‹ Voyage en Terre-SaintChapitre 22 sur 29 · DE JÉRUSALEM A NAZARETH · texte numérisé non relu

DE JÉRUSALEM A NAZARETH

Le moment était venu de quitter Jérusalem. J'aurais voulu le retarder toujours. Je ne pouvais me résoudre à dire un dernier adieu à ces murs que j'avais si longtemps désiré de voir, — à reléguer dans le passé , au rang des souvenirs, ce que, pendant si longtemps, je m'étais habitué à avoir devant moi comme une espérance et un idéal. Cependant on me pressait de partir; car le printemps avançait et, depuis quelques jours déjà, pèlerins coptes et catholiques, touristes anglais et américains, tous gens connaissant les saisons comme la grue et l'hirondelle, avaient pris leur vol du côté du Carmel ou de Jaffa, afin d'éviter à temps ce doux mois de mai où le soleil poudroie et où le Bédouin guerroie. Je me

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décidai donc à me mettre en route au plus tôt, pour visiter la Samarie et la Galilée.

J'ai dit que dans les voyages en Palestine on traite d'ordinaire avec un drogman, qui vous fournit à tant par jour tente, chevaux et nourriture. Par mesure d'économie et surtout de sûreté, on se groupe d'ordinaire en caravanes. Cette manière de voyager est commode en un sens, car on n'a point à s'inquiéter des petites nécessités matérielles de l'existence; on trouve chaque soir sous sa tente le lit où l'on a couché la veille et, une fois accoutumé à la cuisine de son drogman, on n'a pas à faire chaque jour de dangereuses expériences.

J'avais apprécié dans de précédentes excursions ce que cet arrangement peut avoir de confortable ; mais je n'en étais pas moins resté persuadé que la chose la plus confortable qu'il y ait au monde, c'est la liberté. La pensée d'être livré par contrat à un drogman, marquant l'emploi de vos journées, l'heure de votre lever et celle de votre coucher, et venant tout à coup interrompre votre sieste ou votre repas, comme le Commandeur de Don Juan ou comme les anciens conducteurs de diligence, — cette idée, dis-je, ne me souriait que médiocrement. Il me semblait aussi qu'emporter avec soi sa tente, comme le colimaçon, pour s'y retirer chaque soir, c'était ôter au voyage un de ses principaux attraits, l'imprévu et la couleur locale. Autant vaudraient ces longues traversées en chemin de fer où, de Paris à Bayonne, on n'a guère d'autre surprise que de retrouver à chaque station le même buffet et la même salle d'attente.

Je communiquai donc à mon fidèle Hhannah le désir

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que j'avais de voyager seul, sans tente et sans cuisinier; je lui demandai si ce projet était réalisable et lui proposai de m' accompagner. Hhannah — je dois avouer que d'ordinaire je l'appelais Jean, tout court, pour ménager mes poumons, — Hhannah me répondit qu'il m'accompagnerait partout où je voudrais et que mon projet pouvait parfaitement s'exécuter, si je ne craignais pas de coucher quelquefois dans des étables et si je savais, cas échéant, me contenter d'oranges et de café à l'eau; nous trouverions d'ailleurs une auberge à Tibériade et un couvent au Carmel.

En conséquence, il m'amena des moukres et je fis mes préparatifs de départ.

Je louai trois chevaux, un pour Jean, un autre pour mon bagage, le troisième pour moi. Les deux moukres, suivant l'usage, devaient faire la route à pied. Comme mesure de sûreté, j'avais à la ceinture deux pistolets, achetés à Marseille la veille de mon départ. En Orient, pour se faire respecter, il est indispensable d'avoir des armes. Je n'avais, il est vrai, pas de balles et j'avais inutilement cherché à me procurer un peu de poudre à Jérusalem. Au fond, j'en étais bien aise : il m'eût répugné d'ensanglanter la Terre-Sainte. De ces deux pistolets, l'un m'a été volé au couvent de Nazareth, l'autre a glissé de ma ceinture à Argos, comme je redescendais du château des Atrides. Puissent-ils être tombés entre des mains aussi pacifiques que les miennes, — ou du moins n'avoir jamais servi qu'à défendre l'ordre et la propriété !... C'est ce que j'ose à peine espérer.

Pour en finir avec Jérusalem, je donne ici quelques

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fragments de la dernière lettre que j'aie écrite avant de partir; elle contient certains détails qui n'ont pas trouvé place dans mon récit :

A .Monsieur L. B., à ******

Lundi au soir.

Je compte poursuivre demain mon pèlerinage en me rendant à Naplouse, Nazareth et Tibériade, et de là à Beyrout, soit par Damas, soit par la côte de Tyr et de Sidon. Ce n'est pas sans regret et sans faire un effort sur moi-même que je quitte cette Jérusalem, où j'ai passé de si beaux jours et qui me laissera un souvenir ineffaçable. Mais toutes les caravanes sont déjà parties, sauf une petite société d'Anglais, qui part demain et que je suivrai de près ou de loin. M. Gobât m'engage à ne pas me mettre en route dans un moment où je serais absolument seul, car le pays n'est pas sûr; on se bat maintenant en plusieurs endroits. L'autre jour, je passais la soirée avec le consul R...., homme très-aimable, que je regrette fort de n'avoir pas vu plus souvent. Tout à coup, un janissaire entre — et lui annonce que deux de ses ressortissants viennent d'être dépouillés par les voleurs sur la route de Jaffa, à quelques pas des portes de Jérusalem. On les a laissés en chemise. Le consul courut au pacha, qui promit de faire des perquisitions, et j'apprends aujourd'hui qu'on vient de découvrir les voleurs. Mais on n'est pas toujours si heureux et le pacha lui-même n'y comptait point. Comme son prédécesseur Pilate, il ne croit guère que l'on puisse arriver à la vérité. Il exposait un jour

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au consul son scepticisme en matière judiciaire, et lui citait à l'appui une affaire criminelle dans laquelle son père, pacha comme lui, avait fait mourir par la torture soixante-dix personnes, sans arriver à découvrir le vrai coupable. Tu vois qu'on fait au moins tant bien qu'on peut. Mon pacha, du reste, est un perfect gentleman, comme j'ai eu l'honneur de m'en convaincre par moimême à la cérémonie du Feu sacré.

J'ai fait aujourd'hui mes préparatifs de départ, — quelques emplettes indispensables. Il y a peu de ressources à Jérusalem. En Suisse, où la civilisation atteint une altitude de huit mille pieds , où l'on a un télégraphe sur le Rigi et des pianos sur le Faulhorn, nous avons peine à nous persuader qu'il y ait quelque part des villes de vingt mille âmes où elle n'ait pas pénétré. L'industrie et le commerce européens ne sont représentés ici que par trois ou quatre Grecs, qui écrivent sur leur enseigne tailor and mer chant ou bien British magazine, et qui entassent dans leur échoppe de l'absinthe suisse, des chemises en couleur, du fromage de Chypre, des fleurs artificielles et de la faïence. J'ai eu toutes les peines du monde à trouver un couteau quelconque. Quant aux marchands arabes, ce sont des Arabes. Ce qu'ils ont de bon, c'est qu'ils ne manquent jamais d'offrir à l'acheteur un narguileh tout allumé et une tasse de café bouillant. Au reste, je n'avais pas besoin de grand' chose; je n'emporte avec moi qu'un gobelet enferblanc, — que j'ai dû faire faire, bien entendu. Tu vois que mon ménage est encore plus simple que celui de Diogène ; je n'ai ni tente, ni tonneau. Hhannah me dit que

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ce n'est pas indispensable et qu'il me fera loger chez les Arabes. Là où il n'y en a pas, on a, comme David, la ressource de s'abriter dans les cavernes. Cette manière de voyager m'a plu, on se trouve ainsi plus en contact avec les indigènes et l'on voit des intérieurs. Je serai bien aise de connaître de près l'hospitalité des fils d'Ismaël ; j'ai déjà pu remarquer qu'elle diffère de celle des montagnards écossais et qu'ils savent très-bien l'évaluer en piastres et en medjidiés.

Bonsoir. J'espère que tu es heureusement rentré chez toi et que cette lettre te trouvera au milieu des arbres en fleurs de tes vergers. Pour moi, malgré tout le plaisir que j'ai en voyage, je me réjouis, je t'assure, de quitter le bournous et le turban , de déposer à ta porte ma courbache de pèlerin et de venir mêler la poudre de l'Afrique et de l'Asie aux cendres de ton feu.

P. S. Je t'écris sur le meilleur papier qu'il y ait à Jérusalem.

PREMIÈRE JOURNÉE De Jérusalem à Bireh

Le récit de ma première journée de voyage se trouve dans une lettre que j'écrivis le soir même. Cette lettre est d'autant plus inédite qu'elle n'a jamais été expédiée. J'avais oublié, en l'écrivant, que je n'avais aucun moyen de la faire partir.

El-Bireh , mardi au soir.

Que je voudrais que vous pussiez me voir ici, cher ami, au sein de la civilisation la plus primitive, accroupi

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au milieu d'une famille arabe qui me regarde écrire avec curiosité, — le père tenant ma bougie au-dessus de mon papier, — les femmes et les enfants lui communiquant leurs remarques, que je donnerais gros pour comprendre ! Vraiment je compte cette soirée pour une des belles de ma vie. C'est dans tous les cas une des plus originales.

C'est hier que je me suis décidé subitement à quitter aujourd'hui Jérusalem. Bien des augures fâcheux ont paru réunis pour mon départ. Mon pauvre Jean a perdu ce matin son frère, garçon de dix-huit ans, mort en six jours d'une pleurésie. On l'a enterré quelques heures après. J'ai différé de partir, pour ne pas enlever Jean à sa famille dans un moment pareil ; — je voulais différer encore davantage, mais il a insisté pour que je ne changeasse rien à mes projets.

Il est déjà trois heures après midi quand nous sortons de Jérusalem. Les oliviers des vergers me dérobent bientôt la ville ; mais, parvenu au Scopus , je l'aperçois encore dans toute sa beauté, s' étalant vis à vis du mont des Oliviers, — et je la salue pour la dernière fois. La route de Damas continue à travers un plateau accidenté ; on aperçoit longtemps à gauche la haute cîme du Nebf- Samouîl, mais elle disparaît enfin et l'on ne voit plus de montagnes, car on ne peut plus donner ce nom aux éminences qui s'élèvent de distance en distance des deux côtés de la route. Ces buttes, surmontées aujourd'hui de quelque pauvre village ou des ruines de quelque ville antique, sont communes dans le territoire de Benjamin. C'est ici surtout que les villes sont habituellement situées

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au sommet des montagnes : les noms des cités les plus célèbres de cette tribu indiquent assez où il en faut chercher des traces : Ramah (hauteur) , Tsélah (rocher) , Mitzpah (vedette), Gibeah, Gébah, Gabaon (colline). C'est sans doute grâce à leur sens géographique que la plupart de ces noms ont persisté jusqu'à nos jours.

La route que je suis est la grande route des caravanes; c'est celle que suivait Paul, allant à Damas. L'antique voie romaine est encore très-bien tracée ; elle est pavée d'énormes pierres qui, maintenant usées et déchaussées, en font le chemin le plus affreusement rocailleux que l'on puisse rencontrer, même dans ce pays. Aussi mardi e-t-on de préférence à côté.

Toutes sortes de tristesses s'emparent de moi. Je ne puis me consoler de m'éloigner de Jérusalem, je voudrais tourner bride et y rentrer pour ne la quitter jamais. Je suis inquiet du voyage que j'entreprends : il me semble que j'ai manqué de tout bon sens, de toute prévoyance; après avoir abrégé mon séjour à Jérusalem pour être protégé par la petite caravane anglaise qui s'est mise en route ce matin, je l'ai laissée partir longtemps avant moi, et maintenant il est tard et nous n'arriverons à Bireh que de nuit : ce qui équivaut à peu près à une certitude d'être volé. C'est du moins ce que me répètent mes moukres, et leurs figures patibulaires semblent indiquer qu'ils se chargeront au besoin de ne pas faire mentir leur prophétie. Quant à Hhannah, son silence et son impassibilité habituelle suffiraient déjà pour porter au spleen et l'on conçoit qu'aujourd'hui, après la perte qu'il vient de faire, le pauvre garçon soit encore plus morose que de coutume.

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Pareille à ces petits nuages qui s'élèvent à l'horizon un jour d'été et qui bientôt s'élargissent, s'enflent et finissent par couvrir tout le ciel, ma tristesse s'étend peu à peu à toute mon existence. Que de souvenirs ! que de regrets ! quel découragement !

Je suis tiré de là par quelques notes qui chantent à mon oreille. C'est l'air du Psaume XLII : Comme un cerf altéré brame. . . Je l'entonne, avec le soupir le plus ardent de mon âme : je suis sur le sol où ce psaume a été chanté pour la première fois, où cette expérience du secours de Dieu a été faite tant de fois et d'une manière si éclatante :

Je songe à toi depuis l'heure Que j'étais vers le Jourdain.. .

Mais pourquoi, mon âme, encore T'abattre avec tant d'effroi?..

Puis, je fais retentir l'écho des montagnes de Benjamin de ces autres paroles si vieilles et si simples :

Dieu fut toujours véritable, Bon et juste; il le sera, Et du pécheur misérable La voie il redressera1 .

Le soleil se couche, la nuit approche, la route est déserte. Nous entrons dans un ouâdi peu profond ; puis, après une courte montée, nous apercevons à l'est, sur la hauteur, le village de Bireh. Au pied de la colline une belle fontaine, aux eaux abondantes, en annonce l'ap-

J Ps. xxv.

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proche. Elle est entourée de femmes qui viennent y remplir leurs cruches.

Aujourd'hui encore, — comme du temps de Rebecca, de Rachel et des filles de Jéthro, — quand, après une journée de marche silencieuse, le voyageur, arrivé en vue d'un village, désire y trouver un gîte, c'est près du puits ou de la fontaine qu'il doit se rendre. Aussi est-ce là que Jean me conduit tout d'abord; car nous aussi, nous arrivons sur le soir, au temps que sortent celles qui vont puiser de Veau1. Mon guide s'adresse à l'une d'elles; elle appelle son mari, et nous voyons s'avancer au-devant de nous un Arabe à barbe noire, à turban déguenillé ; il n'a pour vêtement que sa chemise blanche, ouverte sur la poitrine, et son lourd manteau rayé ; un grand sabre est passé à sa ceinture. Ce costume, dans sa simplicité, donne un air de majesté au plus misérable villageois. L'Arabe nous offre une hospitalité que j'accepte avec empressement.

Il nous conduit à sa maison. C'est un bâtiment en pierre , voûté à l'intérieur comme une cave et ne recevant de lumière que par la porte2. Elle ne contient qu'une seule pièce, dont je ne saurais mieux faire comprendre la distribution qu'en la comparant à cette partie des théâtres où se trouvent l'orchestre et la scène. Le devant (l'orchestre) est au niveau du sol extérieur, le fond (la scène) est de six à huit pieds plus élevé; c'est

1 Gen. XXIV. 11.

2 Voilà pourquoi, dans la parabole (Luc XV, 8), la pauvre femme qui a perdu une drachme doit pour la chercher allumer une lampe.

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une sorte de terrasse reposant sur deux petites voûtes. Sous ces voûtes et à l'orchestre sont les animaux domestiques, veaux et brebis. La scène sert de grenier et de demeure au propriétaire et à sa famille. On y monte, en s'aidant des pieds et des mains, par un escalier dont il ne reste que la première et la dernière marche. Elle a pour tout mobilier un moulin à bras et de grands vases de terre où l'on conserve le grain.

C'est là que nous allons souper et passer la nuit avec nos hôtes. Il n'y a d'autre lumière qu'une petite lampe, formée tout simplement d'une soucoupe pleine d'huile. A défaut de table, elle est posée sur un boisseau retourné. Jésus songeait sans doute à cette habitude rustique, lorsqu'il disait : « On n'allume pas une, lampe pour la mettre sous le boisseau. »4 Je vous ai déjà fait remarquer comme, dans les discours du Sauveur, les images sont toujours appropriées aux habitudes de ses auditeurs. Dans le sermon sur la montagne, il s'adresse à la foule, à des gens du peuple, à des campagnards. De là cette allusion au boisseau; c'est le seul ustensile d'un ménage de paysans , tel que celui que j'ai sous les yeux. Il sert tour à tour de table et de plat, car c'est dans ce même boisseau, — pareil à ceux dont on fait usage chez nous — que l'on nous apportera tout à l'heure le lait caillé qui constitue le souper de la famille. Enfin, lorsqu'il ajoutait : elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison, — il ne pensait point aux maisons des villes, composées de

1 Le boisseau , et non pas un boisseau , comme portent nos versions.

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plusieurs pièces, mais à une habitation champêtre telle que celle où je me trouve V

Cette petite lampe éclaire tant bien que mal — et plutôt mal que bien — et ne sert guère, à vrai dire, qu'à rendre les ténèbres visibles. A-t-on besoin de plus de lumière, veut-on chercher quelque chose, on allume une poignée d'épines.

Le sol est couvert de nattes sur lesquelles je m'assieds avec bonheur. Mes hôtes apportent leur repas habituel, — du lait caillé et de la galette. Jean tire de mon sac nos provisions de voyage, des oranges, des œufs durs et même une bouteille de vin de Chypre, achetée chez Antonio. Mes hôtes sont trop bons musulmans pour boire du vin et je leur abandonne volontiers ma part de lait caillé, mais nous mettons le reste en commun et faisons un pique-nique délicieux. Puis, le maître de la maison nous offre son jôsé (sorte de narguileh), dont je laisse à Jean la jouissance, — et j'allume ma chibouque que je fais passer à mon hôte. Il me la rend au bout d'un instant, je la lui repasse un peu plus tard et nous fumons ainsi à tour de rôle, selon l'usage du pays.

1 Dans saint Matthieu (V, 15), Jésus dit tout simplement: « On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. » Cette image ne présentait rien que de très-naturel aux Juifs, pour lesquels Matthieu écrivait. Mais elle eût pu sembler bizarre à des étrangers. Aussi Marc , qui écrit pour les Romains , et Luc , qui s'adresse aux Grecs, ont-ils soin d'ajouter un petit mot qui explique en généralisant. Le premier dit (IV, 21) : sous le boisseau ou sous le lit; le second (XI, 33) : dans un lieu caché ou sous le boisseau , et ailleurs (VIII . 16) : « Il n'est personne qui , après avoir allumé une lampe , la couvre d'un vase ou la mette sous un lit.»

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Il ne me serait pas facile d'écrire, si je n'avais d'autre lumière que celle de la lampe; heureusement j'ai eu soin de me pourvoir d'une bougie; je l'introduis dans le col de ma bouteille, mais mon hôte la prend en main et veut absolument me la tenir lui-même. Ses enfants sont des garçons de huit à dix ans : l'un joue de la musette, simple jonc percé de petits trous (levés calami, — gradin avena de Virgile), et toute la famille me regarde écrire, avec une curiosité qui est à peine égale à la mienne. Me voilà en pleine vie antique!

Cependant l'heure avance, il est temps de se reposer. Chacun se couche où il est. La toilette de nuit n'est pas longue. L'homme ote sa ceinture et se laisse tout bonnement glisser par terre, enveloppé de son manteau. Les femmes et les enfants, qui ne sont vêtus que d'une chemise, étendent sur eux tous une large couverture Voilà tout. Je prends mon sac pour chevet, je me roule dans mon manteau , j'enfonce mon tarbouche sur les oreilles i et m'apprête à goûter le sommeil le plus doux, car la nuit dernière je n'ai eu que quelques instants de repos. Longtemps encore cependant, je me plais à écouter le ronflement des veaux au-dessous de nous, les sonnettes des chevaux dans la cour et la respiration cadencée de la paisible famille qui m'environne.

Mais le sommeil ne vient pas. Les puces — horribile dictu! — - s'abattent sur moi par légions, sans me laisser un instant de repos. On ne se figure pas que de puces peut contenir une de ces habitations primitives! Enfin, vers deux heures, le chant du coq se fait entendre , le miaulement du chat y répond et toute la famille se réveille .

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Sans rien comprendre à un lever aussi matinal, je m'empresse de l'imiter. Je sors pour voir le ciel, pur etétoilé. Les moukres dorment à côté de leurs chevaux. La cour est très-petite, elle est close de murs élevés, formés de grosses pierres brutes, comme les constructions cyclopéennes, et couronnés de petites épines. Ces murs n'ont pas moins de huit pieds d'épaisseur! Dans ce pays, où la sécurité est inconnue, la moindre cabane est une forteresse. Au milieu, un grand cep de vigne couvre de ses vigoureux sarments la cour presque tout entière. Ses grosses branches pliantes sont appuyées non sur des pieux, mais sur d'énormes piles de pierre. Ici, où la pierre se trouve partout et le bois presque nulle part, il est plus facile d'élever une colonne que de se procurer un échalas.

Mes hôtes se mettent à déjeuner : toujours du lait caillé et de la galette! S'ils n'interrompaient maintenant leur sommeil pour manger, ils seraient à jeun toute la journée, car c'est aujourd'hui que commence le Ramadan. C'est un jeûne d'un mois et qui revient toutes les années. Tant qu'il dure, il est interdit de manger, de boire et de fumer, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. On comprend la perturbation amenée par là dans tout le mode de vivre des musulmans, d'autant qu'ils observent généralement ce jeûne avec un scrupule extrême.

Le repas fini, chacun se laisse retomber tout de son long et reprend aussitôt son sommeil interrompu. Une des femmes reste seule éveillée, elle s'accroupit devant le moulin et se met à moudre. Ce moulin consiste sim-

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plement en un grand mortier de pierre, dans lequel on tourne une meule, au moyen d'une manivelle pareille à celle de nos moulins à café. Cette tâche est toujours réservée aux femmes ; aussi Jésus dit-il : « De deux qui moudront , l'une sera prise et l'autre laissée.»1 Là où l'on a des servantes, on leur abandonne ce travail, qui prend beaucoup de temps et qui est des plus pénibles. Dans la Bible, la condition de l'esclave chargée de tourner la meule est envisagée comme le degré le plus bas de L'échelle sociale. On lit, par exemple, dans l'Exode: « Tout premier-né mourra au pays d'Egypte , depuis le premier-né de Pharaon qui est assis sur son trône — jusqu'au premier-né de la servante qui est occupée au moulin. »- Et le prophète Esaïe annonce par cette belle prosopopée la chute de Babylone : «. Descends , assieds-toi dans la poussière, vierge fille de Babylone. Assieds-toi à terre ; plus de trône pour la fille des Chaldéens. Prends les meules et mouds de la farine... Assiedstoi sans mot dire et entre dans les ténèbres, car tu ne te feras plus appeler la maîtresse des royaumes. » 3

Ce moulin à bras, avec les deux vases qui contiennent le grain, compose, comme je l'ai dit, tout le mobilier de la maison. C*est un instrument indispensable et la législation hébraïque, qui défend au créancier de garder audehà du coucher du soleil le manteau qu'il a pris en gage, ne permet pas non plus de saisir le moulin, — non pas

1 Luc XVII. 35. Matth. XXIV, 41.

- Exode XI. 5.

3 Esaïe XLVII . 1 et suivants.

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même la meule de dessus, dit le Deutérononie, car ce serait prendre en gage la vie*. On ne doit pas s'étonner si l'Ecriture a mentionné souvent un instrument d'un usage si habituel, et si Jérémie, par exemple, peignant la dévastation du pays de Juda, ajoute comme dernier trait à son tableau la cessation du bruit des meules et de la lumière des lampes \

DEUXIÈME JOURNEE De Bireh à !\aplouse

Je vous assure, cher ami, qu'il faut souvent un certain effort de volonté pour écrire régulièrement chaque soir le journal de son voyage. Aujourd'hui, par exemple, après la nuit sans sommeil que je vous ai décrite séance tenante, — après douze heures passées depuis à cheval, sur une selle turque, — je préférerais de beaucoup fumer ma chibouque sur la terrasse, — ou respirer le parfum des orangers de Naplouse, — ou. mieux encore, m' endormir sur les coussins qui m'attendent.

Bireh est-il le Beéroth des Gabaonites, comme le feraient supposer son nom et sa situation et comme le veut Robinson, ou bien est-il, comme on l'a cru pendant longtemps, le Micmas de l'Ecriture? Je pencherais plutùt pour la première opinion. Suivant la légende, c'est là, — dans une maison dont on me montre encore un pan

1 Deutér. XXIV. 6.

* Jér. XXV. 10.

SALARIE ET GALILÉE

de mur — que Marie et Joseph s'aperçurent de l'absence de Jésus, au retour de leur pèlerinage h Jérusalem1. De nos jours, Bireh est d'ordinaire la première station des voyageurs qui vont à Naplouse et à Nazareth. La voie antique que nous suivons est celle que Jésus a parcourue mainte fois en allant à Jérusalem; c'était et c'est encore la route des pèlerins de Galilée.

Quoique nous soyons partis au point du jour, l'ardeur du soleil ne tarde pas à devenir extrême ; cette chaleur insupportable, ma mauvaise nuit, mon mauvais cheval, renouvellent ma mauvaise humeur d'hier. Les mêmes démons viennent me hanter et m'attrister et je ne parviens à les chasser que par le même moyen. Mais comme je dors presque sur mon cheval, je laisse passer, sans les graver dans ma mémoire, et les noms des lieux que nous traversons et bien des traits du paysage.

Vous rappelez-vous un fort joli tableau de notre ami Léon Berthoud? Il représente Don Quichotte et son écuyer parcourant côte à côte, par une journée d'août, les chemins escarpés de je ne sais plus quelle Sierra. Quelle vérité dans cette peinture! Quels nuages de poussière! Quelle sécheresse dans l'atmosphère! Comme on y sent la lourdeur de cet implacable soleil de la canicule, qui pulvérise les rochers de calcaire, qui fait fondre Sancho sous son pourpoint de laine et achève de brûler, sous l'armet de Mambrin , le cerveau du malheureux chevalier !

J'ai souvent pensé à ce tableau, je vous assure, en

4 Luc II, 44.

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parcourant avec Hhannah les environs de Jérusalem, en remontant silencieusement avec lui, au pas trébuchant de ma Rossinante, les lits desséchés des torrents ou les longs chemins de montagne. J'y ai pensé ce matin surtout, dans les défilés de Benjamin. Je ne me trouvais pas, il est vrai, grande ressemblance avec Don Quichotte, mais Jean me rappelait Sancho d'une manière désespérante. Il me répétait sur tous les tons que la route de Naplouse était un coupe-gorge et que nous étions perdus, si nous ne parvenions pas à rejoindre les Anglais qui nous avaient devancés. Je compris alors que, s'il m'avait encouragé à voyager seul, c'est qu'il avait craint qu'en me joignant à quelque caravane, je n'eusse plus besoin de ses services ; mais, à présent que nous étions en route et qu'il avait pris la responsabilité de l'entreprise, elle commençait à lui peser.

Environ jusqu'à Béthel, nous suivons un plateau assez uni. Béthel, qui se trouve à notre droite, est situé au bord de ce plateau et domine une petite vallée. On a signalé avant moi l'espèce de désappointement que l'on éprouve en voyant le site insignifiant, the unimpressive situation, de l'antique et vénérable sanctuaire de Jacob. C'est un paysage sans pittoresque et sans physionomie, — ce n'est pas même un paysage , c'est un point que rien ne désigne à l'attention du passant. Les sanctuaires du paganisme se distinguent par un caractère de grandeur et de mystère, qui agit puissamment sur l'esprit et qui explique la vénération dont ils ont été l'objet. Mais ici, — de même qu'à Silo où nous passerons tout à l'heure, — l'imagination n'a pas de prise: on reconnaît

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que ce n'est pas la nature, mais l'histoire seule, qui a fait de ce lieu pour les Israélites un Beth-el, c'est-à-dire une maison de Dieu.

Peu après, nous rentrons pour un moment dans ces passages de Benjamin qui servent de porte à la Judée; mais bientôt la nature change, le pays prend un aspect que je ne lui ai pas encore vu en Palestine : la culture devient plus riche et moins rare. Nous sommes dans le beau pays d'Ephraïm , bien différent de celui de Juda. Ce ne sont plus ici des montagnes entrecoupées de vallées, mais plutôt des vallées séparées par des montagnes. Cette distinction, j'en conviens, n'est pas très-rigoureusement géographique, mais je ne me pique pas de géographie et je voudrais rendre seulement, l'impression que font les lieux. On ne se sent plus à la montagne, comme c'est le cas dans toute la Judée; on jouit de se retrouver dans le bon pays; c'est à peu près ce qu'on éprouve en Suisse, en passant des sévères plateaux du Jura aux belles et douces vallées de l'Argovie.

C'est surtout] en arrivant dans la grande vallée où se trouve le puits de Jacob , qu'on s'aperçoit de ce changement. Cette plaine n'a pas d'arbres, il est vrai, et les montagnes qui la bordent sont encore nues et rocheuses, mais le fond de la vallée est couvert de champs cultivés et de prairies de la verdure la plus fraîche et la plus éclatante. Encore quelques jours et les blés seront blancs pour la moisson. Ce coin de pays, si riant et si fertile, attira déjà les regards des patriarches. On l'appelle encore le val du campement (Ouâdi-el-Mokhna) .

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Ce fut là qu'Abraham dressa d'abord ses tentes et éleva un autel à l'Eternel1 . Ce fut là que plus tard Jacob vint s'établir à son retour de Paddan-Aram2, et c'est de cette portion, vrai joyau de la Palestine, qu'il avantagea son fils de prédilection5.

L'Ecriture rend témoignage à l'opulence et à la beauté de ces lieux et, en général, de cette terre de Joseph sur laquelle ont ruisselé les bénédictions de Jacob et de Moïse: «Joseph est un rameau fertile près d'une fontaine4... Son pays est béni par l'Eternel de ce qu'il y a de pins exquis aux cieux, ... de ce qu'il y a de plus exquis sur la terre et de son abondance5 ... »

Cette contrée en effet n'a pas cette austère nudité, cette gravité, si l'on peut ainsi dire, qui donne à la Judée sa physionomie propre et qui cadre si bien avec le caractère de son peuple et avec la religion des Juifs. Dans les pâturages rocheux de Juda, sur les coupoles monotones de ses montagnes, le paysage n'a d'autre beauté que sa grandeur; il élève la pensée du poète, sans intéresser le regard du peintre; l'absence de détails, l'uniformité des teintes empêchent les yeux de s'amuser à la terre; ils se portent d'eux-mêmes vers ces grands horizons célestes que rien n'y dérobe à la vue, vers ce voile

1 Gen. XII, 6 et 7.

2 Gen. XXXIII , 18. Devant la ville , c'est-à-dire à l'est, comme je l'expliquerai tout à l'heure .

3 Gen. XLVIII , 22. Comparez Jean IV, 5, * Gen. XLIX. 22.

3 Deutér. XXXIII , 13 et suivants.

SAM AH IF. ET GALILÉE

de lumière sous lequel le Seigneur cache les rayons de sa gloire 1 .

Ici, au contraire, on comprend que les religions de la nature aient trouvé plus facilement accès. La portion de Joseph est un de ces pays brillants et plantureux, où la terre exerce sur l'homme une séduction presque irrésistible. Cette influence se fit sentir de bonne heure et sur les mœurs et sur la religion elle-même. Les habitants de ce pays-là étaient fort enclins à la débauche, le prophète Osée s'élève contre leurs orgies2; du temps d'Esaïe, qui leur adresse les mêmes reproches, les ivrognes d'Ephraïm paraissent avoir eu une réputation proverbiale3. Nous voyons aussi que, — longtemps déjà avant les Samaritains, — la religion même de Jéhovah devint dans le royaume d'Ephraïm une sorte de paganisme, par le culte symbolique des veaux d'or de Jéroboam. C'est d'ici aussi, c'est de Sichem que nous vient le seul essai de poésie profane que nous connaissions chez les Hébreux, je veux dire l'apologue des arbres*, — à moins que nous ne voulions compter comme tel le Cantique des cantiques, qui du reste emprunte à cette partie de la Palestine la plupart de ses images et qui, suivant Ewald, aurait été composé aussi dans le royaume d'Ephraïm. Quant à l'apologue de Jotham, — du temps que les arbres parlaient, — on y remarque une puissance

< Voyez Ps. CIV, 2.

2 Par exemple Osée VII, 4 et 5. Et ailleurs (III, 1) : « Ils regardent à d'autres dieux et aiment les flacons de vin. » 5 Esaïe XXVIII ,1,3.

" Juges IX, 8 et suivants.

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de personnification, une sorte de panthéisme poétique qui ne se retrouve point dans les autres monuments de la littérature des Hébreux.

Mais nous arrivons à ce puits de Jacob, où, pour la première fois, le grand principe d'un culte nouveau fut énoncé par Jésus, en opposition au semi-paganisme des Samaritains et au théisme formaliste des Juifs : « Dieu est esprit et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité. » C'est sans contredit un des sites les plus intéressants qu'il y ait dans toute la Terre-Sainte, non-seulement à cause de la grandeur de la scène qui s'y est passée, non-seulement à cause de l'importance des paroles que le Fils de l'Homme y a fait entendre, mais aussi parce qu'il n'est pas de site qui soit mieux circonscrit et plus aisément reconnaissante. L'Evangile est sobre de tableaux, il nous en présente peu qui soient aussi complètement dessinés que celui de l'entretien de Jésus avec la Samaritaine1. C'est ici, c'est sur la margelle de ce puits que Jésus s'est assis à l'heure de midi, lassé du chemin, et a demandé à boire à cette femme de Sychar. Voilà cette source dont il disait : « Tous ceux qui boivent de cette eau auront de nouveau soif, mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif.» Ces pierres, cette plaine, ces montagnes ont été témoins de cette conversation. Ces beaux champs de blé qui s'étendent devant moi sont ceux que montrait Jésus à ses disciples : «Ne dites-vous pas, vous, qu'il y a encore quatre mois jusqu'à ce qu'on moissonne?... Levez

1 Jean IV.

les yeux, vous dis-je, et regardez les campagnes, elles sont déjà blanches pour la moisson!» Voilà, au-dessus de nous , ce sommet du Garizim , auquel se rapportent ces paroles: «L'heure vient, où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père... L'heure vient — et la voici — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »

Le puits de Jacob est dans une admirable situation, au point de jonction de l'étroite vallée de Sichem et de la grande vallée de Mokhna. Mais il appartient plutôt à celle-ci ; c'est celle-ci qui constitue le tableau, car c'est du côté de l'est ou du nord-est que se tournent les regards. En contemplant cette possession magnifique que Jacob « conquit par l'arc et l'épée sur les Amorrhéens et qu'il donna à Joseph son fils, » j'ai derrière moi le Garizim , au sommet duquel on voit encore les ruines du temple des Samaritains, — à ma gauche , l'Hébal et, au pied, à peu de distance de moi, le tombeau de Joseph d.

C'est ici , à l'entrée de la vallée de Sichem , que les Israélites , dans leur marche conquérante à travers le

1 Les cartes indiquent très-diversement la situation du puits de Jacob. J'ai sous les yeux en ce moment celles que Raumer (Palœstinaj et Stanley fSinai and Palestine) ont jointes à leurs excellents ouvrages. D'après celle de Raumer , le puits se trouverait dans la vallée même de Sichem et à peu près à égale distance de l'Hébal et du Garizim. D'après la carte de Stanley, il serait presque au pied de l'Hébal. Robinson et Van de Velde le placent avec raison au pied du Garizim , mais Van de Velde le met un peu plus au sud que Robinson. On voit quelle incertitude et quel arbitraire ont régné jusqu'à ces derniers temps dans la géographie de la Palestine , même pour des sites si connus et si souvent visités.

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pays de Canaan , s'arrêtèrent pour renouveler alliance avec l'Eternel. L'arche, entourée des sacrificateurs, était dans la vallée , le peuple entier couvrait les pentes des deux montagnes voisines; six tribus, placées sur le mont Garizim, répétaient à haute voix les bénédictions contenues dans la Loi pour ceux qui craignent l'Eternel ; les six autres tribus , groupées vis-à-vis des premières sur les flancs de l'Hébal, prononçaient les malédictions. Et tout le peuple répondait : Amen ! 1

Ces deux montagnes se ressemblent assez, et rien n'indique au premier abord quel motif a fait choisir l'une pour les malédictions et l'autre pour les bénédictions. Toutes deux sont de ce côté-ci escarpées, nues et rocheuses ; peut-être même les rochers qui servent de base au Garizim ont-ils un aspect encore plus hérissé que ceux de l'Hébal. Plus loin , vers le fond de la vallée , toutes deux sont également vertes et riantes. Il est vrai que le Garizim est mieux boisé. Cependant, si la plus belle part lui a été donnée , c'est tout simplement , je crois , parce qu'il est à droite, c'est-à-dire au sud.

On sait que le peuple ne s'oriente pas comme les géographes, en fixant d'abord le côté du nord. La manière la plus aisée de s'orienter, c'est de commencer par déterminer l'orient. C'est ce que faisaient les Hébreux.

1 Josué VIII, 33-35. Comparez Deutér. XXVII, 12-26. Il n'est pas facile de se représenter nettement cette scène dans tous ses détails; mais, dans ses traits généraux, elle n'a pas dû être fort différente de la description que j'en donne. Je la place à l'entrée de la vallée, — un peu plus loin toutefois que le puits de Jacob, — parce que c'est là que les deux montagnes se rapprochent le plus.

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Pour trouver les points cardinaux, ils se plaçaient en face du soleil levant Ils appelaient donc ce côté le devant (ïznp) ; derrière eux était l'occident1 ; — ce que nous appelons le nord était la gauche 2 et le midi n'avait pas d'autre nom que la droite 3.

Or, chez les Hébreux comme chez les Grecs, la droite était le côté honorable, — le bon côté. On le voit par de nombreux exemples de l'Ecriture , entre autres par le nom de Benjamin (fils de la droite), qui , dans Genèse XXXV, 1 8 , est le contraire de Benoni (fils de ma douleur).

L'approche de Naplouse s'annonce par des vergers d'oliviers, gros, grands et vieux, d'une singulière beauté. Plus près de la ville, derrière elle et au-dessus, du côté du midi, se trouvent d'autres vergers contenant une quantité d'arbres de toute espèce : orangers, citronniers, rosiers, etc ; ce ne sont point ici des arbustes , mais de grands arbres de la plus belle venue. En tout autre pays ce serait charmant ; dans une contrée aussi nue que la Palestine, c'est une délicieuse surprise, une véritable fête des yeux. On comprend parfaitement ici que Jotham ait pris parmi les arbres les personnages de son ingénieux apologue. Cette fable n'a pu être imaginée et prononcée que dans ces lieux ; elle ne fût jamais venue à

4 Par exemple Esaïe IX, 11. Voyez ce passage dans le texte hébreu : « La Syrie par devant et les Philistins par derrière. »

2 Gen. XIV, 15.

5 Par exemple 1 Sam. XXIII, 19.

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l'esprit d'un habitant de Jérusalem ou n'eût pas eu grand à-propos dans ce pays-là ; l'olivier, la vigne et l'épine s'y trouvent , à la vérité ; mais , à part quelques misérables figuiers et quelques rares amandiers , je ne sais trop quels sujets pourraient les appeler au trône, ou quels prétendants pourraient le leur disputer. Ici, au contraire , ce n'est pas un mince honneur que de régner sur ce peuple innombrable de citronniers, de myrtes, d'abricotiers, de pêchers, de grenadiers, d'arbres fruitiers de toute sorte, au feuillage éclatant, aux fleurs odorantes et aux fruits exquis.

La position de la moderne Naplouse et celle de l'ancienne Sichem paraissent n'être pas absolument identiques. Si la Sichem ou le Sychar de l'Evangile avait été situé sur l'emplacement de la ville actuelle, on ne serait pas venu de si loin puiser de l'eau au puits de Jacob ; car on a plus près, et dans la ville même, des fontaines abondantes. La ville ancienne , qui existait encore du temps de Jésus, doit donc avoir été située à l'entrée du vallon, tout près du puits de Jacob ; on en voit encore des restes dans les plantations d'oliviers que l'on traverse avant d'arriver à la ville moderne. Celle-ci (la Ville neuve, Nea Polis, Naplouse) est construite un peu plus avant dans la vallée. Saint Jérôme les distingue et les identifie tour à tour, contradiction apparente qu'il résout lui-même, en nous apprenant ailleurs que Sichem est devenu un faubourg de Naplouse. Je m'étais demandé d'abord si le Sychar de saint Jean ne serait point quelque localité du voisinage, distincte de Sichem et située quelque autre parf dans la vallée de Mokhna, sur les flancs du Garizim,

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peut-être même à quelques pas du puits , près du tombeau de Joseph, auquel il aurait dû son nom4. Ce qui m'a empêché toutefois de m' arrêter à cette opinion, c'est que saint Jean nomme Sychar une ville (irôXiç) et non un bourg ou un village (xwpti). Or il est impossible de supposer une ville de Sychar distincte de Sichem et située à quelques centaines de pas de celle-ci. Tenonsnous-en donc à l'opinion générale qui identifie Sychar et Sichem. Sans même supposer, comme saint Jérôme, que le premier de ces noms n'est qu'une faute de copiste , il n'est point difficile de comprendre comment le nom de Sichem a pu être défiguré par la malignité des Juifs en celui de Sychar ou Sichar (ivresse), par allusion aux ivrognes d'Ephraïm (nnsN* msu) dont j'ai déjà parlé.

Naplouse , avec ses huit mille âmes , a un aspect de grande ville. Elle est sans comparaison plus propre que Jérusalem. Les maisons y sont du même style, bâties aussi de très-belles pierres , mais elles paraissent bien plus à leur avantage , parce qu'elles ne sont pas, comme à Jérusalem, perdues dans les ruines et les décombres. Naplouse, en petit, me rappelle le Caire , mais les rues sont ici plus droites et plus belles. On y reconnaît, comme au Caire, une ville presque entièrement musulmane. Le fanatisme de l'Islam y va loin. À Jérusalem, les disciples du Prophète , ne formant qu'une minorité et surveillés par les consuls européens , sont forcés d'avoir quelques

4 Le mot de idid paraît avoir eu dans les talmudistes le sens de tombeau, — sens douteux, il est vrai, mais quia pour lui l'autorité d'Aruch et de Sébastien Miinster et qui s accorde bien avec la racine.

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égards pour les chrétiens et pour les juifs. Ici , ils sont chez eux et en profitent. Partout à mon passage, les hommes me lancent des regards sinistres et font à haute voix des réflexions que je ne comprends pas , mais qui paraissent n'avoir rien de bienveillant ; les mendiants mêmes ne daignent pas me demander l'aumône et les petits enfants , loin de m' interpeller du titre honorable de Hadji, courent après moi en vociférant: Nazari! Nazari! (Nazaréen.) Dans leur bouche , ce mot est une injure. Mais je ne sais quel titre approcherait de celui-là et sonnerait mieux à l'oreille. C'est le nom sous lequel on désignait ici Jésus lui-même et ses premiers disciples1. Ce nom, d'origine palestinienne, est resté jusqu'à ce jour le seul en usage parmi les Arabes ; tandis que celui de chrétien, inventé par les Grecs d'Antioche2, a passé dans la langue des peuples européens.

Il n'y a pas d'hôtel à Naplouse. Aujourd'hui , comme au temps de Jésus , les voyageurs s'arrêtent auprès de quelque fontaine , à l'ombre de quelque olivier, et envoient leurs gens à la ville pour y acheter des vivres 5. C'est ce que font nos Anglais , que nous venons enfin d'atteindre au grand contentement deHhannah. Ils nous laissent nous enfoncer dans les rues populeuses de Naplouse et s'en vont dresser leurs tentes près d'une des portes de la ville.

Pour moi, qui n'ai pas de tente, Hhannah me conduit

* Actes XXIV, 5.

2 Actes XI , 26.

3 Jean IV, 8.

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dans une rue écartée, chez un chrétien, grec ou latin, qui nous offre une chambre haute. C'est moins original que notre gîte d'hier, mais on y dormira mieux. Tout respire l'aisance et même une propreté relative, qui récrée et qui délasse. Le principal ornement de la chambre est une petite carte de Suède, tournée à rebours. Cette curiosité exotique , débris d'un atlas russe , est suspendue à la muraille et fait vis-à-vis à une image de la Vierge.

Pendant qu'on étend des lits sur le carreau et que Jean va au marché acheter des provisions , je profite de la dernière heure du jour pour visiter la synagogue des Samaritains et monter sur le Garizim.

Je n'ai pas besoin de vous rappeler l'origine des Samaritains et de leur religion. Nous voyons dans le livre des Rois1 qu'après la déportation des dix tribus , le roi des Assyriens repeupla la Samarie au moyen de colons, pris dans diverses provinces de son empire, et que ce peuple nouveau se fit une religion à sa manière, en alliant au culte de ses anciens dieux le culte de Jéhovah, qu'il regardait comme le dieu de sa nouvelle patrie. Après le retour de la captivité de Babylone , les Samaritains cherchèrent à se rapprocher des Juifs et à s'associer à eux pour la reconstruction du temple ; mais ils furent repoussés par le puritanisme de ceux-ci. N'ayant pu réussir à se rattacher à la nationalité juive , ils se donnèrent pour les héritiers d'Israël2, et l'on vit se

* 2 Rois XVII. 24-41.

2 La Samaritaine appelle Jacob notre père (Jean IV, 12) , mais les Juifs appellent les Samaritains des étrangers (Luc XVII, 18).

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renouveler entre eux et les Juifs la même inimitié qui avait existé jadis entre Ephraïm et Juda. Un prêtre juif, nommé Manassé, fils du souverain sacrificateur Jojadah et gendre de Samballat, ayant été excommunié par Néhémie4, passa aux Samaritains et leur apporta les droits de la race d'Aaron et les traditions du sacerdoce. Samballat fit construire sur le mont Garizim un temple rival de celui de Jérusalem. Les Samaritains renoncèrent, paraît-il, à ce qu'ils avaient encore conservé de l'idolâtrie de leurs pères et prétendirent, comme les Juifs, au titre exclusif de vrais adorateurs* de Jéhovah. Ce fut de ce moment que la haine entre les Samaritains et les Juifs devint irréconciliable. Sans mentionner ici les témoignages que nous en a laissés le Talmud, il suffit de rappeler ceux que l'on trouve dans l'Evangile. Remarquez, par exemple, dans le IVe chapitre de saint Jean ce petit mot : «Il fallait (r&t , oportebat) qu'il passât par la Samarie3. » Nous savons que , quand il ne le fallait pas absolument , les Juifs faisaient un grand détour pour éviter de passer par ce pays. Rappelez-vous aussi comme la femme samaritaine est étonnée , en entendant un Juif lui adresser la parole4. Enfin, nous voyons dans le même évangile que le nom de Samaritain était pour les Juifs la plus mortelle injure : « Tu es un Samaritain et tu as un démon, » disaient les Juifs à Jésus5.

* Néhémie XIII , 28.

2 Jean IV, 23.

3 Jean IV, 4.

h Jean IV. 9.

8 Jean VIII, 48.

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Quant aux différences dogmatiques qui séparaient ces deux peuples et distinguaient ces deux religions , voici quelle était la principale et peut-être la seule : les Samaritains ne reconnaissaient jomme livres saints que ceux de Moïse et rejetaient les autres écrits admis dans le canon des Juifs. Ils ont, de nos jours encore, un vieil exemplaire du Pentateuque , dont ils font remonter l'origine aux premiers temps de l'histoire d'Israël; ce Pentateuque est en hébreu, mais , au lieu d'être écrit en lettres chaldaïques comme le sont les manuscrits des Juifs, il l'est en caractères samaritains, caractères probablement plus anciens et dont les Samaritains avaient conservé l'usage, pour écrire tant l'hébreu que leur propre langue.

Il existe encore à Naplouse une centaine de Samaritains , seuls restes de leur peuple , seujs sectateurs de leur religion. Cette nation réduite à quelques familles, cette religion restreinte à quelques individus et se maintenant toujours la même, sont un des phénomènes historiques les plus intéressants qu'il y ait. Je me fis conduire à leur synagogue. C'est une chambre assez petite et que rien ne distingue. On ne me permit toutefois d'y entrer qu'après que j'eus laissé mes souliers à la porte. On alla quérir le prêtre. C'est uo homme de quarante ans environ, de la figure la plus noble et la plus imposante. Il déploya devant moi avec solennité le rouleau de parchemin sur lequel est écrit le Pentateuque et me défendit expressément de le toucher. J'avais suivi jadis un cours de langue samaritaine à l'université de Berlin, et le docteur Petermann, — s'il vit encore, comme je l'espère, — vous certifierait même, au besoin, que j'étais un de ses

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meilleurs élèves. Il est vrai qu'il n'en avait que trois. J'avoue que depuis ce temps-là j'ai beaucoup oublié cette langue, n'ayant guère eu l'occasion d'en faire usage. Je me rappelai cependant l'alphabet : c'était tout ce qu'il m'en fallait , puisque le texte était hébreu. Je me mis à déchiffrer quelques lignes à demi -voix. — Hayôdéah attâ leschôn hakkôdesch f (sais-tu la langue sainte ?) me demanda le prêtre en hébreu. Sur ma réponse affirmative, il lia conversation et nous eûmes un entretien de quelques moments. Vous voyez que les Samaritains, aussi bien que les Juifs, appellent l'hébreu la langue sainte. Le mien parlait fort bon hébreu : sa prononciation était celle des Juifs sephardim et entièrement conforme à la prononciation en usage dans les écoles chrétiennes. Il me dit que le nombre des Samaritains s'élevait actuellement à près de cent cinquante; mais d'autres habitants de Naplouse m'ont assuré que ce chiffre était encore trèsexagéré. Quant au manuscrit qu'on me fit voir, il est évidemment moderne. Le prêtre me garantit cependant que c'était bien le véritable. Quelques voyageurs assurent qu'ils en ont deux et qu'ils ne montrent pas le plus précieux.

Une question souvent agitée inter doctos est celle de l'origine des Samaritains. Ce peuple doit-il être considéré comme composé essentiellement de colons étrangers , et les restes de la tribu d'Ephraïm, non transportés en Assyrie, ne seraient-ils entrés dans la formation de cette nation nouvelle que pour une proportion minime et à peu près inappréciable? Ou bien doit-on supposer, au contraire, que le fond essentiel de cette race est israélite

et que les colons assyriens ne sont là qu'un élément secondaire ? Cette dernière hypothèse a pour elle la langue des Samaritains, qui n'est qu'un dialecte de l'hébreu, altéré par l'introduction d'un assez grand nombre de mots étrangers. Cependant, le récit du livre des Rois favorise évidemment la première supposition. Je dois dire aussi qu'en voyant le grand-prêtre samaritain , je fus frappé de sa figure , qui ne me rappelait en aucune façon le type juif ou arabe. Son nez aquilin , son beau visage, plein et vermeil, présentait dans toute sa pureté le type des races indo-germaniques.

Je prends un guide pour me conduire au Garizim. C'est un musulman, mais il écorche aussi quelques mots d'hébreu qu'il entremêle continuellement de yess , sir. Ces deux monosyllabes sont les seuls mots européens qu'il connaisse. Pour celui-ci, c'est un Arabe véritable et qui ne le cède en rudesse à aucun de ses concitoyens de Naplouse. Loin de se piquer de l'obséquiosité assez habituelle aux gens qui veulent mériter un bakchiche , il traite mon cheval et son cavalier avec une brutalité impertinente , qui m'arrache à plusieurs reprises, — je l'avoue avec regret, — des exclamations qui n'eussent jamais dû se faire entendre sur la montagne des bénédictions. Nous montons au Garizim tout droit, en sortant de la ville, à travers les vergers embaumés. On a comparé Naplouse à Heidelberg; c'est d'ici surtout qu'elle lui ressemble, — autant du moins qu'une ville d'Orient peut rappeler une ville du Nord. La crête de la montagne forme un plateau, incliné d'est en ouest et où se trouvent quel-

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ques champs de blé , alternant avec des pâturages pierreux. Nous remontons ce plateau jusqu'au sommet le plus élevé. Il est à 800 pieds au-dessus de la vallée de Sichem et à 2,400 pieds au-dessus de la mer. On le regarde généralement comme la plus haute sommité des montagnes d'Ephraïm. M. Van de Velde assure cependant que la croupe de l'Hébal le dépasse de quelques pieds. Ce fait explique pourquoi c'est sur l'Hébal, et non sur le Garizim, que les Israélites élevèrent un autel à l'Eternel4. L'Hébal était le point le plus élevé de la contrée.

Sur ce sommet, qui domine le puits de Jacob, est une enceinte spacieuse, circonscrite par quelques pans de mur et par de grands tas de pierres, dont plusieurs sont taillées en bossage. Ces ruines appartiennent sans doute à divers édifices successifs ; il est probable que, dans le nombre, se trouvent aussi des restes du temple élevé par Samballat et détruit par Jean Hyrcan. C'est encore là le sanctuaire des Samaritains, c'est vers ce point qu'ils se tournent pour faire leurs prières. Le seul bâtiment encore debout est un petit édifice cubique, surmonté d'une coupole. Il contient une seule chambre, mesurant quatre pas en carré, et qui sert de synagogue aux Samaritains. Ceux-ci continuent à célébrer sur le mont Garizim les solennités prescrites par la loi de Moïse : la Pàque , ta Pentecôte , la fête des Tabernacles, le jour des Expiations. Chose remarquable ! Tandis

1 Deutêr. XXVII . 4. On sait que dans ce passage le Pentateuque samaritain nomme le Garizim au lieu de l'Hébal.

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que les Juifs sont depuis longtemps privés de leur temple et de leurs sacrifices, l'agneau pascal est encore immolé par les sectateurs hérétiques de Manassé , leur culte encore célébré par une branche cadette de la famille d'Aaron, par un sacerdoce quasi-légitime.

TROISIÈME JOURNÉE De Naplouse à Djennin

Ce matin , à mon lever, de petites vapeurs couraient sur les hauteurs de l'Héhal. C'était une vraie matinée suisse. Je trouvai mon hôte , dans sa robe d'indienne blanche à points lilas , fumant son narguileh sur la terrasse. Je réglai avec lui, ce qui n'était pas très-facile. Ici les hôteliers sont trop délicats pour vous remettre l'addition. On leur donne ce qu'on veut, et l'on peut être sûr qu'ils ne seront jamais contents et demanderont encore davantage.

En sortant de la ville, nous nous arrêtons devant le campement des Anglais, avec qui nous voyagerons aujourd'hui : car c'est surtout entre Naplouse et Nazareth que la route est dangereuse et qu'il importe de n'être pas seul. J'apprends d'eux qu'hier au soir, en montant au Garizim, une demi-heure avant moi, ils ont été attaqués; malgré leur nombre et leurs armes, ils ont dû composer et payer rançon aux Arabes. C'est sans doute grâce à eux que je n'ai rencontré personne dans ma course au Garizim : les voleurs se seront contentés de ce succès et, pressés de dîner après une longue journée de

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Ramadan, ils seront retournés immédiatement à la ville sans attendre une nouvelle capture.

Pendant que nos Anglais s'occupent de leurs préparatifs et que mon cheval, errant dans les vergers, fait ses adieux aux grandes herbes de Naplouse, quelques lépreux s'approchent et tendent vers moi leurs mains enflées, — triste spectacle au milieu de cette nature brillante !

A une petite distance de Naplouse, on nous montre au bord de la route le tombeau de Josué. Nous y rencontrons une caravane de cinquante chameaux, qui nous oblige à nous arrêter; car il faut lui faire place, vu le peu de largeur du chemin.

Arrivés près de Samarie, nous nous séparons de nos bagages et de nos moukres, qui se dirigeront directement vers Djennîn, pendant que nous visiterons les ruines de la ville. Samarie est située sur une colline au sommet allongé, isolée dans une plaine. Cette plaine est entourée de montagnes plus hautes, non point arrondies comme celles de Judée, mais se renversant, pour ainsi dire, en arrière et s'élevant par terrasses. C'est sur les gradins de cet amphithéâtre que, dans les prophéties d'Amos, les rois étrangers sont invités à prendre place pour contempler le spectacle des crimes de Samarie1. Cette situation rappelle beaucoup celle de Jérusalem , mais Samarie, assise sur la colline de la grasse vallée, comme dit Esaïe2, est plus belle et plus riante ; elle est plus

1 Amos m, 9, 10.

2 Esaïe XXV III, 1.

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forte aussi, puisqu'ici la montagne est entourée de vallées de tous les côtés. Samarie est une, île, Jérusalem n'est qu'une presqu'île , et l'on sait que l'isthme , qui du côté du nord la rattache au plateau, lui a souvent été fatal et a fourni bien des fois un passage à ses ennemis.

Qui sait si cette analogie de situation ne fut point pour quelque chose dans la décision d'Homri, lorsqu'il choisit la montagne de Samarie pour y bâtir sa nouvelle capitale ? La ressemblance de Jérusalem avec sa rivale , — avec sa sœur, comme l'appelle Ezéchiel1, — ne servait qu'à faire mieux ressortir les avantages de celle-ci. Mais ni l'une ni l'autre n'a pu éviter son châtiment. Toutes deux ont justifié la malédiction d'Amos : Malheur à vous qui vous appuyez sur Sion, qui vous confiez en la montagne de Samarie !* Samarie n'est plus qu'un tas de pierres, comme on en fait quand on cultive une vigne; ses pierres ont roulé dans la vallée, ses fondements ont été découverts*. En effet, ces ruines encore debout, que nous apercevons sur la montagne , ne sont pas celles de l'antique Samarie; ce sont celles de Sébaste qui lui succéda. Le nom même de la capitale d'Israël a disparu , et le hameau qui la remplace aujourd'hui s'appelle Sebustîeh, du nom de la ville romaine.

Nous arrivons à un joli ruisseau, coulant sous l'herbe au milieu d'arbustes verts. Devant nous s'élève la colline de Samarie, sur laquelle se dresse comme un spectre un pan de mur haut et étroit, reste d'une église chrétienne.

1 Ezéch. XVI, 46.

2 Amos VI, 1.

3 Michée 1 , 6.

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Plus à gauche s'étend une ligne de colonnes brisées. C'est une vue des plus pittoresques.

Pendant que je parcours ces ruines, auxquelles ne se rattache aucun grand souvenir, et que je compte ces colonnes prolongées sur tout le sommet de la montagne, quelques hommes qui travaillent dans les champs viennent m'offrir de petites médailles. J'achète toutes celles que l'on m'apporte, espérant que dans le nombre il se trouvera quelque monnaie grecque ouasmonéenne. Mais elles sont toutes des empereurs romains.

La chaleur est très-modérée , la verdure dont nous sommes entourés pendant toute la journée repose à la fois les yeux et l'esprit. Sans doute la végétation n'est pas partout aussi puissante et aussi variée qu'elle l'est à Naplouse ; mais partout au moins on voit des arbres , de grandes herbes, de l'eau, de la terre. Le sol n'est pas pierreux comme aux environs de Jérusalem ; les sentiers sont parfois même très-bons et très-unis. D'un bout à l'autre, la Samarie présente un contraste frappant avec la Judée. Je comprends certes que les Juifs n'aimassent pas à y passer. Ce devait être pour eux un vrai crèvecœur de voir aux mains des Infidèles la plus belle partie de leur pays.

Plus fertile que la Judée, la Samarie est bien plus habitée ; nous trouvons sur notre chemin un assez grand nombre de villages. L'accueil qu'on nous y fait n'est point hospitalier : partout où nous passons, les enfants nous crient des injures et font mine de nous jeter des pierres. Cependant nous ne sommes pas attaqués, car nous sommes en nombre. De temps à autre, quel-

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ques Bédouins, armés jusqu'aux dents, sortent de derrière les rochers ; ils nous regardent passer avec une curiosité qui n'est sans doute pas désintéressée, et semblent calculer le nombre de coups de feu que peuvent contenir nos revolvers. J'ai su le soir que nos moukres, moins heureux que nous, ont été attaqués en route; mais ils se sont défendus bravement et nos effets en ont été quittes pour quelques avaries.

De montagne en montagne nous passons tour à tour Burka, Fendekùmiyeh et Djéba — qui paraît être le Gibeah de la montagne d'Ephraïm où fut enterré Eléazar, fils d'Àaron ; — nous nous trouvons ensuitô dans une vallée, au bord d'un petit lac, bas et sans écoulement, — un âgâm, sans doute , qui se dessèche entièrement en été, mais qui en hiver doit être plus étendu qu'il ne l'est maintenant, à en juger par les amas de roseaux qui font litière sur les champs. Tout près de là est Sanoûr ; il est entouré d'une petite muraille et couronne, comme Gabaon, le sommet d'une colline ronde et régulière, placée comme une tour à l'extrémité d'une chaîne de collines peu élevées. Quelques voyageurs ont cru y reconnaître la Béthulie de Judith; mais d'autres identifient cette dernière ville avec Djennîn, où nous coucherons ce soir, d'autres encore avec Kubâtiyeh, où nous allons arriver.

Puisque, en tout cas, je suis bien près de la ville de Judith, c'est le cas de dire un mot des femmes de cette contrée. Leur costume diffère un peu de celui des femmes de Judée. Quelques-unes, il est vrai, portent la robe bigarrée, mais la plupart ont une tunique de toile

SA MARIE ET GALILÉE

écrue (et non pas bleue comme en Judée), serrée à la taille par une large ceinture à mille couleurs, pareille à celles que portent les hommes. Leur coiffure est originale : c'est d'abord un bonnet d'une forme gracieuse et dont la bordure , faisant bourrelet , est couverte de pièces d'argent imbriquées. Souvent aussi elles portent , au lieu de ce bonnet ou par-dessus , un mouchoir noir ou de toute autre couleur, qui couvre la tête, descend sur les joues, se noue sous le nez de manière à cacher la bouche et retombe carrément en tablier jusqu'au milieu de la poitrine ; une pointe du même mouchoir s'abaisse par derrière sur la nuque. Leur front est ceint d'une écharpe en couleur, pliée en long. On dirait un diadème. Leur visage, encadré entre la ligne droite de ce bandeau et la ligne droite du voile qui couvre la bouche, y gagne je ne sais quelle expression de dureté , ou — comme on dit — de dignité.

Arrivés à Kubàtiyeh, nous nous engageons dans une gorge étroite, resserrée entre des collines très-basses et qui doit nous conduire dans la plaine d'Esdraélon.

Il est de bonne heure encore quand nous arrivons dans cette plaine, A l'extrémité de la gorge, au pied et au penchant de la dernière colline, est le bourg de Djennîn, où nous devons passer la nuit. Nos Anglais fixent leurs tentes à l'entrée, au pied d'un bouquet de palmiers. J'entre avec Jean dans le village ; un Copte nous y donne l'hospitalité. C'est un asile simple et primitif; cependant notre hôte paraît de meilleure condition que celui de Bireh. La maison a cette fois-ci une seconde pièce dans laquelle on nous loge : c'est toujours une grande voûte,

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ouvrant sur la cour et ne recevant de jour que par la porte et par une petite ouverture, pratiquée au-dessus pour donner passage aux pigeons : car c'est avec eux que nous partageons notre chambre. Quant à une cheminée, il n'en est jamais question dans les villages de Palestine : pour cuire le café, on allume dans la cour un feu d'épines, et le pain se fait dans de grands fours indépendants des maisons et situés dans la rue.

Je profite des dernières lueurs du soleil pour monter au sommet de la colline. Le coucher est d'une sérénité admirable. Le regard s'étend au loin et ne se lasse pas de contempler ce tableau qui le repose. A mes pieds, audelà de grands vergers de cactus, est la bourgade de Djennîn avec ses terrasses blanches que dominent un minaret et quelques palmiers à taille élancée. Puis la grande plaine de Jezréel ou de Meguiddo, qui, à ma gauche, se prolonge presque à perte de vue jusqu'à la ligne indécise des montagnes de Galilée. Cette plaine est le champ clos de la Palestine, c'est là que périt Josias1 et que se sont livrées les plus grandes batailles d'Israël. Aussi est-ce là que, dans l'Apocalypse, les démons assemblent tous les rois de l'univers « pour la bataille du grand jour du Dieu Tout-Puissant. »2 C'est là aussi qu'était Jezréel, cette ville de Jézabel et d'Achat), dont les vestiges ont disparu et dont le nom seul rappelle encore les terribles jugements

De Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces.

1 2 Rois XXIIL 29.

2 Apoc. XVI, 14-16.

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Devant moi, à peu de distance, je vois un autre monument de la justice de l'Eternel. C'est ce mont Gilboa, où périt Saùl et qui semble porter encore la malédiction prononcée sur lui par David :

« Monts de Gilboa, que ni rosée ni pluie ne soient sur vous et sur vos champs élevés ! car c'est là qu'a été jeté le bouclier des héros, le bouclier de Saùl ! »

Derrière cette montagne s'élève le petit Hermon, avec les villages de Sunem et de Nain aux bienfaisants souvenirs ; — au fond du passage on voit paraître la cîme neigée du grand Hermon.

Les enfants de mon hôte, qui m'ont vu m'éloigner, viennent me rejoindre et redescendent avec moi. Ce sont des Coptes, comme je l'ai dit, et l'un d'eux porte sur sa figure ce type, si aisément reconnaissable, que chacun a pu remarquer dans les copies des peintures et des basreliefs égyptiens. Il est curieux que ce type, qui s'est passablement altéré dans la masse du peuple copte, y reparaisse parfois dans toute sa pureté. Je l'ai souvent observé en Egypte, et toujours chez des enfants. Il semble qu'à mesure qu'ils grandissent, l'éducation et le milieu dans lequel ils vivent tendent à le dénaturer et à les confondre avec les Arabes.

En rentrant dans la cour, je trouve le souper préparé : Jean a sorti du sac les œufs et les oranges, qui font notre repas habituel, et notre hôte y ajoute quelques tasses d'un café exquis. Ensuite , pendant que je fume ma chibouque, étendu par terre et faisant de pénibles efforts pour écrire dans cette position gênante, les enfants s'approchent de nouveau, essayent de lier conversation avec

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moi et vident mon sac pour examiner l'un après l'autre les objets qu'il contient. A chaque découverte qu'ils font, ce sont de grands étonnements, et ils s'échappent en courant pour en faire part à leur père.

QUATRIÈME JOURNÉE De Djennîn à Nazareth

J'ai prolongé hier la soirée jusque près de minuit, causant et jouant avec les enfants de mon hôte. Encore quelques soirées pareilles et j'aurai fait bien des progrès dans l'arabe. Je m'endors enfin, malgré les battements d'aile des pigeons et leur roucoulement insupportable.

Ce matin , je pars de bonne heure. La splendeur du ciel est adoucie par un voile de petits nuages qui laisse passer les rayons du soleil, mais en émousse l'éclat. Près de Djennîn, la plaine d'Esdraélon est bien cultivée ; en sortant du village, on trouve de beaux jardins entourés de grandes haies de cactus. On reconnaît encore dans le nom actuel de Djennîn le mot hébreu Gannim, qui signifie jardins, et l'on peut avec toute vraisemblance considérer ce lieu comme Y Ain-Gannim de la tribu d'Issachar, cité deux fois dans le livre de JosuéV Un peu plus loin je trouve deux moulins à eau, avec des aqueducs tout modernes et en très-bon état ; — rien ne frappe plus en Palestine que de trouver quelque chose de neuf, de bien entretenu, ou quelque apparence d'industrie.

{ Josué XIX, 21; XXI, 29.

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Plus loin sont des prairies et de beaux champs de blé. Mais, en avançant un peu plus dans la plaine, on n'aperçoit presque aucune trace de culture : la fertilité naturelle du sol se dépense en productions inutiles ; l'adonis élargit au-delà des dimensions ordinaires sa superbe corolle éclatante, l'artichaut sauvage foisonne. Des troupeaux de gazelles passent en courant , des vols de cigognes viennent s'abattre près de nous ; de grands aigles et de grands vautours blancs , aux ailes noires, planent à quelques pieds au-dessus de nos têtes.

On a cru retrouver dans le hameau de Zerîn l'emplacement et le nom même de la ville de Jezréel. Il est situé sur un tertre isolé, au pied du mont Gilboa, au fond de cette grande campagne. Situation magnifique, presque digne de celle de Memphis, — admirable ville de plaine, comme Samarie était une admirable ville de montagne, et qui devait faire prendre en grande pitié aux rois d'Israël la physionomie austère de Jérusalem ! On croit voir le char d'Achab rouler au large dans cette plaine vraiment royale.

Entre Gilboa et le petit Hermon, on aperçoit les montagnes bleues de Galaad fermant l'horizon du côté de l'est. Après qu'on a passé l'Hermon , on a près de soi le Thabor, à la courbe gracieuse et régulière. Il paraît d'abord tout à fait isolé, mais on voit bientôt qu'il se rattache par la base à la chaîne des monts de Galilée.

Cette belle et fertile plaine d'Esdraélon , où s'amollissait Issachar comme un âne ossu entre les barres des étables, — car il avait vu que le repos était bon et que

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le pays était beau*, — constitue comme un large fossé, séparant d'une manière bien tranchée les deux régions montagneuses de la Palestine, celle de la Samarie et de la Judée au sud, celle de la Galilée au nord. L'Esdraélon lui-même et la plaine d'Acre, qui y fait suite, n'appartiennent géographiquement ni à l'une ni à l'autre. C'est une grande route naturelle, la seule qui fasse communiquer les côtes de la Méditerranée avec les bords du Jourdain; aussi a-t-elle été de tout temps foulée par les caravanes et par les armées étrangères; Issachar, qui l'habitait, a tendu l'épaule pour recevoir sa charge et est devenu corvéable2.

Les montagnes de Galilée sont devant nous et descendent en pente rapide jusqu'à la plaine. Elles se présentent d'ici comme une terrasse, à profil peu découpé, et paraissent le rebord d'un plateau.

Après une petite heure de marche, par un ravin assez étroit, nous arrivons au haut de la montée, près d'un grand verger clos de haies de cactus. A côté est une fontaine, d'où s'échappe un joli filet d'eau qui se précipite dans le ravin. A quelques centaines de pas, à notre gauche, nous apercevons Nazareth.

Cette petite ville ou ce village , — car Nazareth n'a pas de murs, — est dans une situation charmante. Trois gorges de montagnes se réunissent ici et forment au carrefour une vallée plus étendue ou, si l'on veut, un petit plateau , entouré de collines rocheuses et cou-

1 Gen. XLIX, 14-15.

8 Ibid.

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vertes de buissons. Nazareth s'appuie à la plus large et à la plus haute de ces collines et s'y étale en amphithéâtre. Ses maisons blanches et les vergers qui l'entourent, lui donnent un air de propreté et d'élégance. C'est un site amical, comme on dit en allemand , et je connais peu de villes qui m'aient inspiré davantage le désir d'y habiter. Nous n'avons ici ni la majesté de Jérusalem , ni la grandeur moins sévère de Sichem et de Jezréel : ce sont de plus humbles proportions, sans rien pourtant de resserré, c'est bien la ville du Fils de l'homme !

Nazareth éveille tout un ordre de souvenirs qui n'appartiennent qu'à elle. Le Sauveur s'y présente à nous dans tout ce qu'il a de plus humain. Au bord de la mer de Tibériade, nous songeons à sa mission de docteur, nous voyons le Maître entouré de ses disciples , le Prophète puissant en œuvres et en paroles , suivi d'une grande foule avide d'instruction, de consolation et de guérison; — à Jérusalem , tout nous rappelle ses souffrances , sa mort, sa résurrection, son ascension; nous l'y voyons sacrificateur et victime, manifesté Fils de Dieu avec puissance.... Mais, à Nazareth, nous le retrouvons homme comme nous. C'est ici qu'il a grandi au sein de sa famille; il a joué, enfant, dans ces prairies ; jeune homme, il y a travaillé à son travail de chaque jour dans l'atelier du charpentier. Pas de sentier qu'il n'ait parcouru , de colline qu'il n'ait gravie , de sommet sur lequel il n'ait prié ! Il n'est dans cet étroit horizon pas un des traits de ce paysage, pas un contour de ces montagnes qu'il n'ait eu habituellement sous les yeux, qui ne se soit gravé dans

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sa fraîche mémoire d'enfant, associé au souvenir de ses premières impressions, du premier éveil de son intelligence, de ses premières aspirations vers son Père !

Je ne vais voir que pour acquit de conscience l'église et la grotte de l'Annonciation; car je ne crois plus aux grottes, la légende en a trop abusé. Après avoir donné un instant de repos à mon cheval , j'ai hâte de le faire seller de nouveau, pour parcourir librement et dans toutes les directions, sans moine, sans moukre et sans cicérone, ce petit coin de terrain où Jésus a passé la plus grande partie de sa vie. Tout en le parcourant, je parviens à m'y égarer ; ce n'est pas que j'aie perdu de vue la ville, mais je me suis tellement enfoncé dans les rocailles et les broussailles que je ne sais comment en sortir. Pendant que je laisse errer mon cheval à l'aventure , lui abandonnant la responsabilité de l' affaire et le soin de me tirer de là, — un jeune homme, vêtu à l' européenne, s'approche de moi au grand galop, comme pour voler à mon secours. Il avait appris que des voyageurs anglais , — peut-être ceux que j'ai quittés à Djennîn, — venaient d'être dépouillés et dispersés par les Bédouins , et , en me voyant errer seul et sans direction déterminée , il n'avait pas douté que je ne fusse un débris de la caravane. Je m'empressai de le rassurer et nous liâmes conversation, en anglais d'abord, puis en allemand; car il m'apprit qu'il se nommait Huber et qu'il était un des missionnaires allemands établis à Nazareth par l'évêque protestant de Jérusalem.

Pendant que nous nous en retournons ensemble , au pas lent de nos chevaux , il m'instruit de l'état actuel de

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Nazareth. Cette petite ville s'agrandit et prospère. Les chrétiens y forment la majorité de la population : grecs et latins y sont en nombre à peu près égal; les grecs y ont une église , mais pas de couvent. Les latins ont un couvent de franciscains et une maison de religieuses, qui se consacrent à l'éducation des enfants arabes ; elles portent le nom de dames de Nazareth. Cet endroit est aussi de toute la Palestine celui où les missions protestantes ont obtenu le plus de succès ; il en existe encore àNaplouse, à Saint-Jean d'Acre et ailleurs.

M. Huber est accompagné des petites filles arabes de son école ; elles se répandent dans la prairie et s'amusent à cueillir des bouquets d'immortelles. On trouve ici une espèce d'immortelle rouge, que je n'ai pas encore vue ailleurs, et un grand nombre de fleurs de toutes sortes. J'ai été frappé, comme tous les voyageurs, de l'aspect fleuri de cette vallée. Si le nom de Nazareth signifie fleur, comme on l'admet quelquefois sur l'autorité de saint Jérôme, c'est peut-être à cette particularité qu'il se rapporte , peut-être aussi à la forme du vallon. « Nazareth est une rose, dit Quaresmius qui la visita au commencement du XVIIe siècle ; elle a la même forme arrondie et est entourée de montagnes comme une rose l'est de ses feuilles.» Cette comparaison se présentera, je crois, d'elle-même à chacun à la vue de Nazareth, surtout si on la contemple du haut de la route qui conduit à Kefr-Kenna. Comme , cependant , le mot 12: , peu usité du reste dans la Bible, ne s'y rencontre que dans le sens de rejeton, je serais tenté d'abandonner l'interprétation de saint Jérôme et d'attribuer le nom de la

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ville aux buissons qui couvrent ses collines et qui sont aussi un des principaux traits du paysage.

J'ai pris mes quartiers au couvent latin, où j'ai été fort bien accueilli et où je trouve, en rentrant, bon souper et bon gîte. Quelque amateur que l'on soit de la couleur locale et lors même qu'on n'en est encore qu'à son quatrième jour de voyage , on est toujours bien aise de retrouver la civilisation. Elle est représentée ici par des moines italiens et espagnols. En Europe, ce ne serait guère, — mais tout est relatif. J'ai d'ailleurs le plaisir de rencontrer ici, à ma grande surprise, mes anciens amis de la caravane française. On me sert avec eux au réfectoire. Après le repas , on dit les grâces, puis on fait la prière du soir, consistant en un pater et un credo, auxquels je m'associe de tout mon cœur. Quant à Y ave qui vient ensuite, il m'aurait paru de trop partout ailleurs, — mais ici...., comment ne pas faire mention de cette humble jeune fille de Nazareth que tous les âges nommeront bienheureuse, de cette servante du Seigneur qui a trouvé grâce devant lui et dont la foi a concouru à la réalisation de ce mystère suprême de notre salut : La parole a été faite chair ! Comment ne pas répéter, en bénissant le Seigneur, les paroles qui jadis ont retenti dans ces lieux :

Je vous salue, Marie, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes ! 1

4 Luc 1 , 28.

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