CHAPITRE QUATORZIÈME
ayant en vain, à diverses reprises, réclamé la restitution de son bien, avait résolu de se venger.
Le 1er mai 1510, Albert fut assassiné sur la route de Baie à Aarau dans la plaine de Kœnigsfelden. Jean de Souabe lui porta le premier coup de dague; un de ses complices le frappa au visage; un autre lui fendit la tête. L’empereur expira dans les bras d’une vieille mendiante qui se trouvait près de là par hasard. Les meurtriers s’enfuirent, et de côté et d’autre sollicitèrent en vain un asilé. Zurich leur ferma ses portes, et les Confédérés, dont ils croyaient avoir mérité la reconnaissance pour les avoir délivrés d’un ennemi redoutable, les repoussèrent avec horreur. Tous expièrent cruellement leur crime. Mais, par malheur, plus d’un innocent fut poursuivi et condamné à mort pour le même crime.
Agnès, tille d’Albert, veuve du roi de Hongrie, entra en Suisse comme une Euménide, et y répandit des Ilots de sang. Dans la fureur de son amour lilial, dans sa soit de vengeance, le moindre indice lui suffisait pour provoquer un de ses arrêts inflexibles. Quiconque était soupçonné d’avoir pris part au complot formé contre Albert, était aussitôt arrêté, appliqué à la torture, sa maison rasée, ses biens confisqués. Ce fut ainsi que quelques belles habitations furent démolies, et que les châteaux de Wart, Maschwarden, Altburen, Fahnwanguen, furent réduits en cendres. En vain, la jeune et belle châtelaine de Wart se jeta à ses genoux, la conjurant au nom du Christ de faire grâce à son époux. Agnès resta implacable. Le désir de venger la mort de son père la jetait dans des transports de folie féroce : « Je me baigne dans la rosée de mai, » disait-elle en voyant un matin couler à ses pieds le sang de soixante chevaliers. On dit qu’elle immola aux mânes d’Albert plus de mille personnes. Il n’y a que les annales des despotes de l'Inde qui puissent nous offrir l’exemple d’une telle boucherie.
Et chose étrange ! cette femme féroce joignait à cette rage sanguinaire une ardente pensée de piété; avec le bien qu’elle enlevait
à ses victimes, elle fonda un couvent à l’endroit où son père avait été égorgé, et enrichit un petit couvent qui déjà existait à Tœss. Sa tille encore toute jeune prit le voile dans ce dernier établissement, et elle-même se retira avec sa mère dans celui de Kœnigsfelden. Un prêtre seul eut le courage de lui reprocher ses confiscations et ses cruautés.
Du cloître de lœss, souillé par d’odieuses sentences, agrandi par d’iniques larcins, il ne reste plus que les murs dégradés. On n’y chante plus ni matines ni vêpres; on n’v prie plus pour le repos de celle qui y poursuivit pendant plusieurs mois son œuvre terrible. On y fabrique des tissus de coton.
A une lieue de là est Winterthur, une antique cité romaine, qui fut particulièrement protégée par Rodolphe de Habsbourg, et qui resta longtemps opiniâtrément fidèle à la maison d’Autriche. En 1460, elle fut assiégée par les Zurichois, et ne se rendit qu’après avoir épuisé toutes. ses munitions. Cette vaillante Winterthur est à présent la plus jolie et la plus industrieuse ville du canton qui l’a conquise.
A quelques lieues plus loin, le chemin de fer franchit sur un pont métallique la Unir qui donne son nom au fertile et pittoresque canton de Thurgovie, puis traverse une belle forêt et des coteaux couronnés de vignes, et enfin passe près de la chute du Rhin, tant de fois décrite parles voyageurs, chantée par les poètes, dessinée par les artistes.
Certes, ce Niagara de la Suisse ne peut donner l’idée du Niagara de l’Amérique. Je n’imagine rien de comparable à cet immense, à ce profond, à ce merveilleux torrent que les Indiens, dans leur langue imagée, appellent le tonnerre des eaux. J’ai eu le bonheur de le voir, et jamais je ne l’oublierai. Mais les fleuves, les lacs, les forêts, les montagnes, tout, en Amérique, apparaît dans des proportions gigantesques dont notre chère Europe ne nous offre qu’une coquette miniature.
Cependant cette nappe d’eau helvétique de trois cents pieds de