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CHAPITRE SEPTIÈME

ou les sillonneront quelque jour. Leur expression de gaieté nous offusque. 11 nous semble que nous sommes seuls victimes d’une loi fatale, d’une rigueur exceptionnelle. Autour de nous pourtant combien de pauvres êtres languissent dans le deuil de leurs plus chères affections, s’affaissent dans leur indigence ou s’étiolent dans l’étreinte continue d’un mal incurable. Le spectacle de leur adversité doit nous ramener au sentiment de notre vraie situation et nous obliger à bénir la Providence qui nous épargne de telles épreuves.

Je faisais cette réflexion en m’installant dans le coupé de la diligence qui va de Sion à Louèche. A côté de nous monte un jeune homme dont le corps amaigri, la figure pâle et les yeux ternes, dénotent un grave état de maladie. Un domestique l’a conduit jusqu’à la voiture et l’aide à se hisser sur le marchepied. Après avoir pris paisiblement sa place, ce jeune homme me regarde un instant en silence, puis me dit d’une voix affaiblie : « Vous allez aux bains de Louèche? — Oui. — Vous ne paraissez cependant pas malade. — Je ne le suis pas en effet, grâce à Dieu. — Que vous êtes heureux! Voilà trois années de suite que je retourne à ces tristes bains. J’y vais pour obéir aux prescriptions des médecins, mais je n’espère plus y trouver ma guérison. Ah! monsieur, quel malheur que de languir ainsi avec l’aspiration à la force, d’être vieux sans avoir été jeune, et de mourir sans avoir vécu! Je suis riche. J’ai sur les rives du Necker un château dont on vante la structure et un parc dont on admire l’étendue. Mais je me promène dans ce château et dans ce parc comme une ombre. Les dons de la fortune sont pour moi comme la coupe de Tantale; je ne puis en jouir. Plus d’un pauvre paysan, en me voyant passer dans une élégante voiture, a peut-être envié ma destinée, et moi j’envie celle du bûcheron ou du manœuvre qui tout le jour travaille pour gagner un chétif salaire et manger d’un bon appétit un morceau de pain noir. »

Eu écoutant ces doléances de mon compagnon de voyage et en

observant la faiblesse radicale de sa constitution physique, je me reprochais les vaines tristesses auxquelles je m’étais quelquefois abandonné dans un des accidents ordinaires de la vie, dans un froissement de cœur, dans une déception. Non, nous ne devons pas nous plaindre des obstacles que nous rencontrons sur notre route, tant que nous conservons assez de force pour les surmonter, des difficultés de notre arène tant que nous pouvons nous y maintenir. Nous devons nous affermir dans nos honnêtes résolutions et continuer bravement le combat de la vie : Agir, agir, a dit un éloquent poète, le cœur dans la poitrine et Dieu sur notre tète :

Ilearth within, and God over head.

J’essayai de rassurer le pauvre malade que je sentais grelotter près de moi, quoique la température fût chaude et que son domestique eût pris soin de l’envelopper dans une couverture de laine. 11 me regarda d’un air mélancolique et me dit en secouant la tête : « Je vous remercie de vos bonnes intentions, mais je connais mon état. Cette année on m’enterrera peut-être dans ce pays, et en mourant je n’aurai pas même la consolation de faire une bonne œuvre avec mes biens. Je ne pourrai pas même les léguer à une jeune sœur que j’aime beaucoup. En vertu d’une de nos institutions féodales, ils seront remis à un de mes cousins qui est dur, avare, qui me déteste, et maudirait les bains de Louèche s’ils prolongeaient quelque peu mon existence. »

Les sources de ces bains, dont le débile malade prononçait le nom avec un amer sourire, furent découvertes par des bergers. Jusque-là, le vallon où elles coulent était complètement inhabité. Maintenant encore, malgré la réputation qu’il s’est acquise par l’eflicacité de ses eaux, on n’y voit qu’un assemblage informe de quelques petites maisons en bois, dominées par des hôtels qui s ouvrent aux voyageurs dès le mois de mai jusqu’au mois d’octobre, mais qui en réalité 11e sont guère fréquentés qu’aux mois de juillet et d’août.

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