‹ Voyage en Terre-SaintChapitre 10 sur 29 · LES PORTES DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

LES PORTES DE JÉRUSALEM

J'ai dit que Jérusalem a sept portes, dont quatre seulement sont ouvertes. Elles paraissent correspondre exactement à celles qui existaient sous les rois francs, avant la construction du mur actuel. Mais si nous remontons au temps de la Jérusalem antique, nous voyons qu'elle avait un nombre de portes plus considérable : ce qui se comprend aisément, puisqu'elle était alors bien plus peuplée qu'elle ne l'a été depuis. Le livre de Néhémie nous a conservé les noms de dix de ces portes. Il serait inutile d'en rechercher aujourd'hui remplacement exact, du moins au sud et au nord , où les limites de la ville ne sont plus les mêmes ; à l'est et à l'ouest, cependant, il est possible que celles qui existent de nos jours correspondent encore, plus ou moins, à des portes existant du temps des rois de Juda.

Plutôt que de décrire ici ex professo les portes actuelles de Jérusalem, je préfère associer mes lecteurs à une des promenades que je fis autour des murs, peu

JUDÉE

après mon arrivée. Aucune des portes ne nous échappera, et nous aurons l'avantage de sortir un moment du ton didactique.

Mercredi, 31 mars, après le lunch (car le Melita hôtel se conforme de son mieux aux habitudes anglaises), Hhannah, qui m'attend sur la terrasse, me propose de m'accompagner dans une promenade autour de la ville. Nous sortons par la porte du nord, celle par laquelle je suis entré; c'est sans contredit la plus belle. Les Arabes la nomment Bâb-el-Amoûd (la porte des Colonnes), mais les voyageurs la désignent ordinairement sous le nom de porte de Damas. C'est par là, en effet, que l'on sort pour se rendre à Damas, ainsi qu'en Samarie et en Galilée. Ici, au lieu de s'abaisser en vallées plus ou moins rapides comme devant les autres portes de la ville, le terrain va en montant. Devant nous s'étale, en pente douce, une belle plaine couverte d'oliviers. Nous nous dirigeons à droite, c'est-à-dire du côté de l'est, et laissons à notre gauche un petit tertre dans lequel est une grotte où, s'il faut en croire la légende, Jérémie pleura ses Lamentations. Sur ce tertre se trouvent en grand nombre des tombeaux musulmans. Toujours des tombeaux! Les abords de Jérusalem en sont littéralement pavés. Ici, et sur le versant de la vallée de Josaphat, le long des murs du Temple, ce sont des tombeaux musulmans. Au-delà du Cédron, près du chemin de Béthanie, tombeaux juifs ! Dans la vallée même, — sur la montagne, — à Haceldama, — tombeaux antiques creusés dans le roc! Enfin sur le mont Sion, tombeaux chrétiens ! Jérusalem n'est qu'une

JUDÉE

nécropole dont les vivants semblent les gardiens, les conservateurs plus ou moins négligents.

Vis-à-vis de l'angle sud-est du tertre de Jérémie, nous voyons une porte actuellement murée ; c'est la porte des Fleurs (Bâb-es-Saheri) , appelée par les Francs porte d'Hérode, d'Ephraïm ou de Benjamin. Bientôt, contournant à angle vif le coin N.-E. des murs, nous nous trouvons sur les hauteurs qui dominent le ravin du Cédron. Sur cette face orientale de la ville, parallèle au mont des Oliviers, se trouve la seule porte qui conduise dans la vallée de Josaphat. Deux lions sont sculptés au-dessus. On l'appelait au moyen âge porte de Josaphat; aujourd'hui les Francs la nomment porte de Saint-Etienne. parce que, dit-on, c'est à quelques pas de là que fut lapidé le premier martyr. Les gens du pays la désignent de préférence sous le nom de Bâb-Sitti-Mariam (littéralement : porte de madame Marie). C'est par là, en effet, que l'on se rend à un prétendu tombeau de la Vierge, également vénéré par les musulmans et les chrétiens. Entre cette porte et l'enceinte du Haram, on voit, — dans l'intérieur des murs, — les ruines d'une piscine profonde, que l'on considère assez généralement comme étant celle de Béthesda1. Elle est à sec, les murs qui l'entourent se sont écroulés et l'ont en partie comblée.

Cette piscine est certainement de construction antique, mais est-on fondé à l'identifier avec celle dont parle saint Jean? — Il faudrait, pour répondre à cette question, pouvoir dire avec quelque certitude à "quelle porte

4 Jean V. 2.

JUDÉE

de l'ancienne Jérusalem correspond la porte actuelle de Saint-Etienne. Nous voyons en effet par l'Evangile que ce lavoir de Béthesda était situé à la porte des Brebis1.

Néhémie, qui nous parle aussi de cette porte2, ne nous dit point de quel côté elle était située. Cependant, en comparant avec soin les trois passages de son livre relatifs à l'enceinte de Jérusalem3, on arrive à la chercher sur la face orientale de la ville. C'est là que la place Raumer, par exemple, dans le catalogue qu'il donne des portes de Jérusalem d'après l'Ancien Testament. Ce qui viendrait à l'appui de cette conclusion, c'est que le petit bétail qui entrait à Jérusalem y arrivait certainement par l'est, car c'est de ce côté-là que se trouvent les immenses pâturages du désert de Juda : de nos jours encore , c'est par la porte Saint-Etienne qu'entrent à Jérusalem tous les moutons nécessaires à la subsistance de la ville.

En outre, les exigences du culte et des sacrifices n'auraient guère permis de reléguer le marché aux brebis à une trop grande distance du temple. Nous avons même lieu de croire qu'il en était tout près, puisque nous voyons dans saint Jean * qu'il tendait à empiéter sur

* Le grec dit : zn\ rrt irpojSarix^. Qu'il faille entendre par là la porte, ou. comme le veulent nos versions, le marche aux brebis, cela revient à peu près au même, car on peut aisément conjecturer que ce marché et cette porte ne devaient pas être fort distants l'un de l'autre. D'après les convenances de tous les pays, un marché de ce genre ne peut guère être situé qu'à l'entrée d'une ville.

2 Néhémie III, 1-32; XII, 39.

3 Ibid. II. 13-15:111, XII. 31-40.

4 Jean II, 14.

JUDÉE

l'enceinte consacrée. Qui sait si ce n'est point la vue de ces grands troupeaux, agglomérés aux portes du Temple, qui a fourni à Jésus les images dont il se sert dans le Xe chapitre de saint Jean? Qui sait même s'il n'y a point quelque allusion toute locale dans ces paroles : « En vérité, en vérité, je vous dis que c'est moi qui suis la porte des Brebis »? 1

A moins de cent pas de la porte Saint-Etienne commence l'enceinte du temple , dont la face orientale forme une ligne droite non interrompue jusqu'à l'angle S. -E. des murs. Le rebord de la montagne se rétrécit et l'escarpement du ravin devient plus abrupt ; le sentier passe au milieu de tombeaux , à quelques pas de la muraille et presque au bord du précipice.

Sur cette face se trouve une porte , depuis longtemps murée. Le style en est antique ; les chapiteaux des colonnes sont ornés de palmes, disposées dans le goût des feuilles d'acanthe corinthiennes. On est tenté de la considérer comme un reste du temple d'Hérode; en tout cas, on ne peut la supposer postérieure à Adrien. Cette porte, appelée par les Arabes la porte de la Miséricorde (Bâb-er-Rahmeh), ou la porte Eternelle , a toujours été désignée par les étrangers sous le nom de porte d'Or. C'est par là , dit-on , que Jésus entra dans le temple , le jour des Rameaux , en venant de Béthanie , précédé des cris de joie et des Hosanna de la foule. Cette légende, que l'on ne saurait ni confirmer ni contredire, faute de données suffisantes, repose sur le fait que la porte d'Or

1 JeanX, 7.

JUDÉE

est la seule porte antique qui subsiste et sur sa situation : en effet, un sentier, coupant en écharpe le flanc du ravin, descend de là à un des ponts du Cédron et rejoint, un peu plus loin, la principale route qui conduise à Béthanie.

Au-delà de cette porte, mais plus près de l'angle S.-E. de la ville, la base de la muraille est composée, par places, de pierres énormes qui datent évidemment du temple ; elles justifient l'admiration des apôtres : Maître, regarde quelles pierres !i Celles qui restent semblent n'être là que pour qu'on s'étonne davantage que les autres aient pu être renversées et pour que l'on voie mieux dans cette destruction l'intervention souveraine de Dieu. J'ai mesuré une de ces pierres, prise à peu près au hasard : elle avait seize pieds de longueur sur quatre et demi de hauteur, mais il y en a de beaucoup plus grandes. Schulz en cite une de vingt-neuf pieds de long.

Il faut remonter haut dans l'antiquité pour trouver l'époque où l'on bâtissait avec des matériaux pareils. Aussi peut-on sans témérité attribuer ces substructions au temps de Salomon ; ce sont les restes des murailles qu'il avait élevées pour soutenir le mont Morijah. Les assises supérieures des murs et, par places, les murs tout entiers furent à maintes reprises renversés par les conquérants de Jérusalem ; mais quelques-unes de ces assises inférieures sont restées inébranlables comme la montagne, dont elles semblent faire partie. On a rebâti toujours sur ces bases, aussi solides que le rocher même. Il est remarquable que tous les vestiges des anciens murs

1 Marc XIII, 1.

de Jérusalem se trouvent dans l'enceinte du temple; les uns ici, d'autres un peu plus haut, entre la porte d'Or et la porte Saint-Etienne, à l'angle N.-E. duHaram; d'autres, sur la face du Haram tournée à l'Orient et, par conséquent, dans la ville; à ces derniers appartient, entre autres , la belle et imposante muraille au pied de laquelle les Juifs viennent pleurer la ruine et la profanation de leur temple.

Toutes ces grosses pierres antiques ont ceci de particulier qu'on n'en a taillé que les bords ; le milieu a été laissé plus ou moins brut, mais tout autour est une bordure de deux à quatre pouces soigneusement taillée au ciseau, de telle sorte que, placées les unes sur les autres, les pierres se raccordent exactement.

Arrivés au coin S.-E. du Haram et de la ville, écartonsnous un peu et suivons un nouveau sentier qui nous conduira, comme celui que nous venons de voir, au Cédron et aux tombeaux d'Absalon et de Josaphat. Quoique je compte consacrer une autre journée à parcourir les ravins qui entourent la ville , je me trouve maintenant si près de ces monuments que je ne résiste pas au désir de leur rendre une première visite. C'est ici que la vallée est le plus étroite ; on en franchit le fond en trois pas, sur un petit pont de pierre d'une seule arche. Immédiatement en face du pont, et déjà sur la pente de la montagne des Oliviers, s'élèvent quatre monuments bizarres, auxquels la tradition rattache les noms de Josaphat, d'Absalon, de saint Jacques et de Zacharie. Derrière eux, un peu plus haut, s'étendent, en une longue ligne, des pierres tumulaires toutes simples et plus

JUDÉE

modernes : ce sont des sépultures juives. Mais d'autres sépulcres antiques , creusés dans le roc , sont pratiqués en nombre infini dans les flancs de la montagne.

On comprend que, dés les temps les plus anciens, les Juifs aient préféré ce lieu à tout autre pour y placer leurs sépultures, à l'ombre des rochers de Morijah et des murailles du temple. Un jour viendra , — disaient les prophètes, 1 — où l'Eternel, du haut de cette montagne sainte, jugera les nations assemblées à ses pieds dans la vallée de Josaphat. Alors les morts se réveilleront de leurs tombeaux et comparaîtront devant lui pour recevoir le prix de leurs œuvres. — C'est à cette idée que se rattache sans doute l'empressement des Juifs à se faire inhumer dans cette vallée, et surtout dans la partie de la vallée la plus rapprochée du trône de l'Eternel. Mais, hélas ! le temps est venu où ces lieux n'ont plus suffi à la demeure des morts ; il a fallu les enterrer à Tophet et dans la vallée du fils de IJinnom, parce qu'il n'y avait plus de place ailleurs. 2

Les quatre monuments que j'ai nommés sont des sépulcres taillés dans le rocher, suivant l'ancien usage des Juifs ; mais ce qu'ils ont de particulier, c'est qu'on les a isolés de la masse du roc , en pratiquant une large tranchée autour de chacun d'eux. On y a en outre sculpté des colonnes, des pilastres, des frontons, de sorte qu'en les voyant à quelque distance, on n'hésite pas à les prendre pour des constructions faites de pierres rapportées ;

' Joël III.

% Jér. VII, 32 ; XIX, 11.

JUDÉE

mais quand on s'approche , on voit que ces étranges édifices sont des monolithes taillés dans le rocher même.

Le tombeau d'Absalon est d'un style fort curieux; sur le devant sont figurées des colonnes ; le haut est surmonté d'un chapiteau en cône ou en trompette qui n'a, je crois , d'analogue nulle part. Nous lisons dans le deuxième livre de Samuel : « Àbsalon avait pris et érigé pour soi, de son vivant, un monument dans la vallée du Roi, car il disait : Je n'ai point de fils pour laisser lamémoire de mon nom. Et il appela ce monument de son nom , et jusqu'à ce jour on l'appela la main d'Absalon » 4: C'est à ce passage de l'Ecriture que se rattache le nom du mausolée que nous avons sous les yeux. Rien n'empêche d'en admettre l'authenticité; des voyageurs sobres et judicieux, — M. Van de Velde, par exemple, — n'ont pas hésité à y croire. Il est certain qu' Absalon, voulant s'immortaliser, n'aurait pu ériger un monument plus durable ; l'originalité de cette architecture paraît être aussi la preuve d'une haute antiquité ; enfin il n'est pas jusqu'à ce singulier chapiteau , qui ne me semble indiqué par le récit biblique ; c'est comme un doigt levé vers le ciel et l'on comprend fort bien que le peuple ait choisi, pour désigner ce monument, le nom de Yad Abshâlom (main d'Absalon) de préférence à celui de Matztzébeth 2 que lui donne l'historien.

* 2 Sam. XVIII . 18. Je traduis littéralement les deux derniers mots aSu^N t- Mais je rappellerai que le mot main en hébreu se dit de tout ce qui sert d'index . d'avertissement , de signe conv mémoratif.

2 rmn

JUDÉE

Au reste, quel que soit l'âge de ce monument et de ceux qui l'entourent, on s'accorde généralement à les regarder comme de rares et précieux vestiges de l'architectecture hébraïque. Peut-être ne sont-ils pas tous quatre de la même époque ; celui d'Absalon est celui qui présente le moins de ressemblance avec les œuvres d'architecture des autres peuples, tandis que dans celui de saint Jacques on ne saurait guère méconnaître l'influence de l'art grec. Il date sans doute des Asmonéens ou des Hérodes.

Il me paraît assez vraisemblable que plusieurs de ces grottes ont dû servir de sépulcres assez longtemps avant d'être taillées en forme d'édicules, et que plus tard, sans doute v on a voulu honorer ceux qui y étaient ensevelis, en embellissant de la sorte leurs tombeaux. Peut-être Jésus faisait-il allusion à la construction ou à l'embellissement de ces monuments, lorsqu'il disait aux Juifs : Vous bâtissez les tombeaux des prophètes et vous orxez les

monuments des justes1 et lorsqu'il ajoute: «C'est

pourquoi retombera sur vous tout le sang juste qui a été répandu sur la terre , depnds le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zaçharie* »

Ces paroles me feraient supposer que, déjà du temps de Jésus, la tradition donnait le nom de tombeau de Zacharie à l'un des mausolées de la vallée de Josaphat , et que le Christ, qui prononçait ces paroles dans un des parvis du temple3, avait alors ces monuments sous les

4 Matth. XXIII. 29.

2 Ibid. . 35.

5 Cf. Matth. XXIV. 1.

JUDÉE

yeux. Mon hypothèse rendrait également' compte d'un fait qui a toujours embarrassé les interprètes dans l'explication de ce passage : on se demande pourquoi Jésus cite ici Zacharie, de préférence à tout autre prophète. Mais si l'on admet que ses premières paroles (v. 29) se rapportaient précisément à ce tombeau, l'allusion qu'il fait ensuite à Zacharie se trouve suffisamment justifiée.

Ce tombeau de Zacharie est assez pareil à celui d'Absalon, à ceci près qu'il est surmonté , non d'un cône, mais d'une pyramide. La grotte voisine a reçu le nom de grotte de saint Jacques, parce que, suivant la légende, cet apôtre s'y serait caché, après l'arrestation de Jésus, pour se dérober aux poursuites des ennemis de son maître. C'est aussi un sépulcre, mais ouvert sur le devant et orné d'une colonnade.

Le tombeau de Josaphat est tout à côté du monument d'Absalon ; il se trouve maintenant presque entièrement enfoncé dans le sol ; l'angle supérieur du frontispice reste seul encore découvert.

Hâtons-nous de remonter; nous avons à longer maintenant la face méridionale des murs ; elle nous arrêtera moins que la face orientale : car, si l'on en excepte l'angle à l'est (qui appartient encore à l'enceinte du temple), et probablement la partie où se trouve la porte Maugrabine , le tracé de ce mur est moderne et laisse en dehors une bonne partie de la ville de David.

L'ancien mur, selon toute apparence, au lieu de couper les hauteurs de Morijah et de Sion, comme le fait le mur actuel, enveloppait à peu près les extrémités sud de ces deux collines et en dessinait le contour: il laissait

JUDÉE

donc hors de son enceinte le Tyropéon inférieur et présentait là un rentrant très-prononcé, au fond duquel se trouvait vraisemblablement la porte appelée aujourd'hui Maugrabine. Nous voyons dans Jérémie et dans le livre des Rois1 que, lorsque Nébucadnézar prit Jérusalem, les gens de guerre qui avaient défendu la ville s'enfuirent de nuit du côté des jardins du roi, par la porte qui est entre les deux murailles, et se dirigèrent vers l'Àrabah. Comme il n'y a pas de doute à avoir sur la situation des jardins du roi, non plus que sur le chemin de LArabah, il est évident que la porte dont parle ici Jérémie se trouvait au fond du rentrant que j'ai mentionné et correspondait par conséquent à h porte Maugrabine. Ce serait sans doute aussi la même que Néhémie2 désigne sous le nom de nDuan "ijru» c'est-à-dire porte du Fumier ou des E goûts. La présence d'un cloaque près de la porte Maugrabine et la situation de cette porte à l'issue du Ouâd, au point le plus bas de la ville , rend ce rapprochement fort vraisemblable : aussi les Francs ont-ils depuis longtemps donné à la porte Maugrabine le nom de porta stercoris.

La porte actuelle n'est, comme le Bâb-es-Saheri, qu'une poterne habituellement fermée; on l'ouvre en été, quand les citernes de la ville tarissent, afin de pouvoir se rendre directement par là à la source de Siloé.

Cette source, avec les frais jardins qui l'entourent (les jardins du roi), est au-dessous de nous, à l'extrémité

1 Jérémie XXXIX, 4; LU. 7. 2 Rois XXV. 4. s Néhemie II . 13 et suivants.

JUDÉE

du TjTopéon ; quant au village de Siloé , il s'étend à l'opposite , sur les flancs escarpés du mont du Scandale. On le dit assez misérable ; d'ici, il fait un effet des plus pittoresques. Deux troupeaux de chèvres et de moutons , — chacun d'environ un millier de têtes , — descendent en ce moment, par deux chemins différents, le sommet de la montagne; les bergers les pressent, en poussant de grands cris, et les ramènent pour la nuit dans les grottes de Siloé.

Le soleil baisse et nous devons doubler le pas ; nous arrivons à la porte de David, appelée aussi porte de Sion et située à peu près au sommet de la montagne. La vue dont on jouit là est des plus belles. En continuant à longer le mur, on se trouve, au bout de deux cents pas, au bord du ravin supérieur de Hinnom. Ici la muraille fait un angle vif et se dirige du sud au nord.

Nous voilà donc sur la face ouest des murs et nous approchons de la dernière porte qu'il nous reste à visiter. Cette porte, à laquelle les relations des voyageurs se plaisent à attribuer différents noms, n'est connue à Jérusalem que sous celui de porte de Jaffa que lui donnent les Francs, et sous celui de Bdb-el-Khalil (porte d'Hébron) que lui donnent les Arabes. El-Khalil, qui signifie proprement le bien-aimé, est l'épithète par laquelle les musulmans désignent d'ordinaire Abraham; on a transporté ce nom à la ville où se trouve le tombeau du patriarche.

L'un et l'autre nom conviennent à cette porte ; car deux chemins y aboutissent, — l'un est celui de Jaffa, l'autre vient d'Hébron et de Bethléhem.

A côté de la porte , au-dedans des murs, est un édifice ,

JUDÉE

à massives proportions, sur lequel on voit tous les vendredis flotter le drapeau ottoman. C'est le château de Jérusalem, — en arabe Kalâah. L'origine de ce château, reconstruit en dernier lieu par les Sarrasins, après l'expulsion définitive des Francs, remonte à une haute antiquité, comme on le voit par les grosses pierres dont se composent les assises inférieures. Les archéologues s'accordent, — autant du moins que peuvent s'accorder des archéologues, — à y reconnaître la tour d'Hippicus, mentionnée par Josèphe et qui faisait l'angle N.-O. du premier mur et servait de point de départ au troisième. La plupart supposent même que cette construction remonte aux Hébreux , et les Francs lui donnent ordinairement le nom de tour de David. Etait-ce dans ce cas la résidence des rois de Juda , peut-être même l'ancienne citadelle des Jébusiens? ou bien n'était-ce qu'un fort destiné à protéger l'angle de la ville primitive?

Nous avons hâte de rentrer dans la ville : car on ferme les portes au coucher du soleil et on ne les rouvre plus jusqu'au matin. Cette mesure, assez prudente du reste, raccourcit beaucoup les journées d'un voyageur. On ne peut pas non plus employer la soirée à se promener dans la ville; inutile de dire qu'il n'y a pas d'éclairage; les bazars se ferment dès que vient la nuit ; aucun rayon de lumière ne tombe des fenêtres, puisqu'il n'y a de fenêtres que du côté des cours. On trébuche sur les décombres, on glisse dans les fondrières; aussi ne rencontret-on dans les rues pas d'autres êtres vivants que les chiens, qui sont alors souverains et dont les aboiements rompent seuls le silence de la nuit. Si, malgré tout cela,

JUDÉE

on veut absolument sortir, on est tenu de se munir d'un fanons, longue lanterne de papier, qui peut s'aplatir comme un soufflet quand on veut la mettre en poche. La même ordonnance est en vigueur dans la plupart des villes d'Orient... Celai qui y contreviendrait, en se promenant le soir sans fanoûs, serait appréhendable par la police.

Il est vrai qu'il n'y a pas de police.

194 JUDÉE

Page 1