‹ Voyage en Terre-SaintChapitre 14 sur 29 · SAMEDI SAINT · texte numérisé non relu

SAMEDI SAINT

Ce jour-là, — celui pendant lecjuel Jésus reposa dans le tombeau, — l'église du Saint-Sépulcre est témoin du plus curieux des spectacles. Chacun a entendu parler du feu sacré; toutes les années, la veille cle Pâques , le feu du ciel descend dans le saint sépulcre à la prière d'un

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évêque grec, auquel on donne pour cette raison le nom d'évêque du feu. Celui-ci entre dans la chapelle du Saint- Sépulcre avec des cierges éteints, et, au bout d'un moment, les présente au peuple tout allumés à travers deux trous ronds pratiqués à cet effet dans le mur de la chapelle. Voilà le fait, la jonglerie sacerdotale n'a pas besoin d'intervenir pour opérer ce miracle, la crédulité du peuple suffit.

Les arméniens et les grecs y croient les uns comme les autres et se disputent l'honneur d'allumer leurs cierges au feu sacré. Aussi a-t-on pratiqué une ouverture de chaque côté de la chapelle ; le feu sort à gauche pour les jacobites, à droite pour les orthodoxes. Bien des prêtres rougissent de cette coutume et la regrettent; «mais, disent-ils, c'est maintenant une nécessité; si nous venions à cesser, le peuple croirait que nous l'avons trompé jusqu'ici ! » D'autres se tranquillisent la conscience en se disant qu'ils ne prétendent point faire un miracle; si le peuple en voit un, tant pis pour lui. On m'a cependant nommé et montré un prêtre grec qui a refusé la charge d'évêque de Jérusalem pour n'être pas obligé de figurer dans cette odieuse comédie.

Mais parmi les laïques de l'église orthodoxe, on ne doute guère du prodige. M. de Lukieff, mon ancien compagnon de voyage du Caire, m'en faisait même un argument en faveur de sa religion : « C'est pourtant un fait digne de considération, me disait-il, que le feu sacré descende à la parole d'un prêtre grec et non d'un prêtre latin ! » — Les Latins ne sont pas de cet avis. Ils ne

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contestent point ce miracle en principe, car pendant un temps ce sont eux qui l'ont opéré; mais ils diseut qu'aujourd'hui ce n'est plus que la contrefaçon d'un miracle et un mensonge sacrilège. « C'est une infamie», me dit l'abbé R...

Je désirais voir cette cérémonie, mais ce n'est pas chose facile, car c'est une cohue sans pareille. Il faut faire queue des heures entières et jouer des poings vigoureusement. J'avais peu de goût pour cet exercice et j'aimai mieux , à tout hasard, attendre jusqu'à midi. Je pensais me joindre aux pèlerins latins logés chez les franciscains , mais ils étaient partis pour l'église depuis longtemps. J'allai donc seul avec Hhannah.

Au moment où j'entre dans la nef, on me demande à quelle religion j'appartiens : «Turco? — Greco? — Armenico?» — Car on classe les arrivants suivant leurs différents cultes, afin de prévenir les conflits. — « Frandji. » répond pour moi mon guide. On nous fait passer à droite, du côté d'un escalier qui conduit à la tribune réservée aux curieux; car dans cette cérémonie, les Francs et tous les Latins rentrent dans la classe des simples spectateurs, aussi bien que les Anglais et les Turcs. Nous traversons, non sans peine, une foule compacte, et arrivons au bas de l'escalier. Mais la porte est fermée. Hhannah heurte à grands coups de poing en criant : Fra Giacomo ! Fra Giacomo ! Enfin la porte s'entrebâille, et un franciscain avance le bout de sa moustache : Ecco un signore..., dit Jean. — Un milore? demande le moine. — Frandji, répond encore mon guide. — et le gardien me laisse passer.

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L'église du Saint-Sépulcre est tout un petit monde ; outre la multitude de chapelles dont elle se compose, il y a là de nombreux appartements pour les moines coptes, latins, grecs et arméniens chargés de la garder et de la desservir; les franciscains, qui y représentent le catholicisme, y sont au nombre d'une douzaine seulement; on les renouvelle tous les trois mois, car c'est un séjour humide et malsain.

Après avoir monté plusieurs escaliers, j'arrive à une petite antichambre où quelques religieux prennent leur modeste repas. Ici, nouvelle porte fermée; on nous déclare qu'on ne passe plus. C'était décourageant. Par bonheur j'aperçois au milieu des moines l'excellent abbé Pascal; c'est le missionnaire français avec lequel j'ai fait la traversée à bord du Céphise. Il fait une retraite de trois jours chez les gardiens du Saint-Sépulcre, il a la clef de la tribune et consent à me prendre avec lui.

Nous pénétrons dans une vaste galerie , placée à mihauteur, et où se trouvent , entre de larges colonnes, des balcons d'où l'on peut voir très-bien l'intérieur de l'édifice. La difficulté est d'arriver à ces balcons ; ils sont déjà occupés, et ce n'est qu'en me haussant sur la pointe des pieds que je parviens à apercevoir quelque chose. L'église, je l'ai déjà dit, est dans le genre du Panthéon, mais dans d'autres proportions ; elle me paraît plus haute relativement à la largeur. La galerie où je me trouve est réservée aux spectateurs , — frandji ou milori; — au-dessous sont deux étages de galeries où prennent place les femmes grecques et arméniennes :

précaution des plus sages, car elles seraient étouffées par la foule si elles restaient au bas de l'édifice.

Les femmes dans leurs tribunes , les hommes dans la nef, sont tous pourvus d'un paquet de petits cierges destinés à recueillir le feu sacré. Partout la foule est compacte. Autour du saint sépulcre, on dirait une mer agitée, dont les vagues viennent se heurter contre les murs de la chapelle. Tous les bras se tendent avec frénésie vers les ouvertures par lesquelles doit sortir le feu; on se pousse, on se renverse, pour être le plus près possible de cet endroit bienheureux , afin d'allumer sa bougie au feu sacré , à l'instant où il apparaîtra et sans intermédiaire. Les soldats, à grands coups de bâton , gouvernent jusqu'à un certain point ce troupeau bruyant. Des murmures, des cris remplissent l'enceinte ; une odeur fétide s'en élève. En entendant ces vociférations , en voyant d'en haut tous ces bonnets rouges, toutes ces guenilles , tous ces bras tendus, on croit assister à une émeute, à une des sanglantes journées de 1789 ou de 1792. Il semble que la chapelle du saint sépulcre aille être emportée comme la Bastille.

Au-dessus de nous, il y a encore du monde, — soit dans les fenêtres, auxquelles on parvient par les terrasses des couvents, — soit plus haut encore, dans les balcons de la coupole. Cette coupole est dégradée, percée à jour, faute d'entretien, et laisse l'église exposée aux injures de l'air. Les grecs et les latins ont réuni les uns et les autres plus d'argent qu'il n'en faut pour la réparer, mais ils se contestent réciproquement le droit de le faire. L'église en pâtit et elle finirait par tomber en rui-

nés, si le sultan, — qui ne veut pas laisser se détériorer davantage un immeuble aussi productif, — n'avait décidé de la faire réparer à ses frais et en son nom S

Sur l'estrade où je suis placé se trouvent deux pèlerins français, un prêtre espagnol, deux milori, un comte autrichien, dont j'ai fait connaissance à bord de Ylmperatore, et un jeune prince allemand. Ces messieurs sont là dès le point du jour et commencent à défaillir. Un franciscain a pitié d'eux et va quérir du pain et des poissons, avec de l'eau et du vinaigre contenus dans de grands pots d'étain. Ce vinaigre est le vin le plus en usage chez les franciscains de Terre-Sainte. On a coutume dans ce pays de laisser tourner le vin ; je ne crois pas que ce soit simple négligence , on le trouve sans doute plus rafraîchissant. Ainsi, si la boisson qu'on offrit à Jésus avant de le crucifier est appelée par saint Marc du vin2, et par saint Matthieu du vinaigre s, il n'y a pas là de contradiction4.

Cependant nous voyons approcher des janissaires qui nous invitent à nous retirer, car nous occupons la loge

1 II paraît cependant que rien encore n'a été fait pour cette réparation. Une correspondance de la Gazette d'Augsbourg, en date du 3 juin 1860, parle d'un assez grand nombre de constructions nouvelles élevées à Jérusalem ces derniers temps, et ajoute : «Tandis que l'on bâtit ainsi divers édifices , on n'a rien fait jusqu'ici pourla coupole du Saint-Sépulcre, endommagée depuis dix ans. Les chrétiens ne peuvent absolument pas s'entendre. Je crois qu'elle est bien près de s'écrouler. »

2 Marc XV, 23.

3 Matth. XXVII, 34.

" C'est par opposition à ce vin aigre et rafraîchissant que Ton appelait vins doux tous les vins non tournés et susceptibles par conséquent d'enivrer (Actes II, 13).

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réservée au pacha. Nous obéissons , mais ce n'est pas sans regret. Il me faudra donc errer avec tant d'autres dans tes limbes de cette galerie, sans pouvoir approcher du balcon et sans apercevoir autre chose que les dos des spectateurs! Comment faire? Je ne m'éloigne que de quelques pas , et dès que les estafiers ont étendu sur l'estrade assez de tapis et de coussins pour en faire un siège confortable , j'y reprends provisoirement la place que je viens de quitter. Bientôt le pacha entre dans la galerie. Un cantique se fait entendre. Le pacha s'avance vers le divan qu'on lui a préparé. Je me hâte de sauter à bas de l'estrade, mais, par un geste des plus aimables, il m'invite à y prendre place à côté de lui. Un de ses officiers me tend la main pour m'y faire remonter, et me voilà de nouveau accroupi sur le divan officiel à côté du représentant de la Porte.

Le pacha est un beau jeune homme, mis à l'européenne, ou plutôt à la mode actuelle de Constantinople ; il porte une redingote noire et une cravate de couleur ; sa barbe taillée fort près , son gilet irréprochable et ses gants glacés lui donnent l'air d'un lion d'Occident ; il y a dans sa mise aussi bien que dans toutes ses manières une grâce et une distinction parfaites.

Dès qu'il est commodément installé , le miracle ne se fait pas attendre. Un homme, placé près de la chapelle, devant la mystérieuse ouverture , y introduit sa bougie et la retire allumée. Ce sont alors des cris inouïs, un empressement furibond de tous les assistants à se transmettre le feu sacré. Quelques-uns , plus ambitieux que les autres, veulent aussi allumer immédiatement leur

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cierge à celui qui brûle dans l'intérieur du sépulcre ; mais le roulis de la foule les empêche de s'arrêter un instant.

Le feu se transmet avec rapidité ; chacun , sauf les Turcs et les Francs qui garnissent notre tribune, tient en main son faisceau de bougies. En quelques instants, l'église est illuminée jusqu'au faite; la chapelle du saint sépulcre étincelle sous le feu des cierges dont elle est couverte. D'immenses cris de joie s'élèvent de toutes les nefs. Une fumée odorante enveloppe et fond dans une sorte de brouillard tous les détails de la scène. C'est vraiment un beau spectacle.

Après avoir jeté un coup d'œil sur ce tableau, le pacha, qui n'a été là que dix minutes, se retire avec sa suite, en souriant avec bienveillance et dignité. Je reste là longtemps encore. Une procession grecque s'organise ; des porte-étendard, des prêtres à mitre d'or et à manteau couvert de riches broderies, font le tour du saint sépulcre, en chantant à plein gosier.

Il est difficile de concevoir un plus horrible sacrilège que celui de cet évêque grec, prétendant faire descendre le feu du ciel dans le saint sépulcre : la sainteté des lieux qu'il prend pour complices rend ce sacrilège plus horrible encore. Il réalise ce qui est dit de la Bête dans l'Apocalypse1. Pendant qu'il était dans la chapelle à jouer son affreuse comédie, je frémissais en pensant que le vrai feu du ciel pourrait descendre sur lui pour venger la gloire qui n'appartient qu'à Dieu seul.

Abstraction faite du crime que commettent ici les

1 Apoc. XIII , 13.

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prêtres, en faisant passer pour un miracle ce qui, dans l'origine , n'était présenté sans doute que comme un symbole, cette fête me paraît fort belle. Si elle est tumultueuse , cela tient en partie à ce que ce peuple est presque sauvage et surtout à la quantité de gens amassés en un même lieu. Mais dès que le bruit est inévitable, je ne m'en scandalise point. Pourquoi ces voûtes spacieuses, si ce n'est pour contenir ces multitudes et pour que ces grands cris de joie ne fassent pas éclater l'édifice ? Quel beau symbole que ce feu , image de la vie, sortant tout à coup du tombeau de Jésus- Christ, et cette illumination instantanée , — à laquelle tous prennent part, — pour célébrer la résurrection du Sauveur !

Ici encore , comme en tant d'autres cas analogues , il n'y a rien à reprendre à la forme. Il suffirait que l'esprit de vérité y rentrât pour rendre admirable ce qui maintenant est repoussant, ce qui nous afflige à juste titre comme une preuve de la crédulité des uns et du mensonge des autres.

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