CHAPITRE VINGTIÈME
à laquelle il attribuait sa délivrance. Plus tard cet oratoire fut agrandi, puis transformé en une chapelle et doté d’un autel où le curé de Saint-Pierre et les prêtres du voisinage viennent fréquemment célébrer la messe. Devant cette chapelle s’élève un orme d’une grandeur et d’une majesté admirables. Sa tige a plus de vingt pieds de circonférence, et ses rameaux épais, puissants, forment au-dessus du religieux édifice une vaste voûte, comme pour le préserver des rigueurs de l’hiver et des atteintes de l’orage. Les habitants du pays regardent cet arbre gigantesque avec respect, et l’associent à leurs naïves croyances. Ils disent qu’en 1795, quand des mains impies emportèrent leur sainte Vierge, l’orme, qui chaque année ressemblait à un immense réseau de verdure, ne poussa pas une feuille. Ils racontent aussi qu’un jour on leur enleva encore leur statue miraculeuse pour faire quelques réparations à la chapelle, et ce jour-là un incendie désastreux éclata dans leur hameau.
Près de là est le Larmont, cette imposante ramification du Jura français; et, près du Larmont, la mélancolique vallée, illustrée par une légende populaire. On raconte qu’un des sires de Joux avait trois filles, belles mais coquettes et perfides. Toutes trois trompèrent sans pitié trois nobles et braves chevaliers dont elles avaient voulu se faire aimer. En punition de ce crime, elles furent changées en rochers. Ce sont ces rochers de formes singulières qui s’élèvent à quelques pas l’un de l’autre dans la solitaire vallée, et qu’on appelle les Dames-d’Entreportes1. A présent, il n’y a plus de telles métamorphoses, sans doute parce qu’il n'y a plus de femmes trompeuses.
En sortant de la mystérieuse enceinte des Dames-d’Entreportes, nous voyons se dérouler devant nous la vaste plaine qu’on nomme la Chaux-d’Arlier, et en quelques instants, par une belle route, nous arrivons à Pontarlier.
• Voyez Guide-manuel du touriste dans le haut Juin français, par F.d. Girod. 1 vol. in-12. Pontarlier, 1858.
Y OYAT, K K \ SI'ISSK.
Maintenant, cher lecteur, si vous avez bien voulu me faire l’honneur de m’accompagner jusqu’ici, permettez-moi de prendre congé de vous. Je vous ai guidé de mon mieux dans les divers cantons de la Suisse, et notre voyage est fini. Vous voilà revenus sur la terre de France. Vous voilà dans une jolie ville, une des plus jolies villes de nos quatre-vingt-neuf départements. Vous aimerez à voir sa grande rue, large et droite, élégamment construite, qui d’un côté s’ouvre sur les champs de blé de la Chauxd’Arlier, et de l’autre sur les pentes ondulantes et les cimes nuageuses du Larmont. Vous aimerez à voir sa vénérable église de Saint-Bénigne, et son majestueux clocher, du haut duquel un veilleur crie chaque nuit les heures, selon la coutume qui a longtemps été maintenue dans diverses provinces de France, et qui subsiste encore dans plusieurs régions du Nord. Que si, après quelques promenades deçà, delà, sur le Cours, au bord du Doubs, ou sur l’esplanade du Mont, vous désirez faire un essai gastronomique dans cette petite ville des montagnes, allez à 1 hôtel National. On vous servira là des truites, des carpes, des écrevisses, et, dans le temps de la chasse, des salmis de bécasses ou des rôtis de grives, comme il n’en est jamais sorti de l’officine des Chevet et des Potel.
Mais, après cette tournée que vous venez de faire en Suisse, vous êtes peut-être pressé de retourner dans vos foyers. Une diligence s’offre à vous pour vous conduire par Salins au chemin de fer de Lyon, ou par la ravissante vallée de Mouthier à Besançon, ou par le pittoresque val de Remonot à Morteau.
Moi, je ne puis partir si vite. Ici est mon petit coin de terre natale; ici, les souvenirs de mon enfance, la maison où vécurent mes parents, l’école où j’apprenais à épeler l’abécédaire, l’église où me conduisait ma mère; ici, des amis que je désire revoir et qui
Cil A IM T II K VINGTIÈME.
me gardent mie pensée affectueuse. Je ne quitte cette chère ville qu’à regret, j’y reviens avec joie, et, chaque fois que j’y reviens, je répète avec un vrai sentiment du cœur sou vieux dicton populaire :
Ou ot biau verie, deverie,
On ne voit ra d’ té que Pontalie.
On a beau tourner et retourner,
On ne voit rien de tel que Pontarlier.