‹ Voyage en RussieChapitre 3 sur 16 · L'HIVER. — LA >EVA · texte numérisé non relu

L'HIVER. — LA >EVA

dans l'atlelage du drojk', et opèrent leur traction sur les patins. Tout cela ne pèse rien et va comme le vent, surtout quand la gelée a durci la neige et quo la [iste est faite.

N'eus voilà parti pour le pont d'Anischkow, tout au bout de la Perspective Nevsky. Cette désignation de but nous était venue à l'esprit seulement parce que la course était longue, car nous n'avions rien à dire de si bonne heure aux quatre chevaux de bronze qui en décorent les culées, et puis nous élions bien aise de voir la Perspective poudrée à Irimas, en grande toilette d hiver.

On ne saurait croire combien elle y gagnait : cette immense bande d'argent déroulée à perte de vue entre celte double ligne de palais, d'hôtels, d'églises, rehaussés eux-mêmes de touches blanches, produisait un eifet vraiment magique. Les couleurs des maisons roses, jaunes, chamois, gris de souris, qui peuvent paraître bizarres en temps ordinaire, deviennent d'un ton très-harmonieux repiquées ainsi de filets étincelants et de paillettes brillantées, La cathédrale de Notre-Dame-de-Kazan, devant laquelle nous passâmes , s'était métamorphosée à son avantage; elle avait coiffé sa coupole italienne d'un bonnet de neige russe, dessiné ses corniches et ses chapiteaux corinthiens en blanc pur, et posé sur la terrasse de sa colonnade demi-circulaire une balustrade d'argent massif pareille à celle qui orne son iconostase ; les marches qui conduisent à son portail étaient couvertes d'un tapis d'hermine assez fin, assez moelleux, assez splendide pour que le soulier d'or d'une czarine s'y posât.

Les statues de Barclay de ToUy et de Kutusov semblaient se réjouir sur leurs piédestaux de ce que le sculpteur Orlovski, connaissant le climat, ne les eût pas costumées à la romaine, et les eut, au contraire, gratifiées de bons manteaux de bronze. Par malheur, l'arliste n^ leur avait pas donné de chapeau, et la neige leur poudrait le crâne de sa froide poudre à la maréchale.

Près de Notre Dame-de-Kazan, traversant la Perspective sous un pont, passe le canal Catherine; il était pris en-

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tiùirmeiit, et la neige s'entassait aux angles du quai i i sur los marches ûes escaliers ; une nuit avait suffi pou! tout fii;er. Les glaçons que la .Neva charriait depuis qu»'!ques jours s'étaient arrêtés, entourant d'un moule transparent les coques des hateaux rangés dans leurs gares.

Devant les portes, les dvorniks, armés de larges pelles, déhlayaient le trottoir et disposaient sur la voie la neige amoncelée, comme les las de cailloux sur le macadam. De tous côtés arrivaient les traîneaux, et, chose bizarre, en une nuit, les drojkys, si nombreux la veille, avaient totalement disparu. On n'eût pas rencontré dans la rue un seul exemplaire de ce véhicule; il semblait que du soir au lendemain la Russie, retournée à la civilisation la plus primitive, n'avait pas encore inventé l'usage des roues. Les rospouskis, les télégas, tous les instruments de charroi glissaient sur des patins; les moujiks, attelés par une cordelette, tiraient leurs karsines sur des traîneaux microscopiques. Les- petits chapeaux à forme évasée s'étaient éclipsés pour faire place aux bonnels de velours.

Quand la trace est bien faite et que la gelée a consolidé la neige, un ne se figure pas l'immense économie de force que produit le traînage ; un cheval déplace sans peine, et avec une célérité double, un poids triple de celui qu'il pourrait enlever dans les conditions ordinaires. En Russie la neige est, pendant six mois de l'année, comme un chemin de fer universel dont les blancs railways s'étendent dans toutes les directions et permettent d'aller oii l'on veut. Ce chemin de fer d'argent a l'avantage de ne rien coûter du tout la verstc ou le kilomètre, prix de revieni fort économique auquel n'atteindront jamais les ingénieurs les plus habiles; c'est peut-être pour cela que les voies ferrées n'ont tracé encore que deux ou trois sillons sur 1 inmiense territoire de la Russie.

.Nous revînmes à la maison très -satisfait de notre course. Après avoir déjeuné et changé en cendres un cigare, sensation délicieuse à Saint-Pétersbourg, où il est défendu de fumer da\is les rues, sous peine d'un rouble damende, nous allâmes nous promener à pied sur le

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bord de la Neva, pour jouir du cliangeinent de décoration. Le gran 1 fleuve que nous avions vu quelques jours auparavant étaler ses larges nappes plissées par leur fluctuation perpétuelle, moTées par des jeux de lumière toujours nouveaux, sillonnées par un mouvement sans rcpo£ d • navires, de barques de pyroscaplies, de canots, et raisseler vers le golfe de Finlande, vaste lui-même comme un golfe, avait totalement changé d'a-pect; à l'animatior la plus vivace, succédait l'immobilité de la mort. La neige était étendue en couche épaisse sur les glaçons soudés, el entre les quais de granit s'allungeait, aussi loin que portait la vue, une blanche vallée d'où s'élançaient, çà et là, de noires pointes de mâts , au-dessus des barques à moitié ensevelies. — Des piquets et des branches de sapin indiquaient des trous pratiqués dans la glace pour y puiseï- de l'eau, el marquaient, d'une rive à l'autre, le ihemin à suivre sans danger, car déjà les piétons traversaie.. , et l'on préparait les descentes de planches pour les traîneaux et les voilures; mais des chevaux défrise k'S barraient encore, la glace n'étant pas assez solide.

Pour mieux embrasser le coup d'œil, nous allâmes nous placer sur le pont de l'Annonciation, plus ordinairement désigné sous le nom de pont Nicolas ; nous en avons déjà dit quel -lues mots dans notre arrivée à Saint-Pétersbourg. Cette fois nous eûmes le loisir d'examiner en détail la charmante chapelle élevée en l'honneur de saint Nicolas le Tbaumaturge, au point où se réunissent les deux parties mobiles du pont. C'est un délicieux petit édifice, dans ce style byziQilin moscovite qui convient si bien au culte grec ortbodoxe, el que nous voudrions voir généralement adop'é en ^lus^ie. îl consiste en une sorle de pavillon en gr.mit bleuâtre, flanqué à chaque angle d'une colonne à chapiteau composite, cerclée au milieu d'un bracelet, et striée de cannelures, non pas droites, mais brisées en liaut et en bas. Le socle double, et supportant le pilier d'une arcade, est laillé en pointe de diamant. Trois baies sont découpées sur trois des faces du monument, dont le mur de fond resplendit d'une mosaïque en pierres précieu;cs représen-

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tant le saint patron delà chapelle, drapé delà dalmalique, le nimbe d'or derrière la tète, un livre ouvert à la main, et entouré de figures célestes en adoration. Des balcons de serrurerie, lichement travaillés, ferment les deux arcades latérales ; celle de la façade, où aboutit un escalier, donne accès dans la chapelle. La corniclie, historiée d'inscriptions en caractères slavons, ponctuées d'étoiles, a pour acrotère une série d'ornements en forme de cœurs qui ont la pointe en l'air, et alternent avec des découpures en dents de loup. Le toit, en pyramidion côtelé d'une nervure sur chaque carré, est tout couvert d'écaillés d'or. Il porte à sa pointe un de ces clochetons moscovites à ren- Uement qu'on ne saurait mieux comparer qu'à des oignons do tulipe, tout étoiles d'or et terminés par une croix grecque, le pied fiché dans un croissant ayant lui-même pour support une boule. Ces toits dorés nous plaisent singulièrement, surtout lorsque la neige les soupoudre de sa limaille argentée et leur donne l'air de vieux vermeil dont la dorure serait à moitié partie. Ce sont alors des tons d'une finesse et d'une rareté incroyables, des effets absolument inconnus ailleurs.

Une lampe brûle nuit et jour devant l'icône. En passant près de la chapelle, les isvochtchiks réunissent leurs guides dans une main pour soulever leur bonnet et faire des signes de croix. Les moujiks se prosternent sur la neige. Des soldats et des officiers disent une prière avec un air extatique, innnobiles, nu-tête, dévotion méritoire par douze ou quinze degrés de froid ; des femmes montent l'escalier et vont baiser les pieds de l'image après maintes génu- (lexions. Ce ne sont pas seulement, comme vous pourriez le croire, les gens du peuple, mais aussi les gens comme il faut ; [lersonne ne traverse le pont sans donner un signe de respect, un salut au moins au saint (jui le protège, et les kopeks pleuvent dans les deux tro:. es placés de chaque côté d'' la chapelle ; mai- revenons à la Neva.

A droite, si l'on regarde vers la ville, l'on aperçoit, un peu en arriére du quai Anglais, les cinq clochers pointus de l'église des Gardes à cheval, avec leur or légéiomcnt

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glacé de blanc; plus loin, la coupole de Saint-Isaac, pareille à la mitre constellée de diamants d'un roi mage, l'aiguille brillante de l'Amirauté, et le coin du palais d'Hiver; au fond et plus sur la gaucbe, jaillissant d'une île du fleuve, la flèche si svelte et si hardie de l'église Saint- Pierre et Saint-Paul, dont l'ange d'or étincelle dans un ciel de turquoise traversé de veines roses, au-dessus des murs bas de la forteresse. A gauche (nous parlons toujours comme si nous tournions le dos à la mer), la rive ne découpe pas si richement l'horizon avec des dentelures d'or ; il y a moins d'églises de ce côté et elles sont plus reculées dans l'intérieur de Vasili-Ostrow, — c'est ainsi qu'on nomme ce quartier de la ville. Cependant le.-; palais et les hôtels qui bordent le quai offrent de longues lignes monumentales qu'accentue heureusement la neii:e. Avant le pont de la Bourse, l'Académie, ^rand palais d'architecture classique, renfermant une cour ronde dans son enceinte carrée, descend au fleuve par un escalier colossal, orné de deux grands sphinx d'Egypte à tête humaine, surpris et frissonnant de porter sur leur croupe de granit rose des caparaçons de frimas ; l'obélisque de Roumiantzov darde sa pointe au milieu de la place.

Si, passant par le pont de la Bourse, vous regagnez l'autre rive et que, longeant le palais d Hiver et I llermitage, vous remontiez le fleuve jusqu'au palais de Marbre, un peu avant le pont de Troitski, et que là vous vous retourniez, vous découvrez un nouvel aspect qui vaut qu'on le contemple : le fleuve se divise en deux bras qui forment la grande et la petite Neva, eutourani une lie dont la pointe opposée au fil de l'eau — quand l'eau coule — est décorée d'une manière architecturale et grandiose.

A chaque angle de l'Esplanade, qui termine l'île de ce côté, se dresse une sorte de phare ou plutôt de colonne rostiale en granit rose, avec des proues île navires et des ancres en bronze, surmontée d'un trépied ou fanal d'airain, et s'élevant sur un socle où s'adossent des statues assises. Entre ces deux colonnes d'un bel elfct se dessine

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la bourse, qui est, comme chez nous, une conirefaçon vague du Parthénon, un pirallélograrame entouré de colonnes. Seulement ici elles sont doriques au lieu d'être corinthiennes, et le corps du bâtiment dépasse l'attique de la colonnade qui l'encadre, présentant un pignon triangulaire coainii; un fronton grec, où s'ouvre une large baie cintrée obstruée à demi par un groupe sculptural posé sur la corniche du porti(jue. A droiie et à gauche se font symétiie l'Université et la Douane, édifices d'architecture régulière et simple. Les deux phares, par leur silhouette gigantesque et monumentale, relèvent à propos les lignes un peu froides et classiques des bâtiments. Dans le bras de la petite Neva se massent, pour l'hivernage, les navires et les barques dont les mâts dégréés hachent les fonds de leurs lignes menues. A présent, à ce dessin sommaire sur papier gris de perle, ajoutez quelques rehauts de blanc vif, et vous aurez un croquis assez agréable à coller dans votre album.

Aujourd'hui, nous n'irons pas plus loin; il ne fait pas chaud sur ces quais et ces ponts, où souffle un vent qui vient tout droit du pôle. Chacun y marche d'un pas plus rapide. Les deux lions placés au débarcadère du palais impérial semblent avoir l'onglée et ne retenir qu'avec peine la boule posée sous leur griffe.

Le lendemain, c'était sur le quai Anglais et la Perspective un Longchamps, de traîneaux de maîtres et de calèches découvertes. Cela semble singulier dans une ville où les froids de quinze ou vingt degrés ne sont pas rares, qu'on aille si peu en voiture fermée. Ce n'est qu'à la dernière extrémité que les Russes montent en carela, et cependant ils sont frileux. Mais la pelisse est une arme contre le fioid, qu'ils savent si bien manier qu'avec elle ils se rient ii de temps à geler le mercure. Ils n'en passent qu'une ni manche tout au plus, et la tiennent étroitement fermée en la insérant la main dans un petit gousset pratiqué sur le de- | vaut. C'est un art de porter la pelisse, et l'on n'y parvient j| pas tout de suite ; un Russe, par un mouvement impeicep- !| fible, lui donne du jeu, la croise, la double cl la serre

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autour de son corps comme un maillot d'enfant ou une gaine de momie. La fourrure conserve pendant quelques heures la température de l'anlichambre où elle est accrochée et vous isole complètement de l'air extérieur; dans la pelisse vous avez dehors le même nombre de degrés de chaleur que chez vous, et si, renonçant à la vaine élégance du chapeau, vous mettez une casquette ouatée ou un bonnet en peau de castor, vous n'êtes plus empêché par un bord importun de relever le collet dont le poil se trouve alors en dedans. Votre nuque, votre occiput, vos oreilles sont à l'abri. Votre nez seul, pointant entre deux cloisons fourrées, s'expose aux intempéries de la saison; mais s'il blanchit, on vous en avertit charitablement, et en le frottant d'une poignée de neige, on lui rend bien vite son rouge naturel. Ces peiits accidents n'arrivent que par les hivers exceptionnellement rigoureux. De vieux dandys, rigides observateurs des modes de Londres et de Paris, ne pouvant se résigner h la casquette, se font fabriquer des chapeaux qui n'ont pas de bord par derrière, mais une simple visière seulement, car il ne faut pas pei^ser à garder son collet rabattu. La bise ferait sentir à votre col découvert le fd de sa lame glacée, aussi désagréable que le contact de l'acier au col du patient.

Les femmes les |)lus délicates ne craignent pas de se promener en calèche et de respirer pendant une heure cet air glacé, mais sain et tonique, qui rafraîchit les poumons oppressés par la lem|)éralure de serre chaude des maisons. On ne discerne que leur figure rosée au froid ; tout le reste n'est qu'un entassement de pelisses, de manchons, où l'on aurait peine à démêler une forme; sur les genoux s'étend une grande peau d'ours blanc ou noir dentelée d'écarlate. La calèche ressemble de la sorte à un bateau comblé de pelleteries d'où émergent quelques têtes souriantes.

Confondant les traîneaux hollandais avec les traîneaux russes, nous nous étions figuré tout autre chose que la réalité. C'est en Hollande que glissent sur les canaux gelés ces liaîneaux à foruics fantasques de cygne et de dragon

OU de conque marine, contournés, taraljiscotfs, dorés et peints par Ilondekoeter ou de Vost, dont on a précieusement conservé les panneaux, attelés de chevaux avec pompons, plumets et clochettes, mais plus souvent poussés à la main par un patineur. Le traîneau russe n'est pas un joujou, un ohjet de luxe et d'amusement, servant pendant quelques semaines, mais un outil d'usage journalier et d'utilité première. Rien n'a été changé à sa forme nécessaire, et le traîneau de maître est semblable de tout point, comme principe de structure, au traîneau del'isvochtchik. Seulement le fer des patins est plus poli et d'une courbe plus gracieuse, la caisse est en acajou ou en treiUis de cannes; la garniture du siège en maroquin capitonné, le tablier en cuir verni; une chancelière remplace le foin '• une fourrure de prix, la vieille peau rongée des mites ; les détails sont plus soignés et plus fins, voilà tout ; le luxe consiste dans la tenue du cocher, la beauté du cheval et la vitesse de l'allure. Comme au diojky, l'on attelle souvent au traîneau un second cheval de bricole.

Mais le sublime du genre, c'est la troïka, un véhicule éminemment russe, plein de couleur locale et très-pittoresque. La troïka est un grand traîneau qui peut contenir quatre personnes se faisant face, plus le cocher; elle est altelée de trois chevaux. Celui du milieu, engagé dans les brancards, a le collier et le cintre de bois (douga) arrondi au-dessus du garrot ; les deux autres ne tiennent au traîneau que par un trait extérieur; une courroie lâche les rattache au collier du limonier. Quatre guides suffisent pour conduire les trois bêtes, car les deux chevaux extérieurs ne sont dirigés que par une seule rêne en dehors ; rien n'est plus charmant que de voir une troïka filer sur la Perspective ou la place de l'Amirauté, à l'heure de la promenade. Le limonier trotte en steppant droit devant lui, les deux autres chevaux galopent et tii'ent en éventail. L'un doit avoir l'air farouche, emporté, indomptable, porter au vent, simuler des écarts et des ruades : c'est le furieux. L'autre doit secouer sa crinière, s'encapuchoneiw, faire dos courbettes, prendie des airs penchés, toucher

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ses genoux du bout de ses lèvres, danser sur place, se jeler à droite et à gauche, au gré de ses ga étés et de ses caprices : c'est le coquet. Ces trois nobles coursiers, avec leurs têtières à chaînettes de métal, leurs harnais légers comme des fils, où brillent çà et li comme des paillettes de délicats ornemenls dorés, rappellent ces attelages antiques qui tr.'unenl sur des arcs de triomphe des chars do i)ronze auxquels ils ne tiennent par rien. Ils semblent jouer et gambader au-devant de la troïka, d'après l'impulsion de leur propre volonté. Le cheval intermédiaire a seul l'air un peu sérieux, comme un ami plus sage entre deux compagnons folâtres. Vous pensez, sans qu'on vous le dise, qu'il n'est pas facile de maintenir ce désordre apparent dans une grande vitesse, quand chaque bête tire avec une allure différente. Quelquefois aussi le furieux joue son rôle tout de bon, et le coquet se roule sur la neige. Il faut donc, pour mener une troïka, un cechtr d'une habileté consommée. Quel charmant sport! nous sommes surpris qu'aucun gentleman- rider de Londres ou de Paris n'ait la fantaisie de l'imiter. Il est vrai que la neige ne dure pas assez en Angleterre et en France.

Comme le traînage se maintenait, au bout de quelques jours apparurent les coupés, les berlines et les calèches sur patins. Ces voitures, dont on a retiré les roues, ont une physionomie étrange. On dirait des caisses d'équipages inachevés posées sur des tréteaux ; le traîneau a infiniment plus de grâce et de cachet.

A voir les pelisses, les traîneaux, les troïkas, les voilures à patins, et le thermomètre descendre chaque matin d'un ou deux degrés, nous pensions l'hiver définitivement établi ; mais les vieilles têtes prudentes habituées au climat, exécutaient des nutalions sceptiques, et disaient : « Non, ce n'est pas l'hiver encore. » — Et, en effet, ce n'était pas l'hiver, le vrai hiver, l'hiver russe, l'hive! arctique, comue nous le vîmes bien plus tard !

VIIÎ

i/hiver, celle année, a manqué aux traditions russes eî • est montré capricieux comme un hiver parisien. Tantôt lèvent du pôle lui gelait le nez et lui rendait les joues couleur de cire, tantôt le vent du sud-ouest faisait fondre et dégoutter en pluie son manteau de glaçons ; à la neige élincelante succédait la neige grise ; à la piste criant sous le patin du traîneau comme de la poudre de marbre, une purée fangeuse pire que h; macadam des boulevards ; ou bien, dans une nuit, la veine capillaire d'espiit de-vin descendait dix ou douze degrés ru thermomètre delà croisée, une nouvelle nappe blanche couvrait les toits, et les drojkys disparaissaient.

Entre (juinze et vingt degrés, l'hiver prend du caractère et de la poésie ; il devient aussi riche en effets que le plus splendide été. Mais jusqu'ici les peintres et les poètes lui ont fait défaut.

iNous venons d'avoir pendant quelques jours un vrai froid russe, et nous allons noter quelques-uns de ses aspects, car, à celte puissance, le froid est vis ble, et on l'aperçoit parfaitement, sans le sentir, à travers les doubles fenêtres d'une chambre bien chaude.

Le ciel devient clair et d'un bleu qui n'a aucun rapport avec l'azur méridional, d'un bleu d'acier, d'un bleu de

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glace au ton rare et charmant qu'aucune palette, même celle d'Aïvasovski, n'a reproduit encore. La lumière étincelle sans chaleur, et le soleil glacé fait rougir les joues de quelques petits nuages roses. La neige diaraantée scintille, prend des micas .de marbre de Paros, et redouble de blancheur sous la gelée qui l'a durcie ; les arbres cristallisés de givre ressemblent à d'immenses ramifications de vif-argentou auxfloraisons métalliques d'un jardin de fée.

Endossez votre pelisse, relevez-en le collet, descendez ,usqu'à votre sourcil voire bonnet fourré et hélez le premier isvochtchik qui passera . il accourra vers vous et rangera son traîneau près du trolloir. Quelque jeune qu'il soit, il aura, soyez-en sûr, la barbe toute blanche. Son haleine, condensée en glaçons autour de son masque violet de froid, lui fait une barbe de patriarche. Ses cheveux roidis flagellent ses pommettes comme des serpents gelés, et la peau qu'il étend sur vos genoux est semée d'un million de petites perles blanches.

Vous voilà parti ; l'air vif, pénétrant, glacé, mais sain^ vous fouette au visage; le cheval, écliaufte par la rapidité de la course, souffle des jets de fumée comme un dragon de la fable, et de ses flancs en sueur se dégage un brouillard qui l'accompagne. En passant vous voyez les chevaux d'autres isvochtchiks arrêtés devant leurs mangeoires; la transpiration s'est gelée sur leurs corps : ils sont tout pralinés et comme pris dans une croûte de glace semblable à de l;i pâte de verre. Lorsqu'ils se remettent en marche, la pellicule se brise, se détache et fond pour se reformer au premier temps d'arrêt. Ces alternatives, qui feraient crever un cheval anglais au bout d'une semaine, ne compromettent en rien la santé de ces petits chevaux, extrêmement durs aux intempéries. — Malgré les rigueurs des saisons, on n'hubille que les chevaux de prix; au lieu de ces caparaçons de cuir, de ces couvertures armoriées auv angles dont on enveloppe chez nous et en Augleteri e les bêtes de race, on jette sur la croupe fumante des chevaux de sang un tapis de Perse ou de Smyrne aux éclatantes couleurs.

lOi VOYAGE KN RISSIK.

Les rarélacqui filent montées sur palinsont leurs vitres étamées d'une opaque couche de glaces, stores de vif-argent abaissés par l'hiver, empêchant d'être \u, mais aussi de voir. Si l'amour ne grelottait pas avec une température semblable, il trouverait autant de mystère dans les carélas de Saint-Pétersbourg que dans les gondoles de Venise.

On traverse la Neva en voiture; la glace, de deux ou trois pieds d'épaisseur malgré quelques dégels temporaires suffisants pour faire fondiela neige, ne bougera plus qu'au printemps, à la grande débâcle ; elle est assez forte pour supporter des chariots pesants, de l'artillerie même. Des branches de pin désignent les chemins à suivre et les places qu'il faut éviter. A cert:iins endroits la glace est coupée pour qu'on ait la facilité de puiser l'eau qui continue à couler sous ce plancher de cristal. L'eau, plus chaude que lair extérieur, fume par ces (r.vertures comme une chaudière bouillante, mais tout n'est que relatif, el il ne faudrait pas se fier à sa tiédeur.

C'est un spectacle amusant, quand on passe sur le quai Anglais ou qu'on se promène à pied sur la Neva de regarder les poissous qu'on retire des boutiques d' pêcheur pour la consommation de la ville. Lorsque l'écope les ramène du fond de leurs caisses et les jette tout palpitants sur le pont du bateau, ils cabriolent deux ou trois fois en se tordant, mais bientôt ils s'arrêtent, roidis et comme emprisonnés dans un étui transparent : l'eau qui les mouillait s'est subitement gelée autour d'eux.

Par ces froids vifs, la congélation vient avec une rapidité qui suiprend. Placez une bouteille de vin de Champagne entre les deux fenêtres, elle se frappera en quelques minutes mieux que dans tous les sabots. Qu'on nous permette une petite anecdote personnelle, nous n'en abusons pas. Entraîné par nos vieilles habitudes parisiennes, au moment de soi tir, nous avions allumé un excellent cigare de la Havane. Sur le seuil de la porte, la défense de fumer dans les rues de Saint-Pétersbourg et la peine d'un rouble d'amende qu'encourent les délinquants nous revinrent en mémoire; jeter un cigare exquis dont il n'a tiré que quel-

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ques bouffées est une chose grave pour un fumeur ; comme nous n'allicins qu'à quelques pas, nous cachâmes le nôtre dans notre main ployéc. Porter un cigare n'est pas une contravention à la loi. Quand nous le reprîmes sous la padiézd de la maison où nous allions en visite, îe bout mâchonné et un peu humide s était changé en un morceau de glace, mais par l'autre bout le généreux pure brûlait toujours.

Cependant il n'y a pas encore eu plus de dix-sept ou dix-huit degrés de froid, et cène sont pas les beaux froids, les grands froids qui se déclarent ordinairement le jour de 1 Epiphanie. Les Russes se plaignent de la douceur de l'hiver et disent que les climats sont détraqués. L'on n'a pas encore daigné allumer les bûchers placés sous des pavillons de tôle aux abords du grand théâtre impérial et du palais d'hiver où les cochers viennent se chauffer en attendant leurs maîtres. — Il fait irop doux! — Mais pourtant un Parisien frileux ne peut s'erapéclier d'éprouver une certaine impression arctique et polaire, lorsqu'en sortant de l'Opéra ou du ballet, il voit, par un clair de lune d'une froideur étincelante, sur la grande place, blanche de n^ige, la ligne des voitures de maître avec leurs cochers poudrés de micas, leurs chevaux frangés d'orgent et leurs étoiles pâles tremblotant à travers les lanternes gelées; et c'est préoccupé de la peur de se figer en route qu il se confie à son traîneau. Mais sa pelisse est imprégnée de chaleur et conserve autour de lui une atmosphère bienfaisante. S'il demeure à la Malaia Morskaia ou à la Perspective Nevsky, dans une direction qui l'oblige à passer près de Saint-lsaac, qu'il n'oublie pas de jeter un coup d'œil sur l'église. De pures lignes blanches accusent les grandes divisions de l'architecture, et sur la coupole à demi estompée par la nuit, il ne brille plus qu'une seule paillette scintillant au point le plus convexe, juste en face de la lune qui semble se regarder à ce miroir d'or. Ce point lumineux est d'un éclat si intense qu'on le prendrait pour une lampe allumée. Tout le brillant du dôme éteint se concentre à cette place. C'est en effet vraiment

ICG VOYACE £>• RUSSIE,

magiquvî. Rien n'est beau d'ailleurs comme ce grand temple d'or, de bronze et de granit, posé sur un tapis d'hermine sans mouchetures, aux rayons bleus d'une lune d'hi\er?

Est-ce que l'on est en train de construire, comme dans le fameux Iiiver de 1740, un palais de glace, que de longues files de traîneaux transportent d'énormes blocs d'eau figée en pierre de taille, d'une transparence de diamant, propres à former les murailles diaphanes d'un temple au mystérieux génie du pôle? Nullement; ce sont les approvisionnements des glacières ; la provision de l'été a fait couper dans la iNéva, au moment le plus favorab'e, ces immenses dalle? de verre, à reflets de saphir, dont chaque voiture ne charrie qu'une seule. Les conducteurs s'assoient sur ces blocs ou s'y accoudent comme sur des coussins, et quand la file, empêchée par quelque embarras, s'arrête, les chevaux mordillent, avec une gourmandise toute septentrionale, le glaçon placé devant eux.

Malgré tous ces fiimas, si l'on vous propose une partie aux lies, acceptez-la sans craindre de perdre votre nez ou vos oreilles. — Si vous avez la faiblesse de tenir à ces cartilages, lafoiirrure n'est-elle pas là qui répond de tout?

La troïka ou le grand traîneau à cinq places et à trois chevaux est là devant la poi'to. Hâtez-vous de descendre. Les pieds dans une chancelière de peau d'ours, enveloppée jusqu'au menton de la pelisse de satin doublée de martre zibeline, pressant sur son sein le manchon ouaté, le voile rabattu et déjà diamantéde mille points brillants, l'on n'attend plus que vous pour partir et boucler le tapis de fourrure aux quatre tolets du traîneau. Vous n'aurez pas froid : deux beaux yeux échauffent la température la [)lus glaciale.

En été les îles sont le bois de Boulogne, l'Auteuil, la Folie-Sainl-James de Pétersbourg; en hiver, elles méritent beaucoup moins le nom d'îles. La gelée solidifie les canaux que la neige recouvre et rattache les îles à la teire ferme. Dans les mois froids, il n'y a plus qu'un seul clément, la glace.

L'HIVER. iOl

Vous avez franchi la Neva et dépassé les dernières perspectives de Vassili-Oslrof. Le caractère des constructions change ; les maisons, les moins hautes d'étages, s'espacent séparées par des jardins aux clôtures de planches posées transversalement comme en Hollande; partout le bois se substitue à la pierre ou plutôt à la brique; les rues se changent en routes, et vous cheminez le long d'une nappe de neige immaculée et d'un niveau parfait ; c'est uji canal. Au bord de la route, les petits poteaux-bornes destinés à empêcher les voitures de perdre leur direction au milieu de cette blancheur universelle, ont l'air, à dislance, de kobolds ou de gnomes coiffés de hauts bonnets de feutre blanc et velus d'une étroite simarre brune. Quelques ponceaux dont les poutres se dessinent vaguement sous la neige amoncelée par le vent, indiquent seuls qu'on traverse des cours d'eau complètement gehs et recouverts. Bientôt se présente un grand bois de sapins au bord duquel s'élèvent quelques traïkirs (restaurateurs) et maisons de thé, car l'on va aux îles faire des parties fines, et souvent de nuit, par des températures à faire se pelotonner le mercure dans sa route au bas des thermomètres.

Rien n'est beau entre leurs noirs rideaux de sapins comme ces immenses ailées blanches où la piste destiaineaux, à peine perceptible, semble un trait de diamant sur une glace dépolie. Le vent a secoué des branches la neige tombée depuis plusieurs jours, et il n'en reste çà et là que quelques touches brillant sur la sombre verd jre comme les rehauts posés par un peintre habile. Le Ij );ic des sapins s'allonge en fût de colonne et justifie le titi nie cathédrale de la nature donné aux forêts par les ron^ iitiques.

Par une neige d'un ou deux pieds le piéton est un élre impossible, et il n'y avait guère, dans la longue avenue, que trois ou quatre moujiks mâles ou femelles empaquetés de leurs touloupes et enfonçant leurs botter de cuir ou de feutre d ins l'épaisse poussière blanche. Lu nombre ù peu prés égal de chiens noirs ou paraissant tels par le contraste des tons, cuuraicnt en traçant des cercles comme

!e bai bel de Faust, OU s'aborJaient avec les signes de la tVanc-niaçoniieiie canine, les mêmes par toul l'univers. .Nous notons ce détail, puéril sans doute, mais qui démontre la rareté des chiens à Saint-Pétersbourg, puisqu'on ies remarque.

Cet endroit des Iles s';q j .'lie Krestovsky et il contient un charmant village de cliaioison petites maisons de campagne, habité pendant la belle saison par une colonie de ramilles généralement allemandes. Les Russes excellent dans its constructions en bois et découpent le sapin avec i.u muins autant d'habileté que les Tyroliens ou les Suisses. Ils en font des broderies, des dentelles, des crosses, des lleurons, toutes sortes d'ornements exécutés d'inspiration à la hache ou à la scie. Les maisonnettes de Krestovsky, tiavaillées dans ce style helvético-moscovite, doivent être de délicieuses habitations d'été. Un grand balcon, ou plutôt une terrasse inférieure formant comme une chambre ouverte, occupe sur la façade tuut le premier étage. C'est ià qu on se tient dans les jours sans fin de juin et de juillet, au milieu des fleurs et des arbustes. On y apporte les pianos, les tables, les canapés, pour se donner la douceur de vivre en plein air après huit moisde réclusion enserre chaude. Aux piemiers beaux jours, après la débâcle de la Neva, le déménagement est général. De longues caravanes de chariots transj orlani des meubles s'acheminent de Saintrétersbùurg dans les villas des îles. Dès que les jours raccourcissent et que les soirées devitnnentfroides, on retourne à la ville, et les coltaiics se ferment jusqu'à l'année suivi nte, mais n'en restent pas moins pittoresques sous la neige qui changf leurs dentelles de l)0is en filigranes d'aii;ent.

Si vous (ontiiiuez votre route, vous vous trouvez bientôt dans une grande clairière, où s'élèvent ce qu'on appelle en France des montagnes russes, et en Russie des montagnes dr glace. Les montagnes russes ont fait fureur à Paris an comment ement de la Ri-stauration 11 y en avait à Bellevilic et dans d'autres jardins publics; mais la différence dn cbmal avait nécessité des différences de conitruciion : des chariots à roues glissaient sur des rainures

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à forte pente, et remontaient jusqu'à une esplanade plus basse que le point de départ, poussés par la violence de l'impulsion. Les accidents n'étaient pas rares, car parfois les chars déraillaient ; c'est ce qui fit abandonner ce divcrlissement dangereux. Les montagnes de glace de Saint- Pétersl)ourg se composent d'un léger pavillon terminé en plate-forme. On y monte par des escaliers de bois. La descente est faite de planches côtoyées d'un rebord, soutenues de poteaux, se creusant en courbe rapide d'abord, adoucie ensuite, sur lesquelles on verse, à plusieurs reprises, de l'eau qui se gèle et produit une glissoire polie comme une glace. Le pavillon correspondant a une piste séparée, ce qui empêche toute rencontre dangereuse. L'on descend trois ou quatre personnes ensemble sur un traîneau que guide un patineur qui le tient par derrière, ou bien on se fait précipiter seul sur un petit strapontin qu'on dirige du pied, de la muin, ou du bout d'un bâton. Quelques intrépides se lancent la tête en bas, couchés sur le ventre, ou dans toute autre position hasardense à l'œil, mais sans péril réel. Les Russes sont très-adroits à ce jeu éminemment national, et qu'ils pratiquent dès l'enfance; ils y trouvent le plaisir de l'extrême rapidité dans un froid vif; un sentiment tout à fait septentrional, dont l'étranger des régions plus chaudes a peine d'abord à se rendre compte, et qu'il .irrive bientôt à comprendre.

Souvent, au sortir d'un spectacle ou d'une soirée, quand la neige brille comme du marbre pilé, que !a lune resplendit claire et glaciale, ou qu'en l'absence de la lune, les étoiles ont cette vivacité de scintillation que produit la gelée, au lieu de penser à rentrer au logis lumineux, confortable et tiède, une société de jeunes gens et de jeunes femmes, bien enveloppés de leurs fourrures, font la pai tie (î'aller souper aux îles : on monte dans une troïka, elle rapiie équipage, avec srs trois chevaux en évent;iil, part au milieu d'un tintement de grelots soulevant une ]joussière argenlte. On réveille l'uloge endormie, les lumièi es s'allument, le samovar chaufie, le vin de Champagne de la veuve Clicquot se frappe, les assiettes de caviar,

110 VOYAGE i>iN RISSIE.

de jambon, de filels île hareng, les chauds-froids de gelinottes, les petits gâteaux s'arrangent sur la table. On becqueté un n.orceau, on (remue sa lèvre aux verres multiples, on rit, on bavarde, oii fume, et pour dessert on se fait rouler du haut des monlagnts de glace qu'éclairent des moujiks tenant des falots: puis l'on revient à la ville vers les doux ou irois heures du matin, savourant au milieu d'un tourbillon de rapidité, dans l'air vif, cru et sain delà nuit, la volupté du iioid.

Que Méry, qui ne souffre pas qu'on dise « une bel'e gelée, » prétendant que la gelée est toujours laide, claque des dénis et mette un manteau de plus eu lisant cet article hérissé de frimas ! Oui, le froid est une solupté, une fraîche ivresse, un vertige de blancheur que nous, le frileux par excellence, nous commençons à goûter comme un homme du Nord.

Si l'onglée n'a pas fait tomber des doigts du lecteur cette glaciale description de Ihiver russe et (ju'il ait le courr.ge d'affi outer encore, en notre compagnie, les rigueurs du thermomètre, qu'il vienne avec nous, après avoir pris un bon verre de thé bien chaud, faire un tour bur la Neva, et rendre visite au campement des Samoïédes qui sont venus s'installer au beau milieu du fleuve comme dans le seul endroit de Saint-Pétersbourg assez Irais pour eux. Ces êtres polaii es sont comme les ours blancs. Une température de l'i à 15 deg.és de froid leur parait tout à fat printanière et les fait l;aleter de chaleur. Leurs migrations ne sont pas régulières et obéissent à des raisons ou ^ des caprices inconnus. Il y avait plusieurs années déjà ju'ils n'avaient fait acte de présence, et c'est une chance de rotre voyage qu'ils soient arrivés pendant notre séjour dans la ville des tzars.

Nous descendrons à la Neva par la rampe de l'Amirauté, dans la nei^e piétinée et glissante, non sans avoir jeté un regard au Pierre le Grand de Falconnet, que les frimas ont coifié d'une perruque blanche, et dont le cheval de bronze doit être fcné à glace pour se tenir en équilibre sur le bloc en granit de Finlande qui lui sert de socle. —

L'iJivF.R. m

Les curieux altroupés autour de la hutte desSamoïèdes formeiit uu cercle noir sur la blancheur de la Nova couverte de n 'ige. Nous nous glissons entre un mou jk en touloupe et un militaire en capote grise et, par-dessus l'épaule d'une femme, nous regardons la tente de peaux tendue pnr des piquets enfoncés dans la glace et pareille à un grand cornet de papier placé la pointe en l'air. Une ouverture basse e' par où l'on ne saurait entrer qu'en marchant à quatre prittes laisse vaguement entrevoir dans lombre des paquets de pelleteries qui risquent d'être des hommes ou des femmes, nous ne savons trop lequel... Dehors, queljues peaux sont suspendues à des cordes, des patins à neige jonchent la glace, et un Samo'iède debout prés d'un traîneau semble se prêter complaisamment aux investigations elhnographiques de la fuule. Il est vêtu d'un sac de peau, le poil en dedans, auquel s'adapte un capuchon découpant la place du masque com ne ces bonnets tricotés qu'on appelle po^se -montagnes, ou comme un heaume sans visière. De gros gants n'ayant que le pouce séparé et recouvrant les manches de façon à ne laisser aucun passage à l'air, d'épaisses bottes de feutre blanc serrées par des courroies, complètent ce costume peu élégant, sans doute, mais hermétiquement fermé au froid , et d'ailleurs ne manquant pas de caractère ; la couleur est celle du cuir même, mégissé et assoupli par les procédés primitifs — Le visage qu'encadre ce capuchon, tanné, rougi par l'air, a des ponim 'lies saillantes, un nez écrasé, une bouche large, des yeux gris d'acier à cils blonds, mais sans laideur et avec une expression triste, intelligente tt douce.

L'inriustrie de cesSamoïédes consiste à faire payer quelques kopcks une course sur la Neva dans leurs traîneaux attelés de deux rennes. Ces traîneaux, d'une légèreté excessive, n'ont qu'un strapontin garni d'un lambeau de fourrure, où s'asseoit le voyageur. Le Samoïéde, placé de côté et debout sur l'un dos patins do bois, conduit au moyen» d'une gaule dont il touche le renne qui ralentit son allure, ou auquel il veut faire changer de direclion. Cha-

4i2 VOYAGE EN RUSSIE,

que attelage se compose de trois rennes de front ou de quatre en deux couples. Cela semble insolite et bizarre de voir ces bêtes si mignonnes et si frêles d'aspect, avec leurs fines jambes et leurs ramures de cerf, courir docilement et traîner des fardeaux. Les rennes vont très-vite, ou plutôt semblent aller très-vite, car leurs mouvements sont d'une promptitude et d'une prestesse extrêmes ; mais ils sont petits, et nous pensons qu'un Irotleurde la race Orloff les distancerait sans peine, surtout si la course se prolongeait. Rien du reste n'est plus gracieux que ces légers attelages décrivant de grands cercles sur la Neva, évoluant et revenant à leur point de départ, ayant à peine rayé la surface du fleuve. Les connaisseurs disaient que les rennes ne jouissaient pas de tous leurs moyens, parce qu'il faisait trop chaud pour eux (huit ou dix degrés au-dessous de zéro). En eflet, l'une des pauvres bêtes qu'on avait dételée paraissait suffoquée; et pour la ranimer on amoncelait de la neige sur elle.

Ces traîneaux et ces rennes emportaient notre imagination vers leur glaciale patrie avec un fantasque désir nostalgique. Nous dont la vie s'est passée à chercher le soleil, nous nous sentions pris d'un bizarre amour du froid. Le vertige du Nord exerç lit sa magique influence sur nous, et si un travail important ne nous eût retenu à Saint-Pétersbourg, nous nous serions en allé avec les Saraoïèdes. Quel plaisir c'eût été de voler à toute vitesse en remontant vers le pôle couronné d'aurores boréales, d'abord par les bois de sapins chargés de givre, puis par les bois de bouleaux à moitié ensevelis, puis par l'inmiensité immaculée et blanche, sur la neige étincelante, sol étrange qui ferait croire, par sa teinte d'argent, à un voyage dans la lune, à travers un air vif, coupant, glacial comme l'acier, où rien ne se corrompt, pas même la mort! Nous aurions aimé vivre quelques jours sous cette tente vernie par la gelée, à demi enfouie dans la neige que les rennes grattent du pied pour trouver quelque mousse courte et rare. Heureuscm nt les Samoïèdos partirent un beau matin, et en nous rendant à la Neva Dour les revoir, nous ne trouva-

L'UIYER. lis

mes plus que le cercle grisâtre marquant la place de leur hutle. Avec eux disparut notre obsis^ion.

Puisque nous sommes sur la Neva, disons l'aspect singulier que lui donnent les blocs de glace taillés dans l'épaisse Cl oûte ge'ée qui la revêt, et jetés çà et là comme des quartiers de pierre en attendant qu'on les vienne prendre. Cela ressemble à une cariière de cristal ou de diamant en exploitation. Ces tubes transparents, selon que le jour les traverse, prennent des teintes prismatiques étranges et revêtent toutes les couleurs du spectre solaire-, dans certains endroits où ils sont entassés on croirait à l'écroulement d'un palais de fée, surtout le soir quand le soleil se couche au bord d'un ciel d'or vert que rayent à l'horizon des bandes de carmin; ce sont des effets qui étonnent l'œil et que la peinture n'ose rendre, de peur d'être taxée d'invraisemblance ou de mensonge. Figurezvous une longue vallée de neige formée par le lit du fleuve, avec des clairs roses, des ombres bleues, parsemée d'énormes diamants jetant des feux comme des girandoles, et aboutissant à une ligne ponceau. Pour repoussoir au premier plan quelque bateau enchâssé dans la glace, quelque promeneur ou quelque traîneau traversant d'un quai à Tautre.

Quand la nuit est tombée, si vous vous retournez du côté de la forteresse, vous voyez s'allumer en travers du fleuve deux lignes parallèles d'étoiles : c'est le gaz des lampadaires piqués dans la glace à la hauteur du pont de bateaux de Troïzky, qu'on retire l'hiver, car la Neva, dès qu'elle est prise, devient pour Saint-Pétersbourg une seconde Perspective Nevsky; elle est comme l'artère principale de la ville. Nous autres gens des régions tempérées, chez qui, | ar les saisons les plus rigoureuses, les rivières charrient à peine, il nous est difficile de ne pas sentir une légère appréhension lorsque nous traversons en voiture ou en traîneau un fleuve immense dont les eaux profondes roulent silencieuses sous un plancber de cristal qui pourrait se briser et se refermer sur vous comme une trappe anglaise. Mais bientôt l'air parfaitement tranquille des

Russes vou=^ rassure; il iauirait d ailleurs des poids ènor- „r pour faire côder.cette couche de glace ep nsse do deu/ou trois pieds, et la ne.ge cpu la recouvre Lu prête raoparence dune plaine. Uien ne distingue le House de a Eemie, si ce n'est çà et là, le long des quais, pareilsTdes murs, quelques bateaux qui hivernent surpns

^'La'x/va'et" une puissance à Sainl-Pétersbou.j; on lui rend ses honneurs et l'on bénil ses eaux en grande pompe. Celte cérémonie, que l'on appelle ^^ Baplême de la Ne. , a lieu le G janvier russe; nous y avons assiste d une lene r du palais d'Hiver, dont une gracieuse protection ncrns a4it permis l'accès. Quoiqu'il fit ce jour- a ^^T^^^^g doux pour la saison qui esl ordinairement celle de^ giands fi oids^ il eût été pénible pour nous, encore peu acclima e de rester une heure ou deux, télé nue sur ce quai glacial où soume toujours une bise aigre. Les vas es a le. du palais étaient remplies d'une aftUience d eh e ■ ^J^ ^^^^^ di-nitaires, les ministres, le corps diplomatique le^ généra n tou brodés d'or, tout étoiles de decoralions al- S"t venaient . ntre les ha.es de soldats en grand uniforme, attendant que la céivmon.e commençât. L on ce ebra d'abord le service divin dans la chapelle du pala .. Caché au fond dune trioune, nous suivions avec un inle^ rêt respectueux les rites de ce cuUe nouveau pour nous el enp, It. de la m.jes.é mystérieuse de rOrient^ De temps à autre, aux n,omenls prescrits, le prêtre, y.eillard venerabe a longue barbe et à longs cheveux, mitre comme un Laie, v'tu^dune dalmalique roide d'argent et d or, sou- S par deux acolytes, sortait du sanctuaire don les nodes s'ouvraient, et récitait les formules sacrées d un vo sénile mais encore bien accentuée. Pendant qu il chantait sa psalmodie, on entrevoyait dans le sanctuaire, •tl^rs le] scintillations de l'or et des serges lE.npereur avec la Famille i.npériale; puis les ports se lefermaient et l'office se continuait derrière le voile elmoelanl

^'LesZÎil^rsde la chapelle, en grand habit de velours

L'HIVER. lij

iKicarat galonné d'or, accompagnaient et soutenaient, avec cette merveilleuse précision des chœurs russes, les liymnes, où doit se retrouver plus d'un vieux thème de la musique perdue des Grecs.

Après la messe, le cortège se mit en marche et défila à travers les salles du palais pour procéder au bapléme ou plutôt à la bénédiction de la Neva ; l'Empereur, les Grands- Ducs, en unifiirnies, le clergé avec ses cliapes de brocart d'or et d'argent, ses beaux costumes sacerdotaux de coupe byzantine, la foule diaprée des généraux et des grands officiers traversant cette masse c mipacte de troupes alignées dans les salles, formaient un spectacle aussi magnifique qu'imp sant.

Sur la Neva, en face du palais d'Hiver, tout prés du quai, auquel une rampe couverte de tapis le rejoignait, on avait élevé un pavillon ou plutôt une chapelle avec de légères colonnes soutenant une coupole de treillis, peints en vert et d'où pendait un Saint-Esprit entouré de rayons.

Au milieu de la plateforme, sous le dôme, s'ouvrait la bouche dun puits entouré d'une balustrade et communiquant avec l'eau de la Neva, dont on avait brisé la glace à cet endroit. Une ligne de soldats largement espacés maintenaient l'espace libre sur le fleuve à une assez grande distance autour de la chapelle ; ils restaient la tète nue, leur casque posé à côté d'eux, les pieds dans la neige, si parfaiteinent immobiles qu'on eût pu les prendre pour des poteaux indicateurs.

Sous les fenêtres mêmes du palais piaffaient, contenus pav leurs cavaliers, les chevaux des Circassiens, des Lesghines, des Tcherkesses et des Kosaks, qui coinposent l'escorte de l'empereur : c'est une sensation é range de voir, en pleine civilisation, ailleurs qu'à l'Hippodrome ou à l'Opéra, des gueriiers pareils à ceux du moyen âge, avec le casque et la cotte de mailles, armés d'arcs et de llèches ou vêtus à l'orientale, ayant pour selle des tapis de Perse, pour sabre un damas courbe historié de ver ets du Kuran et tout prêts à figurer dans la cavalcade d'u-> émir ou d'un kalife.

Quelles physionomies martiales et fières, quelle sauvage pureté de type, quels corps minces, souples et nerveux, quelle élégance de maintien sous ces costumes, si caractéristi(|ues de coupe, si heureux de couleur, si bien calculés pour faire valoir la beauté humaine! Il est singulier vraiment que les peuples dits barbares sachent seuls se vê ir. Les civilisés ont tout à fait perdu le sens du costume.

Le cortège sortit du palais, et de notre fenêtre, à travers la double vitre, nous vîmes l'I^mpereur, les Grands- Ducs, les prêtres entrer dans le pavillon, qui fut bientôt plein à ne saisir qu'avec peine les gestes des officiants sur l'orifice du puits. Les canons rangés de l'autre côté du fleuve, sur le quai de la Bourse, tiièrent successivement à l'instant suprême. Une grosse boule de fumée bleuâtre, traversée d'ini éclair, crevait entre le tapis de neige du fleuve et le ciel, d'un gris-blanc; puis la détonation faisait trembler les carreaux des fenêtres. Les coups se suivaient avec une régularité parfaite, s'appuyant l'un l'autre. Le canon a quelque chose de terrible, de soi nnel et en même temps de joyeux coumie tout ce qui est fort; sa VOIX, qui rugit dans les batailles, se mêle également bien aux fêtes : il y ajoute cet élément de joie inconnu des anciens, qui n'avaient ni cloche ni artillerie... le bruit! lui seul peut parler dans les grandes multitudes et se faire entendre au milieu des immensités.

La cérémonie était tei minée; les troupes défilèrent, et les curieux se retirèrent paisiblement, sans embarras, sans tumulte, selon l'habiiude de la foule russe, la plus tranquille de toutes les foules.

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