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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Gruyères a donné son nom à ces énormes fromages que l’on exporte dans le monde entier.

C’est un plaisir de voyager au milieu de ce peuple fribourgeois, de le voir dans son labeur, de le voir dans son repos, fidèle à son devoir, modeste dans ses vœux, satisfait de son humble fortune. Son pays, «enclavé entre le canton de Berne et le canton de Yaud, est d’ailleurs très-varié et très-agréable à parcourir. Quels sites pittoresques ! Quels gracieux et imposants points de vue dans ce petit pays qui n’a pas plus de vingt lieues de longueur. Au nord, de tout côté, des bois superbes, des champs féconds, des collines aux crêtes aiguës traversées par de fraîches vallées; au sud-est, les ramifications de la chaîne centrale des Alpes, les pâturages entrecoupés de forêts de sapins, les rocs escarpés, et le Moléson, qui s’élève à plus de six mille pieds au-dessus du niveau de la mer. O11 dit qu’autrefois les sorcières de la contrée se réunissaient sur cette montagne, comme celles d’Allemagne sur le Brocken, pour rendre hommage au diable et recevoir de lui toutes sortes d’horribles enseignements. L’une d’elles fut traduite en 1051 devant l’amtmann de Fribourg. Après avoir été appliquée à la torture, elle raconta comment elle avait rencontré Satan un jour qu’elle venait de prononcer un affreux blasphème, et comment il l’avait séduite en lui promettant de l’argent. Interrogée de nouveau, elle avoua qu’elle avait été souvent au sabbat sur la montagne, que là les sorciers dansaient autour d’un feu bleu attisé par des diablotins, puis buvaient de l’eau-de-vie, et que le démon leur donnait une poudre, avec laquelle elle pouvait tuer les hommes et les animaux.

Comme le bourreau serrait plus fortement, par l’ordre du juge, les bras et les jambes de cette malheureuse créature, elle avoua qu’elle avait baisé la griffe du diable, et qu’il lui avait remis un cheveu qui lui donnait le pouvoir de se transformer en louve et de dévorer les bestiaux.

Après cette confession, elle fut condamnée à mort et exécutée.

Maintenant, il u’cst plus possible que la cime du Moléson soit

profanée par les assemblées du sabbat; elle est surmontée d’une croix dont nul méchant esprit ne peut approcher. On peut donc aller là sans crainte d'y voir les vestiges d’une diabolique orgie, ou d’y rencontrer une affreuse sorcière. On court risque seulement d’y être retenu par une douce et innocente magie, la magie d'un immense point de vue : d’un côté, les vallées arrosées par de clairs ruisseaux, les collines parsemées de châteaux; de l’autre, les lacs de Brienz, de Neuchâtel, de Morat; puis les ondes azurées du lac Léman, les villes et les villages qui l’entourent; à l’horizon, les pics de glaces, le mont Blanc.

Parmi les collines qui • entourent la base du Moléson, il en est une dont le nom est inscrit en un grand nombre de pages des annales de la Suisse. C’est celle sur laquelle s’élèvent les murs épais, les tours du vieux château des comtes de Gruyères. Les chroniqueurs ont fait diverses hypothèses sur l’origine de cette famille illustre. Les uns disent qu’elle descend d’un des chefs d’une borde vandale qui conquit une portion de la Suisse; d’autres prétendent que trois valeureux guerriers de la légionThébaine, qui périt eu 50*2 dans le Valais, échappèrent au glaive des farouches soldats de Dioclétien, se réfugièrent dans les forêts de l’Uechtland, et fondèrent les trois seigneuries de Gruyères, de Neuchâtel et de Stæffis. D’après un autre récit, le roi des Vandales, Gondioch, qui s’empara de la Bourgogne et fut couronné à Arles au commencement du cinquième siècle, aurait donné à un de ses capitaines la terre de Gruyères et le titredecomte. Je livre cette dernière tradition à mon ami M. A. Picliot, qui connaît si bien l’histoire de sa belle ville natale, qui nous en a si bien décrit quelques-uns des plus notables épisodes, dans son Roi d’Arles et dans ses poétiques volumes des Arlésiennes.

Ce qu’il y a de certain, c’est que le premier document authentique relatif à la noble famille de Gruyères ne remonte pas au delà de l’an 1080. Ce document est Pacte de fondation du prieuré de Bougemont, institué par le comte Guillaume.

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