‹ Voyage en SuisseChapitre 101 sur 200 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

venus jusqu’à porter leurs habitations sur les flancs du terrible Rufiberg, comme pour braver sa sauvage fureur.

Dans le lac de Lowertz où celte montagne a jeté une partie de ses entrailles, est une petite île d’une grâce idéale, une corbeille de fleurs du milieu de laquelle surgissent le toitd’une rustique demeure et la façade grise d’une vieille tour. Vive végétation, paisible foyer de la famille, légende d’un château dont il ne reste que les remparts, tout est, là réuni pour donner à l’âme l’idée d’une douce solitude, et à l’imagination un romanesque élan! C’est un pêcheur qui habite cette retraite que plus d’un poète envierait pour en faire la tour d’ivoire de ses rêves. I! en sort le matin avec sa barque, il va jeter ses filets autour de son nid, tandis que sa femme teille le chanvre récolté dans son enclos. Et cette ile apparaît comme un berceau de verdure, comme une gerbe abondante, en face de l’horrible montagne qui a failli l’écraser.

La nature, dans l’infinie puissance, dans l’infinie bonté de Dieu dont elle est l’image, répare elle-même les plaies qu’elle a faites par une de ses tempêtes. Les monuments que les peuples renversent dans leurs révolutions, que de temps ils emploient à les reconstruire, si jamais ils les reconstruisent! La nature, au contraire, répand partout les germes de sa sève féconde.

De son œuvre de destruction sort un principe de génération; de sa mort apparente jaillit l’arbre ou la plante. Elle jette au front des murailles en ruine sa couronne de lierre, ses réseaux de clématites, elle parsème de fleurs le tertre des sépulcres. Elle est dans l’éternelle action de sa force vitale, le symbole de l’éternelle vie de l’âmeavivée par un souffle céleste qui 11e peut s’éteindre.

A l’une des extrémités de la vallée de Goldau, à la dernière inclinaison d’une montagne, s élèvent les blanches maisons de Schwylz, une honnête et modeste capitale comme il en existe peu dans le monde. O11 n’v voit ni habits brodés, ni bâtiments somptueux, ni arsenaux. Ses bourgeois sont de simples paysans, ses patriciens de bons propriétaires, qui ne dédaignent pas de cultiver

eux-mêmes leur patrimoine, et que l’on va prendre à la charrue, comme des Cincinnatus, pour rédiger un décret, pour gouverner la république en un moment de péril. A cinquante pas de distance de la place de la cathédrale, qui est la place du marché, on entre en pleine campagne. En un quart d’heure, on a fait le tour de la cité.

Écartée des grandes routes et du mouvement industriel de la Suisse, la candide ville de Schwytz repose encore au pied de ses Mythes, dans le calme innocent de sa vie primitive. Les dernières agitations de l’Europe l'ont surprise sans l’ébranler, les clameurs des partis révolutionnaires ne sont arrivées à elle que comme un écho mourant. Elle n’a qu’une imprimerie employée à la publication de ses actes officiels, un petit journal qui lui donne périodi quement une naïve chronique des événements du monde, une librairie qui ne renferme que des livres d’instruction et de piété. Par la faiblesse numérique de sa population, elle a pourtant été obligée de céder au mouvement démagogique de la confédération. Elle a vu sa corporation de jésuites expulsée par un arrêt du conseil helvétique, mais elle possède encore un couvent de capucins, un couvent de religieuses, et, à quelques lieues de distance, est l’abbaye d’Einsiedlen, dont elle raconte avec orgueil l’histoire miraculeuse. Fidèle au culte catholique de ses pères, elle se plaît à embellir ses églises, et bâtit sur ses sentiers des oratoires devant lesquels personne ne passe sans s’incliner pieusement.

Elle croit encore, l’heureuse ville, à l’efficacité de la prière, à la protection de ses reliques et de ses saints. Le dimanche, j’ai vu tous ses habitants s’agenouiller avec empressement dans les nefs trop étroites de ses chapelles, elles jours delà semaine, ils s’y rendent de bonne heure aux premiers sons de la cloche, puis s’en vont avec plus de courage labourer leur champ, ou cueillir, au péril de leur vie, l’herbe qui pousse entre les interstices des rochers au sommet des montagnes, car ils sont pauvres pour la plupart, ces braves habitants de Schwytz. Quelques arpents de terre

Page 1