DE TVER A NIJNI-NOVGOROD
Après ce long séjour en Russie, nous eûmes quelque peine à nous remboîter dans la vie parisienne. Notre pensée retournait souvent aux rives de la Neva et voltigeait autour des coupoles de Wassili-Blajennoi. Nous n'avions vu l'empire des tsars que pendant l'hiver, et nous souhaitions le parcourir l'été à la lueur de ces loiigs jours où le soleil ne se couche que durant quelques minutes. Nous connaissions Saint-Pétersbourg, Moscou, mais nous ignorions Nijiii-Nov^'orod. Et comment peut-on vivre sans avoir visité Nijni-Nov^orod?
D'où vient que les noms de cerlaines villes vous préoccupent invinciblement l'imagination et bourdonnent pendant des années à vos oreilles avoc une mystérieuse harmonie, conmie ces phrases musicales retenues par hasard et qu'on ne peut chasser? — C'est une obsession bizarre bien connue de tous ceux qu'une déterminalion subite en apparence pousse hors des limites de leur patrie, vers les points les plus excentriques. Le démon du voyage susurre près de vous les syllabes d'inciintalion à travers vos travaux, vos lectures, vos plaisirs, vos chagrins, jusqu'à ce que vous ayez obéi. Le plus sage est dt; faire le moins de résistance possible à la tentaiion pour en être plus vile
délivré. Une fois que vous avez intérieurement consenti, il ne faut plus vous inquiéter de rien. Laissez faire l'Esprit fjui vous a sui-'géré cette pensée. Sous son influence magique, les obstacles s'aplanissent, les liens se dénouent, les permissions s'accordent; l'argent qu'on n'obtiendrait pas pour la nécessité la plus honorable et la plus légitime accourt, lout joyeux, prêt à vous servir de viatique; le jiasseport va tout seul se faire chamarrer de timbres aux légations et aux ambassades, vos nippes se rangent d'ellesmêmes au fond de votre malle, et il se trouve que vous avez justement une douza'ne de chemises toutes neuves, un habit noir complet, et un paletot à braver les intempéries les plus diverses.
Nijni-Novgorod exerçait depuis longtemps déjà cette inéluctable influence sur nous. Aucune mélodie ne résonnait plus délicieuseiuent à notre ouïe que ce nom vague et lointain; nous le répélions comme une lilanie sans en avoir presque la conscience; nous le regardions sur les cartes avec un sentiment de plaisir inexplicable; sa configuration nous plaisait comme une arabesque d'un dessin curieux. Le rapprochement de i'i et du j, l'allitération produite par Vi final, les trois points qui piquent le mot comme ces notes sur lescj,uelles il faut appuyer, nous charmaient d'une façon à la fois puérile et cabalistique. Le v et le ^ du second mot possédaient aussi leur attraction, mais Vod avait quelque chose d'impérieux, de décisif et de concluant, à quoi il nous était impossible de rien objecter. — Aussi après quelques mois de luttes, nous fallul-il partir.
Un motif sérieusement plausible, la nécessité d'alhprendre des notes pour un grand ouvrage sur les Trésors d'art de la Russie, auquel nous travaillions depuis plusieurs années, nous amenait déjà, sans trop d'invraisemblance aux yeux des gens raisonnables, dans cette originale et singulière ville de Moscou que nous avions vue autrefois couronnée par l'hiver d'un diadème d'argent et les épaules couvertes de son manteau d'hermine neigeuse. Les trois quaits du chemin étaient faits; encore quelque»
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coups d'aile vers l'est et nous touchions ïe Lut. — Le démon voyag ur avait arrangé les choses de la façon la plus naturelle. Pour que rien ne nous retint, il avait envoyé à l'étranger, ou bien loin dans l'intérieur des terres, les personnes que nous aurions dû voir. Ainsi nul obstacle, nul piétexte, nul remords qui pût nous erapèclur d'accomplir notre fantaisie. Nous primes nos notes à la hâte; mais, pendant que nous visitions les merveilles du Kremlin, le nom de Nijni-Novgorod, tracé par le doigt tentateur, brillait en capricieux caractères slavons entremêlé de fleurs sur le fond étincelant des orfèvreries et des iconostases.
La route la plus simple et la plus courte était de prendre le tronçon de voie ferrée qui va de .Moscou à Vladimir et ensuite la poste jusqu'à Nijni; mais la crainte de manquer de chevaux, caj- c'était alors l'époque de la foire célèbre qui réunit sur ce point trois ou quatre cent mille hommes de tous pays, nous fit préférer le chemin des écoli r> qu'on choisit si rarement aujourd'hui. La maxime anglo-américaine Ti7ne is money n'est pas la nôtre, et nous ne sommes pas de ces touristes pressés d'arriver. Le voyage en lui même est ce qui nous intéresse le plus.
Contrairement à la sagesse bourgeoise, nous commençâmes par rétrograder jusqu'à Tver pour prendre le Volga presque à sa source, nous confier à son cours tranquille et nous laisser porter indolemment vers noire but. L'on s'étonne peut-êire de ce peu d'empressement succédant à un désir si vif. Sûr de voir Nijni-Novgorod, nous ne nous hâtions plus. Cette vague appréhension
Qui fait que l'homme craint son désir accompli
nous tourmentait, sans doute, à notre insu et modérait noire impatience. La ville que nous avions rêvée s'évanouirait-elle à notre approche au souffle de la réalité, commit ces entassements de nuages qui figurent à l'Iiori- 7on des dômes, des tours, des nécropoles, et qu'un souffle de veiit déforme ou balaye?
Trop fidèle à la devise des chemins de fer : linea recta
hrevissima, le rigide raihvay do Sninl-Pélersbourg à Moscou laisse de côlé Tvcr, que nous rejoignîmes à l'aide d'un de ces droschkys d'allure rapide qui, en ilussie, ne font jamais défaut au voyageur et semblent sortir de dessous teire à l'appel de la volonté.
L'hôtel de la Poste, où nous descendîmes, a les dimensions d'un palais, — il pourrait servir de caravansérail à toute une peuplade en migration. Des garçons habilles de noir, cravatés de blanc, nous reçurent et nous conduisirent avec un sérieux anglais à une immense cliambro, où un architecte parisien eût logé sans peine un apjiarteniont complet, par un corridor dont la longueur nous rapjclait les couloirs monastiques de l'Escnrial. — La Sidle à uianger aurait donné aisément l'hospitalité à un repas de mille couverts. Tout en expédiant notre dîner à l'embrasure d'une fenêtre, nous lûmes au coin de notre servielte ce chiffre hyperbolique et fabukaix « trois mille deux cents ! » — Malgré cela, sans les rires, les éclats de voix et les traînements de sabres de quelques jeunes militaires attablés dans un cabinet voisin, l'hôtel eût paru absolument désert. De grands chiens, aussi ennuyés que ceux d'Aixla-Chapelle dont parle Henri Heine, s'y promenaient mélancoliquement comme dans la rue, quêtant un os ou une caresse. Arrivant des cuisines lointaines, les domestiques exténués laissaient tomber sur la nappe, avec un soupir, les plats à moitié refroidis.
Du balcon, nous apercevions la grande plac e de Tver, où converge une étoile de rues. Dans un coin, une baraque de saltimbanques étalait sa pancarte et faisait grincer son aigre musique, à laquelle les badauds, de quelque pays qu'ils soient, ne résistent guère. Au fond, vis-à-vis de nous, une église découpait sur le ciel son dôme et ses cloclietons bulbeux aux croix d'or enchaînées; sur les pans latéraux, de belles maisons déployaient leurs façades; des droschkys de maître filaient, emportés par des trotteurs de rac •, des voitures de place stationnaient, et des moujiks, déjà vêtus de la touloupe, s'arrangeaient au bas des escaliers pour dormir.
La saison de ces grands jours où le soleil ne fait que disp.irailrepourse remontrer un instant après, confondant piesque son déclin et son aurore, éta t passée déjà, mais la nuit ne venait pas avant dix ou onze heures du soir. On se fait difficilement une idée en Occident des teintes dont se colore le ciel pendant ce long crépuscule; les palettes de nosptintres ne les ont pas prévues ; Delacroix, Diaz et Ziem en seraient étonnés et ne sauraient par quels audacieux mélanges y parvenir ; y réussiraient-ils, l'on traiterait leurs toiles d'invraisemblables. Il semble qu'on ait cbangé de planète et que la lumière vous arrive réfractée parle prisme d'une atmosphèie inconnue. Des nuances turquoise et vert pomme s'évanouissent dans les zones roses qui tournent au lilas pâle, à la nacre de perle, au bleu d'acier, avec des dégradations d'une inconcevable finesse; d'autres fois, ce tout des blancheurs lactées, opalines, irisées comme on se figure le jour immatériel de l'Elysée qui ne vient ni du soleil, ni de la lune, ni des étoiles, mais d'un éther lumineux par lui-même et cependant voilé.
Sur ce ciel féerique, comme pour en faire mieuxressortir les nuances idéalement tendres, passaient des essaims de corneilles et de corbeaux regagnant leur gîte, avec des évolutions réglées par une sorte de cérémonial bizarre, et accompagnées de croassem.enis aux(|uels il estdilficile de ne pas attribuer un sens mystérieux. Ces cris rauques, coupés de silences soudains et mêlés de reprises en chœur, semblent une espèce d'hymne ou de prière à la JNuit. Les pigeons, que l'on respecte en Russie comme le symbole du Saint-Esprit, étaient déjà couchés et garnissaient toutes les nervures et les arêtes de l'église. — Ils sont en nombre incroyable, mais les fidèles leur font pieusement des distributions de graines.
Nous descendîmes sur la place, nous dirigeant vers le fleuve, sans guide et sans renseignement, et nous fiant à cet instinct de la configuration des villes qui trompe rarement les vieux voyageurs. Prenant une rue qui coupait à angle droit la belle rue de Tver, nous arrivâmes bientôt sur Ja berge du Volga. La grande rue essayait de ressein-
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bler à une perspective de SaiiU-Péteiv-bourg, mais celle-ci, moins fréquentée et plus loin du centre, avait le vrai caractère lusse. Des maisons de bois rechampies de diverses couleurs et surmontées de toits verts, de clôtures de planches pointes, la bordaient, laissant apercevoir le sommet d'arl)res garnis de fraîches frondaisons. — A trav.rs les carreaux des fenêtres basses, l'on enlrevoyait les plantes de serre destinées à faire oublier aux maîtres du logis les blancheurs d'un hiver de si\ mois. — Quelques femmes revenaient de la rivière, pieds nus et des paquets de linge sur la tète ; des paysans debout sur leur téléga, poussaient leurs pei ils chevaux échevelés, rappoitant quelques bûches des chantiers de la rive.
Au bas de la berge assez escarpée, mais que les droschkys et les charrettes escaladent avec une impétuosité qui effrayerait les cnchers et le< chevaux de Paris, la flottille de la compagnie Samolett dressait les tuyaux de ses mignons pyroscaphes. — Le fleuve, encore peu profond, ne permet pas d'employer de forts bateaux dans celte partie de son cours. Notre place retenue, car le bateau devait partir de grand matin, nous continuâmes noire promenade sur le bord du fleuve, dont l'eau brune réfléchissait commeun miroir noir les splendeurs du crépuscule en leur donnant une intensité et une vigueur magiques. La ri\e opposée, baignée d'ombre, se projetait comme un long cap dans un océan de lumière où il eût été difficile de démêler le ciel de l'eau.
Deux ou trois petites barques agitant leurs rames, comme un insecte qui se noie ses pattes aiticulées, égratignaient çà et là le sombre et clair miroir. El'es semblaient flotter dans un fluide indéfini, et parfois on eùlditqu'ellesallaient échouer contre le reflet renversé d'un dôme ou d'une maison.
Plus loin, une barre sombre coupait le llcuve à fleur d'eau conmie la chaussée d'un isihme; en approchant, nous vîmes que c'était un long radeau servant ài'airecommiiniqucr les rives entre elles. Un pan se déplaçait à volonté pour donner passage aux bateaux. — C'était le pont
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réduit à son expression la plus simple. Les gelées, les crues, les débâcles rendent difficile sur les rivières de Russie l'emploi des ponts à demeure, lis sonl presque lou jours emportés. Au bord de ce radeau, des femmes lavaient du linge. Non contentes de se servir de leurs mains pour le nettoyer, elles le piétinent à la façon arabe. Ce petit détail nous fit faire un saut de pensée jusqu'aux étiives maures d'Alger, où nous nous souvînmes d'avoir vude jeunes iaoulels danser dans la mousse de savon sur les serviettes de bain. Le quai, d'où la vue est fort belle, sert de promenade. Des crinolines, dignes, pour l'ampleur, du boulevard Italien, s'y étalaient fastueusemeni, et de petites filles marchaient à trois ou quatre pas de leurs mères, l'envergure des jupes ne permettant pas d'approcher plus près, dans de courtes robes bouffantes, semblables aux tonnelets cerclés des danseurs du temps de Lou s XIV. — Quand, auprès de ces fashionables toilettes, passe un moujik en sayon de bure, des sandales de sparterie aux pieds, costumé à peu près comme le paysan du Danube devant le sénat romain, l'esprit ne peut s'eaipêclier d'être heurté du brusque contraste. Nulle part l'extrême civilisation et la primitive barbarie ne se coudoient d'une façon plus tranchée.
L'heure était venue de rentrera l'hôteletde faire comme les corbeaux. Le ciel s'éteignait lentement. \}i\e obscurité transparente enveloppait les objets, leur ôtanl le modelé sans les effacer pourtant, comme dans la merveilleuse viL'uette des illustrations du Dante, par Gustave Doré, où 1 artiste a si bien rendu la poésie crépusculaire.
Avant de nous coucher, nous allâmes nous accouder un instant au Ijalcon pour allumer un cij^are — en Russie, il est défendu de fumer dans la rue^'^ — et regarder un peu ce ciel magnifique dont les scintillations intenses nous rappelaient le ciel d'Orient.
Jamais nous n'avons dans le bleu nocturne un tel four-
(i) Cette défense qui avait été établie dans le Lut de diminuer le nombre de ces terribles incendies, si fréquents dans les villes, dont la plupart des maisons sont en Lois, n'existe plus (1875).
[Note de l'éditeur.)
inillement d'étoiles : à d'incommensurables profondeurs, l'abîme en était criblé ; c'était comme une poussière de soleils. La voie lactée dessinait ses méandres d'argent avec une netteté surprenanle. L'œil croyait démêler, dans ce ruissellement de matières cosmiques, des élancements stellaires etdes éclosions de mondes nouveaux; on eût cru que les nébuleuses faisaient effort pour se résoudre et se condenser en autres.
Ébloui par ce spectacle sublime, que nous étions peutêtre seul à contempler en ce moment, car l'homme n'use qu'avec beaucoup de modération du privilège qui, sclo:i Ovide, lui a été donné « de porter haut la tête et de regarder le ciel, )i nous laissions s'envoler les Heures noires sans penser qu'il nous fallait être debout dès l'aurore. Enfin nous regagnâmes notre chambre.
Malgré le luxe de linge que semblait présager le numéro de marque formidable de notre serviette, il n'y avait à notre lit qu'un seul drap, grand comme un napperon, et que l'agitation du moindre rêve devait faire envoler ou glisser. Nous ne sommes pas de ceux qui soupirent des élégies sur leurs malheurs d'auberge, aussi nous roulâmesnous philosophiquement dans notre pelisse sur un de ces larges canapés de cuir qu'on trouv,' partout en Russie, et qui, par leur confortabilité, expliquent et suppléent l'insuffisance des lits. Cela nous évitait d'ailleurs de nous habiller avec ces gestes de somnambule et ces précipitations endormies qui peuvent se cotnpter au nombre des plus grands désagréments du voyage.
Un droscliky, dès que nous parûmes sur la porte de 1 hôtel, se précipita vers nous à fond de train, suivi de plu>ieurs autres qui tâchaient de le gagner de vitesse. — Les cochers russes ne manquent guère l'occasion de faire celle petite fantasia. Arrivés presque en même temps, ils se disputent la pratique avec une volubilité anuisanle, mais sans violence ni brutalité. Le choix du voyageur fait, ils repartent au galop et se dispersent dans toutes les directions.
Quelques minutes trufiirent pour nous amener nous et notre malle sur la berge du Volga. Une descente planchèièe
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conduisait au débarcadère, près duquc chauffait, lançant des jets de fumée blancho, le pe'it bateau à vapeur laNixe, impatient de secouer ses amarres. Les retardataii e.>, sui- \is de leurs bagages, traînant leurs sa de nuif, franchirent à la hâte le pont volant qu'on allait retirer. Pour la dernière lois sonna la clociie, et la NLve, tournant ses palettes, prit gracieusement le fil de l'eau.
A Tver, le Volga est encore bien loin d';ivo:rces larges dimensions qui, près de son embouchure dans la mer Caspienne, le rendent semblable aux giganti'sques fleuves d'Amérique. Certain de sa grandeur future, il commence modestement son cours sans enfler son onde ni jeter de iolle écume, et coule entre deux rives assez plates. — La couleur d • seseauv surprend (juand on l'examine, abstraction faite des miioitemmts de lum ère, des reflets du ciel et des répélitions d'objets ; elle est brune et ressemble à du thé loncé.Sans doute, le Volga doit cette nuanceàlanature dessables qu'il tient en suspension et déplace incessamment, changeant son chenal avec autant d'inconstance que la Loire, ce qui en rend la navigation sinon périlleuse, du moins difficile, surtout dans cette partie de soii cours et à 1 époque où les eaux sont basses. Le Rhin est vert, le Pihône est bleu, le Vo'ga est bistre. — Les deux premiers semblent porter les couleurs des mers où ils se rendent. — Celte analogie se répèle-t-elle pour le Volga? Nous l'ignorons, car il no nous a pas été donné, jusqu'à présent, de voir la mer Caspienne, cette énorme flaque d'eau oubliée au milieu des terres par le retrait des Océais primitifs.
Pendant que la Nixe s'avance paisiblement dans son sillage d'écume semblable à de la mousse de bière, j-'tons un regard'snr nos compagnons de voyage. Franchissons, sans crainte à' impropriété , la Inniie, du reste peu observée, qui sépare la première classe de la seconde et de la troisième. — Les gen comme il faut sont pareils en tout pays, et si dans leurs mœurs intimes ils offrent des nuances saisissablcs pour l'observateur, ils ne présentent pas ces caractères tranchés que peut croquer d'un coup de crayon, sur son carnet de notes, le touriste rapide.
En Russie, il n'y a pas eu jusqu'ici de classe inlermôdiaire. Sans doute il va bientôt s'en former une, grâce aux iustilulions nouvelles ; mais elles sont trop récentes encore pour que leur effet puisse être visible : l'aspect reste toujours le même. — Le gentilhomme et le tchinovnik (employé) se distinguent nettement de rhom.me du peuple par le frac ou l'uniforme. Le marchand garde son caftan asiatique et sa large barbe; le moujik sa chemise rose débordant en blouse, ses culottes bouffantis entrant dans les bottes, ou, pour peu que la température s'abaisse, sa touloupe f.'raisseuse ; car les Russes, de quelque classe qu'ils soient, sont généralement assez frileux, bien qu'en Occident on s'imagine qu'ils bravent, sans en souffrir, les froids les plus rigoureux.
Cette partie du pont était encombrée de malles et de paquets, et l'on ne pouvait y faire un pas sans enjamber un dormeur. Les Russes, comme les Oiienlaux, se couchent partout où ils se trouvent. Un banc, un bout de planche, une marche d'escalier, un coffre, un rouleau de cordages, tout leur est bon. Il leur suffit même de s'appuyer à une paroi. Le sommeil leur vient dans les positions les p'us incommodes.
L'installation des troisièmes à bord de la Nixe nous rappelait les ponts des bateaux à vapeur aux échelles du Levant quand on embarque des passagers turcs. Chacun se tenait dans son coin au milieu de ses bagages et de ses provisions. — Les .''amilles se groupaient ensemble, car il y avait des femmes et des enfants. On eût dit un campement à la dérive.
Quelques-uns portaient la longue robe bleue ou verte, rattachée de trois boutons sur le côté, serrée à la taille d'une ceinture étroite : c'étaient les plus élégants ou les plus riches; d'autres avaient la chemise rouge, le savon de î'eutre brun ou la tunique de peau de mouton, quoiqu'il fit au moins 16 ou 18 degrés de chaleur. — Quant aux femmes, leur costume consistait en une robe de rouennerie, une espèce de paletot-camisole descendant jusqu'à mi-cuisse, et un mouchoir de couleur couvrant la tiMe et
noué soiis le menton. Les plus jeunes avaient des bas ei des souliers, mais les vieilles, dédaignant ces concessions aux modes occidentales, plongeaient virilement leurs pieds dans de grosses bottes frottées de suif.
Pour donner le ton juste à celte ébaucbe, il faudrait l'encrasser, la salir, la glacer de bitume, l'égratigncr, l'écailler, car les costumes qu'elle essaye de peindre sont vieux, malpiopres, délabrés, tombant en haillons. — Leurs propriétaires les gardent nuit et jour et ne les quittent que lorsqu'ils en sont quittés. — Le prix, relativement élevé, qu'ils coûtent, explique celte constance. — Cependant ces moujiks, si négligés de toilette, vont aux étuves une fois par semaine, et le dessous vaut mieux que l'enveloppe. Du reste, il serait imprudent de se fler aux apparences. — Souvent on nous désignait du doigt un dc.> plus sales et des plus déguenillés en nous disant à l'creille : « Vous lui donneriez un kopek s'il tendait la main, eh bien, il possède plus de cent mille roubl s argent. » — Quoique cela nous fût dit de l'air le plus sérieux du monde et avec le resp(>ct admiratif qu'inspire toujours renonciation d'une grosse somme, nous croyion difficilement à la fortune de ces Rothschild de la loque, de ces Pereire en bottes éculées.
Les types des têtes n'avaient rien de bien caractéristique ; mais parfois le blond pâle des cheveux, la barbe couleur de paille et les yeux gris d'acier indiquaient clairement la race septentrionale. Le hâle de l'été avait posé son masque jaune sur les chairs de ces visages et leur prêtait presque la même nuance qu'aux cheveux et qu'à la barbe. Les femmes étaient peu jolies, mais leur laideur douce et résignée n'avait rien de désagréable. Leur vague sourire laissait entrevoir de belles dents, et leurs yeux, quoique légèrement bridés, ne manquaient pas d'ex[iression. Dans les po;es qu'elles prenaient pour s'arranger sur les banquettes, s'accusait encore sous les lourds vêtements quelque vestige de grâce féminine.
Cependant la Nixe cheminait avec une prudence toujours en éveil. La roue du gouvernail, pour que le pi ote
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pût dominer le fleuve au loin et reconnaître les obstacles était placée e;ur la passerelle qui joint les tambours et communi juait avec l'arrière par un sysiéme de cliaines trans:iiettant l'iiiipulsion. A la proue se tenaient perpétuellement des sondeurs arraéi de perches graduées, qui par un cri rhythmique annonçaient la profondeur de l'eau. Des bouées peintes de rouge et de blanc, des pieux, des branches d'arbres plantées dans le lit du fleuve, signalaient le chenal à suivre, et il fallait réellement une habitude extrême de cette navigation pour se guider à traveis ces méandres capricieux. En de certains endroits, le sable affleurait presque, et la Mxe plus d'une fois se frotta le ventre contre le gravier; mais une palpitation plus rapide de roues l'enlevait et la replongeait au courant, sans qu'elle ait jniiais eu l'humiliation de recourir à ces sauveteurs qui debout sur une planche flottante et appuyés à de longs crocs, attendent au passage des bas-fonds les barques en péril. — Le danger serait de rencontrer quelques-unes de ces grosses pierres semées de loin en loin sur la vase du Volga, et qu'on extrait pour les déposer le long de la rive, lorsqu'un accident a dénoncé leur présence. Parfois les embarcations s'y ouvrent, et leur chargenienl est submergé.
Les berges, dont les terrains liassiques attestent par leurs ravinements les crues du fleuve à l'époque de la fonte des neiges, n'ont i ien de bien pittoresque, du moins dans cette partie. Elles présent nt une suite d'ondulations qui s'enchaînent sans ressaut brusque, sans accident caractéristique. Quelquefois un bois de sapins coupe de sa sombre verduie leurs longues bandes jaunes, ou bien c'est un village aux mais'jnnettes en troncs d'arbre qui interrompent la ligne hori/.onlale par les angles de leurs toits dont les chevrons font corne. Au villagiî s'accole toujours une église avec ses murs blanchis à la chaux et son dôme vert.
Toutes les fois que la Niie passait devant un édifice ccnsacré au culte, eussions-nous le dos tourné, nous en étions avertis par les inchnaisons de tête, ks balancements de coips et les signes de croix des moujiks, dos femmes
du pcii;ae et des mateloîs. — L'un d'eux nous serva t même d'indicatcui . Doué d'une vue perçante, il découvrait à l'extrcnie horizon la plus imperceptible pointe de clocher et se signait avec une précision et une rapidité automatiques. Nous tirions alors notre lorgnette, nous préparant à l'examen de l'église ou du monastère lorsqu'il serait à notre portée. En Occident, la piété même est sobre do démonslrat ions: le sentiment religieux se renferme dans l'âme, et ces pratiques extérieures étonnent l'étranger. Pourtant, quoi de plus simple que de saluer la maison de Dieu !
La navigation sur le Volga était très-animée, et ce spectacle intéressant nous retenait de longues heures accoudé au bordage de la Nixe. Des bateaux descendaient le fleuve, ouvrant des voiles immenses suspendues à de hauts mâts pour ramasser le plus léger souffle d'air. — D'autres le remontaient, tirés par des chevaux de halage. — Ces chevaux n'ont ni la taille ni la force de nos robustes chevaux de trait, mais le nombre supplée la vigueur. Les attelages se composaient généralement de neuf bêles, et de distance en dislan» e les relais installés sur quelque plage sablonneuse formaient des campements où Swerlzkov, l'Horace Vornet russe, eût trouvé d'heureux motifs de tableaux. — Quelques barques de moindre tonnage avançaient à la perche : âpre labeur pour lus mariniers que de marcher sans cesse le long d'un bordage, poussant sur un dur bâton de toute l'énergie de leur poitrine 1 — Aussi ces pauvres gens vivent peu; il est rare, nous dilon, qu'ils dépassent quarante ans.
Quelques-uns de ces bateaux sont fort grands, quoique tirant piU d'eau. Une bande \ert pomme égayé parfois la belle nuance gris argenté du sapin qui a fourni son bois à leur constiuction. A la proue, souvent des yeux peints ouvrent leurs paupières démesurées, ou bien l'aigle de Russie sauvagement barbouillée recourbe ses dv'ux cous et déploie ses ailerons noirs. Des ornements sculptés à la hache, d'une précision que ne surpasserait pas le ciseau, dentèlent le château d'arrière. La plupart de ces barques étaient chargées de blé pour une valeur énorme.
Des pyroscaphes de la compagnie Samolelt ou de la compagnie rivale se croisaient avec nous, et l'on hissait le pavillon à chaque hord avec une scrupuleuse politesse nautique.
Aotons aussi des canots faits d'un seul tronc d'arbre, comme les pirogues des ftidiens, qui, nous abordant malgré le remous des palettes, nous jetaient les lettres des petites localités où la Nixe ne faisait pas escale, et attrapaient au vol les dépêches qu'on leur lançait.
11 y avait sur la Nixe un va-et-vient perpétuel de passagers. A chaque débarcadère, on en laissait ou en prenait. Les stations étaient quelquefois assez longues. On y chargeait du bois pour alimenter la machine, car on n'emploie pas le charbon de terre, trop rare ou trop dispendieux. Les longues piles de bûches alignées sur la rive font dire aux vieux paysans rétrogrades que si les chemins de fer et les bateaux à vapeur y vont de ce train, il faudra bientôt mourir de froid dans la sainte Russie.
Ces débarcadères, tous du iiiême modèle, consistaient en un ponton carré supportant deux chambres de bois, l'une servant de bureau, l'autre de magasin ou de salle d'attente, séparées par un large couloir destiné aux voyageurs et aux bagages. Comme la hauteur des eaux varie, un pont de planches d'une pente plus ou moins forte réunit le débarcadère à la rive. Sur les bords de ce pont, les menues industries qu'attire le passage du bateau à vapeur étalent leurs frêles boutiques et se groupent d'une façon pittoresque. Des filh'ttes vous offrent dans des corbeilles cinq ou six pomu es d'un vert acide, ou de petits gâteaux auxquels on imprime, au moyen de moules, comme chez nous pour le beurre, des figures d'une barbarie amusante, entre autres des lions chimériques qui, s'ils étaient coulés en bronze et couverts d'une patine archaïque, pourraient passer pour des spécimms de l'art ninivite primitif. Des femmes, munies d'un seau et d'un verre, vendent du kwas, espèce de boisson faite de seigle et d herbes aromatiques, d'un goût très-agréable lorsqu'on s'y est accoutumé. Connne le prix en est minime, les gens comme il faut la
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dédaigiiont et le peuple seul la consomme. Ces femmes préseutent une singularité de costume qu'il est bon de noter. La mode de l'Empire mettait la ceii ture sous la gorge, et nos yeux, habitués aux tailles longues, s'étonnent de cette bizarrerie devant les portraits du temps, même lorsqu'elle est sauvée par l'esprit de Gérard ou la grâce de Prud'hon. Les paysannes russes serrent leur jupe au-des us du sein, de f-orte qu'elles ont l'air d'être enfouies dans un sac jusqu'aux aisselles. 11 est facile d'imaginer les effets peu gracieux de cette dépross'on constante qui finit par fatiguer les plus fermes contours. Le reste du costume se compose de la cbemise, dont les manches bouffent, et d'un mouchoir en pointe noué sous le menton. — Il y avait aus^i des boutiques de pains de froment et de pains de seigle, les uns très-blancs et les autres très-bis; mais le commerce le plus actif élait celui des ogourtsis, une variété de concombre qu'on mange frais l'été et salé l'hiver, et sans lequel il semble que les Paisses ne pourraient pas vivre. On en sert à chaque repas; ils forment raccompagnement obligé de tous les mets ; on en grignote une tranche comme on ferait ailleurs d'un quartier d'orange. Cette friandise nous a semblé insipide. Il est vrai que les Paisses, par une raison hygiénique qui nous échappe, n'assa'sonnent pas du tout leur cuisine; les choses fades leur plaisent.
Est-il bien utile de relever sur l'itinéraire de la compagnie Samolelt et de transcrire en lettres françnises les noms souvent assez compliqués pour nous des petites localités où nous faisions escale? L'aspect en était à peu près toirjours le môme : un escalier de planches, de rondins et de poutrelles descendant au fleuve; sur la crèle de la berge, un gostinnoï-dvor, une maison du gouvernement et les habitations les plus riches de l'endroit, avec leurs fenêtres aux cadres rechampis de blanc sur fond olive ou rouge; l'église hérissant autour de son dôme ses quatre ( lochelons, tantôt peints en vert, tantôt laissant voir leurs feuilles de cuivre ou d'étain martelées ; le cloître déployant les murs de son enclos bariolés de fresques dans le goût
byzantin du Mont-Athos, et plus loin les isbas fails de troncs d'arbre encoches aux angles. Ajoutez à cela, pour animer le tableau, quelques droschkys attendant les voyageurs, et quelques groupes doisifs dont l'intérêt pour l'.irrivée et le départ du bateau à vapeur ne se lasse jamais.
Kimra, cependant, ava tun air de fcte qui nous surprit: toute la population, ou peu s'en faut, était élagée du bord du fleuve au sommet du rivage. Le bruit s'était répandu que la Nixe portait le granrl-duc héritier se rendant à Nijui-Novgorod; il n'en était rien. Le grand-duc passa plus tard sur un autre bateau, mais nous [irofitâmes sans scrupule de l'affluence que l'annonce de sa présence avait attirée pour observer celle réunion de types. Queiques toilettes élégantes affectant les modes françaises, avec le petit retard obligé de Pai is à Kimra, se distinguaient sur le fond national des jupes en forme de se et de rouenneries à dessins surannés. Trois jeunes filles portant le petit chapeau andalous, la veste zouave et la crinoline ballonnée, était nt vraiment charmantes, malgré une légère affectation de désmvolture occidentale. Klles riaient ensemble et paraissaient dédaigner le luxe de bottes que déployaient les autres habitanis, hommes et femmes. Kimra est célèbre pour ses bottes comme Ronda pour ses guêtres.
C'est peut-être à Kimra que Bastion a fait emplette de cette belle paire débottés que la chanson populaire Un attribue.
Le peu de profondeur du fleu"», la nécessil ': de reconnaître les bouées, ne permettent pas de se risquer à des navigations nocturnes. Aussi la Fiixe, lâchant sa vapeur et jet^uit son ancre, s'arrêta-t-elle dès que le^ dernières brises du couchant, soufflées par un vent assez frais, s èteignirenl à 1 horizon. Le thé du soir fut servi à tous les Ipassagers, et les samovars, chauffés à outrance, versaient iiicossammcnt leur eau bouillante si'" l'infusio:! concen- Irée. — C'était pour nous un spectacle curieux de voir des gens de la plus basse classe, et dont exlctienr ressemblait à celui de nos meniiiants, savourer celte bois-on délicate et parfumée qui est encore une élégance chez
nous, et que de blanches mains versent dans les réunions du monde. La manière de boire le thé est de le faire refroidir un instant dans la soucoupe et de l'avaler en tenant entre les dents un petit morceau de sucre qui édulcore suffisamment h» breuvage pour le goût russe, se rapprochant en cela du goût chinois.
Quand nous nous réveillâmes sur l'étroit divan de la cabine, la Nbe s'était remise en marche. Le jour se levait, nous longions une rive dont les isbas d'un village dentelaient la crête et se réfléchissaient dans l'eau tranquille du fleuve comme dans un miroir. — On eût dit le paysage de Daubigny au dernier Salon, mais traduit en russe.
L'on s'arrêta à Pokrowski, un monastère du seizième siècle, crénelé comme une forteresse. La plupart des passagers descendirent pour prier dans l'église et faire bénir leur voyage. A travers le demi-j' ur d'une mystérieuse cbapello toute bariolée de peintures et ruisselante d'or, un pope ou moine d'aspect oriental chanta avec un acoljte une de ces belles mélodies du riti^ grec dont l'effet est irrésistible, même quand on ne partage pas la (m oyance qui les inspire. Il possédait une magnifique voix de basse, — profonde, cuivrée et douce, — et il s'en servait à veille.
Ouglitch, devant lequel nous passâmes vers la fin de la journée, est une ville assez considérable. Elle ne compte pas moins de treize mille habitants, et les clochers, dômes et clociietons de ses trente-six églises lui faisaient une silhouette superbe. Le fleuve, élargi à cet endroit, prôna t des-airs de Bosphore, et il n'aurait pas fallu un i:rand effort ^'imagination pour trnnsformef Ûuglitcli en ville turque, et ses flèches bulbeuses en minarets. — On nous fit remarquer sur la berge un petit pavillon d'ancien style russe, où Dimitri, âgé de sept ans, fut tué par Boris Godonow.
Au confluent du Mologa et du Volga, sur des plages de sable, d'innouibrables essaims de corbeaux et de corneilles se livraient à ces bizarres ébats qui précèdent leur coucher. Les mouettes, compagnes des grands cours d'enu,
c minençaient à paiailre. Plus haut, nous avions vu des pygargues pêcliei' pour leur souper quelques-uns de ces sterlets que les gourmets occid ntaux payeraient au poids de l'or.
Au coucher de soleil le plus incendié de tons étranges avait succédé un clair de lune bleu, argenté, idéal, quan l nous arrivâmes à Rybinsk. — Une flottille de grands bâtiments barrait presque le fleuve. Parmi les hachures noires de leurs mâts et de leurs cordages scintillaient quelques lumières, et, comme une fusée de vif-argent, montait dans l'azur nocturne le clocher de l'église.
Rybinsk a de l'importance. C'est une ville de commerce et de plaisir. Le Volga, rendu plus large et plus profond par le tribut que lui apportent les eaux du Mologa, permet aux grands bateaux de remonter jusqu'j ce port et d'en partir. Aussi la population sédentaire est-elle augmentée, en de certaines saisons, d'un nombre considérable de voyageurs qui ne demandent qu'à s'amuser, et que les gains réalisés niellent en belle et généreuse humeur. Un des diveitissemenls favoris du peuple russe, c'est d'entendre chanter aux Bohémiennes des airs et des chœurs tsiganes. On ne saurait imaginer la passion qu'y meltenl les auditeurs, passion qui n'a d'égale (|ue la furie dos virtuoses. Les enthousiasmes du dileltantisme à l'Opéra-Ualien n'en donneraient qu'une faible idée, et, ici, rien de convenu, rien de stimulé, rien de factice; la mode et le bon ton sont oubliés; c'est bien la fibre intime et sauvage do l'homme primitif qui tressaille à ces sons étt anges.
Ce goût ne nous étonne pas, nous le partageons, et comme sur le bateau l'on avait dit que Rybinsk possédait une troupe célèbre de Bohémiennes, nous avions accepté la ))it»position d'aller leur rendre visite, faite par un aimable, spirituel et cordial seigneur, passager de la Nixe, et avec qui nous aurions volontiers navigué jusqu'au boui 'du monde.
Le comte de*** était descendu à terre le premier, pour disposer les choses, en nous indiquant le nom de l'hôtel où le concert devait avoir lieu. — Nous gagnâmes le quai
ienlemcnt, ravi par le spectacle d'une nuit merveilleuse. Sous un ciel dont les étoiles pâlissaient dans les blancheurs de la lune, le fleuve s'étalait vaste comme un lac ou un bras de mer, et coupé d'une ligne sombre de bateaux. Les sillages lumineux de l'astre nocturne, les reflets obscurs des mâts s'allongeaient sur l'eau comme des rubans d'argent et de velours noir, et le frisson fluide du courant en dentelait les bords. Les maisons de la rive, baignées d'ombre, n'accrochaient qu'une ligne de lueur bleuâtre sur la crête de leurs (oits verts; mais quelques paillettes rouges, piquées çà et là, indiquaient qu'elles ne dormaient pas encore. Dégagée par une large place, l'église principale brillait comme un bloc d'argent avec une fantastique intensité d'éclat; on l'eût dite éclairée aux feux de Bengale. Son dôme, entouré d'un diadème de colonnes, étincelail comme une tiare constellée de diamants; des reflets métalliques faisaient jouer leurs phosphorescences sur l'étain ou le cuivre des clochetons, et le clocher, d'u:i goût aiclîitectural rappelant la flèche de Dresde, semblait avoir embroclié deux ou trois étoiles de so:i aiguille d'oi'. — C'était un effet surnaturel, magique, comme on en voit dans les apothéoses des féeries, lorsque l'azur des perspectives découvre, en s'entr'ouvrant, le palais de la sylphide ou le temple des hymens heureux.
Illuminée ainsi, l'église de Rybinsk avait l'air d'être sculptée dans un fragment de lune tombé sur le sol. Elle en prenait, sous le rayon, la lumière argentée et neigeuse.
A peine étions-nous arrivé au sommet du quai formé de grosses pieries que le Volga bouleverse et fait crouler dans ses crues, qu'à travers la vague musique des maisons de thé, le cri lugubre karaoul! (à la garde!) vint décliirer notre oreille, hurlé et râlé par une voix qui semblait avoir un couteau dans la gorge. Nous nous élançâmes : deux ou trois ombres prirent la fuiteo Une porte ouverte se referma, les lumières de la maison s'éteignirent, tout rentra dans l'obscurité. A l'appel du désespoir avait succédé le silence de la mort.
Deux ou trois fois nous repassâmes devant la porte,
mais le logis s'était fait noir, muet it sourd, comme la taverne de Saltabadil au cinqu ème acte du Roi s'amuse. Quel nioyt n de pénétrer dans ce coupe-gorge, seul, él ranger, sans armi s, ne parlant pas la langue, en un pays où personne ne vous \ient en aide en cas d'accident ou de meurtre, de peur de la police et des témoignages à rendre? Tout était fini d'ailleurs; lètre humain, quel qu'il fût, qui appelait si lamentablement au secours, n'en avait plus besoin.
Notre entrée à R^uinsK ne manquait pas, comme vous voyez, de couleur dramatique, et il nous fâche de ne pouvoir vous raconter en détail l'histoire de cet assassinat, car le cri entendu était bien un cri d';igonie; mais nous n'en savons pas davantage. La nuit a tout caché de son ombre.
Encore tout ému, nous entrâmes dans un traktir où les portraits de l'empereur Alexandre II et de l'impératrice Alexandrowna, bordés de cadres magnifiques et peints comme des enseignes à bière, faisaient pendant aux saintes images plaquées de feuilles d'argent et d'or qu'une petite lampe suspendue éclairait de sa lueur tremblotante. On nous servit le thé, et, pendant que nous savourions le breuvage national, corroboré d'un peu de cogi^ac, dans la pièce voisine, un orgue de Crémone jouait un air de Verdi.
!!ienlôt l'ingénieur de la compagnie Samolett et le mécanicien en chef de la Nixe vinrent nous rejoindre, et nous partîmes ensemble pour chercher à travers Rybinsk l'auberge où devaient se t éunir les Bohémiens, et où le comte lie *** nous avait donné rendez-vous.
L'hôtel, appart( nant à un riche marchand de blé dont nous avions fait coiniaissance sur le bateau, était situa tout au bout de la ville. A mesure que nous nous éloignions de la rive, les maisons prenaient leurs aises, et se disséminaient sur de plus larges espaces. De longues clôtures de jardins les séparaient ; les rues se perdaient dans des places vagues, et des trottoirs de planches aidaient à franchir les bourbiers. Quehiues chiens maigres, assis sur bur derrière, aboyaient à la lune, et quand nous p:issions piès d'eux se mettaient à nous suivre, soit par défiance,
soit par sentiment de sociabilité, ou dans l'espoir de se procurer une condition. Sous l'inlUience de 1 astre, de I.V gères fumées blanches s'élevaient de terre et interposaient leurs gazes vaporeuses entre notre œil et les objets, les revêtant d'une poésie qnc le joui' duit leur enlever sans doute. Enfin, dans la brume nzurée où les lormes des dernières maisons s'ébauchaient en gris lilas, nous aperçûmes les embrasures rouges de quelques fenêlros éclairées; c'était là. — Un sourd fron-fron de guitare qui depuis quelque temps nous chantait aux oreilles comme le bourdonnement obstiné d'un grillon, et dont les notes nous arrivaient de plus en plus vibrantes, nous eut bientôt fait trouver la porte.
Un moujik nous conduisit par de longs corridors à la chambre des Boliémienn s. Le comte de ***, 1' marchand de blé et un jeune offici-T composaient le public. Sur une table, parmi des bouteilles de vin de Champagne et des verres, se drt^ssaient, emm nichées dans des fiambeaux de rencontre, deux longues bougies pareilles à des cierges. Autour des mèches s'arrondi-saient des auréoles jaunes, dissipant avec peine la fumée déjà épaisse des cigares et des papyros. On nous tendit un verre plein avec condition de le vider immédiatement pour qu'on pût le ri'mplir encore. C était du liœderer de qualité supérieure, et comme on le boit seulement en Russie. — La libation accomplie, nous nous assîmes dans une attente muette.
Les Bohémiennes se tenaient debout ou appuyées à la muraille, avec des po es orientalement indolentes, sans le moindre souci des yeux fixés sur elles. — lUen de plus inerte que leur altitude, de plus morne que leur visage. Elles semblaient^épuisées ou endormies. Ces natures sauvages, quand la passion ne les agile pas, ont un calme animal dont on ne saurait donner l'idée. — Elles ne pensent pas, cll'S rêvent comme les bêtes dans les liois; aucune figure civilisée ne peut arriver à cette mystérieuse absence d'expression, plus agaçante que toutes les griiTiaces de la coquetterie. — Oh! faire naîtrt^ sur ces facts mortes une rougeur de désir, c'est une fantaisie qui vient
aux plus froids, aux mo ns poètes, et bientôt se tourne en passion.
Étaieut-dles belles, au moins, ces Bohémiennes? Non, dans l'acception vulgaire du mol. — Nos Parisiennes les eussent assurément trouvées laides, à la réserve d'une seule se rapprorhant plus du type européen que ses compagnes. Des teiuts olivâtres, des masses de cheveux, noirs, des corps chétifs en apparence, de petites mains brunes, voilà les traits principaux du signalement. Le costume n'avait rien de carai téristique. Ni colliers d'ambre ou de verroterie, ni jupes constellées d'étoiles et frangées de falbalas, ni mantes rayées de couleurs bizaries; mais un aju^tement quelconque à la mode de Paris, avec quelques barbarismes justifiés par la distance; robes à volants, mantelets de taffetas, crinoline, résille : on eût dit des femmes de chambre mal habillées.
Jusqu'ici, pensez-vous sans doute, le régal n'a rien de bien extraordinaire. Faites comme nous, prenez patience et ne désespérez pas de la Bohémienne, bien qu'elle ait Fi nonce, du moins dans les villes, à ses haillons et à ses oripeaux pittoresques ; il ne faut pns voir le cheval de sang à l'écurie, enveloppé de ses couvertures; c'est sur le turf que l'action révèle sa beauté.
Une des Bohémiennes, comme secouant sa lassitude et sa torpeur aux appels opiniâtres de la guitare grattée par un grand drôle à mine de brigand, se détermina enfin et s'avança au milieu du cercle. — Elle souleva ses longues paupières fran.,ées de cils noirs, et la chambre sembla pleine de lumière. Dans sa bouche enlr'ouvertc par un vague sourire scintilla un éclair blanc; un murmure indistinct comme ces voix qu'on entend en rêve s'échappa de ses lèvres. Posée ainsi, la Bohémienne avait l'air d'une somnambule et ne paraissait pas avoir conscience de ses actions. Elle ne voyait ni la salle ni les assistants. Une transfiguration s'était opérée en elle. Ses traits ennoblis ne portaient plus aucune trace de vulgarité. Sa taille était agrandie et sa pauvre toilette s'ariangeait comme une draperie antique.
LE VOIGA. 580
Peu à peu tiie enlTa le son et clianla une mélodie lente d'abord, plus la ide ensuite, d'une bizarrerie enivrante. Le thème ressemblait à un oiseau captif dont on ouvie la cage. Doutant encore de sa liberté, l'oiseau fiit quelques pas indécis devant sa prison, puis il s'éloigne en sautillant, et quand il est sûr qu'aucun piège ne le menace, il se rengorge et se dresse, il pousse un cri joyeux et s'élance avec une palpitation d'ailes précipitée vers la forêt, où chantent ses anciens compaunons.
Telle éta t la vision qui nous traversait l'esprit en écoutant cet air dont aucune musique connue ne peut donner l'idée.
Une autre Bohémienne se joignit à la première, et bientôt tout l'essaim des voix se mit à suivre le thème ailé, lançant des fusées de gammes, battant des trilles, brodant des points d'orgue, soutenant des modulations, faisant des rentrées subites et cies reprises inattendues, — cela pépiait, silflait, garrulait, jacassait avec une volubilité pleine d'empressement, un tumulte amical et joyeux, Cl mme si la tribu sauvage faisait fête à l'échappé de la ville. Puis le chœur se taisait, la voix continuait à chanter les bonheurs de la liberté et de la solitude, et le refrain accentuait la dernière phrase avec une énergie endiablée.
Il est bien difficile, sinon impossible, de rendre par des paroles un effet mnsical ; mais l'on peut du moins raconter le rêve qu'il fait naître, les chants bohémiens ont une singulière puissance d'évocation. Ils réveillent des instincts primitifs oblitérés par la vie sociale, des souvenirs d'existence anléiieure qu'on aurait crus évanouis, des goûts d'indépendance et de vagabondage se* rètement conservés au fond du cœur; ils vous inspirent des nostalgie',. bizarres 'le pays inconnus et qui vous semblent votre patrie véritable. Certaims mélodies vous sonnent à l'oreille comme un Ranz des vaches maladivement irrésistible, et vous avez envie de jeter là votre fusil, d'abandoimer votre poste et de gagner à la nage l'autre rive où l'on n'obéit à aucune discipline, à aucune consigne, à aucune loi, à aucune morale autre que le caprice. Mille tableaux bril-
lants et confus vous passent devant les yeux ; vous apercevez des campements do chariots dans des clairières, des feux de bivouac où bouillent les marmites suspendues à trois piquets, des vêlements bariolés qui sèchent sur des 001 des, et plus à l'écart, accroupie par terre au centre d'un jeu de tarots, une vi ille étudiant l'avenir, tandis qu'une jeune Bohémienne, au teint fauve, aux cheveux bkus, danse en s'accompagnanldu tambour de basque. — Le premier plan s'efface, et dans la trouble perspective des siècles disparus, s'ébauche confusément la lointaine caravane descendant des hauts plateaux de l'Asie, expulsée sans doute du pays natal pour son esprit de révolte impatient de tout frein. Les blanches draperies férocement zébrées de rouge el d'orange noltent au vent, les anneaux et les bracelets de cuivre luisent sur Ls peaux bistrées, et les tringles des sistres bruissent avec des frissons métalliques.
Ce ne sont pas là, croyez-le, des rêveries de poète. — La musique bohémienne agit violemment sur les êtres les plus piosaïques, et fait chanter tirely au philistin luimême, assoupi dans son obésité el sa routine.
Celle musique n'est pas, comme on pourrait l'imaginer, une musique sauvage. Elle procède, au contraire, d'un art Irés-compliqué, mais différent du nôtre, et ceux qui l'exécutent sont de viais virtuoses, quoiipi'ils ne sachent pas une note el soient hors d'état de transcrire un de ces airs qu'ils chantent si bien. — L'emploi fréquent des quarts de ton inquiète d'abord l'oreille; mais on s'y fait bientôt et l'on y trouve un charme étrange. C'est toute une gamme de sonorités nouvelles, de timbres bizarres, de nuances inconnues sur le clavier musical ordinaire, qui servent à rendre des sentiments en dehors do toute civilisation. Les Bohémiens n'ont en effrl ni pat ie, ni reli;:ion, ni famille, ni morale, ni foi politii|ue. Ils n'acceptent aucun joug humain et côtoient la société sans y entrer jamais. — Eux qui bravent ou déjou ni toutes les lois, ne se soumettent pas davantage aux fornmles pèdanlesques de l'harmonie et du contre-point : le libre caprice
dans l;i libre nature, l'individu s'abandonnant à la sensation sans remords de la veille, sans souci du lendemain, l'enivrement de l'espace, l'amour du changement et comnir la fol;e de l'indépendance, telle est l'impression générale qui se dégage des chants bohémiens. — Leurs thèmes ressemblent à des chants d'oi-caux, à des bruissements d" feuilles, à des soupirs de harpes éoliennes; leurs rhythmes à de loinlains galops de chevaux dans les steppes. Ils battent la mesure, mais ils fuient.
La prima d'inna de la troupe était sans conlreflit Sacha (diminutif d"Ale\andra), celle qui avait rompu la première le silence et mis le feu à la veive endormie de ses compagnes. Maintenant le sauvage esprit de la musique était déchaîné; ce n'éiait plus pour nous que chantaient les Bohémiennes, mais bien pour elles.
Une imperceptible vapeur rose colorait les joues de Sacha. Ses yeux brillaieni par éclairs inlermittents. Ainsi jjue la Petra Camara, elle tenait ses paupières baissées et les relevait, comme un éventail qu'on ouvre et qu'on ferme, de manière à produire des alternatives d'ornbie et de lumière. — Ce manège d'œii, naturel ou voulu, était d une séduction irrésistible.
Sacha s'approcha de la table, — on lui tendit uno coupe de vin de Champagne — elle la refusa, les Bohémiennes sont sobres, — et demanda du thé pour elle et ses amies. Le guitariste, n'ayant pas peur apparemment de se gâter la voix, avalait coup sur coup des verres d'eau-do-vie pour se donner de lentrain, et, en effet, frappant du pied le parquet, de la paume de la main le ventie de la guitare, il. chantait et dansait, se démenait comme un beau diable, et faisait des grimaces en manière d'inlermède grotesque avec une vivai.ilé éblouissante. — C'était le mari, le rom de la Bohémienne blonde. Jamais couple ne se conforma moins à la maxime : « 11 faut dos époux assortis. »
Nous avons dit que les Bohémiennes étaient sobre*; si nous ajoutons qu'elles sont chastes, personne no nous croira; c'e=t pouilanl la vérité. Leur vei'tu passe en Russie
pour invincible. — Aucune séduction n'en peut venir à bout, et des seigneurs, jeunes et vieux, ont dépense avec des Bohémiennes des sommes fabuleuses sans en être plus avancés. Celte vertu cependant n'a rien de farouche. Klle se lais.-e prendre les mains et la t^iille, et rend parfois le baiser qu'on lui ravit. Si le nombre des chaises n'est pas suffisant, elle s'asseoit familièrement sur votre genou, et quand le chant commence, vous met sa cigarette entre les lèvres, sauf à la reprendre ensuite. Sûre d'elle-même, elle n'attache pas la moindre importance à ces menus sulfrages, comme disaient nos aïeux, qui, de la part d'autres femmes, paraîtraient des faveurs et des promesses.
Pendant plus de deux heures, les chants se succédèrent avec une vertigineuse volubili'é. Quel caprice, quelle verve, quel brio, quel'es difficultés exécutées en se jouant! Sacha faisait des fioritures mille fois plus difficiles que les variations de Rhode, tout en se mêlant à la conversation et en demandant une robe de moire antique, les deux seuls mots de français qu'elle sût, à un de nos jeunes compagne ns de voyage. Enfin, le rliythme devint si cntrainant, si impérieux, que la danse se maria au chant, comme dans un chœur antique. Tout s'en mêla, dejiuis la vieille, tannée comme une momie, qui secouait son squelette, jusqu'à la petite fille de huit ans, ardente, fébrile, mûrie par une précocité maladive, se démenant à se disloquer pour ne pas rester en arriére des grandes. — L'escogriffe disparaissait dans un tourbillon de rapidité d'où sortaient des arpèges de guitare tt des piaulements aigus.
Un instant, nous l'avouons, nous eûmes peur que le cancan français, en train de faire le tour du monde, n'eût pénétré à Hybinbk, et que la soirée ne finît comme une pièce des Variétés ou du Palais-Royal ; il n'en était lieu. La chorégraphie des Bohémiennes ressemble à celle des bayadères. Sacha, avec ses bras pâmés, ses ondulations de toîse et ^es piétinements sur place, rappelait Amany, et non Iiigùlbochc. On eût dit qu't lie et ses compagnes exécutaient le .Malapuu ou danse admirable sur les bords du Gange, devant l'autel de Shiva, le dieu bleu. Jamais l'ori-
gine asiatique des Bohémiens ne nous parut plus visible et plus incôiitt stable.
L'heure de regagner la cabine du bateau était arrivée; mais l'excitation des assistants et des virtuoses était telle que le concert continua dans la rue; les Bohémiennes, prenant les bras qu'on leur offrait, maj'chèrent de façon à se séparer en groupes c-pacés, et chantèrent un chœur à échos et à répliques, avec des effets de decrescendo relevés par des reprises éclatantes d'un effet magique et surnaturel; le cor d'Obéron, même lorsque c'est Weber qui souftlc dans son ivoire, n'a pas de notes plus suaves, plus argentines, plus veloutées et plus lêveuses.
Quand nous eûmes franchi la passerelle du bateau, nous nous retournâmes vers le rivage; sur le bord du quai, dans un rayon de lune, les Bohémiennes, groupées, nous saluaient de la main ; une étincelante fusée de notes, dernière bombe à pluie d'argent de ce feu d'artifice musical, s'éleva à des hauteurs ii accessibles, n'pandit ses paillettes sur le fond obscur du silence et s'éteignit.
La Nice, suffisante à la navigation du haut Volga, n'était pas d'un assez fort tonnage pour descendre avec un surcroît de passagers et de marchandises le fleuve considérablement élargi. — On nous avait transbordé sur le Provorny, pyroscaphe de la même compagnie Samolett, qui ne comptait pas moins de cent cinquante chevaux vapeur. Des seaux marqués chacun d'une lettre composaient son nom en caractères russes, et se balançaient sous la passerel'e, où ils étaient suspendus l'un à côté de l'autre. — Une cabine extérieure formant kiosque s'élevait sur le pont, au-dessus de l'escalier conduisant au salon des voyageurs, et prêtât un abri à l'observation, en cas de soleil ou de mauvais temps. — Ce fut là que nous passâmes la plus grande partie de nos journées.
Avant que le Provorny ne se mît en marche, nous jetâmes un coup d'oeil sur Rybinsk pour voir la figure qu'il faisait au grand jour, non sans quelque appréhension, car le soleil n'a pas la mêm.c indulgence que la lune; il dévoile cruellement ce que l'astre nocturne cstoni; e derrière so
gazes d'azur el d'argent. Eli bien! Rybinsk ne perdait pas trop à la lumière ; ses maisons jaunes, roses, veiles, en bois et en briques, couronnaient gaiement son quai de grosses pierres désordonnées, semblable à un mur cyclopéen en ruine; mais Téglise, qui au clair de lune nous avait paru d'une blancbeur neigeuse, était peinte en vert-pomme, et Ja polychromie nous plaît en fuit d'architecluie. Pourtant ce jeu de couleur nous étonna. L'église, d'ailleurs, ne manquait pas de caractère avec son dôme flan |ué de clochetons, et ses quatre portiques orientés comme ceux de Saint-Isaac. Le clocher offrait ces renflements et ces étranglements bizarros qu'on remarque dans les clochers de Belgique el d'Allemagne, mais il dardait très-haut son aiguille suprême, et s'il ne satisfaisait pas le goût, il amusait l'œil et ne dessinait pas à l'horizon uue silhouette ennuyeuse.
Les bateaux à l'ancre devant Rybinsk étaient la plupart d'une grande dimens'on et d'une forme particulière que nous aurons plus d'une occasion de décrire, car la navigation entre cette ville, Nijni-Novgorod, Kazon, Saratof, Astrakhan et autres villes d i bas Volga, est tiés-active à cetle époque (le l'année. Quelques-uns appareillaient pour descendre, d'autres stationnaient ou arrivaient, et le spectacle était des plus int^'^re^sants. Le Provorny se glissa avec adresse à travers cette flottille et prit bientôt le courant.
Des berges un peu plus hautes, surtout du côté gauche, encaissaient le fleuve. Le paysage n'avait pas changé de caractère sensiblement. Celaient toujours des bois de sapins alignant, comme des colonna les, leurs fûts grisâtres sur un fond de verdure sombre; des vil âges aux isbas de rondins disséminés autour d'une église à dôme vert; par fois une demeure seigneuriale tournant sa façade curii!iise vers le fleuve ou tout au moins posant en vedette, aux angles de son parc, un belvédère ou un kios^juc peints de couleurs vives; des rampes de planches escaladant la rive et menant à quelque h;il)ilation; des terrains ravinés par les crues et les retraites des eaux; des plages sablonneu-
se?, OÙ piétiii aient des troupeaux d'oies, où descendaient pour s'abreuver d s troupeaux de ba-ufs et de vaches : mille variatio. s des mêmes motifs que le crayon ferait mieux comprendre que la plume.
Di< ntôl nous aperçûmes le couvent de Romanof. Des murailles crénelées et blanc hies à la choux donnent à sou enceinte un air de forteresse, et durent autrefois le mettre à l'abri d'un coup de main, car les trésors entassés dans les monastères excitaient en des temps de ùnubles la p' pidité des hordes pillardes. Au dessus des mui ailles s'éi. vaiei.t de grands cèdres, étalant leurs branches horizontales couvertes d'une verdure sombre et robuste. Les cèe\:os sont cultivés avec un soin particulier à Romanow, car c'est sous un cèdre que fut trou\ée l'image miraculeuse qu'on y vénère.
A Yourevelz, le bois ae chauffage de la machine fut apporté par des femmes. Deux bâtons, disposés en manière de brancards, soutenaient une pile de bûches que venaient renverser daiis la soute du bateau à vapeur deux paysannes alertes et robustes et quelquefois jolies. L'animation de la course leur colorait le teint d'un fard de santé, et le léger essouffleu ent qui enir'ouvrait leurs lèvres laissait voir des dents blanches comme des limandes pelées. Malheureusement qut Iques unes d'entre elles avaient le masque tavelé et picoté de petite vérole, car la vaccine n'est pas répandue en Russie, d'où sans doute quelque préjugé populaire la repousse.
Leur costume était fort simple. Une jupe de cette indienne à dessins surannés eomme on en rencontre quelquefois encore dans les vieilles auberges de province sous forme de rideaux de lit ou de coui te-pointe, une chem'se de grosse toile, un foulard noué sous le menton, — riei? de plus; — l'absence de bas et de chaussure permeltaiV. d'appréeier des extrémilés fines et délicates, — quelquesuns de ces pieds nus auraient chaussé la p;inIoulle de vair de Cendrillon. iXous vîmes avec plaisir que l'affrc use mode fin jupon !-erré par une eouli>se au-dessus du sein n'était plus suivie ([ue des plus âgées et des moins jolies. Les
jeunes po! talent la taille au-dessus de la hanche comme
l'anatomie, l'hygiène et le sens commun le veulent.
Cela contrariait un peu nos idées de galanterie française de voir des femmes porter ces lourds fardeaux el faire ce métier de bêtes de somme; mais, après tout, ce travail qu'elles accomplissent avec une alacrité qui ne sent pas la fatigue, leur procure quelques kopeks el augmente leur bien-ctie ou celui de leur famille. ■*•
En descendant le fleuve, nous rencontrâmes un grand nombre de bateaux pareils à Cl'ux que nous avions vus amarrés devant Rvbinsk. Ils calent peu d'eau, mjis leur dimension n'est guère inférieure à celle d'un trois-mâts marchand. Leur construction présente quelque chose de particulier et de caractéristique qu'on ne rencontre pas ailleurs. Comme les jonques chinoises, ils ont la proue et la pou[)e retroussées en pointe de sabot. — Le pilote occupe une espèce de plate-forme garnie de balustrades ouvragées et découpées à la hache ; — sur le tillac s'élèvent des cabines ayaut l'aspect de kiosques et des clochetons à girouettes peintes et dorées; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est le manège : il se compose de dtux planchers supportés par des colonnettos; l'étage inférieur contient les écuries; l'étage supérieur, le manépe luimême. A travers les baies des colonnes, on voit tourner les chevaux attelés de front trois par trois ou quatre ptr quatre, pour enrouler sur l'arbre de couche le câble de loujige dont une barque à huit ou dis rameurs va fixer l'ancre en amont dans le lit du Heuve. Le nombre des chevaux ainsi installés à bord varie de cent à cent cinquante. Ils se relèvent et font pour ainsi dire leur quart. Pendant que les uns travaillent, les autres se reposent, et le bateau marche toujours, quoique lentement. — Le mât de ces barques, d'uui' hauttuir démesurée, est fiiil de quatre ou six troncs de sapins accouplés, et rappelle les pilieis à nervures des cathédrales gotliiques; les échelles de corde (|ui s'y suspendent ont des échelons reliés entre eux par des cordelettes en sautoir.
Nous avons décrit avec quelque détail ces grandes
barques du Volga el leur aménagcmenl oiiginal, car elles ne tardeiont pas à disparaîlre. D ici i\ quelques années le manège de chevaux sera remplacé par un rcnidniueur, el ia force vivante par la force mécanique. Tout ce système pittoresque semblera trop compliqué, trop lent et trop coûteux. Partout la forme utile et rigoureuse prévaudra. Les matelots qui montent ces barques sont coiffés de chapeaux étranges. Ces chapt^aux, hauts de f( rme et siins bords, ressemblent à des boisseaux ou à des tuyaux de poêle; on s'étonne de n'en pas voir soi tir de fumée.
Ces bateaux nous rappelaient les grands trains de bois flotté du Rhin, qui portaient des villages de cahutes, des approvisionnements à fournir la table de Gargantua et jusqu'à des troupeaux de bœuls. Le deiiiier pilote en état de les conduire est mort il y a quelques années, el la navigation à vapeur a suppriiiié cette batellerie barbare et naïve.
Yaroslaw, où nous touchâmes, communique avec Moscou par une diligence qui mérite description. Le véhicule tout attelé d'une meule de petits chevaux attendait les voyageurs au débarcadère. C'était ce qu'on appelle en Russie un tarantass, c'est-à-dire une caisse de voilure posée sur deux longues poutrelles qui relient l'avant-tiain el l'arrière-traiu, et dont la flexibilité tient lieu de ressoi ts. Cet aménagement a l'avantage, eu cas de rupture, d êtie facilement réparable et de résister aux Ciihots des plus duis chemins. — La caisse, assez semblable de coupe aux anciennes litières, était garnit; de rideaux de cuir, et les patients s'y asseyaient de côté comme dans m s omnibus. — Après avoir considéré avec le respect qu'il méritait cet échantillon de carrosserie antédiluvienne, nous gravîmes la rampe du quai et remontâmes dans la ville. Le quai» planté d'arbres foimeprumenade, et, à certains endroits, continue sur des voûtes qui permettent au.v rues basses et aux torrents de descendre jusqu'au (leuve.
La vue dont on jouit de ce point est fort b lie. Comme nous la contemplions, un jeune homme s'apprv>cha de nous et nous 01 frit, en assez bon frangais, de nous servir de
guide pourvoir les curiosif-s de la ville; il ne semblait pas Russe, et ses habits râpés, mais propres, accusaient la misère de l'homme ,ien né à qui son éducation interdit les trava IX manuels. Sa figure pâle, maigre et triste, respirait l'intelligence. Le bateau à vap ur devait repartir dans un quart d'heure, et nous ne pouvions risquer une excursion à travers Yaroslawsaus courir la chance d'être oublié sur la rive. A notie grand regret, il nous fallut refuser les services du pauvre diable qui s'éloigna avec un soupir résigné et comme habitué à de pareils mécomptes; — une mauvaise honte, dont nous gardons le remords, nous empêcha de lui glisser un rouble-argeni dans la main; mais il avait l'air si comme il faut que nous craignîmes de l'offenser. Yaroslaw a bien le cachet des vieilles villes russes, si le nom de vieux peut êlre donné à quelque chose en Russie, où le badigeon et le coloriage recouvrent opiniâtrement toute trace de vétusté. L'église étale sur ses porches des peintures dans le style archaïque du Mont Alhos, mais le trait seul est ancien ; chaque fois qu'elles pâlissent, on ravive les teintes des chairs et des draperies, — on redore les auréoles.
Kostroma, où nous arrêtâmes aussi, ne renferme rien de particulier, du moins pour le voyageur qui ne peut que la parcourir rapidement des yeux. Les pet tes villes russes ont un caractère frappant d'unitormitè. Elles sarrangent d'après certaines lois et certaines nécessités pour ainsi dire fatales, contre lesquelles la fantaisie individuelle n'essaye même pas de lutter. L'aLsence ou la rareté de la pierre multiplie les constructions eu bois et en briques, et les lignes de l'architecture ne sauraient, avec ces matériaux, atteindie la netteté qui intéresse l'artiste. Quantaux églises, le culte grec impose ses formes hiératiques, et elles ne présentent pas la variété de style de nos églises occidentales. Nos desciiptions se répéteraient forcément. Revenons donc au Volga, monotone aussi lui-même, mais varié pourtant dans l'unité comme tout grand spectacle naturel.
Une multitude d'oiseaux voltigent sur le fleuve, sans
LE VOLGA. sa)
compter les corbeaux et les corneilles, si communs en Russie. A chaque instant, le passage du bateau à vapeur faisait lever des joncs d'un ilot ou du sable d'un bas-fond, un vol de canar.is sauvages. Des grèbes, des sarcelles partaient en rasant l'eau. Dans le ciel, les mouettes au ventre blanc et au dos gris-perle brisaient leurs zigzags capricieux; les faucons, les émouchels, les bondrées traçaient leurs cercles, guettant (juclque proie. Parfois les pygargues se laissaient tomber à pic sur un poisson imprudent et se relevaient d'un vigoureux coup d'aile pour aller se poser plus loin sur la rive.
Le long crépuscule des jours d'été déploya encore une fois ses magies ; — des nuances de mine orange, de citron, de chrysoprase, coloraient la ligne du couchant. Sur ce fond de splendeur comme les figures sur le fond d'or d'un icône byzantin, le bord du fleuve découpait en silhouette sombre tous ces accidents, arbres, monticules, maisons, églises lointaines; — de petits bancs de nuages d'un noir bleu, cardés par le vent, fuyaient en flocons sur une zone transversale ; le soleil, à moitié englouti derrière un bois qui le masquait, faisait fourmiller dans les feuilles un million de paillettes; — le fleuve répétait, en l'assombrissant un peu sous ses eaux brunes, cet admirable spectacle. Rendues visibles par l'obscur'té naissante, des étincelles rou'aient comme des serpenteaux à tra\ers la fumée du pyroscaphe, et dans l'ombre, le long des berges, brillaient comme des vers luisants ou des étoiles voyageuses les lanternes des pêcheurs allant relever leurs nasses.
Comme, les eaux étaient très-basses et qu on n'osait approcher de la rive, la nuit ne permettant pas de distinguer les bouées, on jeta l'ancre au milieu du fleuve, trèslarge en cet endroit. On se serait cru au centre d'un vaste lac, car les combes du rivage et les pointes des promontoires fermaient l'horizon de toutes parts.
Le Jour suivant s'écoula dans cette indolence occupée, qui est un des charmes du voyage. Nous regardions toujours, tout en fumant notre cigare, fuir les rives de plus
m VOYAGE EN RUSSIE,
en plus éloignées du fleuve lorge comme aeux ou trois fois la Tamise au pont de Londres. Des barques à manèges, des bâte lux à voiles nous frôlaient, descendant ou remontant. Le mouvement de la navigalion augmentait et faisait pressentir rapproche d'un centre important. Mais si la journé ■ fut paisible, la soirée offrit un incident des plus dramatiques.
Notre bateau à vapeur s'était arrêté, pour passer la nuit, devant un village ou une petite ville dont le nom russe nous échappe, le long d'une espèce de barque-ponton amarrée à la rive. — Bientôt notre attention fut attirée par des éclats de voix et le dialogue tumultueux d'une dispute. Sur la plate-forme du ponton, deux hommes se querellaient, gesticulant comme des énergumènes. Des injures ils passèrent aux actes. Après quelques gourmades et cjuelques coups de po ng échangés, l'un des combattants saisit l'autre à bi as-le-corps, et, par un mouvement aussi rapide que la pensée, le jeta au fleuve. — La chute du vaincu nous fit rejaillir l'eau presque jusqu'au visage, car il tomba entre le ponton et le bateau a vapeur, dans un espace large à peine de trois à quatre pieds. Le tourbillon se referma et nous ne vîmes rien reparaître. Il y eut un moment d'anxiété horrible, car tout le monde pensa que le malheureux et lit noyé, et il n'y avait pas moyen de l'aller repêcher sous 1 1 cale du bâtiment où le courant sans doute l'avait poussé déjà, quand tout à coup on aperçut, à la clar:ô de la luni\ l'eau bouil!onner près du bord, une forme humaine se secouer et escalader la berge à grands pas.
L'homme, excellent nageur, avait plongé sous les palettes de la roue dont le tambour touchait au ba'eau voisin. — Il pouvait se vanter de l'avoir échappé belle. Cependant le meurtrier, au lieu de fuir, déblatérait avec de grands mouvements de bras, allait, venait, s'asseyait sur un banc à la porte de la cabine, puis se levait et recommençait son manège. — Charles III prétendait que derrière tout crime il y a une femme, et, dans les instructoiis judiciaires, il demandait toujours : « Y ella? » La justesse
philosopliique de cet axiome nous fut démontrée. — Une trappe se leva, et, des profondeurs du ponton, surgit une femine, cause probable de la dispute. — Était-elle jeune et jolie? La faible lumière de la lune ne nous pcrineltait pas d'en juger à cette distance, et l'oscillation singulière à laquelle elle se livrait empêchait d'ailleurs de distinguer ses traits. — Appelant à son aide tous les saints du calendrier grec, elle se prosternait et se relevait pour se prosterner encore, elle exécutait des signes de croix à la russe avec une vélocité sans pareille, et marmottait des prières entrecoupées de cris et de sanglots. — Rien n'était plus étrange. On eût dit un Aïssaoua cherchant à s'ent'aîner.
La police que la victime était allée chercher elle-même arriva enfin, et, après de longs pourparlers, deux solJats en capote grise emmenèrent le coupable. Pendant quelque temfis nous pûmes suivre de l'œil, sur 1 1 crèle de la berge, détachés en silhouettes, le prisonnier et les soldais qui n'osaient brutaliser le récalcitrant , car c'était un tchinoviiik !
0.1 leva l'ancre de grand matin. Les palettes du Provorny brassant l'eau avec la certitude que doime la lumière, nous ne tardâmes pas à être en vue de Nijni-Nuvgorod. 11 faisait une de ces matinées blanches, nacrées, laiteuses, par lesquelles il semble que les objets apparaissent à travers une gaze d'argent; un ciel incolore, mais pénétré de soleil voilé, posait sur des collines grisâtres et sur l'eau du fleuve, semblable à de l'étain en fusion. — Les aquarelles de Bonington présentent souvent de ces effets qu'on croirait en dehors des ressources de la peinture et que peuvent seuls réaliser les coloristes de race.
Un immense attroupement d'embarcations de toutes sortes couvrait le Volga, laissant à peine, au milieu du courant, un espace libre pour le passage des bateaux et des pyroscaphes. Les hauts mâts formaient comme une forêt de sapins ébranchos, et hachaient de leurs lignes droites ce fond d'universelle blancheur. L'air frais de l'aube faisait frissonner à leurs pointes les banderoles
AOi yOYAGE EN RUSSIE,
ravi'es de couleurs vives et grincer les girouettes dorées. Quelques-uns de ces bateaux, porteurs de farines, étaient poudrés à blanc comme des meuniei s. Les autre*, au contraire, détachaient nettement leurs proues peintes en vert- Véronése et leur bordage couleur de saumon.
Nous arrivâmes au débarcadère de la compagnie sans avarie et sans ace dent, chose étonn;mle : car, bien que le fleuve soit large à cet endroit comme un bras de mer, la navigation est si active et l'aftluence si grande qu'il ne semble pas qu'un tel chaos puisse se débrouiller; mais le gouvernail agite sa queue, et les bateaux filent les uns entre les autres avec une preslesse de poisson.
.Nijni Novogorod s'élève sur une éminence qui, après l'interminable succession de plaines qu'on vient de traveiser, produit l'effet d'une montagne sérieuse. L'escarpement descend en pentes rapides jusque sur le quai égayé de verdure et suivi dans ses zigzaj;s abrupts par des remparts en briques plâtrés çà et là de quelques re^tes de crépi. — Ces murailles crénelées forment l'enceinte de la citadelle, ou Kremlin, pour nous servir de l'expression locale; une grosse tour carrée se dresse au sonmiet, et des clochers bulbeux à croix dorées, dépassant le mur, attestent la présence d'une église dans la forteresse.
Plus bas se disséminent des maisons de bois, et sur !e quai même de grands bâtiments rouges aux fenêtres encadrées de blanc, déploient leurs lignes symétriques. Ces tons vifs donnent de la gaieté et de la vigueur aux premiers plans, et empêchent cette architecture strictement régulière d'être ennuyeuse à l'œil.
Aux abords de l'escalier du débarcadère, il y avait une émeute de droschkys et de tèlégas se disputant les passagers ;ivecleui s bagages. Nous débarrassant, non saiîs peine, des isvuchiks qui nous entouraient, nous nous hissâmes sur un droschky, et nous partîmes à la recherche d'un gîte, chose peu facile à se procurer en temps de foire. Tout en j-uivant le quai, nous jetions un regard ^ur les écliO[tpes improvisées où se tenaient les marchands de paiiis, d'ogourtsis, de saucissons, de poissons fumés, de
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gâteaux, ae pastèques, de pommes, et telles autres vicluailles à l'usage du menu peuple. Bienlôt notre véhicule tourna et se mit à gravir un chemin escarpé ouvert enire deux immenses talus gazonnés, c;ir Nijni-Novgorod, comme autrefois Oran, avant que le génie militaire n'eût comblé son pittoresque précipice, est séparée en deux par l'entaille d'un ravin profond. Les murailles du Kremlin et une allée d'arbres, servant de promenade, couronnent la crête gauche; quelques maisons s'otagent sur la pente droite, mais elles se lassent bienlôt d'escalader cette décliv té où elles semblent glisser. Après une ascension abrégée par l'impétuosité des chevaux russes, qui ne sauraient aller au pas, on atteint le sommet du plateau sur lequel se déploie une large place ayant au centre une église aux dômes verts surmontés de croix d'or, et une fontaine à vasque en fonte d'assez piètre style.
Comme nous avions demandé qu'on nous conduisît aux hôtels les plus éloignés du champ de foire, dans l'espérance que nous y trouverions plus facilement un abri, notre cocher nous arrêta devant l'auberge qui fait le coin de la place du côté du Kremlin. Après un m-^ment d'attente et de pourparlers, Smyniof, le propriétaire de l'auberge, voulut bien nous admeitre, et un moujik vint enlever notre malle.
Noire chambre était claire, grande et propre. Elle renfermait tout ce qui est indispensable pour un vo\ageur civilisé, sauf le lit garni d'un seul drap et d'un matelas unique de l'épaisseur d'une médiocre galette; mais, en Russie, l'on professe à Tendroit du coucher une indifférence asiatique que nous partageons, du reste, et le lit de l'hôtel Smyrnof valait tous ceux que nous eussions pu rencontrer ailleurs.
En attendant le déjeuner, dont nous avions grand besoin, car les provisions du bateau à v.ipeur commençaient à s'épuiser, nous regardions vaguement sur la place, et nos yeux se portaient de préférence vers la fontaine, non pour admirer son architecture, qui est, comme nous l'avons dit, du plus pauvre goût possible, mais à cause dos
amusa lîs scènes I opiilaires dont une fontaine publique csl nô:'C:sairemenl le centie.
Dos porteurs d Vau venaient s'y approvisionner, et ils le faisaient en plongeant dans la vasque des petits seaux emmanchés d'un long bilon qu'ils renersa'eiit à l'orifice du tonneau avec uno vélocité singulière, non sans répa iilre la moitié du conlenu — 11 y avait aussi des condamnés mil taires vêtus de vieilles capotes grises, qui vcna ent prendre de l'eau par corvée entre deux soldats, la baïoimette au bout du lusil; des moujiks remplissant des vases de bois larges du bas, étroits du haut, pour le service de la maison. Mais nous ne vîmes aucune femme. Une fontaine allemande eût réuni toute une collection de Gretchen, de Nannerl et de Krelherlé, tenant sur la margelle la bourse des comrn'^rages. En Russie, les femmes, même dj la classe la plus infime, sortent peu, et ce sont los hommes qui s'acquittent de la plupart des soins domestiques.
Après un fort déjeuner, servi par des valets en habit noir et en cravate blanche, musulmans peut-être, et dont la tenue anglaise formait un parfait contraste avec la physionomie caracléri>tiquement tarlare, nous n'eûmes rien de plus pressé que de descendre vers le champ de foire, situé au bas d ; la ville, sur une espèce de plage que forme le confluent de l'Oka et du Volga. Il n'était pas besoin de guide pour s'y rendre, car tous les passants se dirigeaient du même côté, et il n'y avait, pour ainsi dire, qu'à « suivre le monde, » comme les pitres vous y invitent du haut di! 1» urs tréteaux.
Au pied de la colline, une petite chapelle attira noire attention. Sur les marches du perron s'inclin.iient, avec un mouvement de salutation machinal semldable à celui de ces oiseaux de bois à qui un mécanisme fait baisser et relever le col, des mendiants squalides, efiroyables, vrais hailloiis humains que le chiffonnier funèbre n'avait sans doute pas voulu par dégoût piquer de son crochet et jeter dans sa hotl3, et quelques-unes de ces religieuses coiffées d'un haut capuchon de velours noir et serrées
dans une étroite gaîne de serge, qui secouent devant vous une boîte-tirelire où sonnent les kopeks des aumônes yirécodnnfes, et se retrouvent partout où une affluence de public permet d'espérer une bonne recette. Cinq ou six vieilles complétaient le tab'eau, qui eussent fait paraître jeune et jolie la sibylle de Panzoust.
Une grande quantité de petits cierges allumés faisaient flamboyer à l'intérieur, comm* un IjIoc d'orfévr.'rie, les plaques en vermeil de riconostas'\ éclairée en outre par des lampes. — Nous pénétrâmes avec peine dans l'étroite enceinte, obstruée de fidèl.s se signant à tour de bras et se balançant comme des dervicbes. — Une eau, douée sans doute de quelque propriété miiacnleuse et filtrant dans une conque de pierre adossée à la muraille comme un bénitier, nous parut être la dévotion spéciale du lieu.
Les droschkys de place, les télégas, filaient, creusant dans la boue de profondes ornières, et rejetant les piétons sur le bord du chemin. Parfois un droschky plus élégant emportait deux femmes à la mise voyante, aux crinolines étalées, fardées et peintes comme des idoles, souriant pour montrer leur denture et promenant à droite et à gauche ce regard vague des courtisanes, qui est comme le filet où se prennent les convoiiises. — La foire de Mjni- Novgorod attire ces oiseaux pillards de tous les mauvais lieux de la Russie et de p'us loin encore. Des bateaux en amènent des cargaisons ; un quarlier spécial leur est réservé. L'ogre de la luxure veut sa proie de chair plus ou moins fraîche.
Par un de ces contrastes qu'amène le hasard, C"t excellent faiseur d'antithèses, souvent le rapide équipage frôlait un paisible chariot attelé d'un petit cheval velu, penchant la tète sous sa douga coloriée et traînant tout un groupe patriarcal, l'aïeul, le père, et la mère donnant le sein à un nourrisson.
Ce jour-là, sans préjudice des autres, la ferme des eaux-de-vie dut encaisser une belle recette. Nombre d'ivrognes, selon l'expression vulgaire, découpaient du feston à
dents inégales sur les planches du trottoir, où pataugeaient en plein dans les bourbes de la chaussée. Quelques-uns, plus ivres, incapables de marcher tout seuls, s'avançaient en titubant avec deux amis pour béquilles. Les uns avaient la face livide et terreuse, d'auires injectée, apoplectique, carilinalisée à la coction, comme dirait Maître Alcofribas Nasier, selon leur tempérament ou leur degré d'ivretse. — Un jeune homme, terrassé par de trop fréquentes libations de vodka (eau-de-vie de grain), avait roulé du trottoir sur la berge en talus à travers les piles de bois, le? ballots, les tas d'immondices; il tombait et se relevait pour retomber encore, riant d'un rire idiot et poussant des cris inarticulés comme un teiiaki ou un haschachin pendant son accès. Les mains pleines de terre, la figure souillée de boue, les vêtements déchirés et maculés, il rampait à quatre pattes, tantôt regagnant la crête du quai, tantôt dégringolant jusqu'au fleuve, où il plongeait à mi-corps, sans s'apercevoir de la fraîcheur de l'eau et du péril de la noyade, — moi t cependant plus désagréable que toute autre à un ivrogne ! — II y a un proverbe russe sur les petits verres d'eau-de-vie : « Le premier entre comme un pieu, le deuxième passe comme un faucon, les autres voltigent comme de petits oiseaux. » Le camarade dont nous décrivons les chutes devait en renfermer tout un essaim dans sa poitrine. Du reste, ce n'est pas une jouissance de goût que le moujik demande à la boisson, c'est l'ivresse et l'oubli. — Il avale coup sur coup jusqu'à ce qu'il tombe comme foudro\é, et rien n'est plus fréquent que de rencontrer sur les trottoirs des corps étalés qu'on prendrait pour des cadavres.
L'épaississement toujours plus compacte de la foule nous retint quelque temps devant une jolie église où le rococo allemand s'unissait de la façon la plus bizarre au style byzantin. Sur un fond rouge se détachaient en blanc des ovcs, des volutes, des chicorées, des cbapiteaux frisés comme des choux, des consoles à serviettes, (îes pots à feu et autres fantaisies flamboyantes, le tout surmonté de clochetons à bulbes d'un aspect tout à fait oriental. C'était
comme un toit de mosquée sur une église de jésuites. Au bout de quelques pas, à travers un tumu'te inimogiimble de gens et de voitures, ballotté comme aux Champs- Elysées un soir de feu d'artifice, nous étions parvenu à la tête du pont qui conduit au ch;mîp de foire. — S'y engager avait ses difficultés et ses périls. Hi'ureusement les vrais voyageurs sont comme les grands capitaines — ils passent partout, non pas avec un drapeau, mais avec une lorgnette à la main 1
A la tète du pont, comme ces étendards vénitiens qu'on plante dans nos fêtes, se dressaient de hauts mâts porteurs de banderoles de toutes couleurs, blasonnés par une fanlaisie extravagante. Sur les unes un pinceau pleji de bonne vo'onté avait eu l'intention, peu suivie d'effet, de représenter l'Empereur ei l'Impératrice; d'autres étaient liistoriées de l'aigle à double tête, du saint Georges brandissant sa lance, de dragons chinois, de léopards, de licornes, de griffons et de toute la ménagerie chimérique (les bestiaires. Une légère brise les faisait voltiger, déformant d'une façon singulière, par le hasard des plis, les images qu'elles représentaient.
Le pont é abli sur l'Oka était un pont de bateaux fait de madriers et garni de trottoirs en planches. La foule y coulait à pleins bords, et sur le milieu les voitures filaient avec cette rapidité que rien ne modère en Russie, et qui n'amène pas d'accidents, grâce à l'extrême adresse des cochers, secondée par la docilité des piétons à se ranger. Gela retentissait comme le char de Capanée sur le pont d'aiiain. Des deux côtés la rivière disparaissait sous un immense encombrement de barques et un incxlricible fouillis d'agrès. Juchés sur les hautes selles de leurs petits chevaux, des Cosaques chargés de la police de la foire se promenaient gravement, annoncés de loin par leurs grandes lances, à travers les drosclik s, les télégas, les chariots de toute sorte et les passants de tout sexe. Du reste, aucun tapage humain. Partout ailleurs il se serait dégagé d un tel riissemblement un murmure énorme, un clapotis lumidtueux comme celui de la mer; une vapeur de bruit
41)^ VOYAGE EN l'.USSIE.
,eût flolté au-dessus de ce prodigieux amas d'individus; mais les foules composées d'éléments russes sont si'eucieuics.
A l'autre bout du pont s'étalaient des pancartes de saltimbanques et des tableaux de phénomènes peiiituilurés de kl laçun la plus sauvnge : des serpents boas, des femmes barbues, dos -éanis, des nains, des hercules, des veaux à trois têtes auxquels de gigantcsrjues inscriptions en lettres russes dinnaient pour nous un caractère exotique et particulier-
De peti'es boutiques de bimbeloteries grossières, de menuL'S merceries, d'images saintes d'un prix minime, de gâteaux et de pommes vertes, de lait aigre, de bière et de kwas s'élevaient à droite et à gauche de la chaussée de planches, présentant à la façade postérieure des bouts de pouti elles qu'on a\ail négligé de srier, ce qui les faisait ressembler à des corbeilles dont les côtes ne sont pas encore remplies par le vannier.
Une boutique de bottes, brodequins et chaussons en feutre nous arrêta comme industrie particulière au pays. Il y avait surtout de mignons brodequins de femme en feutre blanc, ourlés de faveurs roses ou bleues assez semblables à ces chaussures qu'on appelle sorties-de-bal, et dont les danseuses habillent leurs minces souliers de satin pour gagner la voilure qui les attend au bas du perron des hôtels. — Cendrillon seule aurait pu y loger sa pantoufle.
La foire de Nijni est toute une ville. Ses longues rues se coupent à angles droits et aboutissent à des places dont une fontaine occupe le centre. Les maisons en bois qui les bordent se composent d'un rez-de-chaussée, boutique et magasin, et d'un étage en surplomb soutenu par des colonnettes, où couchent le marchand et ^es commis. Cet étage et les pieux sur lesquels il s'appuie forn.cnt devant les ét;da^es et les vitrines une galerie couverte qui se continue. Les ballots qu'on déch.irge peuvent, eu cas de pluie, y trouver un abri momentané, et les passants, gaiés des voitures, méditent leurs choix ou satisfont leur eu-
riosité sans autre risque que d'être heurtés du coude.
Ces rues s'ouvrent parfois sur la plaine, et rien n'est plus curieux que de voir, en dehors du champ de foire, les campements de chariots dttelés avec leurs chevoux demi-sauvages altachés aux ridelles, et leurs conducteurs dormant sur quelque bout d'étoffe ou de fourrure grossière. Les costumes, par malheur, sont plus délabrés que pittoresques, quoique ne manquant pas d'un certain caractère fcuonche : — pas de couleur vive, excepté çà et là quelque chemise rose. — Pour peindre cette fjiperie, l'ocre, la terre de Sienne, la terre de Cassel et le bitume suffiraient. — Cependant on pourrait tirer parti de ces savons, de ces touloupes, de ces lacis de cordelettes autour des jambes, de ces chaussures en sparterie, de ces têtes à barbe jaune et de ces | etits chevaux maigres dont l'œil intelligent se fixe sur vous à travers de longues mèches de leur crinière déchevelée. Yvon l'a prouvé dans ses beaux fusains rehaussés de quelques paillettes de gouache.
Un campement de ce genre est occupé par les Sibériens marchands de fourrures. Les peaux de bêtes, qui n'ont reçu que la préparation scmniaire indispensable à leur conservation, gisent là pêle-mêle tur des nattes, le poil en dedans, sans la moindre coquetterie d'étalage. Pour un profane, c'est l'aspect d'une fo re aux peaux de lapins. Les marchands n'ont guère meilleure mine que la marchandise, et pourtant il y en a là pour des sommes énormes. Les castors du cercle polaire, les martres zibelines, les renards bleus de Sibérie atteignent des prix stupéfiants qui fera.ént reculer le luxe occidental ; une pelis>-e de renard bleu vuut 10,000 roubles (40,000 franc>) ; un collet en dos de castor avec les poils blancs dépassant la fourrure brune, i,000 roubles. Nous possédons de cette peau un petit bonnet dont on ne donnerait pas 15 francs à Paris, et qui nous a valu quelque estime en liussie, où l'on juge un peu les gens à la fourruie; il coûte 75 roublesargent. — Mille [etits détai s imperceptibles à nos youx augmentent ou déprécient la \aleur d'une pelleterie. Si la
bête a été tuée pendant la sais n rigoureuse, ayant son feutre ou duvet d'iiiver, son | rix s'élève ; sa peau sera plus chaude et permettra de supporter des froids intenses; plus la provenance de l'animal se rapproche des latitudes arctiques, plus sa fourrure est recherchée; les pelleteries des pays tempérés deviennent insufilsnites lorsque !e thermomètre descend à plus de 10 degrés Rêaumur au-dessous de zéro; elles ne retiennent pas longtemps dehors le calorique dont on les impreigne dans les appartements.
Une industrie caractéristique eu Russie est celle de layetier. — L'imitation de l'Occident le cède au pur goût de l'.Asie dans la confection des malles; il y en a toujours de nombreux magasins à Xijni-Novgorod, et c'était là que nous faisions nos plus longues stations. Rien n'est plus charmant que ces coffres de toutes dimensions, peints de couleurs vives, avec des ornements en vernis d'argent et d'or, plaqués de paillon bleu, veit ou rouge à reflots méta'liques, historiés de clous dorés formant des symétries, treillissés de lanières en cuir blanc ou fauve, renforcés d'encoignures d'acier ou de cuivre et fermés par des serrures d'une complication naïve. Telles on se figure les ma les d'un émir ou d une sultane en voyage. Pour h foute, ces coffres s'enveloppent d'une capsule en forte to.le dont ou les dépiuil e à l'arrivée ; ils S' rvent alors de commodes, au grand regret, sans doute, de leurs propriétaires, qui préféreraient l'acajou civilisé a ce joli lu\e barliare. Nous avons le remords de n'avoir pas acheté une certaine boite coloriée et vernie commi» un miroir de pi incessi' indienne. M.às la honte nous prit de mettre nos miï-érables bardes dans cet écrin fait pour les cachemires et les brocarts.
Cette réserve faite, la foire de ISijni-Novgorod étale surtout ce que le commerce appelle « l'artich' Paris. » Cela est flatteur pour noire patriotisme, mais ennuyeuv au point de vue pittoresque. On espère trouver, au bout de onze cents lieues de voyage, autre chose que les fonds de boiitii|iie (les bazars parisiens. — Ces diverses fulilités sont fort admirées, du reste, mais là n'est pas le côté se-
reux de la loire; il s'y conclut d'énormes affaire?, des marchés de dix mille balles de thé, par exemple, qui restent en rivière, ou de cinq à six navires chargés de grains valant plusieurs millions, ou bien encore d'un nombre de pelleteries livrables à tel taux tt qui ne s'exposent point. Ainsi, le grand mouvement commerdal est, pour ainsi (lire, invisible. Des maisons de thé, précautionnées d'une fontaine aux ablutions à l'usage des musulmans, servent de lieu de rendez-vous et de bourse aux parties contractantes. Le samovar siffle en lançant ses jets de vapeur; des moujiks, vêtus de chemises roses ou blanches, circulent des plateaux sur la main; des marchands à large barbe, en caftan bleu, assis devant des Asiatiques coiffés du bonnet en agneau noir d'Astrakan, vident leurs soucoupes pleines de l'infusion brùlnnte, un petit morceau de sucre entre les dents, avec un flegme parfait, comme si, dans ces causeries indifférentes en apparence, ne s'agitaient pas des intérêts immenses. Malgré la diversité de races et de dialectes des interlocuteurs, le russe est la seule langue parlée pour traiter les affaires; et sur le murmure confus des conversations surnage, perce; itible même pour l'étranger, le mot sacramentel : « Roubl-Serebrom! » (rouble argent).
Les types divers de la foule excitaient plus notre curiosité que la vue des boutiques. Les Tartares aux pommettes saillantes, aux yi ux bridés, au nez concave comme celui qu'on prêle au profil de la lune, aux grosses lèvres, aux teints jaunes prenant des nuances vertes à l'endroit des tempes rasées de près, abondaient avec leurs petites calottes d'indienne piquées, posées sur le sommet du crâne, leur caftan brun et leur ceinture plaquée de métal.
Les Persans se distinguaient aisément à lovale allongé de leur figure, à leur grand nez busqué, à leurs yeux brillants, à leur barbe touffue et noire, à leur noble physionomie orientale. On les eût reconnus, même quand leurs bonni^ts coniques de peau d'agneau, leurs robes de soie à raies, leurs ceintures de cachemire ne les eussent pas dé- .signés à l'attention. Quelques Arméniens, vêtus d'étroites
tuiiques à manches pendaiites; des Circassiens, fins de laille comme des guêpes, et co ffés d'une sorte d'ourson bas de forme, se délai h lient sur le fond de la foule; mais ce que nous recherchions avidement des yeux, surtout en arrivant au quartier spécial où se vend le thé, c'étaient des Chinois. — Nous crûmes notre espoir au moment de se réaliser à l'aspect de ces boutiques au toit recourbé, aux treil'ages découpés en grecques, dont les acrotéi es portent des poussahs souriants, et qui fnnt qu'on pourrait s'imaginer être transporté d'un coup de baguette dans une ville du Géleste-Kmpire. Mais sur le seuil des magasins, derrière les comptoirs, nous n'apercevions que d'honnêtes faces russes. Pas la moindre queue nattée, pas la moindre tête aux yeux obliques, aux sourcils circonflexes; pas le moindre chapeau enferme de couvercle, pas la moindre robe de soie bleue ou violette, — il n'y avait pas de Chinois ! — Nous ne savons trop sur quel fondement se basait notre persuasion, mais nous comptions rencontrer à Nijni-Novgorod un certain nombre de ces figures bizarres, qui pour nous n'existent que sur les écrans et les vases de porcelaine. Sans réfléchir à l'énorme distance de Nijni-Novgorod à la frontière chinoise, nous avions cru, en vrai badaud, que les marchands de l'Empre du Milieu apportaient eux-mêmes leurs thés à la foire. Li répugnance bien connue des Chinois à sortir de leur pays, et à se mêler aux barbares, aurait dû nous tenir en garde contre une pareille chimère; mais elle s'était si bien incrustée dans notre esprit que, malgré le témoignage de nos yeux, nous nous inforinâmes des Chinois à. plusieurs reprises. Depuis trois ans il n'en était pas venu, et encore cette année-là n'en était-il venu qu'un seul, qui, pour se soustraire à une curiosité importune, avait, du reste, emprunté le costume européen. L'on en attendait un à la foire [irothaine; mais la chose n'était pas bien sûre. Ces explications nous furent obligeamment données par un marciiand chez qui nous voulûmes faire quelques acquisitions de thé; mais ayant su que nous étions un écrivain français, il nous força d'accepter du
péko, où il mêla une ou deux poignées de fleurs à pointes blanches, et il nous fît, en outre, cadeau d'une tablette ou brique de thé portant sur une face une étiquette en caractères chinois, et sur l'autre le cachet en cire rouge de la douane dcKiaktha, le dernier poste russe. Celte brique contient une énorme quantité de feuilles comprimées et réduites au plus petit volume; on dirait une plaque de bronze ou de porphyre vert. C'est le thé que les Tatars Mandchoux emploient pendant leurs voyages à travers les steppes, et dont ils font cette espèce de soupe au beurre que décrit le Père Hue dans son intéressante relation.
Non loin du quartier chinois, — c'est ainsi qu'on l'appelle à Nijni-Novgorod, — se trouvent bs boutiques où se vendent les marchandises orientales. On ne saurait imaginer l'élégance et la majesté de ces Effendis aux caftans de soie, aux ceintures de cachem're hérissées de poignards qui, avec le flegme le plus dédaigneux, trônent sur leurs divans au milieu d'un déballage de brocarts, de velours, de soieries, d'étoffes à fleurs, de gazes lamées d'or ou d'argent, de tapis de Perse, de draps écarlates brodés sans doute par les doigts de péris captives, de bouquins de pipe, de narguilhés en acier du Korassan, de chapelets d'ambre, de flacons d'essence, de tabourets incrustés de nacre, de babouches raniagées d'or à ravir un coloriste en extase.
Maintenant, nous ne savons guère par quelle transition amener ce que nous avons à dire, et cependant ce détail omis, le tableau de la foire ne serait pas complet. — Depuis longtemps, sans pouvoir soupçonner leui- usage, nous remarquions^ de temps en temps, des tourelles blanchies à la chaux et des espèces de regards fermés d'une grille ou crapaudine à jour. La porte ouverte des tourelles laissait voir la vis d'un escalier en colimaçon s'enfonçanl sous terre. Étaient-ce des corps de garde, des docks souterrains, des passages pour abréger la route? Il nous était impossible de le deviner. Enfin nous nous hasardâmes, sans que personne s'y opposât, dans l'un de ces escaliers, et quand nous en eûmes descendu jusqu'au hout la spi-
lale, nous aperçûmes un immense couloir dallé et voûte se prolongeant à perte de vue; sur l'une des parois s'alignait un rang de cellules sans portes. Dans quelquesunes, réservées aux musulmans, étaient suspendues des gourdes d' ablution. L'air et le jour venaient des regards que nous avons décrits. Chaque nuit, on lève une vanne, et ces souterrains sont inondés et purifiés par une forte chasse d'eau. — Ce gigantesque et singulier travail, sans exemple peut-être au monde, a évité plus d'un choléra et d'une peste sur ce point, où tous les ans, pendant six semaines, campent plus de quatre cent mille hommes; il est dû à un ingénieur français, M. de Bétliencourt.
Nous commencions à être las d'errer le long de ces rues interminables, bordées de magasins et de boutiques; la faim se faisait sentir, et nous cédâmes à l'invitation que nous adressait de l'autre côté de la rivière l'enseigne de Nikita, le Collot ou le Véfour de Nijni.
Des moujiks, debout sur l'essieu des roues, qui leur avaient servi à charrier de longues pièces de bois, ttaversaient le pont à fond de train, tâchant de se dépasser les uns les autres. Quel aplomb! quelle hardiesse! quelle grâce! la rapidité de l'alluie faisait flotter leurs chemises comme des chlamydes; le pied en arrêt, les bras tendus, les cheveux au vent, ils prenaient des airs de héros grecs. — On eût dit une course de chars aux jeux olympiques.
Le restaurant de Nikita est une maison de bois à larges vitrines, derrière lesquelles se découpent les larges feuilles des plantes de serre, dont tout établissement un peu fashionable doit être encombré. Les Russes aiment le vert et la verdure.
Des garçons en tenue anglaise nous servirent une soupe aux sterlets, des bifstecks sur un lit de raifort, des gelinottes en salmis (la gelinotte est inévitable!) — un poulet à la chasseur que Magny n'aurait pas signé, une gelée quelconque trop figée à la colle de poisson, une glace aux amandes de pin, d'une délicatesse exquise, le tout arrosé d'eau de Seltz frappée, et d'un vin de bordeaux Laffitle assez vraisemblable. Mais ce qui nous fit le plus
de pl'isir, ce fut de pouvoir allumer un cigare, car il est expressément défendu de fumer dans l'intérieur de la foire, et l'on n'y tolère de feu que celui des veilleuses brûlant devant les saintes images, dont chaque boutique est ornée.
Notre dîner achevé, nous rentrâmes dans le champ de foire, espérant toujours quelque chose de nouveau. Un sentiment pareil à celui qui vous retient au bal de l'Opéra, malgré la chaleur, la poussière et l'ennui, nous empêchait de retourner à l'hôtol. Après avoir parcouru quelques ruelles, nous ariivâmes à une place où s élevaient d'un côté une église et de l'autre une mosquée. — L'église était surmontée de la croix, la mosqui'e du croissant, et les deux symbo'es brillaient paisiblement dans l'air pur du soir, dorés par un rayon de soleil impartial ou indiflérent, ce qui est peul-étre la même chose. I,es deux cultes semblaient vivre en bons rapports de voi.>;inage, car la tolérance religieuse est grande chez cette Russie qni compte parmi ses sujets jusqu'à des idolâtres et des Parsis adorateurs du feu.
La porte de l'église orthodoxe était ouverte et l'on y récitait les prières du soir; il n'était pas facile d'y entier , une foule ci mpacle remplissait le \ aisseau aussi exactement qu'un liquide remplit un vase; cependant en quelques coups d'épaule nous parvînmes à nous frayer passage. L'intérieur de l'église avait l'air d'une (ouinaise d'or ; des forêts de cierges, des constellations de lustres faisaient flamboyer les dorures des iconostases, dont les reflets métalliques se mêlaient aux rayons des lumières, avec des éclairs brusques et di s phosphorescences éblouissantes. Toutes ces lueurs formaient dans le haut de la coupole un épais brouillard rouge où montaient les beaux chants de la liturgie grecque, psalmodiés par les popes et répétés à mi-voix parles assistants. Les inclinations de tête qu'exige le rite courbaient el relevaient aux moments prescrits louîe cette foule croxante avec un ensemble pareil à celui d'une manœuvre militaire bien exécutée.
Au bout de quelques minu'.os, nous sorlimes, carnous
sentions déjà la sueur nous perler sur le corps, comme dans un bain de vapeur. Nous aurions b en voulu visiter aussi la mosquée, mais ce n'étaiî pas l'heure d Allah.
Que faire du reste de la soirée? Un droschky passa:t ; nous le hélAmes, et sans nous demander où nous allions, il partit au giand galop. C'est aîsez la manière de procéder des isvoschtchiks, qui s'informent rarenieni. de l'endroit où ib doivent conduire le voyageur. Un na leva, un naprava rectifient au besoin leur direction. Celui-ci, franchissant le ponL qui mène chez Nikita, se mit à courir à travers champs, par des chemins vagues qu'indiquaient seulement des ornières remplies de boue. Nous le laissions faire, pensant bien qu'il finirait par nous mener quelque part. En effet, ce cocher intelligent avail jugé à part lui que des seigneurs de notre sorte, à cette heure de la soirée, ne pouvaient se rendre ailleurs que dans le quartier réservé aux maisons de thé, de musique et de plaisir.
La nuit commençait à tomber. Nous traversions, avec une effrayante vélocité, des terrains bossues, tachetés de flaques d'eau, dans une pénombre où des rudiments de constructions en bois ébauchaient leurs squelettes. Enfin des lumières commencèrent à piquer l'obscurité dépeints rougeàtres; des éclairs de cuivre nous parvinrent aux oreilles, trahissant des orchestres : c'était là. — Des maisons aux por[es ouvertes, aux fenêtres éclairées, sortaient des bourdonnements de balaleïkas entremêlés de cris gutturaux; d'étranges silhouettas se découpaient aux vitres. Sur l'étroite planche du trottoir titubaient des ombres alcoolisées où traînaient des toilettes extravagantes tour à tour noyées d'ombre et fouettées de lumière.
Si la Cythère antique avait pour ceste les flots d'azur de la Méditerranée, la Cythère moscovite était entourée d'une ceinture de fange que nous ne voulûmes pas nous donner la peine de dénouer.
Aux carrefours, les eaux manquant de pente, se réunissaient et formaient des cloaques profonds, où les roues des voilures, remuant des miasmes infects, enfonçaient
jusqu'aux moyeux. — Peu soucieux de verser dans un pareil bourb'er, au milieu d'un embarras de droschkys à moitié submergés, nous ordonnâmes à notre isvosclitcliik de tourner bride et de nous reconduire à lliôtel Smyriiof. — A son regard étonné, nous comprimes qu'il nous con sidérait comme des compagnons médiocres et d'un rigorisme ridicule. — Il obéit pourtant, et nous achevâmes notre soirée en nous promenant dans les allées qui entourent le Kremlin. La lune s'était levée, et parfois un rayon d'argent trahissait dans l'ombre des arbres un couple furtif se tenant embrassé ou marchant à petit pas la main dans la main. — Là-bas, c'était la luxure, ici c'était l'amour.
Le lendemain, nous consacrâmes notre journée à visiter la partie haute de Nijni-Novgorod. — D'im belvédère placé à l'angle externe du Kremlin et dominant un beau jardin public étalé ^urle revers de la colline avec ses frais massifs de verdure et ses sinueuses allées de sable jaune, on découvre une vue prodigieuse, un panorama sans limite. A travers des plaines faiblement ondulées, et qui prennent dans le lointain des Ions lilas, gris de perle, bleu d'acier, le Volga se déroule en larges replis, tantôt sombr e, tantôt clair, selon qu'il réfléchit l'azur du ciel ou l'ombre d'un nuage. Au bord le plus rapproché du fleuve, à peine distinguait-on quelques maisonnettes plus petites à l'œil que celles des villages en boites qu'on fabrique à Nuremberg. Les embarcations à l'ancre près de la rive ressemblaient à la flotte de Lilliput. Tout se perdaii, s'effaçait et se fondait dans une immensité sereine, azurée, un peu triste, qui faisait penser à l'infini de la mer. — C'était un horizon vraiment russe.
Il ne nous restait plus rien à voir, et nous reprîmes h chemin de Moscou, débarrassés de l'obsession qui nous, avait fa t entreprendre cette longue pérégrination. Le démon du voyage ne murmurait plus à noire oreille : « Nijni-Novgorod! »