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LE LAC DE GÉNÊZARETH

Les Lyonnais, en leur légende, rapportent qu'un Parisien , arrivant dans leur ville , entendit pour la première fois parler des ponts de la Saône. « Saône!... » — fit-il, d'un ton légèrement dédaigneux , — «à Paris, on prononce Seine. » — Il ne manque pas de pareils voyageurs, toujours préoccupés du pays natal. Je craindrais de passer pour tel , et pourtant je ne puis m'empêcher de faire remarquer encore le rapport qui existe entre la Galilée , — du moins dans les gradins inférieurs , les seuls que j'aie parcourus, — et certaines régions moyennes du Jura.

J'ai cherché plus haut à exprimer l'impression qu'avait produite en moi la différence d'aspect de la Judée et de la Samarie, le caractère de grandeur un peu uniforme et de simplicité un peu pauvre qui distingue la première, — la richesse, la variété et l'éclat qui font admirer la seconde. J'ai comparé les environs de Jérusalem à nos plateaux élevés , je comparerai ceux de Nazareth à cette

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région moyenne qui sépare chez nous la région des vignes de celle des sapins. Ce ne sont plus ici des montagnes nues et pommelées comme celles de la Judée ; ce sont des combes et des plis de terrain, couverts de buissons et de chênes verts, avec une herbe bien fournie et d'un vert foncé, toute semée de pâquerettes et d'étoiles jaunes.

J'avais été déjà frappé de cette ressemblance en approchant de Nazareth. Je le fus plus encore en me rendant au Thabor; à un certain point de la montée, au milieu des buissons et des taillis , je me suis cru monter à la roche de l'Ermitage. C'est avec un sentiment de véritable émotion , je dirai même de reconnaissance , que je constatais ces analogies. Des diverses contrées que j'ai vues jusqu'ici en Orient, le pays où a vécu Jésus est celui qui étonne le moins les yeux d'un voyageur accoutumé aux régions moyennes de l'Europe. Il n'y a rien ici d'étrange et de nouveau pour nous ; il ne nous faut pas grand effort d'imagination pour nous transporter sur ces chemins de la Galilée, parcourus par le Fils de l'homme lorsqu'il allait de lieu en lieu , faisant du bien.

Le Thabor, dont la hauteur4 n'a rien d'extraordinaire dans un pays de montagnes comme la Palestine , en a pourtant toujours été un des sommets les plus remarqués. Les rabbins disent qu'il aurait mérité d'être choisi pour porter le Temple, et il paraît que, déjà du temps

1 Au plus, 1900 pieds; selon Robinson, 1000 pieds seulement. Dans tous les cas, il n'en a pas 3000 , comme le veut le rabbin Joseph Schwarz,

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de Jérémie, sa majesté était proverbiale1. Il attire en effet l'attention par sa situation isolée, et ses contours présentent cette régularité architecturale que j'ai souvent admirée depuis dans les montagnes de la Grèce. Je ne m'arrêterai point cependant à décrire ma course au Thabor. Le principal intérêt que cette montagne présente aux voyageurs, vient de ce qu'ils la considèrent comme le lieu de la transfiguration , et je dois dire que cette opinion me paraît peu vraisemblable. L'Evangile, qui ne nous dit pas le nom de la montagne de la transfiguration, a soin de nous apprendre que, lorsque Jésus prit avec lui ses trois disciples pour les y conduire, il se trouvait aux environs de Césarée de Philippe , assez loin par conséquent du Thabor, mais en revanche au pied du grand Hermon, le sommet le plus élevé de tout le Liban (dix mille pieds) et celui auquel s'applique le mieux le nom de haute montagne, que lui donnent saint Marc et saint Matthieu. Saint Luc dit tout simplement : « Il monta sur la montagne », ce qui est encore plus caractéristique2. Si quelque historien ou romancier moderne, après avoir transporté son héros à Chamouny, nous racontait ensuite qu'il se rendit sur la montagne ou sur une haute montagne, je ne sais qui s'aviserait de croire qu'il ne s'agit pas du Mont-Blanc, mais de Chasserai ou de Jolimont3.

4 Comme le Thabor entre les montagnes. Jérémie XLVI , 18.

2 Matth. XVII, 1. Marc IX , 2. Luc IX , 28. Voyez le texte grec. Nos versions disent à tort une montagne.

3 Quelque ancienne que soit cette tradition , voilà un fait qui me paraît en ébranler l'autorité. En revanche, je ne saurais ac-

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Le principal souvenir historique du Thabor remonte aux juges d'Israël. Sur le conseil de Débora, Barac avait pris position sur cette montagne, avec dix mille hommes de Nephthali et de Zabulon ; ils se précipitèrent de là sur l'armée de Sisera et sur ses neuf cents chariots1. C'est la première fois que le nom du Thabor paraît dans l'histoire. La dernière illustration militaire de cette montagne est le combat livré dans la plaine de Jezréel par Bonaparte et Kléber en 1799. Trois mille Français y défirent vingt-cinq mille Turcs. Les vainqueurs donnèrent à cette journée le nom de bataille du Mont-Thabor.

Nous savons par Flave Josèphe, que la Galilée était de son temps «un pays gras, abondant partout en pâturages » et fourni de toutes sortes d'arbres. La terre y est de si » bonne qualité, dit-il, qu'elle invite à la cultiver celui qui » n'en aurait nulle envie. Aussi est-elle toute labourée

corder grande valeur à l'argument de Robinson. Il est impossible, selon lui, que la Transfiguration ait eu lieu sur cette montagne, car il y existait alors une ville. — Nous voyons, j'en conviens, par deux passages de l'Ancien Testament, que dans le temps de Josué et dans celui d'Osée*, il y avait sur le Thabor une ville lévitique; nous savons même par Polybe qu'elle était encore là du temps d'Antiochus. Mais existait-elle du temps de Jésus? On peut l'admettre, mais on peut aussi en douter, car elle n'existait plus à l'époque de la guerre des Juifs contre les Romains. Josèphe nous dit que le sommet du Thabor est un plateau de vingt-six stades d'étendue et qu'il l'avait entouré de murs. On ne concevrait pas que s'il y avait eu là une ville , il n'en fît aucune mention et ne parlât que d'un plateau.

1 Juges IV.

* 1 Chron. VI, 62 (dans nos versions 77). Josue XIX, 22. Osée V, 1.

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» par les habitants, sans qu'aucune partie soit oisive. Les » villes y sont en grand nombre et , à cause de la bonté » de la terre, les villages y sont partout très-peuplés ; le » moindre a bien quinze mille habitants. » Aujourd'hui, hélas ! la plus grande des villes de Galilée est loin d'atteindre ce chiffre, et c'est à peine si l'on trouve encore quelque trace de culture. Çà et là cependant, en contemplant le vallon de Nazareth, par exemple, ou en passant sous les grenadiers en fleurs de Refr-Kenna , on peut se faire quelque idée de ce qu'était jadis ce pays , tel que le dépeint Josèphe. Les rares villages qu'on y rencontre sont blanchis à la chaux, et ne présentent point le coup d'œil terne et presque sinistre de ceux du midi de la Palestine. Partout d'ailleurs la campagne est verte et riante, et l'on voit encore des restes de ces arbres de toutes sortes qui l'embellissaient. La Galilée est un pays abandonné; ce n'est point, comme la Judée, un pays désolé et ruiné. Dès qu'elle aurait un gouvernement qui inspirât la sécurité — ou, pour mieux dire, un gouvernement quelconque, — dès qu'on se mettrait à la cultiver, elle redeviendrait d'une richesse extrême , tandis que, dans la plus grande partie de la Judée, il faudrait bien des années de travail pour rendre au sol quelque fertilité ; car il n'y a plus d'eau, il n'y a plus même de terre.

Les habitants de la Galilée se ressentaient d'une vie trop facile, de leurs rapports journaliers avec les nations étrangères et de leur trop grande distance de Jérusalem, distance rendue plus grande encore par l'établissement des Samaritains dans le territoire d'Ephraïm. Les inté-

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rêts locaux et matériels l'emportèrent bientôt chez eux sur les intérêts religieux et nationaux. De même que les peuples d'au-delà du Jourdain , ils ne participaient que très-indirectement à la vie religieuse et politique du peuple hébreu. A peine ont-ils une place dans son histoire ; on ne les y voit guère figurer que dans les batailles de Barac et de Gédéon. Presque aucune de leurs villes n'est nommée dans l'Ancien-Testament, et le lac de Génézareth lui-même, sous le nom de mer de Kinnéreth , n'y figure que deux ou trois fois , dans une détermination de frontières. Mais la Galilée allait avoir son tour : ceux qui avaient été les derniers allaient être les premiers dans le royaume de Dieu. Les rivages inconnus du lac de Génézareth avaient été mis en réserve par la Providence, pour être un jour le pays de l'Evangile. C'est ainsi que s'accomplit la prophétie d'Esaïe :

« Comme, les premiers temps ont laissé sans honneur la terre de Zabulon et la terre de Nephthali, ainsi les derniers couvriront de gloire le chemin qui va de la mer au-delà du Jourdain, la Galilée des Gentils. Le peuple qui marche dans les ténèbres voit une grande lumière : ceux qui sont assis dans la région de l'ombre de la mort, une lumière a brillé sur eux1. »

Le rôle historique de la Galilée, comparé à celui de la Judée, est à peu près le même que celui de la Macédoine relativement à la Grèce. Les Grecs considéraient

1 Esaïe VIII, 23; IX, 1. (Comparez Matth. IV, 14-16.) Je traduis ceci d'après l'hébreu. Les Septante, la Vulgate et nos versions modernes donnent un sens inintelligible.

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leurs voisins du Nord comme des demi-barbares, écorchant leur belle langue, étrangers à la civilisation , aux arts et à la philosophie d'Athènes , — et c'est pourtant grâce à ces Macédoniens que cette langue , ces arts et cette philosophie se sont répandus dans tout l'Orient. C'est ainsi que la Galilée des Gentils a fait aussi la conquête du monde. Les Galiléens, si méprisés par les puritains et les puristes de Jérusalem, ont annoncé par toute la terre le salut qui vient des Juifs, le Dieu qui s'est révélé à eux, le Messie qu'ont prédit leurs prophètes.

La plus belle partie delà Galilée, quoique aujourd'hui la plus déserte , est sans contredit le bassin du lac de Génézareth, appelé aussi mer de Galilée ou de Tibériade. Abritée par de hautes montagnes, fertilisée par les ruisseaux qui en descendent, par les vapeurs du lac et par la rosée du Eermon, cette contrée jouit d'un été perpétuel ; car elle est située à plus de six cents pieds audessous du niveau de la Méditerranée. Elle est, comme le dit saint Matthieu d'après Esaïe, vers le chemin de la mer*. La grande route des caravanes qui se rendent de Damas et de Palmyre à la côte de la Méditerranée coupe, dans son extrémité septentrionale , le bassin du lac de Génézareth. On peut s'imaginer quelle devait être la prospérité d'une contrée si privilégiée, et l'on ne s'étonnera pas trop de l'immense population qui paraît y avoir été accumulée, du temps de la domination des Romains.

Lorsque Jésus , repoussé par ses concitoyens , quitta Nazareth et vint fixer son séjour près du lac de Tibé-

1 Matth. IV, 15.

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riade, ce ne fut point, on peut le croire, le charme de cette nature, les délices de ce climat qui l'attirèrent sur ce rivage. Le Fils de l'homme venait chercher et sauver ce qui était perdu1. Ce qui l'attirait sans doute, c'étaient ces grandes populations actives et industrieuses, mais absorbées dans les intérêts grossiers de la terre, c'étaient ces foules misérables et errantes comme des brebis qui n'ont pas de berger, ces masses pour lesquelles, nous dit l'Evangile, il était saisi de compassion2 . C'est à ces foules que Jésus a adressé la plupart de ses enseignements, c'est au milieu d'elles qu'il a choisi ses apôtres. Un peu plus tard, après la ruine de Jérusalem , ce fut dans ces mêmes lieux que les docteurs juifs transportèrent leurs célèbres académies. C'est là , dans la ville de Tibériade, qu'ils firent ces admirables travaux de critique, qui sont parvenus jusqu'à nous sous le nom de Masore; c'est là qu'ils rédigèrent la Mishna et le Talmud de Jérusalem qui en fut le premier commentaire : véritables Pandectes du Droit israélite, monuments de science, d'érudition, de sagesse et de subtilité, sur lesquels repose le Judaïsme3. Ainsi, chose remarquable, c'est sur les bords de ce petit lac qu'ont pris naissance les deux religions

* Luc XIX, 10.

2 Matth. IX, 36.

5 La Mishna fut rédigée vers l'an 190 de Jésus-Christ par Rabbi Jehuda, surnommé hakkâdôsch , c'est-à-dire le saint, mais appelé d'ordinaire par les Talmudistes Rabbi tout court , comme le maître par excellence. Le Talmud de Jérusalem parut vers l'an 230, soit à Tibériade, soit plus probablement à Séphoris, autre ville de la Galilée. On l'appelle Talmud de Jérusalem, non qu'il ait été écrit dans cette ville même, mais parce qu'il a été fait en

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issues de la Bible, le Christianisme et le Judaïsme moderne, le culte de l'esprit et le service de la lettre. Toutes deux étaient en germe dans le Judaïsme ancien, et saint Paul les compare fort bien aux deux fils d'Abraham , Ismaël, né de la servante, c'est-à-dire de la servitude, et Isaac, né de la femme libre. « La Jérusalem d'à présent est esclave avec ses enfants, s'écrie-t-il, mais la Jérusalem d'en haut est libre : c'est elle qui est notre mère ! »J

Il y a deux moments solennels et ineffaçables dans un voyage en Palestine : l'un est celui où l'on salue pour la première fois Jérusalem et le mont des Oliviers ; l'autre, celui où l'on découvre le lac de Génézareth.

Quand, arrivé au haut de la montagne qui domine Tibériade , je l'aperçus tout à coup à mes pieds, si uni et si paisible, dormant au milieu du silence recueilli de ses rivages, j'osais à peine avancer et descendre dans la vallée, je sentais que ces lieux étaient saints. Mon œil embrassait d'un regard ces flots dans lesquels Pierre et André, Jacques et Jean, ont tant de fois jeté leurs filets, cette plage foulée par les pas du Sauveur, ces rivages élus, sur lesquels la Parole éternelle a dressé sa tente, qui ont contemplé sa gloire et qui en ont fourni des témoins à tous les pays et à tous les temps 2.

Si mon livre se trouve avoir d'autres lecteurs que mes

Palestine et pour le distinguer du Talmud de Babylone, rédigé un siècle et demi plus tard et beaucoup plus étendu. — On sait que Jean Buxtorf le père a intitulé Tiberias son beau commentaire sur la Masore, imprimé à Bàle en 1620, à la suite de sa Bible rabbinique.

1 Gai. IV, 25 et 26.

2 ÈffxYîvwtjev. Jean 1 , 14.

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compatriotes, auxquels il est spécialement destiné, je les prie d'excuser cette fois encore les comparaisons que je vais faire et qui ne peuvent avoir d'intérêt pour eux. Le lac de Génézareth, aperçu du haut de ces montagnes, présente tout à fait l'aspect d'un lac suisse. Il offre surtout par son étendue, aussi bien que par les traits principaux du paysage, une ressemblance frappante avec le lac de Neuchâtel contemplé d'un des sommets du Jura. Il n'a pas l'azur foncé de la Méditerranée ou du lac Léman, il est plutôt d'un bleu un peu gris , et j'y remarque ces mêmes taches que l'on voit si souvent sur le nôtre et dont on n'a pas encore, je crois, donné une explication satisfaisante. Les montagnes que j'ai en face de moi forment une ligne presque horizontale, comme la côte orientale du lac de Neuchâtel. Mais elles sont plus élevées et coupées de ravins, et leurs pentes, bien qu'abruptes, ont un modelé qui manque à celles du Jorat : aussi sont-elles d'un effet plus pittoresque.

Derrière cette côte s'élève, comme chez nous, un second rang de montagnes, non pas, il est vrai, sur toute la longueur du lac, mais seulement à ma gauche, vers l'extrémité N.-E. Cette seconde chaîne, plus élevée et plus découpée que la première, correspond à ce qu'est chez nous celle des Basses-Alpes. Enfin, pour compléter la ressemblance, on voit au nord, encore au-delà de ces montagnes, s'élever la haute et large cîme du Hermon, couverte de neiges éternelles. Elle est toutefois moins éloignée de Tibériade que les Alpes bernoises ne le sont de Neuchâtel. C'est une distance à peu près pareille à celle qu'il y a de Genève au Mont-Blanc.

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A mes pieds est la petite ville de Tibériade ; c'est la seule qui subsiste encore sur tout le rivage : elle est située entre le lac et les flancs escarpés de la montagne, dans un petit espace laissé libre par celle-ci. L'aspect en est des plus pittoresques. Ses murs, flanqués de tours aux trois quarts écroulées, décrivent un arc dont le bord du lac forme la corde. Autour des murs, on voit çà et là quelques palmiers isolés et quelques touffes de cactus.

La destinée de Tibériade est curieuse. Fondée, ou peutêtre seulement reconstruite, parHérode le Tétrarque, qui lui donna le nom de son suzerain l'empereur Tibère, elle fut sous lui la capitale de la Galilée. C'était une ville toute romaine, peuplée presque entièrement de païens; les Juifs l'avaient en grande aversion. Plus tard, quand elle fut devenue le refuge de leurs docteurs et leur plus illustre école, ils y accoururent en foule de toute la terre pour profiter de leurs leçons. Aujourd'hui que ces dernières lumières se sont depuis longtemps éteintes, ils y viennent encore pour y vénérer les tombeaux de leurs sages. Tibériade est la ville des rabbins, comme Jérusalem est la ville des prophètes.

Mais ce ne sont pas les souvenirs seulement, qui de nos jours réunissent tant de Juifs dans les murs ruinés de Tibériade. C'est aussi une espérance, l'attente de la délivrance promise. Ils ont en Palestine quatre cités saintes : Hébron, où repose Abraham, Jérusalem, la ville de David ; puis, en Galilée, Tibériade et Saphed. Ces deux dernières sont les villes du futur Messie. Suivant une tradition extrêmement remarquable, il doit sortir

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des eaux du lac de Génézareth , prendre terre à Tibériade et établir ensuite son trône à Saphed.

Aujourd'hui encore, Tibériade présente le phénomène intéressant d'une ville juive. Quand on y entre un jour de sabbat, comme ce fut mon cas , on y trouve un ordre et un silence sans pareils. Comme les musulmans, tout en consacrant spécialement le vendredi aux exercices religieux, ne chôment pourtant point ce jour-là , je n'avais pas vu de jour férié depuis que j'avais quitté l'Europe.

Nous entrâmes à Tibériade par une brèche de la muraille. Le 1er janvier 1837 , un tremblement de terre a renversé presque entièrement la ville et écrasé sous les décombres plus de deux mille habitants. Les murs n'ont été détruits quen partie, mais la ville, qui s'est relevée sur les ruines de l'ancienne, se ressent de la pauvreté de ses habitants ; elle n'a guère l'aspect d'une ville ; les maisons n'ont pas de coupole et ne consistent pour la plupart qu'en un rez-de-chaussée ; elles se cachent au fond de petites cours entourées de murs, au-dessus desquels on voit surgir un figuier, un grand cep de vigne, un palmier ou un grenadier. Il y a partout des ruines et des chiffons, et pourtant, en se souvenant de Jérusalem, on peut considérer Tibériade comme une ville propre et bien rangée.

J'avance pendant un moment, sans rencontrer aucun être vivant et sans entendre d'autre bruit que le pas de mes chevaux répercuté par les murs. Un peu plus loin cependant, j'aperçois des juifs assis devant leurs maisons ou se promenant à pas lents dans leurs habits de fête ; les hommes, enfermés dans un long fourreau d'indienne

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ceint à la taille et coiffés d'un bonnet bordé de fourrure, de dessous lequel s'échappent de longues mèches de cheveux gras et frisés; — les femmes, portant des robes à fond blanc chargé de fleurs des plus voyantes, des dorures au bonnet ou sur la poitrine et un voile bigarré pendant derrière la tête.

Il y a à Tibériade un juif galicien tenant une sorte de locanda. C'est là que l'on me conduit. Sa maison, qui n'a que deux croisées de front, est une des plus grandes de la ville : elle a un étage au-dessus du rez-de-chaussée. Je descends de cheval pour pouvoir passer par la porte de la cour. Deux jeunes femmes juives, fort belles et bien parées, viennent au-devant de moi et me font entrer dans un divan très-frais. L'hôte arrive ensuite et s'excuse de ne pouvoir rien m' offrir, pas même un verre d'eau et du feu pour ma chibouque , puisque c'est aujourd'hui le sabbat. Enfin se présente un jeune homme vêtu d'une redingote à l'européenne, mais portant pardessus un grand thaleth blanc. Il vient tout droit à moi, me serre la main de toute sa force, m'exprime toute la joie qu'il éprouve à me voir et me fait mille protestations de dévouement. Il m'explique qu'il fait ici les fonctions de consul. C'est un réfugié polonais, Juif de race et de religion. Il a trouvé en Autriche un asile et un emploi. Le gouvernement impérial et royal l'a envoyé en Galilée pour y protéger ses ressortissants, car les Juifs d'Europe qui se trouvent à Tibériade et cà Saphed sont, en bonne partie, originaires des Etats autrichiens.

Le sabbat ne finissant qu'au coucher du soleil , c'est alors seulement que notre hôte, déposant ses habits de

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fête, commence à s'occuper des préparatifs du repas. Il est déjà dix heures quand on m'appelle pour souper. On nous sert seuls, — le consul et moi, — dans la cour, selon l'usage, à l'abri de la voûte qui tient lieu de péristyle. Le repas consiste essentiellement en excellents poissons du lac. Le consul fait apporter un vin rouge de Saphed, le meilleur que j'aie bu jusqu'ici en Palestine. Les serviteurs du consul , son secrétaire et ses cawass, sont aussi des Juifs ; ils vont et viennent, prenant les ordres de leur maître.

Quelques pauvres ashkenâzirn, qui m'ont vu passer tout à l'heure, entrent dans la cour pour me demander l'aumône en allemand. L'un d'eux, tailleur de son état, me supplie de lui donner de l'ouvrage. C'est en vain que je cherche à me soustraire à ses offres de service ; mon pantalon, déchiré en maint endroit par les épines de Judée, lui fournit un argument irrésistible en faveur de son droit au travail. Il s'accroupit à mes pieds et me raccommode séance tenante.

Cet usage de souper sous le porche de la maison, dans une cour ouverte à tous venants, explique bien des traits de l'Evangile qui ne s'accorderaient guère avec nos habitudes européennes. Nous voyons, par exemple, que Jésus ayant été invité par Simon le pharisien , une femme de mauvaise vie apprit qu'il était là à table et vint s'asseoir à ses pieds, les baignant de ses larmes et les oignant de parfum1. Pour moi, ce souper en plein air par une belle nuit d'étoiles, ces poissons sur la table,

1 Luc VII, 36 et suivants.

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cet entourage entièrement juif, tout cela me transporte aux jours où Jésus entrait chez les habitants des- bords de ce même lac et s'asseyait à leur table.

Il n'y a que deux chambres à l'étage : l'une pour le consul, l'autre pour moi. Celle-ci a trois grandes ouvertures, sans vitrage, cela va sans dire , mais fermées tant bien que mal par des contrevents. Je ne dors qu'à demi, bien que j'aie un lit véritable ; car ce lit ne consiste qu'en un duvet, d'un pouce d'épaisseur, posé sur des barreaux de fer qui me meurtrissent le dos. Au chant du coq, il s'élève une tempête violente, le vent ouvre avec fracas mes volets ; malgré des essais réitérés je ne puis les tenir fermés. Quoique mon lit fût devant les fenêtres et que je n'eusse ni vêtements ni couverture, je ne sentis aucune impression désagréable de ces violents coups de vent, qui m'arrivaient en pleine poitrine. Ceci peut faire juger de la douceur du climat au bord du lac de Tibériade. Dans le reste du pays, au contraire, j'ai toujours trouvé les nuits assez fraîches.

Le lendemain de mon arrivée à Tibériade était un dimanche. Les Juifs m'avaient montré la veille comment ils célébraient leur sabbat, je voulais fêter aussi à ma manière le jour qui nous rappelle la glorieuse résurrection de notre Sauveur. Je résolus de quitter pour ce jour-là la ville de Jehuda-hakkàdôsch et d'aller chercher la trace des pas du Rabbi de Nazareth, sur la plage de Bethsaïda et de Capernaûm.

On peut discuter l'emplacement exact de Capernaùm4,

4 Je dis Capernaùm comme porte le texte reçu, mais les

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mais on sait qu'il était, en tout cas, situé sur la rive occidentale du lac, à la frontière des territoires de Zabulon et de Nephthali, et par conséquent au nord de Tibériade. Mon chemin est donc tracé. Je n'ai pas même à me demander si j'irai par terre ou par eau ; car le seul bateau qui existe à Tibériade est en ce moment hors de service. Le rabbin Schwarz, qui a séjourné seize ans en Palestine et qui a écrit sur ce pays un livre justement apprécié , représente le lac de Génézareth comme trèsanimé : «Il est, dit-il, continuellement sillonné de petites embarcations, sur lesquelles les gen&qui habitent audelà du Jourdain apportent à Tibériade du bois et d'autres marchandises. » Tantus amor patriœ ! L'amour du sol des aïeux entraîne le savant rabbin à une exagération évidente. Pour moi, je déclare que, pendant les trois jours que j'ai passés à Tibériade, je n'ai pas vu flotter sur le lac la moindre embarcation, et tous les voyageurs attestent la même chose.

C'est donc à cheval que je ferai ma promenade. Je suis accompagné de Jean et d'un bachi-bozouk qu'il me force de prendre pour nous servir d'escorte, car la contrée où nous nous rendons est infestée d'Arabes pillards. Je lui objecte qu'une escorte d'un seul homme me paraît une précaution insuffisante contre une troupe de bandits, et qu'il vaut autant aller seul pour être moins aperçu. Mais Jean me répond judicieusement que le bachi-bozouk n'est point là pour nous défendre et n'y songe pas le

meilleurs manuscrits et la Vulgate ont Caphamaûm , qui paraît en effet valoir mieux.

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moins du monde : ce qui nous le rend précieux , c'est qu'il a peur des Bédouins ; et nous pouvons compter que du plus loin qu'il en apercevra, il tournera bride et nous donnera le signal de la retraite.

Il n'y avait rien à répliquer à d'aussi bonnes raisons. Je les trouvais d'ailleurs d'autant plus plus originales que nous étions sur le sol classique de la chevalerie ; je me souvenais que Tibériade avait eu pour prince Tancrède et que, d'après un vieux fabliau, Saladin lui-même avait brigué l'honneur d'être armé chevalier par Huon de Tabarie (Hugues de Tibériade)1.

Notre hôte nous remet , au départ , de quoi faire notre repas : des pains, — je dis des pains, et non du pain, car on les fait ici fort petits, — des œufs durs, comme toujours, — plus, quelques poissons frits enveloppés dans un feuillet du Khôbôth hallebâbôth. Les poissons sont un régal que je n'ai pas trouvé dans le reste de la Palestine, mais qui est d'un usage habituel au bord du lac de Génézareth. On voit que la nourriture y est absolument la même que du temps de Jésus. Quand les foules le suivaient, ce que les plus prévoyants prenaient avec eux, c'était des pains et des poissons2. « Qui d'entre vous, dit-il aussi à ses disciples , donnerait une pierre à son fils, quand celui-ci lui demande du pain ? Et s'il lui demande du poisson, lui donnera-t-il un serpent? Et s'il lui demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion?»3

1 Voyez ÏOrdène de chevalerie, dans la collection de Barbazan et Méon.

2 Marc VI, 38; VIII, 5.

3 Luc XI, 11. 12.

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Tibériade est, comme je l'ai dit, situé sur un petit coin de terre entre le lac et la montagne. Mais, plus au nord, celle-ci plonge dans le lac, et le chemin que nous suivons se tient un peu sur la hauteur. Sur une distance de quatre à cinq kilomètres, cette côte n'est interrompue que par une gorge, au fond de laquelle coule un petit ruisseau appelé Ain-el-Bârideh. Mais quand on arrive à Medjdal, les montagnes reculent et font place à une belle plaine en forme de demi-lune, de plus d'une lieue de longueur. Ce Medjdal n'est qu'un pauvre hameau , mais son nom est tout hébreu, car medjdal n'est que la prononciation arabe de migdal (tour). Sa situation fait aisément comprendre qu'on ait eu l'idée d'y élever un fort ; c'était en effet une position militaire assez importante: d'un côté, la plaine de Génézareth; de l'autre, la route difficile qui conduit à Tibériade; derrière le village s'ouvre la gorge de Hattin. Plusieurs villes israélites portaient le nom de Migdal, comme on le voit par l'Ancien-Testament et par le Talmud. A laquelle correspond le hameau moderne ? Est-ce à Migdal-El (tour de Dieu), ville de la tribu de Nephthali mentionnée par Josué', ou, comme le veut Schwarz , à Migdal-Nunia, dont le nom ne se trouve que dans le Talmud? Peu nous importe, car aucun de ces anciens Migdal ne présente un grand intérêt historique. En tout cas, celui que nous avons sous les yeux est évidemment le Magdala cité par saint Matthieu2 comme étant sur la côte du lac de Génézareth et duquel,

1 Josué XIX, 38.

2 Matth. XV, 39.

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selon toute apparence, Marie la Magdeleine tirait son nom.

Les flancs escarpés des montagnes au pied desquelles je me trouve , sont modelés et pour ainsi dire plissés ; on n'y voit pas d'arbres, mais les pentes sont couvertes d'un frais gazon. Si les montagnes de la rive opposée ressemblent un peu , de loin , à la côte orientale du lac de Neuchâtel , celles-ci ne ressemblent point à celles du Jura; elles ont plutôt quelque chose d'alpestre. Il est tel site, par exemple, dans les environs de Vevey, qui rappelle d'une manière frappante le territoire de Magdala.

La plaine dans laquelle nous entrons porte dans l'Ancien-Testament le nom de Kinnéreth, et dans le Nouveau celui de Génézareth. Le premier a été donné à cette plaine à cause de sa forme, qui rappelle assez bien celle d'une harpe (en hébreu tud). Quant à Génézareth (ou Génésareth), ce mot signifie jardins du Prince. De quel prince? Je l'ignore. Y a-t-il peut-être dans ce nom quelque allusion à ces princes de Nephthali , nommés deux fois dans la Bible1 ? Quoi qu'il en soit, cette plaine était jadis un vrai jardin, une sorte de paradis terrestre. J'ai cité la description que fait Josèphe de la Galilée en général; celle qu'il donne de Génézareth est encore plus éblouissante ; on croit lire un voyage au pays de Cocagne : «Cette contrée , dit-il, est également admirable par

* 1 Chron. XII , 34. Ps. LXVIII , 28. Je serais tenté plutôt encore d'expliquer le nom de "iDiaa (qui est celui dont se sert le Talmud) par la racine mo, recedere, et je traduirais volontiers jardins de la retraite. Ce pourrait être aussi les jardins de Zer; ville nommée avec Hammath dans Josué XIX , 35.

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» sa beauté et par sa fertilité. Il n'est sorte de plante qui » n'y prospère. Les noyers, qui aiment le froid , y crois- » sent en quantité à côté des dattiers propres aux pays » chauds , des figuiers et des oliviers des climats tem- » pérés. On dirait que la nature se pique d'y réunir les » contrastes , ou que chaque saison de l'année s'efforce » d'y prendre possession de la terre. Le sol y produit les » diverses espèces de fruits , non pas seulement une » fois l'an , mais aux temps les plus divers ; il produit » pendant dix mois sans interruption des raisins et des » figues, ces rois des fruits. »

Près de Medjdal sont quelques cultures maraîchères, où nous voyons travailler deux hommes nus jusqu'à la ceinture. Le reste est inculte, mais on peut juger encore de la fertilité de ce sol et de la richesse de ce climat, qui justifient les éloges de Josèphe. En ce moment tout est fleuri ; la fleur la plus répandue est cette grande étoile jaune, si commune chez nous et dont je suis vraiment honteux de ne pas savoir le nom; elle donne à toute cette plaine une couleur d'or. Elle pousse par touffes et arrive à la hauteur d'un homme. Il en est de même des marguerites, que je cueille, sans me baisser, du haut de la selle de mon cheval. Quant aux chardons, qui sont nombreux, ils atteignent une taille de dix à douze pieds. Je trouve aussi une quantité d'épines, non point la petite épine ligneuse des environs de Jérusalem et des montagnes de Galilée, mais une plante d'au moins quatre pieds de haut, dont les feuilles, d'un vert livide, sont armées à l'aisselle de cinq longs piquants disposés en étoile. Les jets verdoyants du palmier y poussent par

grandes touffes. On ne voit du reste dans cette plaine aucune des espèces d'arbres qui l'embellissaient jadis ; mais, de même que les herbes y ont la dimension de véritables arbustes, les arbustes à leur tour y atteignent la taille de grands arbres. De magnifiques lauriers roses, tout chargés de leurs grandes fleurs , garnissent la rive du lac et le bord des ruisseaux, car cette plaine est parfaitement arrosée ; j'ai traversé trois jolis cours d'eau et j'ai trouvé la trace de plusieurs autres, à sec dans ce moment, mais qui, sans doute, ont aussi leur saison.

Tout ceci, on le voit , est bien différent du reste de la Palestine; on se croit dans une autre zone et c'en est une autre en effet ; le climat des bords du lac de Génézareth est bien moins sec et bien plus chaud que celui de la côte méditerranéenne de la Syrie, il fait songer à celui des tropiques. En juillet et août, la chaleur y est extrême; le consul m'a dit hier que, bien qu'il soit habitué depuis longtemps aux pays chauds, il lui est impossible de passer l'été à Tibériade ; il se voit forcé de se retirer à Saphed.

Deux paraboles de Jésus rendent un témoignage indirect à la fertilité de cette contrée. Ce sont celle du semeur et celle du grain de sénevé. Lors même que l'Evangile ne nous dirait pas qu'elles ont été prononcées au bord du lac de Génézareth1, on pourrait aisément le deviner. La semence rendant cent pour un n'est pas, il est vrai , un fait extraordinaire ; ce détail eût pourtant , je crois, fait hocher la tête aux paysans des environs de

1 Matth. XIII.

SAM A Ri E ET GALILÉE.

Jérusalem, habitués à ensemencer un sol sec et léger, plus propre à la culture de la vigne qu'à celle du blé. Quant à l'autre parabole , cette contrée au climat tropical est sans doute la seule, dans toute la Syrie, où un grain de moutarde puisse s'élever à la hauteur d'un arbre. Le Talmud de Jérusalem en cite des exemples extraordinaires, mais on sait que c'est aussi à Tibériade qu'il a été composé4.

J'ai fait remarquer comme les paraboles de Jésus sont toujours appropriées aux habitudes de ceux à qui il les adresse et au pays où il se trouve. Il n'est pas difficile de reconnaître celles qu'il prononça à Jérusalem et celles qu'il fit en Galilée. La vie du berger et celle du vigneron , voilà le domaine auquel les premières sont le plus souvent empruntées2. En revanche, quand Jésus parle des champs de blé, des moissons, des greniers, des filets que les pêcheurs tirent sur le rivage3, nous en concluons qu'il est sur les bords du lac de Génézareth. Relisons les circonstances dans lesquelles telle ou telle parabole a été prononcée, cherchons une donnée positive dans ce qui la précède ou ce qui la suit , nous

1 Le sénevé de l'Evangile est appelé dans le Talmud H*Tin ; la graine en est souvent citée par les Juifs comme exemple de ce qu'il y a de plus petit (Voyez Buxtorf, sub voce, et Matth. XVII, 20). C'est la Salvador e de Perse, nommée encore par les Arabes Khadel ou Khardel.

2 Voyez, par exemple , la parabole des deux fils que leur père envoie à la vigne (Matth. XXI), celle des vignerons infidèles (Ibid.), l'image du berger qui sépare les brebis d'avec les boucs (Matth. XXV, 32, 33), le portrait du bon berger (Jean X).

3 Ainsi, celles du semeur, de l'ivraie, du filet (Matth. XIII), de l'homme riche reconstruisant ses greniers (Luc XII).

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verrons que nous nous sommes rarement trompés et que le récit des évangélistes confirme presque toujours ce que nous avions deviné.

J'avance lentement, tantôt dans les hautes herbes de la prairie, tantôt en longeant la plage du lac ; cette plage est une bande étroite, couverte d'un sable très-fin , tout parsemé de petites coquilles de diverses espèces.

A l'extrémité nord comme à l'extrémité sud, la plaine de Génézareth — ou, comme on l'appelle aujourd'hui, le territoire de Magdala (Ardh-el-Medjdal) \ — est complètement fermé par un promontoire de rochers formant un mur naturel. On peut conjecturer que ce côté était jadis protégé aussi par une tour, et peut-être par une petite ville ; on y voit les ruines d'un khan, appelé Khân-Minieh .

On franchit ce promontoire en quelques minutes, grâce à un petit sentier taillé dans le roc, et l'on arrive à une nouvelle gorge ou à une nouvelle plaine d'allùvion, du genre de celle de Génézareth, mais beaucoup plus étroite. Elle est arrosée par un ruisseau divisé en plusieurs bras. A l'embouchure d'un de ces bras, est un moulin. Tout à côté je vois des pêcheurs, occupés à étendre leurs filets pour les faire sécher. C'est ici peut-être que Pierre, André et les fils de Zébédée, se livraient aux travaux de leur métier, quand Jésus, marchant sur cette même plage, les vit assis dans leur nacelle et leur cria : «Venez, suivez-moi ! » 2 Plusieurs voyageurs placent ici même ce

1 Ceci fait supposer que dans les évangiles ces deux expressions sont absolument synonymes.

2 Matth IV, 18-22.

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Bethsaïda (maison de la pêche), la ville de Philippe, d'André et de Pierre4. D'autres croient le retrouver dans Khân-Minieh où j'ai passé tout à l'heure. Il est difficile, impossible peut-être, d'en retrouver le site exact ; mais on ne peut hésiter qu'entre deux ou trois points de cette côte, fort rapprochés les uns des autres. Je suis sur le sol même de l'Evangile, je suis sur la lisière de terrain où fut déposée jadis cette semence, petite entre toutes les autres, mais devenue bientôt un grand arbre, qui doit un jour abriter sous ses rameaux tous les peuples de la terre.

Je m'arrête ici un moment et veux me désaltérer au ruisseau. Mais les pêcheurs me disent que c'est une eau salée et qui n'est bonne qu'à faire tourner la roue de leur moulin. Jacques , — l'auteur de l'Epître , — était peut-être aussi de Bethsaïda et dans tous les cas avait souvent parcouru ces lieux; peut-être songeait-il aux divers bras de ce ruisseau et aux ruisseaux de la plaine de Génézareth , lorsqu'il écrivait ces paroles : « Une même source peut-elle donner à la fois de l'eau douce et de l'eau salée? » 2

Les montagnes qui, jusqu'à Medjdal et au-dessus de la plaine de Génézareth , s'abaissent en pentes abruptes, commencent ici à changer de forme ; les sommets sont plus éloignés de nous, et les flancs de la montagne descendent vers le lac par gradins à pente douce. La côte inclinée que je traverse, après avoir passé le moulin de

4 Jean 1 , 44.

2 Jacques III . 11.

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Bethsaïda, est admirablement située ; elle est voisine de l'extrémité du lac et s'agrandit vers le nord-est, de sorte que la vue embrasse dans son entier cette belle nappe d'eau avec ses pittoresques rivages. C'était jadis l'emplacement d'une ville considérable. Le sol est encore, sur une grande étendue, jonché de grosses pierres, cachées pour la plupart dans les épines qui le couvrent. Ici le chemin cesse, les épines sont si hautes qu'il serait absolument impossible de passer à pied. Mes vêtements s'y déchirent et préparent une nouvelle besogne au tailleur de Tibériade ; mes jambes sont tout ensanglantées ; mon cheval butte à chaque pas contre les pierres et se blesse aux épines ; il regimbe et s'arrête court.

C'est ici qu'était jadis ce Capernaùm qui fut élevé jusqu'aux deux*, — car il fut pendant près de trois ans le séjour du Dieu manifesté en chair, et le témoin de ses œuvres admirables. Aujourd'hui il est abaissé jusqu'aux enfers. Cette terre, maudite entre toutes, ne produit plus que des ronces et des épines, et toute la merveilleuse puissance de végétation, qui jadis en faisait un Eden, ne sert plus qu'à donner à ces affreuses épines une vigueur inaccoutumée.

Deux ou trois petits hangars, entièrement cachés dans cette livide forêt d'épines, sont le seul abri que l'on trouve ici contre l'ardeur du soleil. Ils ont été construits par les Bédouins, me dit Jean, et leur servent dans l'occasion à mettre à couvert le produit de leurs razzias. Nous entrons, non sans peine, dans une de ces huttes.

1 Matth. XI, 23.

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Les murs en sont faits de grosses pierres taillées, provenant des ruines de la ville ancienne ; le toit consiste en quelques nattes de roseaux, reposant sur trois pieux de bois de figuier et sur un fragment de colonne antique.

Nous ne sommes qu'à une centaine de pas du lac. Jean sort pour aller y puiser de l'eau, mais malgré ses efforts il ne peut arriver jusque-là. J'en rapporterai moimême , car je suis bien décidé à arriver au lac, où je veux absolument me baigner; je remonte donc en selle et recommence une lutte acharnée contre les pierres, contre les épines et contre mon pauvre cheval, qui se cabre, qui tombe, qui refuse obstinément d'avancer. Au bout d'une demi-heure de combat et après des peines inouïes, j'arrive enfin au bord du lac. Je me déshabille sur les tas de pierres qui couvrent le rivage et me délasse à nager dans cette eau limpide. Elle est assez agitée aujourd'hui , car il fait un gros vent, mais elle est d'une température très-douce.

Nous prenons notre repas dans la hutte. Le bachibozouk refuse de s'y associer, parce qu'on est en Ramadan. Nous avons beau lui alléguer que, lorsque nous rentrerons à Tibériade, nous aurons fait une journée de plus de sept heures de marche, et que la loi dispense du jeûne ceux qui ont à endurer des fatigues exceptionnelles. Il ne se laisse pas séduire par cette accommodante interprétation : — sans doute, il ne nous considère pas comme des docteurs assez graves pour que notre autorité puisse constituer une opinion probable. — Il refuse jusqu'à un verre d'eau et ne veut pas même entrer dans

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la cabane, afin de ne pas s'exposer à la tentation. Ce brave homme reste en vedette à quelques pas de là, sans descendre de cheval et en plein soleil.

Pendant que Jean recueille les restes de nos pains et de nos poissons et les remet dans le sac, afin que rien ne se perde, je tire de ma poche un Nouveau-Testament et le feuillette pour y trouver les passages qui parlent de Capernaùm. A cette heure, dans cette matinée de dimanche, combien n'y a-t-il pas , sur toute la terre , de chrétiens qui lisent ce nom et qui se transportent en esprit dans les lieux où je me trouve, seul avec un Turc et un Arabe! Jésus a habité ici1, l'Evangile appelle même Capernaùm sa ville*. Il nous apprend que c'était là qu'il payait l'impôt5. C'est ici qu'il enseignait dans la synagogue , qu'il guérissait le paralytique4, le serviteur du centenier*, l'homme possédé d'un esprit impur6, toutes les infirmités du corps, toutes les misères 'de l'âme ! C'est à Capernaiim qu'il prononçait ces paroles : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi...; car la volonté du Père qui m'a envoyé est que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné7. » Je voudrais élever mon cœur à lui, ou plutôt l'appeler auprès de moi, ce Sauveur maintenant glorifié , ce médecin , cet ami aisé à trouver. Je voudrais m' entretenir avec lui et sentir son

1 Matth. IV, 13.

2 Ibid. IX. 1.

3 Ibid. XVII , 24.

k Ibid. IX, 1-7.

5 Ibid. VIII , 5-13.

6 Luc IV, 33-35.

7 Jean VI, 37-39.

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invisible présence dans ces lieux où, homme lui-même, il a vécu avec les fils des hommes.... Mais on dirait que l'anathème qui repose sur Capernaûm ne permette pas à ceux qui s'y arrêtent d'y goûter un instant de recueillement et de paix. Mon bachi-bozouk ne cesse de crier que les Bédouins approchent. Je ne m'en inquiète pas d'abord, car je me dis que, s'ils ont à franchir un champ d'épines pareil à celui que nous avons traversé, ils ne seront pas ici de sitôt. Je sors cependant de la cabane et j'aperçois, dans un lointain des plus rassurants, une petite troupe de Bédouins, — et au premier plan mon bachibozouk qui tourne bride, exactement comme Jean me l'avait annoncé. Nous n'aurions eu rien à craindre s'il les eût attendus de pied ferme ; car les Bédouins n'étaient qu'une poignée. Il est vrai que ni Jean ni moi n'étions armés; on m'avait, deux jours avant, volé un de mes pistolets et j'avais laissé l'autre à Tibériade, mais la seule vue de notre bachi-bozouk , la lance en arrêt, le sabre à la ceinture et le fusil sur le dos , aurait , je crois, suffi pour tenir en respect les pillards. Pour la seconde fois de la journée, je songeai à Tancrède et à Saladin ; mais que voulez-vous exiger d'un soldat qui n'a pas déjeûné? Nous remontâmes à cheval et reprimes la direction de Tibériade.

Les ruines où nous nous sommes arrêtés portent aujourd'hui le nom de Tell-Hûm. La proximité où elles sont du bout du lac, l'étendue considérable sur laquelle elles sont éparses, et diverses autres circonstances concourent à les faire regarder généralement comme celles de l'ancien Capernaûm. Robinson , qui aime à contre-

SAMARIE ET GALILÉE

dire, préfère placer Capernaùm à Khân-Minieh. Wilson a entrepris de le réfuter et y a réussi d'une manière qui me paraît satisfaisante. Je n'entrerai pas dans cette discussion, car les données sont trop insuffisantes pour que l'on puisse espérer d'arriver à une certitude. Il est remarquable que la tradition , qui a précisé , à tort ou à raison, un si grand nombre des lieux saints de la Palestine, ne dise rien de positif sur ce Capernaùm où Jésus a vécu, pas plus que sur Bethsaïda, la patrie de saint Pierre. Quant à Corazin, Robinson prétend n'en avoir retrouvé aucune trace. On m'assure cependant à Tibériade qu'il y a sur la montagne, à une lieue et demie de Tell-Hûm , une ruine appelée encore Bir-Kerésoun (le puits de Kerésoun). Ce pourrait bien être le Corazin de l'Evangile.

Quelque temps après ma visite à Capernaùm, je traversais Tyr et Sidon. A la place de ces reines dès mers je trouvais de pauvres petites villes , bien déchues de leur antique splendeur, mais conservant encore intact leur vieux nom phénicien et renfermant clans leurs murs une population assez active, qui semble avoir gardé quelque reste du génie commercial de ses ancêtres. Ma pensée se reporta sur les rives du lac de Génézareth et je fus frappé de l'accomplissement littéral de la sentence du Seigneur :

Malheur à toi, Corazin! Malheur à toi, Bethsaida! Je vous dis que Tyr et Sidon seront traitées inoins rigoureusement que vous!1

1 Matth. XI. 21 et 22.

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ENVIRONS DE T1BÉRIADE

Le principal regret que j'aie emporté de mon voyage en Terre-Sainte, est celui de n'avoir pas séjourné plus longtemps au bord de la mer de Tibériade. Je voudrais y être resté assez pour que le souvenir ne pût jamais s'en altérer ; je voudrais avoir fixé dans mon imagination, en traits indélébiles, chaque contour de ces côtes, connaître chaque aspect de ces flots, de ce ciel et de ces montagnes.

Cependant, j'ai eu le bonheur, pendant les trois jours que j'ai passés à Tibériade , de voir la contrée sous plusieurs aspects différents. Les personnes qui ont vécu au bord d'un lac savent quelle incessante variété de tableaux se produit dans le paysage , non-seulement par le mouvement des flots et leur changement de couleur, mais surtout par les vapeurs qui s'en élèvent et qui modifient de tant de façons la transparence de l'atmosphère. Quand je revins de Capernaùm , le vent était tombé et les montagnes de la rive opposée , au lieu de présenter ces cou-

leurs éclatantes , ces lignes nettes et bien arrêtées qui rapprochent les distances et qui distinguent les paysages de l'Orient, étaient voilées de tant de vapeurs, étaient tellement hâlées (suivant l'heureuse expression dont on se sert chez nous) , qu'elles paraissaient infiniment plus éloignées qu'elles ne le sont réellement. Pendant la nuit, il s'éleva un orage violent, une de ces grandes tempêtes qui rendent la navigation du lac de Génézareth assez dangereuse et dont nous avons des exemples dans l'Evangile. Le matin, il y avait un peu de pluie et toujours le même vent de nord-ouest. Le ciel était couvert et le resta jusqu'à midi ; l'air était néanmoins des plus doux , tandis qu'il faisait très-froid sur la montagne et sur le plateau.

J'avais à visiter encore les environs immédiats de Tibériade et surtout les célèbres eaux thermales, Elles se trouvent tout près du bord du lac , à un bon quart de lieue au sud de la ville actuelle. On a supposé que jadis la ville s'étendait jusque-là ; Hammath , dont le nom signifie Eaux chaudes, et qui est nommée par Josué comme une des villes de Nephthali1, aurait occupé l'emplacement sur lequel le tétrarque Hérode fit rebâtir Tibériade. En comparant les nombreux passages du Talmud qui parlent de ces deux villes, je conclurais plutôt qu'elles ne sont point identiques, mais très-voisines, et qu'après la construction de Tibériade , Hammath en devint un faubourg. C'est le Hammaùs de Josèphe. Nous sortons de la ville par une porte surbaissée ; elle est faite

1 Josué XIX, 35.

ri

SAMARIE ET GALILÉE

pour qu'on puisse y passer à cheval , mais seulement ployé et couché sur le pommeau de la selle. C'est encore une mesure de sûreté.

J'ai parlé déjà du caractère alpestre des montagnes qui dominent Tibériade. Vu d'ici , le vieux bâtiment des Thermes rappelle par sa situation le château de Chillon.

Il y a deux piscines d'eau thermale , à deux cents pas l'une de l'autre : l'une a été construite par Ibrahim- Pacha , on attribue l'autre à Salomon. Salomon et Ibrahim-Pacha I ce sont, en Syrie, les seuls noms dont le peuple ait gardé la mémoire ; il ne s'imagine pas que rien de grand ait pu se faire dans l'intervalle, les noms des Hérode et des Saladin ont disparu. Chez nous aussi , tout date de César ou de Napoléon.

La piscine d'Ibrahim, la première que nous ayons devant nous , a déjà l'air d'une ruine et le sera bientôt. Quoiqu'elle soit extrêmement fréquentée , il n'y a personne qui se donnât la peine de la réparer. La salle où se trouve la source est entourée de plusieurs portiques, dans lesquels nous voyons une foule de gens entassés les uns sur les autres, couchés sur des grabats ou roulés dans des couvertures , avec de lamentables expressions de misère et de souffrance. Qu'on se représente bien, en les voyant , les malades que l'on apportait de partout à Jésus, ou, mieux encore, ces aveugles, ces boiteux, ces paralytiques couchés dans les cinq portiques du lavoir de Béthesda* !

Il y a bien ici une sorte de valet, servant de gardien et

1 Jean V, 2 et 3.

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de baigneur, mais rien du reste qui ressemble à une administration ou à une police. Nous entrons à la piscine, des femmes qui s'y baignent nous prient d'attendre encore un peu. Elles nous font place au bout d'un moment. Jean s'empresse de prendre un bain ; la curiosité me pousserait à en faire autant, mais je crains que cette eau chaude ne m'affaiblisse trop , et je me contente d'examiner.

La piscine est en marbre blanc, de forme circulaire, et couverte d'une coupole soutenue par des colonnes. Le bassin est entouré intérieurement d'un gradin où l'on peut s'asseoir; le milieu est très-profond , mais on ne le traverse pas moins sans danger, car la pesanteur de l'eau est telle qu'on a besoin d'un effort pour toucher le fond, tandis qu'il n'en faut aucun pour se maintenir à la surface.

J'ai oublié de prendre avec moi mon thermomètre ; heureusement d'autres voyageurs plus soigneux ont mesuré la température de ces eaux. Elle est , suivant Robinson, de 49 2/3 degrés Réaumur. On arrête de temps en temps l'eau qui entre dans le bassin , afin de donner à celle qui y est le temps de se refroidir un peu ; elle demeure cependant bien au-dessus de la température ordinaire des bains chauds. Je puis à peine y tenir la main.

J'ai trouvé à cette eau un goût salé désagréable. Au reste, il n'est pas d'usage d'en boire, la cure ne consiste qu'en bains.

Quoique la coupole soit élevée et percée de trous , la vapeur qui s'élève du bassin est telle que je ne puis

SAM AME ET GALILÉE

rester longtemps dans le péristyle. J'engage Hhannah à s'arracher aux délices du bain. Pendant qu'il en remonte les degrés et se fait verser sur les épaules un seau d'eau du lac, afin de nettoyer sa peau du dépôt salin qu'y a laissé l'eau thermale , je vais visiter la vieille piscine, celle de Salomon. Elle est plus petite et beaucoup plus délabrée. Bien des gens la préfèrent à l'autre, parce que l'eau y est encore plus chaude.

Je ne voulais pas quitter Tibériade sans avoir payé mon tribut de vénération au tombeau de Rabbi Moses ben Maïmon, — plus connu des Juifs sous le nom de Rambam (qui en est l'abréviation) et des chrétiens sous celui de Moïse Maïmonides. Au milieu de la pléiade de théologiens , de savants et de poètes qui illustrèrent le peuple juif aux IIe et XIIe siècles, à l'époque où les nations chrétiennes étaient plongées dans les plus profondes ténèbres, il n'est aucun nom qui ait jeté plus d'éclat que celui-là. Moïse Maïmonides tenta d'être le réformateur du judaïsme ; il en fut du moins la gloire , et les Juifs, le comparant à leur grand législateur, disent encore proverbialement : « De Moïse jusqu'à Moïse, il n'y a pas eu d'homme comme Moïse4. » Quoiqu'il soit né à Cordoue et qu'il soit mort au Caire, on l'a inhumé à Tibériade à côté des docteurs de la Mishna. Son tombeau est sur la hauteur, à cinq minutes des murs. Un Juif se charge de m'y conduire. Il me fait remarquer, à quelques pas audessous, les tombeaux de plusieurs autres sages, parmi

SAMARIE ET GALILÉE

lesquels il me nomme Rabbi Khanin ben Zaccaï , l'auteur, dit-il, du Shené loukhoth habberith. Vous vous figurez sans doute ces tombeaux silencieux et solitaires,

— mais non ! devant chacun d'eux sont assis des Juifs, lisant à haute voix leurs prières. Des femmes en baisent les pierres, en les baignant de leurs larmes et en poussant des gémissements. Ma présence excite une certaine curiosité, on me prodigue les questions, on m'explique, on me raconte, avec cet empressement et cette volubilité qui distinguent les Juifs des autres peuples de l'Orient. Presque tous parlent hébreu couramment et assez purement. Quand ils voient l'intérêt que je porte à la mémoire de leurs sages, ils me parlent avec encore plus de vivacité et avec une sorte de passion, comme on parlerait en Europe d'un héros du jour. Pour les Juifs, le temps semble ne pas exister. Ils sont toujours jeunes, puisqu'ils n'ont rien oublié et puisqu'ils vivent d'une -espérance. Ils sont patients, parce qu'ils sont éternels et savent que les dons et l'appel de Dieu sont sans repentance l.

Si quelqu'un me demandait ce que c'est que le judaïsme, je ne voudrais, pour le lui faire comprendre, que le tableau que j'ai maintenant sous les yeux. Ces tombeaux séculaires entourés des regrets des vivants, cette ville dont les murs écroulés n'ont jamais été relevés, sans qu'aucune pierre manque pourtant à cet amas de ruines,

— quelle image frappante de cette nationalité vivace dont le Juif errant est le symbole, qui souffre depuis tant de siècles sans qu'il lui soit permis de mourir!

1 Rom. XI, 29.

SAMAR1E ET GALILÉE.

Ces tombeaux sont en maçonnerie, blanchis à la chaux. C'est ainsi que sont tous les tombeaux orientaux , juifs, chrétiens ou musulmans. On sait que les anciens Hébreux creusèrent souvent leurs sépulcres dans les rochers, mais on peut supposer que les sépulcres de ce genre étaient réservés aux riches, et que les gens du commun étaient enterrés de la manière en usage aujourd'hui. Les sépulcres blanchis dont parle le Sauveur paraissent se rapporter à des tombeaux tout pareils à ceux que l'on construit actuellement. Comme on les élève d'ordinaire aux portes des villes, le long des grands chemins, ils sont endommagés par le pied des bêtes de somme : car ils ne sont construits que de petit moellon. Je me rappelle avoir vu à Alexandrie, à quelques pas de la colonne de Pompée, un de ces tombeaux encore tout neuf et tout blanc, et pourtant déjà ébrêché. Si la brèche eût été un tant soit peu plus grande, on eût pu apercevoir le cadavre qu'il contenait, car on ne creuse généralement la fosse qu'à une profondeur d'un demi-pied ou d'un pied tout au plus, et on ne jette pas de terre sur îe corps. Voilà qui explique l'énergique comparaison dont Jésus stigmatise les hypocrites : «Vous ressemblez aux sépulcres blanchis, qui paraissent beaux par dehors, mais qui au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute sorte d'ordure! »'

Après que j'eus , suivant l'usage, déposé une petite pierre sur le tombeau de Rambam, en souvenir de ma visite et en hommage à sa mémoire , plusieurs des Juifs qui se trouvaient là me proposèrent de me conduire au

1 Matth. XX111 , 27.

SAMARIE ET GALILÉE

tombeau d'un autre de leurs sages, Rabbi Akiba, un des plus célèbres docteurs de la Mishna et un des martyrs de l'indépendance juive, sous l'empereur Adrien. Ce monument est beaucoup plus haut sur la pente de la montagne. Le rabbin Schwarz, dans ses notes critiques sur la Palestine de Raumer, reproche assez durement au voyageur Burkhard d'avoir parlé des quatorze mille disciples d' Akiba enterrés auprès de leur maître. Je dois défendre Burkhard, qui n'a fait certainement que répéter ce qu'il avait entendu à Tibériade de la bouche des Juifs eux-mêmes; car ceux qui m'accompagnaient m'ont fait la même histoire, à ceci près qu'ils m'ont parlé de vingt-quatre mille.

Que le rabbin Schwarz se console cependant ! L'imagination des chrétiens a souvent été aussi téméraire que celle des Juifs : nos onze mille vierges de Cologne n'ont certes rien à reprocher aux vingt-quatre mille disciples enterrés à Tibériade. J'ai dit ailleurs quelques-unes des légendes qui ont cours parmi les moines de Jérusalem ; à Tibériade aussi , on a voulu retrouver et réunir à une distance commode de la ville, et pas trop loin de la route de Nazareth, un certain nombre des points désignés dans les récits de l'Evangile. J'ai même découvert entre les mains de Hhannah un petit livre ad hoc, écrit en italien et dans lequel il puisait son érudition. Il me conduit à la montagne de la seconde multiplication des pains1, et à ce qu'il appelle le champ des épis-, puis à la montagne des Béatitudes.

1 Matth. XV. 29-38.

2 Matth. XII, 1.

SA MA RIE ET GALILÉE

Le dernier de ces sites mérite pourtant d'attirer l'attention. Quoique je n'attache pas de valeur à la légende ou à la tradition qui le désigne comme le lieu où Jésus prononça le sermon sur la montagne, je fus extrêmementfrappé, en l'examinant, de le voir si parfaitement conforme aux données de l'Evangile. Je me demandai s'il était possible qu'il y eût au bord de ce lac, et même dans toute la Palestine, une autre montagne à laquelle s'appliquassent aussi complètement les détails que nous pouvons recueillir à ce sujet dans saint Luc et saint Matthieu. Derrière la montagne qui domine Tibériade est un large plateau, montant en pente douce du côté d'un rocher qui en forme le sommet. C'est sur ce rocher que Jésus aurait passé la nuit en prières et qu'au point du jour il aurait appelé ses disciples et choisi ses apôtres4. Puis il serait redescendu près de la foule qui l'attendait sur le platean , et c'est de là qu'il aurait enseigné le peuple. L'apparente contradiction qui existe entre le récit de Luc et celui de Matthieu se trouverait ainsi résolue. Selon le premier, Jésus descendit, et c'est dans une plaine qu'aurait été prononcé son discours2. Selon Matthieu, il serait monté sur une montagne avec le peuple3. Ceci s'explique, puisque Matthieu ne dit rien ici de la prière de Jésus et de l'élection des apôtres ; il ne rapporte que le fait général , la prédication aux troupes assemblées sur une montagne. Luc, qui rapporte un détail

1 Luc VI, 12 et 13.

2 Luc VI , 17.

3 Matth. V, 1.

SAMARIF. ET GALILÉE.

de plus, nous montre le Seigneur montant d'abord au sommet, puis redescendant dans la plaine*, c'est-à-dire sur le plateau.

Au pied du rocher, au haut du plateau, se trouve précisément une petite plate-forme, une sorte de chaire naturelle, d'oïi l'on peut aisément être vu et entendu d'une grande multitude. C'est là qu'aurait été assis le Seigneur. Il promène ses regards sur cette foule de malheureux qui viennent chercher auprès de lui la guérison de leurs infirmités2, — il tourne ensuite les yeux vers ses disciples3, qui ont tout quitté pour entendre de lui les paroles de la vie éternelle, — puis il commence son discours -:

« Heureux les pauvres ! . . Heureux ceux qui pleurent! . . . Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! »

Puis, regardant le Thabor, dont la cime apparaît audessus des ondulations des montagnes de Galilée , il montre aux disciples la ville qui en couronne le faîte et leur dit :

« Tous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne saurait rester cachée. »

Ce dernier trait est plus important qu'il ne le semble d'abord, pour déterminer le lieu où fut prononcé le sermon sur la montagne. Nous avons vu déjà que Jésus n'allait jamais chercher bien loin ses images et n'en

1 C'est ainsi que traduisent nos versions, mais le texte (lici tottou ice&voîi, dans un lieu en plaine) semble indiquer ici, par une nuance, qu'il ne s'agit pas d'une plaine proprement dite.

2 Matth. IV, 23-25. Luc VI . 17-19.

3 Luc VI , 20.

4 Matth. V. VI. VII.

SAMARIE ET GALILÉE

choisissait que de familières à ses auditeurs ; il tirait le plus souvent parti de celles que lui fournissait la contrée même où il se trouvait. Or une ville sur une montagne n'est point aussi commune en Galilée qu'en Judée. En Judée, c'est la règle générale ; en Galilée c'est une rare exception : les villes de ce pays sont situées d'ordinaire, non sur des sommets, comme Jérusalem et Bethléhem, mais au penchant des collines, comme Nazareth. Si Jésus s'est servi de cette image, on peut conclure avec une assez grande vraisemblance qu'un fait de ce genre était en ce moment sous ses yeux. Chose remarquable ! Il en avait ici les deux exemples les plus saillants et les seuls, peut-être, qui existent en Galilée. A sa droite, à deux lieues de lui, la ville de Thabor1 sur son gigantesque piédestal, — derrière lui, Saphed, au sommet d'une montagne encore bien plus élevée.

Il y eut encore un autre détail qui m'intéressa vivement. En arrivant à Jérusalem, j'avais été frappé de la grande quantité d'anémones rouges dont le gazon est émaillé, et je m'étais convaincu que cette fleur , à la fois la plus commune et la plus éclatante qu'il y ait en Judée, était certainement le lys des champs dont parle l'Evangile. En parcourant la Galilée, j'avais été assez désappointé de voir qu'elle y était moins universellement répandue. Sur les bords du lac, en particulier, je ne me souvenais pas de l'avoir vue. Je commençais donc

1 Peut-être n'en voyait-il que les ruines ; car, comme je l'ai dit plus haut, il n'est pas certain que cette ville subsistât du temps de Jésus.

SAMARIE ET GALILÉE

à douter de l'identité de l'anémone et du lis des champs, car il fallait, d'après toutes les analogies , que les comparaisons dont le Sauveur fait usage dans le sermon sur la montagne, fussent empruntées aussi à la Galilée. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque, redescendant du sommet vers le plateau, je remarquai à mes pieds un magnifique tapis de ces anémones écarlates ! C'était un nouveau fait à l'appui de ma conjecture, quant à la position respective de Jésus et de la foule. Si nous nous représentons les troupes sur le plateau, et Jésus assis sur le gradin inférieur du sommet, cette belle étendue d'anémones se trouvera précisément entre elles et lui et, ici encore, sa parole sera une démonstration :

« Observez les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent; mais je vous dis que même Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme un d'eux. »

Je ne puis dire quelles impressions j'éprouvai, en lisant dans ces lieux le sermon sur la montagne. Ma voix résonnait à mon oreille avec une vibration particulière, qui me faisait tressaillir. Il me semblait que ce n'était plus ma propre voix, je croyais entendre le Maître luimême, proclamant la loi de l'Evangile sur ce mont Sinaï de la nouvelle Alliance. Jamais ce discours n'avait eu pour moi tant d'actualité ; la présence des lieux effaçait la distance des temps.

Le beau nom de montagne des Béatitudes, conservé par la tradition des premiers siècles ou imaginé par les pèlerins, n'est point celui sous lequel cette sommité est habituellement désignée. On l'appelle d'ordinaire la

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corne de Hattin. Ce nom de sinistre mémoire rappelle la plus terrible bataille qui ait ensanglanté la Terre- Sainte, pendant l'époque des Croisades. C'est ici qu'en H 87 Saladin défit les Francs. La bataille se livra sur le plateau. Le dernier roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, se retira sur la corne même et défendit vaillamment cette position. Enfin les Sarrasins s'en rendirent maîtres. Le roi fut fait prisonnier. La plus grande partie de ses défenseurs furent culbutés dans les précipices qui bornent la montagne du côté du nord. Lat> raie croix. que l'on avait portée au combat , comme les Israélites y portaient l'arche de l'Alliance, tomba au pouvoir des Infidèles. Cette journée mit fin au royaume de Jérusalem.

Encore une application de cette loi d'ironie qui semble régir l'histoire ! La croix du Sauveur servant de signal de guerre, sur la montagne oiï il annonça la Bonne Nouvelle! Ces épouvantables désastres des chrétiens, dans les lieux mêmes où il leur avait dit : « Ne résistez point au mal ! — Heureux ceux qui procurent la paix ! » Quel exemple ! Quelle sanction solennelle donnée à ces paroles du Sauveur ! Les cris de douleur des vaincus de Hattin répondent aux béatitudes sorties de la bouche de Jésus, de même qu'aux bénédictions du mont Garizim répondaient sur l'Hébal les malédictions prononcées contre les transgresseurs de la Loi.

Les chrétiens qui avaient conquis la Terre-Sainte n'ont pas su la garder, elle n'a jamais été pour eux qu'un champ de bataille et un cimetière. Les Sarrasins qui la leur ont enlevée se la sont vu à leur tour enlever par les Ottomans. Ceux-ci, qui de nom en sont encore les

maîtres, l'ont réduite en un désert où ils osent à peine mettre le pied sans avoir peur. Les Arabes eux-mêmes, qui en font la population, ne peuvent être considérés que comme campés dans le pays ; ils ont dressé leurs tentes dans ses pâturages ou se sont pratiqué un gîte dans les ruines de ses villes; ils n'y ont rien fondé; étrangers au sol , ils ne l'ont jamais épousé ; le vent du désert, qui les y apporta, peut les emporter un jour, sans qu'ils laissent après eux la moindre trace de leur passage. Dieu, qui a livré la Palestine à tant de nations, n'a permis à aucune de s'y établir et d'y prendre racine ; il la tient en réserve, jusqu'à ce que vienne enfin ce peuple auquel Jésus l'a promise, ces débonnaires qui doivent en hériter un jour.

PHÉNICIE

0 ruisseaux découlant du Liban !

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