L'HIVER EN RUSSIE
A peine sommes-nous partis et nous voilà bien loin de la France. Nous ne dirons rien des espaces iilermédiaires franchis au vol de l'Hippogriffe nocturne.
Admettez que nous sommes à Deutz, de l'autre côté du Rhin, au- bout du pont de bateaux, regardant se profiler sur les splendeurs du soir cette silhouette de Cologne que les boîtes de Jean-Marie Farina ont rendue familière à tout le monde. La cloche du chemin de fer rhénan sunno, on monte en wagon et la vapeur emporte le tram au galop.
Demain, à six heures, nous serons à Berlin; hier nous étions encore à Paris, au moment où les rues s'iUuininent.
Cela ne surprend personne que nous en ce merveilleux
dix-neuvième siècle.
Le convoi file à travers de grandes plaines bien ciillivées que dore le soleil couchant ; bientôt la nuit vient, et avec elle le sommeil. Aux stations, assez éloignées les unes des autres, des voix allemandes crient des noms allemands que l'accent nous déguise et nous empêche de trouver sur le livret; des gares magnifiques, d'un développement monumental, s'ébauchent dans l'ombre aux lueurs du gaz et disparaissent.
iNous avons dépassé Hanovre, Minden ; le train roule toujours et l'aurore se lève.
À tiroite et à gauche s'étendaient des plaines tourbeuses sur lesquelles les vapeurs du matin produisaient les plus singuliers efl'els de mirage. 11 nous semblait traverser sur une chaussée un lac immense dont l'eau venait mourir en plis transparents aux bords du remblai. Çà et là quelque boui|uet d'arbres, quelque ( haumière émergeaient comme des lies, et complétaient l'illusion ; car c'en était une. Une nappe de brume bleuâtre flottant à quelques pieds de terre et frisée en dessus par les premiers rayons de soleil, occasionnait cette fantasmagorie aquatique semblable à la Fata morgana de Sicile. Notre géographie dépaysée protesiait en vain contre cette mer intéiieuie que nulle car;e ne signale en Prusse. Nos yeux ne voulaient pas con\enir qu'ils se trompaient, et plus tard, quand le joui- plus haut monté eut tari ces eaux imaginaires, il fallut la présence d'une barque pour leur faire admettre la réalité d'un cours d'eau.
Tout à coup, sur la gauche de la roule, se massèrent les arbres d'un grand parc ; des Tritons et des Néréides apparurent pataugeant dans un bassin; un dôme s'arrondit sur un cercle de colonnes au-dessus de vastes bâtiments : c'était Postdam.
La rapidité du train nous permit cependant de voir un couple niatinalement sentimental, qui suivait une allée déserte du jardin. L'amant avait la facilité de coniuMcr sa iiiailresse à l'aurore, et sans doute il
lui récitait tous les sonnets faits sur « la belle matineuse. »
Bientôt après nous étions à Berlin, et un fiacre local nous descendait à l'hôtel de Russie.
Un des plus vifs plaisirs du voyageur, c'est cette première course à travers une ville inconnue pour lui, qui détruit ou qui réalise l'imagination qu'il s'en était faite. Les différences de formes, les particularités caractéristiques, les idiotisines de l'architecture saisissent l'œil vierge encore de toute habitude et dont jamais la perception n'est plus nette.
Notre idée sur Berlin était tirée en grande partie des contes fantastiques d'Hoffmann. Malgré nous, un Berlin étrange et bizarre, peuplé de conseillers auliques, d'hommes au sable^ de Kieisler, d'archivistes Lindurst, d'étudiants Anselme, s'était bâti au fond de notre cervelle dans un brouillard de tabac ; et nous aviims devant nous une ville régulière, d'aspect grandiose, aux rues larges, aux vastes promenades, aux édifices pompeux, de style demi-anglais, demi allem nd, marqué au sceau de la modernité la plus récente.
En passant, nous jetions l'œil au fond de ces caves aux marches si polies, si glissantes, si bien savonnées qu'on y tombe comme dans un trou de formicaleo, poui' voir si nous n'y découvririons pas Hoffmann lui-même, ayant pour siège un tonneau, les pieds croisés sur le fourneau de sa pipe gigantesque, au milieu d'un gribouillis chimérique, ainsi que le représente la vignette de ces Contes traduits par Lœwe-Weymar ; et, en vérité, il n'existait rien de sem blable dans ces boutiques souterraines que les proprié taires couniiençaient à ouvrir. Les chats, d'apparence bénigne, ne roulaient pas des prunelles phosphoriques com me le chat Murr, et semblaient incapables d'écrire leurs mémoires ou de déchiffrer avec leurs griffes unepartilion de Richard Wagner.
Rien n'est moins fantastique que Berlin et il a fallu toute la délirante poésie du conteur pour loger des fantômes dans une ville si claiie, si droite, si correcte, où les cliau-
ves-souris de l'hallucination ne trouveraient pas un angie
obscur pour s'accrocher de l'ongle.
Ces belles maisons monumentales, qu'on prendrait volontiers pour des palais, ù voir leurs colonnes, leurs frontons, leurs arcliitraves, sont bâlies en briques pour la plupart, car la pierre parait rare à Berlin ; mais en briques recouvertes de ciment ou de plâtre badigeonné, de manière à simuler la pierre de taille ; des joints trompeurs indiquent des assises fictives, et l'illusion serait complète si, par places, les gelées de l'hiver, détachant le crépi, ne faisaient apparaître le ton rouge de l'argile cuite. La nécessité de peindre entièrement les façades pour masquer la nature des matériaux leur donne l'aspect de grands décors d'architecture vus eu plein jour. Les partit^s saillantes, moulures, corniches, entablements, consoles, sont en bois, en !onte ou en tôle, à laquelle on a donné la forme convenable ; quand on n'y regarde pas de trop prés, l'effet est satisfaisant. 11 ne manque à toute celte splendeur que la sincérité.
Les palais qui bordent le Regent's Park à Londres, offrent alIs^i ces portiques et ces colonnes à noyaux de brique, à cannelures de plâtre, qu'une couche de peinture à 1 huile essaye de faire prendre pour de la pierre ou du marbre. Pourquoi ne pas bâtir fianchement en brique, dont les tons chauds et la pose ingénieusement contrariée fournissent tant de ressources? Nous avons vu en ce genre, à Berlin même, des maisons charmantes et ayant pour l'œil l'avantage d'être vraies. Une matière feinte inspire toujours quelque inquiétude.
L'hôtel de Russie est très-bien situé, et nous allons prendre le point de vue qu'on découvre de son perron. Il donnera une idée assez juste du caractère général de Berlin.
Le premier plan est un quai bordant la Sprée. — Quelques bateaux aux mâts élancés dorment sur son eau brune. — Des barques sur un canal ou un lleuve, dans l'intérieur d'une ville, sont toujours d'un effet charmant.
Sur l'autre quai se déploie une ligne de maisons dont
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quelques-unes, anciennes, ont gardé leur cachet ; le palais du roi occupe l'angle. Une coupole posant sur une tour octogone découpe au-dessus des toits son contour monumental, les pans coupés donnent de la grâce aux rondeurs de la calotte.
Un pont traverse la rivière et rappelle le pont Saint-Ange à Rome, parles groupes de m;irbre blanc qui le décorent. Ces groupes, au nombre d.' huit, si notre nièmuire no nous trompe, se composent chacun de deux figures, l'une allégorique, ailée, représentant la patrie ou la gloire, Tautre réelle, représentant un jeune homme guidé à travers plusieurs épreuves au triompiie ou à l'iniLaorlalilé. Ces groupes, d'uu goût tout à fait classique, dans le style de Bridan ou de Carlellier, ne manquent pas de mérite et présentent des parties de nu bien étudiéeb •: leurs socles sont ornés de médaillons où l'aigle de Prusse .'aji:'- -.a heureusement, demi-réel, demi-héraldique ; ils forment une décoration un peu trop riche, à notre avis, pour la simplicité du pont, dont le milieu s'ouvre pour livrer passag.' aux barques.
Plus loin, à travers les arbres d'une promenade ou jardin public, appâtait le vieux musée, grand édifice de style grec avec colonnes d'ordre dorique se détachant sur un fond de peintures. Aux angles du comble se profilent sur le ciel des chevaux de bronze retenus par des écuyers.
En arrière, lorsque l'on prend la vue en flanc, l'on aperçoit le fronton triangulaire du nouveau musée.
Une église calquée sur le panthéon d'Agri|ipa remplit l'espace sur la droite ; tout cela fait une perspective assez grandiose etdigne d'une capitale.
Quand on passe le pont on découvre la façade noire du château précédé d'une terrasse à balustres ; les sculptures de la porte principale sont dans ce vieux goût ic.coco allemand exagéré, touffu, luxuriant, biz irre, qui contourne l'ornement comme un lambrequin de blason, et que nous avions déjà admiré au palais de Dresde; cette espèce de i^auvageiie dans la manière a du charme et amuse des yeux rassasiés de chefs-d'œuvre comme les nôtres. II y a
Jà invention, caprice, originalité, et dussions-nous passer pour homme de mauvais goût, nous préférons celte exubérance à la froideur du style grec, pastiché avec plus d'érudition que de bonheur, des monuments modernes. ■
De cha [ue côté de la porte pialfent de grands chevaux d'airain dans le goût de ceux de Monte Cavallo, tenus en bride par des écu\ ers tout nus.
^ous avons visité les appartements du château, qui sont beau\ et riches, mais n'offrent rien d'mtéressant pour l'artiste que leurs anciens plafonds fouillés, tarabiscotés, pleins d'amours, de chicorées et de rocùUes du goût h plus curieux. Il y a dans la salle de concert une tribune de musiciens d'une sculpture folle, tout argentée et d'un effet charmant. On n'emploie pas assez l'argent pour la décoration, il repose de l'or classique et se prête à d'autres combinaisons de couleurs. La chapelle dont le dôme fait saillie sur l'élévation du palais, doit plaire aux protestants. Elle est claire, bien distribuée, con''ortable, rationnelleii;ent décorée ; mais sur qui a visité les églises catholiques d'Espayne, d'Italie, de France et de Bel;:ique, elle ne saurait produire une grande impression : une chose nous a surpris, c'est d"y voir Mélanchthon et Ihéodore de Bèze peints sur fond d'or ; rien de plus naturel cependant.
Traversons la place et faisons un tour au musée. Admirons en passant une immense vasque de porphyre posée sur des dés de même matière, devant l'escalier qui conduit au portique peint par diverses mains, sous la direction du célébie Pierre de Cornélius.
Ces pL'intures forment une large frise dont chaque bout se reploie sur la paroi latérale du porliiiue, et qui s'interrompt au milieu pour donner accès dans le musée.
La partie gauche développe tout un poëme de cosmogonie mytho'ogique, traité avec cette philosophie et cette science que les Allemands apportent à ces sortes de compositions. La partie droite, purement anlliropologique, représente la naissance, le développement et l'évoluiiou de l'humanilé.
Si nous décrivions d'une manière détaillée ces deux immenses fiesques, vous seriez assurément charmé de l'invention ingénieu-e, du savoir profond, de la critique sagace de l'artiste ; cela ferait un morceau digne de la symbolique de Creuzer. Les mystères des vieilles origines y sont pénétrés et la science y dit son dernier mot. Si encore nous vous Its faisions voir dans ces belles gravures allemandes, aux traits relevés d'ombres légères, d'un burin net et précis comme celui d'Albert Durer et d'une pâleur harmonieuse à l'œil, vous admireriez l'ordonnance de la composition équilibrée avec tant d'art, les groupes reliés heureusement les un> aux autres, les épisodes ingénieux, le choix raisonné des attributs, la signifiaiice de chaque chose ; vous p urriez m "me y trouver de la grandeur de style, une tournure magisti aie, de beaux jets de diaperie, des attitudes fières, des types, caractérisés, des audaces de muscles à la Miche'-Ange, et une certaine sauvagerie germanique de haute saveur. Vous seriez frappé de celle habitude des grandes choses, de cette vaste conception, de cette conduite de l'idée qui manque en général à nos peintres français, et vous seriez, sur Cornélius, presque de l'avis des Allemands ; mais devant l'œuvre même l'impression est toute diflerente.
Nous le savons, la fresque, même pratiquée par les maîtres iialiens, si habiles pourtant dans la technique de leur art, n'a pas les séductions de l'huile. Les yeux ont besoin de s'habituer à ces toiis brusques et mais pour en démêler les beautés. B.en des gens qui ne le disent pas, car rien n'est plus rare que d'avoir le courage de son sentiment ou de son opinion, trouvent affreuses les fresques du Vatican et de la Sixtine; les grands noms de Michel- Ange et de Raphaël leur imposent seuls silence, et ils murmurent quelques vagues formules d'enthousiasme pour aller s'extasier sincèrement, cetle fois, devant quelque Madeleine du Guide ou quelque Vierge de Carlo Dolci. Nous faisons donc la part très-large au désagrément d'aspect que comporic la fresque, mais ici l'exécution est vraiment par trop rebulanle • si l'esprit est satisfait, l'œH
souffre. La peinture, art tout plastique, ne peut rendre son idéal que par des formes et des couleurs. Ce n'est pas assez de penser, il faut foire. L'intention la plus belle a besoin d'être traduite par un pinceau habile, et si, dans de ^^randes machines de cette sorte, nous admettons volontiers la simplification de détail, l'absence de trompe-l'œil, une couleur neutre, abstraite et pour ainsi dire historique, nous voudrions qu'on nous épargnât les tons durs, aigres, criards, les discordances déchirantes, les maladresses, les disgrâces et les lourdeur^ de touche. Quelque respect qu'on doive à l'idée, la première qualité de la. peinture c'est d'être de la peinture et vraiment une telle exécution matérielle est un voile entre le spcctaîeur et la conception de l'artiste.
Le seu'l représentant en France de cet art philosophique, e'est Chtnavard, l'aute ir des cartons destinés à décorer le Panthéon; gigantesque travail que la reslitutiou de l'église au culte a ren lu inutile, et auquel on devrait bien trouver une place, car l'étude de ces belles compositions serait profitable à nos peintres, qui ont le défaut inveise des Allemands et ne pèchent pas en général par excès d'idées. Mais ClienavarJ, en homme prudent, ne quitte jamais le fusain pour la brosse. Il écrit ses pensées et ne les peint pas. Toutefois, si un jour on voulait les exécuter sur les parois d'un édifice quidconque, on ne manquerait pas, pour les colorier d'une manière convenable, de praticiens experts.
Nous n'allons pas faire ici l'inventaire du musée de Berlin, qui est riche en tableaux et en statues , cela dépasserail les bornes d'un article. Oif y rencontre, plus ou moins bien représentés, tous les grands maitres, honneur des galeries royales. Mais ce qu'il y a de plus lemarquable, c'est la collection très-nombreuse et très-complète des peintres primitifs de tous les pays et de toutes les écoles, depuis les byzantins jusiju'aux artistes qui ont précédé la Renaissance; la vieille éctde allemande, si incomme en France et si curieuse à tant d'égards, peut être étudiée lu mieux que partout ailleurs.
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Une rolonde renferme les tapisseries d'après les dessins de Raphaël, dont les cartons sont en Angleterre, à Hampton-Coiirl.
L'escalier du nouveau musée est décoré par les remarquables fresques de Kaulbach, que la gravure et l'Exposition universelle ont fait connaître en France. On se rappelle le carton de la Dispersion des races, et tout le monde est allé voir, à la vitrine de Goupil, cette poétique De/ai7e des Huns, où la lutte commencée entre les corps se poursuit entre les âmes au-dessus du champ de bataille couvert de cadavres. La Destruction de Jérusalem est bien composée, quoique d'une façon trop théâtrale. Cela fait tableau comme une fin de cinquième acte et plus qu'il ne convient au sérieux de la fresque. Homère esi le personnage central du panneau qui résume la civilisation hellénique; cette composition nous semble la moins heureuse de toutes. D'autres lableaux inachevés encore représentent les époques climatériques de l'humanité. Le dernier sera presque contemporain, car lorsqu'un Allemand se met à peindre, Ihistoire universelle y passe; il n'en fallait pas tant aux grands maîtres italiens pour faire des chefs-d'œuvre. Mais chaque civilisation a ses tendances, et celle peinture encyclopédique est un des caractères du temps. On dirait qu'avant de s'élancer à de nouveaux deslins, le monde sent le besoin de faire la synthèse de son passé.
Ces compositions sont séparées par des arabesques, des emblèmes, des figures allégoriques se rapportant au sujet, et surmontées d'une frise en grisaille pleine de motifs ingénieux et charmants.
Kaulbach cherche le coloris, et s'il ne le trouve pas toujours,il évite au moins les dissonances trop désagréables; il abuse des reflets, des transparences, des rehauts lumineux, des touches papillotantes, et sa fresque ressemble parfois aux peintures de Hayez ou de Théophile Fragonard. 11 fait un fricot de tons là où suflirait une large teinte locale ; il troue, par des vigueurs inopportunes, la muraille qu'il devrait seulement recouvrir; car la fresque est une sorte de tapisserie, et il ne faut pas qu'elle dé-
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range les lignes architecturales par des profondeurs de perspective. Somme toute, Kaulbach se préoccupe plus de l'exécution que les purs penseurs, et sa peinture, quoique humanitaire, est encore une peinture huma-ne.
Cet escalier, d'un développement colossal, est orné de moulages pris sur les plus belles statues antiques. Dans les parois s'emlavent les métopes du Parthénon, les frises du temple de Thésée, et sur l'un des pnliers s'élève le Pandrosion avec ses cariatides d'une beauté si forte et si tranquille. Tout cela est d'un eft'et assez grandiose.
Et les habitants, allez-vous dire? Vous ne nous avez encore parlé que de maisons, de tableaux et de statues; Berlin n'est pas une ville déserte. Non, sans doute, mais nous ne sommes rtsté qu'un jour à Berlin, et nous n'avons pu y faire, surtout ne sachant pas l'allemind, des éludes ethnographiques bien profondes. Il n'existe plus aujourd'hui de différence visible d'un peuple à l'autre. Tous ont adopté l'uniforme domino de la civilisation ; nulle couleur particulière, nulle coupe spéciale du vêtement ne vous avertit que vous êtes ailleurs. Les Berlinois et les Berlinoises rencontrés dans la rue ou à la promenade échappent à la description, et les flâneurs des Tilleuls ressemblent exactement aux flâneurs du boulevard des Itiliens.
Cette promenade, bordée d'hôtels magnifiques, est plantée, comme son nom l'indique, de tilleuls, arbres « dont la feuille a la forme d'un cœur, » selon l'observation de Henri Heine, pai ticularité qui lui vaut la faveur des amants et la spécialité des rendez-vous.
A sou entrée s'élève celte statue équestre de Frédéric le Grand, dont le modèle réduit figurait à l'Exposition universelle.
Comme les Champs-Elysées de Paris, la promemde aboutit à un arc de triomphe que surmonte un cbnr attelé d'un quadrige de bronze. Quand on a dépassé l'arc de triomphe, l'on débouche dans un parc qui répondrait asseî à notre bois de Boulogne.
Sur la lisière de ce parc ombragé de grands arbres qui ont l'intensité de verdure des végétations du nord, et ra
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fraîchi par les méandres d'une rivière, s'ouvrent des jardins encombrés de fleurs, au fond desquels on aperçoit des maisons de plaisance et des habitations d'été. Ce ne sont ni des chalets, ni des cottages, ni des villas, mais des maisons pompéiennes avec leur portique tétrastyle et leurs panneaux de rouge antique. Le goût grec est en grand honneur à Berlin. En revanche, on semble y mépriser fort le style Renaissance si à la mode à Paris, car nous n'avons vu aucune consiruction de ce genre.
La nuit venait, et après avoir visité à la hâte un jardin zoologique dont les animaux étaient couchés, à l'exception d'une douzame d'aras et de kakatoès qui piaillaient sur leurs perchoirs en se dandidant et tn redressant leur crête, nous revînmes à l'hôtel pour boucler notre malle et nous rendre au chemin de fer de Hambourg, qui partait à dix heures, ce qui nous empêcha, comme nous en avions le projet, d'aller à l'Opéra entendre les Deux Journées de Chérubini, et voir danser la Sevillana par mademoiselle Louise Taglioni.
Quoi ! un seul jour à Berlin! — En voyage, il n'y a que deux manières, l'épreuve instantanée ou la longue étude. Le temps nous fait défaut. Daignez donc vous contenter de cette simple et rapide impression.
Décrire un trajet de nuit en chemin de fer est une chose difficile; on va comme une flèche qui traverserait un nuage en sifflant; il n'y a pas de manière de voyager plus ahstraite. L'on franchit des provinces, des royaumes sans en avoir la conscience. De temps en temps, à travers le carreau du wagon, apparaissait la comète qui semblait se précipiter vers la terre ta tête en bas et la chevelure reiDroussée; une soudaine lueur de gaz éblouissait nos yeux ensablés des poudres d'or du sommeil, un reflet de lune bleu donnait des aspects féeriques à des paysages sans doute assez pauvres le jour. Consciencieusement, nous ne pouvons rien dire de plus, et cela ne vous amuserait guère si nous transcrivions d'après le livret le nom des localités devant lesquelles passait le train qui nous emporlait de Berlin à Hambourg.
Il est sept heures du matin, et nous voilà arrivé dans cette bonne ville hanséatique de Hambourg; la ville n'est pas encore éveillée, ou du moins se frotte les yeux en étirant les bras, — En attendant qu'on nous prépare à déjeuner, nous nous lançons au hasard, selon notre habitude, sans guide ni cicérone, au pourchas de l'inconnu.
L'hôtel de l'Europe où nous sommes descendu est situé sur le quai de l'Alsler, mu bassin grand au moins comme
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le lac d'Enghien, et, comme lui, peuplé de cygnes familiers.
Sur trois (aces, le bassin de l'Alsler est bordé d'hôtels et de maisons magnifiques, dans le goût moderne. Un barrage planté d'arbres, el que domine la silhouette d'un moulin d'épuisement, forme la quatrième face ; au delà s'étend une vaste lagune.
Du quai le plus fréquenté, un café, peint en vert etbâli sur pilotis, s'avance dans l'eau comme ce café de la Corne d'or, à Consiantinople, où nous avons fumé tant de chiboucks en regardant voler les oiseaux de mer.
A l'aspect de ce quai, de ce bats n, de ces maisons, nous éprouvons une sensation indéfinissable. 11 nous semble les connaître déjà. Un souvenir confus s'ébauche au fond de notre uiémoire ; serions-nous venu à Hambourg sans le savoir? Assurément, tous ces objets ne sont pas nouveaux pour nous, et cependant nous les voyons pour la première fois. Avons-nous gardé l'empreinte de quelque tableau, de quelque photographie? Nullement.
Pendant que nous cherchions la raison philosophique de cette réminiscence de l'inconnu, l'idée de Henri Heine se présenta subitement à nous, et nous comprimes. Souvent le grand puëte nous avtiil pailé de Hambourg avec ces mots plastiques dont il possédait le secret et qui équivalent à la réalité. Dans ses Reisebilder, il décrit le café, le bassin et les cygnes, et aussi les bourgeois de Hambourg se promenant sur la chaussée; Dieu sait les portraits qu'il en fait! Il y revient dans son poème de Germania, et tout cela est si vivant, si en relief, si évoqué, que la perception directe ne vous apprend rien de plus.
Nous finies le tour du bassin, gracieusement accompagné par un cygne d'une blancheur de neige, beau à faire croire que Jupiter avait le des ein de séduir.' une Léda hambourgeoise, et, pour mieux se déguiser, faisait semblant de happer les miettes de pain du voyageur.
Au bout du bassin, vers la droite, se trouve wne sorte de jardin ou promenade publique dominé par un monticule factice comme le labyrinthe du jardin des Plantes. Le jardin visité, nous retournâmes sur nos pas.
Dans toute ville il y a le beau quartier, le quartier neuf, le quartier liche, le quartier fashionable, dont les habitants sont fiers et où les domestiques de place vous promènent avec orgueil. Les rues sont larges, tirées au cordeau, se coupant à angles droits ; des trottoirs de granit, de briques ou de bitume bordent la chaussée ; partout se dressent des candélabres de gaz. Les maisons ont l'air d'hôtels ou de palais; leur architecture classiquement moderne, leur badigeon irréprochable, leurs portes vernies à cuivres étincelants remplissent de joie l'édilité et les amateurs du progrès. Cela est propre, correct, sain, plein d'air et de lumière, et rappelle Paris ou Londres. — Voilà la Bourse! elle est superbe! aussi belle que celle de Paris! nous le voulons bien, et de plus on y fume; c'est un avantage. Plus loin, c'est le Palais de Justice, la Banque, elc , etc., construits dans ce style que vous connaissez et qu'adorent les fhilislins de tous pays. Mais ce n'est pas là ce que cherche l'artiste. Sans douie cet hôtel a dû coûter cher, il réunit tout le luxe et le confortable possibles. On sent que le mollusque d'un pareil coquillage est un millionnaire ; mais permettez-nous d'aimer mieux la vieille maison aux étages qni surplombent, au toit de tuiles désordonnées, aux petits détails caractéristiques révélant l'exislence des générations antérieures. Il faut, pour être intéressante, qu'une ville ait l'air d'avoir vécu, et que l'homme, en quelque sorte, lui ait donné une àme. Ce qui rend si froides et si ennuyeuses ces rues magnifiques bâties d'hier, c'est qu'elles ne sont pas encore imprégnées de vitalité humaine.
Quittant le quartier neuf, nous nous enfonçâmes peu à p.u dans le dédale des vieilles rues, et nous eûmes bientôt devant nous un Hambourg pittoresque, caractéristique, une vraie ville ancienne avec son cachet moyen âge à charmer Bonington, l>abey et William Wyld.
Nous marchions au petit pas, nous arrêtant à chaque angle de rue pour ne perdre aucun détail, et promenade nous a rarement plu> amusé.
Les maisons à pignons denliculés ou roulés en volute
faisaient saillir des étages en surplomb composés d'une rangée de fenêtres ou plutôt d'une seule fenêtre à panneaux de verre, séparés par des montants sculptés. Au pied de chaque maison se creusaient des caves, des sous-sols, que le perron de la porte enjambait comme un pont-levis. L( bois, la brique, le colombage, la pierre, l'ardoise, mélangés de façon à satisfaire lesco'oristes, recouvraient le ptu d'espace que les croisées laissaient libre sur les façades. Tout cela était coiffé de toits en tuiles rouges ou violettes, en planches goudronnées, mouvementés de lucarnes et d'une pente rapide. Ces toits aigus font bien sur les ciels du nord ; la pluie y ruisselle, la neige y glisse; ils s'harmonisent avec le climat, et il ne faut pas les balayer Ihiver.
C'était un samedi. Hambourg faisait sa toilette. Des servantes haut perchées nettoyaient les vitres, et les châssis des fenêtres qui s'ouvrent en dehors faisaient saillie de chaque côté des rues; une légère vapeur dorée de soleil embrumait chaudement la perspective, et la lumière traversait les carreaux se préseniant de face sur les maisons de profil. Vous imagineriez difficilement les tons riches, précieux, étranges que prenaient ces verres placés les uns derrière les aulres sous le rayon dardé obliquement du bout de la rue. Ces fenêtres d'intérieurs mystérieux, à vitres vertes et bouillonnées, où Reiubi andt aime à loger ses alchimistes, n'en offren! pas de plus chauds, de plus transparents, de plus splendides sous lenr glacis de bitume
Quand les fenêtres sont fermées, cet effet bizarre disparaît naturellement ; mais il reste toujours les enseignes et les écrileaux qui forcent l'attention du passant par leurs symboles ou leurs lettres détachées du mur et envahissant la voie publique. Une voirie sévère interdirait sans doute ces projections hors de l'alignement ; mais toutes ces siillies rompent les lignes, amusent l'œil et varient les piosp cts par des angU^s inattendus. Tantôt c'est un panonceau en verres de couleur où le soleil enchâs-e des rubis, des topazes et des émeraudes, et qui annitnce une boutique d'opticien ou de confiseur; tantôt, suspendu à un grand
parafe de serrurerie, un lion tenant dans une griiie un compas et dans l'autre un maillet, emblème de quelque gilde de tonneliers ; d'autres fois, ce sont les palettes de cuivre d'un barbier, reluisantes à faire paraître vert-degrisé le fameux armet de Membrin, les planchettes où sont peints des huîtres, des écrevisses, des harengs, des soles et autres fruits de mer désignant une poissonnerie, et ainsi de suite.
Quelques maisons ont des portes ornementées avec colonnes rustiques, bossages vermicides, frontons à échancrure, cariatides joufflues, petits anges, petits amours, grosses chicorées et grandes rocailles, le tout englué par un badigeon renouvelé sans doute tous les ans.
Les marchands de tabac ne se comptent pas à Hambourg. De trois pas en trois pas, vous apercevez un nègre nu jusqu'à la ceinture et cultivant la précieuse feuille, ou un Grand Seigneur costumé en turc de carnaval, qui fume une pipe colossale. Des caisses de cigares forment les motifs d'ornementation de la devanture, avec leurs vigneties et leurs inscriptions plus ou moins fallacieuses, dsposéesd.ms une certaine symétrie. 11 doit rester bien peu de tabac à la Havane, s'il faut ajouter foi à ces étalages, si riches en provenances célèbres.
Comme nous l'avons dit, il était de bonne heure. Leî servantes, agenouillées sur les marches des perrons ou debout sur le rebord des fenêtres, procédaient au grand nettoyage du samedi. Malgré l'air assez vif, elles étalaient des bras robustes nus jusqu'à l'épaule, hâlés, rougis et fouettés de ce vermillon qui étonne souvent chez Rubens et s'explique par les morsures de la bise jointe à l'action de l'eau sur ces chairs blondes; de jeunes fillettes de la petite bourgeoisie, coiffées en cheveux, décolletées et les bras découverts, sortaient pour aller aux provisions ; nous tremblions dans notre paletot de 1 s voir si légèrement vêtues. Chose bizarre, les femmes du Nord échancrent leurs robes, vont les bras et la tète nus, tandis que les femmes du Midi se couvrent de vestes, de haïcks, de pelisses et de vêlements chauds.
Pour iTiellre notre joie au comble, le costume, que le voyageur est obligé d'aller chercher si loin aujourd'hui sans le trouver toujours, se produisit naïvement à nos yeux dans les rues de Humbourg en la personne de laitières ayant quelque rapport avec les porteuses d'eau tyroliennes de Venise. Leur costume consiste en une jupe bridant sur les hanches et plissée à très-petits plis maintenus par des fils transversaux, de manière à ne s'évaser qu'au-dessous des reins, et en une veste de drap vert noir ou bleu, boutoimée aux poignets. Tantôt la jupe est rayée en long, tantôt elle porte en travers une large bande de drap ou de velours, des bas bleus que le jupon assez court laisse paraître, des galoches à semelles de bois complètent ce vêtement qui ne manque pas de caractère; mais la coiffure, surtout, est singulière : sur les cheveux, que rassemble à la nuque un nœud de ruban, pareil à un grand papillon noir, pose un chapeau de paille en forme d'assiette creuse renversée, et découpé au foad de manière à permettre d'y placer en équilibre une cruche ou un fardeau quelconque.
La plupart de ces laitières sont jeunes, et leur costunr.e les fait pai aître presque toutes jolies. Elles portent leur lait d'une façon assez originale. Une sorte de joug échancré à la place du col, évidé en dessous, pour emboîter les épaules comme un moule, et peint en rouge vif, suspend deux seaux de même couleur et se faisant conlre-poids de chaque côté de la porteuse, qui marche alerte et drote entre son double fardeau. 11 n'y a pas de meilleure orthopédie que cette manière de transporter les choses pesantes ; ces laitières ont une aisance, une sûreté et un aplomb admirables.'
En continuant notre route au hasard, nous arrivâmes à )a partie maritime de la ville, où des canaux remplacent les rues. La marée élait basse encore, et les barques gisaient échouées sur la vase, montrant leurs coques et prenant des attitudes penchées à réjuuir un peintre d'aquarelles. Bientôt le flot monta et tout se mit en mouvement. — Nous indiquons Hambourg aux artistes qui mar-
chent sur les traces de Canalelto, de Giiardi et de Joyant; ils y trouveront à chaque pas des motifs aussi pittoresques et plus neufs que ceux qu'ils vont chercher à Venise.
Cette forêt de mâts couleur saumon, avec leurs mille cordages et leurs voiles tannées qui sèchent au soleil, ces poupes goudronnées à bordage vei t-ponmie, ces vergues, ces antennes éborgnanl les fenêtres, ces grues recouvertes d'un toit de planches, conloiirné comme celui d'une pagode, ces poulies prenant les fardeaux sur les barbues pour les déposer dans les maisons, ces ponts qui s'ouvrent pour donner passage aux navires, ces touffes d'arbres, ces pignons que surmontent çà et là des flèches ou des dômes d'église, tout cela baigné de fumée, traversé de rayons, piqué de paillettes, bleuté de fuites vaporeuses, repoussé par des premiers plans vigoureux, produit des effets pleins de ragoût et d'une nouveauté piquante. Un clocher recouvert de lames en cuivre s'élançanl de ce fouillis d'agrès et de maisons nous rappehiit, par sa bizarre teinte verte, la tour de Galafa à Constantinople.
Notons au h isard quelques particularités : les charrettes, composées d'une planche el de deux ridelles évasées, sont conduites à la Daumont quand elles sont attelées de deux chevaux. Le conducteur botté monte une de ses bêtos au lieu de marcher à côté d'elle, comme chez nous. Quand la charrette n'a qu'un cheval, le conducteur mène débouta l'américaine : 1 élroitesse des rues, la nécessité d'attendre que les ponts ouverts pour le passage des bateaux soient remis en place, occasionnent de nombieux encombrements, auxquels le flegme des bipèdes et des quadi upèdes ôte tout dan.;er. Les facteurs de la poste, vêtus de liouppelandcs rciugos déforme antique, préoccupent l'élrangi-r par liMir aspect excentrique. Il est si rare de voir du rouge dans notre civilisation moderne, amie des teintes neuli es, et qui semble avoir pour idéal de rendre impossible le métier de peintre !
Dans le marché que nous traversâmes, prédominaient les légumi's verts et les fruits verts. Comme on l'a dit, les ponniu>s cuites sont les seuls fruits mûrs des pays lioids.
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En revanche, les fleurs abondaient ; il y en avait plein des brouettes, plein des corbeilles, très-fraîches, frès-éclatantes, très-parfumées. Parmi Jes paysans qui vendaient ces diverses denrées, nous en remarquâmes quelques-uns en veste ronde et en culotle courte. Us viennent, ainsi que les laitières, d'une des iles de l'Ellie où se conservent les vieilles coutumes et dont les habitants ne se marient qu'entre eux.
Près de ce marché, nous vîm s un omnibus couleur de chair, destiné à faire le traj t de Hambourg à Altona et réciproquement. Sa construction diffère de celle de nos omniljus. Le devant est une sorte de coupé garni d'un raantelet vitré qui se rabat, préservant les voyageurs du vent et de la pluie, sans leur ôter la vue du parcours; le corps de la voiture, percé de fenêtres, est occupé par deux banquettes latérales, et, à la [lartic postérieure, un prolongement des côtés et de l'impériale abrite le conducteur et permet de monter ou de descendre à couvert. Voilà de belles observations, allez-vous dit e. Apprenez-nous plutôt à combien de tonneaux se monte le mouvement du port, en quelle année Hambourg fut fondé, combien d'âmes il renferme. Nous n'en savons absolument rien, et le premier guide du voyageur vous l'apprendra ; mais, sans nous, vous ignoreriez à jamais qu'il existe dans cette bomie ville hanséatique des omnibus couleur de chair.
Puisque nous en sommes aux singularités de Hambourg, n'oublions pas de noter qu'on voit sur certaines boutiques l'inscription suivante : Magasin de galanterie, Grand assortiment de délicatesses. Eh quoi ! ujus d sions-nous tout intrigué, la galanterie est à Hambourg une marchandise, la délicatesse se vend sur le comptoir! Est-ce au [loids ou au mètre, en boîtes ou en bouteilles? Il faut avoir vraiment l'esprit bien mercantile pour débiter de pareils articles. — Un examen plus approfondi nous fit voir que les boutiques de galanterie étaient tout bonnement des magasins de nouveautés et de brimborions à garnir les étagères, et les boutiques de délicatesses, des magasins de coineslibies.
Tout en parcourant les rues, une idée nous préoccupait. Rabelais parle souvent des boutargues et du bœuf fumé de Hambourg, qu'il loue comme de merveilleux éperons à boire, et nous nous figurions en voir des montagnes amoncelées aux devantures des charcuteries. Il n'y a 1 as plus de bœuf fumé de Hambourg à Hambourg, que de choux de Bruxelles à Bruxelles, que de fromage parmesan à Parme, que d huîtres d'Ostende à Obtende. Peut-être en trouverait-on cliez Wilkens, le Véry de l'endroit, où l'on peut demander du potage aux nids d'hirondelles salangfiues, du mockle-turtle où la tète de veau n'entre pour rien, du kari à l'indienne, des pieds d'éléphant à la poulette, du jambon d'ours, delà bosse de bison, des sterlets du Volga, du gingembre de la Chine, des conserves de rose et autres friandises cosmopo'ites. — Les ports de mer ont cela do bon qu'on ne s'y étonne de rien; c'est le séjour que devraient choisir les excentriques, — si les excentriques n'aimaient pas à être romarqués.
A mesure qne l'heure avançait, la foule devenait plus nombreuse, et les femmes y étaient en majorité. Elles semblent jouir à Hambourg d une grande liberté. De trésjeunes filles vont et viennent seules sans qu'on y prenne gaide, et, chose remarquable, les enfants se rendent d'euxmêmes à l'école, leur petit panier sous le bras et leur ardoise à la main ; chez nous, livrés à leur propre arbitre, ils iraient jouer au bouchon, à la marelle ou aux barres.
Les chiens sont muselés à Hambourg touti la semaine, excepté le dimanche, où ils peuvent mordre à gueule que veux-tu. Hïi payent l'impôt et srmblcnt estimés; mais les chats ont l'air triste et incompris. Picconnaissant en nous uii ami, ils nous jetaient di^s re<:ards pleins de mélancolie, el nous disaient dans leur langage félin, dont ui:e longue habitude nous a donné la clci : « Ces |ihilistins, occupés de gagner de l'argent, nous méprisent, et pourtant nous avons des prunelles jaunes comme des louis. Ils nous croient, en imljociles qu'ils sont, bons seulement à prendre d(!s rats, nous les sages, nous les rêveurs, nous les
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indépendants, qui filons notre rouet mystérieux en dormant sur la manche du prophète. Passe, nous le permettons, ta main sur noire dos plein d'étincelles électriques, et dis a Charles Baudelaire qu'il déplore nos douleurs dans un beau .«onnet. 9
îî!
La ville d'Altona où se rend cet omnibus couleur de chair que nous avons décrit, commence par une immense rue à larges contre-allées bordées de petits théâtres et de spectacles forains, qui rappelle assez le boulevard du Temple à Paris, souvenir bizarresiir la frontière des États d'ilamlel, prince de Danemark ! 11 est vrai qu'IIamlet aimait les comédiens et leur donnait des conseils comme un feuilletoniste.
Au bout du faubourg d'Altona s'élève la gare dn chemin de fer qui conduit à Schleswig où nous avions affaire.
Affaire à Schleswig! — Oui — qu'y a-l-il là d'étonnant? Nous avions promis, si jamais nous passions par le Danemark, de rendte visite à une belle châtelaine de nos amies, et nous devions trouver à Schleswig les renseignements nécessaires pour arriver à L**', qui n'en est éloigné que de quelques heures de poste.
Nous voilà doncmonVé en wagon un peu au hasard, ayant eu beaucoup de peine à faire comprendre au distributeui' de billets l'endroit où nous nous proposions d'aller, car ici l'allemand se complique du danois. Heureusement nos compagnons de route, jeunes gens fort distingués, vinrent à notre secours avec un français ludesque a>sez semblable à celui dont Balzac se sert dans la Comédie hu-
SCHLESWirr. 23
maine pour taire parler Schmucke et le baron de Niicingen, mais qui n'en résonna pas moins à nos oreilles comme une musique délicieuse. Ils voulurent bien nous servir de drogmans. Quand on est en pays étranger, réduit à l'état de sourd-muet, on ne peut s'empêcher de maudire celui qui eut l'idée d'élever la tour de Babel et amena par son orgueil la confusion des langues. Sérieusement, aujourd'hui que le genre humain circule comme un sang généreux par le réseau artériel, veineux et capillaire des voies ferrées dans toutes les régions du globe, un congrès de peuples devrait s'assembler et décider l'adoption d'un idiome commun, — le français ou l'anglais, — qui serait, comme le latin au moyen âge, la langue générale, universelle, humaine pour ainsi dire : on l'apprendrait forcément aux écoles et dans les collèges ; chaque nation, bien entendu, conserverait sa langue maternelle et particulière. Mais laissons là ce rêve qui s'accomplira de lui-même dans un avenir prochain par un de ces moyens que la nécessité seule sait inventer, et, en at'endant qu'il s'accomplisse, félicitons-nous de ce que la noble langue de notre patrie soit parlée ou tout au moins bégayée, en quelque endi oit qu'on se trouve, par quiconque se pique d'être bien élevé, instruit et intelligent.
La nuit arrive vite, au bout de ces courtes journées d'automne, plus brèves encore ici qu'en France, et le paysage, assez plat du reste, disparaît bientôt dans ces vagues pénombres qui changent la forme et le caractère des objets. Nous aurions tout aussi bien fait de dormir, mais nous sommes un voyageur plein de conscience, et, de temps à autre, nous passions la tète à la portière, pour tâcher de démêler çà et là quelque aspect, à la lueur grise de la lune qui se levait. — Fatale imprudence ! nous n'avions pas assuré les jugulaires de notre casquette, et le vent assez frais, augmenté par la rapidité du convoi filant à toute vapeur, i.ous la cueillit avec une dextérité digne de Robert Iloudin ou de Macaluso, le prestidigitateur sicilien. i\ous vîmes un instant son disque noir tournoyer comme un astre dèsorbilé; an bout de quelques secondes.
ce n'était plus qu'un point dans l'espace, et nous restâmes décoiffés, faisant une mine assez piteuse.
Un jeune homme, placé en face de nous, se mit doucement à rire, puis, reprenant son sérieux, il ouvrit son sac de nuit et en lira une petite casquette d'étudiant, qu'il nous tendit, en nous priant de l'accepter. Ce n'était pas le moment de faire des façons, nous ne pouvions arrêter le train pour nous procurer une autre coiffure, et d'ailleurs le paysage ne paraissait pas émaillé de chapeliers. Après avoir remercié de notre mieux l'obligeant voyageur, nous posâmes sur notre crâne, en ayant bien soin, cette fois, d'assurer la mentonnière, l'étroite casquette, qui nous donna l'air d'une maison moussue d'Heidelberg ou d léna de trentième année pour le moins. Cet incident pathéticobouffon fut le seul qui signala notre trajet et nous fit bien augurer de l'hospitalité du pays.
A Schleswig, le railway, qu'on doit continuer, dépasse un peu la ttation, et s'arrête au milieu d'un champ, comme la dernière ligne d'une lettre brusquement interrompue ; cela fait un singulier effet .
Un omnibus nous prit avec nos malles, et dans l'idée qu'il nous conduirait fatalement quelque part, nous nous laissâmes emballer de confiance. L'uranibus intelligent nous déposa devant le meilleur hôlel de la ville, et là, comme disent les journaux de circumnavigation, « nous prîmes langue avec les naturels. ï' Parmi eux se trouvait un garçon qui parlait français d'une façon suffisamment transparente pour que nous pussions entrevoir son idée, et qui, chose plus rare, comprenait même quelquefois ce que nous lui disions.
Notre nom éci it sur le registre des voyageurs fut un trait de lumière! On avait prévenu l'hôtesse de notre arrivée, et l'on devait venir nous prendre dès que l'avis de notre appât ition serait donné; mais comme il était tard, nousattcndlmis au lendemain. L'on nous servit à souper un chaulfroid de perdreaux, sans sucre candi ni confiture, et nous couchâmes sur le canapé, n'espérant pas dormir entre les deuxédredons qui comp;isent les lits allemands et danois.
Le messager qu'on avait envoyé la veille ne revint qu'assez tard dans la journée, la course de Schleswig à ]/** étant de neuf lieues, ce qui fait dix-huit en comptant le retour. 11 rapp riait des nouvelles assez coniradictoires: la maîtresse du château était à Kiehl ou à Eckernfœrde, ou bien à Hambourg, si ce n'est en Angleterre. Il est triste de faire une visite en Danemark et de laisser une carte cornée en t isnnt : Je ne repasserai pas.
Un triple avis télégraphique fut expédié aux trois endroits, et, en attendant la réponse, nous parcourûmes Schleswig, qui a une physionomie toute particulière. La ville se déploie en longueur de chaque côté d'une grande rue où les autres ruelles viennent s'attacher comme les menues arêtes à l'aréle dorsale d'un poisson. Là se trouvent les belles maisons modernes; comme toujours, elles n'ont pas le moindre caractère, mais les logis modestes portent un cachet tout local ; ils se composent d'un rezde-chaussée très-bas, sept ou huit pieds de haut environ, sur lequel s'abat un grand toit de tuiles rouges cannelées. Des fenêtres en largeur occupent toute la devan ture; derrière ces fenêtres, s'épanouissent dans des pots de porcelaine, de faïence, ou de terre vernie, toutes moites de fleurs : géraniums, verveines, fuchsias, plantes grasses, et cela sans aucune exception. La plus pauvre maison est fleurie comme les autres. A l'abri de cette espèce de jalousie parfumée, les femmes se tiennent trav;iillanl à quelque tricot ou à quelque couture et regardant du coin de l'œil dans l'espion réflect» ur les rares passants dont les bottes résonnent lur le pavé. La culture des fleuis est une des passions du Nord ; au pays oîi elles viennent naturellement on n'en fait aucun cas.
L'église de Schleswig nous réservait une surprise. Les églises protes'antes sont en général peu intéie^sanles au point fie vue de l'art, à moins que le culte réformé ne soit installé dan-^ un sanctuaire catholique détourné de sa destination primitive. On n'y rencontre ordinairement que des nefs badigeonnées, des murailles blanchies à la chaux sans aucune peinture, sans aucun bas -relief, et des
files de bancs de chêne bien luisants et bien polis. C'est propre, confortable, mais ce n'est pas beau. L'église de Schleswig renferme un chef-d'œuvre d'un grand artiste inconnu, un tryptique-retable en bois sculpté représentant dans une série de bas-reliefs, séparés par de fmes architectures, les diverses scènes du drame de la Passion.
Cet artiste, digne d'être placé parmi les Miciiel Columl), les Pierre Vischer, les Vontanez, los Cornejo Duque, les lierru'iuete, les Verbruggen et autres maîtres du ciseau, s'appelle Bruggemann — un nom qui n'est pas souvent prononcé et qui mériterait de l'être. A ce propos, avez-vous rem;irqué combien les sculptt urs à talent égal et souvent supérieur étaient moins connus que les peintres ? Leurs œuvres pesantes, liées à des monuments, ne se déplacent pas, ne sont pas l'objet d'un commerce, et leur beauté sévère, dénuée des séductions de la couleur, n'altire pas l'attention de la foule.
Autour de l'éj^lise régnent des chapelles sépulcrales d'une assez grande fai)tai>ie funéraire et d'un bel effet décoratif. Une salie voûtée contient les tombeaux des anciens ducs de Schleswig, lames massives, blasonnées darmoiiies, historiées d'inscriptions qui ne manquent pas de caractère.
Dans les environs de Schleswig s'étendent d'assez vastes étangs salins communiquant avec la mer. Nous arpentions lacliaussée, remarquant les jeux de lumière et les moires gaufrées par le vent sur ces eaux de couleur grise ; quelquefois nous poussions notre promenade jusqu'au châleau métamorphosé en caserne el au jardin public, espèce de Saint-Cloud en miniature, orné de sa cascade en escalier avec dauphins et autres monstres atiuatiques ne Sdufllant aucun liquide. Quelle sinécure que celle de Triton dans un bassin genre Louis XIV ! — Nous n'en demanderions pas d'autre. Ennuyé d'attendre les réponses qui tardaient, et ayant épuisé les divertissements de Schleswig, nous finies atteler une chaise de poste et nous voici en route pour L*".
Nous roulâmes longtemps, apercevant à droite et à gau-
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che des nappes d'eau ou lagunes assez considérables, sur un chemin bordé de sorbiers dont les baies rouge-vii réjouissaient l'œil par des tons enflammés qu'avivaient les rayons du soleil à son déclin. Rien n'était joli comme cette ailée d'arbres à ombelles carminées ; on aurait dit une avenue de corail conduisant au château de madrépores d'une Ondine.
Des bouleaux, des frênes, des pins succédèrent aux sorbiers, et nous atteignîmes la maison de poste oii l'on ne relaya pas, mais où l'on donna l'avoine aux chevaux, tandis que nous-mêmes nous prenions une chope de bière en fumant un cigare dans une chambre à plafond bas, à fenêtres transversales, où des servantes se tenaient debout devant des postillons tirant des bouffées de leur pipe en porcelaine, avec des altitudes et des reflets de lumière à inspirer Os! ade ou Meissonier.
Pendant tout cela le crépuscule était venu, puis la nuit, si l'on peut appeler nuit un clair de lune splendide ; la route, plus longue que nous ne l'avions pensé d'abord, s'allongeait, en outre, de notre impatience d'arriver, et les chevaux continuaient leur petit trot pacifique amicalement caressés sur la croupe par un postillon plein de flegme.
A chaque groupe de maisons, dont les lumières brillaient comme des yeux à travers les déchiquetures des feuillages, nous nous penchions pour voir si nous appochions du but, car nous possédions sur une carte de visite, gravée en taille-douce, la vignette du château où nous étions invité depuis longtemps à passer quelques jours; mais le terme du voyage recula t, et le postillon, qui ne semblait plus très-sûr de sa route, échangeait deux ou trois mots avec les -paysans qu'il rencontrait ou que le bruit des roues attirait sur leur porte.
Le chemin, du reste, était mignifique, tantôt ombragé de grands arbres ayant encore toutes leurs feuilles, tantôt côtoyé de haies vives, que la lune criblait de ses mille flèches d'argent, et dont les ombres dessinaient sur le sable les découpures les plus bizarres. Quand les feuil-
lages, en s'écartant, laissaient voir le ciel, on apercevait la comète de Donati, flamboyante, échevelée, embrouillant les étoiles dans les crins d'or de sa queue. Nous l'avions vue à Paris, quelques jours auparavant, si faible, si vague, si douteuse ! En une semaine, elle avait grandi de façon i effrayer une époque plus superslilieuse que la nôtre.
Dans cette lueur vague et bleue coupée d'ombres profondes où les chevaux n'entraient qu'eu frissonnant, tout prenait des aspects étranges et fantastiques. La roule, suivant les ondulations du terrain, montait et descendait; les haies ou les arbres nous déiobaient la vue de l'horizon, et nous étions tout à fait dé^oiienté. Un mora nt nous crûmes être au bout de notre course. Vne habitation de belle apparence, argen ée d'un rayon, se détachait sur un fond de verdure sombre, et envoyait son reflet tremblotant dans une pièce d'eau; cela répondait assez au signalement de L***, mais le postillon passa outre.
Bientôt la voiture s'engagea dans une allée d'arbres séculaireij qui sentait son avenue de château. Sur la gauche, des eaux miroitaient, des bâtiments considérables s'ébauchaient à travers les branchages, mais nous ne pouvio:.s rien d scerner encore. Tout à coup la chaise de |)0ste tourna, et les roues résonnèrent sur un pont tra- \ersant un large fossé. Au bout de ce pont s'ouvrait dans une sorte de bastion une arcade basse, à laquelle ne manquait que la herse; la porte franchie, nous nous trouvâmes dans une cour circulaire comme l'intérieur d'un d )njon, et une seconde voûte engloutit la voiture sous son ombre.
Tout cela, entrevu aux lueurs de la lune et baigné d'ombr.s, avait un air féodal et moyen âge, une physionomie de forteresse qui nous inquiétait un peu. Le postillon, par hasard, s'élait-il trompé et nous avait-il mené au manoir d'Harald-H .rfagar ou de Biorn aux yeux étincelants? La chose tournait à la légende et au fantastique.
Enfin nous débouchâmes dans une immense place que fermaient d'un côté de grands bâtiments, décrivant un Ijomicycle allongé, dont la nuit ne permetlaii pas de dé-
mêler la destination, mais qui prenaient dans l'obscurité un aspect a>sez formidable.
La corde de cet arc, qui semblait figurer le creux d'une fortification ronde au dehors, étiit formée par le manoir lui-même, dont la masse imposante, entièr(menl isolée, suigissait d'une sorte de lagune avec son toit à pans coupés, et sa haute façade que la lune gliçait de sa lumière bleuâtre, fais nt briller çà et là quelque vitre comme une écaille de poisson.
Quoiqu'il ne fût pas lard encore, tout paraissait endormi dans le château. On eût dit un de ces palais des contes de fées, sous le poids d'un enchantement, où arrive le prince chargé de rompre le charme.
Le postillon arrêta ses chevaux devant un pont qui avait dû être autrefois un pont-levis, et alors des lumières apparurent aux fenêtres; la p irte s'enlr'ouvrit, des domestiques s'approchèrent de la chaibe de poste, dirent quelques mots en allemand, et prirent nos malles en nous regardant avec une surprise mélangée de quelque dé' fiance. Il nous était impossible de l 'ur adresser aucum question, el nous ignorions si véiilablement nous étions à L*".
Le pont traversait un second fossé rempli d'une eau ègratignée de quelque touches d'argent et aboutissant à un porlique flanqué de deux colonnes de granit qui donnait accès sous un grand vestibule dallé de marbre noiï el blanc, et revêtu d'une boiserie de chêne dont les pilastres avaient des chapiteaux dorés. Des massacres de cerfs étai( nt suspendus aux murailles, el deux petits cyribn- de cuivre poli pointaient leurs gueules contre nous. Ceci nous parut assez peu liospitaiier — des canons dans un vestibule au dix-neuvième siècle! On nous conduisit à un salon meublé avec toutes les recherches de l'ulegance moderne.
Parmi les tableaux qui l'ornaient se trouvait un portrait, œuvre d'un peintre célèbre, représentant la maîtresse de la maiïOii en cuslumc oriental, et que nous reconnûmes aussilôt. Nrjs ne nous étions pa^ Irunipe Une
jeune institutrice, descendue pour nous recevoir, nous parlait d s langues inconnues et semblait assez alu niée de notre invasion nocturne. Nous lui montrâmes le portrait en prononçant le nom du modèle, et nous lui don nâmes la carie à vignette. Toute défiance alors disparut, et une charmante petite fille d'une dizaine années, qui s'était tenue jusqu'alors à l'écart, nous considérant avec cet œil noir et profond de lenlaiice, s'avança et dit : 0 Moi, je comprends le français. » Nous étions sauvé. La maîtresse du lieu, absent^; pour deux, jours, devait revenir le lendemain et avait donné dos ordres en conséquence.
L'on nous servit à souper el l'on nous conduisit à notre chambre par un escalier monumental où une maison de Paris eût tenu à l'aise. La servante plaça sur la table deux flambeaux ornés de ces bougies allemandes longues comme des cierges el se retira.
Cette chambre, faisant partie d'un appartement de trois ou quatre pièces, avait l'air assez fantastique : sur la cheminé j, des amours illuminés de reflets rougeàtres el ressemblant à des diablotins se ( hauffaient à un brasier avec la prétention de figuier allégoriijucment l'hiver; par les fenêtres., malgré les bougies, la lune envoyait des lueurs blafardes qui s'allongeaient bizarremenî. sur le plancher.
Mù par un sentiment pareil à celui qui fait errer les héroïnes d'.Anne R.uUliffe, une lampe à la main, dans les couloirs dos châteaux à revenante, nous poussâmes, avant de nous coucher, une reconnaissance autour de l'endroit où nous nous trouvions.
Au fond de l'appartement une espèce de petit salon, orné d'une glace, meublé d'un canapé et de fauteuils, n'offrait aucun recoin propre à loger des fantômes. Les gravuies à la manière noire de l'Esmeralda et de la chèvre rassuraient par leur modernité.
La pièce précédant notre chambre était plus inquiélanle. De vieilles toiles rembrunies en garnissaient les murs. Elles représentaient des moloss'^s formidables tep'is en laisse par des nègres et poitant ieurs noms écrits
côté d'eux, comme les porlraits de chiens de Godefroy
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Jadin. Toutes ces bêtes, à la vacillante clarté de la bougie, semblaient agiter leur queue en croissant, ouvrir et refermer leur gueule aux crocs d'ivoire dans un aboi muet, et tendre avec force sur leur collier pour s'élancer sur nous. Les nègres roulaient leurs yeux blancs, et uu des chiens, nommé Raghul, nous regardait d'un air torve.
Les trois chambres étaient enveloppées par un corridor se repliant sur lui-même, et dont un des murs formant galerie disparaissait sous des portraits d'ancêtres et de personnages historiques.
C'étaient des hommes à mine farouche, en perruque in folio, avec des cuirasses d'acier étoilées de clous d'or et traversées de larges ordres, la main appuyée sur des bâtons de commandeur comme la statue de pierre dans Don Juan, ayant tous leur casque posé à côté d'eux, sur un coussin; de hautes et puissantes djmes, en costumes de différents régnes, faisant des coquetteries d'outretombe et des grâces passées de mode du fond de h ur cadre. Il y avait des douairières imposantes et rechignées, de jeu les femmes poudrées, en grand habit de cour, avec corset à échelle et vastes paniers, étalant d'amples jupes de damas rose ou saumon broché d'argent, et indiquant d'une main négligente des couronnes de pierreries sur des consoles à tapis de velours.
Ces nobles personnages, pâlis, décolorés par le temps, prenaient une apparence spectiale alarmante; certains tons avaent résisté aux années plus que d'autres, et celle décomposition inégale produisait les effets les plus bizarres : une jeune comtesse, très-gracieuse du resle, avait gardé dans sa pâleur exsangue des lèvres du carmin le plus vif et des prunelles bleues d'un azur inaltéré; celte bouche et ces yeux vivants faisaient avec sa blanclieur de morte un ( onlraste fantasmagorique peu rassurant. Qiiel- (juun semblait vous regarder à travers Cette toile connue à travers un masque.
Les poitrails, aussi nombreux que ceux montrés par Ruy Go nez de Silva au roi Charles-Quint dans Hernani, se prolongeaient jusqu'à l'angle du corridor.
a2 VOYAGE EN RUSSIE.
Parvenu là, non sans avoir éprouvé ce léger frisson que cause même aux plus braves dans un lieu sombre, inconnu et silencieux, l'image de ceux qui ont vécu jadis, et dont la fonrie ainsi représentée est depuis longtemps tombée en poussière, nous hésitâmes en voyant le couloir se continuer indéfiniment plein de mystère et d'ombre. La lueur de notre bougie n'en atteignait pas le fond et projetait sur le mur notre silhouelte grimaçante qui nous accompagnait comme un serviteur noir parodiant nos gestes avec une bouffonnerie lugubre.
Ne voulant pas être lâche vis-à-vis de nous-même, nous continuâmes notre roule. Arrivé à peu près au milieu du corridor, à un endroit où une saillie de la muiaille paraissait indiquer le passage d'un corps de cheminée, un soupirail grillé altira notre attention. En approchant notre lumière de l'ouverture, nous distinguâmes un escalier tournant qui pi n.;eait aux [irofondeurs de l'édifice, et continuait son ascension, allant Dieu sait où. La teinte du plâtre autour de la grille dénotait que l'ouverture avait été pratiquée bien après la construction de l'escalier, à la découverte du secret sans doute.
Décidément le château de L*** était machiné comme un décor d^Angelo, tyran de Padoue, et la nuit on devait y entendre « des pas dans les murs. >»
Le cori idor se terminait par une porte soigneusement fermée, plus récente que le reste de la bâtisse, et si nous avions su la légende attachée à la chamlne condamnée ainsi, nous aurions, certes, fait de mauvais rêves. Heureu sèment nous l'ignorions; mais, crpendant, ce ne fut pa sans un léger sentiment de plaisir que nous vîmes, le matin, la pure lumière du jour filtrer à travers les vitres el les ston-s.
Les fantasmagories nocturnes dispaïues, le manoir féodal se munirait tout simplement sous la forme d un vieux château modernisé. C'était le spectre de l'ancienne demeure revenant au clair de lune que nous avions entrevu la veille, et l'effet ressenti n'avait pas été tout à fait une illusion. Dans celte plantation de foi leres^es, la vie pacifique de
notre temps avait pris ses quartiers sans en détruire les lignes principales, et à travers l'ombre l'erreur était permise. Les hauts bâtiments en hémicycle, dignes dune résidence piinciére, avant de servir d'écuries et de communs, avaient dû être des casemates; l'entrée, avec ses deux voûtes basses, son pont-levis changé en pont et son large fossé, semblait être capable encore de résister à un assaut. Au-dessus de la première porte, un bas-relief émoussé par le t»^mps laissait deviner un Christ en croix accompagné des saintes femmes, et protégeant deux lignes de blasons en pierre incrustés dans l'épaisse muraille de briques.
Le château, entouré d'eau de toutes parts, élevait sur une fondation de granit lileuâtre ses parois vermeilles couronnées d'un (oit de tuiles violettes et percées de fenêtres d'une proportion heureuse.
A la façade opposée, dans l'axe du vestibule, un second ponf enjambait le premier fisse, et un peu plus loin, quand on avait traversé le terre-plein, un autre pont faisait franchir le deuxi me canal, replié comme une ceinture autour de l'habitation.
Au delà, c'était le jardin. De grand- aibres d'une vieillesse vigoureuse , gardant encore toutes leurs feuilles malgré l'automne, et groupés avec art, formaient comme les coulisses de ce décor magnifique. Une vaste pelouse, verte comme un gazon anj;lais, échancrée par des massifs de géraniums, de fuchsias, de dahlias, de verveines, de chrysmthèmes, de roses du Bengale et autres Heurs tardives, s'étendait, veloutée à l'œil, jusqu'à une charmille où s'ouvrait une longue allée de tilleuls aboutissant à un saut de loup et formant percée, sur de gras pâturages tachetés de bestiaux.
Une boule de métal bruni, posée sur une co'onne tronquée, résumait cette perspective en lui donnant un ton de paillon vert. C'est une mode allemande dont il ne faut pas accuser le goût de la châtelaine. Une pareille boule est placée dans la cour du château d'Ileidelberg.
Sur la droite, un pavillon rustique, tout festonné de
clématites et d'aristoloches, vous offrait ses canapés et ses fauteuils faits de branches noueuses ou curieusement dif- />rnit,5, et une suite de serres soulevaient leurs panneaux vitrés aux tièdes rayons du midi, (les serres, de différentes températures, communiquaient entre elles. Dans l'une, des orangers, des limons, des cédrats, tout chargés de fruits à divers degrés de maturité, avaient l'air de se croire sur leur terre na'ale et de ne pas regretter, comme la frileuse Mignon, « le pays où les citrons mûrissent; » dans l'autre, des plantes grasses hérissaieiit leurs épines, des bananiers étalaient leurs larges feuilles soyeuses, des orchidées balançaient leurs frêles guirlandes débordant de culs-delampe en argile rose. Une tioisième renfermait des camélias arborescents qui faisaient luire leur feuillage métallique étoile de 1 outons; une autre pièce élait réservée aux fleurs rares ou délicates, é'agéesau soleil sur des planches en gradins; des cages peintes, dorées, ornées de verroterie, pendaient des plafonds, peuplées d'oiseaux qu', trompés par la chaleur, chantaient et gazouillaient comme au printemps. Une dernière salle, décorée de treillages feints, servat de gymnase aux jeunes enfants du château.
Devant les serres, un petit roclier factice, tapissé de plantes pariétaires, simulait une espèce de fontaine dont la vasque était formée par la valve d'un monstrueux coquillage. Quelle taille devait avoir le mollusque habitant primitif de cette conque, capable de porter Aphrodite sur l'azur des mers !
Plus loin, des pêches assez vermeilles arrondissaient leurs joues veloutées sur leurs branches en espalier, et des cha>selas, dont les ceps seulement étaient exposés à l'ail libre, achevaient de mûrir derrière des vitrines appliquées à la muraille.
Un bois de sapin étendait sa verdure sombre sur le flanc du jardin, auquel se reliait une passerelle légère traversant ime rigole profonde à moitié remplie d'eau. Nous nous y engageâmes à tout hasard. On sait que les branches inférieures des sapins se desséchent à mesure que l'arbre se développe et pousse vers le ciel sa flèche do verdure. Tout
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le bas de la forêt ressemblait à une préparation au bitume d'un paysage où l'arliste, inferrompu dans son travail, n'aurait eu le temps que démettre quelques louches veites. Le soleil, dans cette ombre rousse et chaude, jetait par |)lace des poignées de ducats qui rebonriissaient de branche en brandie et s'éparpillaient sur la terre bi'une, dénuée, comme dans les bois de sapins, de toute mousse et de toute herbe Une odeur suave, aromatique, se dégageait des arbres remués par une faible brise, ttla forêt rendait un vague murmure, semblable au soupir d'une poitrine humaine.
L'allée nous conduisit à la lisière du bois, qu'un fossé séparait de la plaine, où erraii nt des vaches et des chevaux en liberté. Nous revînmes sur nos pas et nous rentrâmes au château.
Quelque temps après, la petite fille qui parlait français accourut nous dire que sa mère était arrivée; nous contâmes à la belle châtelaine notre invasion noc!urne dans son manoir en lui exprimant le legret de n'avoir pas eu un nain pour sonner de l'olifant au pied de son donjon ; elle nous demanda si nous avinns bien dormi, malgré le voisinage fantastique de notre chambre, et si le fantôme de « la dame morte de fann » nous était apparu en rêve ou en réalité.
« Tout château a sa légende, nous dit-elle, surtout s'il est ancien. Vous avez sans doute remarqué cet escalier my&tt'rieux qu'on prendrait pour un corps de cheminée: il conduit à une chambre qu'on ne peut apercevoir du dehors et descend jusqu'aux caves. Dans celte chambre, un seigneur de L*** tenait cachée aux yeux de tous, et surtout de saiemme, une maîtresse charmante et dévouée qui avait accepté cette réclusion absolue pour vivre sous la même toit que celui qu'elle aimait. Chaque soir, le seigneur de L*** se faisait préparer un en-cas de nuit qu'il allait prendre lui-même aux cuisines souterraines et qu'il montait à la captive. Un jour, entraîné dehors par quelque expédition, il y perdit la vie, et la prisonnière, ne recevant plus son repas, mourut de faim. — Longtemps après, des travaux de réparation et de remaniement ayant dé*
masqué la porte secrète, on trouva au bas de l'escalier un mignon sque'elle de femme accroupi dans une pose désespérée p;irmi des lambeaux de riches étoffes, et l'on parvint à la retraite somptueusement meublée, devenue pour la malheureuse une tour de la faim plus sinistre que la prison d'Ugolin, qui avait au moins ses quatre fils à manger. Quelquefois son ombre se promène la nuit par les couloirs, et si elle rencontre un inconnu, elle seml)le implorer de la nourriture avec des gestes faméliques. Je vous ferai donner ce soir une chambre moins lugubre, »
Guidé par la châtelaine, nous visitâmes les appartements de réception, décorés au goût du dernier siècle; dans la salle à manger, de vieilles argenteries massives, des services en vieux Saxe brillaient derrière les viti es de dressoirs curieusement sculptés. Le salon, immense, à cinq fenêtri s de front, montrait sur sa boiserie or et blanc des portraits royaux, ( t de son plafond descendaient des lustres en cristal de roche à bras trr.nsparents et à feuilles découpi'os. A cô!é, un salcm plus petit, tendu de damas vert, n'fffrait de particulier à l'œil qu'un portrait de seigneur cuirassé, à échariie voltigeanle, ayant en sautoir les ordres de l'Éléphant et de Dannebrog, el souriant avec une grâce qui sentait son Versailles. Par une inadvertance du peintre, il tournait le dos à son pendant, une jeune dame poudrée, en grand habit de cour de talfetas vert-pomme glacé d'argent, ce qui semblait le contrarier fort, car il tournait à demi la lêle sur l'épauie. Cttle jeune dame eût été très-jolie sans un nez dune courbure trop aristocratique drsendant sur sa bouche comme un perroquet qui veut manger une cerise. Ses veux doux et tristes semblaient déplorer ce nez caricaturdement bourbonien qui gâtait une figure charmante, quelque elforl que l'artiste eût fait pour l'alténtier.
Conmie nous regardions attentivement cette physionomie singulière, à la fois agréable et ridicule malgré son grand air, la dame de la maison nous dit : « il y a aussi une légende sur ce la'deau; mais rassurez-vous, elle n'a rien de terrible. Si l'on éternue en passant devant la comtesse au
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long nez, elle vous répond par un signe de tête ou un « Dieu vous bénisse ! » comme les portraits des chambres d'auberge dans les pièces féeriques. Ayez toin d'éviter les coryzas, et la peinture ne donnera pas signe de vie. »
Les chambres à coucher contenaient de grands lits de tapisserie ou de damas, la tôle appuyée contre le mur, de façon à former une ruelle de chaque côté. Selon la vieille mode, la tenture de l'une d'elles consistidt en grandes peintures à la détrempe exécutées sur toile dans le cadre des panneaux, et représentant des bergcrades où l'arliste germanique avait essayé d'imiter la galantei ie de Boucher, prétention qui produisait des afféteries gauches et des colorations bizarres. — « Voulez-vous cette chanjbre? nous dit-on. Elle est d'un rococo trés-rassurant contre les terreurs nocturnes. » Nous rtfusâmeSo Nous n'aimons pas à voir autour de nous, dans le silence et la solitude, aux faibles clai lés d'une lampe ou d'une bougie, ces figures qui semblent vouloir se détacher de la muraille et vous demande! l'âme que le penlre a oublié de leur donner. Noire choix s'arrêta sur une jolie chambre tendue de perse, au petit lit moderne, située à l'angle du château et percée de deux hautes fenêtres, qui n'avait derrière elle aucun couloir ténébreux, aucun escalier en spirale, et dont les muts, frappés avec la main, ne sonnaient pas le vide. — Le seul inconvénient qu'elle eût, c'est que pour s'y rendre il fallait passer devant la dame au nez de perroquet, et, nous l'avouons sans honte, les portraits trop pulis ne sont pas de notre goût; mais nous n'étions pas enrhumé, et la jeune comtesse pouvait rester tianquilie dans son cadre armorié.
Ce qu'il y^vait de plus curieux dans ce manoir, c'était une salle du seizième t^iècle conservée intacte, et qui nous fit regretter que les possesseurs du château eussent cru devoir, vers le commencement du siècle dernier, renouveler au goût de Versailles la décoration de leurs appartements. On ne saurait s'imaginer combien ce style a régné despoliquement pendant une période assez longue et ce qu'il a fait détruire de belles choses.
Cette salle était lambrissée d'une boiserie de chêne à petits panneaux, formant des cadres d'égale grandeur, et rehaussée de qudques légères arabesques d'un or éteint en harmonie aven le ton du bois. Chaque cadre contena t une peinture emblématique à 1 huile, accompagnée d'une devise en grec, en latin, en espagnol, en italien, en allemand ou en français, assortie au sujet représenté. 11 y en avait de morales, de galantes, de chevaleresques, de chrétiennes, de philo-ophiques, d'orgueilleuses, de résignées, de plaintives, de spirituelles, d'obscures. Les concetti y faisaient concurrence aux agudezzas. Les calembours s'y piquaient "aux pointes; le latin, réfrogné dans sa concision énigmatique, y prenait des airs de sphinx et regardait de Ira* ers le grec plus limpide. Le platonisme à la Pétrarque, les subtilités amoureuses à la Scalion de Yirbluneau, embrouillaient de leurs explications des attributs compliqués et peu intelligibles. Historiée ainsi de la plinthe à la corniche, cette salle eût fourni de devises les bla-ons d'un carrousel, les jarretières de Temblè(jue, les navajas d'Albacète, les cacliets d'une boutique de graveur, les papillotes dune confiserie, les flûtes à l'oignon de Saint Cloud ; mais parii.i beaucoup de fadaises, de puérilités et d'alambiquages, étincelait souda n quelque phrase hautaine, d'un sens inattendu et profond, digne d'être inscrite sur le chaton d'une chevalière ou la lame d'une épée.
Nous ne connaissons pas d'exemple d'une décoration pareille. Sans doute on rencontre des légendes et des chiffres enlacés aux ornements, mais nulle part l'emblème et la devise pris pour thème uniijue de décor.
Maintenant que le chUeau vous est connu, faisons une fournée aux » nvirons. Deux poneys noirs comme l'ébène, attelés à un léger phaélon, secou' nt leur crinière échevelée et piétinent impatiemment au bout du pont. La châtelaine prend les guides d^ms ses belles mains, et nous voilà partis. Nous Iraver^ons à fond de train, sans roule bien tracée, d'immenses pâturages où paissent et ruminent plus de trois cents vaches posées à réjouir Paul Polter et Troyon. Les taureaux, plus pacifiques que ceux d'Espagne,
nous laissent passer sans autre manifestation qu'un regard de Iravers, et se remettent à brouter. Des chevaux, excités par la vitesse des poneys, nous accompagnent quelque temps, puis nous abandonnent. Les champs s'étendent autour de nous, mouvementés par de faibles ondulations, délimités par des espèces de talus eu terre couronnés de haies. — Deux pieux rejoints d'uue traverse servent de porte à chaque pièce, et il faut se précipiter à bas du phaéton pour relever la barre que les fougueuses petites bêtes eussent sautée avec la voiture.
Hn moins de vingt minutes nous arrivâmes à un bois massé sur une hauteur et de l'effet le plus pittoresque : des ormes, des chênes, des frênes au tronc puissant, au feuillage touffu, s'y développaient avec ces attitudes variées, ces jets bizarres, ces contournements vigoureux que fait prendre aux arbres l'inclinaison du terrain. Ce bois est plein de chevreuils et les blaireaux y creusent leurs terriers, à peu prés sûrs de n'être pas dérangés par l'homme. Çà et là des pins, comme pour rappeler le Nord, étiraient leurs bras et dardaient leurs crosses d'un vert sombre.
La fraîcheur de cette végétation nous étonnait, à deux pas de la mer, dont l'hileine saline brûle ordinairement les feuilles ; mais les arbres puisent une sève abondante dans la terre humide et résistent sans en souffrir aux vents du large.
Au débouché du bois, nous aperçûmes le golfe s'évasanl dans la pleine mer, la mer du Nord, dont l'autre extrém.ité bat la calotte de glaces du pôle, et qui, en hiver, balance les banquises chargés d'ours blancs !
En ce moment elle n'avait rien de septentrional. Un ciel clair, pommelé de quelques nuages, s'y reflétait, coloranf l'eau grise d'un azur plus pâle cependant que celui de notre ciel. — Un faible remous faisait onduler sur le bord quelques-unes de ces lanières marines dont la pulpe a la consistance du cuir, poussait quelques fragments de coquilles et laissait une longue frange d'écume sur ce rivage.
Les jours suivants, nous fîmes en calèche des excursions
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plus longues ; mais de grands mecklembnurgeois blancs, d'une humeur moins farouche, avaient remplacé les petits tourbillons noirs. Un cocher à tournure martiale et phlegrantique les guidait.
Nous visitâmes une habitation entourée comme L*** d'un double fossé. Nous y admirâmes une salle au plafond orné de sculptures en ronde bosse représentant des muses, des génies ailés, des attributs de musique ; un orgue posé sur une riche console faisait hésiter l'esprit sur la destination du lieu Élait-ce une salle de concert ou une chapelle? Les artistes du di\-huitièmr^ siècle n'y regardaient pas de si près ; ils confondaient volontiers les anges et les amours, les gloires de l'Opéra et les gloires du Paradis. La vieille dame, maîtresse de la maison, nous reçut dans un salon encombré de fleurs, au plafond curieusenunt ornementé d'armoiries et de rocailles, et nous fit apporter un plateau de pêclies, de poires et de raisin, d'après la coutume hospitalière d'i. pays, où l'on présente toujours une collation aux visiteurs. Prés de la maison se déployait un jardin ou plutôt un parc que coupaient des allées de tilleuls d'une hauteur prodigieuse. Sur un bassin entièrement recouvert de lentilles d'eau, un cygne, le col replié et renversé, se promenait, déchirant la nappe glauque qui se reformait aussitôt derrière lui. La vue de ce cygne nous fit penser qu'il n'y en avait pas à L*'*, bien que la vignette marquée en indiquât. Ils avaient été l'hiver précédent mangés dans leur niche par les renards venus sur les eaux gelées. Moins mélodieux que leurs frères du Méandre, aucun chant ne s'était exhalé de leur long col à leur heure suprême, et l'on n'avait retrouvé d'eux que quelques pennes.
Parfois notre calèche se croisait avec un vébicule plus humble et passablement grotesque ; un fort gaillard, casquette sur l'œil, pipe au bec, botté à l'écuyère, accroupi dans un chariot d'enfant, se faisait paresseusement traîner, non pas par des molosses, des dogues ou des mâtins comme Steevens en attelle sur ses toiles, mais par trois ou quatre roquets, véritables toutous, pour nous servir d'un mot emprunté au dictionnaire des bébés, tellement
disproporiionnés au poids qu'ils liraient, que le rire en venait aux lèvres. Ces pauvres bêtes faisaient « un métier de cliien » dans la triste acception du terme. — Puisque nous voilà sur le chapitre des chiens, constatons qu'en Danemark nous n'avons pas vu un seul chien danois, c'est-àdire de l'espèce au pelage blanc régulièrement tacheté de noir qui offre souvent cette bizairerie d'un œil bleu et d'un œil brun. Ce sont en général des animaux sans lace, sans caractère, croisés au hasard, abâtardis, ne présentant plus aucun type et semblables auv chiens des rues, mais qui s'acquittent avec conscience de leur emploi d'escorter les voitures en jappant de l'entrée à la sortie des villages.
Ces villages ou hameaux sont d'une propreté et d'un confort dont on se ferait difficilement l'idée sans les avoir vus. Les maisons, bâties en briques sur un plan régulier, recouvertes de tuiles le plus souvent, quelquefois de chaume, avec leurs fenêtres à carreaux bien nets derrière lesquels s'épanouissent des fleurs rares dans des pots de porcelaine, ont l'air plutôt de cottages que d habitations de paysans. Les pavillons et villas de la banlieue, loués si cher aux Parisiens, ne valent pas ces jolies maisons vermeilles sur leur fond de verdure, au bord de la flaque d'eau qui les avois'ue presque toujours.
L'aspect des habitants ne contrarie pas l'effet du tableau. Les costumes ne sont ni déguenillés ni misérables ; l'homme porte la casquette à visière prussienne, la botte par-dessus le pantalon, le gilet court, la redingote à pans un peu longs. Les femmes sont en robes à manches courtes, assez éch;jncrées du col, et le plus souvent tête nue. Elles nous faisaient froid à voir par la saison déjà frjiche, avec « celte robe légère, » non pas d'une entière blancheur, car l'étoffe était de l'indienne à mille raies, lilas, rose ou bleue. Leurs bras rouges, fouettés de sang comme des peintures de Jordaëns, avaient celle robustesse que prennent les portions du corps exposées à l'air ; mais cependant leurs tons par trop vermillonnés témoignaient qu'ils n'étaient pas insensibles à l'impression atmosphérique. Du reste, cette mode n'est suivie que par les femmes
(le la basse classe et les sorvantes. Les dames s'habillent à
la française comme partout.
Une autre journée fut occupée par une excursion à Eckernfœrde, petite ville éloignée de quelques Meues de L***. La route se fit entre des haies étoilées de baies de toutes couleurs, mûres, sorbiers, prunelles, opini^s-vinettes, sans compter ces jolis boulons de corail qui sui'vivent aux roses de l'églantier, et qu'on a 1 habitude de désigner par un nom aussi indécent que ridicule. C'était charmant. D'autres fois nous passions entre de grands arbres, le long de petits villages, ou de champs que hersaient en tournant en rond, comme s'ils avaient voulu moirer la terre, des attelages de chevaux superbes. Enfin nous airivâmes au boi d de la mer, sur une chaussée que garnissaient d'un côté, l'autre étant baigné par la vague, d'élégantes maisonnettes enfouies à moitié dans les fleurs, qu'on loue pour la saison aux baigneurs, car Eckernfœrde est une ville de bains comme Trouville ou Dieppe, malgré sa latitude quelque peu septentrionale. Les voitures elles cabanes, dispersées sur la plage, témoignaient que des nitrépides de l'un et l'autre sexe ne craignaient pas de s'exposer encore aux assauts de la lame glacée. Quelques bricks de commerce se balançaient dans le port, el le long de leurs flancs flottaient, se contractant, se dilatant, un grand nombre de ces champignons visqueux ou de couleur nacrée qui sont des animaux quoiqu'ils n'en aient pas l'air, et que nous avions remarqués jadis dans le golfe de Lépante en revenant de Connthe, « où il n'est pas permis à tout le monde d'aller, » dit la phrase proveibiaîe.
Eckernfœrde, sauf le cachet qu'im[triment à toute ville les mâtures de navires se mêlant aux arbres et aux cheminées, ne diffère pas beaucoup de Schleswig comme architecture. Ce sont les mêmes églises de briques, les mêmes maisons à larges baies transversales laissant entrevoir, don ière des pots de fleurs, des femmes décolletées et tirant l'aiguille. Une animation insolite vivifiait les rues ordinairement plus tranquilles d'Eckernfœrde ; de lourdes charrettes emportaient dans leurs cantons respectifs les
soldats en semestre ou licenciés. Quoique empilés et juchés assez incommodément, lis semblaient ivres de joie et peutêtre bien aussi de bière.
Au château, les jours passaient diversifiés par la promenade, la pêche, la lecture, la conversation, le cigare, it les nuits n'étaient hantées d'aucun fanlôine désagréable: la femme morte de faim ne \int pas nous demander à manger; la princesse au nez de perroquet n'eut pas l'occasion de nous dire « Dieu vous bénisse ! « — Une fois seulement, une pluie d'orage chassée par un vent terrible fouetta les vitres de nos fenêtres avec des bruits sinistres comme des battements d'ailes de hibou. Les châssis tremblaient, les boiseries rendaient des craquements étranges, les roseaux se froissaient bruyamment, les eaux clapotaient au bas de la muraille. De temps en temps la rafale donnait des coups de genou dans la porie comme quelqu'un qui eût voulu entrer et qui n'aurait pas eu la clef. — Mais personne n'entra ; et peu à peu les soupirs, les murmures, les gémissements, tous les bruits inexplicables de la nuit et de la tempête s'éteignirent dans un decrescendo que Beethoven n'eût pas mieux gradué.
Il faisait un temps radieux le lendemain, et le ciel balayé brillait plus vif. Nous aurions bien voulu rester encore; rayis s'il est prouvé que tous les chemins mènent à Rome, il est moins sûr qu'ils conduisent à Saint-Pétersbourg, et nous avions i.n peu oublié le but de notre voyage dans les dé ices du château enchanté ; la calèche nous conduisit à Ki-d, où nous devions retrouver le chemin de fer de Hambourg, et de là nous rendre à Lubeck pour nous embarquer sur le paquebot la Neva.
Il fallait gagner Kiel pour retrouver le chemin de 1er. Nous fîmes le trajet en calèche sans autre accident qu'unie halle à nii-chemin dans la maison de poste pour laisser souffler les chevaux. En prenant dans la salle de l'hôlel un zabayon à la bière, nous vîmes gravé sur la \itre, avec une pointe de diamint, ce nom espagnol, « Saturnina Cornez, » qui fit aussitôt jouer des castagnetle^ à notre imagination. Sans doute la femme qui l'avait écrit devait être jeune et belle, et là-dessus notre cervelle se mit à bâtir un pelit roman où se mêlait le souvenir des Espagnols en Danemark, de Mérimée. A Kiel, la pluie se mit à tomber fine d'abord, ensuite par torrents, ce qui ne nous empêcha pas de parcouiir, parapluie en main, sa belle promenade au bord de la mer, en attendant le départ du train de Hambourg.
Hambourg est une ville bonne à revoir, et cela nous amusa de faire encore quelques tours dans ses rues si animées, si vivantes et d'un aspect si pittoresque. En nous promenant, nous notâmes (luelijues petits détails qui nous avaient échappé : par exemple, les coffres de bois ferrés et cadenassés à ran;^le des ponts, avec un laldeau oii, pour exciter la pitié des paysans, sont réunis d'une manière naïve tous les accidents de mer imaginables, tem-
pêlGj, cliiites de foudre, incendios, vagues énormes, récif:^ anguleux, barques renversées, malelols cramponnés à des hunes et traduisant au milieu de l'écume le vers classique de Virgile :
...Rari liantes in giirglle vasto.
Souvent un marin bronzé par tous les soleils fouille sa poche goudronnée et jetle un shelling dans la gueule du tronc; une petite fille se hausse sur ses pieds pour confier à l'ouverture sa pièce de menue monnaie. — Cela forme un fonds de secours distribués sans doute aux familles des nauTragés. Ce tronc, destiné à recueillir les aumônes pour les victimes de l'Océan, à deux pas de ces navires en partance et prêts à courir les périls de la mer, a quelque chose de religieux et de poétique. La solidarité humaine n'abandonne aucun de ses membres, et le matelot part plus tranquille!
Mentionnons u les tunnels de bière, » espèces d'estaminets souterrains d'une physionomie locale. Les consommateurs y descendent, comme les tonneaux à la cave, par quelques marches roides, et s'asseoient dans un brouillard de tabac où grésillent des becs de gaz au fond de petites salles à plafond surbaissé. La bière qu'on y boit est excellente, car Hambourg est une ville sur sa bouche. Les nombreux marchands de </e7ica<esses, dont les montres exposent des comestibles de toutes les parties du monde, le prouvent surabondamment. Il y a aussi beaucoup de confiseurs. Les Allemands, et surtout les Allemandes, ont un goût enfanlin pour les sucreries. Ces boutiques sont tréi-fréquentées. On y va croquer des bonbons, boire des sirops, prendre des glaces comme chez nous au café. A chaque pas on y voit briller en lettres d'or sur une enseigne ce mot : condilorei; nous ne croyons pas exa^^érer en portant le nombre des confiseurs de Hambourg au triple de ceux de Paris.
Comme le bateau de Lubeck ne parlait que le lendemain, nous allâmes souper chez Wilkcns, le restaurateur
dont nous avons déjà dit quelques mots. Ce CoUot hambourgeois habite un sous-sol très-bas de plafond et divisé en cabinets ornés avec plus de luxe que dégoût. Des huîtres, une soupe à la tortue, un filet aux truffes et unebouttille de vin de Champagne de la veuve Cliquot, frappée, composaient le menu très-simple de notre repas. La montre, suivant la coutume de Hambourg, était encombrée de comestibles plus ou moins rares, primeurs et postmeurs, ce qui n'existait pas encore et ce qui n'existait plus depuis longtemps pour le vulgaire. On nous fit voir à la cuisine, dans de grandes cuves, de grosses tortues de mer qui levaient au-dessus de l'eau leur têle écaillée, et ressemblaient à des serpents pris entre deux plats. Leurs petits yeux cornés regardaient avec inquiétude la lumière qu'on approchait d'eux, et leurs pattes, semblables à des rames au flanc d'une galère désemparée, nageaient vaguement au bord de leurs carapaces comme pour une fuite impossible. Nous espérons que ce ne sont pas toujours les mêmes qu'on montre au curieux et que le personnel de l'exhibition est changé quelquefois.
Le lendemain nous allâmes déjeuner chez un restaurant anglais, dans un pavillon vitré d'où l'on aperçoit une vue splendidement panoramique.
Le fleuve se déroulait majestueusement à travers une foi et de navires aux mâtures élancées, de tout gabarit et de tout tonnage. Des pyroscaphes remorqueurs battaient l'eau, traînant à leur suite les bâtiments à voiles que le vent n'eût pu conduire au large. D'autres, libres de leurs mouvements, manœuvraient à travers les obstacles avec cctt ' précision qui fait ressembler le bateau à vapeur à un être intelligent doué d'une volonté propre et servi par des organes ayant conscience d'eux mêmes. De ce point élevé, l'Elbe s'étale largement comme tout grand fieuve approchant de la mer. Ses eaux, sûres d'arriver, ne se pressaient plus et coulaient d'une façon insensible, placides comme les eaux d'un lac; l'autre rive, assez basse, apparaissait verdoyante, piquée de maisonnettes roses, estompée à demi par les fumées des tuyaux. Un rayon de soleil
traversait la plaine de sa barre d'or; c'était grand, lumineux et superbe.
Le soir, le chemin de fer nous emportait à Lubeck à travers des cultures magnifiques et des maisons d'été baignant leur pied dans une eau brune sur laquelle se penchaient des saules. La Venise hambourgeoise a son canal de la Brenta, dont les villas, pour n'être pas bâties par Sammichele ou Palladio, n'en font pas moins une figuie agréable sur leur fond de fraîches verdures.
A la descente du chemin de fer, un omnibus spécial nous prit et nous conduisit avec nos bagages à l'hôlol Duffckes. Entrevue dans l'ombre aux vagues lueurs dos lanternes, la ville nous parut pittoresque, et le matin, eu ouvrant la fenêtre de notre chambre, nous comprîmes tout de suite que nous ne nous étions pas trompé. La ma:son qui nous faisait face avait une physionomie tout à fait allemande. Extrêmement haute, un pignon denticulé la terminait à la vieille mode. Elle ne comptait pas moins de sept étages, mais les fenêtres diminuaient de nombie à partir du pignon. La dernière assise ne contenait qu'une lucarne. A chaque étage, des croisillons de fer s'épanouissant en bouquets de serrurerie maintenaient la bâtisse et servaient à la fois de soutien et d'ornement : trés-bon principe d'architecture qu'on oublie trop aujourd'hui. Ce n'est pas en distiniulant, mais, au contraire, en accentuant les membres de la construction qu'on arrive au caractère.
Celte maison n'était pas la seule de ce genre, comme nous pûmes nous en convaincre au bout de quelques pas faits dans la rue. La Lubeck actuelle est encore, du moijis pour l'œil, -la Lubeck du moyen âge, la vieille ville cheflieu de la ligue lianséatique : la vie moderne se joue dans l'ancien décor; on n'a pas trop dérangé les couliss -s ni repeint maladroitement la toile du fond. Quel plaisir de se promener ainsi au milieu des formes du passé et de contempler intactes les demeures qu'habitaient les générations disparues! — Sans doute l'homme vivant a le droit de se modeler une coquille selon ses habitudes, ses goûts
et ses mœurs; mais une ville neuve est bien moins intéressante qu'une vieille ville.
Quand nous étions en'ant, on nous donnait parfois pour étrennes une de ces boiles de Nuremberg renfermant une ville allemande en miniature. Nous rangons de cent façons diiïérenles 1. s i etites maisonnettes de bois sculpté et peint autour de l'église à clocher pointu, à murailles roses où le joint des briques était marqué par de lines raies blanches. Nous plantions les deux douzaines d'arbres frisés et peinturlurés, et nous admirions quel air délicieusement étrange et chimériquement joyeux prenaient sur le tapis ces maisons vert-p(mme, roses, lilas, ventre de biche, avec leurs fenêlres à petits carreaux, leurs jiignons en escalier ou à volutes et leurs toits aigus brillantes d'un vernis rouge; notre idée était que de semblables villes n'existaient pas dans la réalité, et que les bonnes fées en fabriquaient pour les petits garçons bien sages : les merveilleux grossissements de l'enfance faisaient bientôt prendre à la mignonne ville coloriée des développeu ents considérables, et nous nous promenions à travers les rues alignées, avec la même précaution que Gulliver dans Lilliput. Lubeck nous rendait cette sensa ion puéiile, oubliée depuis longtemps. 11 nous semblait marcher dans une ville de fantaisie tirée d'une gigantesque boite de joujoux. — Nous méritions bien, après tout, ce dédommagement pour les architectures de bon goût que nous avons été forcé de voir dans notre vie de voyageur!
Au sortir de l'hôtel, une sculpture encastrée dans une muraille arrêta nos yeux en quête de curiosités, ha sculpture est assez rare aux pays où la brique abonde ; celleci représentait des espèces de néréides ou de sirènes assez frustes, mais d'un caractère ornemental et chimérique qui nous fit plaisir. El!es accompagnaient de grands blasons dans le goût allemand : un excellent thème de décoration quand on sait l'employer, et le moyen âge le savait!
Un cloître, ou du moins une galerie, débris d'un ancien monastère, se présenta à nous. Ce portique règne le
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long d'une place au fond de laquelle s'élève la Marienkirche, église du quatorzième siècle, en briques. En continuant son chemin, l'on se trouve bientôt sur un marché où vous attend un de ces spectacles qui récompensent le voyageur de bien des ennuis : un monument d'un a-pect nouveau, imprévu, original, le vit il hôtel de ville où se trouvait jadis la salle de la Hanse, se dresse subitement devant vous.
Il occupe en équerre deux pans de la place. Figurezvous en avant de la Marii nkirche, dont les flèches et le toit de cuivre oxydés la dépassent, une haute façade de briques, noircie par le temps, hérissée de trois clochetons à toitspointus et verdegrisés, évidée de deux grandes roses à jour sans nervures intérieures, et blasonnée d'écussons inscrits dans les trèfles de ses ogives, aigles de sable à deux têtes sur champ d'or, écus partis de gueules et d'argent rangés par alternance et de la plus fière tournure héraldique.
A cette façade s'applique un palazzino de la Renaissance, en pierre, d'un goût tout différent et dont le ton blancgrisàlre se détache à merveille du fond rouge-sombre des vieilles briques. Ce palais, avec i^es trois pignons à volutes, ses colonnes ioniques cannelées, ses cariatides ou plutôt ses Atlas (car ce sont dts hommes), ses fenêtres à plein cintre, ses niches arrondies en coquille, sa galerie percée de baies à frontons triangulaires, ses arcades ornées de figures, son soubassement taillé en pointe de diamant, produit la dissonance architecturale la plus inattendue tt la plus charmante. On rencontre dans le Nord trcs-peu d'édilices de ce style et de cette époque. Le mouvement de l a réforn.e ne s'accommodait guère de ce retour aux idées païennes et aux formes classiques modifiées par une fantaisie gracieuse.
Dans la façade, en équerre, le vieux style allemand reprend ses droits ; des arcades en briques retombant sur de courtes colonnes de granit supportent une galerie à fenêtres ogivales. Une rangée de blasons inclinés de droite à gauche font ressortir leurs émaux et leurs couleurs sur
5) TOTAGE E5 RUSSIE,
la teinte noirâtre du mur. On ne saurait imaginer combien cette ornementation si simple a de caractère et de richesse.
Cette galerie mène à un corps de logis que le caprice d un décorateur, cherchant pour un opéra une toile de fond moyen âge, n'inventerait pas plus singulier et plus pitîoresque. Cinq tourelies coiffées de toiis en éteignoir dépassent de leurs pointes aiguës la ligne de couronnement de la façade que fenestrent de hautes croisées en ogive, malheureusement empâtées et bouchées à dtmi pour la plupart, sans doute d'après les besoins de remaniements intérieurs. Huit grands disques à fond d'or représentant des soleils radiés, des aigles à deux têtes, et le blason argent et gueules, armoiries de Lubeck, s'épanouissent magnifiquement sur cette architecture bizarre. Au bas des arcades à piliers trapus ouvrent leurs gueules sombres, au fond desquelles scintillenl vaguement les montres de quelque boutique d'orfèvrerie.
En se retournant vers la place, on aperçoit au-dessus des maisons les flèches vertes d'une autre église, et au-dessus des têtes des marchandes débitant leurs poissons et leurs lègura-s, la silhouette dun petit édifice à piliers de briques, qui a dû, en son temps, être un pilori. Il donne la dernière touche à la physionomie toute gothique de la place, que ne dérange aucune maison moderne.
L'idée ingénieuse nous vint que ce splendide hô el de ville devait a oir une autre façj;de, et, en effet, en passant sous une voûte, nous nous trouvâmes dans une grande rue, et là les admirations recommencèrent.
Cinq clochetons, à demi engagés dans la muraille et séparés par de longues fenêtres ogivales obstruées en partie, répétaient, en la variant, la façade que nous venons de décrire. Des rosaces de briques y montraient leurs curieux dessins, procédant par points carrés comme des modèles de tapisserie. Au pied du sombre édifice, une jolie logette de la Renaissance, bâtie après coup, servait d'entrée à un escalier extérieur, s'élevant le long du mur en ligne diagonale jusqu'à une sorte de mirador ou cabinet
surplombant, d'un goût délicieux. De mignonnes statues de la Foi et de la Justice, galamment drapées et jouant avec leui s attributs, décoraient le portique.
L'escalier, porté sur des arcades dont l'ouverture s'agrandissait à proportion qu'il montait, avait pour ornement (les cariatides et des mascarons. Le mirador, placé au-dessous de la porte ogivale conduisant au Markt, était couronné d'un fronton à échancrure et à volutes, où une figure de Tliémis tenait dune main les balances et de l'autre le glaive, sans oublier de faire coquettement bouffer sa drapeiie. Un ordre bizarre formé de pilastres à cannelures, façonnés en Hermès et soutenant des bustes, séparait les fenêtres de cette cage aérienne. Des consoles à mascarons chimériques complétaient celte ornementation élégante sur laquelle le Temps avait passé son pouce, juste à point pour donner aux sculptures ce flou que rien n'imite.
L'édifice se prolongeait plus simple d'architecture et cordonné d'une frise en pierre représentant des masques, des figurines et des feuillages, mais rouj^és, noircis et encrassés à n'y plus discerner grand'chose. Sous un porche soutenu par des colonnettes gothiques de granit bleuâtre, à côté de la porte, nous remarquâmes deux bancs dont les accotoirs extérieurs étaient formés de deux épaisses lames en bronze, représentant, l'une un empereur avec couronne, globe et main de justice; l'autre un sauvage poilu comme une bête fauve, armé d'une massue et d'un écu au blason de Lubeck, le tout d'un travail très-ancien.
La Marienkirche, qui se trouve, comme nous l'avons déjà dit, derrière l'hôtel de ville, vaut qu'on la visite. Ses deux clochers ont quatre cent huit pieds de haut ; un clo chelon très-ouvragé s'élève sur la crête du toit, au point d'intersection du transept. Les clochers de Lubeck offrent cette particularité d'être tous hors d'aplomb et d'incliner à droite ou à gauche d'une manière sensible, sans cependant inquiéter l'œil comme la tour des Asinelli à Bologne, et la tour penchée de Pise. Quand on s'éloigne un peu de la ville, ces clochers, ivres et chancelants, avec leurs bon-
nets pointus qui semblent saluer l'horizon, découpent une
silhouette étrange et réjouissante.
En entrant dans l'église, la première chose curieuse qu'on rencontre est une copie ancienne du Tocltentanz ou Danse des morts du cimetière de Bâle. Nous n'avons pas besoin de le décrire en détail. Le moyen âge a brodé d'innombrables variantes sur ce thème macabre. Les principaux sont rassemblés dans celte peinture lugubre couvrant toutes les murailles d'une chapelle. Depuis le pape et l'empereur jusqu'à l'enfant au berceau, chaque être humain entre en danse à son tour avt^c l'inévitable épouvautail. Mais la Mort n'est pas ligin'ée par un squelette blanc, poli, nettoyé, chevillé de cuivre aux articulations, comme un squelette de cabinet anatomique, cela serait trop joli pour la vieille Mob ; elle apparaît à l'état de cadavre, en décomposition plus ou moins avancée; des restes de cheveux hérissent son crâne, une terre noirâtre remplit ses yeux demi-vidés, la peau de sa poitrine pend comme une serviette en loques ; son ventre plat se colle hideusement aux vertèbres de l'épine dorsale, et ses nerfs, mis à nu, flottent autour des tibias comme des cordes cassées autour d'un manche de violon; aucun des affreux secrets dérobés à l'intimité de la tombe n'est passé sous silence.
Les Grecs respectaient les pudeurs de la Mort, et ne la représentaient que sous la forme d'un bel adolescent endormi; mais le moyen âge, moins délicat, lui arrachait son linceul et l'exposait nue, avec ses horreurs et ses misères, dans l'intention pieuse d'édifier les vivants. Sur cette peinture murale, la Mort a si peu secoué l'humus noir de la fosse, qu'un œil inattenlif pourrait souvent la prendre pour un nègre étique.
Des tombeaux très-riches et très-ornés, avec statues, allégories, attributs, blasons, longues épitaphes appliquées aux murs, suspendues aux massifs de piliers, formant chapelle sépulcrale, comme dans l'église Dei Frari à Venise, font de la Marienkirche un intérieur digne de Peter Necf, le peintre ordinaire des cathédrales.
LUDECK. 53
La Marienkirche renferme deux toiles d'Oveibeck, la Descente de croix et l'Entrée à Jérusalem, très-admirés en Allemagne. On y retrou^ e le pur sentiment religieux , l'onction et la suavité du maître, que déparent pour nous l'affectation archaïque et la naïvelé voulue. Du reste, la délicatesse de l'exécution montre qu'Overbeck a étudié les charmants peintres primitifs de l'école ombrienne; dans son talent comme dans son tableau placée la Pinacothèque de Munich, la blonde Allemagne demande à la brune Italie les secrets de l'art.
Il y a encore quelques tableaux de la vieille école allemande, entre autres un triptyque de Jean Mostaërl, dont il fallut abandonner l'examen pour aller nous planter, sur les instances d'un bedeau désireux d'un pourboire, au pied d'une de ces horloges mécan ques très-compliquées qui marquent le cours de la lune, du soleil, la date de l'année, le jour du mois et même l'heure, afin d'assister au défilé de sept figurines de bois dorées et peinturlurées, représentant les Sept Électeurs, devant une statuette de Jésus-Christ dans sa gloire. Quand midi sonne, une porte s'ouvre et les Électeurs s'avariçanl en demi-cercle, chacun à son tour, hochenl la tête avec un mouvement si brusque et si furieux, qu'il est difficile, malgré la sainteté du lieu, de s'empêcher de sourire. Le salut fait, la figurine se retourne avec une saccade et disparait par une autre porte.
La calliédrale, qu'en appelle aussi le Dom, est assez remarquable à l'intérieur. Au milieu de la nef, remplissant toute une arcade, un christ colossal, de style gothique, est cloué sur une croix découpée à jour et ornée d'arabesques ; le pied de la croix repose sur une poutre transversale allant d'un pilier à l'autre, et chargée de saintes femmes et de pieux personnages dans des attitudes d'adoration et de douleur; de chaque côté, Adam et Eve arrangent le plus décemment possible leur costume de paradis terrestre ; sous la croix s'épanouit un pendentif ou clef de voûte très-fleuri et très-touflu, servant de point d'appui à un ange aux longues ailes.
Celte construction suspendue et, malgré son volume,
5i VOYAGE EN RUSSIE,
légère à l'œil, est en bois travaillé avec beaucoup d'art et de goût. Nous ne saurions mieux la définir qu'en l'appelant une herse de sculptures abaissée à demi devant le chœur. C'est le premier exemple que nous voyons d'une disposition pareille.
Derrière s'élève le jubé avec ses trois arcades, sa galerie de statuettes, sou horloge mécanique oiî l'heure est sonnée par un squelette et un ange portant la croix. Les fouts baptismaux ont la figure d'un petit édifice très-ouvragé, à colonnes corinthiennes, dont les interstices laissent voir un groupe de Jacob luttant avec l'ange. Le couvercle est formé par le dôme du monument, que soulève un cordon pendu à la voûte. Nous ne parlerons pas des tombeaux, des chapelles funèbres, des orgues ; mais nous dirons quelques mots de deux vieilles peintures à fresque ou à détrempe accompagnées d'une longue inscription en vers latins pentamètres, où l'on voit le cerf miraculeux lâché par Charlemagne, avec un collier portant la date de sa mise en liberté, et pris quatre ou cinq cents ans plus tard par un chasseur à la place même où s'élève aujourd'hui l'église.
La porte llolstenthor, àdeux pas du débarcadère, est un des plus curieux et des plus pittoresques spécimens de l'architecture allemande au moyen âge. Deux énormes tours en briques que relie un corps de logis dans lequel s'ou\re une voûte en anse de panier, voilà le motif grossièrement dessiné. Mais l'on imaginerait difficilement l'efi'et que produisent le liant comble du bâtiment, les toits en curnel des tours, la fantaisie des lucarnes et des fenêtres, les tons rouge-sombre ou violâtre de la brique effritée. C'est toute une gamme nouvelle pour les peintres d'architecture ou de ruines que nous envoyons à Lubeck par le prochain convoi. Nous leur recommandons aussi, tout près de l'Holstenthor, à côté du pont, sur la rive gauche de la Trave, c'un\ ou six vieilles maisons cramoisies, épaulées les unes contre les autres comme pour se soutenir, faisant ventre, hors d'aplomb, tiouées de six ou sept étages de fenêtres, à pignon denticulé, et laissant traîner dans l'eau leur reÛst
vermeil comme le tablier rouge que lave une servante. Quel tableau Van den Heyden eût fait avec cela !
En suivant le quai, que longe le railway où roulent les wagons de marchandises, on jouit des aspects les plus amusants el les [)lus variés. Sur l'aulre rive de la Trave s'ébauchent, parmi des maisonnettes et des touffes d'arbres, des navires, des bartjues à différents étals d'avancement. Tantôt c'est une carcasse avec des côtes de bois, semblable ou squelette d'un cachalot échoué ; tantôt une coque revêtue de ses planches, près de laquelle fume le chaudron du calfat laissant échapper de blonds nuages. Partout régne un joyeux fourmillement d'activité humaine. Les charpentiers cognent et clouent, les portefaix poussont les barriques, les matelots faubertent les ponts des bâtiments, ou bien hissent à demi les voies pour les sécher au soleil. Un bateau qui arrive vient se ranger près du quai, déplaçant la flottille entr'ouverte un moment pour lui livrer passage. Les pyroscaphes chauffent ou lâchent leur vapeur, et quand on se retourne vers la ville, au-dessus des agrès de navires, on aperçoit les clochers des églises gracieusement \. enchés comme des mâts de clippers.
La Neva, qui devait nous menei à Saint-Pétersbourg, chargeait tranquillement ses caisses et ses ballots, et ne paraissait nullement prête à pariir le jour indiqué. Ln effet, elle ne devait se mettre en marche que le surlendemain; relard qui iious eût contrarié dans une ville moins charmante et dont aous profitâmes pour aller voir Don Juan, chanté en allemand par une troupe allemande. Le théâtre de la ville est tout neuf et très-joli; les croisées de la façade ont pour portants des muses arrangées en cariatides. Nous fûmes moins contents de la manière dont le chef-d'œuvre de Mozart était exécuté dans sa patrie. Les chanteurs étaient médiocres, et ils se permettaient d'étranges licences, par exemple, celle de remplacer en beaucoup d'endroits le récitatif par un dialogue vif et animé, sans doute parce que la musique nuisait à l'action. Leporello se livrait à des charges du plus mauvais
goût et déployait sous le nez d'Elvire éplorée une interminable bande de papier où étaient collés les portraits en silhouette des mille et trois victimes de son maître, et ces portraits étaient tous semblables et représentaient une femme coiffée à la girafe, mode de 1828 ! Ne voilàt-il pas une belle imagination 1
TRAVEi^SEE
La Neva se mit en marche à l'heure dite, modérant son allure pour suivre les sinuosités de la Trave, dont les bords sont peuplés de jolies maisons de campagne, villégiatures des riches habitants de Lubeck. En approchant de la mer, le fleuve s'élargit, les rives s'abaissent, des bouées marquent le chenal à suivre. Nous aimons beaucoup ces paysages horizontaux : ils sont plus pittoresques qu'on ne pense. Un arbre, une maison, un clocher, une voile de barque y prennent une importance extrême, et suffisent avec le fond vague et fuyant pour un motif de tableau.
Sur une ligne étroite, entre le bleu pâle du ciel et le gris nacré de l'eau, se dessina la silhouette d'une ville ou d'un gros bourg. Travemùnde probablement, puis les bords s'écartèrent de plus en plus, s'amincirent et disparurent. En face de nous, l'eau prenait des teintes plus vertes; les ondulations, faibles d'aL rd, se gonflaient peu à peu et se changeaient en vagues; quelques moutons secpuaient leur laine d'écume à la crête des flots. L'horizon était fermé par cette barre d'un bleu dur qui est comme l' parafe de l'Océan. Nous étions en mer.
Les peintres de marine semblent se préoccuper de faire transparent, et lorsqu'ils y réussissent, ce mot leur est
appliqué comme épithète élogieuse. La mer, cependant, se distingue par un aspect lourd, épais, solide en quelque sorte, et particulièrement opaque 11 n'est pas possible à un œil attentif de confon ire son eau dense et forte avec une eau douce. Sans doute, quand un rayon prend une vague on travers, il peut y avoir transparence partielle, mais le ton général est loujours mat; la puissance locale est telle que les parties de ciel voisines en paraissent décolorées. Au sérieux des teir.les, à leur intensité, on devine un élément formidable, d'une énergie irrésistible, d'une masse prodigieuse.
Quand on entre en iner, il se produit, même chez les plus frivoles, les plus courageux et les plus habitués, une certaine impression solennelle ; vous quittez la terre où la mort peut vous atteindre sans doute, mais où du moins le sol ne s'enlr'ouvre pas sous vos pieds, pour sillonner l'immense plaine salée, épiderme de l'abîme, qui recouvre tant de navires perdus. Vous n'êtes séparé du gouffre bouillonnant que par une mince planche ou une faible plaque de tôle que peut défoncer une lame, entr'ouvrir un récif. Il suffit d'un grain subit, d'une saute de vent, pour >ous faire chavirer, et alors votre habileté de nageur ne servirait qu'à prolonger votre agonie.
A ces pensées graves vient bientôt se mêler l'indéfinissable souffrance du mal de mer ; il semble que l'élément affronté veuille vous rejeter comme une chose impure parmi les algues de ses rivages. La volonté disparaît, les muscles se dénouent, les tempes se les^errent, des points de migraine s'établissent et l'air respiré prend une amertume nauséabonde. Ce ne sont plus que visages décomposés, livides, verts : les lèvres deviennent violettes, et les couleurs quittent les joues pour se réfugier sur le nez. Chacun alors a recours à sa petite pharmacopée; celui-ci croque des bonbons de Malte; celui-là mord un citron; tel autre llaire du sel anglais ; d'autres implorent du thé qu'un coup de tangage ou de roulis leur fait répandre sur leur chemise; les plus braves se promènent en chancelant et mâchent un bout de cigare qu'ils oublient de fumer;
presque tous finissent par s'accouder au bastingage; heureux ceux qui ont assez de présence d'esprit pour se mettre sous le vent !
Cependant le navire continue à monter et à descendre, faisant des abatées de plus en plus i^ensibles. Si vous comparez avec la ligne d'horizon les mâts et la cheminée du bateau à vapeur qui s'enfonce et s'élève, vous remarquez des différences de niveau de plusieurs mètres, et votre malaise augmente. Autour de vous, les vagues se succèdent, s'enflent, crèvent et jaillissent en écume ; l'eau montueuse ruisselle avec un tumulte vertigineux; des paquets de mer tombent sur le pont, où ils se résolvent en pluie salée qui s'écoule par les dallots après avoir donné aux passagers une douche inattendue. La brise fraîchit, et les poulies des cordages rendent ce sifflement aigu qui ressemble au cri d'un oiseau de mer. Le capitaine déclare que le temps est délicieux, au grand élonnement des vo\ageurs naïfs, et il ordonne de bisser la voile de foc , car le vent qui èlait debout est devenu largue et souffle maintenant dans une direction favorable. Soutenu par son foc, le navire roule moins el sa marche s'accélère. De temps en temps, plus ou moins près, passent des barques, des bricks, avec leur foc seulement, les hautes voiles carguées, un ris pris aux voiles basses, plongeant le nez dans lécume, exécutant des pyrrhiques à faire croire que la mer n'est peut-être pas aussi bonne qu'on veut bien le dire.
Vous arrachant à cette contemplation, le dome-lique vient vous avertir que le diner est servi. Ce n'est pas une opération commode que de descendre dans la chambre par un escalier dont les marches se déplacent sous vos pieds comme les bâtons de l'échelle mystérieuse dans les (jpreuves de franc-maçonnerie, et dont les parois vous chassent comme les raquettes font du volant. Enfin vnus prenez place avec quelques intrépides. Les autres gisent sur le pont enveloppés de leur manteau. L'on mange, mais du bout des lèvres, risquant de s'éborgner aux dents de sa fourchette, car le navire danse de plus belle. Quand vous
essayez de boire avec des précautions d'équilibriste, voire breuvage joue au naturel la pièce de Léon Gozlan : h Une tempête dans un verre d'eau. »
Ce difficile exercice terminé, on remonte sur la dunelte un peu à quatre pattes, et la brise fraîche vous raffermir le cœur. On risque un cigare ; il ne semble pas trop fétide, vous êtes sauvé. Les maussades dieux de la ner n'exigeront plus de libations !
Pendant que vous vous promenez sur le pont, les jambes écarquillées, faisant le balancier avec vos bras, le soleil descend dans un banc de nuages gris dont il rougit les déchirures et que bientôt le vent balaye. L'iioiizon est désert, plus de silhouettes de navires. Sous le ciel d'un violet pâle, la mer s'assombrit et prend des tons sinistres ; plus tard, le violet tourne au bleu d'acier. L'eau devient tout à fait noire, et les moutons y brillent comme des larmes d'argent sur un drap funèbre. Des myriades d'étoiles d'un or vert ponctuent l'immensité, et la comète, déployant son énorme chevelure, semble vouloir piquer une lête dans la mer. Un instant sa queue est coupée par un éfroit nuage transversal interposé.
La sérénité limpide du ciel n'empêchait pas la bise de soufller à pleins poumons, et le froid nous prenait. Nos vêtements commençaient à se pénétrer de la bruine amère arrachée par le venta la crête des vagues. L'idée seule de renirer dans notre cabine et de respirer l'air chaud et méphitique de la chambre nous soulevait le cœur, et nous alljnies nous asseoir près de l;i cheminée du bateau à vapeur, appuyant notre dos à ia plaque de tôle chaude, abri lé sullisanmient par les tambours des roues. Ce ne fut que bien avant dans la nuit que nous regagnâmes noire cadre pour nous assoupir d'un sommeil secoué et traverôé de rêves extravjgants.
Le matin, le soleil se leva les yeux pochés, comme quehju'un qui a mal dormi, écartant à grand'peine ses rideaux de biouillarci. Des rayons d'un jaune pâle trouaient les vapeurs et s'allongeaient à travers les nuées comme ces rais dorés des gloires d'église. La brise était de pli a
en plus fraîche et les navires qui se montraient de temps à auli;e sur la ligne d'horizon déciivaient d'élrauges paraboles. Nous voyant tilubcr sur le ponl à la manière d'un homme ivre, le capitaine crut devoir nous dire, pour nous rassurer sans doute : « Un temps superbe ! » Son fort accent allemand donnait malgré lui à sa phrase un sens ironique.
On descendit pour déjeuner. Les assiettes étaient assujetties par de petites règles de bois, les carafes et les bouteilles solidement amarrées; sans quoi le couvert se fût desservi tout seul. Pour apporler les plats, les garçons se livraient à des gymnastiques étranges; ils avaient l'air de saltimbanques tenant des chaises en é(|uililjre sur le bout du nez. Le temps n'était peut-être [as aussi superbe que le prétendait le capitaine.
Vers le soir, le ciel se couvrit, la pluie tomba, fine d'abord, ép;iisse ensuite, et, selon le proverbe : « Petite pluie abat grand vent, » diminua de beaucoup l'aigreur de la bise. De temps en temps scintillait dans l'onibie la lueur rouge ou blanche, fixe ou par éclipses, d'un pliare indiquant la côte à éviter. Nous étions entrés dans le golfe.
Loisque le jour parut, des terres basses et plates, lignes presque imperceptibles enli'e le ciel et l'eau, qu'on pouvait prendre ù l'œil nu pour le brouillard du matin ou Pembrun des vagues, se dessinèrent sur la droite. Quelquefois le sol même, par suite de la déclivité de la mer, n'était pas visible; des rangées d'arbres à demi estompas semblaient sortir de l'eau. Le même effet avait lieu pour les maisons et f.our les phares, dont les louis blanches se confondaient souvent avec les voiles.
A gauchfr, nous rangeâmes un îlot de rochers arides ou du moins qui paraissaient tels à distance. Un assez grand mouvement de barques animaient ses côtes, et, avant d'avoir recours à la lunette marine, nous primes d'abord, sur le fond \iolàlre du rivage, les voiles orientées au soleil levant pour des façades de maisons; mais, vue plus nettement, Pile était déserte et ne contenait qu'une vigie élevée sur une pente.
La mer s'était un peu apaisée, et au dîner, des profondeurs de leurs cabines, sortirent, comme des spectres de leurs tombeaux, des figures inconnues, des passagers doni on ignorait l'existance. Paies, faméliques, chancelants, il? se traînaient du côté de la table ; mais tous ne dînèrent pas pour cela : la soupe était encore trop orageuse, le rôti trop tempétueux. Après les premières cuillerées, la plupart se levèrent et se dirigèrent en chancelant vers l'escalier de l'écoutille.
La troisième nuit s'ét -ndit sur les eaux ; c'était la dernière à passer, car le lendemain, à onze heures, si rien ne contrariait la marche du navire, l'on devait être en vue de Cronstadt. Nous restâmes tard sur la dunette à regarder lobscurité piquée çà et là de paillettes rouges par les feux des phares, et, dévoré d'une curiosité fiévreuse. Après deux ou trois heures de sommeil, nous étions remonté en haut, devançant le réveil de l'aurore paresseuse au lit ce jour-là, du moins à notre gré.
Qui n"a connu ce malaise de l'heure qui précède l'aube? Elle (st humide, glaciale et frissonnante. Les robustes éprouvent une anxiété vague, les malades se sentent défaillir, toute fatigue devient plus lourde; les fantômes des iénèbres, les terreurs i-octurnes semblent, en s'cnfuyant, vous efileurer de leurs fi oides ailes de chauve-souris. Vous pensez à ceux qui ne sont plus, à ceux qui sont absents ; vous faites des retours mélancoliques sur vous-même, vous regrettez le fnyer déserté volontairement; mais, au premier rayon tout est oublié.
Un bateau à vapeur, traînant après lui son long panache de fumée rabattu, passa sur notre droite : il allait vers l'occident et venait de Cronstadt.
Le golfe se rétrécissait de plus en plus ; des côtes au ras de l'eau se montraient tantôt nues, tantôt pia(juées de sombres verdures ; des tours de vigie émergeaient ; dos barques, des navires allaient et vena ent, suivant un chenal inirqué par des bouées ou des perches. La mer, moins profonde, avait changé de couleur au voisinage de la
ferro et des mouettes, les premières aperçues accomplissaient leurs gracieuses évolution?.
A la longue-vue, on discernait en face de soi deux taches roses ponctuées de noir, une paillette d'or, une paillette verte, quelques fils ténus comme des fils d'aroignée, quelques spirales de fumée blanche montant dans l'air immobile et d'une pureté parfaite : c'était Cronstadt.
A Paris, pendant la guerre, nous avions vu beaucoup de plans plus ou moins chimériques de Cronstadt, avec les feux croisés des canons figurés par des lignes multiples, semblables aux rayons d'une étoile, et nous avions fait de grands efforts d'imaginalion pour nous représenter l'aspect réel de la ville sans pouvoir y parvenir. I es plans les plus détaillés ne donnent pas la moindre idée de la silhouette véritable.
Les aubes des roues brassant une eau tranquille et presque dormante nous faisaient avancer rapidement, et déjà nous distinguions avec netteté, un fort arrondi, à quatre étages d'embrasures sur la gauche, et sur la droite un bastion carré commandant la passe. Des batteries rasantes apparaissaient à fleur d'eau. La paillette jaune se changeait en un dôme d'or d'un éclat et d'une transparence magiques. Toute la lumière se concentrait sur le point saillant et les parties ombrées prenaient des tons d'ambre d'une finesse inouïe ; la paillette verte était une coupole peinte de cette couleur qu'on eût prise pour du cuivre oxydé Un dôme d'or, une coupole verte : la Russie, à première vue, se montrait à nous sous des teintes caracléristiques.
Sur un bastion s'élevait un de ces grands mâts à signaux qui font si bien dans les marines, et derrière un môle de granit se massaient les vaisseaux de guerre parés pour l'hivernage. De nombreux navires aux couleurs dt! toutes les nations encombraient le port et formaient, avec leurs mâts et leurs cordages, comme une forêt de pins à demi ébranchée.
Une machine à mater, avec ses poutres et ses poulies, se dressait à l'angle du quai que recouvraient des piles de
bois équarri, et un peu en arrière on apercevait les maisons de la ville badigeonnées de teintes diverses, f|uelques-unes avec des toits verts, mais sur une ligne horizontale très-basse, que dépassaient seuls les dômes des églises accompagnés de leurs petites coupoles. Ces villes si fortes doiment le moins de prise possible à l'œil et au canon ; le sublime du genre serait qu'on ne les vît pas du tout : on y arrivera.
D'un bâtiment à fronton grec, douane ou police, se détachèreiit des barques faisant force de rames vers notre bateau à vapeur, qui avait jeté l'ancre en rade. Cela nous rappelait les visi'es de la santé dans les mers du Levant, où des gaillards beaucoup plus pestiférés que nous, respirant du vinaigre des quatre voleurs, venaient prendre nos papiers à 1 aide de longues pincettes. Tout le monde était orfrlepont, et dans un canot qui semblait attendre que, les formalités accomplies, quelque voyageur descendit à Cronstadt, nous aperçûmes le prem-er mougik. C'était un homme de vingt-huit ou trente ans, aux longs cheveux séparés par une raie médiane, à la barbe blonde légèrement frisée comme celle que les peintres donnent à Jésus-Christ, aux membres bien découplés, et qui maniait aisément son double aviron. 11 portait une chemise rose serrée à la ceinture et dont les pans, rejetés hors du pantalon, formaient une sorte de tunique ou jaquette assez gracieuse. Le pantalon, d'étoffe bleue, ample, abondant en plis, entrait dans la botte ; la coiffure consistait en une toque ou petit chapeau plat étranglé au milieu, évasé par en haut et garni d'un rebord circulaire. Cet échantillon unique nous avait déjà certifié la vérité dos dessins d'Yvon.
Apportés par leurs canots, les employés de la police et de la douane, vêtus de longues redingotes, coifiès de la casquette russe, la plupait décorés ou médaillés, montèrent sur le pont et remplirent leur office avec beaucoup de politesse.
On nous fit descendre dans le salon de la cabine pour nous rendre nos passe-ports, déposés au départ entre les mains du capitaine, il y avait là des .anglais, des Aile-
mands, des Français, des Grecs, des Italiens el d'autres nations encore ; à notre grande surprise, l'officior de police, un tout jeune homme cependant, changeait de langueà chaque interlocuteur et répondait anglais à l'Anglais, allemand à l'Allemand et ainsi de suite, sans se tromper jamais de nationalité. Comme le cardinal Angelo Mai, il paraissait savoir tous les idiomes possibles. Quand notre tour vint, il nous rendit notre passe-port en nous di:?ant avec le plus pur accent parisien : « Il y a longtemps que vous êtes attendu à Saint-Pétersbourg. » En effet, nous avions pris le chemin des écoliers, et mis un mois à une route qu'on pourrait faire en une semaine. Au passe-port était joint un papier trilingue indiquant les formalités à remplir en arrivant à la ville des tzars.
Le bateau à vapeur se remit en marche, et, debout sur la proue, nous considérions d'un œil avide le spectacle extraordinaire qui se déployait à nos regards. Nous étions entré dans le bras de mer où la iNéva s'épanche. L'aspect était plutôt celui d'un lac que d'un golfe. Comme nous tenions le milieu du chenal, les rives, de chaque côté, se discernaient à peine. Les eaux, largement étalées, semblaient plus hautes que les terres, minces comme un trait de pinceau sur une aquarelle à teintes plates. Il faisait un temps magnifique. Une lumière étincelante mais froide tombait du ciel clair ; c'était un azur boréal, polaire pour ainsi dire, avec des nuances de lait, d'opale, d'acier dont notre ciel à nous ne donne aucune idée ; une clarté pure, blanche, sidérale, ne paraissant pas venir du soleil, et telle qu'on en imagine lorsque le rêve nous transporte dans une autre planète.
Sous celte voûte lactée, l'immense nappe du golfe se teignait de couleurs indescriptibles, dans lesquelles les tons ordinaires de l'eau n'eni raient pour rien. Tantôt c'étaient des blancs de nacre comme on en voit sur les valves de certains coquillages, tantôt des gris de perle d'une incroyable finesse; plus loin, des bleus mats ou striés comme les lames de Damas, ou bien encore des reflets irisés, pareils à ceux de la pellicule qui recouvre l'étain
66 VOYAGE EN RLSSIE.
en fusion ; à une zone d'un poli de glace succédait une large bande gaufrée en moire antique ; mais tout cela d'un léger, d'un llou, d'un vague, d'un limpile, d'un clair à n'être rendu par aucune palette, ni aucun vocabulaire. Le ton le plus frais du pinceau humain eût fait comme une tache de boue sur celle transparence idéale, et les mots que nous employons pour rendre celle lueur merveilleuse nous produisent l'effet de pàlés d'encre tombant d'une plume qui crache sur le plus beau vélin azuré.
Si une barque passait près de nous avec ses tons réels, ses mâts couleur de saumon et ses détails nettement accusés, elle ressemblait, au milieu de ce bleu èlyséen, à un ballon flottant dans l'air; on ne saurait rien rêver de plus féerique que cet infmi lumineux !
Au fond émergeait lentement, entre l'eau laiteuse et le ciel nacré, ceinte de sa couronne murale crénelée de tourelles, la silhouette magnifique de Saint-Pétershourg dont les tons d'aniélhysles séparaient par une ligne de démarcation ces deux immensités p^^les. L'or scintillait en paillettes et en aiguilles sur ce diadème, le plus riclie, le plus beau qu'ait jamais porté le front d'une ville. BienlùtSaint- Isaac dessina entre ses quatre clochetons sa coupole dorée comme une tiare ; l'Amirauté darda sa flèche étincelante, l'église de Saint-.Michel-Archange arrondit ses dômes àrenllement moscovite, celle des Gardes à cheval aiguisa ses pyramidions aux arêtes ornées de crosses, el une foule de clo • cliers plus lointains firent chatoyer leur éclair métalliqui'.
Rien n'était plus splendide que celte ville d'or sur cet horizon d'argent, où le soir avait les blaii h urs de i'aub"'.
Vï
ha >iévj. esl un beau fleuve, large à peu près comme la Tamise au pont de Londres ; sou cuurs n'est pas long : elle \ient du lac Ladoga, tout voisin, qu'elle déverse dans le golfe de Finlande. Quelques tours de roue nous amenèrent le long d'un quai de granit près duquel était rangée une flottille de petits bateaux à vapeur, de goélettes, de schooners et de barques.
De l'autre côté du fleuve, c'est-à-dire sur la droite en remontant le cours, s'élevaient les loits d'immenses hangars recouvrant des cales de construction ; sur la gauche, de grands bâtiments à façade de palais, qu'on nous dit être le corps des mines et l'école des cadets de la marine, développaient leurs lignes monumentales.
Ce n'est pas une mince affaire que de transborder les bagages, malles, valises, cartons à chapeaux, colis de toutes sortes qui encombrent le pont d'un bateau à va| eur au moment où l'on débarque, et de reconnaître son bien parmi tout cet amonccUeu.ent. Une nuée de moujiks eurent bienlôt enlevé tout cela pour le porter au bureau de visite sur le quai, suivis chacun par le propriétaire in- (luici.
La plupart de ces moujiks avaient la chemise rose pardessus le pantalon, en forme de jaquette, les grègues lar-
gcs et les bottes à mi-jambe; d'autres, quoique la température fût in-olitement douce, étaient affublés déjà de la touloupe ou tunique en peau de mouton. La touloupe se met la lair.e en dedans, et quand elle est neuve, la peau tannée est d'une couleur saumon pâle assez agréable à l'œil ; quelques piqûres y simulent des ornements, et le tout ne manque pas de caractère ; mais le moujik est fidèle à sa touloupe comme l'Arabe à son burnous ; une fois endossée, il ne la quitte plus : c'est sa tente et son lit; il l'habite nuit et jour, dort avec elle dans tous les coins, sur tous le^ bancs, sur tous les poêles. Aussi, bientôt le vêtement se graisse, se miroite, se glace et prend ces tons de bitume qu'affectionnent les peintres espagnols dans leurs tableaux picaresques; mais, contrairement aux modèles de Ribera et de Murillo, le moujik est propre sous ce lambeau crasseux, car il va aux étuves une fois par semaine. Ces hommes à longs cheveux et à larges barbes, vêtus de peaux de bêles, sur ce quai magnifique d'où l'on aperçoit do tous côtés des dômes et des flèches d'or, préoccupent, par le contraste, l'imagination de l'étranger. Ne vous repK'sentez cependant rien de farouche ou d'alarmant ; ces moujiks ont la physionomie douce, intelligente, et leurs manières polies feraient honte à la brutalité de nos portefaix.
La visite de notre malle se fit sans autre incidi'Ut que la découverte très-facile des Parents pauvres, de Balzac, et des Ailes d'Icare, de Charles de Bernard, posés sur notre linge, et qu'on nous prit en nous disant de les réclamer au bureau de censure où l'on nous les rendrait sans doute.
Les formalités remplies, nous étions libre de nous répandre par la ville. Une multitude de drojkys et de petites charrettes à transporteries bagages attendaient devant le bureau de visite, sûrs de ne pas manquer do pratiques. Nous savions bien en ftançais le nom de l'endroit où l'on nous avait recommandé de descendre, mais il fallait le traduire en russe au cocher. Un de ces domestiques de place qui ne parlent plus aucun idiome, et finissent par «e composer une sorte de langue franque assez semblable
SAINT-PÉTERSBOURG. 6fl
au jargon qu'emploient les Turcs postiches dans la cérémonie du Bourgeois gentiUwmme, vit notre embarras, comprit à peu près que nous voulions aller hôtel de Russie, chez M. Klée, empila nos paquets sur un rospousky, y grimpa près de nous, et nous voilà en route. Le rospousky est un chariot bas de la construction la plus primitive : deux rondins à peine dégrossis posés sur quatre petites roues, ce n'est pas plus compliqué que cela !
Quand on vient de quitter les solitudes majestueuses de la mer, le tourbillon de l'activité humaine et le tumulte d'une grande capiiale vous causent une sorte d'éblouissement ; l'on passe emporté comme dans un rêve ;'i travers des objets inconnus, voulant tout voir et ne voyant rien ; il vous semble que les vagues vous balancent encore, surtout quand un véhicule aussi peu suspendu qu'un rpspousky vous fait tanguer et rouler sur un pavé inégal, et produit en terre ferme l'illusion du mal de mer : mais, q oique durement cahoté, nous ne perdions pas un coup d'œil, et nous dévorions du regard les aspects nouveaux qui se présentaient à nous.
Nous arrivâmes bientôt à un pont que nous sûmes plus tard être le pont de l'Annonciation, ou, plus familièrement le pont Nicolas ; l'on y aboutit pnr deux voies mobiles, qui se déplacent pour le passage des bateaux et se rejoignent ensuite, de sorte que le pont figure sur le fleuve un Y aux branches écourtées ; au point de rencontre de ces branches se dresse une petite chapelle d'une extrême richesse, dont nous ne pûmes qu'entrevoir en passant les mosaïques et les dorures.
Au bout du pont, dont les piles sont de granit et les arches de fer, la voiture tourna et remonta le quai Anglais tout bordé de palais à frontons et à colonnes, ou d'hôtels pnrticuliers non moins splendides, peints de couleurs gaies, avec des balcons et des marquises avançant sur le trottoir. La plupart des maisons de Saint-Pétersbourg, comme celles de Londres et de Berlin, sont en briques que l'on recouvre de crépis nuancés diversement, de manièie à détacher les lignes de l'architecture et à
7C TOYAGE EN RUSSIE,
produire un bel effet décoratif. En les longeant, nous admirio: s, derrière les vitres des fenêtres basses, des bananiers et des [liantes tropicales épanouis dans ces tièdes appartements pareils à des serres.
Le quai Anglais débouche sur l'angle d'une grande pUice où Pierre le Grand de Falconnet fait cabrer son chev;il, le bras élendu vers la Neva, au sommet de la roche qui lui sert de socle. Nous le reconnûmes tout de suite, d'après les descriptions de Diderot et les dessins que nous en avions vus. Au fond de la place se dessinait à grands traits la gigantesque silhouette de Sainl-Isaac avec son dôme d'or, sa tiare de colonnes, ses quatre clochetons et son fronton octostyle. A l'entr "^ d'une rue, en retour du quai Anglais, sur des colonnes de porphyre, des Victoires ailées en bronze tenaient des palmes. Tout cela, confusément entrevu dans la rapiditi.4e la course et l'étonnement de la nouveauté, formait un ^-J^emble magnifique et babylonien.
En continuant à suivre la même direclion, nous apparut bientôt l'immense palais de l'Amirauté. Dune tour carrée en forme de temple et ornée de colonnettes, posée sur son comble, s'élançait cette mince flèche d'or ayant un vaisseau pour girouette, qu'on aperçoit de si loin et qui préoccupait nos regards dans le golfe de Finlande ; les allées d'arbres qui s'étendent autour de l'édifice n'avaient pas encore perdu leur feuillage, quoique l'automne fût déjà avancé (10 octobre).
Plus loin, au centre d'une dernière place, jaillissait d'un socle d'airain la colonne Alexandrine, prodigieux monolilhe de granit rose surmonté d'un ange portant une I roix. Nous ne Times que l'entrevoir, car la voiture tourna et s'engagea dans la Perspective Nevsky, qui est à Saint- Pétersbourg ce qu'est la rue de Rivoli à Paris, Re;:ent's Street à Londres, la calle d'Alcala à Madrid, la rue de Tolède à Naples, l'artère principale de la ville, l'endroit le plus fréquenté et le plus vivant.
Ce qui nous frappa surtout, c'était l'immense mouvement de voitures — un Parisien cependant ne s'étonne
SAI.M-rETERSBOURG. • 71
guère en te genre — qui avait lieu dans cette large voie, et surtout l'extrême viiesse des chevaux. Les drojkys sont, comme on sail, des espèces de petits pliaétons bas et trèslégers, qui ne contiennent que deux personnes au plus ; ils vont comme le vent, conduits par des cochers aussi hardis quhabiles. Ils rasaient notre rospousky avec une rapidité d'hirondelles, se croisaient, se coupaient, passaient du pavé de bois au pavé de granit sans jamais se toucher; des embarras en apparence inextricables se dénouaient comme par enchantornent, et chacun, à fond de train, filait de son côté et trouvait la place de ses roues là où une brouette n'aurait pu passer.
La Perspective Nevr^ky est à la fois la rue marchande et la belle rue de Saint-Pétersbourg ; les boutiques s'y louent aussi cher que sur le boulevard des Italiens : c'est un mélange de magasins, de palais, d'églises tout à (ait original ; sur les enseignes brillent en traits d'or les beaux caractères de l'alphabet russe qui a retenu quelques lettros grecques, et dont les formes lapidiires se prêtent à l'inscription.
Tuut cela nous passait devant les yeux comme un rêve, car le rospousky allait fort vite, et avant de nous en être rendu bien compte nous étions devant le perron de l'hôtel do Russie, dont le mai re tança vertement le domestique de place qui avait installé notre seigneurie sur un si misérable véhicule.
L'hôtel de Russie, situé au coin de la place Michd, près de la Perspective Nevsky, n'est guère moins grand que l'hôtel du Louvre à Paris ; ses corridors sont plus longs que bien des rues, et l'on peut s'y fatiL'^uer. Le bas est occupé par de vastes salons où Ton dîne et que décorent des plantes de serre. Dans la première salle, sur une espèce de bar-room, du caviar, des haiengs, des sanJ-" wichs de pain blanc et de pain bis, du fromage de plusieurs sortes, des flacons de bilter, de kummel, d'eaii-dcvie, servent, selon la mode russe, à ouvrir l'appétit aux cons-ommateurs. Les hors-d'œuvre ici se mangent avant le repas, et nous avons trop voyagé pour trouver cet usage
7'2. YOYAGE EN RUSSIE.
bizarre. Chaque pays a ses habitudes : n'appjrte-t-oii pas, en Suède, le potage au desseit?
A l'entrée de celte salle, était un porte-manteau entouré d'une cloison, où chacun suspendait son paleiot, son cache-nez, son plaid, et déposait ses galoches. Il ne faisait cependant pas froid, et le thermomètre marquait, à l'air libre, sept ou huit degrés de chaleur. Ces précautions minutieuses, par une température si douce, nous étonnaient, et nous regardions au dehors si la neige ne blanchissait pas déjà les toits, mais la faible lueur rosée du couchant les colorait seule.
Cependant les doubles fenêtres étaient posées partout ; d'énormes chantiers de bois encombraient les cours, et l'on s'apprêtait à recevoir l'hiver de la bonne façon. — Notre chambre avait aussi celle fermeture hermétique ; entre un châssis el l'autre était répandu du sable dans lequel s'implantaient de petits cornets remplis de sel, destinés à absorber l'humidité et à prévenir les ramages de vif-argent dont, sans celle précaution, la gelée entame les vitres ; des bouches de chaleur en cuivre, pareilles à des gueules de buites aux lettres, se tenaient prêles à souiller leurs trombes d'air chaud, mais l'hiver était en retard ; et la double fenêtre servait à maintenir dans l'appartement une tiédeur agréable. L'ameublement n'avait de caractéristifjuc qu'un de ces immenses canapés recouverts de cuir ( apilonné qu'on rencontre partout en Piussie, el qui, avec leurs nombreux coussins, sont plus commodes que les lits, fort mauvais, du reste, pour la plupart.
Après le dîner nous sortîmes sans guide, selon notre habitude, et nous fiant à notre instinct d'orientation pour retrouver noire gile. Un cadran d'horloger à un angle une tour de vigie à un autre devaient nous servir de point de repère.
Colle première sortie au hasard à travers une ville inconnue cl lonylemps rêvée est une des plus vivesjouissances du voyageur et le paye avec usure des fatigues de la loute. — Est-ce un raflinement de dire que la nuit, par ses ombres
SAINT-PETIJISDOURG. 7?
mêlées de lueurs, son mystère et ses grandissements fantastiques, ajoute beaucoup à cette volupté? L'œil entrevoit, l'imagination achève. La réalité ne se (le>sine pas encore en lignes trop dures, et les aspects s'ébauchent en larges masses, comme un tableau que le peintre se propose de (inir plus lard.
Nous voilà donc suivant le trottoir à petits pas et descendant la Perspective dans le sens de l'Amirauté. Tantôt nous regardions les passants, tantôt les boutiques vivement éclairées, ou nous plongions de l'œil dans les soussols, qui nous rappelaient les caves de Berlin et les tunnels de Hambourg. A chaque pas, nous rencontrions derrière d'élégantes vitrines des étalages de fruits artistement groupés : des ananas, des raisins de Portu-al, des citrons, des grenades, d-s poires, des pommes, des prunes, des pastèques. — Le goût des fruits est aussi général en Russie que le goût des bonbons en Allemagne ; ils coûtent fort cher, ce qui les fait rechercher encore davantage. Sur le trottoir, des moujiks offraient aux passants des pommes vertes acides à l'œil, qui trouvaient pourtant des acheteurs. 11 y en avait dans tous les coins.
Cette première reconnaissance poussée, nous rentrâmes à l'hôtel. Si les enfants ont besoin d'être bercés pour s'endormir, les hommes préfèrent le sommeil innnobile; et la mer pendant trois nuits nous avait assez secoué dans notre barcelonnette à vapeur pour nous faire désirer un lit plus stable ; mais à travers nos rêves l'ondulaiion des values se faisait encore sentir. Nous avons éprouvé plusieurs fois cet ehet bizarre. — Le .sacro saint plant her des vaches, tant apprécié de Panurge, n'est pas un remède aussi prompt qu'on le pense aux angoisses que cause le sol mouvant de la plaine liipiide.
Le lendemain nous sortîmes de h nue heure pour revoir au jour le tableau deviné la veille aux vagues lueurs du crépuscule et de la nuit. Comme la Perspective Nevsky résume en quelque sorte Saint-Pétersbourg, vous nous permettrez d'en doimer une dcicriplion un peu
longue et détailléo qui vous fera entrer tout de suite dans l'intimité do la villo. Pardonnez-nous d'avance quelques remarques puériles et minutieuses en apparence. Ce sont ces petites choses négligées comme trop humbles et d'une observation trop facile qui constituent la différence d'un endroit à un autre, et vous avertissent que vo;is n'êtes pas dans la rue Vivienne ou à Piccudilly.
C'est de la place de l'Amiiauté que part la Perspective Nevsky pour se prolonger dans un lointain immense jusqu'au couvent de Saint-Alexandre-Nevsky, où ell; aboutit après une légère flexion. La voie est large comme toutes celles de Saint-Pétersbourg; le milieu de la chaussée a reçu un cailloutis assez raboteux dont les deux déclivités, en se rencontrant, forment le lit du ruisseau. De chaque côté, une zone de pavage en bois accompagne la bande des petits fragments de granit; de larges dalles revêtent le trottoir.
La flèche de l'Amirauté, qui ressemble au mât d'un navire d'or planté dans le toit d'un temple grec, forme au bout de la Perspective un point de vue heureusement ménagé. Au moindre rayon de soleil une paillette de lumière y brille et amuse l'œil du plus loin qu'on l'aperçoive. Deux autres rues voisines jouissent aussi de cet avantage et laissent voir, par une adroite combinaison de ligues, la même aiguille dorée ; mais pour le moment nous allons tourner le dos à l'Amirauté et remonter la Perspective jusqu'au pont d'Anitschkov, c'est-à-dire dans sa partie la plus vivante et la plus fréquentée. Les maisons qui la bordent sont hautes et vastes, avec des apparences de palais ou d'hute!s. Quelques-unes, les plus anciennes, rappellent l'ancien style français un peu italianisé, et présentent un mélange de Mansart et de Bernin assez majestueux ; pilastres corinthiens, corniches, fenêtres à frontons, consoles, œils-de bœuf à volutes, portes à mascarons, rez-de-chaussée à refends et à bossage se détachant d'ordinaire d'un fond de crépi rosé. D'autres offrent les fantaisies du style Louis XV, rocailles, chicorées, serviettes, pots à feu, tandis que le goût grec de l'empire aligne plus
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loin ses colonnes et ses fronlons triangulaires rechampis de blanc sur un fond jaune. Les maisons, tout à f a t modernes, sont dans !e genre anglo-allemand et semblent avoir pris pour type Ces magnifiques hôtels des villes de bains dont les lithographies séduisent les voyageurs. Cet ensemble, dont il ne faudrait pas étudier les détails de trop près, car l'emploi de la pierre donne seul de la valeur à l'exécution des ornements en conservant l'empreinte directe de l'arliste; cet ensemble, disons-nous, forme un coup d'oeil admirable pour h quel le nom de Perspective que poi te la rue, ainsi que beaucoup d'autres de Saint- Pétersbourg, nous poraît merveilleusement juste et significatif. Tout est combiné pour l'optique; el la ville, créée d'un seul coup par une volonté qui ne connaissait pas d'obstacle, est sortie complète du marécage qu'elle recouvre, comme une décoration de théâtre au sifflet du machiniste.
Si la Perspective Nevsky est belle , bâtons-nous de dire qu'elle profite de sa beauté. Fashionable et marchande, elle fait alterner les palais et les magasins ; nulle part, si ce n'est à Berne, l'enseigne ne déploie un tel luxe. C'est à ce point qu'il faut presque l'admettre comme un ordre d'architecture moderne à ajouter aux cinq ordres de Vignole. Les lettres d'or tracent leurs pleins et leurs déliés sur des champs d'azur, sur des panneaux noirs ou rougos, se découpent en estampages évidés, s'appliqutnt aux i^lacfs des devantures, se répètent à chaque porte, profitent des angles de rue, s'arrondissent autour des cinlies, s'élendcnt le long des corniches, profitent de la saillie des padii'zdas (marquises), descendent d-ms les escaliers des sous-sols, et clierchent tous les moyens de forcer l'œil du passant. Mais peut-être ne savez-vous pas le russe, et la forme de ces caractères ne signifie t elle rien d'' plus pour vous qu'un dessin d'ornement ou de bn deiie ? Voici à côté la traduction française ou allemande. Vous n'avez pas encore compris? L'enseigne complaisante vous pnrdonne de ne connaître aucune de C(S trois langues, elle suppose même le cas où vous seriez complètement illettré, et ille
représente au nalurel les objets qui se débitent dans le magasin qu'elle annonce. Des grappes d'or sculptées ou peintes indiquent le marchand de vin ; plus loin ce sont des janibuns glacés, des saucissons, des langues de bœuf, des boîtes de caviar dés gnant une boutique de com»^stibles ; des boites, des brodequins, des galoches naïvemmt figurés disent aux pieds qui ne savent pas lire : « Entrez ici, et vous serez chaussés ; » des gants en sautoir parient un idiome intelligible à tous. Il y a aussi des mantelets et des robes de femme surmontés d'un chapeau ou d un bonnet auquel l'artiste n'a pas jugé nécessaire d'adjoindre de figure ; des pianos vous invitent à essayer leurs claviers peints. Tout cela est amusant pour le flâneur et a son caractère.
La première chose qui attire l'attention du Parisien en entrant dans la Perspective ^'evsky, c'est le nom du marchand d'estampes Daziaro dont il a sans doute remarqué l'enseigne russe sur le boulevard Italien ; en remontant vers la droite il s'arrêtera au magasin de Beggrov, le Desforges de Saint-Pétersbourg, qui vend des couleurs et a toujours à sa vitrine quelque aquarelle ou peinture exposée.
De nombreux canaux sillonnent la ville bâtie sur douze ilôts comme une Venise septentrionale. Trois de ces canaux coupent transversalement sans l'interrompre la Perspecti ' Nevsky : le canal de la Moil^a, celui de Catherine, (■; plus loin le canal de la Ligovka et de la Fontanka. La M« ika est franchie par le pont de Police, dont la courbure assez saillante répète trop exactement l'arche et ralentit un moment l'allure rapide des drojkys. Le pont de Kasan et le pont d'Anitschkov traversent les deux autres canaux. Quand on passe sur ces ponts avant la saison des glaces, le regard s'enfonce avec plaisir dans la trouée qu'ouvient à travers les maisons ces eaux resserrées par des quais de gr;inil et sillonnées de barques.
Lessing, l'auteur de f^aUian le Sage, eût aimé la Perspective iS'cvsky, car ses idées de tolérance religieuse y sont mises en pratique de la façon la plus libérale; il n'es!
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guère de conirauiiion qui n'ait son église ou son lemple sur cette large rue et n'y exerce son culte en loule liber! é.
A gauche, dans le sens où nous marchons, voici l'église holhtndaise, le temple luthérien de Saint-1-ierre, l'oglise catholiijue de Sainte-Catherine, une église arménienne, sans compter, dans les rues adjacentes, la chapelle finnoise et des temples d'autres sectes réformées ; à droite, la cathédrale russe de ÎN'utre-Dame-de-Kazan, une autre église grecque et une chapelle du vieux rite ditStarovertzi ou Raskolniki.
Toutes ces maisons de Dieu, excepté Notre-Dame-de- Kazan qui interrompt la ligne et arrondit sur une vaste place son élégant portique demi-circulaire, imité de la colonnade de Saint Pierre à Rome, sont mêlées familièrement aux maisons des hommes ; leurs façades ne s'isolent que par un léger recul; elles s'offrent sans ravstére à la piélé du passai. l, leconnaissables à leur style d'architecture spécial. Chaque église est entourée de vastes terrains concédés par les tzars, terrains couverts de riches constructions que loue la fabrique.
En continuant son chemin, on arrive à la tour de la Douma, espèce de vigie pour le feu, comme la tour du Seraskier à Constantinople; sur son comble est disposé un iippareil de signaux, où des boules rouges ou noires indi- (juent la rue où flambe l'uicendie.
Tout auprès, du même côté, s'élève le Gostiny-Dvor, grand édifice carré, avec deux étages de galeries, qui rappelle un peu notre Palais-Royal, et renferme des boutiques .le toutes sortes, à étalages luxueux. Ensuite vient la liibliolhècjue impériale, avec sa façade arrondie, à colonnes ioniennes ; puis le palais Anitschkov, ^.jui donne son nom au pont voisin, orné de quatre chevaux de bronze, retenus par des écuyers, et se cabrant sur des piédestaux de granit.
Voici la Perspective Nevtky à peu près esquissée; mais, :;ous direz-vous, il n'y a personne dans votre tableau, comme dans ceux que font les baibouillcurs turcs. Ds*
grâce, atlendez un peu, nous allons maîntpnant animer notre vue et la peupler de figures. L'éciivain, moins heureux que le peintre, ne peut présenter les objets que successivement.
Nuu'o avons promis de mettre des personnages dans notre l'erspective Nev^ky. Essayoïs de les croquer nousmême, n'ayant pas, comme les dessinateurs d'architecture, la ressource d'emprunter un crayon, plus alerte que le nôtre à écrire au bas de la planche : « Figures de Duruy ou de Bayol. »
C'est de une heure à trois heures que l'affluence est la plus grande; outre les passants qui vont à leurs affaires et marchent d'un pas rapide, il y a les promeneurs dont le seul but est de voir, d'être vus et de faire un peu d'exercice; leurs coupés ou leurs drojkys les altendent à un point convenu ou même les suivent parallèlement sur la chaussée, au cas où la fantaisie de remonter en voiture les prendrait.
Vous distinguez d'abord les officiers de la garde, en capote grise, dont une patte sur l'épaule marque le gi'ade; ils s'avancent la poitrine presque toujours éloilée de décorations et coiffés du casque ou delà casquttte; ensuite viennent les t(hino\niks (fonctionnaires) en longues redingotes plissées dans le dos el froncées par derrière à la ceinture; ils portent, au lieu de chapeau, une casquette de couleur sombre, avec cocarde ; les jeunes gens, qui ne sont ni militaires ni enrployés, ont des paletots garnis de fourmi es d'un prix dont s'étonnent les étrangers et devant lequel reculeraient nos élégants. Ces paletots, de drap très-fin sont doublés de martre ou de musc et ont des collets de castor coulant de cent à trois cents roubles, selon que la [ eau t.st plus fournie, plus moelleuse, plus foncée de couleur et qu'elle a conservé de | oils blancs dépassant le niveau de la fourrure. — Un paletot de mille roubles n'a rien d'exorbitant, il y en a qui valent davantage; c'est Ih un luxe russe inconnu chez nous ; à Saint-l'élersbourg un pourrait faire au proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, je le (lirai (|ui lu c?, » cette variante septentrionale : « Dis-
Jl
SAINT-PKTKHSBOUr.G. T»
moi comment lu te fourres, je te diiai ce que tu vaux. » On est considéré d'après sa pelisse.
Eli quoi ! allez-vous penser en lisant cetie description, déjà des p» lleteries, au commencement d'octobre, par un temps d'une douceur exceptionni lie, que des hommes du Nord devraient trouver printannier ! Oui, — les Russes ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. — On s'imagine qu'aguerris par leur climat, ils se réjouissent comme des ours blancs dans la i.eigeot la glace; rien n'est plus faux : ils sont au contraire très-frileux et prennent, pour se préserver de la moindre intempérie, des précautions que négligent les étrangers à leur premier voyage, quitte à les adopter plus t ad... quand ils oit été malades. — Si vous voyez passer quelqu'un de légèrement vêtu, à son masque olivâtre, à sa prolixité de barbe et de favoris noirs, vous reconnaîtrez un Italien, un méridional, dont le sang ne s'est pas encore refroidi. — Pientz votre paletot ouaté, (haussez des galoches, entourez-voiis le col d'un cachenez, nous disoit-on. — Mais le Iheimomètre marque cinq ou six degrés au-dessus de zéro. — C'est égal, il y a ici comme à Madrid un petit vent qui n'éteindrait pas une bougie cî qui souffle un homme. Nous avions rais à Madrid un manteau par huit degrés de chaleur, nous n'avions aucun motif de ne pas endosser un palelol d'hiver en automne, à Saint-Pétersbourg. — Il faut toujouis s'en rapporter à la sagesse des nations. — Le paletot doublé de pelleterie légère est donc de demi-saison ; à la première tombée de la neige, on s'affuble de la pelisse, pour ne la quitter qu'au mois de mai.
Si les Vénitiennes ne vont qu'en gondole, les femmes de Saint-Pétersbourg ne vont qu'en voilure; à peine descendent-elles pour faire quelques pas sur la Perspective. Elles ont des chapeaux et des modes r'e Paris. Le bleu semble être leur couleur favorite; il va bien à leur teint blanc et à leurs cheveux blonds. De l'élégance de leur taille on n'en peut juger, dans la rue du moins, car d'amples pelisses de satin noir ou quelquefois d'étoffe écossaise à larges carreaux les enveloppent du talon à la nuque. La
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coquetterie cède ici aux considéralions de climat, et les plus jolis pieds s'enfonceul sans legret dans de larges chaussures : les Andalouses préléreraienl mourir; mais, à Saint-Pétersbourg, cette phrase « recevoir un froid » répond à tout. Ces pelisses sont garnies de martre zibeline, de re:iard bleu de Sibérie et autres fourrures, dont nous ne pouvons, nous autres Occidentaux, soupçonner lespiix extravagants : le luxe sur ce point ett inouï, et si la ri gueui du ciel ne permet aux femmes qu'un sac informe, soyez tranquille, ce sac coûtera autant que les plus splt ndides toilettes.
Au bout d'une cinquanlalno eîe pas, les belles indolentes remontent dans leurs coupés ou leurs calèches, vont faire des visites ou rentrent chez elles.
Ce que nous disons là se rapporte aux femmes de la société, c'< st-à-dire aux femmes nobles ; les autres, fussent-elles aussi riches, ont des allures plus humbles, même à beauté égale : la qualité prime tout. Voici des Allemandes, femmes de négociants, leconiiaissables à leur type germanique, à leur air de douceur rêveuse, à leurs vêtemei.ls propres, mais d'étoffes plus simples ; elles ont des talmas, des basquines ou des manteaux de drap à longs pois. Voilà de? Françaises en toilettes tapageuses, en par dessus de velours, en chapeau couvrant toul le sommet de la tète, qui l'ont penseï' à ilabille et aux. Folies-Nouvelles, : i.r ce trottoir de 1 1 Pe.'speclive Nevsky.
A la rigueur, jusqu'à présent vous pourriez nous croire rue Vivienne ou au boulevard ; un peu de | ali ::ce, vous allez voir des types russes. Regardez cet homi., ■ .n caletan bleu boutonné sur le coin de la poitrine connne une robe chinoise, froncé aux hanches de plis symétriques, et d'une propreté exquise : c'est un artelchtchik ou domtîstique de marchand ; une casquetle à disque plat et à visière plaquée sur le front complète son costume; il a les cheveux et la barbe séparés comme Jésus-Christ ; sa physionomie est honnête et inlelligente. On lui confie les recouvrements, les demandes el les commissions qui exigent de la probité.
SAINT-PÉTEBSBOURG. J^l
Au moment où vuus vous lamentiez sur l'absence de pittoresque, passe à côté de vous une nourrice en ancien liab't national ; elle est coiffée du povoïnik, espèce de toque en ferme de diadème, de velours rouge ou hleu, agréiuenté de broderies d'or. Le povoïnik est ouvert ou fermé; ouvert, il dési-ne une jeune fille; feimé, une fcnnne ; celui des nourrices a un fond, et leurs cbeveux sortent de de-sous cette toque distribués en deux nattes qui pendent sur le dos. Vierges, elles réunissaient L ur chevelure en une seule tresse. La robe de damas ouaté, avec une taille bous les bras et une jupe Irés-courte, ressemble à une tunique et laisse voir une seconde jupe d'une étoffe moins riche. La tunique est rouge ou bleue comme le povoïiiik; un large galon d'or la borde. Ce costume, fonciérciiient russe, a du style et de la noblesse, poité par une belle femme. Le grand habit de gala, dans les fêtes de cour, est taillé sur ce patron; et ruisselant d'or, constellé de diamants, il ne contribue pas peu à leur splendeur.
En Espagne, c'est aussi une élégance d'avoir une nourrice sur place portant le costume de pasiega; et nous admirions ces belles paysannes au Prado ou calle d'Alcala, avec leurs vesles de velours noir et leurs jupes écarlates à bandes d"or. On dirait que la civilisation, sentant le cachet national s'effacer, veut en imprimer le souvenir à ses enfants, en faisant venir du fond de la campagne une femme au costume -aniique, qui est comme l'image de la mère patrie.
A propos de nourrice, on peut parler d'enfants ; la transition osl toute naturelle. Les bébés russes sont fort giiilils dans leur petit cafetan bleu et sous leur chapeau aplati en sombrero calahès que décore le bout œillé d'une plunii de paon.
11 y a toujours sur le trottoir quelques dvornicks ou portiers, occupés à balayer en été, ou à enlever la glace en hiver. Ils se tiennent bien rarement dans leurs loges, si loges ils ont daits le sens que nou-. donnons à ce mol ; veillent toute la nuit, ne connaissent pas le cordon et vien-
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lient ouvrir en personne au premici- oppel. Car ils admet teiit, chose étrange ! qu'un portier est lait pour ouvrir la porte à trois heures du matin comme à trois heures de l'après-midi, ils dorment çà et là et ne se déshabilh nt jamais. Ils ont la chemise bleue par dessus le pantalon, des grègues demi-larges et les grosses bottes, costume qu'ils échangent aux premiers froids contre la peau de mouton retournée.
De temps en temps un gamin drapé à mi-corps d'un tablier en forme de pagne, retenu à la taille par une ficelle, sort d'un atelier d'artisan et traverse rapidement la rue pour entrer un peu plus loin dans une maison ou une boutique, c'est un apprenti que son maître envoie en commission.
Le tableau ne serait pas comp'et si nous n'y dessinions quelques douzaines de moujiks en touloupe miroitée de crasse et de graisse, qui vendent des pommes ou des gâteaux, portent des provisions dans des karzines (corbeilles en copeaux de sapin tivssés), raccommodent avec la hache le pa\é de bois, ou, réunis par groupes de quatre ou six, s'avancent à pas comptés, un p'ano, une table ou un canapé sur la tête.
On ne voit guère de femmes moujikes, soit qu'elles restent à la campagne sur les terres des maîtres, soit qu'elles s'occupi nt à la maison de travaux dome?tiques. Celles qu'on rencontre de loin en loin n'ont rien de caractéristique. Un mouchoir noué sous le menton leur couvre e! leur encadre la tète; un paletot ouaté d'é'offe commune, de couleur neutre et de propreté douteuse, leur descend jusqu'à mi-jambe et montre une jupe d'indienne avec de gros bas de feutre et des galoches de bois. Elles sont peu jolies, mais elles ont l'air triste et doux; aucun éclair d'envie n'allume leurs yeux pâles à la vue d'une belle dame bien parée, et la coquetterie semble leur être inconnue. KUes acceptent leur infériorité, ce que pas une femme ne fait chez nous, tiuehjue bas placée qu'elle soit.
Du reste, on est (rappé du petit mnibre proportionnel de femmes dans les rues de Saint-Pétersbourg. Comme en
ji
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Oiient, les hommes seuls semblent avoir le privilège de sortir. C'est le contraire eu Allemagne, où la popu'alioii féminine est toujours dehors.
Nous n'avons encore peuplé de figurines que le Irolloir; la chaussée ne présente pas un spectacle moins animé et moins vivant. Il y coule un torrent perpétuel de voitures lancées à fond de train, et, traverser la Perspective n'est pas une opération moins périlleuse que de couper le boulevard entre la rue Drouol et la rue Richelieu. On marche peu à Saint-Pétersbourg et l'on prend un drojky pour une course de quelques pas. La voiture est considérée ii'i non comme un objet de luxe, ma's comme un objet de première nécessité. De petits marchands, des employés peu rétribués se retranchent bien des choses, et se gênent pour avoir caréla, drojky ou traîneau. Aller à pied implique une sorte de déshonneur. Un Piusse sans voiture est comme un Arabe sans cheval. On pourrait douter de sa noblesse, le prendre pour un mechtchanine, pour ui serf.
Le drojky est la voiture nationale par excellence, elle n'a d'analogue dans aucun pays et mérite une description particulière. En voici précisément un qui attend, rangé prés du trottoir, son maître en visite dans quelque maison, et qui semble poser tout exprès pour nous. C'est un drojky fashionable, appartenant à un jeune seigneur curieux de ses équipages. Le drojky est une toute petite voiture découverte, très-basse et à quatre roues ; celles de derrière ne sont pas plus grandes que les roues antérieures de nos américaines ou de nos victorias ; celles de devant que des roues de brouette. Quatre lessorts ronds çupportent la caisse qui se divise en deux sièges, l'un pour le cocher, l'autre pour le maître. Ce dernier sié^e est rond, et, dans les drojk\ s élégants dits drojkys égoïstes, on ne peut admettre qu'une seule [)crsonne ; dans les autres il y a deux places, mais si étroitement mesurées, qu on est obligé de passer son bras autour de son voisiii ou de sa voisine. De chaque côté, deuv paracrottes de cuir verni s'arrondissent au-dessus des roues et par leur réunion sur le flanc de la voiture, qui n'a pas de portières, forment
un marchepied descendant à quelques pouces du sol. Sous le siège du cocher se trouve le col de cygne ; il n'y a pas de boites à patentes aux roues, pour la raison que nous allons dne en décrivant le mode d'attelage.
La couleur du drojky varie peu. Elle est œil d ; corbeau, rechampie de filets bleu clairon vert russe avec des filets vert-pomme ; mais toujours, quelle que soit la nuance choisie, le ton demeure foncé.
Le siège est garni en maroquin capitonné ou en drap de teinte sombre. Un tapis de Perse ou une moquette s'étend sous les pieds. Il n'y a pas de lanternes ou di ojky, et il file la nuit sans avoir deux étoiles au front. C'est au passant à prendre garde et au cocher à crier: Gare!
llien n'est plus joli, plus mignon, plus lé^er que ce frêle équi[)age qu'on emporterait sous son bras. 11 semble sortir de chez le carrossier de la reine Mab.
Attelé à cette coquille de noix avec laquelle il sauterai! une barrière, piaffe sur place, impatient et nerveux, un mauMiilique cheval qui apeut-être coûté six mille roubles, un cheval l'e la célèbre race Orlov, sous robe gris de fer luné, aux performances arrondies, à la riche crinière, à la queue ar^rentèe et comme poudrée de micas biillanls. Il piétine el s'encapuchonne, gratte le pavé de l'ongle, maintenu à grand'peine jiar un cocher robuste. Il est nu entre ses brancards, et aucun endievèlrement de harnais n'empoche d'admirer sa beauté. Quelques fils légers, cordonnets de cuir, larges tout au plus d'un centimètre et I attachés entre eux par de petits ornements argentés ou dorés, jouent sur lui sons le gêner, sans le couvrir, sans lien dérober de la perfection de ses fuîmes. Les montants fie la têtière sont papelonnés de petites écailles mètalli- (|ues, et l'on n'y plaiiue pas ces lourdes œillères, volets noirs qui aveuglent ce que le cheval a du plus beau, sa prunelle dilatée et pleine de nainiiie. Deux chaînettes d'argent se croisent avec grâce sur le chanfrein : le filet est garni de cuir, de peur que le fioid du fer n'offense la délicatesse des barres, car un simple filet suffit à diriger la noble bêle. Le collier, très-léger et Irès-soupIe, est la
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seule partie du harnoisqui rattache le cheval à la voiture, car l'attelage russe n'a pas de trailp. Au collier s'adaptent directement les brancards, noués par des courroies enroulées et tournées plusieurs fois sur elles-mêmes, mais sans i)ûucles ni anneaux, ni aucune agrafe en métal. Au point de jonction du collier et des brancards sont fixés, au moyen des mêmes courroies, les cordes d'un arc en bois flexible qui se courbe au-dessus du garrot du cheval, comme une anse de panier dont on voudrait rapprocher les bouts. Cet arc, nommé douga, un peu penché en arrière, sert à maintenir l'écartementdu collier et d' s bras du brancard, de manière à ce qu'ils ne blessent pas l'animal, et à suspendre à un crochet, nommé douga, les lanières d'enrènement.
Ce n'est pas au train du drojky que s'attachent les brancards, mais bien à l'essieu des premières roues, qui dépasse le moyeu et traverse la mince pièce de bois maintenue par une clavette extérieure. Pour plus de sulidilé, un trait placé en dehors va se relier au système de courroies du collier. Ce mode d'attelage fait tourner avec aisance le train de (!evant, la traction opérant sur les bouts de l'essieu comme sur un levier.
Voilà une description bien minutieuse sans doute, mais les descriptions vagues ne peignent rien, et peut-être que les sportsmen de Paris ou de Londres ne seront pas faciles de savoir comment est fait et attelé le drojky d'un sportsman de Saint-Pétersbourg.
Bon ! nous n'avons pas parlé du cocher ; c'est pourtant un personnage caractéristique et plein de couleur locale quun cocher russe ! Coiffé d'un chapeau bas di' forme dont le balton s'étrangle autour de la tête, et dont les bords relr^u^sés en ailes de chaque côté se busquent sur le front et sur la nuque ; vêtu d'un long cafetan bleu ou vert, fermé s^us le bras gauche par cinq agrafes ou cinq l/outons d'argent, qui se plisse autour des hanches et se terre à la taille par une ceinture circassienne tramée d'or; montr.int son col musculeux cerclé par sa ci'avate, étalant sa large barbe sur sa poitrine, les bras tendus <l te-
nanl une rêne de chaque main, il a, il faut l'avouer, une
mine Iriom, hante et superbe, il est bien le cocher de
■un attelage ! Plus il est gros, plus il se paye cher ; entré
maigre à un service, il demande dj l'augmentation s'il
engraisse.
Comme l'on conduit à deux mains, l'usage du (ouelest inconnu. Les chevaux s'animent ou se modèrent au son de fa voix. Ainsi que les muletiers espagnols, les cocliers russes adressent des compliments ou des invectives à leurs bêtes; tantôt ce sont des diminutifs d'une tendresse charmante, tantôt des injures horriblement pittoresques que la pudeur moderne nous empêche de traduire. Le président de Brosses n'y eût pas manqué. Si l'animal se ralentit ou fait une faute, un pe'àt coup débride sur la croupe suffit pour l'accélérer ou le redresser. Los cochers vous avertissent de vous ranger en cv'iani Béréyuiss!... héré- (juiss!... Si vous n'obéissez pas assez vite à 1 injonction, il diseut on accentuant avec force : béréguis... sta... eh! (l'est un amour-propre pjur les cjchers de bonne maison de ne jamais baus er la voix.
Mais voici que le jeune seigneur remonte dans sa voiture. Le cheval paît au grand trot en stoppant de manière î à toucher ses naseaux avec ses genoux; on dirait qu'il danse, mais cette coque;terie d'allure ne lui fait rien perdre de sa rapidité.
Quelquefois on attelle au diojky un au!re cheval qu'on nomme pristuijka, ce qui peut se traduire par cbeval de bricole ; il est maintenu par une seule rêne extérieure et galope pendant que son compagnon trotte. La d fficulté est de soutenir les deux allures égales et dissemblables. Ce cheval, qui a l'air de gambader le long de l'attelage et d'accompagner son camarade par plaisir, a quelque chose de gai, de libre et de gracieux dont on ne retrouve l'analogue nulle [lart.
Les drojkys de place sont tout à fait pareils de di.-position, sauf l'élégauce de la coupe, le soin du travail et la fraîcheur dos peintures; ils sont menés par un cocher en cafel.m bleu plus ou moins propre, qui porte son numéro
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estampé sur une plaque decuivie suspendue à un cordonnet de cuir et habituellemeni rejeléo derrière le dos, pour que la pratique, pendant la course, ait le chiffre devant 'es yeux et ne l'oublie pas. Le harnachement est le mèir e, et le petit cheval de l'Ukraine, pour n'être pas de si bonne race, n'en va pas moins bon train. 11 y a aussi le drojky long, qui est le plus ancien et le plus national. Ce n'est qu'un banc recouvert de drap porté par (juatre roues, qu'il faut enfourcher, à moins qu'on ne s'y tienne assis de côté comme sur une selle de femme. Les drojk\s errent çà et là ou stationnent au coin des rues et des places, devant des auges en bois supportées par un pied découpé < t qui contiennent l'avoine ou le foin des bêtes. A toute heure do jour et de nuit, à quelque endroit de Saint-Pétersbourg ({u'on se trouve, il suffit de crier deux ou trois fois : Isvochtchik ! ipoar voir accourir au galop une petite voiture sortie on ne sait d'où.
Les coupés, les berlines, les calèches (jui descendent et remontent perpétuellement la Perspective n'ont rien de particulier. Ils semblent, en général, de fabrique anglaise ou viennoise. Très-souvent ils sont attelés de chevaux superbes et vont grand train. Les cochers portent le cafetan, et parfois, à côté d'eux, ^ont assis des espèces de soldats coiffés d'un casque en cuivre dont la pointe est terminée par une boule au lieu de l'être par une flamme, comme le cimier des militaires. Ces hommes ont pour vêtement un manteau gris d< nt les collets sont bordés de bandes rouges ou bleues qui désignent le grade de leur maître, général ou colonel. Le privilège d'avoir un chasstur u'oppartient qu'aux voilures d'ambassade. Cet équipage à quatre chevaux, dont le porteur est monié par un écuyer en livrée ancienne tenant à la main une grande cravache toute droite, est celui du métropolitain, et quand il passe, !e peuple et les promeneurs saluent.
A ce tourbillon de voitures élégantes se mêlen! des chaiiots tout à fait primitifs; la p'us sauvage rusticité côtoie la civilisation la plus e.\trême. Ce contraste est fré- •|uent en lîussie. Des rospouskys composés de deux pou-
très placées sur des essieux, et dont les roues sont maintenues par des pièces de bois qui appuient contre les moyeux et s'arc-boutent aux flancs du grossier véhicule, frôlent la rapide calèche, étincelante de vernis. Le principe de l'attelage est le même que celui du drojky. Seulement un cintre plus large, bizarrement colorié, remplace l'arc léger à la svelte courbure ; des cordes sont substituées aux fines lanières de cuir, et un moujik en touloupe ou en sayon est accroupi parmi les paquets elles ballots. Quant au cheval tout hérissé d'un poil qui n'a jamais connu l'étrille, il secoue en marchant une crinière échevelée qui pend presque jusqu'à terre. C'est sur ces voitures que s'opèrent les déménagements. On les élargit avec des planches, et les meubles cheminent les jambes en l'air, retenus avec des ficelles. Plus loin, une meule de foin semble marcher toute seule, traînée par une rosse qu'elle ensevelit presque. Une cuve pleine d'eau s'avance lentement par le même procédé. Une téléga passe grand train sans se soucier des secousses qu'imprime à l'officier qu'elle porte ses ais dénués de ressorts : oîi va-t-elle? à cinq ou six cents verstes — plus loin, peut-être aux derniers confins de l'empire, au Caucase, au Thibet. N'importe! mais soyez sûr d'une chose, c'est que la légère charrette, on ne peut lui donner d'autre nom, sera toujours menée ventre à terre. Pourvu que les deux roues de devant arrivent avec le strapontin, cela suffit.
Regardez ce chariot, auquel son fond et ses ridelles de planches donnent l'apparence d'une grande auge sur roulettes ; il laisse traîner derrière lui une perche, séparant comme la cloison d'une box les deux chevaux qu'il rejuorque attachés à sa caisse, et qui ainsi n'ont pas besoin d'èire tenus en main par des palefreniers. Rien n'est plus commode et plus simple.
On ne voit pas, à Saint-Pétersbourg, de ces lourdes charrettes qu'ébranlent à peine cinq ou six chevaux aux formes d'éléphant, coupés par le fouet d un conducteur brutal. On charge très-peu les chevaux dont on exige une grande allure, et qui sont plus vifs que robustes. Tous
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les objets de poids qui peuvent se fractionner se distribuent sur plusieurs voilures, au lieu d'être entassés sur une seule, comme chez nous ; elles marchent de conserve, et leur réunion forme des caravanes qui rappellent, au milieu de la ville, les mœurs voyageuses du désert. Les cavaliers sont rares, à moins que ce ne soient des gardes à cheval ou des Cosaques envoyés en ordonnance.
Toulc ville civilisée se doit des omnibus : il en circule quelques-uns sur la Perspective de iNevsky, conduisant à des quartiers éloi,.'nés; ils sont attelés de trois chevaux. On leur préfère généralement les drojkys, dont le prix n'est pas beaucoup plus ilevé, et qui vous mènent où l'on veut. Le drojky h ng coûte quinze kopecks la course, le drojky rond, vingi, quelque chose comme douze et seize sous. — Ce n'est pas cher; il faudrait être bien avare ou bien pauvre pour marclier.
Mais le crépuscule vient, les passants hâtent le pas pour aller dinei-, les voitures se dispersent, et sur li tour de vigie s'eléve la boule lumineuse qui donne le signal de l'allunn^e du gaz. — llentro is.
Vïï
L'HIVER - LA NÉV»
Depuis quelques jours la température s était sensiblenlt'refroidie! toutes les nuits i^gelai^ b lauc, e le ven du nord-est avait balaNé, sur la place de Âmiraule, les enuères fcuUles roug.es des arb.es. L l-er cjuo^qu tardif pour le climat, s'était rais en marche des régions du pôll et au frisson de la nature, on le sentait approcher Les gens nerveux éprouvaient ce vague ™^l^^f ^ ^uo cause au/organisalions déUcal. s la neige suspcnidue en l'air et les isvochtchiks qui n ont pas de neif-, il est vr ; mais possèdent en revanche un in.tnict atraosplu .rique infaillible comme celui de l'animal, levaient le nez vers le ciel estompé d'un immense nuage gns-jaune et préparaient joyeusement leurs traîneaux. Cependant la ne .^e ne tombait pas, et l'on s'abordait avec quelques observ tlons critiques sur la température mais d un || 'em^loul diriëreîil de .elui dans lequel les pbil.s ms ,; Ses autres contrées réd-gent leurs lieux comniuns meteo- j rologiques. A Saint-Pétersbourg on se plamt de ce que !.■ , temps n'est pas assez rigoureux, et en regardant le ther- | moméiro on dit : « Eh quoi l il n'y a encore que ueux , ou trois degrés au-dessous de zéro! Decid.raent les cli- j matures se dérangent. .) Et les personnes d'âge vous par- H lent de ces beaux hivers où Vonjoiassad de viiigt-cinq ou A
L'IUVEP.. — LA NEVA. 91
trente degrés de froid, à dater du mois d'octobre jusqu'au mois de mai.
Un malin pourtant, en levant le store de notre fenêtre, nous aperçûmes, à travers les doubles carreaux humides de la buée nocturne, un toit d'une blancheur étincelante se détachant sur un ciel d'un bleu léger où le soleil levant dorait quelques nuages roses et quelques flocons de fumée blonde ; les saillies architecturales du palais qui faisait face à notre maison étaient accusées par des lignes d'argent, comme ces dessins sur papier de couleur qu'on rehausse de blanches touches de gouache, et sur le sol s'étalait, comme une doublure d'ouate, une épaisse couche de neige vierge, où n'étaient encore empreints que les pieds étoiles des pigeons, aussi nombreux à Saint- Pétersbourg qu'à Constantinople et à Venise. — L'essaim, tachant de gris-bleu ce fond de blancheur immaculée, sautillait, battait des ailes, et semblait attendre avec plus d'impatience que de coutume, devant la boutique souterraine du marchand de comestibles, la distribution de graines qu'il leur fait chaque matin avec une charité de brahmine. En effet, quoique la neige ait l'air d'une nappe, les oiseaux n'y trouvent pas leur couvert mis, et les ramiers avaient faim. Aussi quelle joie lorsque le marchand ouvrit sa porte ! La bande ailée Ibndit familièrement sur lui, et il disparut un moment dans un nuage cmplumé. Quelques poignées de grain lancées au loin lui rendinut un peu de liberté, et il souriait, debout sur son seuil, de voir ses petits amis manger avec une avidité joyeuse, faisant voler la neige à droite et à gauche. Vous pensez bien que quelques moineaux non invités profitaient de l'aubaine, effrontés parasites, et ne laissaient pas tomber à terre les miettes du festin; il faut bien que tout le monde vive.
La ville s'éveillait. Des moujiks allant aux provisions, leurs karzines en copeau de sapin sur a tète, enfonçaient leurs gros.-es bottes dans la neige non encore ba:tue, vt y laissaient des traces comme des pitds d'éléphant; quelques fi'nnnes, un mouchoir noué sous le menton, enveloppées de leur paletot piqué comme une courte-pointe.
92 VOYAGE EN RLSSIE.
traversaient la rue d'un pas plus léger, brodant d'un mica argenté le bas de leur juj)e. Des messieurs en long manteau, le collet relevé par-dessus les oreilles, passaient allègrement, se rendant à leurs bureaux, quand parut tout à coup le premier traîneau conduit par l'Iliver en personne, sous la figure d'un isvocbtchik, coiffé d'un bonnet de velours rouge à quatre pans avec un bord de fourrure, vêtu d'un cafetan bleu doublé en peau de mouton, et les genoux couverts d'une vieille peau d'ours. Attendant la pratique, il flânait assis sur le siège de derrière de son traîneau, et conduisait par-dessus le strapontin, avec de gros gants dont le pouce seul était séparé, son petit cheval de Kazan qui, de sa longue crinière, balayait presque la neige. Jamais, depuis notre arrivée à Saint-Péterbourg, nous n'avions eu la sensation de la Russie aussi nette; c'était comme une révélation subite, et nous comprimes aussitôt une foule de choses qui, jusque-là, étaient restées obscures pour nou?.
Dès (jue nous avions aperçu la neige, nous nous étions habillé à la hâte ; à la vue du traîneau nous endossâmes notre pelisse, chaussâmes nos galoches, et une minute après nous étions dans la rue criant, selon l'habitude : Isvochtchik ! isvocbtchik !
Le traîneau vint se ranger près du trottoir, l'isvochlchik enjamba son siège, et nous nous insérâmes dans 1 1 caisse remplie de foin en croisant bien les pans de notre pelisse et en ramenant la couverture de peau sur nous. L'installation du traîneau est très-simple. Figurez-vous deux barres ou patins de fer poli dont le bout antérieur se recouibe en pointe de soulier chinois. Sur ces deux barres une légère armature de fer fixe le siège du cocher et la boîte où se place le voyageur; cette boite est ordinairement peinte en couleur d'acajou. Une sorte de tablier, qui s'arrondit en se renversant comme un poitrail de cygne, donne de la grâce au traîneau et protège l'isvochtchik contre les parcelles de neige que fait voUr devant lui comme une écume d'argent le frêle et rapide équipa-e. Les brancards s'adaptent au collier ainsi que