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CHAPITRE DIXIEME

cime du mont Pilate est devenue pour les gens du pays l’objet d’une observation météorologique.

Si elle se dessine distinctement, c’est un signe de pluie; si elle est voilée par une légère vapeur, on a tout lieu de croire que la journée sera belle.

Le Matthieu Lænsberg de la contrée a dépeint en quatre vers ces pronostics infaillibles :

liai der l’ilatus einen llut Daim wird das Walter gui :

Traegt er aber ein Degen

50 giebt’s Vrühl sieher Regeu.

51 Pilate met son chapeau, Comptez ipie le temps sera beau.

S il nous montre sa haute épée, La montagne sera trempée.

Singulière imagination du peuple qui transporte le juge du Christ sur une montagne de Suisse, le plonge dans un lac ténébreux et finit par en faire un baromètre!

De Lucerne on peut, en quelques heures, arriver par Kussnacht à une colline qui, par la grâce de la foi chrétienne, a reposé plus d’âmes que le mont Pilate n’en a terrifiées; c’est la colline d’Einsiedlen, de Notre-Dame des Ermites, l’un des lieux de pèlerinage les plus anciens et les plus célèbres de l’Europe.

Au temps de Charlemagne, ce temps glorieux auquel se rattachent, un si grand nombre de poétiques et religieux souvenirs, un jeune homme, issu d’une famille princière, quittait le château de son père pour se dévouer à la vie monastique. 11 entra dans le couvent des bénédictins, établi à Reichenau, et y donna humblement des leçons, comme un bachelier qui cherche un moyen d’existence, ou comme un noble prince, condamné à cet état de professeur par les révolutions.

Ce jeune prince d’Allemagne, ce modeste religieux, c’était saint Meinrad, dont nous avons déjà raconté la mort dramatique.

Si austère qu’elle fût, sou existence dans la communauté de Reichenau ne suffisait point à sa pensée fervente. Il aspirait au silence de la solitude pour y vivre plus entièrement dans la prière et la contemplation de Dieu, et un jour il se retira dans un endroit désert, au sein d’une forêt qu’on appelait la forêt Sombre. Il se fit là, avec quelques branches d’arbre et un peu de terre, une cellule et une chapelle. Il n’apportait pour tout bien dans cette triste retraite qu’une petite image en bois de la Vierge, qui lui avait été donnée par une sainte abbesse de Zurich, et devant laquelle il se prosternait plusieurs fois chaque jour.

Deux misérables, le voyant là si retiré du monde, s’imaginèrent que c’était un avare qui s’éloignait du village pour mieux cacher des trésors, et le tuèrent.

Mais sa mort fut signalée par d’éclatants miracles. Les gens du pays vinrent visiter pieusement le lieu qu’il avait sanctifié par sa vertu. Un prince de la maison de Bourgogne, qui mérita aussi d’être canonisé, construisit autour de l’habitation vénérée de saint Meinrad plusieurs cellules en bois, et peu à peu fonda une communauté qui, dans la forêt Sombre, défrichait le terrain et chantait les louanges de Dieu.

Puis vint saint Eberhard, de la famille des ducs d’Allemagne, qui donna à cette communauté la règle de saint Benoit, enclava l’ermitage de saint Meinrad dans un monastère, et sa chapelle dans une église superbe. 11 pria l’évêque de Constance de venir consacrer cette église, et, la veille du jour désigné pour cette solennité, le prélat étant en prières, tout à coup, dit la légende, il vit la chapelle éclairée d’une lumière merveilleuse. Le Christ lui-même, assisté des quatre évangélistes, célébrait l’office de cette consécration. Des anges planaient dans la religieuse enceinte, et sur l’autel la statuette de la Vierge rayonnait comme un soleil.

L’évêque, ébloui par cette céleste apparition, resta agenouillé

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