la carcasse des gros bàtimens , et c'est à Cronstadt seulement qu'on les équipe. On est obligé de les y transporter, depuis la capitale, sur. des chameau J7 de marine, afin d'éviter les bancs de sable, dont l'extrémité du golfe est parsemée, et qui embarrassent à tel point 1 embouchure de la Neva, que même les navires du commerce ont besoin d'allégesr

Depuis le règne de Pierre le Grand , la flotte russe a eu des époques de décadence et des époques de splendeur. Sous Catherine II ses forces se sont rapidement accrues, et les lauriers de Tchesmé ont orné ses pavillons. Considérablement réduite sous Paul et sous Alexandre , elle compte actuellement a peu près la même quantité de vaisseaux et de frégates qu'à la mort de son fondateur. Elle est , quant au nombre, presque égale à celle de France.

L'instruction des officiers n'est guère plus avancée

. que dans l'armée de terre ; mais on a créé depuis peu

de nouvelles écoles , qui pourront avec le temps

dispenser le gouvernement de chercher à l'étranger

id4&' marins et des constructeurs de navires.

LETTRE XXI. ' 5l5

Les matelots sont excellens ; la discipline est pour eux une loi sacrée; adroits et courageux, ils semblent nés pour la marine. Leurs ancêtres, on le sait^ avaient horreur de la mer. Le tsar réformateur a su vaincre cette répugnance et par la force et par l'exemple. D'un peuple qui pendant des siècles habita loin des côtes, il a iàit une puissance maritime.

Notre traversée de Cronstadt à Travemunde a été longue. et pénible. Tour à tour assaillis par la pluie, enveloppés d'un brouillard glacial, ou battus par la tempête , nous sommes restés pendant une semaine entière le jouet des vagues. Enfin nous avons touché les rivages du Holstein. Dans quelques heures nous serons à Lubeck. De. là nous avons l'intention de prendre une seconde fois la direction du Nord^ pour visiter Copenhague et Christiania, avant d$ retourner en France.

Sl4 TABLB DES MATIÈRES.

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