CHAPITRE TREIZIÈME
« Les uns montaient, les autres descendaient. Leur marche guerrière était terrible à voir, et l'on a fait au duc de Bourgogne un affront dont il n’a pas dû rire.
« On est entré dans son duché, dans la ville de Pontarlier. Là, le combat a commencé, et l’on a vu bien des pauvres femmes prendre tout à coup l’habit de deuil, l’habit de veuve.
« Dès que les Welsches1 apprennent cette nouvelle, ils arrivent à pied et à cheval, au nombre de douze mille; ils voulaient reconquérir la ville, mais il leur en coûta cher.
« Les confédérés les attaquent, les pressent, les font tomber sous leurs coups, et leur enlèvent sur les murailles de la cité deux grandes bannières.
« L’ours de Berne apprend ce qui se passe; soudain il fait aiguiser ses griffes; il prend avec lui quatre mille hommes, et on les entend joyeusement siffler.
« La nouvelle troupe arrive à Pontarlier, sur la place, pour braver les Welsches, qui étaient plus de douze mille, et, quand les Welsches aperçoivent l’ours, la peur les saisit .
« Ils le voient s’avancer contre eux; ils étaient en grand nombre et croyaient pouvoir lui résister; mais l’ours les salue avec ses arquebuses chargées de pierres, et ils s’enfuient au loin.
« Les Welsches le virent revenir une seconde fois. Les confédérés se rangèrent en bon ordre à la voix de leurs chefs.
« L’ours était en colère, les Welsches voulurent combattre; mais, quoiqu’ils se trouvassent quatre contre un, ils furent obligés de fuir.
« L’ours continuait à rugir, et tous les confédérés disaient : a Que les Welsches arrivent, nous nous battrons avec eux tout le « jour ! »
1 Les mots umll, wallh, walscher, qui se retrouvent fréquemment clans les anciennes poésies allemandes, désignent un étranger qui parle une langue inconnue. C’est ainsi que, dans la chronique de Gest. Franc., le mot peregrinus est rendu par wallus.
« Voilà pourquoi je loue les gens de Berne, de Fribourg, de Bienne, de Soleure et des autres villes de la Confédération, car ils ont valeureusement combattu.
« Les hommes de Lucerne cependant ne veulent pas rester en arrière. Quoiqu’on leur eût écrit de ne pas venir, ils refusent de rester chez eux et se joignent aux soldats de Berne.
« Quand ceux de Baie apprennent que l’ours est sorti de sa tanière, ils lui envoient des renforts, des hommes à pied et à cheval avec de bonnes armes.
« Les nouveaux venus se réunissent aux troupes de Berne et partent ensemble pour Grandson. Alors on entend jour et nuit retentir les coups d’arquebuse jusqu’à ce que Grandson soit gagné.
« Un dimanche matin, les confédérés se précipitent joyeusement à l’assaut; ils s’emparent des portes et deviennent maîtres de la ville, sans éprouver aucun échec.
« Ils mettent une garnison sûre dans le château et se dirigent avec une nouvelle ardeur du côté de Berne. Il v avait là aussi un très-bon château bien fortifié.
« Us s’élancent sur les remparts sans s’inquiéter des pierres qu’on leur jette, ni des coups d’arquebuse. Ils parviennent à faire une brèche dans la muraille, et plus d’un homme brave entre par là, sans crainte d’y laisser sa vie.
« Les Bernois s’avancent les premiers, et puis viennent ceux de Bâle; ils arrivent, et bientôt on voit, au-dessus de la forteresse, flotter l’étendard blanc et bleu de Lucerne.
« Berne y place ensuite le sien, et celui de Bâle ne se fait pas attendre. Toutes les villes agirent de leur mieux ; je dois leur donner cette louange.
« Quand les Welsches qui étaient au château virent qu’ils étaient pris, ils jetèrent les armes bas, et demandèrent grâce, au nom de Dieu et de la Vierge.
« S’ils se fussent rendus plus tôt, on leur eût accordé la vie;