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CHAPITRE DIXIÈME

sur le sol toute la nuit et toute la matinée. On l’attendait dans l’église pour présider à l’office, et après une longue attente on alla le chercher. Il raconta alors simplement ce qu’il avait vu, et, remarquant le doute de ceux auxquels il faisait son récit, il se décida enfin à entrer dans le sanctuaire pour y accomplir sa fonction pontificale. Mais aussitôt on entendit retentir une voix inconnue qui disait : « Arrêtez, arrêtez ! le ciel lui-même a déjà fait cette consécration. » Telle est la chronique primitive d’Einsiedlen, et depuis dix siècles elle subsiste dans la mémoire du peuple, et depuis dix siècles, au milieu de tous les bouleversements des empires, de tous les désordres des idées, l’abbaye de Notre-Dame des Ermites est restée majestueuse et sereine, et d’âge en âge a conquis plus de respects.

Sur les ruines du monastère d’Eberhard s’élève à présent un édifice bâti, dans le style florentin, au commencement du dix-huitième siècle, un édifice d’une grandeur solennelle. Au centre de cette vaste construction est l’église, et dans l’église la chapelle vé nérée qui renferme la Vierge de saint Meinrad. De chaque côté s’étend un large corps de logis à deux étages, qui se rejoint à droite et à gauche à des ailes latérales. Là est la demeure de l’abbé qui a le rang de prélat. Là sont les appartements réservés aux étrangers de distinction; là sont les chambres des religieux, et leur école et leur bibliothèque, car ils ne se contentent pas de prier, ces zélés bénédictins, et de prêcher et de catéchiser; ils ont une école dans laquelle ils enseignent les langues anciennes et vivantes , les sciences et les belles-lettres. Ils sont au nombre de soixante et dix, et leur tâche est telle qu’à peine peuvent-ils y suffire. Une moitié d’entre eux est souvent, du matin au soir, occupée à entendre des confessions, et, pour remplir ce devoir sacerdotal, il faut que dans le couvent de Notre-Dame des Ermites on sache au moins toutes les langues de l’Europe, car il y vient des pénitents de toutes les nations.

Terme moyen, on compte chaque année à Einsiedlen cent ein-

quante mille pèlerins, riches et pauvres, jeunes et vieux, et les malades de corps, et, ce qui est souvent plus triste, les malades de cœur. O Vierge! dit un de nos vieux poètes dans son naïf langage :

Vierge doce, déboinaire,

Toz avons de vos afaire.

Sur la route de Suisse, de France et d’Allemagne, que de fois j’ai rencontré des bandes d’hommes et de femmes, à pied, un petit sac sur l’épaule, cheminant en bon ordre! Ce sont les pèlerins, d’un même canton, d’une même province, qui vont ensemble fraternellement à Einsiedlen. Ils voyagent à petites journées, récitant leur chapelet ou chantant chemin faisant des hymnes religieuses. Leur itinéraire est ordinairement réglé de .façon à ce qu’ils arrivent à Einsiedlen la veille d’un dimanche ou d’un jour de fête, et si c’est une grande fête, comme, par exemple, celle du 14 septembre, ils arrivent en si grand nombre que les auberges ne peuvent les contenir. Dans ce petit village d’Einsiedlen, il n’y a pourtant pas moins de quatre-vingts auberges ; les unes tout aussi élégantes que les meilleurs hôtels de Genève, et d’autres où, pour quelques deniers, on peut avoir un lit et un souper.

Mais si le temps est beau, une quantité de pèlerins n’entrent pas même dans ces humbles maisons; ils passent leur journée à I église, couchent la nuit sur le préau, se nourrissent avec les chétives provisions qu’ils ont apportées dans leur sacoche, et souvent s’imposent l’obligation du jeûne pendant le temps qu’ils restent à Einsiedlen. 11 en est qui viennent ainsi remercier la Vierge de la grâce qu’elle leur a accordée, ou qui viennent implorer sa protection dans une occurrence difficile. 11 en est qui viennent la prier de les assister à l’heure de leur mort; et il en est qui veulent lui confier leurs espérances de jeunesse, leurs promesses de mariage.

11 en est enfin qui entreprennent ce pèlerinage, non pour euxmêmes, mais pour des personnes infirmes qui ne peuvent se mou-

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