‹ Voyage en SuisseChapitre 168 sur 200 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIEME

La famille de Gruyères portait dans ses armes une grue sur champ d’azur.

La grue a une glorieuse histoire. Homère, Hérodote, Aristote, Plutarque, Pline, Strabon la mentionnent dans leurs écrits, et ces poètes, ces philosophes, ces naturalistes de l’antiquité attribuent à cet oiseau des qualités merveilleuses. La grue, grâce à la puissance de son vol et à la faculté de pouvoir supporter une longue diète, entreprend de lointaines migrations. La grue est un animal belliqueux. Les Egyptiens, qui envoyaient les ihis combattre sur les contins de l’Arabie les serpents ailés, envoyaient des troupes de grues combattre vers les sources du Nil la race des Pygmées. La grue est un animal ingénieux. Sur le mont Taurus, elle se met des cailloux dans le bec pour s’empêcher de crier, et pour surprendre ainsi dans leur sommeil les aigles, qui sont ses ennemis. La grue a des mouvements gracieux et une sorte d’allure cadencée, qui a donné aux Grecs l’idée d’une de leurs danses favorites. La grue, enlin, donne à l’homme un moyen de conquérir la faveur des femmes. Elle renferme dans sa cervelle un philtre amoureux.

Cet oiseau, doué de tant de diverses qualités, est le vivant symbole de l’histoire des Gruyères. Avant de s’établir sur leur colline helvétique, ils avaient accompli très-probablement une longue migration. Ils furent braves et belliqueux. Ils allèrent jusque sur les rives du Nil combattre les infidèles, qui, par malheur, n’étaient pas des pygmées l. Ils combattirent aussi l’ours de Berne, plus redoutable que l’aigle du Taurus. Ils aimèrent la danse et se montrèrent de tout temps très-désireux d’avoir un philtre amoureux.

Une ancienne chronique raconte un joli épisode de leur galante

1 Une histoire locale rapporte d'une façon touchante le départ des Gruyériens pour la croisade. Quand le banneret, armé de toutes pièces, fit entendre ces mots . « Pars, Gruyères; reviendra qui pourra! » les jeunes Gruyériennes se mirent a pleurer et demandèrent si cette mer qu’il fallait traverser était plus grande que le lac le long duquel il fallait passer pour se rendre a Notre-Dame de Lausanne.

VOYAGE Ei\ SUISSE.

existence. Les paysans du canton de Fribourg tonnent, connue nous l’avons déjà dit, des rondes joyeuses qu’on appelle des caraoulés (peut-être une altération de nos brillants carrousels).

« Or il avint un jour que le comte de Gruyères, rentrant en son castel, trouva en dessous d’icelui grande liesse, jouvenceaux et jouvencelles dansant un karoule. Ledit comte, fort ami de ces sortes d’ébattements, prit aussitôt la main de la plus gente de ces femelles et dansa tout ainsi qu’un autre. Sur quoi aucun ayant proposé, comme par singularité dont puisse être gardé souvenance, d’aller toujours en dansant jusqu’au village prochain, d’Enney; pas n’y manquèrent, et de cettui endroit continua la karoule jusqu’au château d’Oex dans le pays haut, et c’était chose merveilleuse de voir les gens des villages par où passèrent se joindre à cette joyeuse bande1. »

L’alerte caravane avait Lait en dansant un trajet de quatre

lieues.

Au moyen âge, on comptait en Suisse près de cinquante familles investies d’un droit de souveraineté, qui possédaient des domaines considérables, gouvernaient un peuple de vassaux. Elles avaient successivement disparu dans les luttes entreprises parles paysans pour s’affranchir de leur servage, dans le mouvement démocratique des villes, dans le développement de la confédération. Au temps de la réformation, il ne restait de cette caste féodale que la maison de Gruyères. Vers le commencement du quinzième siècle, celle maison était encore riche et puissante. Le comte François 1er, qui à cette époque en était le chef, se qualiliait de seigneur d’Aubonne, de Palésieux, deCorbières, bailli du pays de Vaud et du Faucigny, maréchal et conseiller de Savoie, co-seigneur de Beliegarde et bourgeois de Fribourg.

Mais, à partir de cette époque, on vit cette ancienne famille graduellement décliner. Des guerres onéreuses, des voyages dispen-

Gourse dans la Gruyère. Paris,

l’appauvrirent. Au seizième siècle, le jeune, chevaleresque et galant comte Michel, le dernier descendant de cette noble lignée, tut traduit par ses créanciers devant la diète des treize cantons. 11 devait quatre-vingt mille écus, et, ne pouvant trouver à emprunter cette somme, quoiqu’il possédât encore des biens considérables, il abandonna son château, il s’enfuit. Après, son départ, la ville de Berne et la ville de Fribourg s’emparèrent de son domaine et payèrent ses dettes. L’une et l’autre faisaient ainsi une bonne affaire. Quelque temps après, cependant, le jeune comte ayant trouvé en Flandres le secours et la confiance qui lui avaient été refusés dans le pays de ses aïeux, demanda à racheter son patrimoine. Fribourg y aurait consenti; Berne s’y refusa. L’ingrate Berne oubliait qu’à la bataille de Morat elle avait du une partie de son triomphe au vaillant appui d’un ancêtre de l’infortuné Michel. Combien de gens en ce monde n’auraient point la fortune dont ils s’enorgueillissent, si, dans le désir d’accroître leurs richesses, ils s’étaient laissés arrêter par un sentiment de gratitude!

Lecomte Michel mourut à Bruxelles eu 1570, sans avoir revu son foyer natal. Sa mort consterna et désola le pays de Gruyères. Maintenant encore, les habitants de ce district se souviennent de ces seigneurs, qui étaient bons, qui étaient braves, qui aimaient le peuple, et ils en parlent avec allection et avec respect.

Page 1