CHAPITRE VINGTIÈME. 45Ô
contre les tribus arabes, qui ont énergiquement résisté aux ârdentes chaleurs des plaines de la Mitidja ou aux froids hivers de l’Atlas, et qui peu à peu s'affaiblissent, s’étiolent, dépérissent par la fatale action de l'absinthe ! Et de plus en plus ces odieux flacons d’absinthe se multiplient et circulent de toutes parts. L'absinthe de Couvet, on la retrouve jusqu’en Amérique. C’est un nouveau poison à joindre au whisky et à l’eau-de-vie, que les Indiens appellent l’eau-de-feu ou le sang-du-diable. Je dois dire, à mon grand regret, qu’un des coteaux de ma chère ville de Pontarlier a été aussi revêtu d’une plantation d'absinthe.
On sort du Val-Travers par un défilé qui s’appelle la Chaîne, en mémoire du temps où, le pays étant menacé d’une invasion par Charles le Téméraire, on tendait dans ce passage des chaînes en fer pour arrêter la cavalerie bourguignonne. Pc là, en un instant nous arrivons aux Verrières, un industrieux village situé à la dernière limite de la Suisse. Encore quelques pas, et par un village du même nom nous rentrons en France, et bientôt nous vovons s’élever devant nous les vieilles murailles du fort de Joux,
château féodal d’une des plus nobles familles de Franche-Comté; prison politique, rempart de notre frontière. 11 est bâti à l’entrée d’une gorge étroite, sur un roc isolé, au milieu d une enceinte de montagnes. On ignore l’époque de sa fondation. Mais sa situation sur une des anciennes voies romaines donne tout lieu de croire que, dès les premiers temps de l'histoire de la Franche-Comté, on en fit un point de défense. 11 devint, au moyen âge, le siège d’une seigneurie qui s’étendait sur toutes les montagnes du bailliage de Pontarlier. Ce fut la seigneurie des sires de Chàlons, des sires de Joux et de Blonav1. Les souverains de Franche-Comté avaient compris l’importance dn fort de Joux et y attachaient un grand prix. Philippe le Bon imposa une contribution à ses sujets pour en
1 La noble famille de Blonay, dont le nom se retrouve souvent dans les anciennes chroniques des montagnes de Franche-Comté, existe encore et possède un joli château sur les bords du lac de Genève.
faire l’acquisition, et Charles-Quint recommandait expressément à Philippe II de le réparer. En 1815, il faillit nous être enlevé par la Prusse, qui aurait voulu l’annexer à sa principauté de Neuchâtel. Les fermes instances de M. de Tallevrand nous le conservèrent. Ce fort domine à la fois la route de Neuchâtel et celle de Lausanne. Avec les bastions construits récemment sur la montagne qui lui fait lace, il forme dans une de nos thermopyles une barrière assez importante.
Les noms de quelques détenus, les plaintes des malheureux renfermés dans ses murs, lui ont donné une douloureuse illustration. Des prisonniers espagnols ont creusé dans le roc sur lequel il s’élève un puits profond, pareil au célèbre puits de la citadelle du Caire, qui porte le nom de Joseph. Dans un de ses caveaux mourut, dit-on, une jeune et belle châtelaine, victime de la barbare jalousie de son époux. Sur ses murs on voit encore des noms tracés d’une main tremblante, dans l’angoisse d’une destinée sinistre. Des inscriptions révèlent les souffrances et le caractère des prisonniers, tantôt par une plainte amère, tantôt par un regret d’amour, tantôt par un mot énergique. L’une entre autres est remarquable par sa fière et noble expression. C’est celle d’un gentilhomme espagnol, Roman de Mendoza :
Este fuerte fué et crisol En donde proba la Francia La paziencia y la constancia Bel official espanol.
Tan brillante como cl sol La gloria sera de aqnel Que â su (lever no fué infidel, Que acbi niucho padecio Y que son malos suffria l’or a su rev serle fiel *.
1 « Ce fort fut le creuset où la France éprouva la patience et la constance de f officier espagnol. Elle brillera comme le soleil, la gloire de celui qui ne trahit pas son
CHANT U K VIN CTI K MK.
Là fut. enfermé, dans les premiers écarts de sa bouillante jeunesse, l’impétueux Mirabeau, dont nulle rigueur ne calmait l’effervescence, et qui, de sa prison solitaire, lançait à la fois des lettres galantes à sa maîtresse et des épigrammes contre les gens d’affaires de Pontarlier. Là mourut Toussaint-Louverture, près d’un large brasier qui ne pouvait lui rendre la chaleur de son ciel de Saint-Domingue. Là, pendant plusieurs mois, languit le poète allemand H. de Kleist, l’auteur du roman de Michel Kolhaas et du drame de Catherine de Heilhronn , justement appréciés en Allemagne. Son crime était d’avoir cru servir la cause de son pays en outrageant la gloire de Napoléon. Arrêté par la police de l’Empereur, conduit d’abord à Châlons, puis au fort de Joux, c’est dans la sombre enceinte de cette citadelle qu’il engendra peut-être les germes de cette mélancolie maladive, de cette sorte de consomption qui devait plus tard le conduire au suicide.
Grâce au ciel, les vétérans qui occupent le fort de Joux n’ont plus de prisonniers à garder, et les étrangers peuvent y entrer sans crainte d’entendre résonner à leurs oreilles le bruit des chaînes et les lamentations d’un proscrit. Du haut de ses crêtes escarpées ils n’auront sous les yeux qu’un magnifique spectacle, le spectacle des montagnes agrestes, des vallées animées par les travaux de l’industrie, des chalets et des hameaux étagés sur les flancs des collines. Ici est la route qui conduit à l’abbave de Sainte - Marie, construite au douzième siècle, sur une terre inculte, au milieu des sapins, enrichie par plusieurs seigneurs, surtout par les sires de Châlons, qui voulaient y avoir leur sépulture. Plus loin est le large village de Mouthe, qui peu à peu grandit sur le sol hérissé de forêts sauvages où saint Simon de Crépy, ce descendant des rois, avait établi une communauté de religieux et donné lui-même l’exemple du travail. Là est la route de Jougne, l’an-
devoir, qui souffrit ici beaucoup et qui supporta ses souffrances pour rester fidèle à
son roi. »
tienne Junïa de César, disent les chroniques, protégée au moyen Age par trois forts, décorée en 1422 du titre de ville impériale, aujourd’hui dépouillée de son ancienne puissance, mais dominant encore fièrement du haut de ses bastions, transformés en terrasses et en jardins, la sinueuse vallée qui la sépare de la Suisse. Là est le village desFourgs, qui avant la Révolution de 1 789 formait à lui seul une petite république s’administrant, se jugeant elle-même, ne reconnaissant d’autre autorité que celle de ses magistrats municipaux, d’autre juridiction que celle des membres de sa confrérie. Au pied du fort est l’hospitalier presbytère, l’école et l’église de Saint-Pierre, abrités sous des arbres centenaires, et le sentier fleuri par lequel les fidèles vont en pèlerinage se prosterner au pied d’une image miraculeuse de la Vierge dans la chapelle de Monpetot.
C’est une petite statue en bois, sculptée avec art et dont l’origine remonte à une époque lointaine. La tradition raconte qu’un habitant de Monpetot, nommé Dumont, rapporta cette statue de la terre sainte. Le bâtiment sur lequel il s’était embarqué pour revenir en France fut assailli par une tempête et jeté sur une des côtes barbaresques. Les Maures s’emparèrent de Dumont, le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait, mais il parvint à conserver sa précieuse statue. Condamné à servir comme esclave un maître farouche, il vécut longtemps d’une vie de souffrances et d’humiliations. Après cette première épreuve, il réussit, par la mansuétude de son caractère, à inspirer quelque confiance à son gardien. On l’employa aux travaux de l’agriculture, en le surveillant de moins près. Un jour qu’il se trouvait, au temps de la récolte des foins, en pleine campagne, écarté de son redoutable geôlier, l’idée de prendre la fuite le frappa tout à coup comme un éclair. 11 monte sur une mule, s’élance au galop, atteint les bords d’un fleuve qu'il faut traverser, parvient avec peine sur l’autre rive, puis continue enfin heureusement sa route. De retour dans son pays natal, il fit construire un oratoire et y déposa la sainte statue