‹ Voyage en Terre-SaintChapitre 11 sur 29 · LE TEMPLE ET LE SAINT SÉPULCRE · texte numérisé non relu

LE TEMPLE ET LE SAINT SÉPULCRE

Ces deux noms résument pour nous tous les souvenirs les plus grands et les plus saints qui se rattachent à Jérusalem : le temple, que Dieu lui-même avait choisi pour y faire habiter sa gloire et pour lui servir de tabernacle au milieu des hommes, — le sépulcre où Jésus descendit à cause de nos offenses , et d'où il sortit vainqueur à cause de notre justification, — ce sont là les monuments les plus augustes que l'œil de l'homme puisse contempler ou l'imagination concevoir. Aussi les premières questions que s'entende adresser un pèlerin , à son retour de Terre-Sainte, sont infailliblement celles-ci : « Avez-vous vu le saint sépulcre , et le croyez-vous authentique? Que reste-t-il du temple de Jérusalem? »

Ces deux questions ont cela de commun avec toutes les grandes questions, que l'on n'est pas d'accord sur la manière d'y répondre. J'essayerai de le faire de mon mieux et le plus succinctement possible. Commençons par le temple.

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Avant dédire ce qu'il est aujourd'hui, il est bon peutêtre, pour ceux à qui les antiquités hébraïques ne seraient pas suffisamment familières, de rappeler ce qu'il était autrefois. L'Ecriture sainte, — lorsqu'elle parle du Temple, comme lorsqu'elle parle du Tabernacle qui l'avait précédé, — emploie ce mot tantôt dans un sens restreint, tantôt dans un sens plus général. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore, lorsqu'il est question du sérail de Constantinople, on entend par là quelquefois le palais même qu'habitaient jadis les sultans et leurs femmes, d'autres fois toute la vaste enceinte dans laquelle se trouve ce palais avec ses nombreuses dépendances. De même, au sens le plus restreint , le temple n'était autre chose que la maison élevée par Salomon à l'Eternel et qui plus tard fut détruite par Nébucadnézar et reconstruite par Zorobabel. C'était un édifice fermé et couvert, comme le sont toutes les maisons, et qui se distinguait par sa magnificence plutôt que par son étendue. Les murs en étaient lambrissés, à l'intérieur, de bois de cèdre sculpté avec soin et même recouvert d'or dans la partie de l'édifice appelée le lieu très-saint. Les dimensions du bâtiment n'étaient rien moins que colossales: soixante coudées de longueur, vingt de largeur, trente de hauteur; ajoutons à cela un porche de la largeur de la maison et de dix coudées de profondeur, et nous aurons pour longueur totale soixante-dix coudées, c'est-àdire à peu près trente-cinq mètres, — sur dix mètres de largeur et quinze d'élévation. On voit que ce sont là des proportions fort raisonnables, assez pareilles à celles d'une église de village, et qui ne sauraient se com-

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parer à celles du dôme de Cologne ou de la basilique de Saint-Pierre.

Il eût été inutile de le faire plus grand, car, loin d'être destiné, comme nos églises, à contenir la foule des fidèles, c'était un sanctuaire dont l'accès était interdit. Les sacrificateurs seuls y entraient à tour de rôle, pour brûler le parfum sur l'autel, pour placer sur la table sainte les pains de proposition et pour verser l'huile aromatique dans la lampe d'or aux sept branches. Le lieu trèssaint, situé au fond de l'édifice, n'était même accessible qu'au souverain sacrificateur. Lui seul y entrait une fois l'an pour arroser le propitiatoire du sang des victimes.

Mais s'il importait peu que la maison de l'Eternel fût d'une grande étendue, puisque le but n'en était nullement pratique, mais uniquement symbolique, — il fallait en revanche que les parvis qui l'entouraient pussent contenir une immense multitude , car le temple de Jérusalem n'était point le temple d'une ville seulement, mais celui de toute une nation ; c'était là que les Israélites venaient de toute la terre adorer le Seigneur aux fêtes solennelles.

On ménagea donc autour de la maison des parvis, c'est-à-dire des cours découvertes, une d'abord pour les sacrificateurs, puis une autre pour le peuple et une troisième pour les femmes. Il y avait en outre des chambres et d'autres bâtiments, les uns attenant au temple, les autres autour des parvis; c'était là que l'on serrait les meubles, les vases sacrés, le trésor, c'était là que logeaient les prêtres et les lévites employés au service du sanctuaire. De larges portiques abritaient de leur om-

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bre les leçons et les discussions des docteurs, les méditations des sages, les prières des fidèles. Enfin, nous savons par Jérémie qu'il se trouvait môme une prison dans la maison de l'Eternel *.

C'était, on le voit, tout un petit monde, ouvert à toute heure à la dévotion des Israélites. Cette enceinte était sacrée et on lui appliquait souvent aussi, dans un sens plus général, le nom de temple ou de maison de TEternel. C'est là, c'est dans ces parvis que Jésus, encore enfant, demeura trois jours, occupé des affaires de son Père , écoutant et interrogeant les docteurs et les étonnant par la sagesse de ses réponses. C'est là que plus tard, pendant les fêtes des Juifs, il passait ses journées2, entouré de ses disciples, se promenant au portique de Salomon'0, instruisant la foule et discutant avec les pharisiens et les scribes , comme jadis Socrate avec les sophistes sous les portiques de l'Agora C'est là que les premiers chrétiens, réunis tous d'un accord sous le même portique où leur maître avait enseigné, continuèrent son œuvre en rendant témoignage à sa résurrection4.

J'ai tenu à rappeler les deux acceptions différentes dans lesquelles le nom de temple est employé par l'Ecriture, car il faut avant tout s'entendre, et si l'on nous dit maintenant: Que reste-t-il du temple? — nous pourrons répondre hardiment que du temple , dans le sens restreint de ce mot, c'est-à-dire de la maison de Dieu, il

4 Jérém. XX, -2.

2 Matth. XXVI . 55; Luc XXI , 37.

3 Jean X, 23.

" Actes V, 12. Voyez aussi 111 . 11.

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ne reste absolument rien , non plus que des autres bâtiments qui l'entouraient. La condamnation prononcée par Jésus s'est accomplie littéralement : il n'est pas demeuré pierre sur pierre1. Mais si l'on parle de l'enceinte , de la terrasse qui couronnait le mont Morijah et sur laquelle s'élevaient ces divers édifices, on peut répondre au contraire qu'elle existe encore , et même , selon toute apparence, telle qu'elle était du temps de Jésus.

De trois côtés, en effet, les murs modernes élevés en partie sur les substructions des murs antiques , ne laissent place à aucun doute : les limites du Haram actuel sont évidemment de ces trois côtés-là les mêmes que celles du temple. Au nord, les bâtiments modernes adossés à la muraille ne permettent pas de constater cette identité d'une manière aussi incontestable. Mais elle peut néanmoins être considérée comme extrêmement vraisemblable.

Cette enceinte, qui fait l'angle sud-est de Jérusalem, et qui, par son étendue, forme à elle seule la cinquième partie de la ville, est appelée parles Arabes Haram-esh- Shérif, le Noble Sanctuaire, ou le Sanctuaire tout court, El-Haram. Ce dernier nom lui est commun avec les deux autres sanctuaires de l'islamisme, celui de Médine oùse trouve le tombeau du Prophète , et celui de la Mecque qui contient la Kaaba. L'enceinte en est rigoureusement interdite à quiconque n'est pas musulman. Je ne puis donc parler de visu des merveilles qu'elle contient et ne

1 Marc XII, 2.

veux pas m'amuser à compiler ce qui en a été dit. Tout ce que je sais, c'est qu'il est inutile de chercher à y pénétrer et dangereux même d'en approcher trop.

Un jour, — il n'y avait pas encore vingt-quatre heures que j'étais à Jérusalem, — j'avais erré longtemps dans la ville et je descendais la rue du Temple, regardant à droite et à gauche et ne me demandant pas où me conduisait mon chemin. En parcourant ces rues, — pourtant si orientales et si différentes des nôtres, — je ne m'y sentais point étranger, comme au Caire ou à Jaffa ; car j'y avais trop longtemps vécu par la pensée, et il me semblait que la ville de David et de Jérémie était aussi ma patrie. — Bientôt cependant je fus tiré de mon illusion : je m'entendis interpeller vivement par des Turcs; comme je ne les comprenais pas, je continuai mon chemin, mais les clameurs redoublèrent et prirent un accent de fureur. J'allais entrer dans l'enceinte sacrée du Haram.

Je regrettai cependant plus tard de n'avoir pas profité de la circonstance pour jeter au moins du dehors un regard dans le lieu saint, et je retournai un jour dans le voisinage de cette porte, accompagné de Hhannah. Nousen étions encore à une distance fort respectueuse, quand nous no:is vîmes assaillis à coups de pierre par quelques jeunes garçons, irrités de nous voir nous diriger de ce côté-là. La lapidation est aujourd'hui encore, comme au temps des Juifs, la peine à laquelle s'exposent les sacrilèges ; on ne conduirait pas au cadi ou au pacha le téméraire infidèle que l'on surprendrait dans le Haram, l'indignation populaire en ferait justice.

Puisque je parle de lapidation, je dirai, en passant, que ce supplice, prescrit par la loi et si souvent mentionné dans l'Ecriture, était plus facile à exécuter en Judée qu'il ne le serait nulle part ailleurs, si ce n'est dans le désert du Sinaï, où nous le voyons appliqué pour la première fois. Le sol est partout jonché de pierres, — c'est même là un des traits qui donnent à la Judée sa physionomie , et qui impriment à tout ce pays un caractère de stérilité et de désolation.

En voyant les cailloux pleuvoir autour de moi, je voulus me retirer ; mais Hhannah, jeune et superbe, était enchanté d'une si belle occasion et voulait montrer, en ne se retirant pas, qu'il comprenait les droits nouveaux que lui conférait depuis un an le 1\atti-houmaiouin. «Tant que nous ne franchissons pas la porte du Haram, me répétait-il, on n'a pas le droit de nous rien dire. » J'aurais pu lui citer le mot de Scapin : Parlez donc de justice à des Turcs ! mais un citoyen de Jérusalem n'est pas tenu de connaître Molière. Je consentis donc à rester. Cependant les pierres continuaient à tomber : un caillou plus gros que les autres, m'atteignant d'une façon assez sensible, me prouva que nous étions dans nos torts, et j'abandonnai la place. Mais Hhannah était furieux, et voulait à toute force que j'allasse me plaindre au consul.

Quelques voyageurs cependant, — en petit nombre, il est vrai, et dont on a conservé les noms, — sont parvenus à pénétrer dans le Haram à l'aide d'un déguisement ou en payant d'audace ; d'autres, plus heureux encore, y sont entrés sans difficulté, grâce à la protection du pacha, mais toujours à l'insu du peuple. Le dernier,

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à ma connaissance, qui ait joui de cette faveur signalée, est le duc de Brabant, fils du roi des Belges. Le pacha l'y a conduit lui-même pendant la nuit, et enveloppé d'un détachement de soldats turcs pour le dérober à la vue et à la fureur des dévots. Plusieurs Francs s'étaient joints à lui ; dans le nombre étaient les divers consuls européens, ainsi que l'évêque anglican, M. Gobât. Aujourd'hui, me dit-on, il serait impossible, même à un prince, d'obtenir cette faveur ; le pacha actuel ne l'accorderait jamais, et d'ailleurs la population musulmane est sur ses gardes1. Le hatti-houmaïoum donné par le sultan en 1857, dans le but de garantir des droits plus étendus aux chrétiens de son empire, a amené une recrudescence de fanatisme musulman. J'ai pu m'en apercevoir quelquefois pendant mon séjour en Palestine, et, peu après mon retour en Europe, les massacres de Djedda en ont donné une preuve effrayante.

Malgré tout cela, il n'est point difficile au voyageur de se faire une idée générale du Haram. Le mont Morijah, sur lequel il est situé, est moins élevé que les autres collines de Jérusalem, et il suffit de monter sur le toit des maisons voisines pour y plonger librement ses regards. C'est aussi ce qui se présente d'abord h la vue, quand on contemple Jérusalem du haut du mont des Oliviers.

A peu près au centre de l'enceinte est une grande mos-

1 C'est du moins ce qu'on me disait à Jérusalem. Cependant, depuis mon retour en Europe, quelques voyageurs illustres ont été admis à visiter le Haram. En revanche, ce que je dis de la recrudescence du fanatisme musulman s'est malheureusement confirmé, et a dépassé de beaucoup tout ce qu'on aurait pu craindre.

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quée octogone, surmontée d'une coupole de l'effet le plus imposant; les voyageurs l'appellent souvent mosquée d'Omar, car c'est au calife de ce nom qu'on en attribue la fondation, mais les Arabes ne la nomment que la Coupole du Rocher, Kubbet-es-Sakhrah. A l'extrémité du Haram, à gauche (toujours en regardant du haut du mont des Oliviers), on aperçoit la mosquée d'Aksa et d'autres plus petites qui en dépendent. Çà et là se trouvent des oratoires et des écoles. Ailleurs sont de beaux arbres, des cyprès surtout, dont la couleur sombre tranche vivement sur les tons clairs des rochers et des édifices. Le terrain est inculte et produit de luimême un petit gazon. J'ai dit que le Haram est une terrasse; et il est certain en effet que les murs qui entourent la montagne n'ont point été destinés seulement à la fermer, mais aussi à la soutenir; cependant il ne faut pas se figurer que le sol en soit régulièrement nivelé. On ne peut savoir au juste quelles transformations il a subies depuis les temps anciens ; dans tous les cas, il présente aujourd'hui une pente assez sensible, s' élevant d'est en ouest, et une dépression du côté du nord.

Nous nous ferions une idée fausse de ce Haram ou sanctuaire mahométan, si nous nous en représentions l'usage aussi restreint que l'est en Europe celui des églises. Le fidèle musulman ne s'y rend pas seulement à certaines heures pour y faire sa prière, il y passe souvent des journées entières, absorbé dans la contemplation, accroupi à l'ombre bienfaisante des grands cyprès, promenant sa vue sur les montagnes et les vallées qui déroulent devant lui leur splendide panorama, et jouis-

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sant surtout du bonheur d'être là véritablement en terre sainte, sans que l'aspect importun d'un infidèle risque de souiller ses regards. Quand je rencontrais des musulmans se dirigeant vers cet antique sanctuaire des Israélites ou que je les apercevais de loin sur les pelouses du Haram, la vie religieuse des anciens âges, telle que nous la représente la Bible, se retraçait vivement à moi. Je songeais à la belle image sous laquelle un Psalmiste nous représente les justes, pareils à ces arbres toujours verts, qui, «plantés dans la maison de l'Eternel, fleurissent dans les parvis de notre Dieu»1; — aux soupirs des enfants de Coré : « Mon âme se consume, elle languit après les parvis cle l'Eternel... Un jour clans tes parvis vaut mieux que mille2... Je me rappelle le temps où je marchais en la troupe et où j'allais en leur compagnie jusqu'à la maison cle mon Dieu, avec cris d'allégresse et de louange et une multitude sautant de joie» ! 5

Hélas ! ces souvenirs bienheureux qui faisaient battre le cœur des fils de Coré, ces regrets et ces aspirations ardentes qui les dévoraient, sont aujourd'hui encore le partage des Israélites. Dans la ville sainte elle-même, il ne leur est pas donné de fouler de leurs pas le sol de ce temple qui faisait leur orgueil et leur joie, et ce n'est qu'à prix d'or qu'ils ont obtenu le droit d'en approcher : on sait que pendant longtemps ils ont dû payer une redevance annuelle, aux Romains d'abord" , puis aux Turcs,

1 Ps. XCII, 14.

2 Ps. LXXXIV, 3, 11.

3 Ps. XLII, 4.

" Miles mercedes postulai ; u t illis flere plus liceat, dit saint Jérôme qui en avait été témoin.

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pour qu'il leur fût permis de venir pleurer chaque semaine au pied d'un des murs d'enceinte. Ce mur, le plus beau reste des antiques substructions du Morijah, fait partie de la muraille occidentale du Haram et est séparé du quartier juif par le quartier maugrabin. Depuis quelques années, un riche israélite, M. Moses Montefiore, de Londres, leur a acheté une fois pour toutes le droit de venir, aussi souvent qu'ils le veulent, prier et pleurer près de ce mur.

Ce même M. Montefiore a fait tout ce qui était en son pouvoir pour améliorer la triste condition dans laquelle se trouvent à Jérusalem ses malheureux compatriotes. Il a acheté, hors de la porte de Jaffa, un terrain assez étendu, qu'il a fait enclore d'un mur et où il se propose d'élever des maisons d'habitation pour servir de supplément au quartier juif, décidément trop étroit. On lui doit déjà la fondation d'une ou de plusieurs écoles, d'un hôpital, d'une grande et belle synagogue. Les Juifs n'en sont pas moins restés jusqu'ici la population la plus misérable qu'il y ait dans la ville sainte. La plupart ne vivent que d'aumônes. Ils sont entassés dans quelques rues dont rien, même à Jérusalem, n'égale l'aspect repoussant. On se demande avec étonnement comment la peste n'y est pas endémique, et certes, pour qu'il n'en soit pas ainsi, il faut toute la salubrité de ce climat, de cet air de montagne toujours frais et toujours en mouvement. La misère décime ces pauvres gens, la dévotion les recrute. Ils arrivent à Jérusalem, non-seulement de toutes les provinces de l'empire ottoman, mais aussi des divers pays de l'Europe et de l'Afrique, — non point

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comme les pèlerins chrétiens pour y séjourner quelques semaines, mais pour y passer le reste de leur vie.

La plupart des Juifs de Jérusalem sont néanmoins indigènes et sujets turcs. Quoique le type national israélite soit dans ses traits généraux toujours le même, le Juif d'Orient a cependant un caractère et une physionomie qui lui sont propres et le distinguent du Juif d'Europe. Voici comment le dépeint un voyageur :

« Son regard, dit M. Ch. Didier, dans sa Promenade au Maroc, est oblique et inquiet; il masque la terreur dont son cœur est possédé sous un sourire mielleux qui fait mal à voir quand on l'étudié. Il ne parle pas, il chuchote comme un prisonnier qui craint de réveiller ses bourreaux endormis. Il ne marche pas, il se glisse le long des murs, l'oeil au guet, l'oreille aux écoutes, et il tourne court à tous les angles comme un larron qu'on poursuit. Souvent il tient sa chaussure à la main, pour faire moins de bruit, car rien ne l'effraye plus que d'attirer l'attention. Il voudrait marcher dans un nuage et se rendre invisible. Si on le regarde, il double le pas; s'arrête-t-on, il prend la fuite. »

Un Français, M. Du Couret, qui a embrassé l'islamisme et qui se nomme aujourd'hui Hadji-Abd-el-Hamid-bey, cite dans son Voyage à la Mecque le passage que je viens de transcrire et ajoute : « Mais c'est surtout à Jérusalem que le Juif révèle dans tous ses actes ce caractère inquiet comme le remords que tant d'années n'ont pu détruire. En présence des lieux qui l'accusent, marqué pour ainsi dire d'un stigmate de réprobation, le Juif de Jérusalem ne vit qu'à demi, respirant à peine. »

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Il y a dans ces lignes une dureté qui me déplaît : je voudrais qu'on parlât avec plus d'égards de ce grand et héroïque peuple d'Israël, nation sainte par ses souvenirs et par ses espérances, plus sainte encore par ses malheurs. J'ai cité néanmoins ces passages, parce que le portrait qu'ils nous font du Juif d'Orient est un portrait d'après nature , malheureusement trop ressemblant. Il est curieux de le mettre en regard des menaces xle la Loi : «Je vous disperserai parmi les nations.... et quant a ceux qui demeureront de reste d'entre vous, je rendrai leur cœur lâche dans les pays de leurs ennemis ; le bruit d'une feuille qui tremble les poursuivra, et ils fuiront comme s'ils fuyaient devant l'épée , et tomberont sans que nul les poursuive »4.

Et pourtant, quoique Israël soit tombé, quoiqu'il soit étranger et fugitif dans son propre pays, les promesses faites à Jérusalem n'ont point cessé de se réaliser : « la montagne de Sion est encore la ville du grand roi, la joie de toute la terre2. Les habitants de plusieurs villes continuent à s'y rendre; plusieurs peuples et plusieurs nations puissantes vont encore y invoquer le Seigneur »5. Mais ce n'est plus le temple qui les y attire, ce n'est plus la gloire de Salomon ni la science de Gamaliel, c'est le tombeau d'un homme sans éclat et sans lettres, « en qui n'ont cru ni les pharisiens ni les chefs du peuple » k , niais

* Lévit, XXVI. 36.

2 Ps. XLVIII, 3.

» 3 Zach. VIII , 20-22.

" Jean VII . 48.

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qui, — l'événement l'a prouvé, — était «plus grand que le temple» 4.

L'église dite du Saint-Sépulcre est située dans le quartier chrétien, c'est-à-dire dans la partie nord-ouest de la ville; elle se compose de trois églises bien différentes , reliées entre elles de manière à former un seul édifice. Le tout est si bien flanqué de couvents, qu'il ne reste qu'une porte dégagée ; on y arrive en traversant une petite cour, et c'est de ce côté seulement que l'on peut voir une des façades de l'église.

A l'ouest de cette unique entrée, se trouve la nef principale, Y église du Saint-Sépulcre proprement dite. C'est une rotonde large et élevée, dans le genre du Panthéon. Elle est éclairée par la coupole. Tout autour sont des colonnes; au centre, une chapelle de marbre noir, contenant le sépulcre de Jésus.

A l'est de la porte, autrement dit, à droite, est l'église du Calvaire : on y monte par un escalier de dixhuit marches , étroit et rapide. Je ne décrirai pas tous les autels, tous les lieux mémorables qu'on y signale à la dévotion des pèlerins. Ces détails, fussent-ils vrais, n'ajouteraient rien à la grandeur du souvenir; en un lieu pareil, l'Histoire elle-même pâlit aussi bien que la légende, et quand on me montre sur le Calvaire les très-authentiques tombeaux de Godefroi de Bouillon et de Baudouin, ils ne m'intéressent guère plus, je l'avoue, que le trou qu'on me fait voir auprès et dans lequel on dit avoir retrouvé le crâne d'Adam.

4 Matth. XII, 6,

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La troisième église, au contraire, est située beaucoup plus bas que la première ; on y descend par vingt et un degrés ; c'est l'église souterraine de Sainte-Hélène ou de Y Invention de la Croix. C'est là que, selon la légende, l'impératrice aurait retrouvé la vraie croix jetée par les Juifs dans une citerne avec celles des deux larrons.

Je ne m'arrêterai pas davantage à la description des lieux; la première question n'est pas de savoir ce qu'ils sont, on demande avant tout s'ils sont authentiques. Voilà ce que je vais examiner. Il est bien entendu que je ne fais pas porter la discussion sur l'authenticité de chacun des lieux saints renfermés dans cette église et consacrés par la légende. Je n'examine ici que cette question générale : la triple église appelée église de la Résurrection ou église du Saint-Sépulcre est-elle réellement construite sur les lieux où Jésus-Christ est mort et a été enseveli ?

Il est évident, en effet, que l'authenticité du Calvaire et du saint sépulcre n'implique point la vérité de toutes les légendes qui s'y rattachent et n'en est point solidaire. On admet que le Louvre où habitait Charles IX est bien réellement le palais qui porte aujourd'hui ce nom, mais on n'est point obligé pour cela de croire à l'identité de la fameuse fenêtre de laquelle il tirait sur les Huguenots.

Les défenseurs de l'authenticité du saint sépulcre allèguent la tradition, qu'ils disent constante et ininterrompue ; leurs adversaires opposent à cette tradition un certain nombre de faits qui ne pourraient se concilier avec elle et en démontreraient la fausseté. Examinons

d'abord ces faits ; nous pèserons ensuite la valeur de la tradition.

Une des seules choses que nous sachions par l'Ecriture sur le lieu du supplice de Jésus, c'est qu'il était situé, non point dans la ville , mais près de la ville 1 et hors de la porte*. Or, le Calvaire et le sépulcre que l'on montre actuellement sont dans l'enceinte des murs. Il y a là une contradiction qui saute aux yeux. Mais rappelons-nous que l'enceinte de la ville n'était, du temps cle Jésus, ni ce qu'elle est aujourd'hui, ni ce qu'elle fut peu après lui, quand on eut construit le troisième mur. Elle n'était encore fermée que par ce qu'on appelle le second mur ; or, ce second mur (on le sait par Josèphe et personne ne l'a contesté) ne commençait point, comme le mur actuel, à la tour d'Hippicus (porte de Jaffa) , mais plus bas, à la porte des Jardins.

Où était cette porte? Où était ce mur? J'ai examiné ailleurs cette question, et j'ai cherché à montrer combien il est invraisemblable qu'un mur ait jamais passé sur la pente occupée actuellement par le quartier chrétien, et comme il est probable au contraire que le tracé du second mur coïncidait à peu près avec celui de la rue de Damas, et la porte des Jardins avec les bazars. Dans ce cas, l'emplacement traditionnel du Calvaire et du saint sépulcre se trouverait hors de l'enceinte des murs tels qu'ils existaient du temps de Jésus. Il en serait tout près, il est vrai , mais c'est précisément ce qu'on doit conclure du récit de saint Jean.

1 Jean XIX, 20.

2 Hébr. XIII, 12.

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Il ne faut pas objecter non plus, comme on pourrait être tenté de le faire, que le Calvaire et le sépulcre désignés par la tradition sont trop voisins l'un de l'autre. Car saint Jean nous dit expressément que le jardin de Joseph d'Arimathée était dans le lieu même où l'on avait crucifié Jésus; ce fut à cause de cette proximité du sépulcre que l'on y déposa son corps, parce que c'était la Préparation des Juifs1. — Mais la forme actuelle du saint sépulcre donne lieu à une objection plus spécieuse. On s'attend à trouver une grotte creusée dans le flanc d'un rocher; car tels étaient les tombeaux des anciens Juifs, tel était celui de Jésus, selon le témoignage exprès de l'Evangile2, — et l'on vous montre une espèce de mausolée de marbre, en forme de chapelle, isolé au milieu du sol parfaitement plat sur lequel s'élève la coupole de l'église. Voilà, semble-t-il, un fait qui tranche la question ; le tombeau actuel est un tombeau à la mode moderne ou du moins à la mode romaine; ce n'est point un vrai tombeau juif! — Cependant, en examinant de plus près ce mausolée, on peut se convaincre que les plaques de marbre noir dont il paraît composé ne sont qu'un revêtement appliqué sur le rocher brut, et que le sépulcre lui-même, qui se trouve caché par ce marbre , est partie intégrante du rocher sur lequel l'église est construite. Nous avons donc ici un monument du même genre que les tombeaux de la vallée de Josaphat ; les uns et les autres

1 Jean XIX , 41 , 42.

2 Matth. XXVII, 60; Marc XV, 46.

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n'étaient sans doute d'abord que des grottes taillées dans le roc ; plus tard , on les aura détachées et isolées pour leur faire honneur et les signaler davantage à l'attention. On peut donc se représenter que le rochersur lequel est bâti l'église du Calvaire s'étendait primitivement jusqu'à l'endroit où l'on montre le saint sépulcre ; Constantin en aurait fait tailler et enlever la partie occidentale , en ne laissant subsister que le sépulcre même, qui, plus tard encore peut-être, aurait été revêtu de marbre et arrangé en forme de chapelle , tel qu'on le voit aujourd'hui.

Voilà donc encore une invraisemblance qui se trouve n'être qu'apparente ; or, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces invraisemblances, dès qu'elles ne sontpas fondées, se tournent en présomptions favorables à l'authenticité . On ne met guère la vraisemblance contre soi que quand on a pour soi la vérité. S'il n'y avait pas eu, du temps de Constantin, une tradition positive relativement à la situation du saint sépulcre, si ce prince avait voulu seulement, — comme on l'a fait si souvent pour d'autres faits de l'Histoire sainte , — rattacher à un lieu quelconque le souvenir de la mort et de la résurrection du Sauveur, — on ne peut guère douter qu'à défaut de la réalité il eût cherché du moins à avoir pour lui les apparences. Il eût trouvé sans peine hors des murs un sépulcre possédant toutes les conditions requises, et il ne se serait pas avisé d'en choisir un dans l'enceinte de la ville, c'est-à-dire dans la situation la plus invraisemblable que l'on pût imaginer. En outre, loin de faire disparaître les traces de la forme primitive de

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ce tombeau, il semble qu'il aurait cherché plutôt à lui conserver l'aspect de ces antiques sépulcres juifs dont il avait tant de modèles sous les yeux.

Ceci n'est qu'une présomption, je le sais, mais voyons maintenant la tradition. Cette tradition n'est-elle qu'une légende apparaissant pour la première fois dans le journal d'un pèlerin du moyen âge, ou, — comme tant d'autres légendes relatives à Jérusalem, — admise par les membres d'une seule église et rejetée par les autres? Non, nous pouvons la suivre d'abord sans interruption jusqu'à Constantin; aussi personne ne conteste-t-il que l'église actuelle du Saint-Sépulcre soit située sur l'emplacement où Constantin avait élevé la sienne \ on accorde même qu'elle conserve des restes considérables de l'édifice construit par cet empereur. Ce n'est point là la question. Ce qui est contesté, c'est que Constantin ait su où étaient réellement situés le Calvaire et le saint sépulcre.

En effet, dit-on, toute l'histoire qui nous est rapportée de la construction de cette église est empreinte d'un caractère légendaire ; sainte Hélène fait faire des fouilles, elle retrouve les trois croix parfaitement conservées, quoique enfouies sous terre depuis trois cents ans, et elle reconnaît la croix du Sauveur aux miracles qu'elle opère ! En voilà assez pour ôter à l'historien tout crédit et à la tradition toute créance !

1 Un voyageur moderne, M. Fergusson, l'a contesté cependant. Suivant lui, la Coupole du rocher, au centre du Haram, ne serait autre chose que Yéglise de la Résurrection, élevée par Constantin. Mais cette opinion bizarre et insoutenable a été réfutée surabondamment et n'a pas trouvé de partisans.

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Cette conclusion ne me paraît pas légitime; au contraire, en lisant avec attention ce récit tout rempli de surnaturel , on sera frappé d'un fait : c'est que le chroniqueur, à qui les miracles coûtent si peu et qui en accumule tant pour expliquer la découverte de la vraie croix, n'en fait intervenir aucun quand il s'agit de retrouver l'emplacement du Calvaire et du saint sépulcre. Il ne prétend pas qu'il ait été besoin pour cela d'aucune révélation, ni même d'aucune recherche. Il parle de ce site comme d'un endroit bien connu et ne soupçonne pas qu'il y ait eu la moindre difficulté à le déterminer.

Il est certain, en effet, que ce site devait être facile à reconnaître, car on doit supposer, — et d'ailleurs saint Jérôme le confirme, — que, jusqu'à sa conversion, Constantin y avait laissé subsister les idoles qu'Adrien avait élevées, comme je l'ai dit, soit pour profaner ces lieux, soit pour les honorer à sa manière. C'est donc jusqu'à Adrien que remonte la tradition ; c'est même certainement un peu au-delà, car pour que cet empereur ait jugé nécessaire de dénaturer les souvenirs sacrés qui se rattachaient au Calvaire et au sépulcre , il faut que ces lieux eussent été avant lui , — et sans doute depuis quelque temps déjà , — l'objet de la vénération des chrétiens.

Nous voilà donc remontés jusqu'au premier siècle de l'Eglise, sans avoir découvert de solution de continuité dans la tradition relative au saint sépulcre et sans avoir vu qu'elle ait donné lieu à une hésitation, à un doute, à une contestation, — telle qu'on en voit surgir dès les premiers siècles quand il s'agit de déterminer le temps

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de la fête de Pâques ou tel autre point de la tradition ecclésiastique.

Je sais bien que nous voici au terme et que nous ne pouvons pas remonter plus haut; et j'avoue que, tant qu'il y aura un intervalle (ne fût-il même que d'un demisiècle) entre la mort de Jésus et la première apparition de cette tradition, on pourra, si on le veut, en révoquer en doute la vérité. C'est pour cela que l'authenticité du saint sépulcre, bien que d'une haute probabilité, n'arrivera jamais à prendre rang parmi les faits absolument incontestables. Mais je voudrais écarter au moins une objection que j'ai souvent entendu faire. Il est invraisemblable, dit-on, que le souvenir de la situation du Calvaire et du sépulcre de Jésus se soit conservée dans le premier siècle du christianisme ; les premiers fidèles ne doivent point avoir songé à en perpétuer la mémoire ; l'importance attachée aux lieux saints est un fruit de la décadence et nous ne saurions l'attribuer à l'église du siècle apostolique. Les disciples de Jésus se souciaient peu de savoir où avait été la sépulture de leur Maître ; ils ne le cherchaient que dans le ciel, où il les avait devancés.

Il est vrai , répondrai-je , tel était le point de vue de saint Paul, et sans doute aussi des autres apôtres. Mais on se tromperait fort en attribuant ce même degré de spiritualité aux masses qui, dès la Pentecôte, composèrent l'église chrétienne. Nous voyons au contraire, par les épîtres de saint Paul, que dès le commencement l'attachement aux choses extérieures et visibles, le besoin de formes, les tendances juives, en un mot, se trouvaient

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dans le sein de toutes les églises et aboutissaient déjà même à des abus. C'était là ce que saint Paul avait sans cesse à combattre ; il rappelle aux uns que nous ne devons plus connaître personne selon la chair « et que même si nous avons connu Christ selon la chair nous ne le connaissons plus ainsi maintenant » 1 ; il avertit les autres de ne pas s'attacher «à la distinction des fêtes, des nouvelles lunes et des sabbats»2. Nous savons que c'était surtout chez les églises issues du judaïsme et particulièrement chez les églises de Palestine que ces tendances étaient prédominantes; à Jérusalem, tout devait concourir à les favoriser, et si les Colossiens attribuaient à certains jours une idée de sainteté étrangère à la spiritualité de l'Evangile, on doit supposer à bien plus forte raison que les chrétiens-juifs de Jérusalem attachaient déjà un intérêt particulier, peut-être même une importance exagérée, aux lieux saints qui se trouvaient au milieu d'eux.

Si j'insiste autant sur les raisons qui militent en faveur de l'authenticité du saint sépulcre, c'est que j'ai vu certaines personnes avoir là-dessus un parti pris et se faire, pour ainsi dire, un article de foi de la rejeter. Pour moi, il m'est impossible de voir quel est l'intérêt dogmatique de la question, mais on comprendra que, comme protestant, je craigne encore plus les préjugés protestants que les préjugés catholiques.

Parmi toutes les raisons que l'on oppose à l'authenti-

4 2 Cor. V, 17.

2 Col. II, 16.

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cité du saint sépulcre, j'ai souvent entendu citer une raison morale : Dieu n'aurait pas permis que le tombeau de Jésus devînt un objet d'idolâtrie et fût profané, comme il l'est encore aujourd'hui, par les superstitions et les querelles des chrétiens. — Hélas ! quels sont les sacrilèges que Dieu n'aitpas permis! — l'idolâtrie que l'homme n'ait pas inventée! — les outrages que le nom de Jésus n'ait pas subis ! — les crimes qui ne s'en soient pas autorisés! Vraiment, je m'étonnerais bien plutôt si le sépulcre du Sauveur faisait exception à la règle générale.

Voici donc comment on peut, je crois, se représenter l'état des lieux au temps de Jésus.

L'espace compris dans l'angle que formaient le mur de la vieille cité et celui de la nouvelle ville était sans doute une sorte de faubourg : la situation centrale qu'il occupait devait l'avoir fait choisir de préférence pour y établir des jardins, c'est-à-dire des plantations d'arbres fruitiers, telles qu'on en voit encore aux portes de Jaffa, de Naplouse et en général de toutes les villes d'Orient moins profondément déchues que ne l'est aujourd'hui Jérusalem. C'est à ces plantations que devait son nom la porte de Gennath (c'est-à-dire des jardins), qui faisait communiquer à ce quartier la vieille cité de David. Sans doute aussi, dans le temps de Jésus, ces jardins tendaient déjà à disparaître pour faire place à des maisons, puisque, peu d'années après, ce faubourg était assez important pour qu'on crût devoir le faire rentrer dans l'enceinte de la ville par la construction du troisième mur. Quelques jardins cependant y auraient sub-

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sis té encore, appartenant sans doute, pour la plupart, comme celui où fut enseveli Jésus, à des personnages opulents et considérables.

Dans cet angle donc, s'élevait un petit tertre, un crêt, — comme on dit dans nos montagnes, — tout pareil à ceux que l'on rencontre en assez grand nombre au nord de la Jérusalem actuelle. Il avait en face, — du côté du midi, le sommet du mont Sion, — du côté de l'ouest, le temple et la tour Antonie avec le palais du gouverneur romain. On l'appelait le Crâne, en hébreu Golgotha. C'était sans doute un rocher aride comme le sont d'ordinaire les créts de ce genre, mais les propriétaires des jardins qui l'entouraient en avaient utilisé les flancs pour y creuser des tombeaux. Peut-être était-ce h ces grottes sépulcrales qu'il devait son nom; peut-être et plus probablement, ce nom ne lui venait que de sa forme arrondie.

Ce tertre était situé au carrefour des routes de la vieille et de la nouvelle cité, plus près cependant de la nouvelle que de la vieille et à quelques pas seulement de la porte appelée plus tard porte Judiciaire. C'était le premier point que l'on eut en vue quand on sortait de la ville , et peut-être cette circonstance l'avait-elle déjà fait choisir dans d'autres occasions pour y ériger les croix des condamnés ; car on aimait assez que ces redoutables exemples de la justice romaine attirassent les regards du peuple et l'on avait soin de choisir pour cela le bord des routes et les passages fréquentés. Peutêtre aussi étaient-ce les Juifs qui l'avaient désigné aux soldats de Pilate, afin d'ajouter à l'ignominie du supplice

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celle de l'exposition publique. On sait que ce raffinement de méchanceté ne tarda pas à retomber sur ceux qui en étaient coupables : si le supplice de Jésus avait été aussi public qu'il pouvait l'être, l'écriteau de Pilate le fut également et il y eut d'autant plus de gens 1 qui purent lire sur la croix le fameux Reoo Judœorum , par lequel le gouverneur romain se vengeait du fanatisme juif.

Ce lieu se trouverait aujourd'hui compris dans l'enceinte de l'église; la partie orientale du rocher constituerait le sol de l'église du Calvaire, beaucoup plus élevé, comme je l'ai dit, que celui du reste de l'édifice; la partie occidentale en aurait été enlevée en bonne partie par le ciseau des architectes de Constantin et on n'en aurait laissé subsister que la grotte où se trouvait le sépulcre.

Il est certain, en effet, que le sol de l'église du Calvaire n'est point une terrasse artificielle ; on peut encore se convaincre qu'elle est élevée sur le rocher même. On peut aussi constater que ce rocher contient, outre le saint sépulcre, plusieurs autres excavations, absolument pareilles à celles de tous les anciens tombeaux juifs et qui, chose curieuse, n'ont été remarquées qu'assez récemment.

Je ne quitte ce sujet qu'avec le regret de n'avoir pu le traiter plus à fond. J'aurais aimé à citer quelques-unes des recherches aussi érudites qu'ingénieuses auxquelles a donné lieu la controverse relative à l'authenticité du

' Jiolh\. Jean XIX. 20.

saint sépulcre ; mais j'ai dû chercher au contraire à oublier ce qu'on a dit avant moi ; car j'ai voulu rester dans mon rôle de voyageur et me borner, autant que possible, à communiquer mes propres impressions, mes propres observations et les résultats auxquels je suis arrivé personnellement.

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