PAQUES
Cette nuit, les diverses communions chrétiennes ont toutes à la fois célébré la Résurrection dans l'église du Saint-Sépulcre. Je le répète, c'est un éclatant témoignage que celui de toutes ces églises, rivales ou ennemies, unanimes cà reconnaître ce grand événement pour l'éternel fondement de leur foi, et rendant ainsi, malgré elles et en dépit de leurs principes exclusifs , hommage à l'unité et à l'universalité de l'Eglise.
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J'ai assisté aujourd'hui aussi aux divers services religieux de l'église protestante et j'ai passé la journée chez l'évêque anglican, M. Gobât. M. Gobât et sa famille, que j'ai été voir dès mon arrivée, m'ont accueilli avec la plus grande cordialité, en amis et en compatriotes.
L'établissement d'une église protestante à Jérusalem est de date fort récente . Cette église doit essentiellement son origine à l'esprit missionnaire de notre époque et surtout à l'intérêt qu'excitent les Juifs. On voulait leur rendre ce qu'on avait reçu -d'eux , leur annoncer l'Evangile dans les lieux mêmes d'où l'Evangile s'est , par leur prédication, répandu sur toute la terre. De 1820 à 1840, on vit à diverses reprises des missionnaires anglais et américains s'établir à Jérusalem, pour travailler à la conversion des Israélites , qui y arrivent en si grand nombre de tous les pays du monde. Ces tentatives n'avaient eu que peu de succès ; car la résistance que le judaïsme oppose aux influences étrangères est plus puissante encore à Jérusalem que partout ailleurs ; il semble qu'il reprenne une force nouvelle en touchant le sol natal. C'est un fait qu'il est du reste facile de s'expliquer : les Israélites qui se rendent à Jérusalem sont les plus dévots, les plus attachés aux traditions de leurs pères ; ce sont les zélotes de notre temps.
Les missionnaires protestants de Jérusalem s'y trouvaient en fort petit nombre, isolés et sans appui ; ils se placèrent d'abord sous la protection des grecs , qui leur témoignèrent pendant un certain temps une grande bienveillance, mais qui finirent par se méfier d'eux et cherchèrent à les contrecarrer.
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L'année 1840, qui fait époque dans l'histoire de la Palestine en général, est aussi la date importante pour l'église protestante de Jérusalem. L'Autriche et l'Angleterre venaient de rendre aux Turcs un service signalé en replaçant la Syrie sous leur domination. Jamais les puissances européennes n'avaient été en meilleurs termes avec la Porte ottomane. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, pensa que ces circonstances devaient être mises à profit, pour assurer aux protestants de l'empire turc , une protection et des garanties dont ils ne jouissaient point encore. Il attira là-dessus l'attention du gouvernement britannique et de l'épiscopat anglais ; on résolut de fonder à Jérusalem un évêché anglo-prussien, qui servît de centre h tous les chrétiens de l'Orient et qui continuât au milieu des Juifs de Palestine l'œuvre missionnaire commencée.
L'évêque protestant de Jérusalem est à la nomination de l'Angleterre et de la Prusse alternativement ; mais l'archevêque de Cantorbéry a le droit de veto.
Le premier évêque fut nommé par l'Angleterre en 1841 ; c'était un Juif converti, d'origine prussienne, le docteur Alexander. Les prédicateurs capucins et les journaux catholiques se sont égayés sur l'effet que devait produire dans la ville sainte l'entrée de ce nouvel évêque, accompagné de sa femme et de ses enfants : il vescovo, lavescova, ivescovini! Cette plaisanterie, bonne pour l'Europe, ne signifie rien en Orient, où les prêtres sont mariés et où le célibat du patriarche latin de Jérusalem excite beaucoup plus d'étonnement que la famille de l'évêque anglican.
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Alexander mourut au bout de quatre ans à peine, et la Prusse proposa pour évêque un Suisse du Jura bernois, M. Samuel Gobât, bien connu par sa mission en Abyssinie. M. Gobât est à Jérusalem depuis 1846. Personne n'eût été plus propre que lui à occuper ce poste important. Il a passé la plus grande partie de sa vie en Orient,
connaît à fond le caractère et les moeurs des Arabes et leur langue lui est aussi familière que sa langue maternelle. Aussi n'inspire-t-il point aux Orientaux cette sorte de méfiance que l'on éprouve instinctivement pour un homme d'une autre race et d'une autre civilisation. Les Abyssins ont placé sous sa direction le couvent qu'ils entretiennent à Jérusalem et l'école de théologie qui y est jointe. M. Gobât a pu rendre déjà de grands services à ces établissements, jusque-là en butte aux vexations des autres églises , plus riches, plus nombreuses et mieux appuyées.
Le séjour prolongé de M. Gobât hors de l'Europe contribue aussi , avec sa foi vivante et sa grande étendue d'esprit, à le mettre au-dessus des petites questions qui divisent les protestants entre eux. Il offre aux divers éléments dont se compose l'église évangélique de Jérusalem toutes les garanties désirables de neutralité. Né Suisse et réformé, il ne peut être suspect de partialité ni pour les épiscopaux , ni pour les luthériens , ni pour les Allemands, ni pour les Anglais. L'individualité de M. Gobât et son mérite reconnu lui donnent une considération et une influence bien supérieures à celles que lui vaudrait sa simple qualité d'évêque; s'il n'est le chef officiel que de l'église anglo-prussienne, il est, de fait et
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du libre consentement de tous, le patron de toutes les œuvres protestantes de Jérusalem.
Il y a ici, en effet, des sociétés religieuses qui ne relèvent point officiellement de l'évêché. Ainsi, l'hôpital allemand, distinct de l'hôpital anglais, et desservi par des diaconesses de Kaiserswerth ; puis une église arabe, fondée par la Société épiscopale anglaise et qui s'occupe exclusivement de l'évangélisation des Arabes, tandis que la mission anglo-prussienne a limité son champ d'activité aux Israélites.
Je suis allé ce matin à la réunion de cette église. Elle a lieu dans une salle de la maison d'école. M. Klein, de Strasbourg, y prêche en arabe; il y a là environ vingtcinq hommes, en costume du pays, et trois ou quatre femmes en habits de fête , à large pantalon cerise et à veste bleue brodée d'or.
Après que le sermon et les prières sont achevées, toute l'assemblée se rend à Y église de Christ pour y prendre la sainte cène avec la paroisse anglaise. C'est par ce culte en commun qu'on solennise la fête de Pâques.
L'église de Christ, — c'est ainsi qu'on appelle le temple protestant, — s'élève sur le mont Sion, dans le quartier arménien. On a commencé en 1841 à en creuser les fondements, mais l'inauguration n'a eu lieu qu'au commencement de 1849.
Cette église n'est pas grande, mais belle, — je veux dire bien bâtie, car il m'est impossible de ne pas trouver que cette architecture gothico-pratique , ces grandes ogives et ces plafonds de noyer verni , font une étrange
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disparate avec Jérusalem et l'Orient. Ce bois de noyer a été apporté d'Angleterre , à grands frais , ainsi que l'ardoise dont le toit est couvert. On a souvent critiqué, non sans raison, l'abus que nous avons fait dans les pays du Nord de l'architecture classique ; mais cette importation septentrionale sous le beau ciel de la Palestine, afflige le goût bien plus cruellement encore. C'est un vandalisme raffiné dont les peuples civilisés sont seuls capables.
L'œuvre des églises évangéliques à Jérusalem est une oeuvre de foi dans le sens tout spécial du mot. La mission parmi les Juifs a déjà produit des fruits, il est vrai, mais bien inférieurs encore à ce qu'on pourrait désirer. Il faut savoir jeter son pain sur la face des eaux, semer pour que d'autres moissonnent et attendre, sans impatience et sans murmures, le moment oîi l'esprit du Seigneur soufflera sur les ossements desséchés.