CHAPITRE QUATORZIEME
largeur, qui tombe d'une hauteur de soixante pieds, et dont le Tracas retentit jusqu’à une lieue de distance, ces rocs qui la divisent, ces sapins qui projettent sur ses Ilots l’ombre de leurs verts rameaux, cette tour noire de Woerth, ce gothique château de haïtien qui la dominent, ces forges dont elle fait tourner les roues, forment un tableau d’un aspect grandiose, étrange, imposant. Elle est belle à voir, surtout le matin, quand ses tourbillons d’écume étincellent aux rayons du soleil, comme une poudre d’or et de diamant, ou le soir, quand la molle clarté de la lune l’argente. Quand tout dort sur ses rives, quand on n’entend que le bruissement plaintif de ses vagues, on dirait des voix d’âmes éperdues qui se lamentent dans le silence de la nuit, ou les vojx des aïeux qui faisaient vibrer la harpe d’Ossian.
Jusqu’à ce passage difficile, le Rhin, le noble Rhin, célébré avec tant d’enthousiasme par les Allemands : Am Rheinl am Rhein! a lait un heureux trajet. Des glaciers du canton des Grisons d’où découlent ses trois sources, il descend dans le Rheinsthal. Ses rameaux se rejoignent près de Reichenau, s’emparant de deux rivières près de Coire, de la sauvage Tamina à Ragatz. Bientôt il quitte son sol des Grisons, comme un jeune et ardent émigrant qui se sent assez fort pour abandonner son pays natal et s’aventurer dans les régions lointaines. ARheineclc, il rencontre le lac de Constance, s’y jette gaillardement, le traverse dans toute sa longueur, rentre en Suisse près de Stein, comme si un souvenir affectueux le ramenait vers le sol où il est né. Mais voilà que tout à coup il rencontre sur son chemin une barrière inattendue, des murailles de rocs qui resserrent son bassin, et d’autres rocs qui entravent son passage. Il veut passer pourtant, et il s’élance violemment contre cette digue audacieuse, et il la bat avec fureur de ses flots écumeux. Là est le spectacle d’une lutte magnifique entre une force impétueuse et une puissante force d’inertie. Comment finira-t-elle? Est-ce le fleuve qui sera obligé de se retirer en arrière? est-ce le rempart de
granit qui s’écroulera? Quand on s’approche des rocs qui forment
ce rempart, il semble qu'on les sent trembler sous le choc des vagues qui les heurtent sans cesse. Ils restent pourtant fermement implantés dans le sol, et le fleuve surmonte çà et là fièrement ou contourne humblement les obstacles qui menaçaient d’arrêter sa marche. N’est-ce pas une vivante, une éclatante image du combat de l’homme contre les adversités subites de la bataille de la vie [ilic baille of life). Mais après sa lutte acharnée, le Rhin reprend son libre cours et s’assoupit comme un athlète victorieux dans une riante vallée, puis se répand en de gracieux méandres dans les belles plaines de l’Alsace, et plus loin reflète avec joie dans son onde les édifices princiers du Palatinat, les riches coteaux de Rudesheim, les tourelles des anciens châteaux, les rochers féeriques de Lurelay, les églises de Cologne, jusqu’à ce qu’il arrive aux prairies de la Hollande, et s’épanche goutte à goutte dans le sein de l’Océan.
Heureux l’homme qui 11e succombe point dans un de ces rudes combats auxquels un sort rigoureux l’assujettit! Heureux l’homme qui après avoir été jeté sur une fatale arène, après avoir senti vaciller son énergie et entendu sonner dans son cœur le glas de mort de ses espérances, parvient à se relever, meurtri dans ses efforts, mais lier de sa vaillance; il se ravive par le sentiment de son honneur et se repose dans le calme de sa conscience; il s’en va paisiblement de jour en jour, d’année en année, sous le regard propice de Dieu, jusqu’à la lin de sa vie mortelle, jusqu’à l’océan de l’éternité.
E11 face de la chute du Rhin, s’élèvent deux hôtels élégamment construits, et près de là l’ancienne ville deSchaffouse, qui a gardé d’âge en âge son caractère d’ancienneté, ses maisons à pignons, scs façades revêtues de peintures naïves ou décorées de religieuses invocations, et son église, son austère et majestueuse église bâtie au dixième siècle dans le style roman. Sur un des clochers de ce temple vénérable dépouillé de ses richesses par le protestantisme, on peut lire encore l’inscription que Schiller a mise en tète de son