CHAPITRE ONZIÈME
quelque fait mythologique oublié, par lequel les anciens habitants auraient expliqué l’existence de ces colosses au front chauve?
Enti ’e ces pyramides couronnées de rocs et les sommités arrondies du Righi, et la chaîne de collines, de montagnes qui s’y rejoignent, la vallée de Schwytz apparaît comme un petit monde fermé par plusieurs colonnes d’Hercule. Et quel aimable petit monde ! quel calme dans ce bassin de verdure! quelle délicieuse variété de points de vue dans ces enclos d’arbres à fruits, dans ces villages groupés autour de leur église, dans ces rustiques maisons dispersées çà et là, au bord d'une eau limpide, au milieu d’un champ de maïs ou d’un épais gazon !
Cependant il y a eu là d’effroyables commotions, des heures de désastre dont le souvenir émeut encore tous les coeurs; il y a eu là, au commencement de ce siècle, une nuit de bouleversement qui fut, pour les habitants de ces vallons, comme la nuit éternelle du jugement dernier.
Le 2 septembre 1800, vers les cinq heures du soir, les gens de Goldau entendirent un épouvantable craquement, et en portant leurs regards vers le Rufiberg qui s’élève en face d’eux, ils virent ses rocs se mouvoir, ses sapins trembler et sa tète vaciller comme celle d’un homme ivre. Sans se rendre compte encore du péril qui les menace, ils sonnent le tocsin, ils appellent à eux leurs femmes, leurs enfants, ils se rassemblent comme des oiseaux craintifs à l’approche de l’orage; ils courent à l’église s’abriter sous l’aile de Dieu, et un instant après la catastrophe éclate. Une masse de rocs minés par l’infiltration des eaux, une masse de rocs de plus d’une lieue de longueur, se détache de ses racines et se précipite avec l’impétuosité de la foudre, au sein de la vallée, entraînant dans sa chute la forêt qui la recouvrait, comblant les ravins et les champs, écrasant sous ses avalanches de pierres, hommes et animaux, maisons et clochers, et laissant à la place d’un vallon fleuri, d’un village prospère, un horrible amas de rochers et de décombres, de cadavres en lambeaux et d’habitations pulvérisées.
Plus de cinq cents hommes périrent dans ce cataclysme, et ceux qui y échappèrent par un heureux hasard étaient complètement ruinés. L’écroulement de la montagne s’opéra avec une telle violence qu’en atteignant le lac de Lowertz, il en fit rejaillir les eaux jusque dans le lacdeZug.
A un demi-siècle de distance on ne peut sans une profonde émotion mesurer les ravages de cette nuit effroyable. Sur un espace de plusieurs lieues tout le terrain a été bouleversé, exhaussé, ou creusé. Sur le sol de Goldau, on ne voit que des rocs et des pierres énormes, et chacun de ces rocs cache le deuil d’une famille, et chacune de ces pierres est un tombeau. Cependant des bandes de gazon, des arbustes revêtent déjà ces sinistres débris; des plantations de pommes de terre fleurissent sur ceux que le temps a recouverts d’une terre végétale. Les fils des pauvres victimes de Lowertz, d’Arth, de Goldau, sont revenus dans le domaine de leurs pères comme des marins qui, après un ouragan, retournent sur le navire échoué à la côte pour y recueillir les débris de
leur naufrage.
Sur les ruines de l’ancien Goldau s’élève aujourd’hui un nouveau village animé, enrichi par les voyageurs qui visitent les lacs des environs et montent au Righi. Près du tumulussous lequel fut ensevelie la vieille église des aïeux avec sa corporation de fidèles qui y périt dans une dernière prière, on voit briller la flèche d’une église récemment bâtie, avec sa croix, éternel emblème d’espoir et de confiance. Et sur cette scène de dévastation une naissante et active communauté se reconstitue. Le sol ravagé par le Rufiberg est labouré partout où il peut l’être, et la population actuelle de Goldau fait servir à son labeur les rocs qui ont anéanti les biens, la vie de toute une génération. Sur un de ces rocs, un industrieux aubergiste a établi un belvédère d’où l’étranger peut contempler à loisir, dans son désolant aspect, cet Herculanum helvétique. A d’autres rocs s’adossent, comme à un ferme rempart, des maisons de paysans, et, de hardiesse en hardiesse, les laboureurs en sont