‹ Voyage en RussieChapitre 15 sur 16 · TROÏTZA · texte numérisé non relu

TROÏTZA

les boyards, par magnificence pure ou dans le désir d'obtenir le pardon du ciel, ont doté Troïtza d'incalculables richesses qui y sont encore. Le sceptique Potenikine, qui n'en était pas pDur cela moins dévot à saint Serge, offrit de somptueux vêtements sacerdotaux. Outre ces amoncellements de joyaux, Troïtza possédait cent mille paysans et d'immenses domaines que sécularisa Catherine II, après avoir dédommagé le monastère par de riches présents. Jadis Troïtza logeait dans ses cellules environ trois cents moines ; il n'y en a guère aujourd'hui plus d'u'ie centaine, qui peuplent à grand'peine la vaste solitude de l'immense couvent.

L'enceinto de Troïlza, qui est presque une ville, renferme neuf églises ou neuf cathédrales, comme disent les Russes, le palais du tsar, le logement de l'archimandrite, la salle capitulaire, le réfectoire, la bibliothèque, les chambres du trésor, les cellules des frères, des chapelles séjjulcrales, des bâtiments de service de toute sorte, où l'on n'a pas cherché la symétrie, et qui se sont élevés au moment voulu, à l'endro't nécessaire, comme des plantes poussant sur un coin de terrain favorable. L'aspect en est étrange, nouveau, dépaysant pour ainsi dire. Rien ne ressemble moins au pittoresque des couvents catholiques. La mélancolie de l'art gothique avec ses frêles colonnes, ses ogives aiguës, ses trèfles é vidés, son élancement vers le ciel, inspirent un tout autre ordre d'idées. Ici, point de ces longs cloîtres encadrant de leurs arcades brunies par le temps un préau solitaire, point de ces vieilles murailles austères verdies de mousse, délavées de pluie, qui gardent la fumée et la rouille des siècles; point de ces arcliitectures d'un caprice infini, variant le thème obligé et faisant trouver la surprise dans le prévu. La religion grecque, moins pittoresque, au point de vue de l'art, conserve les anciennes formules byzantines et se répète sans crainte, plus soucieuse de l'orthodoxie que du goût. Elle arrive cependant à de puissants effets de splendeur et de richesse, et sa barbarie hiéialique impressionne vivement les imaginations naïves.

Il est impossible au touriste le plus blisé de ne pas éprouver un étonnement admiratif quand il voit, au bout de l'allée d'arbres brillantes de givre qui s'offre à ses pas en débouchant du porche de la tour, ces églises peintes en bleu Maiie-Louise, en rouge vif, en vert pomme, rechampies de blanc par la neige, s'élever bizarrement avec leurs coupoles d'or ou d'argent du milieu des bâtimenis polychromes qui les entourent.

Le jour commençait à baisser, lorsque nous entrâmes dans la cathédrale de la Trinité, où se trouve la châsse de saint Serge. Cette ombre mystérieuse ajoutait encore à la magnificence du sanctuaire. Aux parois des murailles, les longues files de saints faisaient des taches obscures sur les fonds d'or et prenaient une sorte de vie étrange et farouche. On eût dit une procession de graves personnages, se détachant en sombre, au sommet d'un coteau, d'une bande de soleil couchant. Dans d'autres coins plus obscurs, les figures peintes ressemblaient à des fantômes épiant avec leur regard d'ombre ce qui se passait dans l'église. Atteinte par quelque rayon perdu, çà et là, une auréole brillait comme une étoile dans un ciel noir, ou donnait à quelque tète de saint barbu l'aspect d'un chef de saint Jean sur le plat d'Hérodiade. L'iconostase, gigantesque façade d'or et de pierreries, montait jusqu'à la voûte avec des flamboiements fauves et des scintillations prismatiques. Près de l'iconostase, vers la droite, un foyer lumineux attirait le regard; des lampes nombreuses allumaient dans ce coin un embrasement d'or, de vermeil et d'argent. C'était la châsse de saint Serge, l'humble anachorète, qui repose là dans un monument plus riche que celui d'aucun empereur. Le tombeau est en argent doré, le baldaquin en argent massif supporté par quatre colonnes de même métal, présent de la tsarine Anne.

Autour de ce bloc d'orfèvrerie ruisselant de lumière, des moujiks, des pèlerins, des fidèles de toutes sortes, dans une extase admirative, priaient, faisaitnt des signes de croix, et se livraient aux pratiques de la dévotion

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russe. Cela formait un tableau digne de Rembrandt. Le tombeau éblouissant jetait à ces paysans agenouillés des éclaboussures de flamme qui faisaient briller un crâne, scintiller une barbe, s'accuser un profil, tandis que le bas du corps restait baigné dans l'ombre et se perdait sous la grossière épaisseur des vêlements. Il y avait là des têtes superbes, illuminées de ferveur et de croyance.

Après avoir contemplé ce spectacle si digne d'intérêt, nous examinâmes l'iconostase où est encastrée l'image de saint Serge, image qui passe pour miraculeuse et qu emportèrent le tsar Alexis dans ses guerres contre la Pologne et le tsar Pierre le Grand dans ses campagnes contre Charles XII. On ne saurait imaginer la quantité de richesses que la foi, la dévotion ou le remords espérant payer l'indulgence du ciel ont accumulé depuis des siècles sur cet iconostase, écrin colossal, vraie minière de pierreiies. Les nimbes de certaines images sont pavés de diamants ; des saphirs, des rubis, des émeraudes, des topazes forment des mosaïques sur la robe d'or des madones, des perles blanches et noires y dessinent des ramages, et quand la place manque, des carcans d'or massif scellés par les deux coins comme des poignées de commode, servent à enchâsser des diamants d'une grosseur énorme. On n'ose pas en calculer la valeur ; elle dépasse à coup sûr plusieurs millions. Sans doute, une madone toute simple de Raphaël est plus belle qu'une Mère de Dieu grecque ainsi p iréc, mais cependant celte prodigieuse magnificence asiatique et byzantine produit son effet.

La cathédrale de l'Assomption, qui avoisine celle de la Trinité, ebt "bâtie sur le même plan que l'Assomptun du Kremlin, dont elle répèle les dispositions extérieures et intérieures. Des peintures qu'on pourrait croire faites par les élèves immédiats de Pansélinos, le grand artiste byzantin du onzième siècle, en recouvrent les murailles cl les énormes piliers qui soutiennent la voûte. On dirait q-ie l'église est tout entière habillée de tapisseries, c.ir aucun relief n'ioi^rrompt l'immense fresque divisée par zones

et par compartiments. La sculpture n entre en rien dans l'ornementation des édifices religieux consacrés au culte grec : lÉglise d'Orient, qui emploie l'image peinte avec tant de profusion, ne seml)le pas admettre 1 image sculptée. Elle parait craindre la statue comme une idole, quoiqu'elle emploie parfois le bas-relief dans la décoration des portes, des croix et autres ustensiles du culte. Nous ne connaissons d'autres statues détachées que celles qui ornent la cathédrale de Saint-Isaac.

Cette absence de tout relief et de toute sculpture donne aux églises grecques un cachet étrange et singulier dont on ne se rend pas bien compte tout d'abord, mais qu'on finit par comprendre.

Dans celte église sont les tombeaux de Boris Godounof, de sa femme et de ses deux enfants ; ils ressemblent pour le style et la forme à des turbés musulmans. Le scrupule religieux en bannit l'art qui fait des tombeaux gothiques des monuments si admirables.

Saint Serge, comme fondateur et patron du couvent, méritait bien d'avoir son i'gVue sur l'emplacement oîi s'élevait jadis son ermitage. 11 y a donc dans l'enceinte de Troïlza une chapelle de Saint- i'erge aussi riche, aussi ornée, aussi splendide que les sanctuaires dont nous venons de parler. Là se trouve la miraculeuse image de la vierge de Smolensk, surnommée la conductrice. Les murailles sont du haut en bas recouvertes de fresques, et l'iconostase, dans les découpures de ses estampages d'or, laisse voir les têtes brunes des saints grecs.

Cependant la nuit était tout à fait descendue, et quelque zèle qu'on ait, le métier de touriste ne peut s'exercer sans y voir. La faim commençait à nous tnlonner, et nous retournâmes à l'auberge où nous attendait la douce température des intérieurs russes. Le diner était passable. La sacramentelle soupe aux choux, accompagnée de boulettes de hachis, un cochon de lait, des soudaks, poisson spécial à la Russie comme le sterlet, en composaient le menu, le tout égayé d'un petit vin biai.c de Crimée, espèce de « coco épileptique » qui s'amuse à conlrefiiire le

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vin de Champagne et n'est pns après tout une boisson désagréable.

Apre le dîner, quelques verres de Ihé et quelques bouffées d'un îabac russe extrêmement fort, qu'on fume dans des pipes petites comme celles des Chinois, nous conduisirent à l'heure du couder.

Notre sommeil, nous l'avouons, ne fut troublé par aucun de ces agresseur;: nocturnes dont le fourmillement impur transforme le lit du voyageur en sanglant champ de bataille. Nous sommes donc privé de la ressource de placer ici une malédiction pathétique contre la vermine et nous gardons pour une autre fois la citation de Henri Heine : « Un duel avec une punaise ! fi ! on la tue et elle vous empoisonne ! » Il suffit, pour détruire celte sale engeance, de laisser ouverte la lenètre de la chambre à coucher par un froid de 25 ou 50 degrés, et nous étions en hiver.

Le malin, de bonne heure, nous recommencions notre travail de touriste au couvenl de Troïtza. Nous achevâmes de visiter les églises (;ue nous n'avions pu voir la veille, et dont il est inutile de faire une description détuillée, car, à l'intérieur, elles se répètent à peu de chose près les unes les autres comme une formule liturgique. A l'extérieur, chez quelques-unes le style rococo se joint de la manière la plus bizarre au style byzantin. Il est difficile d'ailleurs d'assigner à ces édifices un âge vrai; ce qui semble ancien peut avoir été peint la veille, et les traces du temps disparaissent sous les couches de couleur incessamment renouvelées.

Nous avions une lettre d'une perspnne influente de Moscou pour l'archimandrite, bel homme à longue barbe et à longs cheveux, de la figure la plus majestueuse, dont les traits i appelaient ceux des taureaux ninivites à face humaine. L'archimandrite ne savait pas le français et fit appeler une religieuse qui entendait cette langue et lui dit en russe de nous accompagner dans notre visite au trésor et autres curiosités du cou\ent. Cette religieuse arriva, haisa la main de l'archimandrite et se tint debout en si-

lence, attendant que le gardien fût venu avec ses clefs, C'était une de ces figures qu'il est impossible d'oublier et qui sortent comme un rêve des trivialités de la vie. Elle était coiffée de cette espèce de boisseau, semblable au diadème de certaines divinités mithriaques, que portent les popes et les moines. De longues barbes de crêpe en descendaient en bouts flottants ; ils retombaient sur une ample robe noire, d'une étoffe pareille à celle dont on fait les robes d'avocat. Son masque, d'une pâleur ascétique, où se glissaient sous la finesse de la peau des tons jaunes de cire, était d'une régularité parfaite. Ses yeux, entourés d'une large meurtrissure bistrée, laissaient voir, quand les paupières se relevaient, des prunelles d'un bleu étrange, et toute sa personne, quoique engloutie et comme disparue dans ce sac flottant d'élamine noir, trahissait la plus rare distinction. Elle en traînait les plis dans les longs couloirs du couvent de l'air dont elle eût manœuvré une robe à queue à quelque cérémonie de cour. Ses grâces d'ancienne femme du monde, qu'elle essayait de dissimuler par humilité chrétienne, reparaissjient malgré elle. En la voyant, l'imagination la plus prosaïque n'eût pu s'empêcher de se forger un roman. Quelle douleur, quelle désespérance, quelle catastrophe d'amour pouvait l'avoir amenée là ? Elle nous faisait penser à la duchesse de Langeais, dans VHistoire des Treize de Balzac, retrouvée par Mon tri veau sous l'habit de carmélites, au fond d'un couvent d'Andalousie.

Nous arrivâmes au trésor où l'on nous montra, comme la pièce la plus précieuse, un gobelet de bois et quelques grossiers vêtements sacerdotaux. La religieuse nous expliqua que ce pauvre vase de bois était le ciboire dont saint Serge se servait pour officier, et qu'il avait porté ces chasubles d'étolfe misérable, ce qui en faisait d'inestimables reliques. Elle parlait le français le plus pur; sans aucune espèce d'accent et comme si c'eût élé sa langue maternelle. Pendant que de l'air le plus détaché du monde, sans scepticisme et sans crédulité pourtant, elle nous contait d'une façon historique nous ne savons plus

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quelle légende merveilleuse relative à ces objets, un faible sourire entr'ouvrit ses lèvres et nous montra tles dents d'un orient plus pur que toutes les perles du trésor, d( s dents étincelantes à laisser un souvenir impéris- ; sable comme les dents de Bérénice dans la nouvelle d'Edgar Poë.

Ces dents lumineuses dans cette figure meurtrie de chagrin et d'austérité firent reparaître la jeunesse. La religieuse, qui nous avait semblé d'abord âgée de trente-six ou trente-huit ans, nous parut en avoir vingt-cinq. Mais ce ne fut qu'un éclair. Ayant senti avec une délicatesse féminine notre admiration respectueuse, mais vive, el'e reprit l'air mort qui convient à son habit.

Toutes les armoires nous furent ouvertes, et nous pûmes voir les bibles, les évangiles, les livres de liturgie, aux couvertures de vermeil incrustées de pierres dures, onyx, sardoines, agates, chrysoberil, aiguës-marines, lapis-lazuli, malachite, turquoise, aux fermoirs d'or et d'argent, aux camées antiques enchâssés dans les plats ; les ciboires d'or avec des cercles de diamants, les croix pavées d'émeraudcs et de rubis, les anneaux aux chatons de saphir, les vases et les chandeliers d'argent, les dalmatiques de brocard brodées de fleurs de pierreries et de légendes en vieux slavon écrites avec des perles, les brùlepaifums en émaux cloisonnés, les triptiques historiés d'innombrables figures, les images de madones et de saints, blocs d'orfèvrerie constellés de Cabochons, — le trésor d'Haraoun-al-Raschid christianisé.

Comme nous allions sortir, éblouis de merveilles, les yeux papillotants et remplis de folles bluettes, la religieuse nous fit remarquer sur un rayon d'iirmoire une rangée de boisseaux qui avaient échappé à notre attention, et ne nous semblaient présenter rien de paiticulier. Elle y plongea son étroite et fine main patricienne et dit : « Ce sont des perles. On ne savait plus qu'eu fuire, et on les a mises là. il y en a huit mesures, b

Ayant compris à quelques-unes de nos observations que nous n'étions pas étranger à l'art, la religieuse qui nous avait montré le trésor pensa que la vue d s ateliers de peinture du couvent pouvait nous intéresser autant que ces amas d'or, de diamants et de perles, et elle nous conduisit, par de larges couloirs interrompus d'escaliers, aux salles où travaillaient les moines peinlres et leurs élèves.

L'art bizantin est dans des conditions toutes parliculières et ne ressemble pas à ce qu'on entend par ce mot chez les peuples de l'Europe occidentale, ou qui suivent la religion latine. C'est un art hiératique, sacerdolal, immuable; rien ou presque rien n'y est abandonné à la fantaisie ou à l'invention de l'artiste. Les formules en sont précises comme des dogmes. 11 n'y a donc dans celte école ni progrès, ni décadence, ni époque, pour ainsi dire. La fresque ou le tableau achevé il y a vingt ans ne se distingue pas de la peinture qui compte des centaines d'années. Tel il était au sixième, au neuvième ou au dixième siècle, tel est encore l'art byzantin; nous employons ce mot faute d'un plus juste, comme on se sert du mot gothique, compris de tout le monde, bien que n: présentant pas un sens rigoureusement e.\act.

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Il est évident pour tout homme ayant Ihabitude de la peinture que cet art dérive dune autre source que l'arl latin, qu'il n'a rien emprunté des écoles italiennes, que la Renaissance est non avenue pour lui, et que Rome n'est pas la métropole où siège son idéal. Il vit de lui-même, sans emprunts, sans perfectionnements, puisqu'il a du premier coup trouvé sa forme nécessaire, critiquable au point de vue de l'art, mais merveilleusement propre à la fonction qu'elle remplit. Mais, se demande-t-on, où est le foyer de cette tradition si soigneusement entretenue, d'oii vient cet ensei<:nement uniforme qui a traversé les âge> et qui n'a subi aucune altéiation des milieux divers? A quels maîtres obéissaient tous ces arasies inconnus, dont le pinceau a couvert les églises du rite grec d'une telle multitude de figures que leur dénombrement, s'il étail possible, dépasserait le chifi're de la plus formidable armée?

Une curieuse et savante introduction de M. Didron, mise en tête du manuscrit byzantin « le Guide de la peinture, i> traduit par M. le docteur Paul Durand, répond à la plupart des questions que nous venons de poser. Le rédacteur de ce Guide de la peinture est un certain Denys, moine de Fourna d'Agrapha, grand admirateur du célèbre Manuel Panselinos delhessalonique, qui parait èirele Raphaël de l'art byzantin, et dont il existe encore queb|ues fresques à la principale église de Karès, au mont A^hos. Dans une courte préface, précédée d'une invocation « à Marie, mère de Dieu et toujours vierge, » maître Denys d'Agrapha énonce ainsi le but de son livre. « Cet art de la peinture, qui^ dés l'enfance, m'a coûté tant de peine à apprendre à Thessalonique, j'ai voulu le propager pour l'utilité de ceux qui désirent également s'y adonner, et leur expliquer, dans cet ouvrage, toutes les mesures, les caractères des figures et les couleurs de^ cliairs et des orutineuls avec une grande exactitude. En outre, j'ai \oulu expliquer les mesures du naturel, le travail particulier à chaque sujet, les diverses préparaiions de vernis, de col'e, de plâtie cl d'or, et la manière de peindre sur le- murs avec

le plus de perfection. J'ai indiqué aussi toute la suile de l'Ancien et du Nouveau Testament, la manière de rej résenter les fails naturels et les miracles de la Bible, et en même temps les paraboles du Seigneur, les légendes, les épigraphes qui conviennent à chaque prophète; le nom et le caractère du visage des apôtres et des principaux saints; leur martyre et une partie de leurs miracles, selon l'ordre du calendrier. Je dis comment on peint les églises, et je donno d'autres renseignements nécessaires à l'art delà peinture, ainsi qu'on peut le voir dans la table. J'ai rassemblé tous ces matériaux avec beaucoup de peine et de soins, aidé de mon élève, maître Cyrille de Ghio, qui a corrigé tout cela avec une grande attention. Priez donc pour nous, vous tous, afin que le Seigneur nous délivre de la crainte d'être condamnés comme mauvais serviteurs. »

Ce manuscrit, véritable manuel d'iconographie chrétienne et de technique piclurale, remonte, selon les moines du mont Athos, au dixième siècle. Il n'est pas si âgé et ne date guère que du quinzième; mais la chose importe peu, car il lépéte assuiément les formules anciennes et les procédés archaïques. 11 sert encore de guide aujourd'hui, et, comme le raconte M. Didion dans son voyage à la montagne Sacrée, où il visite le père Macarios, le meilleur peintre aghiorite après le père Joasapb, « celle bible de son art était étalée au milieu de l'atelier, et deu:» Je ses plus jeunes élèves y lisaient alternativement à haute voix pendant que les autres étaient à peindre en écoutant cette lecture. »

Le voyageur voulut acheter ce manuscrit, dont l'artiste ne consentit à se défaire à aucun prix, car, sans ce livre, il n'eût pu continuer à peindre, mais dont il laissa prendre copie. Ce manuscrit renfermait le secret de la peinture byzantine, et fit comprendre au savant touriste qui venait do visiter les églises d'Athènes, de Salunine, de Triccala, de Kalabach, de Larisse, du couvent des Météores, de Saint-Bai laam, de Sainte-Sophie de Salonique, de Mislra, d'Argos, pourquoi il retrouvait partout même pro-

fusion de décoration peinte, partout même disposition, même costume, même âge, même atiitude des personnages sacrés. « On dirait, s'écrie-t-il, surpris de cetle uniformité, qu'une pensée unique, animant cent pinceaux à la fois, a fait éclore d'un seul coup toutes les peintures de la Grè( e. »

Cette exclamation, on pourrait la pousser tout aussi justement devant les fresques qui décorent la plupart des églises russes.

L'atelier où se préparent ces peintures, continue le voyageur, et où se forment ces artisles byzantins, est le mont Athos ; c'est véritablement l'Italie de l'Église orientale. Le mont Athos, cette province de moines, contient vingt grands monastères qui sont autant de petites villes; dix villages, deux cent cinquante cellules isolées, et cent cinquante ermitages. Le plus petit des monastères renferme six églises ou chapelles, et le plus grand trentetrois; en tout, deux cent quatre-vingt-huit. Les villages ou skites possèdent deux cent vingt-cinq chapelles et dix églises. Chaque ce'lule a sa chapelle et chaque eimitage son oratoire. A Karés, la capitale de l'Athos, on voit ce qu'on petit appeler la cathédrale de toute la montagne, et ce que les caloyers nomnienl le Protaton, la métropole. Au sommet du pic oriental qui termine la presqu'île, s'élève l'église isolée dédiée à la Métiimorphose ou Transfiguration. Ainsi, l'on compte dans l'Athos neuf cent trentecinq églises, chapelles ou oratoires. Presque tout cela est peint à fresque et rempli de tableaux sur bois. Dans les grands couvents, la plupart des réfectoires sont également couverts de peintures murales.

Voilà certes un riche musée d'art religieux. L'élève peintre n'y manque pas de sujet d'études et de modules à. reproduire, car le mérite de l'artiste ne consiste pas, dans l'école byzantine comme dons les autres écoles, à inventer, à imaginer, à se montrer original, mais bien à retracer de la manière la plus fidèle les types consacrés. Les contours, les proportions des figures sont arrêtés d'avance. La nature n'est jamais consultée, la tradition indique la

couleur de la barbe et des cheveux, s'ils sont longs ou courts, la nuance des vêtements, le nombre, la direction et l'épaisseur des plis. Pour les saints à robe longue, une cassure d'étoffe invariable se retrouve au-dessus et audessous du genou. En Grèce, écrit M. Didron, l'artiste est l'esclave du théologien. Son œuvre, que copieront ses successeurs, copie celle des peintres qui l'oiit précédé. L'artiste grec est asservi aux traditions comme l'animal à son instinct. Il fait une figure comme l'hirondelle son nid ou l'abeille sa ruche. L'exécution seule est à lui ; car l'invention et l'idée appartiennent aux Pères, aux théulogiens, à l'Église orthodoxe. Ni le temps ni le lieu ne sont rien à l'art grec; au dix-huitième siècle, le peintre moréole continue et calque le p'inlre vénitien du dixième, le peintre athonite du cinquième ou du sixième. On retrouve à la Métamorphose d'Athènes, à l'Hécatompyli de Mistra, à la Panagia de Saint-Luc, le « saint Jean Chrysostôme » du baptistère de Saint-Marc, à Venise.

M. Didron eut le bonheur de rencontrer au Mont-Alhos, dans le couvent d'Esphigraenon, le premier où il entra, un peintre de Karès, le moine Joasaph, qui était en train d'historier de peintures murales le porche, ou narthex, qui précède la nef de l'église. 11 était aidé dans sa besogne par son frère, deux élèves, dont le premier éloit diacre, et deux apprentis. Le sujet qu'il dessinait sur l'enduit encore frais appliqué au mur était un Christ donnant à ses apôtres la mi sion d'évangéliser et de baptiser le monde, un sujet important — douze figures de grandeur presque naturelle. Il esquissait ses personnages sans se reprendre, d'un trait sûr, n'ayant pour carton ou modèle que sa mémoire. Pendant qu'il travaillait ainsi, les élèves remplissaient du ton indiqué les contours d' s figures et des draperies, doraient les nimbes autour des tètes ou écrivaient les lettres des légendes que leur dictait le maître tout en poursuivant son ouvrage. Les jeunes apprentis broyaient et détrempaient les couleurs. Ces fresques, assure le voyageur, exécutées avec une prest sso si certaine, valaient mieux que les tableaux de nos peintres de

deuxième ou de Iroisième ordre dans le genre religieux; et comme il s'élounail du talent et de la science du père Joasaph, qui trouvait pour chaque personnage des légendes si bien appropriées , et supposant une vaste érudition, le moine répondit humblement que cela n'était pas si difficile qu'on pourrait le supposer, et qu'avec l'aide du Guide et un peu de pratique, chacun viendrait à bout d'en faire autant.

Le regrettable Papety avait exposé au Salon de 1847 un tharmant petit tableau représentant a des moines caloyers décorant à fresque une chap'lle du couvent d'Iviron. dans le Monl-Athos. »

Nous n'avions pas encore fait notre voyage de Russie; mais déjà cet art néo-bysautin, dont il nous avait été donné de voir quelques fragments isolés, nous préoccupait, et le tableau de Papely, outre son mérite d'art, excitait notre curiosité et la satisfaisait, en nous montrant à l'œuvre ces artistes vivants dont les peintures semblent remonter au temps des empereurs grecs. Nous en parlions de la sorte dans notre compte rendu de l'exposition :

« Ils sont là tous les deux (les moines caloyers), debout contre la muraille qu'ils peignent, et qui s'arrondit en cul de four. Les saints qu'ils vont enluminer rayent de leurs linéaments indiqués en rouge l'enduit frais qui attend h peinture. Ces dessins ont une raideur archaïque qui pourrait les faire croire d'une époque reculée.

« Au milieu, sur une espèce de guéridon, sont posés les outils et les couleurs des artistes. A gauche, une sellette soutient une augette contenant le mortier de chaux et de poudre de marbre, avec la truelle pour l'appliquer. »

A son envoi, le peintre avait joint des aquarelles représentant des fresques de Manuel Panselinos, copiées dans l'église du couvent d'Âgliia-Lavra. C'étaient des saints du calendrier grec, d'une grande et fière tournure, des saints de la catégorie des guerriers.

Nous allions, nous aussi, comme Papety etDidron, voir à l'œuvre des moines peintres comme ceux du Mont- Athos, suivant avec religion les enseignements du Guide,

une école vivante de Byzantins, le passé travaillant avec les mains du présent, chose rare et curieuse, à coup sûr.

Cinq ou six moines, d'âges divers, étaient en train de peindre dans une pièce vaste et claire, aux murailles nues. Un d'ei tre eux, bel homme à barbe noire et à figure basanée, qui achevait une Mère de Dieu, nous frappa par son air de gravité sacerdo'ale et le soin pieux qu'il apportait à son travail. Il nous fit penser au beau tableau de Ziégler : « Saint Luc faisant le portrait de la Vierge. » Le sentiment religieux le préoccupait évidemment plus que l'art : il peignait comme on officie. Sa Mère de Dieu eut pu être placée sur le chevalet de l'apôtre, tant elle était sévèrement archaïque et se contenait dans le rigide linéament sacramental. On eût dit une impératrice byzantine, tant elle vous regardait avec une sérieuse majesté du fond de ses grands yeux noirs et fix^s. Les portions que devait recouvrir la plaque de métal argenté ou doré, découpée à la place de la tête et des mains, étaient soignées comme si elles eussent dû rester visibles.

D'autres tableaux plus ou moins avancés, représentant des saints grecs, et entre autres saint Serge, patron du couvent, s'achevaient sous les mains laborieuses des artistes moines. Ces peintures, dettinées à servir d'icônes dans les chapelles ou les demeures particulières, étaient sur panneaux recouverts de gypse, d'après les procédés recommandés par maître Denys d'Agrapha, et un peu enfumées; rien ne les eût fait distinguer des peintures du quinzième ou du douzième siècle. C'étaient les mêmes poses raides et contraintes, les mêmes gestes hiératiques, l;i même régularité de plis,. la même couleur fauve et bistrée dans les chairs, toute la doctrine du Mont-Athos. Le procédé employé était l'eau d'œuf ou la détrempe passée ensuite au vernis. Les auréoles et les ornements destinés à être dorés formaient une légère saillie, pour mieux prendre la lumière. Les vieux maîtres de Salonique, s'ils avaient pu 1 evenir au monde, eussent été contents de ces élèves de Troïtza.

Mais nulle tradition ne peut aujourd'hui se maintenir

L'ART BYZAMIN. 3H

fidèlement. Parmi les sectateurs obstinés de la vieille formule se glissent de temps à autre des adeptes d'une conscience moins étro te. L'esprit nouveau, par quelque fissure, s'intioiiuit dans l'ancien moule. Ceux-là même qui veulent suivre les errements des peintres athonites, et garder jusqu'au milieu de notre époque l'jmmuable style byzantin, ne peuvent s'empêcher d'avoir vu des tableaux modernes où la liberté d'invention s'allie à l'étude de la nature. Il est difficile de toujours fermer les yeux, et, à Troïtza même, l'esprit nosveau avait pénétré. D;uis les métopes du Parihénon on distingue deux styles, l'un archaïque et l'autre moderne. Une partie des moines se conformait à la règle; quelques uns, plus jeunes, avaient quitté l'eau d'œuf pour l'huile, et, tout en maintenant leurs figures dans l'altitude prescrite et le poncif immémorial, se permettaient de donner aux têtes et aux mains des tons plus vrais, une couleur moins conventionnelle, de modeler les plans et de rechercher le relief. Ils faisaient les saintes plus humainement jolies, les saints moins théocratiquement farouches; ils n'appliquaient pas au menton des patriarches et des solitaires cette bar. e junciforme que recommande le Guide de la peinture. Leurs images se rapprochaient du tableau, sans en avoir, selon nous, le mérite.

Cette manière plus suave et plus aimable ne manque pas de partisans, et l'on en peut voir des exemples dans plusieurs églises russes modernes; mais, pour notre part, nous lui préférons de beaucoup l'ancienne méthode, qui est idéale, religieuse et décorative, et a pour elle le prestige de formes et de couleurs en dehors de la réalité vulgaire. Cette façon symbolique de présenter l'idée au moyen de figures arrêtées d'avance, comme une écriture sacrée dont il n'est pas permis d'altérer les caractères, nous semble merveilleusement propre à l'ornement du sanctuaire. Dans sa rigidité même, elle laisserait encore la place à un grand artiste de s'affirmer par la fierté du dessin, la grandeur du style et la noblesse du contour.

Nous ne pensons pas cependant que celte tentative d'hu-

jiianiser l'art byzantin réussisse. Il y a en Russie une école de littéraleurs romani iques, éprise, comme la nôti'e, de couleur locale, et qui défend par des théories savantes et une critique éclairée le vieux style du Mont-Alhos, à cause de son caractère antique et religieux, de sa conviclion profonde et de son originalité absolue, au milieu des productions de l'arl italien, espagnol, flamand ou français. On peut avoir une idée juste de celte polémique en se rappelant les défenses passionnées de l'architeclure goth-que et les diatribes contre l'arclutecture grecque appliquée aux édifices religieux, les parallèles entre iNotre-Dame de Paris et le temple de la Madeleine, qui firent les délices de notre jeunesse de 1830 à 1835. Il y a pour tous les pays une ère de fausse civilisation classique, espèce de barbarie savante, oîi ils ne comprennent plus leur propre beauté, méconnaissent leur caractère, renient leurs anti [uilés et leurs costumes, et démo'iraient, en vue d'un insipide idéal dc^ régularité, leurs plus merveilleux édifices nationaux. Notre dix-huitième siècle, si grand d'ailleurs, aurait volontiers rasé les cathédrales, comme des monuments de mauvais goût. Le portail de Saint Gervais, par de iJrosse, était sincèrement préféré aux prodigieuses façades des cathédrales de Strasbourg, de Chartres et de Reims.

La religieuse paraissait regarder ces madones aux fraîches couleurs non pas précisément avec dédain, car, après tout, elles représentaient une imaj^e sacrée, digne d'adoration, mais avec un respect beaucoup moins admira! if. Elle s'airêtait plus longlemps devant les chevalets où s'élaboraient des peintures selon l'ancienne méthode. M.dgré notre préférence pour le vieux stjle, nous devons avouer que quelques amateurs poussent un peu loin, à notre avis, la passion des vieilles peintures byzantines. A force de chercher le naïf, le primordial, le sucré, le mystique, ils arrivent à renthouïia>me pour des panneiux enfumés et vermoulus où l'on di?cerr.e vaguement des fi.ures farouches, d'un dessin extravagant et d'une couleur impossible. A côlé de ces images, les Christ les p'us barbares de Cimabùe sembleraient des Vanloo et des Boucher. Quel-

ques-unes de ces peintures remontent, à ce qu'on prétend, au cinquième et même au qualrième siècle. Nous concevons qu'on les recherche comme curiosités archaïques, mais il nous parait difficile qu'elles soient admiiées au point de vue de l'art. On nous en a montré quelquesunes pendant notre voyage en Russie; mais nous avouons n'y avuir pas découvert les beautés qui charmaient si fort leurs possesseurs. Dans un sanctuaire, elles peuvent être vénérables par l'antique témoignage de foi qu'elles rendent, mais leur place n'est pas dans une galerie, à moins que ce ne soit une galerie historique.

En dehors de cet art byzantin dont la Rome est au Mont-Athos, il n'y a pas encore eu de peinture russe proprement dite. Les artistes, peu nombreux d'ailleurs, qu'a produits la Russie, ne sauraient constituer une école : ils sont allés faire leurs études en Italie, et leurs tableaux n'ont rien de particulièrement national. Le plus célèbre de tous, et le plus connu en Occident, est Brulof, dont une vaste toile, intitulée a le Dernier Jour de Pompéi, » fit un assez grand effet au Salon de 1824. Brulof a peint la coupole de Saint-Isaac, large apothéose où il a fait preuve d'une grande entente de la composition et de la perspective, dans un style qui rappelle un peu la peinture décorative telle qu'on la pratiquait vers la fin du dix-huitième siècle. L'artiste, qui avait une belle tête pâle, romantique et byronieni:e, avec un flot de cheveux blonds, prenait plaisir à reproduire sa propre figure, et nous avons vu de sa muin plusieurs portraits de lui, faits à divers époques, (|ui le représentent plus ou moins ravagé, mais toujours beau d'une, beauté fatale. Ces portraits, faits de veive. avec un libre caprice, nous semblent les meilleurs morceaux de l'uitiste. Un nom très-populaire à Saint Pétersbourg est celui d'Ivanof, qui , pendant plusieurs années employées à la confection d'un chef-d'œuvre mystérieux, donna à la Russie l'attente et l'espérance d'un grand peintre. Mais c'est là une légende qu'il faut traiter à part, et qui nous entraineiait trop loin. Est ce à dire que jamais la Russie n'aura sa place parmi les écoles de peinture? Nous

croyons qu'elle y arrivera lorsqu'elle se dégagera de Timitation étrangère, et que ses peintres, au lieu d'aller copier d^s modèles d'Italie, voudront regarder autour d'eux et s'inspirer de la nature et des types si variés et si caractéristiques de cet immense empire, qui commence à la Prusse et fmit à la Chine. Nos relations avec le groupe de jeunes artistes que réunissait la société du Vendredi nous permettent de croire à la réalisation assez prochaine de cet avenir.

Toujours précédé de la religieuse, drapée dans ses longs voiles noirs, nous entrâmes dans un laboratoire, parfaitement outillé, où Nadar aurait pu opérer comme chez lui. Passer du Mont-Athos au boulevard des Capucines, la transition est brusque! Quitter des moines broyant des Panagias sur fond d'or, et en trouver d'autres enduisant de collodion des plaques de verre, c'est là un de ces tours que vous jnue la civilisation au moment qu'on pense le moins à elle. La vue d'un canon braqué sur nous ne nous aurait pas plus surpris que le tuyau de l'objectif en cuivre jaune dirigé par hasard de notre côté. 11 n'y avait pns moyen de nier l'évidence. Les moines de Troïtza, les disciples de saint Serge, faisaient des vues de leur couvent, des reproductions d'images parfaitement réussies. Ils possèdent les meilleurs instruments, connaissent les dernières méthodes, et font leurs manipulations dans une chambre vitrée de verres teints en jaune, couleur qui a la propriété de briser les rayons lumineux. Nous leur achetâmes une vue du monastère, vue que nous possédons encore, et qui n'a pas trop pâli.

Dans son voyage en Russie, M. de Custine se plaint de n'avoir pus été admis à visiter la bibliothèque de Troïtza. On ne fit aucune difficulté de nous la montrer, et nous y vîmes ce qu'un voyageur peut voir d'une bibliothèque en une séance d'une demi-heure, des dos de livres bien reliés et laiigès bien en ordre sur des rayons d'armoires. Outre les ouvrages de théologie, les bibles, les œuvres des Pères de l'Église, les traités de scolaslique, les évangèliaires, les livres de liturgie en grec, en latin, en slavon, nous y

remarquâmes, dans notre inspection rapide, beaucoup de livres français du siècle dernier et du grand siècle. Nous jetâmes aussi un coup d œil sur l'immense salle du réfectoire, terminée à l'une de ses extrémités par une grille très-délicatement ouvragée, laissant scintiller à travers ses arabesques de fer le fond d'or d'un iconostase; car le réfectoire confine à une chapelle, pour que l'âme ait s* nourriture comme le corps. Notre tournée était finie, et If religieuse nous ramena chez l'archimandrite pour pren dre congé.

Avant d'entrer dans l'appartement, les habitudes de la femme du monde l'emportant sur les prescriplions de la vie monasiique, elle se retourna vers nous et nous adressa un léger salut, tel qu'une reine aurait pu le faire sur les marches de son trône, et, dans un faible, languissant et gracieux sourire brillèrent, comme un éclair blanc, ses dénis étincelantes, préférables h toutes les perles de Troitza.

Puis, par un changement aussi soudain que si elle eût rabattu son voile, elle reprit sa face morte, sa physionomie spectrale de renoncement au monde, et, avec une démarche de fantôme, elle s'agenouilla devant l'archimandrite, dont elle baisa pieusement la main, comme une patène ou une relique. Cela lait, elle se releva et rentra comme un rêve dans les profondeurs mystérieuses du couvent, nous laissant de sa courte apparition un ineffaçable souvenir.

Il n'y avait plus rien à voir dans Troîtza, et; nous regagnâmes l'hôtellerie pour dire à noire conducteur de sortir la voiture. Les chevaux attachés à la kibitka, par un système de cordes, le cocher assis sur un étroit strapontin rembourré d'une peau de mouton, nous, installés chaudement sous notre couverture d'ours, la dépense payée, les pourboires donnés, il ne restait plus qu'à exécuter la fantasia d'un départ au galop. Un léger clappement de hinguc du moujik fit prendre à notre attelage l'allure du cheval furieux emportant Mazeppa lié sur son dos, et ce ne fut que de l'autre côté du versant dominé par Troîtza, dont

on apercevait encore les dômes et les tours, que les braves petites bêles se résignèrent à prendre un train raisonnable. Nous n'avons pas à décrire le chemin de Troïtza à Moscou, ayant décrit le chemin de Moscou à Troïlza, la seule différence étmt que les objets s'y présentaient en sens inverse.

Le soir même, nous étions rentré à Moscou, assez dispos pour aller à un bal masqué qui se donnait cetle nuitlà, et dont nous trouvâmes des billets à l'hôtel Devant la porte, malgré l'intensité du froid, stationnaient les traîneaux et les voitures dont les lanternes brillaient comme des étoiles gelées. Une lumière chaude, embrasée, jaillissait par les fenêtres de l'édifice où avait lieu ce bal, el faisait, avec la clarté bleue de la lune, une de ces oppositions que recherchent les dioramas et les vues des stéréoscopes. Le vestibule franchi , nous entrâmes dans une immense salle en forme de parallélogramme ou de carte à jouei', encadrée de grandes colonnes portant sur un large slylobate qui faisait terrasse autour du plancher, où l'on descendait par des escaliers. Cette disposition nous semble très-favorable, et l'on devrait bien l'imiter chez nous dans les salles destinées à des fêtes. Elle permet à ceux qui ne prennent pas une part active aux plaisirs du bal de dominer les danseurs, qu'ils n'embarrassent pas, et de jouir à leur aise du spectacle qu'offre la foule animée et fourmillante. Cet exhaussement étage et groupe les figures d'une façon plus pittoresque, plus fastueuse, plus théâtrale. Rien de désagréable comme une cohue de niveau. C'est ce qui rend les fêtes du monde si inférieures comme effet aux bals de l'Opéra, avec leur triple rang de loges remplies de masques formant guirlandes, et leurs troupes de débardeurs, de titis, de pierrettes, de sauvages el de bébés, montant et descendant les escaliers.

La décoration de la salle était des plus simples et n'en produisait pas moins un effet de gaieté, d'élégance et de richesse. Tout était blanc, les murailles, le plafond, les colonnes, blanc rehaussé par quelques sobres filets d'or sur lei moulures. Los colonnes, stuquées el polies, jouaient le

marbre à s'y méprendre, et la lumière y coulait en longues larmes brillantes. Sur les cornicbes, des herses de bougies accusaient l'entablement du portique el soute* naient la clarté des lustres. Dans cette blancheur, cet éclairage atteignait la vivacité de la plus éclatante illumination à giorno italienne.

Certes, le mouvement, la clarté sont des éléments de joie; mais pour que la fêle ait tout son brio, il fau' que le bruit s'y ajoute; le bruit, celte respiration et ce chant de la vie. — La foule, quoique as-ez pressée, était silencieuse. A peine un léger chuchotement courait comme un frisson au-dessus des groupes, et faisait une sourde basse conlinue aux fanfares de l'orchestre. Les Russes sont muets dans leurs plaisirs, et quand on a eu les oreilles assourdies par le triomphal bacchanal des nuits d'Opéra, on s'étoime de ce flegme et de cette tacilurnité. Sans doute, ils s'amusent beaucoup en dedans, mais ils n'en ont pas l'air au dehors.

Il y avait des dominos, quelques masques, des uniformes, des habits noirs, quelques costumes de Lesghines, de Circassiens, de Tatars, portés par de jeunes otficiers à taille de guêpe, mais aucun déguisement typique et qu'on pût noter comme appartenant au pays. La Russie n'a pas encore produit son masque caractéristique. Les femmes, comme d'ordinaire, étaient en petit nombre, et c'est elles qu'on va chercher au bal. Autant que nous avons pu en juger, ce qu'on appelle chez nous le demimonde n'est représenté là-bas que par des Françaises exportées de Mabille, des Allemandes et des Suédoises, quelquefois d'une rare beauté. Il se peut bien que lélément fé ninin russe s'y m^le aussi, mais il n'est pas facile pour l'étranger de le reconnaître; nous ne donnons notre observation que pour ce qu'elle vaut.

Malgré quelques timides essais de cancan d'importation parisienne, la fêle languissait un peu el les éclats cuivrés de la musique ne la réchauffaient pas beaucoup. On attendait l'entrée des bohémiennes, car le bal s'entrecoupait d'un concert. Lorsque les chanteuses tziganes parurent

sur leur estrade, un immense soupir de satisfaction sortit de toutes les poitrines. On allait enfin s'amuser 1 Le vrai spectacle commençait! Les Russes ont la passion des Tziganes et de leurs chants si noslali;iqiiement exotiques, qui vous font rêver la libre vie, dans la nature primitive, hors de toute contrainte et de toute loi divine ou humaine. Cette passion, nous la partageons, et nous la poussons jusqu'au délire. Aussi nous jouâmes des coudes pour nous rapprocher de l'estrade où se tenaient les musiciennes.

Elles étaient là cinq ou six jeunes filles hagardes et sauvages, avec cette sorte d'effarement que produit la grande lumière sur les êtres nocturnes, furtils et vagabonds. On aurait dit des biches amenées soudainement d'une clairière de forêt dans un salon. Leur costume n'avait rien de remarquable ; elles avaient dtà, pour venir à ce concert, quitter leur vêtement caractéristique et faire une toilette « à la mode. » Aussi avaient-elles l'air de femmes de chambre mal habillées. Mais il suffisait d'une palpitation de cils, d'un regard noir et fauve vaguement promtné sur l'assistance pour leur redonner tout leur caractère.

La musique commença. C'étaient des chants bizarres d'une douceur mélancolique ou d'une gaieté folle, brodés de fioritures infinies, comme celles d'un oiseau qui s'écoute et s'enivre de son ramage, des soupirs de regret d'une brillante existence antérieure, avec d'insouciantes reprises d'humeur joyeuse et libre, qui se moque de tout, même du bonheur perdu, pourvu que l'indépendance reste; des chœurs entrecoupés de trépignements et de cris faits pour accompai:ner ces danses nocturnes, qu forment, sur le gazon des clairières, ce qu'on appelle « h rond des fées; » quelque chose comme du Weber, du Chopin ou du Listz à l'état sauvage. Parfois le thème du chant était emprunté à une vulgaire mélodie traînant sur les pianos, mais tout cela disparaissait sous les points d'orgue, les trilles, les ornements et les caprices : l'originalité des variations faisait oublier la banalité du motif. Les merveilleuses fantaisies de Paganini sur le Carnaval

de Venise peuvent donner l'idée de ces délicates arabesques musicales de soie, d'or et de perles, brodées sur un fond d'étoffe grossière. Un Tzigane, espèce de drôle à mine féioce, basané comme un Indien, et rappelant les types bohémiens si caractéristiquement représentés par Valério duns ses aquarelles ethnographiques, soutenait le chant des iemmes par les accords d'un gros rebec placé entre ses jambes, et dont il jouait à la manière des musiciens orientaux; un autre grand garçon se démenait sur l'estrade, dansant, frappant des pieds, chatouillant le ventre d'une guitare, marquant le rhythme sur le bois de l'instrument avec la paume de la main, faisant des grimaces étranges, et jetant de (emps à autre un cri inattendu. C'était le gracieux, le comique, le boute-en-train de la troupe.

On ne saurait décrire l'enthousiasme du public pressé autour de l'estrade; il éclatait en applaudissements, en cris, en dodelinements de tète, en interpellations admiratives, en reprises aux refrains. Ces chants, d'une bizarrerie mystérieuse, ont un pouvoir réel d'incantation; ils vous donnent le vertige et le délire, et vous jettent dans l'état d'âme le plus incompréhensible. En les entendant, vous sentez une mortelle envie de disparaître à jamais de la civilisation et d'aller courir les bois en compagnie d'une de ces sorcières au teint couleur de cigare, aux yeux de charbon allumé. En effet, ces chants, d'une séduction si magique, sont la voix même de la nature, notée et saisie au vol dans la solitude. Voilà pourquoi ils troublent profondément tous ceux sur qui pèse d'un poids si lourd le mécanisme compliqué de la société humaine.

Encore sous le charme de la mélodie, nous nous promenions tout rêveur au milieu du bal masqué, dont notre ànie était à mille lieues. Nous pensions à une gitana de l'Albaycin, à Grenade, qui nous avait chanté jadis des copias sur un air qui ressemblait fort à l'un de ceux que nous venions d'entendre, et dont nous cherchions les paroles dans quelque arrière-tiroir de notre cerveau, lorsque nous nous sentîmes brusquement prendre le bras et

jeter à l'oreille, avec celte petite voix criarde, aigrelette et fausse comme celle des bossus, qu'affectent les dorainos voulant entamer une intrigue, ces mots sacramentels : « Je te connais. » A Paris, rien n'eût été plus naturel. Depuis ass-^z longtemps, nous promenons notre figure aux premières représentations, aux boulevards, dans les musées, pour qu'elle soit aussi connue que si nous étions célèbre. Mais, à Moscou, cette affirmation de bal masqué semblait à notre modestie quelque peu hasardeuse.

Le domino, mis en demeure de prouver son assertion, nous chuchota sous la barbe de son masque notre nom, très-suffisamment prononcé avec un joli petit accent russe, que le déguisement de la voix n'empêchait pas de démêler. La conversntion s'engagea et nous prouva que, si le domino de Moscou ne nous avait jamais rencontré avant ce bal, il connaissait du moins parfaitement nos omTages. Il est difficile, pour un auteur à qui l'on cite quelques vers de ses poésies et quelques lignes de sa prose, si loin du boulevard des Italiens, de ne pas se rengorger un peu en hu liant cet encens, le plus délicat de tous aux narines d'un écriva'n. Afin de remettre notre amour-propre à son plan, nous fûmes obligé de nous dire que les Russes lisaient beau 'oup, et que les moindres auteurs français avaient un public plus nombreux à Saint-Pétersbourg et à Moscou qu'à Paris même. Cependant, pour rendre la politesse, nous nous efforçâmes d'être galant et de répondre aux citations par des madrigaux, chose difficile avec un domino englouti dans un sac de satin, le capuchon rabattu sur le front, et la barbe du masque longue comme une barbe d'ermite. La seule chose qui parût était une petite main assez étroite, gantée strictement de noir. C'était par trop de mystère, et il fallait pour être aimable de trop grands frais d'imagination. Nous avons d'ailleurs un défaut (|ui nous empêche de nous précipiter bien ardemment aux aventures de bal masijué. Derrière le déguisement, nous supposons plus volontiers la laideur que la beauté. Ce vilain morf^eau de soie noire, avec son profil de chèvre camuse, ses yeux bridés et sa barbiche de bouc, nous

semble le moule du visage qu'il recouvre, et nous avons drî la peine à l'en détacher. Masquées, les lemmes même dont la jeimesse certaine et la beauté notoire nous sont connues, nous deviennent parfois suspectes. Il est bien entendu que nous ne parlons ici que du masque complet. Ce petit loup de velours noir, que nos aïeux appelaient touret de nez, et que les grandes dames portaient à la promenade, laisse voir la bouche avec son sourire de perle?, les fins contours du menton et des joues, et fait ressortir par son noir intense la fraîcheur rosée du teint. 11 permet de juger la beauté de la femme sans la découvrir tout à fait. C'est une réticence coquette et non un mystère inquiétant Ce qu'on risque de pire, c'est un nez à la Roxelane à la place du nez grec qu'on rêvait. On se console aisément de ce malheur. Mais le domino hermétique peut, quand il s'entr'ouvre à l'heure du berger, amener des découvertes sinistres qui rendent un homme bien élevé fort embarrassé de sa contenance. C'est pourquoi, après deux ou trois tours dans le bal, nous reconduisîmes la dame mystérieuse prés du groupe qu'elle nous indiqua. Ainsi se termina notre intrigue au bal masqué de Moscou.

— El) quoi ! est-ce là tout? va dire le lecteur. Vous nous cachez quelque chose par modestie. Le domino sorti furtivement du bal a dû vous indiquer une voiture mystérieuse et vous y faire monter prés de lui. Puis la dame a noué son mouchoir de dentelles autour de votre front, disant que l'amour doit avoir un bandeau, et, vous prenant par la main, la voiture arrivée, vous a fait suivre de longs couloirs, et quand on vous a rendu l'usage de vos yeux, vous vous êtes trouvé dans un boudoir splendidement éclairé. La dame avait déposé son masque et s'était débarrassée de son domino, comme le papillon brillant rejette sa larve obscure; elle vous souriait et semblait jouir de votre émerveillement. Dites-nous si elle était blonde ou brune, si elle avait un petit signe au coin de la bouche, afin que nous puissions la reconnaître en la ren-^ contrant à Paris, dans le monde. Nous espérons que vous avez soutenu l'honneur de la France à l'étranger, et qnf

VOUS vo'is êtes montré tendre, galant, spirituel, paradoxal, passionné, digne enfin de la situation. — Une aventure de bal masqué à Moscou ! — Joli litre de feuilleton, dont vous n'avez pas profité, vous d'ordinaire si prolixe quand il s'agit de décrire des murailles, des tableaux ou des paysages.

En vérité, dût-on nous prendre pour un Don Juan fourbu, pour un Valmoiit à la retraite, il n'y a rien eu autre chose. L'intrigue s'est bornée là, et après avoir pris un verre de thé mélangé de vin de Bordeaux, nous regagnâmes notre traîneau, qui nous mit en quelques minutes à notre hôtel de la rue des Vieilles-Gazettes.

La journée avait été assez bien remplie : le matin au couvent, le soir au bal, la religieuse, le domino, la peinture byzantine et les Tziganes, nous avions bien mérité de nous coucher.

En voyage on sent mieux le prix du temps que dans la vie habituelle. On est pour quelques semaines, pour quelques mois tout au plus dans un pays où il se peut qu'on ne revienne jamais; mille choses curieuses, que vous ne reverrez pas, sollicitent votre attention. Il n'y a pas un moment à perdre, et les yeux, comme les dents au buffet du chemin de fer, redoutant le silflet du départ, avalent les morceaux doubles. Chaque heure a son emploi. L'absence d'affaires, d'occupations^ de travaux, de fâcheux, de visites à recevoir ou à rendre, l'isolement dans un milieu inconnu, l'emploi perpétuel de la voiture allongent singulièrement la vie, et cependant, chose étrange, le temps ne vous paraît pas court; trois mois de voyage équivalent comme durée à un an de séjour dans la résidence habituelle. Quand on reste chez soi, les jours que rien ne distingue les uns des autres tombent au gouffre de l'oubli sans laisser de trace. Lorsqu'on visite un pays nouveau pour soi, les souvenirs d'objets inaccoutumés, d'actions imprévues, forment des points de repère, et en jalonnant, le temps, le mesurent et en font sentir l'étendue.

Apelles disait : « Nulla (lies sine linea, » — à défaut

L'ART BYZAMIN. 3-23

du grec, nous citons le latin, — car ce n'est pas la phrase que le peintre de Carapaspe dut prononcer. Le touriste doit arranger ce mot à son usage, et dire : « Nul jour sans course. »

D'après ce précepte, le lendemain de notre expédition à Troïtza, nous allions visiter, au Kremlin, le Musée des voitures et le Trésor des Popes.

C'est une curieuse exhibition que celle de celte antique et faslueuse carrosserie : voitures de sacre, voilures de gala, voitures de voyage et de cani[)agne, chaises de poste, traîneaux et autres véhicules. L'homme procède comme la nature, il va toujours du compHqué au simple, de l'énorme au proportionné, de la so:i ptiiosité à l'élégance. La carrosserie, comme la faune des temps primitifs, a eu ses mammouths et ses mastodontes. On reste étonné devant ces mon^lrueuses machines roulantes, avec leur attirail enchevêtré de suspension, leurs ressorts en pincettes, leurs leviers, leurs épaisses bandes de cuir, leurs roues massives, leurs co's de cygne tortueux, leurs sièges hauts comme des châteaux de navire, leurs caisses aussi grandes qu'un apparlement d'aujourd hui, leurs marchepieds semblables à des escaliers, leurs strapontins extérieurs pour les pages , leurs plate-lormes pour les laquais, leurs impériales couronnées de galeries découpées, de figures allégoriques et de panaches. C'est tout un monde, et l'on se demande comment de tels engins ont pu se mouvoir; huit énormes mekiembourgeois y suffisaient à peine. Mais si ces voitures sont barbares au point de vue actuel de la locomotion, au point de vue de l'art ce sont des merveilles. Tout est sculpté, ornemenlé, travaillé avec un goût exquis. Sur les fonds de dorure s'épanouissent des peintures charmantes, faites de main de maître, et qui, détachées de leurs panneaux, figureraient avec honneur dans les mus-es. Ce ne sont que petits amours, groupes d'attributs, bouquets de fleur?, guirlandes, blasons, caprices de ti ules sortes. Les glaces sont des glaces de Venise, les tapis sont les plus moelleux et les plus riches qu'ait fournis Constantinople ou Smyrne,

les étoffes à désespérer Lyon : brocarts, velours, damas, brocalelle revêtent splendides les parois et les sièges. Les carrosses de Catherine \'^ et de Catherine II contiennent des tables de jeu et de toilette, et, un détail caractéristique, des poêles coloriés et dorés en porcelaine de Saxe. Les traîneaux de parade déploient aussi une ingénieuse bizarrerie de forme, une charm mte fantaisie d'ornements. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est la collection des selles d'homme et de femme, et des harnais de toulis sortes. La plupart viennent d'Orient et ont été donnés en cadeaux aux tsars et aux tsarines, par les empereurs de Coiistantinople, les grands Turcs et les scliahs de Perse. C'eat un luxe insensé de broderies d'or et d'argent sur des fonds de brocart ou de velours qui disparaissent, des étoiles et des soleils de pierreries. Les mors, les chanfreins, les gourmettes sont étoiles de diamants, et sur le cuir des brides, précieusement piquées en fils d'or ou en soie do couleur, s'incrustent des turquoises, des rubis, des émeraudes et des saphirs cabochons. En barbare asiatique que nous mériterions d'être, nous avouons que cette sellerie extravagamment magnifique iious séduit plus que la moderne sellerie à l'anglaise, très-fashionable sans doute, mais si mai-re d'aspect, si xjauvre de matière, et si sobre d'ornement.

La vue de ces immenses et somptueux carrosses en dit plus sur l'ancienne vie de cour que tous les mémoires des Dangtau et auties chroniiiueurs de palais. Elle fait concevoir des existences énormes, impossibles à réaliser aujourd'hui, même avec le pouvoir absolu, car la simplicité des mœurs actuelles envahit jusqu'aux demeures souveraines. L'habit de gala, le grand costume de cérémonie ne sont plus que des déguisements qu'on se hâte de dépouiller après la fêle. Excepté le jour du sacre, l'empereur ne porte jamais sa couronne. Il se coiffe comme tout le monde d'un chapeau soit militaire, soit civil; et s'il se promène, ce n'est pas on cari osse doré et Iraiiié par des chevaux blancs secouant des panaches. Jadis ces nuigni- Gcences étaient quotidiennes. On vivait familièrement d.ms

ccKe magnificence el celte splendeur. Les rois et les grands n'avaient de commun avec le reste des hommes que la mort, et ils passaient sur la terre éblouie comme des êti es d'une autre race.

— On nous fit voir leTiéscr des Popes, qui se trouve aussi dans le Kremlin. C'est le plus prodigieux entassement de richesses qu'on puisse rêver. Là, sont langés dans des armoires dont on entr'ouvre les portes, comme des battants de reliquaires, les tiares, les mitres, les bonnets des métropolitains et des archimandrites, mosaïques de pierreries sur des fonds de brocarts, les dalmaliques, les chapes, les éloles, les robes en toiles dor ou d'argent, toutes r;imagées de brodeiies, tout historiées de légendes dessinées avec des perles. A Troïtza nous avions pu croire qu'il n'y avait [dus de perles au monde, et que le trésor du couvent les avait réunies dans ses boisseaux. Il y en avait tout autant au Trésor des Popes. Que de ciboires d'argent, de vermeil, d'or scidpté, niellés, guillochés, entourés de zones d'émaux, cerclés de pierres précieuses; que de croix peuplées par des myriades de figures microscopiques, que d'anneaux, que de crosses, que d'ornements d'une richesse fabuleuse, que de lampes, que de flambeaux, que de livres reliés de plaques d'or constellées d'onyx, d'agalhe, de lapis-lazuli, de malachite n'avonsnous pas contemplés, derrièi e ces vitrines, avec ce plaisir et ce découragement du voyageur qui, là où il ne peut écrire que quelques lignes, sent qu'il faudrait une monographie capable d'occuper une vie entière!

Le soir, nous allâmes au théâtre. Il est vaste et magniûque, et rappelle, pour ses disp(>sitions principales, l'Od^on de Paris et le théâtre de Bordeaux. Ces régularités parfaites nous touchent peu, et nous aimerions mieux, pour notre (iirt, le moindre caprice architectural désordonné et lleuri, dans le genre de Vassili-Blajonuoï ou du Paliis à facette;-, mais cela serait moins civilisé et traité de barbare par les gens de bon goût. Toutefois, il ftmt convenir que le type admis, le théâtre de Moscou ne laisse rien à désirer. Tout y est grandiose, monumental, somp-

lueus. La décoration de la salle, rouge et or, flatte Toeil par son opulence sérieuse, favorable aux loileitfS, et la loge impériale, placée juste en face de la scène, avec ses hampes dorées, ses aigles à deux tètes, ses blasons et ses enroulements de lambrequins, produit un elfet majestueux et splendide; elle coupe, dans sa hauteur, deux rangs de loges, et interrompt heureusement les lignes coui-bes des ga'eries. Comme à la Scala, à San-Carlo et dans tous les grands tliéâlies italiens, un couloir circule autour du parterre et facilite laccès des places, rendu encore plus aisé par un autre chemin laissé libre au milieu. Nulle part, l'espace n'est parcimonieustinent ménagé comme chez nous. On peut entrer et sortir sans déranger personne, et causer extérieurement avec les femmes des biiignoites. On est admirablement assis aux fauteuils d'orchestre, dont les premiers rangs, par une convention tacite, sont réservés uux gens titrés, aux grades supérieurs et aux personnes d'importance. Un marchand, quelque riche, quelque honorable qu'il soit d'ailleurs, n'oserait pas dépasser la cinquième ou la sixième file. La même hiérarchie s'observe pour les rangs de loge; du moins cela élait ainsi du temps de notre voyage. Mais, quel que soit l'endroit où l'on se place, soyez sûr qu'on y est à l'aise. Le spectateur n'y est pas sacrifié aoi spectacle, comme cela arrive trop souvent dans les théâtres de P;iris, et le plaisir ne s'achète pas par une torture. L'on a autour de soi l'espace que Stendhal jugeait nécessaire pour bien guûter la musique, sans être troublé par l'inlluence du voisin. Avec cet art du chauffage que possèdent les Russes au plus haut degré, et qui est chez eux une question de vie ou de mort, une température ég.de et douce est maintenue partout, et l'on ne court pas risque, en entr'ouvranl la porte ou le carreau de sa loge, de recevoir ces douches d'air froid qui vous tombent si désagréablement sur h s épaules.

Cependant, malgré tout ce confort, le théâtre de Moscou n'était pas, ce soir-là, très-rempli. On remarquait de

'AHT BYZANTIN 527

grands vides dans les loges, et des files presque entières de banquettes re talent inoccupées ou ne préscnlaient que d'! rares groupes de spectateurs disséminés çà etlj. Il faut des foules énormes pour combler ces théâtres immenses. En Russie, tout est trop grand et semble fait pour une population à venir. C'était jour de ballet, car le ballet et l'opéra alternent aux théâtres russes et ne se combinent pas comme chez nous. Nous ne nous rappe'ons pas la fable du ballet exécuté ce jour-là. Elle avait tout le décousu des livrets italiens, et ne servait qu'à enchaîner une suite de pas favorables au talent des danseurs. Quoique nous ayons fjit nous-même des programmes de ballets, et que uous comprenions assez bien le langage de la pantomime,, il nous fut impossib'e do suivre le fil de l'action à travers les pas de trois, les pas de deux, les pas seuls et les évolutions du corps de ballet, qui manœuvrait d'ailleurs avec un ensemble et une précision admirables. — Ce qui nous frappa le plus, ce fut une espèce de mazurka exécutée par un dansDur nommé Alexandrof, avec une fierté, une élégance, une grâce bien éloignées des afféteries si désagréables chez les danseurs ordinaires.

La vie du voyageur se compose de contrastes : le lendemain, nous allions visiter le couvent de Romanof, à quelques verstes de .Moscou. Ce couvent est célèbre par l'exlellente musique religieuse qui s'y exécute. CommeTroïtza, il a extérieurement l'apparence d'une forteresse. Sa vaste enceinte renferme un grand nombre de chapelles et de bâtiments, et un cimetière dont, par ce temps d'hiver, l'aspect était particulièrement lugubre. Rien de plus triste que ces croix empâtées de neige, ces urnes et ces colonnes funèbres crevant la blanche nappe étendue sur les morts comme un second linceul. Cette idée vous occupe, que les pauvres défunts couchés sous cette couche glacée doivent avoir bien froid et se sentir encore plus profondément enfoncés dans l'oubli, car la neige efface leurs noms et les pieuses légendes qui les accompagnent, recommandant leurs âmes aux prières des vivants.

3'2S TOYAGE EN RUSSIE.

Après un coup d'œil mélancolique jeté sur ces tombes à demi-recouvertes, dont quel jues noires feuilles d'arbres vivaces augmentaient encore le caractère désolé, nous entrâmes dans l'église dont l'iconostase tout doré nous surprit par sa prodigieuse bauteur, qui dépassait celle des plus giganlesquos retab'es espagnols.

Il y avait office, et tout d'abord nous fûmes surpris d'entendre des sons analogues à ceux produits dans iv^s orgues par les jeux de bourdons; nous savions que le rite grec n'admettait pas ces instruments. Nous fûmes bientôt fixé sur cette ereur, car en approchant de l'iconostase nous aperçûmes un groupe de chantres à grande baibe t-t habillés de noir comme les popes. Au lieu de chanter à pleine voix comme les nôtre-s ils recherchent des iffets plus doux et font entendre une sor'e de bourdonnement d'un ciiarme plus facile à goûter qu'à décrire; figurezvous le bruit que font en volant, les soirs d'été, les gros papillons de nuit; c'est une note grave, douce et pourtant pénétrante. Ils étaient une dizaine, croyons-nous, Ton distinguait les basses à la manière dont ils se rengorgeaient, et les chants sacrés sortaient de leu.- bouche sans qu'on leur vit presque remuer les lèvres.

La ch.ipelle impériale à Saint-Pélersbourg et celle de ce couvent de Romanof sont ce que nous avons entendu de plus beau dans le domaine de la musique religieuse; nous possédons des compositions musicales plus savantes et plus belles sans doute, mais la manière dont on exécute le plain-chaiit en Piussie y ajoute une grandeur mystérieuse et une inexprimable beauté. C'est, à ce qu'on nous dit, saint Jean l>amascène qui fut au huitième siècle le grand réformateur de la musique sacrée; elle s'est peu modifiée, et ce sont es mêmes chants arrangés à quatre voix p^ir les compositeur.- modernes, que nous enloDdimes. L'inlluence italienne envahit un instant la musique sacrée, mais ce ne fut pas pour longtemps, et l'empereur Alexandre I'"^ ne souffrit pas qu'on exécutât d'autic chant que le chant ancien dans sa chapelle.

En rentrant à l'hôtel, tout vibrant encore d'une harmo

nie céleste, nous trouvâmes des lettres qui nous rappelaient à Saint-Pétersbourg, et nous quittâmes Moscou à grand icgrot, Moscou, la vraie ville russe, couromiée par le Kremlin aux cent coupoles.

Le rideau, en se levant, découvre aux yeux du speclaleur un royaume mystérieux et souterrain qui a pour ciel une voûte de rocher, pour étoiles des lampe>, pour fleurs les cristallisations bizarres des mélaux, pour lacs des eaux noires où nagent des poissons avcugl s, pour indigènes les gnomes de la montagne que le travail humain vient troubler dans leur retraite profonde. Une joyeuse aclivité règne au sein de la raine; les pics poursuivent le minerai aux veines de la gangue; les câbles s'enroulent sur les treuils; les paniers vont et viennent, el les hottes versent aux fourneaux, dont les gueules rouges flamboient, les trésors extraits de la roche. A peine refroidis, les l.ngots se façonnent sous les coups cadencés des marteaux. Tout ce table lu est charmant.

Tant de labeur mérite sa récompense. Par un frêle escalier dont le sommet se perd dans la voûte de la caverne, et qui Miel le monde in'éiieur en communication avec le monde supérieur, descendent, comme les anges sur l'é chelie (le Jacob, les femmes, les filles et les fiancées des mineurs, en costume coquet et pittoresque, apportant le

(1) Éoline ou la Dryade, ballet en quatre actes de M. Jules l'on ot, musiija?. de M. Pugiii, débuts de M""" Ferraris.

L'OPÉRA A SAlM-PElERSr.OURG. 33!

déjeuner des ouvriers. Tous ce^ petits piods, toutes ces jambes fuies et rondes francliissenl les innombrables marches avec une prestesse ailée, sous 1 arlil erie des lorgnettes braquées, sans un faux pas, sans une hé.-ilalion, sans faire trembler un instant l'esca'ier aérien; rien de plus gracieux et de plus hardi que ce défilé en l'air de tout le corps de ballt t.

On tire les provisions da panier, et Lisinka, la plus jolie de ces jolies fiUos, sert affeclueuseme.it son père, le chef des mineurs, aussi habile à deviner des métaux sous leur enveloppe terreiise que les telchines de Samotbrace ou les gnom-:îs du Ilartz. Pour que la joie soit complète, le comte Edgar, propriétaire des mines, a envoyé à ses braves ouvriers des brocs de \iu et des cruches de bière. Les mineurs y puisent largement, et le sobre déjeuner finit ea gai festin. Aux lumières des lampes les yeux élincellent,^ les joies s'illuminent, les sourires brillent en blancs éclairs, les mains cherclient les mains, les bras s'arrondissent autour des corsages, les pieds trépignent sur le sol pailleté d'or, et les danses ne tardent pas à se former.

Ce joyeux tumulte éveille dans les profondeurs de son palais souterrain Rûbezahl, le roi des gnomes, le génie delà mon'agne dont l'audace avide des mortels envahit les possessions ; un énorme bloc de scories liquéfieras autrefois par le feu des volcans primitifs s'entr'ouvre subibi!ement, et il en jaillit un être surnaturel, moiùé Dieu, moitié démon, un petit manteau blanc sur les épau'es, •evêlu d'une cuirasse et deknémides à reflets de paillon, jans doute forgées par Vu'cain, son aïeul mytiiologi |ue : c'est Piùbez'ahl. krité d'abord de tout ce bruit, il se déride bientôt à l'aspect des danses et descend, pour s y mêler, de son quartier de roche. Invisible par sa volonté, comme s'il port lit au doigt l'anneau de Gygés, il circule entre les groupes, qu'il lutine et dérange. Grâce à lui, les garçons les plus modes'eâ sont punis de licences qu'ils n'ont pas prises. Ici, il effleure de ses lèvres de blanches épaules; là, il entoure de ses doigts une taille de gué[ie, interceptant les baisers au vol et laissant arriver le^ souf

352 VOYAGE EN RISSIE.

(lets... sur la joue des innocenls. Ce n'est pas tout : en passant les amphores, dont le vin se répand en nappes rouges, trompant la soif des buveurs, il fait porter à sec la santé du comte Edgar, à la grande satisfaction du malin génie, qui disparaît en riant.

Le comte Edgar pénètre dans la raine pour féliciter les ouvriers de leur ardeur à cos travaux, qui l'enrichissent et lui permettent d'épouser Éoline, sa lijncée, fllle adoptive du puissant duc de Ratibor.

Éoline, curieuse de visiter ce monde souterrain, ai rive bientôt avec son père, semant sous ces voûtes sombres, où ne s'épanouissent que l'or, l'argent et les pierres [irècieuses, les fleurettes des champs qu'elle a cueillies en route tout humides encore de rosée ; on l'entoure, on 1 admire, on l'acclame; elle esl si belle, si bonne et si charmante ! Derrière sa beauté on en admire une autre qui brille à ti avers la première, comme une flamme dans un globe d'albâtre. On dirait, à de soudaines phosphorescences, qu'Éoline n'est que l'enveloppe, que le voile transparent d un être supérieur, d'une déesse condamnée par quelque fatalité à vivre parmi les hommes. Aussi Edgar, ivre d'amour, s'élance sur les pas de sa belle fiancée, tâchant de l'atteindre et de l'arrêter dans son vol. Âvezvous vu deux papillons aux ailes palpitantes qui se cherchent et s'évitent sur la pointe des herbes, l'un passionnément, l'autre coqu ttemeiit, gardant toujours leur distance jusqu'à ce qu'ils se confondent dans le même rayon? Alors vous pouvez vous Faire une idée de ce pas délicieux où madame Feiraris, — Éoline, voulons-nous dire, — se montre si jeune, si légère, si aérienne, si volui)tueusenient cha^te et si pudiquement provocante. Avec quel joli mouvement elle altiie et r.'pousse le bai-er suspendu au-dessus de son sourire comme une gracieuse menace!

Pendant qu'Eoline admire les richesses de la mine, prend part à la collation qu'on lui offre, se mêle aux danses, accueille les jeunes filles empressées autour délie et reçoit les coiifidences indiscrètes du jeune ouvrier amoureux deLizinka, Uûbezahl, le génie de la montagne,

LOPERA A SAINT-PETERSBOURG. . 533

a reparu; dans une pose d'extase, les mains tendues, l'œil ébloui, il suit tous les mouvements de la fiancée d'Edgar. Il s'enivre à longs traits de sa beauté. Jamais semblable merveille n'a pénétré dans son obscur royaume; ni les ondines des nappes intérieures, ni les salamandres des régions pluloniques qui ont cherché à lui plaire ne possédaient celte perfection de traits et de formes, cette grâce virginale, ce sourire enchanteur! Rûbezahl est épris d'Éoline; la flèche de l'amour a trouvé son cœur à travers les épaisses couches de la terre.

Soudain il se transforme en mineur, et d'un air gauche et rustre il s'approche de la table, malgré les ricanements des seigneurs, dont il dédaigne les phiisant^ries. Sous son humble habit, il est plus puissant qu'eux ; ses yeux percent les obstacles contre lesquels s'émousseat les regards des hommes ; il voit clairement les fleuves de métal ruisseler dans leur lil de roche. La clef des trésors de la montagne, c'est lui qui la tient ; en effet, à chaque coup de pioche qu'il donne, les blocs d'or natif font briller leurs jaunes pépites; les pierres précieuses étincellenl et lancent de folles bluetles; la caverne illuminée laisse transparaître les richesses que l'homme cherche avec tant de I eine ; les floraisons métalliques étalent Icirs couleurs étranges, les rubis, les saphirs, les diamants croisent leurs feux variés. Qu'est-ce que le trésor des califes à côté de ces merveilles et de' ces éblouissements? Dans l'humble mineur qui se redresse fièrement, l'on recoiviait Rûbezahl, le roi des gnomes ; sans s'inquiéter du courrou.\ ni de l'épée d'Edgar, qui n'atteint que le vide, le génie déclare son -amour pour Éoline. Elle sera reine chez les gnomes, et la terre lui ouvrira tous ses écr'.ns ; ainsi l'a décidé liûbezahl, qu'aucun obsticle n'arrêtera. Qui pourrait rivaliser avec un génie, et surtout avec un génie si riche !

En vain Éoline proteste, en vain Edgar cherche à châtier l'insolent, Rûbezahl ne s'en émeut guère ; il fait un geste, et la caverne s'incendie d'un refl^'t pourpre, comme ïi les digues du feu central étaient rompues. Le génie s'é-

clipse au milieu des flammes. Tout le monde fuit épouvanté, et la solitude se fait dans la mine.

Les hommes partis, les gnomes reprennent possession de leur empire. Des fentes de la roche sort une multitude de petits êties vêtus de gris, coiffés de capuchons au fond desquels brillent des yeux malins. Tout cela sautille d'une façon bizarre, sur un rhytlime désordonné, pour divertir le maître, qui parait soucieux; aux gnomes succèdent de jolies créatures aux toilettes étincelantes de couleurs minérales, qui essayent, sans y plus réussir, de distraire le roi de la montagne de sa rêverie. Rùbezahl ne fait pas même attention aux empressements de Trilby, son page, son lutin bien-a'mé. La pensée qui le préoccupe perce les parois sombres de la caverne ; la roclie compacte devient translucide, se fond en vapeurs, s'azure et laisse apercevoir, dans une perspective magique, lintérif^ur d'une chambre d'architecture ogivale. Doucement éclairée par une lampe, Éoline repose sur des carreaux de brocart, avec le gracieux abandon du sommeil; un jet de lumière bleuâtre pénètre dans la chambre par le vitrail qui s'ouvre. Dès que la lueur argentée a touché Éoline, une métamorphose s'opère en elle; comme une chrysalide qui sort di sa coque et s'envole papillon, la jeune fille abandonne sa forme terrestre et ne laisse sur sa couche que des vêtements affaissés. Avec la nuit elle redevient dryade, comme sa mère ; ses compagnes l'entourent et la guident dans la forêt natale vers le chêne auquel sa vie est attachée. « Mortelle ou déesse, qu'importe ! s'écrie Rùbezahl, je saurai bien obtenir son amour. » La vision s'évanouit, 2l la toile tombe.

A l'acte suivant, les lueurs roses de l'aurore qui luttent ivec les reflets bleus de la lune jouent sur les hauts toits J'un manoir gothique, dont une eau vive baigne le pied, i'out le re^te de la scène est encore dans l'ombre, et sur ]e devant, près d'une tourelle en ruine, un vieux chê.ie fracassé par la foudre tord ses branches mortes. C'est le jour des fiançailles d'Edgar et d'Éoline. Les mineurs préparent pour la cérémonie un trône de fleurs et de feuilla-

L'OPERA A SAIST-PETERSBOIRG. Ô35

gos. « Si nous jetions bas cet ai bre brisé qui nous gène, dit Frantz, l'amoureux de Lisinka, au vieil Hermann, le clief des mineurs. — Gardons-nous en bien, mes enfants, répond flermann ; une légende est attachée à ce chêne : la châtelaine, mère d'Éoline, attirée par un charme mystérieux, aimait à se reposer sous son ombre ; un jour d'orage le tonnerre le frappa, et comme si sa vie fût liée à l'existence du chêne, la jeune femme mourut. »

Tandis que le vieux mineur raconte cet'e légende, un pétillement d'étincelles se fait entendre, et des ruines de la tourelle Rûhezahl s'élance comme à la poursuite d'un ? vision. En effet, une figure lumineuse, dont le reflet s'allonge dans l'eau, passe en planant au-dessus de la rivière, comme un oiseau qui raterait un lac; c'est la dryade qui rentre avec le jour dans sa forme terrestre.

Le soleil levé éclaire la façade du château, fait miroiter les eaux de la rivière, dore le vert feuillage des ai bres du parc; les ouvriers, défdant avec bannière et attributs, portent sur des brancards de pesants lingots d'argent et d'or qu'ils comptent offrira leur S'igneur; les jeunes fdles du village les suivent. Trilby, le lutin de Rûhezahl, venu sur terre déi;uisé en page pour servir les amours de son maître, s'amuse à coquetier avec elles, excitant la jalousie de leurs rustiques amants.

Le duc de Rotibor, Éuline, Edgar et les gentilshommes témoins des fiaiiçailles ne tardent pas à paraître; ils prennent place et la fête commence. Un seigneur, vêtu avec une magnificence bizarre, s'avance hardiment. Il excite une si. rprise mêlée de crainte. On s» nt en lui une puissance surnaturelle. Il dompte la volonté, brise la résistance, fascine comme le serpent, attire comme l'abîme. Magnétisée par son regard, Éoline se lève et commei.ce un pas avec lui. On dirait une col mbe qui descend de branche en branche vers le reptile en arrêt au bas de l'arbre, la plume hérissée, l'aile palpitante, éperdue d ho reur, mais charmée. Sans doute Éuline n'aime p;is liûbezahl, ()Ourtanl celte danse magique l'étourdit et l'enivre ; une langueur perfide amollit ses mouvements, sa tète penche,

son œil nage dans une lumière plus humme, son souri... s'enlr'ouvre, laissant passer un souffle plus pressé. A demi-vaincue, elle s'abandonne aux bras de Rûbezahl.

Ce pas, qui est un chef-d'œuvre, jette en extase les spectateurs du théâtre tt les spectateurs de la salle. Seul, le comte Edgar ne le Irouve pas de son goût, et franchement il est dans son droit. Furieux, la dague au point, il se précipite vers le groupe ; le roi des gnomes le renverse d'un geste et retourne par une trappe anglaise dans son empire caverneux. Les jeunes filles reçoivent et soutiennent Éoline évanouie.

Nous voici maintenant au château, dans une riche salle gothique, chambre à coucher d'Éoline; la jeune fille dort, mais d'un sommeil agité de terreurs et de visions étranges. Elle tressaille et se dresse sur le bord de son lit, croyant entendre des rires et voir passer des ombres. Ce n'est pas tout à fait une illusion, car Tiilby, envoyé en éclaireur, s'est introduit dans la place, et sa tête maligne apparaît entre les rideaux; cependant entourée de ses caméristes accourues à son appel, Éoline se rassure ; elle était le jouet d'un rêve! Pour dissiper cette fâcheuse impression, elle va à son miroir; — n'est-ce pas là que les femmes oublient tout, même leur amour? — Elle sourit en voyant que les mauvais songes n'ont pas éteint ses yeux et pâli ses joues. Ses femmes lui essayent des paiures; mais tout à coup, au lieu de son image charmante, se dessine dans la glace la figure de Rûbezahl passionuément agenouillé et lui tendant les bras comme pour l'attirer sur son cœur. Épouvanlée, elle recule; la vi?ion se dissipe, mais l'amoureux génie a emporté avec lui le reflet d'Éoline. Ne pouvant posséder le corps, il s'est emparé de l'ombre ; le miroir infidèle ne reproduit plus les traits de la jeune fille. Ce portrait, tout exact qu'il soit, ne sulfit pas à Rûbezahl, il lui faut le modèle, et bientôt il revient plus vif, plus passionné, plus ardent que jamais; Eoline se défend comme se défend une femme qui a un autre amour au cœur; cependant la situation est périlleuse; Trilby a écarté les caméristes, et le génie est pressant. La

jeune fille se jetle à genoux sur un prie-dieu, devant une sainte image, le ciel seul peut la secourir. .Minuit sonne; c'est l'heure de sa métamorphose. Un rayon de lune s'allonge dans la chambre, et par ce chemin lumineux la dryade s'envole, laissant Kùbezahl penaud et furieux. Averti qu'un audacieux s'est introduit chez Éoline, le comte Edgar accourt l'épée à la main, mais le roi des gnomes connaît par anticipation les mystères de l'électricité. Son fer, en rencontrant celui d'Edgar, en fait jaillir des étincelles bleues et donne au bras qui le lient une commotion épouvantable; avant (|ue le comte ait raraussé son arme inutile, le génie s'est éclipse.

C'est un rude métier, même pour un roi des gnomes, que de poursuivre une femme à existence double, qui vous échappe au moment où vous croyez la tenir, et se réfugie dans un Ironcd'arbre, ausein d'unevaste forêt. Rûbezahl, malgré sa science, est fort embarrassé. Déguisé en bûcheron, il interroge de l'œil tous les chênes vieux et jeunes. Sous quelle écorce protectrice se cache Éoline? Il ne sait, Une idée lui vient ; avec sa hache, il questionnera chaque chêne. Aussitôt que le tranchant de l'acier mord le bois, une dryade apparaît demandant giâce pour l'arbre auquel sa vie est liée. Kùbezahl continue ses essais jusqu'à ce qu'il ait trouvé le chêne d'Éoline. La pauvre dryade résiste tant qu'elle peut ; il faut que la hache fasse à travers l'aubier perler de roses gouttes de sang sur sa chair délicate pour qu'elle se décide à sortir ; le gnome la menace, si elle continue à repousser son amour, d'abattre tout à fait l'arbre qu'elle anime. Éoline, avec des grâces suppliantes, des coquetteries pudiques, des caresses soumises, parvient à désarmer le couiroux du génie, qu'entourent ses compagnes, dont les gioupes servent à masquer sa fuite. Edgar, qui la clieiche, la ramène au château.

Dans la salle d'armes du manoir, que décorent des pano plies équeblres, doivent avoir lieu les fêtes pour le mariag. d Edgar et d'Éoline. Quelques sons d'orgue s'échappenv: de la chapelle \oisine, et bientôt le couple reparaît uni pour toujours devant le ciel et devant les hommes. Des

r.38 VOYAGE EN RUSSIE,

danses variées se succèdent. Éolino, dans un pas suprême, < xprime les chastes eniviements, les joies célestes de l'amour permis. Et Rùbezahl, que fait-il? allez-vous dire. 11 laisse épouser celle qu'il aime par son rival ; c'est bien la peine d'être le roi des gnomes! Attendez : regardez làbas, tout au fond, cette rougeur qui empourpre la forêt ; des Aots de fumée roulent en tourbillons vers le ciel, les flanmies montent, l'incendie se développe, et dans le brasier se tordent douloureusement les chênes habités par les dryades.

Éoline se renverse, porte une main à son cœur, et de l'autre fait un geste d'adieu à Edgar. Le feu qui dévore sou chêne la consume; elle meurt, et près d'elle Rùbezahl, apparu soudain, ricane avec une méchanceté diabolique : au moins elle n'appartiendra à personne.

Un ciel tout illuminé des splenJeurs de l'apothéose, fin obligée des ballets et des féeries, reçoit les âmes errantes des dryades. Éoline monte soutenue parles bras de sa mère et la toile tombe au bruit des voix tumultueuses qui demandent madame Ferraris.

Le triomphe de madame Feiraris a été complet, et les Russes SOI t difficiles en fait de danse ; ils ont vuTaglioni, Essler, Cerrito, Carlotta Grisi, sans compter leurs propres dan>euses, jeune armée chorégraphique qui sort de leur Conservatoire, un des mieux tenus du monde, alerte, assouplie, discipl née à merveille, avec un talent tout fermé déjà auquel ne manque qu'une expérience du théâtre bientôt acquise.

.Madame Ft rraris est aujourd'hui sans rivale. Elle a la grâce, la légèreté, le ballon, le parcours, et, sous une mignonne apparence, une incomparable vigueur. Quand elle s'enlève, c'e>t une délente d'acier, quand elb' redescend, c'est une plume de colombe. Dans les pointes, son orteil pique le sol comme un fer de flèche, et là-dessus elle tourne, elle se renverse, elle fait des temps penchés, des revin ments subits avec une sûreté, une hardiesse, un abandon qui la feraient croire soutenue par des ailes invisibles; chaque temps est net, pur, bien dessiné, sans rai-

deur ni fatigue, d'une perfection classique et d'une grâce toute nouvelle; en outre, ces petits pieds, dans le délire de la danse, n'oublient jamais la mesure ; ils ont l'oreille fine el se ndent le rhythme à mervfille. Leurs taquelés sont aussi justes que les battements du métronome de Mdëtzel.

Chargée d'un rôle double, madame Ferraris a pu montrer, comme dans deux ballets joués l'un après l'autre, son talent sous deux physionomies diverses; quanrl elle représente Éoline, elle joint l'affabilité gracieuse de la châtelaine à la gaieté innocente, à la coquetterie naïve de la jeune fille; quand elle représente la drvade, elle s'idéalise, se détache, s'enlève, se fait plus transparente et plus légère encore, et vo'e à travers les chênes de la forêt, sur la pointe des herbes, sans làire tomber une seule goutte de rosée d'une violette. Dans ces changements brusques de femme en dée-se, de déesse en femme, elle ne se trompe jamais et reprend toujours tout le personnage.

Mais notre article est déjà bien long, et pourtant, pour le finir, il nous faudrait encore bien de la place. Tant d'yeux bleus et de chevelures blondes, tant de pieds mignons et de jambes sveltes luisent, flottent, sautillrnt, se lèvent ou retombent dans ce tourbillon de gaze, de paillon, de fleurs, de sourires et de maillots roses qu'on appelle Eoline, ou la Dryade! — Considérez que nous sommes un étranger arrivé d'hier, qui écoute avec une surprise cbarmée tous ces noms féminins étranges à son oreille comme le chant doiseaux inconnus, si doux pouilant, si pleins de voyelles et de musique qu'on les prendrait pour les noms sanscrits d'un drame indien ignoré de WilliamJonesoude Schlegel : Prikhounowa, Mouravieva, Amossova,Koupeva. Liadova, Snetkova, Manarowa... Il nous semble transcrire, pour les danseuses d'i la rue Le Pelletier, du texte de Sacountala tous ces beaux noms épanouis et parfumés comme des fleurs de l'Inde dont la sonorité nouvelle les alarmait tant ; eh bien, figurez-vous, et cela d'autant plus aisément que vous connaissez mieux que nous tout ce joli ii.onde, que chacun de ces noms signifie beauté, talent ou

tout au inoiusjeiinesse et espérance. — Quant à madame Potipa, son nom français nous guide, bien qu'elle soit Russe, et nous pouvons dire plus spécialement qu'elle est fuie, jolie, légère et di^ne d'appartenir à cette famille de chorégraphes distingués. Louer Perrot et Pugni, est-ce bien nécessaire? Leurs noms seuls sont des élusses.

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nCTOUR EN FRANCE

Il y avait déjà bien des jours, bien des semaines, bien des mois même, que nous remettions notre départ pour la France. Saint-Pétersbourg avait été pournotre courage une sorte de Capoue gelée où nous nous étions amolli dans b s délices d'une vie charmante, et il nous en coûtait, nous l'avouons sans honte, d'aller reprendre à Paris le collier du feuilliton, qui nous meurtrit les épaules depuis si longtemps. A l'attrait si grand pour nous des choses nouvelles, se joignait celui des relations les plus agréables. On nous avait choyé, fêté, gâté, aimé même, nous avons la fatuité de le croire, et tout cela ne se quitte pas sans regret. La vie russe nous enveloppait, suave, caressante, ilatteuse, et nous avions peine à déposer cette moelleuse pelisse. Cependant on ne peut pas toujours rester à Saint- Pétersbourg. Des lettres de France nous arrivaient chaque lois plus pressantes, et le grand jour fut irrévocablement fixé.

Nous avons dit que nous faisions partie de la société des Vendrediens, jeunes artistes qui se réunissaient chaque vendredi, tantôt chez l'un, tantôt chezl'autre, et passaient la soirée à dessiner, à peindre à l'aquarelle, à laver à la sépia des compositions improvisées que vendait Bi'fzrof, le Susse de l'endroit, et dont le produit venait aider qud-

que camarade à court de ressources. Vers minuit, un joyeux souper terminait la séance de travail ; on enlevait les crayons, les pinceaux, les pastels, et l'on attaquait le macaroni classique fait par un Romaiïi, le salmis de gelinottes ou quelque giand poisson péché dans la Neva, à travers les trous de la glace. Le souper était plus ou moins somptueux, selon l'étal de la bourse du Vendredien qui hébergeait le cénacle ce soir-là. Mais qu'il fût yrrosé devin de Bordeaux, de vin de Champagne, ou simpleme. t de bière anglaise ou même de kwass, il n'en était pas moin; gai, cordial et fraternel. Les histoires saugrenues, les charges d'atelier, les folies amusantes, les paradoxes inattendus, y éclataient comme des fusées de feu d'artifice. Puis l'on revenait par groupes, suivant les convenances du quartier, poursuivant l'entretien à travers les ru?s silencieuses, désertes, blanches de neige, où l'on n'entendait d'autre bruit que nos éclats de rire, le hurlement de quelque chien ré\eillé à notre passage, et le bâton ferré des gardes de nuit traînant sur le trottoir.

Le vendredi, veille de notre départ, amenait précisément notre tour de traiter la troupe, et toute la bande se réunit au giand complet dans notre logis, situé rue delà Morskaïa. Vu la bolennilé de la circonstance, Imbert, officier de bouche célèbre à Saint-Pétersbourg, et appartenant à la maison de l'Empereur, voulut bien rédiger le menu du souper, en surveilierrexécution, etdaignamême y mettre la main en préparant un chaud-froid de perdrix dont nous n'avons retrouvé le pareil sur aucune table. Imbert nous estimait pour un risotto exécuté par nous eu sa présence, d'après la plus pure recelte milanaise, à la suite d'une conversation sur les cuisines exotiques ; il l'avait déclaré exquis et ne nous considérait plus comme un bourgeois; en dehors de notre littérature, nous étions pour lui un artiste. Jamais approbation ne nous flatta davantage, et il avait fait ce chaud-froid pour un palais qu'il jugeait digne appréciateur de son mérite.

Comme d'habitude, la soirée commença par le travail ; chacun se mit à son pupitre préparé d'avance sous l'abat-

jour d'une lampe. Mais l'ouvragen'avançait guère, on était préoccupé; la couversalion suspendait les pinceaux, et le bistre ou l'encre de Chine sécinit parfois dans le godet entre une louche et l'autre. Pendant pi es de sept mois, nous avions vécu en bon compagnon parmi ces jeunes gens spirituels, sympathiques, amoureux du beau et pleins d'idées généreuses. Nous allions partir. Quand on se quitte, qui sait si jamais l'on se reverra? surtout lorsqu'une grande dislance vous sépare, et que vos existences, qui se sont mêlées pendant quelque temps, vont reprendre leur cour.^ ordinaire. Une certaine mélancolie planait donc sur les Vendrediens , et l'annonce du souper vint la dissiper fort à propos. Les loasis portés à notre heureux voyage ranimèrent la gaieté éteinte, et le coup de l'étrier fut bu si longtemps qu'on résolut de rester jus [u'au jour et de nous accompagner en masse au chemin de fer.

La sa son s'avançait ; la gra:ide débàc'e de laNéva avait eu lieu, et seuls, quelques glaçons retardataires descendaient le courant et ail lient se fondre clans le golfe attiédi et désormais libre à la navigation. Les toits avaient perdu leur couverture d'hermine, et dans les rues, la neige, changée en noire bouillie, faisait à chaque pas desflaimes et des bourbiers. Les dégâts de l'hiver, masqués longtemps par la blinche couche, apparaissaient à nu. Les pavés étaient disjoints, les chaussées rompues, etnos drosciikys, durement caliolés de fondrière en fondrière, nous donnaient de terribles coups dans les reins et nous faisaient sauter comme des pois sur un tambour, car le mauvais état des routes n'empêche nullement les isvosclitchiks d'aller comme si le diable les emportait : pourvu que les deux petites roues les suivent, ils sont contents et ne s'inquiètent guère du voyageur.

On arriva bientôt à la station du chemin de fer, et là» trouvant que la séparation venait trop vite, toute la bande monta en wagon et voulut nous accompagner jusqu'à Pskof, où s'arrêtait alors la ligne ferrée ébauchée seulement. Cet usage de faire ainsi la conduite aux parents ou aux amis qui parlent nous semble particulier à la Russie,

et nous trouvons celte habitude louchante, L'amcriume du départ en est adoucie, et la solilude Jie succède pas brusquement aux embrassades et aux poignées de ma'ns.

A Ptkof cependant il fallut bien se quitter. Les Vendrediens rétrogradèrent vers Saint-Pétersbourg par le retour du train ; c'était le départ définitif, et le vrai voyage allait commencer.

Nous ne revenions pas seul en France; nous avions pour compagnon de roule un jeune honmie qui demeurait dans la même maison que nous à Saint-Pétersbourg, et avec lequel nous nous étions bien vile lié d'amitié. Quoique Français, il savait, chose rare, presque toutes les langues du Nord : l'allemand, le suédois, le polonais et le russe, qu'il parlait comme sa langue maternelle; il avait fait de fréquents voyages en Russie, dans toutes les drections, sur tous les véhicules et par toutes les températures. En voyage, il était d'une sobriété admirable, savait se passer de tout, et offrait une résistance étonnante à la fatigue, bien qu'il fût d'une nature délicate en apparence et habitué à la \ie la plus confortable. Sans lui, nous n'aurions pu accomplir notre retour à cette époque de l'année et par des chemins si difficiles.

Notre premier soin fut de chercher dans Pskof une voiture à louer ou à vendre, et, après bien des allées et venues, nous ne trouvâmes qu'une espèce de droschky assez délabré, et dont les ressorts ne nous inspiraient pas grande confiance. Nous l'achetâmes, mais à celle condition que s'il se rompait avant d'avoir fait quarante verstes, le vendeur le reprendrait moyennant une légère indemnité pour le dégât. Ce fut notre prudent ami qui eut l'idée de cette clause, et bien nous en prit, comme on va le voir.

On attacha nos malles à l'arrière du frêle véhicule; nous nous assîmes sur l'étroit strapontin, et le cocher lança son attelage au galop. Celait bien, pour courir les routes, la plus horrible saison de l'année; le chemin n'était (|u'une chaussée de f;inge, relativement un peu plus lassée, au milieu d'un vaste marécage de boue liquide.

A droite, à gauche et en avant, la perspective se composait d'un ciel barbouillé de gris sale, posant sur un horizon de terrains noirs et détrempés; à peine, de loin eu loin, quelques chevelures ébouriffées et roussàtres de bouleaux à demi submergés, un miroitement de flaques d'eau, et des isbas en rondins retenant encore sur leurs toits quelques lèches de neige semblables à des lambeaux de papier mal arrarhé. Â travers la fausse tiédeur de la température, passaient, aux approches du soir, des souffles d'une bise assez aigre qui nous faisait frissonner sous nos fourrures. Le vent ne se réchauffait pas à glisser sur cette purée de neige et de glace ; des bandes de corbeaux ponctuaient le ciel de leurs virgules noires, et se dirigeaient en croassant, vers leur domicile nocturne. Ce n'était pas autrement gai, et, sans la conversation de notre camarade, qui nous racontait un de ses voyages en Suède, nous serions toml é en mélancolie.

Des chario!s de moujiks, portant du bois, suivaient la chau sée, traînés par de petits chevaux crottés comme des barbets et faisant voler autour d'eux un déluge de boue; mais en entendant les sonnettes de notre attelage, ils se rangeaient respectueusement et nous laissaient passer. Un de ces moujiks eut même l'honnêteté de courir après nous pour nous rapporter une de nos malles qui s'était détachée, et dont nous n'avions pas entendu la chute au milieu du bruit de nos roues.

La nuit était presque tombée, et nous n'étions plus trèséloignés de la maison de poste; nos chevaux allaient comme le vent, excités par le voisinage de l'écurie; le pauvre droschky sautait sur ses ressorts énervés, et suivait en diagonale l'attelage effréné, les roues ne pouvant pas tourner assez vite à travers l'épaisseur de la boue. La rencontre d'une pierre lui donna un choc si violent que nous manquâmes être jetés dehors en plein bourbier. Un des ressorts s'était brisé, l'avant-train ne tenait plus. Notre cocher descendit, et avec un bout de corde raccommoda tant bien que mal le véhicule fracassé, en sorte que nous pûmes, clopin dopant, arriver jusqu'au relai. Le

546 TOYAGE EN RUSSIE.

droschky n'avait pas duré quinze verstes. Il ne fallait pas penser à continuer le voyage sur us pareil sabot. Il n'y avait dans la cour de la maison de poste d'autres voitures disponibles que des télégas, et il nous fallait franchir c inq cents verstes pour atteindre la frontière.

Pour bien faire comprendre l'horreur de la situation, tme petite description de la téléga est nécessaire. Ce véhicule, éminemment primitif, se compose de deux planches placées en long sur deux essieux où s'emmanchenl quatre roues. D'étroites ridelles bordent les planches. Une double corde, garnie d'une peau de mouton, s'attache aux ridelles, et forme une sorte d'escarpolelte servant de siège au voyageur. Le postillon se tient debout sur une traverse en bois, ou s'asseoit sur une planchette. Les malles sont entassées par derrière. On accroche à cette mnchine cinq petits chevaux dont les fiacres ne voudraient pas, tant ils ont pileuse mine au repos, et que les meilleurs chevaux de course auraient de la peine à suivre quand ils sont lancés. Ce n'est pas un moyen de transport à l'usage des sybarites, mais on va un train d'enfei', et la téléga est la seule voiture qui puisse résister aux routes effondrées par le dégel.

Nous tînmes conseil dans la cour. Mon compagnon me dit : « Attendez-moi. Je vais pousser jusqu'au premier relai, et je revienilrai vous prendre avec une voilure... si j'en trouve.

— Pourquoi cela? lui répondis-je assez étonné de la proposition.

— C'est que, répliqua mon ami, dissimulant un sourire, j'ai déjà entrepris bien des voyages en téléga avec des camarades qui semblaient courageux et robustes. Ils grirnpaii'ut fièrement sur la sellette, et, pendant la première heure, se bornaient à quelques grimaces, à quelques contorsions aussitôt réprimées; puis bie tôt, les reins cassés, les genoux endoloris, les entrailles arrachées, la cervelle sautant dans le crâne comme une noix £èche dans sa coque, ils commençaient à maugiéer, à g. indre, à se lamenter, à me dire des injures. Quelques-

uns même pleuraient, et me priaient de les mettre à terre ou de les jeter dans un fossé, aimant mieux mourir de faim ou de froid sur place, être mangés des loups, que de subir plus longtemps un pareil supplice. Personne n"a dépassé quarante vérités.

— Vous avez trop mauvaise opinion de moi. Je ne suis pas un voyageur douillet. les galères de Cordoue, dont le fond est un filet en spaitcrie; les tartanes de Valence, semblables à des boites où l'on roule des biil s pour les airondir, ne m'ont pas arraché un gémissement. J'ai courU la poste en charrette, me tenant ries pieds et des mains aux ridiUes. La léléga n'a rien qui me puisse étonner. Si je me plains, vous ine répondrez comme Gualimozin à son compagnon de gril : « Et moi, suis-je sur des roses ? »

Cette fière réponse parut le convaincre. On mit des chevaux à une téléga, où on entassa nos malles, et nous voilà paitis.

Et le dîner? allez-vous me dire; le souper du vendredi doit être digéré maintenant, et un voyageur consciencieux doit à ses lecteurs le menu du moindre repas fait en route. Nous n'avons pris qu'un verre de thé et une mince taitine de pain bis; car lorsqu'on fait une de ces courses extravagantes, il ne faut pas manger, non plus que les postillons quand ils courent la poste à fianc étiier.

Nous ne voudrions pus développer ce paradoxe, que la téléga est la plus douce des voitures. Ce[)endant elle nous sembla plus supportable que nous ne le pensions, et nous nous maintenions sans trop de peine sur la corde horizontale, un peu adoucie par la peau de mouton.

Avec la nuit, le vent était devenu froid; le ciel s'était déharbouillé de ses vapeurs, et les étoiles brillaient, larges et claires, dans le bleu sombre, comme lorsque le temps tourne à la gelée.

Il y a dans les dégels de ces reprises de froid. L'hiver septentrional a de la peine à remonter vers le pôle, et il revient parfois jeter des poignées de neige au nez du printemps. Vers minuit, la boue avait déjà durci, les fia-

ques d'eau étaient prises, et les tas de fange pétrifiée faisaient sauter plus durement encore la léléga.

Nous arrivâmes à la maison de poste, reconnaissable par i>a façade blanche et son portique à colonnes. Tous ces rrlais sont pareils, et bâtis, d'un bout à l'autre de l'Empire, sur un modèle d'ordonnance. On nous enleva do notre téléga avec nos paquets, et on nous mit sur une autre qui repartit à l'iiistanl même. Nous allions ventre l' terre, el les vagues objets entrevus dans l'ombre fuyaient en désordre de chaque côté du chemin comme une armée en déroi te. 11 scmlilait qu'un ennemi inconnu poursuivit ces fantômes. Les hallucinations de la nuit commençaient à troubler nos yeux pleins de sommeil, et le rêve, malgré nous, se mêlait à la pensée. Nous ne nous étions pas couché la veille, et l'impérieux besoin de dormir faisait flotter notre tête d'une épaule à l'autre. .Notre compagnon nous fit asseoir dans le fond de la voiture, et nous serra les tempes entre ses genoux pour nous empêcher de nous briser le crâne contre les ridelles. Les soubresauts les plus violents de la téléga, qui, parfois, aux endroits sablonneux ou tourbeux de la route passait sur des rondins posés en travers, ne nous réveillaient pas, mais faisaient dévier le dessin de notre rêve comme celui d'un artiste à qui l'on pousse le coude pendant qu'il travaille : la figure commencée en profil d'ange se terminait en mascaron de diablotin.

Ce sommeil dura à peu prés trois-quarts d'heure, et nous nous réveillâmes reposé et gaillard comme si nous avions dormi dans notre lit.

C'est un plaisir enivrant que la vitesse. Quelle joie de passer comme un tourliillon, dans un linlamarie de grelots et de roues, au milieu du vaste silence nocturne, lorsque tous les hommes reposent, n'étant vu que par les étoiles, qui clignent leurs yeux d'or et semblent vous montrer la route! Le sentiment d'agir, de marcher, de s'avancer vers un but pendant ces lieuns perdues d'ordinaire, vous inspire un or^^ueil bizarre : on s'admire, et l'on méprise un peu les philistins qui ronflent sous leurs couvertures.

RETOUR EN FllANCE. 549

Au relai suivant, même cérémonie : cnirée pleine de fanlasia dans la cour el transvasement rapide de nos personnes d'une téléga à l'autre.

« Eh bien? dis-je à mon camarade, quand nous fûmes sortis de la maison de poste et que le postillon eut lancé à toute bride ses chevaux sur la route, je n'ai pas encore demandé grâce, et voilà cependant pas mal de verstes que la télég.i nous secoue. Mes bras tiennent à mes rpaules, mes jambes ne sont pas désarticulées, et mon épine dorsale soutient toujours ma tête.

— Je ne vous savais pas si aguerri. Maintenant le plus fort est fait, et je crois que je ne serai pas obligé de vous déposer au bord du chemin, avec un mouchoir au boul d'une perche, pour vous signaler à la pitié des berlines ou des chaises de poste qui viendraient à passer dans ces parages déserts. Mais puisque vous avez dormi, à votre tour de veiller ; je vais fermer les yeux quelques minutes. N'oubliez pas, pour maintenir la vitesse, de donner de temps en temps un coup de poing dans le dos au moujik, qui le rendra à coups de lanièi e à ses chtvaux. Appelez-le aussi « dourak » en faisant la grosse voix; cela ne peut pas nuire. »

Nous nous acquittâmes consciencieusement de la tâche qui nous était imposée; mais disons tout de suite, pour nous laver, aux yeux des pliilanlhropes, du reproche de barbarie, que le moujik était velu d'une épaisse touloupe en peau de mouton dont la fourrure amortissait tout choc extérieur. Notre coup de poing s adressait à un matelas.

0 land le jour parut, nous vîmes avec surprise quil était tombé de" la neige pendant la nuit sur le pays que nous allions parcourir. Rien n'était plus triste que cette neige, dont la couche mince ne couvrait qu'à demi, comme un linceul troué, les laideurs el les misères du sol détr. mpé par un récent dégel. Sur le penchant des terrains inclinés où ses ôlroilcs lames montai iit el descendaient, elle ressemblait vaguement aux colonnes des tombeaux turcs, dans Je cimetière d'Eyoub ou de Scutari, que l'affaisse-

ment de la terre a fait choir et pencher avec des attitudes bizarres.

Au bout de quelque temps, la bise commença à rouler en tourbillons une espèce de neige fine, menue, pulvérisée, semblable à du grésil, qui nous piquait les yeux et I riblait de cent mille aiguilles glacées la portion de notre masque que le besoin de respirer nous forçait de laisser découverte. On ne saurait imaginer rien de plus désagréable que cette impatientante petite torture, qu'augmentait encore la vitesse de la téléga courant contre le vent. Noire moustache fut bientôt constellée de perles blanches et hérissée de stalactites entre lesquelles notrd haleine passait vaporeuse et bleuâtre comme une fumée de pipe. Nous nous sentions gelé jusqu'à la moelle des os, car ie froid humide est plus désagréable que le froid sec, et nous éprouvions ce malaise de l'aurore connu des voyageurs et des couri'urs d'aventures nocturnes. Quelque franc compagnon qu'on soit, la téléga, pour se reposer, ne vaut pas un hamac, ou môme ce canapé de cuir vert qu'on trouve partout en Russie.

Un verre de thé bien chaud et un cigare, avalé et fumé au relai pendant qu'on attelait les chevaux, nous remirent dans notre assiette, et nous continuâmes vaillammenl noti e route, enorgueilli par les compliments de notre camarade, qui, disa t-il, n'avait jamais vu d'Occidental supporter aussi héroïquement la téléga.

11 est bien difficile de dépeindre le pays que nous parcourions, tel qu'il se présente à celte époque de l'année au voyageur forcé de le traverser par une raison impérieuse. Ce sont des plaines faiblement ondulées, d'un ton noirâtre, que jalonnent des piquets destinés à marquer la route, quand les frimas de l'hiver effacent les chennns, et qui l'été doivent avoir l'air de poteaux télégraphiques sans ouviage. L'on n'aperçoit à Ihorizon que des forêts de bouleaux (luolqueibis à dtmi brûlées, que de rares villages perdus dans les terres, et trahis par leurs églises à petites couiiolcs buliieuses peintes en vert pomme. Iiln ce moment, sur le fond sombre de la boue, que la ge'ée de

la nuit avait fait figer, la neige étalait çà et là de longues bandes pareilles à ces pièces de toile qu'on déroule sur les prairies pour les blanchir à la rosée, ou, si cette comparaison vous semble trop riante, aux galons de fil blanc cousu au noir roussi d'un drap mortuaire de dernière classe. Le pâle jour tamisé à travers l'immense nuage grisâtre qui couvrait tout le ciel se perdait en lueurs diduses, et ne prétait aux objets ni lumière ni ombre ; rien ne se modelait, et chaque chose semblait dans son contour enluminé d'une simple teinte plate. A cette clarté louche, tout paraissait sale, gris, délavé, blafard, et le coloriste n'eût pas plus trouvé son compte que le dessinateur, dans ce paysage vague, indéfini, noyé, plutôt morose que mélancolique. Mais ce qui nous consolait et nous empêchait de nous laisser aller à l'ennui, malgré les regrets que nous inspirait Saint-Pétersbourg, «c'est que nous avions le nez tourné vers la France. Chaque cahot à travers cette morne campagne nous rapprocbait de la pairie, et nous allions voir, après sept mois d'absence, si nos amis parisiens ne nous avaient pas oublié. D'ailleurs l'action d'un voyage pénible soutient, et la satisfliction de triompher des obstacles distrait des petites misères de détail. Quand on a vu beaucoup de pays, on ne compte pas rencontrer à chaque pas des « sites enchanteurs ; » on est habitué à ces lacunes de la nature, qui parfois rabâche et sommeille comme les plus grands poêles. Plus d'une fois, on est tenté de dire comme Fantasio, dans la comédie d'Alfred de Musset: (' Comme ce soleil couchant est manqué! La nature est pitoyable ce soir. Regarde-moi un peu cette vallée là-bas, • es quatreoii cinq méchants nuages qui grimpent sur cette montagne 1 Je faisais des paysa^^es comme cela, quand j'avais douze ans, sur la couverture de mes livres! »

Nous avions dépassé depuis longtemps Ostrof, Regitza et autres bourgs ou villes sur lesquels nous ne fimes pas, on se l'imagine, des observations bien intimes du baut de notre téléga. Nous y serions restés plus longtemps, que nous ne pourrions que répéter des descriptions déjà faites; car tous ces endroits se ressemblent : ce sonttou-

j"iirs les clôtures de planchei, les maisons de bois à doubles fenêtres à travers lesquelles on entrevoit quelque plante exotique, les foils peints en vort, et l'église, avec ses cinq cloihetons et son narthex enluminé de quelque peinture sur palron byzantin.

Au milieu de cela se détache la maison de poste, avec sa façade blanche devant laquelle se groupent quelques moujiks en touloupes graisseuses, et quelques enfants à cheveux jaunes. Quant aux femmes, on en rencontre trèsrarement.

Le jour baissait et nous ne devions plus être bien loin de Dunabourg. Nous y arrivâmes aux dernières lueurs d'un couchant livide, qui ne donnait pas un aspect bien riant à cette ville p( uplée en grande parlie de juifs polonais. C'était un de ces ciels comme on s'en figure dans les tableaux qui représentent des pestes, d'un gris blafard plein de teintes morbides etverdàtres, comme celles d'une chair en décomposition. Sous ce ciel, les maisons noires, imbibées de pluie ou de neiges fondantes, délabrées par l'hiver, ressemblaient à des tas de bois ou d'immondices à moitié submergés dans une inondation de boue. Les rues étaient de véritables torrents de fange. Les eaux du dégel coulaient de toutes pnrts, cherchant leur pentes, jaunes, terreuses, noirâtres, et charriaient avec elles mille débris sans nom. Des marécages de crotte s'étalaient sur les places que tachaient çà et là quelques îlots de neige sale, résistant encore au vent d'ouest. Dans cette immonde purée, qui eût fait chanter un hymne en l'honneur du macadam, les roues tournaient, comme les palettes d'un bateau à vapeur, dans un fleuve limoneux, envoyant des éclaboussures aux murailles el aux rares passants, botlés comme des pêcheurs d'huîtres. Nous en avions jusqu'au moyeu. Heureusement, sous ce déluge, le pavage en bois existant toujours, et, quoique déjeté par l'humidité, offrait, à une certaine profondeur, un sol résistant qui nous empêchait de disparaître, nous, nos chevaux et notre voiture, comme dans les lises du mont Saint- Michel.

Nos pelisses étaient devenues, sous le rojaillisseinenl, de vèi iiables planisphères célestes, avec de nombreuses constellations de boue, non décrites par les astronomes, et s'il était possible de paraître sale à Dunabourg, nous étions, comme on dit, à ne pas prendre avec des pincettes.

Le passage de voyageurs isolés est cliose rare à cette époque. Feu de mortels ont le courage de faire la route en téléga, et le seul véliicule possible est la malle du courrier. Mais il faut s'inscrire longtemps d'avance pour avoir des places, et nous étions paiti brusquement, comme un militaire qui voit expirer le temps de son congé et doit rejoindre à tout prix, sous peine d'èire regardé comme déserteur.

Notre compagnon avait pour principe qu'il fallait manger le moins possible dans les voyages de ce genre, et sa sobriété dépassait celle de l'Espagnol et de l'Arabe. Cependant, quand nous lui représentâmes que nous mourions de faim, n'ayant pas vaqué à la réparation de dessous le nez, comme dit Rabelais, depuis la nuit de vendredi, — nous étions alors au dimanche soir, — il voulut bien condescendre à ce qu'il appelait notre faiblesse, et, laissant la téléga au relai, se mit avec nous à la recherche d'une nourriture quelconque. Dunabourg se couche de bonne heure, et il ne brillait plus aux façades sombres que de bien rares lumières ; — marcher dans ce cloaque n'était pas une opération facile, et il nous semblait à chaque pas qu'un tire-botte invisil)le empoignait nos chaussures par le talon. Enfui nous vîmes une lueur rougeâlre sortir d'une sorte de bouge ayant des apparences de ta verne ; le reflet de la lumière se prolongeait sur la boué liquide en filets rouges comme le sang qui coulerai d'une écorcherie. Ce n'était guère appétissant, mais à ce degré de famine on ne fait pas la petite bouche. Nous entrâmes sans nous laisser rebuter par l'odeur nauséabonde du lieu, où une lampe fumeuse grésillait et brûlait avec peine dans une atmosphère méphitique. La salle était pleine de juifs d'un aspect étrange, avec de longues lévites

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étroites de poitrine, longues cunime des soutanes, miroitées de graisse, et d'une couleur qui avait été aussi bien noire que violelle, marron qu'olive, mais qui, en ce moment, présentait nne teinte que nous désignerons ainsi : « crasse intense. » lis porlaient des clupeaux bizarres, è larges borJs et à ballons énormes, miis déteints, déformés, gras, hérissés par places, chauves par d'autres, vieuv à ne pas être piqués au coin d'une borne par le crochet d'un chiffonnier en faillite. Et les bottes ! Le glorieux Saint-Amand lui-mêine ne serait pas de trop pour les décrire ! Éculées, avachies, tordues en spiiales, blanchies par des couches de crotte à demi séchées, semblables à des pieds d'éléphant qui auraient longtemps pataugé dans les jungles de l'hide. Plusieurs parmi ces juifs, surtout les jeunes, avaient les cheveux séparés sur le front, et laissaient pendre derrière l'oreille une longue boucle tournée en repentir, coquetterie qui contrastait avec leur horrible saleté. Ce n'était plus là le beau juif d'Orient, héritier des patriarches, et qui garde sa noblesse biblique, mais l'affreux juif de Pologne, livré dans la boue à toutes sortes de commerces suspects ou d'industiies sordides. Cependant, éclairés ainsi, avec leurs faces maigres, leurs yeu.v Inquiets et fins, leurs barbes fourchues comme des queues de poisson, leur couleur rance, et leur ton de bareng saur verni à la fumée, ils rappelaient les peintures et les eauxfortes de Rembrandt.

La consommation ne paraissait pas trés-active dans l'établissement. Aux recoins obscurs, on discernait bien quelques nidividus buvant avec lenteur un verre de thé ou de vodka; mais de nourriture so ide, aucun vestige. Comprenant et parlant l'allemand et le polonais des juifs, notre camarade demanda au maître du lieu s'il n'y avait pas mo\en de nous procurer un repas quelconque. Cette demanile seml»la l'éloimer. C'était le jour dn sabbat, et les mets apprêtés la veille pour ce jour, où il n'est pennis de rien faire, avaient été dévorés jusqu'A la dernièie miette. Cependant notre mine famélique le toucha. Son bulïet était vide, son fourneau éteuit; mais peut-être pourrait-on

trouver du pain dans la maison voisine, ii alla donner des ordres en conséquence, et au bout de quelques minutes nous vîmes pai aitre parmi ce tas de haillons humains, poitant d'un air de triomphe une sorte de galette plate, une jeune fille Israélite d'une merveilleuse beauté, la Rebecca â'Ivanhoé, la Rachel de la Juive, un vrai soleil qui rayonnait comme le macrocosme de l'alchimiste dans les ténèbres de celte chambre sombre. Éliézer au bord du puits lui aurait présenté l'anneau de fiançailles d'Isaac. G'étail le plus pur type de sa race qu'on pût rêver, une vraie fleur biblique épanouie, on ne sait comment, sur ce fumier. La Sulamite du Sir Hasirim n'était pas plus orientalement enivrante. Quels yeux de gazelle, quel nez délicatement aquilin, qm-lles belles lèvres rouges comme la pourpre de Tyr teinte deux fois, se dessinant sur une pâleur mate, quel ovale chastement allongé des tempes au menton, et fait pour s'encadrer dans la bandelette traditionnelle !

Elle nous présentait le pain en souriant, comme ces filles du désert qui inclinent leur urne sur les lèvres altérées du voyageur, et, tout occupé de la contempler, nous ne songions pas à le prendre. Une faible rougeur lui monta aux pommettes quand elle s'aperçut de notre admiration, et elle posa le pain sur le bord de la table.

Nous poussâmes un soupir intérieur, en songeant que l'âge dcj incartades passionnées était passé pour nous. Tout en éblouissant nos yeux de la radieuse apparition, nous nous mimes à grignoter notre pain, qui était à la fois cru et brûlé, mais qui nous semblait tout aussi délicat que s'il sortait de la boulangerie viennoise de la rue de Richelieu.

Rien ne nous retenait plus dans ce bouge : la belle juive s'en était allée, faisant paraître plus sombres encore, par sa disparition, les teintes enfumées de la salle. Aussi regagnâmes-nous notre téléga avec un soupir, en nous disant que ce n'étaient pas les écriiisde velours qui contenaient les perles du plus bel orient.

On arriva bientôt sur le bord de la Uvvina, qu'il s'agissait

356 VOYAGE EN liUSSIE.

de traverser. Les berges de la Dwina sont hautes, et i on descend au lit du fleuve par des rampes de planches d'une pente assez rapide, semblables à des montagnes russes. Heureusement l'adresse des postillons est merveilleuse, et les petits chevaux de l'Ukraine ont le pied sûr. Nous parvînmes sans encombre au bas de la desrenie, où dans l'ombre nous entendions les eaux bouillonner et bruire. Ce n'est ni un pont de bateaux m un bac qui sert à passer d'une rive à Taulre, mais un système de radeaux planchéiés mis bout à bout et reliés par des câbles ; ils se prêtent mieux ainsi au gonflement des eaux, montant et descendant avec elles. La traversée, quoique sans danger réel, était assez sinistre. Le fleuve, grossi par la fonte des neiges, coulait à pleins bords et se mutinait contre l'obstacle des radeaux dont il tendait les câbles. L'eau, la nuit, devient aisément lugubre et fantastique. Des lueurs venues on ne sait d'où s'y agitent comme des serpents phosphoriques, les écumes y jettent des étincelles étranges qui font paraître les noirs plus profonds ; il semble qu'on tlotle sur un gouffre, et ce lut avec un sentiment de satisfaction que nous nous trouvâmes sur l'autre bord, emportés par nos chevaux, qui escaladaient la rampe presque aussi vite qu'ils avaient descendu la rive opposée.

Nous voilà de nouveau courant dans l'étendue grise et noirâlre, ne discornant que des formes s'effaçant de la mémoire au si promptement qu'elles passent devant les yeux, et dont il est impossible de donner l'idée par aucune description. Ces visions indécises, qui surgissent el s'évanouissent dans la rapidité de la course, ne sont pas sans charme : il semble qu'on traverse uu rêve au galop. On voudrait pénéirer du regard celte obscurité vague, cotonneuse comme une ouate, où tout contour s'estompe, où tout objet ne produit qu'une tache plus noire.

Nous pensions à la belle juive, dont nous burinions la

physioniimie dans notre mémoire, comme un dessinateur

([uï repasse son trait, de peur qu'il ne s'eflace, et nous

herchâines à nous rappeler comment elle était velue,

sans pouvoir y réussir. Sa beauté nous avait tellement

ébloui que nous n'avions vu que sa lête. Tout le reste plongeait dans l'ombre. La lumière se concentrait sur elle, et quand elle eût été habillée de brocart d'or ramage de perles, on n'y eût pas fait plus attention qu'à un lambeau d'indienne.

Au lever du jour, le temps changea et se remit décidément à l'hiver. La neige commença à tomber, mais en larges flocons cette fois. Les couches se superposaient, el, bientôt la campagne fut enfarinée à pirte de vue. A chaque instant nous étions obligés de nous secouer, pour ne pas être recouverts dans notre téléga, mais c'était peine perdue : au bout de quelques minutes, nous étions de nouveau poudrés à blanc comme des tartelettes que sucre le pâtissier. Ces duvets d'argent se mêlaient, se brouillaient, montaient, descendaient sous le souffle du vent. Un eût dit qu'on vidait du haut du ciel d'mnombrables lits de plumes, et dans cette blancheur on n'y voyait pas à quatre pas devant soi. Les petits chevaux, impatientés, secouaient leurs crinières échevtlées. Le désir de se soustraire à la tourmente leur donnait des ailes, et ils galopaient à toute vitesse vers le relai, malgré la résistance qu'offrait au jeu des roues la neige fraîche tombée.

Nous avons pour la neige une passion bizarre, et rien ne nous plaît comme cette poudre de riz glacée qui blanchit la face brune de la terre. Cette blancheur virginale, immaculée, où scintillent des micas comme dans le marbre de Paros, nous parait préférable aux teintes les plus riches, et quand nous foulons une route couverte do neige, il nous semble marcher sur le sable d'argent de la voie lactée. Mars cette fois, il faut l'avouer, nos goûts étaient par trop satisfaits, et notre pnsition sur la téléga commençait à n'être plus tenab'e. iS'otre ami lui-même, quelque impassible qu'il fût, et habitué aux rigueurs des voyages hyperboréens, convenait qu'on eût été plus à l'aise au coin d'un poêle, dans une chambre bien close, et même dans une simple berline de poste, si une berline eût pu marcher par un pareil temps.

La chose dégénéra bientôt en chasse-neige. Rien d'é-

trange comme celte tempête de peluche. H souffle un vent bas qui rase la terre et balaye la neige devant lui avec une irrésistible violence. Des fumées blanches courent sur le sol en flocons tourbillonnants comme les fumées gelées d'un incendie du pôle. Quand la trombe rencontre un mur, elle s'accumule contre lui, l'a bientôt dépassé, et tombe de l'autre côté en cascatelle. En un instant, les fossés, les lits de ruisseau sont comblés, les chemins disparaissent, et ne se retrouvent que grâce aux poteaux indicateurs. Si l'on s'arrêtait, on serait enseveli comme sous une avalanche en cinq ou six minutes. Sous la force du vent qui transporte ces immenses masses de neige, les arbres plient, les poteaux se courbent, les animaux penchent la tête. C'est le khamsin de la steppe.

Cette fois, le danger n'était pas grand; il faisait jour; la couche de neige tombée n'était pas très-épaisse, et nous avions le spectacle presque sans le péril. Mais la nuit, le chasse-neige peut très-bien vous enlever et vous engloutir.

Parfois passaient dans cette blancheur, comme des chiffons de drap noir, des vols de corbeaux ou de corneilles emportés par le vent, culbutés et chavirés sur leurs ailes. Nous rencontrâmes aussi deux ou trois chariots de moujiks cherchant à regagner leurs isbas et fuyant devant la tempête.

Ce fut avec une vraie satisfaction que nous vîmes apparaître confusément au bord delà route, à travers ces hachures de craies cioisées dans tous les sens, la maison de poste, avec son portique grec. Jamais architecture ne nous parut plus snblime. Sauter à bas de la léléga, secouer la neige de nos pelisses et entrer dans la chambre des voyageurs, où régnait une douce température, fut l'affaire d'un instant. Le somovar est aux relais dans un état d ébullition constant, et quelques gorgées de thé, aussi chaud que noire palais pouvait le supporter, eurent bientôt rétabli la circulation de notre sang, un peu refroidi par tant d'heures passées en plein air,

« J'entrepiendrais avec vous un voyage de découverle au pôle arctique, me dit mon ami, et je crois que vous

ri:tour en FI'.ANCE. 359

feriez un charmant compagnon d'hivernage. Comme nous vivrions bien dans une hulte de neige, avec une provision de pemmican et de jambons d'ours î

— Votre approbation me touche, car je sais que vous n'êtes pas flatteur de voire naturel ; mais maintenant que j'ai suffisomnient prouvé ma force de résistance aux cahots et à la température, il n'y aurait aucune lâcheté, ce me •.emble, à chercher un mo\en plus commode de continuer le voyage.

— Allons voir s'il n'y aurait pas dans la cour quelque véhicule moins ouvert aux rigueurs des éléments. L'héroïsme inutile est delà pure forfanterie. »

La cour, à demi comblée par la neige, qu'on essayait en vain de rejeter dans les encoignures avec des balais et des pelles, présentait un spectacle bizarre. Des télégas, des Inreiitasses, des droschkys, l'encombraient, relevant en l'air leurs timons comme des antennes et des mâts de vaisseaux à moitié submergés. Derrière toute cette carros- ;;erie primitive, nous découvrîmes, à travers un semis de points blancs qui tournoyaient au souffle de la tempête, comme le dos d'une baleine échouée dans récuu.e, la capote en cuir d'une vieille calèche qui nous fit l'effet, malgré son délabrement, d'une arche de salut. On écarta les voitui es, on la remorqua au milieu de la cour, et nous pûmes constater que les roues étaient en bon état, les resé soi ts assez solides, et que si les vitres ne fermaient pas bien exactement, du moins il n'en manquait aucune. A vrai dire, on n'aurait pas brillé au bois d ■ Boulogne avec une pareille guimbarde; mais comme nous n'avions pas à faire le tour du lac et à exciter l'admiration des petites dames, nous fûmes très-heureux (|u'on \oulût bit n nous la louer jusiju'à la frontière piussienne.

L'installation de nos pei sonnes el de nos malles dans ce sabot ne dura que quelques minutes, et nous voilà repariis du même train que cependant ralentit un peu la viole! ce du vent poussant devant lui des tourbillons de poubsière glacée. Quoique nous tin>si(ms toutes les vitres fermées, il v eut bientôt une ligne de neige sur la ban-

quelle que nous n'occupions pas. Hien ne ferme pour cette impalpable poudre blanche broyée et triturée parla tempête : elle entre à travers la moindre fissure comme le sable du Sahara, et pénètre jusque dans les boîtes de montres. Mais comme nous n'étions ni l'un ni l'autre des Sybarites, se plaignant pour un pli de rose, nous jouissions avec une volupté bien sentie de ce confortable relatif. On pouvait du moins appuyer son dos et sa tête sur la vieille garniture de drap vert, médiocrement rembourrée, il est vrai, mais infiniment prélérable aux ridelles de la téléga. Le sommeil ne vous exposait plus à tomber et à vous briser le crâne.

Nous profitâmes de la situation pour dormir un peu, chacun dans noire coin, mais sans nous abandonner trop à la somnolence, qui est parfois dangereuse par des températures aussi basses, car le thermomètre était redescendu à dix ou douze degrés au-dessous de zéro sous l'influence de ce vent glacé. iMais peu à peu la tempête s'apaisa, les parcelles de neige suspendues en l'air retombèrent sur le sol, et l'on put voir jusqu'à l'horizon la campagne toute blanche.

Le temps se radoucit beaucoup, et il n'y avait plus guère que trois ou quatre degrés de froid, ce qui est une tempéialure tout à fait printanicre pour la Russie à celte époque de l'aimée. Nous traversâmes la Yilia, qui se jette dans le Niémen près de Kowno, au moyen d'un bac, qui se trouvait comme ajusté au niveau des berges basses de la rivière, et nous arrivâmes à la ville, qui avait une assez bonne apparence sous la fraîche tombée de neige dont elle était saupoudrée. La maison de poste se trouvait sur une place d'un bel aspect, entourée de bâtimenls réguliers, et plantée d'arbres i|ui, pour le quart d'heure ressemblaient à des constrllalions de vif argent. Des clochers à forme d'oignon et d'ananas apparaissaient çà et là audessus des maisons; mais nous n'avions ni le temps ni lo courage d'aller visiter les églises qu'ils décelaient.

Après une légère collation de sandwiches et de ihé, nous finies remettre des chevaux à la calèche pjur passer

r.ETOUF'. EN FRANCE. 361

le Niémen de jour, et îe jour n'est pas bien long au mois do février sous cette latilude. Plusieurs voitures, télégas, chariots traversaient le fleuve en même temps que nous, et, au milieu du trajet, l'eau jaune et bouillonnante atteignait prosqu.' les madriers bnrdant les bateaux, qui cédaient sous la pression et remontaient à mesure que les attelages s'avanç lient vers l'autre rive. Si quelque cheval s'effrayait, rien ne serait plus simple que de fiiire la culbute dans le courant avec armes et bagages; mais les chevaux russes, quoique pleins d'ardeur, s-ont très-doux, et ne s'alarment pas pour si peu.

Au bout de quelques minutes, nous galopions vers la frontière de Prusse, que nous pensions atteindre dans la nuit, malgré les gémissements et les bruits de ferrailles (jue rendait notre pauvre calèche, vivement secouée, mais qui pourtant tint bon et ne nous laissa pas lâchement en route.

En effet, vers les onze heures, nous atteignîmes la première poste pruss'enne, d'où l'on devait renvoyer la voilure au relai où nous l'avions prise.

« Maintenant, dit notre ami, que nous n'avons plus d'exercices acrobatiques à exécuter sur des cbarrettes impossibles, il serait bon de souper à notre aise et de nous fomenter un peu la compbxion, pour ne pas avoir l'a'r de spectres en arrivant à Paris. »

On pense bien que nous ne fîmes aucune objection à ce discours bref mais substantiel, qui reproduisait si bien notre pensée intime.

Quand nous étions petit garçon, nous nous imaginions que les frontières des pa\s était marquées sur la lerre par une teinte blcie, rose ou verte, comme elles le sont sur les cartes géngraphiques. C'était une idée enfantine et chimérique. Mais quoi'ju'ello ne soii pas tracée au pinceau, la ligne de démarcation n'en est pas nioin> hius(|ue et tranchée. A l'endroit indiqué par le poteau blanc diagonalement zébré de noir, la Paissie Unissait et la Prusse ( ommençait d'une façon subite et complèie. Le pays limitrophe n'avait pas déteint sur elle, ni elle sur la contrée voisine.

562 VOYAGE K.N lîUSblE.

On nous fît entier dans une salle basse garnie d'un grand poêle en faïence qui ronllait harmonieusement. Le plancher était poudré de sablon jaune ; quelques gravures encadrées ornaient la nuu'aïUe ; les tables et les sièges avaient des formes allemandes, et ce furent de grandes et fortes servantes qui vinrent mettre le couvert. 11 y avait bien longtemps que nous n'avions vu de femmes occupées à ces soins domestiques qui semblent l'apanage de leur sexe : en Russie comme en Orient, ce sont les hommes qui font le service, du moins en public.

La cuisine n'était plus la même. Au tchi, au caviar, aux '^gourtsis, aux gelinottes et aux soudacs succédaient la joupe ù la bière, le veau au raisin de Corinthe, le lièvre à la gelée de groseille et les sentimentales pâtisseries allemandes. Tout différait : la forme des verres, des couteaux, des fourchettes, mille petits détails qu'il serait trop long de signaler, montraient à chaque instant qu'on avait changé de pays. Nous arrosâmes ce copieux repas de \in de Bordeaux qui était excellent, malgré sa fastueuse étiquette imprimée avec des encres à refltts métalliques, et d'une quille de Rudesheim versée dans des rœraers couleur d'émerautie.

Tout en dînant, nous nous exhortions à modérer notre voracité pour ne pas crever d'indigestion, comme ces naufiagés qu'un navire recueille sur un radeau où ils ont jnangé, leurs maigres provisions de biscuit épuisées, le cuir de leurs souliers et le caoutchouc de leurs bretelles.

Si nous avions été sages, nous n'aurions dû prendre qu'une tasse de bouillon et un massepain trempé dans du vin de iMalaga, pour nous habituer peu à peu à la nourriturc. Mais bah! puisque notre souper est dans notre estomac, qu'il y reste. Espérons qu'il ne nous causera aucun lemords.

Le costume avait changé. Nous avions vu à Kowno les dernières touloupes, et les types ne se ressemblaient pas plus qi>o les liabits. Au lieu de l'air vague, pensif et doux des Russes, l'air raide, méthodique et gourmé dos Prus-

siens — une tout autre race. — La petite casquette à visière, écrasée sur le front, la courte tunique et le panta Ion étroit des genoux et large dos jambes, a-ix lèvres la pipe de porcelaine ou d'écume de mer, ou bien encore quelque bouquin d'ambre, coudé bizarrement, où s'emmanclie un cigare à angle droit. Tels nous apparurent les Prussiens à la première poste : ils ne nous surprirenf pas, car nous les connaissions déjà.

La voiture dans laquelle rous montâmes ressemblait à ces petits omnibus dont on se sert dans les cliàteaux pour aller prendre aux stations des chemins de fer les Parisiens qu'on atlend h diner. Elle était convenablement capitonnée, bien close et moelleusement suspendue : du moins elle nous fit cet effet après la course en téléga que nous venions d'accomplir et qui représente assez bien le supplice de l'estrapade usité au moyen âge. Mais quelle différence entre l'allure enragée des pelits cbevaux russes et le trot llegmatique des grands et lourds mecklembourgcois qui semblent s'endormir en marchant, et que réveille à peine uue caresse de fouet nonchalamment appliquée à leur grasse échine. Ces cbevaux allemands savent sans doute le proverbe italien : Chi va piano va sano. Ils le méditent en levant leurs gios pieds et en retranchent la seconde partie : Chi va sano va lonlano, car les postes prussiennes sont plus rapprochées les unes des autres que les postes russes.

Cependant l'on arrive, même en n'allai.t pas v-le, et le matin nous surprit nou loin de Kœnigsberg, sur une route bordée de grands arbres qui s'étendait à perte de vue et présentait un aspect vraiment magique. La neige s'était gelée aux branches des arbres et dessinait les plus minces ramifications avec un ci islal diamanté d'un éclat extraordinaire. L'allée avait l'apparence d'un immense berceau en filigrane d'argent menant au château enchanté d'une fée du Nord.

On le voit, connaissait notre amour pour elle, la neige, au moment de nous quitter, nous prodiguait ses magies et nous régalait de ses plus brillants speclachs. L'iiiver

nous faisait la conduite aussi loin qu'il pouvait, et avait

bion de la peine à nous quitter.

Kœnig.-berg n'est pas une ville d'un aspect bien gai, du moins à cette saison de l'année. Les bivers y sont rigoureux, et les fenêtres y conservaient encore leurs doubles \itres. Nous remarquâmes plusieurs maisons à pignons en escalier et à façades peintes couleur vert pomme, et soute.'iues par des S de fer tiès-ouvragées, comme à Lubeck. C'est la patrie de Kant, qui ramena, par sa Critique de laraison pure, la pbiloso| hie à sa vérilable essence. Il nous semblait le voir, au tournant de chaque rue, avec son habit gris de fer, son tricorne et ses souliers à boucles, et nous songions au trouljle qu'appoita, dans ses méditations, l'absence du grêle peuplier qu'on avait abattu, et sur lequel, depuis plus de vingt ans, il avait l'habitude de fixer les yeux pendant ses profondes rêveries métaphysiques.

Nous allâmes tout droit à la gare, et nous primes chacun un coin de wagon. Il n'entre pas dans notre dessein de décrire un voyage en chemin de fer à travers la Prusse ; cela n'a rien de bien intéressant, surtout lorsqu'on i.e s'arrête pas dans les villes, et nous allâmes tout d'un trait jusqu'à Cologne, où seulement la r.eige nous abmdonna. Là, comme les départs des trains ne coïncidaient pas, nous fûmes obligés de faire un temps d'arrêt, dont nous profitâmes pour nous livrer à d'indispensables soins de toilette et reprendre un peu l'aspect humain, car nous avions l'air de véritables Samoïédes venant montrer dos rennes sur la Newa.

La rapidité de notre course en téléga avait produit dans nos malles une variété bizarre de dégâts : le cirage de nos chaussures était tombé et laissait voir le cuir à nu; une boite d'excellents cigares ne contenait plus, que du polvo sevillano, les cahots les avait réduits en fine pous>iére jaune ; les cachets des h ttres qu'on nous avait confiées s'étaient usés, limés, amincis par le frottement; on n'y distinguait plus ni armoiries, ni cliiffres, ni empreinte quelconque. Plusieurs enveloppes s'étaient ouvertes. Il y

RETOUR £N FP.AXCE. 365

avait de la neige entre nos chemises! L'ordre rétabli, nous nous coucbàines api es un excellent souper, tt le lendemain, cinq jours après noire dépari de Sanit-Pétersbourg, i;ous arrivions à Paris, à neuf heures du soir, selon notre p;omesse formelle. Nous n'étions pas en retard de cinq minutes. Un coupé nous attendait à la gare, et, un quart d'heure après, nous nous trouvions parmi de vieux amis et ;!e jolies femmes, devant une table étincelante de lumièies, où fumait un fui souper, tl notre retour fut célébrj joyeusement jusc^u'au malin.

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