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LE CAIRE

Le chemin de fer d'Alexandrie au Caire est ouvert depuis deux ans. On le continue jusqu'à Suez. Il reliera donc la Méditerranée à la mer Rouge, l'Europe aux Indes-Orientales, en attendant ce fameux percement de l'isthme, dont nous avons si souvent entendu parler!

Il semblerait qu'un produit aussi moderne de la civilisation dût faire une disparate choquante dans ce pays le plus antique du monde. Un chemin de fer en concurrence avec la navigation du Nil ! Un viaduc sur le lac Maréotis !... Une gare au bord de la mer Rouge ! Mais non, ce n'est qu'une chose extraordinaire de plus dans le pays des choses extraordinaires. Il ne faut point en effet s'attendre ici à la ponctualité des chemins de fer d'Europe; les Arabes n'ont pas encore appris des Anglais que le temps est de l'argent, ou plutôt ils pensent peutêtre que, s'il y a du plaisir à gagner du temps et de l'argent, il y a plus de plaisir encore à en dépenser. Il n'y a qu'un train par jour. On part à neuf heures du matin

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(environ) et on est censé arriver au Caire à trois heures, mais on n'arrive qu'à six heures du soir, ou du matin, — quand on arrive. Ce n'est pas que le train n'aille vite, mais on s'amuse aux stations , car les temps d'arrêt ne sont pas fixés; les employés et les ouvriers sont Arabes ou Levantins ; il serait impossible de les discipliner suffisamment. Et puis le chemin de fer est à une seule voie : aussi , quand le pacha est dans un village et diffère son départ , — ce qui arrive sans cesse , — il retarde nonseulement le train dont il fait partie , mais celui qui marche en sens inverse.

Les wagons de première et de seconde classes sont très-confortables; les troisièmes places sont occupées presque exclusivement par des Arabes; un wagon est réservé aux femmes : femmes affreuses, le visage voilé, mais le sein découvert, le voile, le nez, les oreilles, la poitrine chargés d'ornements en or; — elles fument leurs cigarettes. Il n'est pas nécessaire de dire qu'il n'y a ni salle ni wagon affectés spécialement aux fumeurs. En Orient, où les deux sexes fument, la liberté du tabac ne souffre nulle part de restriction.

La première station est Kefr-Nawar, misérable village, assez semblable aux faubourgs d'Alexandrie et composé de petites huttes, très-basses, aux murs de boue, aux toits de jonc, C'est ici que l'Egypte, qui, à Alexandrie, n'est encore qu'une plage de sable , commence à m' apparaître dans sa beauté et comme un pays riche et fertile; c'est bien la verte Egypte, comme l'appelle Virgile. Champs de blé et prairies s'étendant à droite et à gauche dans une plaine à perte de vue. On se croirait

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en France ou en Allemagne ; de temps à autre , un turban rouge, brillant, comme un coquelicot, au milieu des blés ou de la fraîche verdure, rappelle qu'on est en Orient. Ailleurs, ce sont des bergers, nus jusqu'à la ceinture ou entièrement nus, gardant des buffles, des bœufs, des brebis ; — ailleurs, des chameaux avec leurs conducteurs; — des chevaux superbes, montés par des hommes, armés et brillamment vêtus; — de pauvres fellahs en longue tunique bleue ; — des troupeaux de divers animaux, chevaux, ânes, brebis et bœufs, rappelant les troupeaux de Jacob.

A une autre station, — Lamorha, — nous trouvons un assez grand nombre de soldats en uniforme vert (le vert est la couleur sacrée des musulmans) ; — c'est la garde du vice-roi. Je m'assieds au bord du chemin pour déjeûner ; on m'apporte des œufs durs et de petits pains en forme de disques ( d'où l'expression hébraïque anS "idd , proprement un cercle de pain) ; ces pains sont grossiers, mous et mal cuits, d'une pâte assez pareille à celle des salées que l'on fait chez nous à la campagne. De petites filles viennent m' offrir de l'eau qu'elles portent sur la tête ou sur l'épaule dans des cruches de grès d'une forme antique et du plus beau modèle. Des hommes, chargés d'outrés à tous crins, circulent au milieu de la foule, en chantant un en" bizarre; ils pressent des deux mains leur outre et en font jaillir dans des gobelets une boisson rafraîchissante , — une espèce de coco égyptien.

Nous arrivons au bord d'un bras du Nil; l'eau du fleuve est trouble, d'un jaune noirâtre qui explique fort

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bien le nom de Schikhor 1 que lui donnaient les Hébreux. On le passe en bateau à vapeur. Bientôt, nous apercevons devant nous, — à droite, éclairés par le soleil couchant, — les sommets des Pyramides; les quarante siècles évoqués par Bonaparte se dressent devant nos yeux dans toute leur majesté.

Il fait nuit quand nous arrivons au Caire. Le débarcadère n'est éclairé que de torches. Il y a là une foule immense , on s'aperçoit qu'on est aux abords d'une grande cité. Mais c'est une cohue effrayante, dont rien dans les villes européennes ne saurait donner une idée: on crie, on hurle, on se bouscule, on se bat; — ce n'est pas une foule, c'est une émeute.

J'ai oublié de dire que, parmi les passagers embarqués à Malte à bord du Céphise, se trouvait un Russe, M. de Lukieff; nous avions fait bonne connaissance la veille de notre arrivée à Alexandrie et c'est avec lui que j'ai fait le voyage du Caire.

L'Esbekieh, où est situé l'hôtel d'Orient, est un grand square à l'entrée de la ville; les plantations d'arbres et d'arbustes qui occupent le milieu de la place sont vertes et belles, et reposent agréablement la vue. Il est fréquenté surtout par les étrangers, car les Arabes ne se promènent guères ; il y a tout alentour de petits cafés ,

- De nnu , niger fuit.

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semi-arabes, semi-européens : ce sont de simples baraques en planches, devant lesquelles sont des chaises et des tables et où l'on prend des rafraîchissements en fumant le narguileh. Ces rafraîchissements consistent en café et limonade et en diverses espèces de bonbons ou de confitures, qui ne ressemblent en rien aux friandises européennes. Le bonbon le plus à la mode est une sorte de pâte molle, transparente, gluante et gélatineuse, farcie d'amandes et saupoudrée de farine. Elle est parfumée à l'essence de rose, car on cherche moins à flatter le goût que l'odorat et les saveurs sont subordonnées aux parfums.

Nous commençons notre promenade à neuf heures du matin, montés sur nos ânes et précédés de notre drogman. Rien ici qui ressemble à une ville d'Europe : les rues, dont aucune n'est pavée, sont étroites et sans aucun alignement ; les maisons sont à deux et trois étages (ce qui ne se voit guère dans les autres villes d'Orient), mais d'apparence misérable ; rien de monumental, rien de beau. Les étages supérieurs portent à faux sur les étages inférieurs , car ce que l'on cherche avant tout, c'est à se garer du soleil ; comme cette mesure ne suffit pas, on couvre souvent de poutres des rues entières, ou bien on étend au-dessus des nattes d'osier ou même des tapis très-épais. Les stores de toile, qui sont plus que suffisants dans le midi de l'Europe, seraient ici tout à fait inutiles.

Les portes des maisons sont ce qui attire le plus l'attention; on les bariole souvent de couleurs éclatantes et on inscrit au-dessus quelque verset du Coran. Il n'y a

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pas ce que nous appelons des fenêtres ; les ouvertures qui en tiennent lieu sont closes cle cages de bois, découpées à jour et faisant saillie sur la rue ; ces découpures sont très-variées, fort gracieuses et coûtent souvent, dit-on, un argent fou. Grâce à ces treillis ou jalousies (car c'est à cela qu'on peut le mieux les comparer), les habitants de la maison voient ce qui se passe dans la rue sans être aperçus du dehors. Ce détail d'architecture se trouve déjà en Orient dans les temps les plus anciens. Le cantique de Débora1 représente la mère de Sisera, attendant le retour de son fils qu'elle croit vainqueur et cherchant à voir par les treillis si son char n'arrive point. Et Salomon dit aussi dans le Livre des Proverbes2 : «Comme je regardais à ma fenêtre par mes treillis, je vis un jeune homme qui passait par la rue, etc., etc. »

Les boutiques et les ateliers ne ressemblent guère non plus à ceux que nous connaissons, si ce n'est peutêtre aux échoppes de foire. Ce sont des loges étroites et peu profondes, entièrement ouvertes sur le devant et élevées de deux pieds au-dessus du sol. Le marchand s'y tient accroupi, fumant sa chibouque. Il est rare, en effet, de voir un Arabe, quelle que soit son occupation, sans pipe et sans armes. Je me rappelle encore l'étonnement que j'éprouvai la première fois que j'aperçus un tailleur tirant l'aiguille, les pistolets à la ceinture, et un charpentier maniant d'une main la hache et soutenant

1 Juges V, 28.

i Prov. VII, 6 et suivants.

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de l'autre une chibouque de plus de trois pieds de long qu'il aspirait avec avidité.

A-t-on quelque emplette à faire , on s'assied au bord de la boutique, accroupi si l'on est Arabe, laissant pendre les jambes dans la rue si l'on est Européen, et l'on s'arrange à prendre patience jusqu'à ce que le marchand vous ait servi. Celui-ci ne se presse jamais, et avant de songer à quérir ce que vous lui avez demandé, il commence par ôter sa pipe de sa bouche et la fait passer dans la vôtre. Si vous refusez, il envoie un de ses garçons au plus prochain café pour aller vous chercher un narguileh. Refusez-vous encore, il vous roule une cigarette. Vous vous impatientez et vous répétez votre demande, — peine inutile ! Il vous faut subir son hospitalité jusqu'au bout , et vous n'en êtes pas quitte avant d'avoir accepté une tasse de café ou un verre de limonade, — ad libitum. Ce n'est que quand vous êtes résigné et que vous avez enfin oublié le sujet qui vous amène, que le marchand paraît s'en souvenir. Il déroule alors ses étoffes, étale ses joyaux et vous invite à choisir.

Mais tout semble fait ici pour lasser la patience d'un Européen. La division des spécialités est poussée si loin que pour se procurer les objets les plus usuels, une pipe, par exemple, — et il s'en vend peut-être quatre mille par jour dans les divers bazars du Caire, — il faut souvent courir dans deux ou trois boutiques. En arrivant à Alexandrie , il m'avait paru que ma première affaire, je dirai presque mon premier devoir , était de me munir d'une chibouque. Après avoir acheté un fourneau de pipe, il me fallut me rendre dans une autre boutique

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pour y acheter un bouquin d'ambre, et dans une troisième pour me mettre en quête d'un tuyau. Les tuyaux de rosier, de citronnier, de merisier et de jasmin étaient là à profusion. Je me décidai pour un tube de jasmin, mais je n'étais pas au bout! Je m'aperçus qu'il n'était pas encore percé; cette opération ne se fait qu'après la vente et se paye à part. J'attendis donc patiemment que le tube fût en état, — puis je partis, enchanté de mon acquisition. Je voulus immédiatement en faire usage ; je passai le bouquin dans Tun des bouts du tuyau , j'adaptai à l'autre bout le fourneau de terre rouge bourré de Stamboul, j'allumai, j'aspirai, mais en vain ! Les malheureux n'avaient percé le tube que jusqu'à la moitié. Ils avaient vu qu'au lieu de suivre des yeux leur opération, je m'amusais à regarder les passants et ils avaient craint de prolonger leur travail d'une minute, dès que je n'étais pas là pour l'exiger.

Tout cela du reste n'est que la moindre partie des tribulations d'un acheteur. Elles ne commencent proprement que lorsqu'il s'agit de fixer le prix. Ici le quart d'heure de Rabelais est souvent une heure tout entière. Le marchand commence presque toujours par vous surfaire d'une manière exorbitante. Il ne se contente point de vous demander le double de la valeur, il en exigera sans sourciller le décuple ou le centuple. Vous vous récriez, il vous demande alors quel prix vous voulez en donner ; vous offrez vingt piastres de ce qu'il vous a proposé pour deux cents. Il accepte avec empressement, car il y gagne encore les trois quarts.

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Vous pensez en être quitte et vous vous mettez en devoir de payer. Rien ne vous semble plus facile, car on vous a dit qu'en Orient toutes les monnaies ont cours. Oui, mais aucune n'a de cours légal, et après avoir débattu la valeur de la marchandise , il vous faut débattre celle de l'argent. Si l'on voit que vous avez des souverains, on vous fera le prix en piastres et en medjidiehs, si vous avez des medjidiehs et des piastres, on vous le fera en gainées. On ne consentira à accepter que pour seize piastres une monnaie que vous savez en valoir vingtdeux, et puis on vous rabattra encore une demi-piastre parce que la pièce que vous présentez est usée et que l'empreinte en est effacée. On en suspectera le titre et le poids, le marchand *ïa fera sonner sur le plancher pour s'assurer qu'elle n'est pas fausse, y passera la langue pour voir si elle a réellement la couleur de l'or, et, pour plus de sûreté, finira presque toujours par faire chercher le trébuchet.

On peut du reste se pourvoir de l'espèce de monnaie que l'on croit être de meilleur cours, en s'adressant à un changeur. Il est vrai que lui aussi cherchera à vous surfaire, puisque vous êtes étranger. Cela lui sera facile, car en Orient le cours varie singulièrement, selon les temps et les pays. Je m'en suis aperçu plus tard, en passant de Judée en Galilée et de là à Constantinople. Le napoléon, qui valait à Jérusalem quatre-vingt seize piastres, en valait cent quatre à Nazareth et cent vingt-sept à Constantinople. Les changeurs n'en sont pas moins nécessaires, à cause de la grande variété des monnaies: on calcule tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre. Outre

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la piastre (vingt centimes) et le parah (demi-centime), qui sont indigènes, on compte surtout par dollars, par shellings et guinées (c'est ainsi qu'on appelle en Orient les Soveretgns), ou par francs et napoléons. Mais on a continuellement en mains des roupies des Indes, des medjidiehs turcs, des roubles russes et des écus à l'effigie de Marie-Thérèse appelés ici : talari délia regina.

Quelques-uns de ces changeurs sont ambulants : ils circulent dans les rues et les bazars en faisant sonner une pile de piastres qu'ils tiennent à la main. D'autres stationnent sur les places publiques , assis par terre et dressant en plein vent leur petite table. Ce sont ces petites tables qui, à Jérusalem, s'étaient introduites peu à peu dans le temple et que Jésus renversa1.

ïl est difficile de savoir, ne fût-ce qu' approximativement, quelle est la population du Caire. On lui donne au moins deux cent mille âmes et au plus six à sept cent mille. La même difficulté se reproduit pour toutes les villes d'Orient, pour celles même qui sembleraient devoir être le mieux connues ; j'ai sous les yeux deux livres imprimés tous deux depuis moins de dix ans, et dont l'un donne à Alexandrie cent mille habitants, tandis que l'autre ne lui en accorde que douze mille cinq cents. Il est vrai que ce dernier chiffre est évidemment trop peu élevé et qu'il repose probablement sur une évaluation faite au commencement de ce siècle, car la population d'Alexandrie s'est accrue considérablement dans les dernières années.

* Matth. XXI, 12. Marc XI, 15. Jean II, 15.

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Les rues populeuses du Caire sont plus populeuses et plus encombrées qu'aucune rue de Paris, mais c'est un mouvement d'un genre différent ; il n'y a rien de régulier dans la circulation ; ici la rue est obstruée par un groupe de musiciens autour duquel se pressent les badauds ; là un marchand ambulant attire la foule en montrant les étoffes qu'il porte sur l'épaule ; un autre , les doigts chargés de bagues à vendre, les fait scintiller aux regards des chalands ; souvent nous sommes arrêtés dans notre marche par des troupeaux de moutons et de chèvres, ou par des chameaux chargés de grosses pierres du de bois de construction qui nous heurtent au passage. La plupart des# passants sont montés sur des ânes ; que de fois, dans les rues du Caire, j'ai vu se reproduire le célèbre tableau de la fuite en Egypte ! Sur un âne, une femme voilée, avec un enfant dans les bras ; à côté, un homme à barbe blanche, en grande robe, tenant d'une main un long bâton et appuyant son autre main sur le col de l'animal pour le diriger et le presser. Il est un point, cependant, sur lequel le tableau vivant dont je parle diffère du tableau que l'on connaît , c'est qu'en Orient les femmes ne s'asseoient pas sur leur monture, mais l'enfourchent comme font les hommes. Quand elles vont à pied, elles portent d'ordinaire leurs enfants à califourchon sur l'épaule gauche ; le marmot s'appuie des deux mains sur la tête de sa mère. C'est un tableau moins connu que l'autre, mais qui n'est pas moins gracieux.

Outre les ânes de maître, il y a au Caire, dit-on, quarante mille bourriques de place stationnant au coin

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des rues, et par conséquent quarante mille bourriquiers; ces bourriquiers ne quittent jamais leurs bêtes et courent après elles en les frappant impitoyablement et sans relâche ; aussi la plupart des ânes ont-ils une plaie ouverte à la hanche : cruauté toute gratuite , car ils sont vifs, dociles, et il suffit, pour les faire trotter, que le cavalier balance un peu les jambes d'avant en arrière.

Une musique au son grêle et aigu nous annonce l'approche d'un cortège nuptial ; nous le voyons bientôt défiler. En tète marchent des joueurs de fifre et de tambourin ; c'est à ces deux instruments que se réduit la musique nationale des Arabes. Nous savons par la Bible que c'était aussi dans les temps les plus anciens les instruments familiers aux Hébreux ; c'est sur le fifre et le tambour que les femmes Israélites célèbrent le passage de la mer Rouge1; c'est avec le fifre et le tambour que la fille de Jephté vient au-devant de son père2. Plus tard, au temps de David, nous voyons que les Hébreux, dans des circonstances toutes pareilles, font usage aussi de cymbales5, de musettes, de sistres et de violons \

Derrière les musiciens s'avance, sur deux files, un long cortège de femmes et de jeunes filles. Au centre est l'épouse, entre deux femmes plus âgées. Quatre hommes soutiennent au-dessus de sa tête un dais de gaze rose ; une femme agite devant elle un large éventail de plu-

1 Exode XV, 20.

2 Juges XI, 34.

3 1 Sam. XVIII, 6.

4 2 Sam. VI, 5.

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mes. La jeune épouse est entièrement voilée ; un drap rouge, surmonté de plusieurs couronnes d'or, est posé sur sa tête et la couvre jusqu'aux pieds de ses larges plis. Tout le cortège pousse des cris de joie. Un second groupe de musiciens ferme la marche.

On est souvent témoin de ce spectacle, car la noce dure plusieurs jours, et chaque jour cette procession se renouvelle avec peu de modifications. Dans la première journée que j'ai passée au Caire, je n'en ai pas rencontré moins de quatre. Aussi est-ce là un des traits caractéristiques des villes orientales, et l'on comprend que la première image qui se soit présentée aux prophètes pour peindre la désolation de Jérusalem, ait été l'absence de ces joyeux et bruyants cortèges : Je ferai cesser dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem la voix de joie et la voix d'allégresse, la voix de l'époux et la voix de l'épouse, car le pays sera mis en désolation1. Et ailleurs : La joie des tambours a cessé, le bruit de ceux qui s'égayent a été fini2.

En tête de ces processions nuptiales, on voit quelque fois un enfant à cheval ; c'est un jeune garçon de treize ans que l'on va circoncire. Comme cette cérémonie donne lieu, aussi bien que les noces, à des fêtes longues et dispendieuses, les gens d'une fortune médiocre font en sorte de réunir les deux fêtes en une, lorsqu'il doit y avoir dans une même famille un mariage et une circoncision.

J Jérémie VII, 34. Vovez aussi Jérémie XVI, 9: XXXIII. 11. et Apoc, XVIII, 23.

2 Esaïe XXIV. 8.

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Le grand nombre d'aveugles que l'on rencontre, tâtonnant aux murs, dans les rues du Caire et d'Alexandrie, a été déjà relevé par Yolney : « Marchant dans les » rues du Caire, dit-il, j'ai souvent rencontré sur cent » personnes, vingt aveugles, dix-huit borgnes et vingt » autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou ta- » chés. Presque tout le monde porte des bandeaux , in- » dice d'une ophthalmie naissante ou convalescente. » L'ophthalmie est en effet un fléau de l'Egypte, comme le savent tous les médecins. Il faut l'attribuer, en bonne partie, au sable que le vent chasse dans les yeux : mais on comprend que, dans les pays orientaux en général, l'ardeur extrême du soleil doive rendre la cécité beaucoup plus fréquente que chez nous. Nous avons en compensation les maux de dents, les catarrhes et les fluxions de poitrine, toutes choses inconnues en Egypte et en Syrie.

On ne s'étonne donc plus, quand on connaît l'Orient, de trouver les aveugles mentionnés si fréquemment dans l'histoire de l'Evangile et de voir dans l'Ecriture tant d'allusions à cette infirmité. Des douze malédictions des Lévites, il y en a une contre celui qui fait égarer V aveugle en son chemin1. — L'Esprit du Seigneur m'a oint, disait Jésus d'après Esaïe , pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, et aux aveugles le recouvrement de la vue%. — UEternel, dit David, délie ceux qui sont liés, l'Eternel ouvre lesyeuxaux aveugles* .—J'étais l'œil

1 Deutér. XXVII , 18.

8 Luc IV, 19.

3Ps. CXLVI. 8.

de l'aveugle ! s'écrie Job, en se souvenant des jours d'autrefois. La Bible nous parle aussi de collyres1 : c'est une image qui ne se serait guère présentée à l'esprit d'un Européen, car nous ne faisons généralement pas plus usage de collyres que les Arabes d'eau de Botot. En Orient, au contraire, où les yeux les meilleurs sont habituellement irrités par le soleil et la poussière, le collyre doit être d'un usage journalier d'hygiène et de toilette. Comme je l'ai dit plus haut, j'en aurais eu besoin moi-même dès la première demi-heure de mon séjour en Egypte.

Nous sortons de la ville du côté opposé au Nil et nous nous trouvons dans le désert. Nous avons devant nous une immense étendue couverte de tombeaux, derrière lesquels s'élèvent des mosquées abandonnées et des palais en ruines. Les musulmans ne détruisent jamais les tombeaux, ils ignorent les concessions à terme; c'est pour eux affaire de piété; ici, d'ailleurs, dans ce large désert, les morts n'ont point à se disputer l'espace, et chacun d'eux peut prétendre à avoir sa place au soleil. Ces palais délabrés datent de l'époque des soudans; une de ces mosquées leur sert de sépulture. Dans une autre, on nous fait remarquer deux blocs de marbre, sur chacun desquels on peut reconnaître distinctement l'empreinte des pieds du Prophète , nus sur l'un et en pantoufles sur l'autre.

1 Apoc. m, 18.

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Une femme du peuple est accroupie sur le sable et verse d'une grande cruche de la fiente de chameau; elle en pétrit de ses mains des tourteaux qu'elle fait sécher au soleil. Nous avons déjà rencontré, sur les routes fréquentées, de gracieuses petites filles portant sur la tête un panier rond, posé sur une couronne de verdure, et y recueillant la fiente des chameaux et des ânes. Ces tourteaux sont un combustible des plus usités et des plus utiles dans des pays où le bois est si rare. On voit par la Bible (Ezéchiel, chap. IV,) que les Israélites connaissaient aussi cette manière de suppléer au bois à brûler, mais qu'ils n'en faisaient usage qu'avec répugnance et lorsque la détresse les y contraignait. Voltaire s'est égayé sur cette page d'Ezéchiel qui lui paraissait bizarre ; le père Guénée a fort bien répondu à ses inconvenantes plaisanteries, Aujourd'hui que l'on connaît l'Egypte, on ne voit rien que de très-naturel dans le récit du prophète.

Nous rentrons dans la ville et montons à la citadelle, qui domine le Caire et d'où l'on jouit d'une vue admirable; à nos pieds s'étend la grande cité toute hérissée de minarets, à l'ombre desquels s'arrondissent les blanches coupoles de plus de quatre cents mosquées. Au-delà, la riche et large plaine qu'arrose le Nil et au fond les Pyramides. Dans l'enceinte de la citadelle est le palais de Méhémet-Ali , maintenant inhabité. Ces demeures abandonnées sont communes en Egypte ; chaque pacha se construit un palais et laisse là celui de son prédécesseur; celui de Méhémet-Ali me paraît moins beau que celui de Rasettin à Alexandrie, construit

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par le vice-roi actuel, Saïd-Pacha. A l'entrée est un petit jardin tout embaumé du parfum des citronniers. C'est à quelques pas de là qu'eut lieu le massacre des .Mamelouks.

On connaît l'histoire des Mamelouks : population d'esclaves, d'origine circassiènne pour la plupart, ils composaient, sous les successeurs de Saladin, la garde du souverain : formés dés l'enfance au métier des armes, ils étaient devenus une milice d'élite et la principale force de l'Egypte. Au milieu du treizième siècle, du temps de la croisade de saint Louis, un mamelouk s'empara du pouvoir et fonda e» Egypte une nouvelle dynastie. L'Egypte fut gouvernée par des sultans mamelouks jusqu'à sa conquête par les Turcs, en 1517. Le sultan ottoman, Sélim I, qui leur ravit le pouvoir souverain et qui fit pendre leur chef, ne parvint pas à abattre leur puissance. Les mamelouks continuèrent à former une aristocratie militaire, soumise de nom plus que de fait à un pacha envoyé de Constantinople ; ils étaient pour la Porte des vassaux plutôt que des sujets.

Le pacha Méhémet-Aii, qui, dans notre siècle, chercha à fonder une monarchie égyptienne indépendante et à réunir sous son sceptre tous les peuples arabes, avait, pour parvenir à son but, deux obstacles à vaincre, deux ennemis à combattre, l'un au-dessus de lui, l'autre audessous. Il lui fallait secouer à la fois le joug du sultan et celui des mamelouks. Son audace et son génie réussirent presque à le rendre indépendant de la Porte, et il y aurait réussi entièrement sans l' intervention des puissances européennes, qui le forcèrent à restituer la plus

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grande partie de ses conquêtes. Il pouvait paraître plus difficile encore d'abattre la puissance des mamelouks, de réduire à l'obéissance ceux qui l'avaient porté au pouvoir, d'écraser cette aristocratie antique, riche et vaillante, dont n'avaient pu triompher les sultans, et que les victoires de Kléber et de Bonaparte avaient ébranlée sans parvenir à la renverser. Mais rien n'est impossible à qui ne recule pas devant le crime. Méhémet se débarrassa des mamelouks de la même manière que Pierre-le- Grand s'était défait des strélitz et que Mahmoud , quelques années plus tard, se défit des janissaires. Il n'attendit pas même comme eux que ses ennemis lui fournissent un prétexte de les condamner. Feignant d'avoir besoin d'eux pour quelque expédition militaire, il les convoqua tous dans la citadelle ; il les accueillit avec une feinte bienveillance et leur fit servir un banquet dans ses jardins. A un signal donné, des égorgeurs se précipitent sur eux; pris à F improviste , les mamelouks ne peuvent essayer de résistance. La plupart succombent aux coups de leurs assassins. D'autres s'élancent du haut de la terrasse, située à une formidable hauteur, et sont brisés dans leur chute, à l'exception d'un seul, dit-on, qui, ayant tenté à cheval ce saut prodigieux , arriva sain et sauf au pied de la plate-forme et survécut à cet horrible carnage.

Un ruisseau de sang , dégorgeant des portes de la citadelle dans la rue escarpée qui conduit à la ville, annonça au peuple du Caire le succès de ce coup d'état. A dater de ce jour, — c'était le 1er mars 1811, — l'autorité de Méhémet-Ali fat affermie à l'intérieur et recon-

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nue au dehors. La Porte commença à le reclouter et les puissances chrétiennes elles-mêmes cessèrent de l'ignorer ou de le regarder comme un barbare. Mais de ce jour aussi, des accès d'une sombre mélancolie vinrent de temps à autre le troubler au milieu de sa grandeur et de ses victoires. Il ne voulut plus habiter dans cette citadelle du Caire qui avait été jusqu'alors sa résidence favorite, et, tourmenté par ses remords, il résolut d'expier le massacre des mamelouks, en élevant une magnifique mosquée sur le lieu même où s'était passée cette scène d'horreur.

Cette mosquée , construite sur le modèle de celle de Sainte-Sophie à Constantinople , est d'un goût exquis et d'une grande magnificence. Elle est tout entière en marbre blanc. Au centre est une vaste cour pavée; d'élégantes fontaines y versent leurs eaux fraîches et pures pour servir aux ablutions des fidèles. Mais la tache de sang de lady Macbeth semble reparaître toujours sur le pavé de marbre , et cette splendide mosquée , destinée à expier un crime, ne fait qu'en immortaliser le souvenir.

Pendant qu'on bâtissait cet édifice , un derviche prédit que le vice-roi mourrait aussitôt que la construction en serait achevée. Méhémet-Ali, saisi d'une terreur superstitieuse, voulut annuler l'effet de cette prophétie, en ne terminant jamais sa mosquée, et pendant tout le reste de son long règne, il ne cessa pas de l'agrandir, de l'embellir et de l'orner.

Je ne cite ici que pour mémoire un puits, creusé dans le roc à une profondeur de deux cent soixante-dix pieds.

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et que l'on montre aux voyageurs comme la principale curiosité de la citadelle. Il est connu sous le nom de puits de Joseph; la légende fait remonter au fils de Jacob ce travail dont l'histoire revendique l'honneur pour le sultan Saladin.

En redescendant dans la ville, nous visitons la mosquée du sultan Hassan, située sur la pente qui conduit à la citadelle ; elle est antique et d'un aspect imposant. L'architecture en est celle de beaucoup d'autres mosquées. Elle a la forme d'une croix, car c'est aux Grecs que les Arabes ont emprunté les éléments de leurs arts. Le carré du centre est une cour découverte avec une fontaine au milieu; sur chacun des côtés est un bâtiment également carré , surmonté d'une coupole, mais tout ouvert du côté de la cour. Il y a dans cette architecture quelque chose de grand et de simple, qui produit une impression vraiment religieuse. C'est fermé au monde, mais c'est ouvert au ciel. Les oiseaux y chantent et y font leurs nids. En voyant voltiger les hirondelles dans la mosquée de Hassan, ces paroles d'un de nos psaumes 1 me revinrent en mémoire :

Hélas! Seigneur, le moindre oiseau.

Lliirondelle. le passereau, Trouveront chez toi leur retraite, Et moi, dans mes ennuis mortels.

Je languis loin de tes autels.

Si jamais le protestantisme a une architecture pour ses temples, il me semble qu'elle devra se rapprocher

4 Ps. LXXXIV.

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de celle-ci. Je ne connais que les vieilles églises byzantines, du style le plus pur et le plus antique, telles que celle de Saint-Ambroise à Milan, qui puissent le disputer aux mosquées, en gravité, en simplicité et en religieuse beauté.

Nous visitons, — en sortant encore une fois des murs de la ville, — les tombeaux des sultans mamelouks, maintenant négligés et commençant à tomber en ruines. Au sommet de la coupole d'une mosquée, on nous fait remarquer une grande coupe que l'on remplit d'eau et de grain pour les oiseaux. Attention touchante et que j'ai dès lors retrouvée quelquefois en Orient. Ce n'est pas que, de sa nature, l'Arabe soit sentimental ou disposé à beaucoup d'égards pour les animaux, j'ai souvent même remarqué avec indignation la dureté avec laquelle on les traite dans ce pays. Mais il y a dans tout sentiment religieux une puissance d'expansion sans bornes, qui tend à envelopper dans un amour universel toutes les créatures de Dieu. « Béni sois-tu , Seigneur, disait saint François d'Assise, dans son célèbre cantique, bénis soistu, toi qui as formé notre frère le soleil, notre sœur la lune et notre mère la terre ! »

C'est aujourd'hui seulement que je commence à comprendre un peu les costumes égyptiens. — Je ne dirai rien de celui des hommes ; il n'est personne qui ne le connaisse pour en avoir rencontré des spécimens dans les rues de quelque grande ville d'Europe. Quant à celui des femmes, il est plus intéressant, mais beaucoup moins beau. Les femmes de condition ne sortent pas

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sans être enveloppées d'un ample manteau de soie noire ; les femmes du peuple s'habillent plutôt de bleu foncé ; les coptes et les négresses, de blanc. Toutes portent sur leur tête une mantille noire , retombant par derrière et sur les épaules, et qui, par devant, est abaissée jusqu'aux sourcils et cache entièrement le front. La figure est couverte d'un voile de toile noire qui prend immédiatement au-dessous des yeux et descend, en se rétrécissant, jusqu'à la taille. Il est suspendu, non-seulement par deux attaches placées aux coins, entre les yeux et les oreilles, mais encore par un troisième cordon placé au milieu ; ce dernier cordon passe dans un large anneau , ou, pour mieux dire , dans un tube d'or ou de cuivre, assez pareil" à un canon de pistolet et couvrant entièrement l'espace qui se trouve entre les deux yeux. On n'aperçoit donc de toute une figure que les yeux et rien de plus.

Sur le voile, au-dessous de cet anneau, sont suspendues, les unes au-dessous des autres, de petites pièces de monnaie d'or dont le nombre monte quelquefois à une douzaine.

Ces modes, qui nous paraissent bizarres, ne sont pas des modes ; les Orientaux sont esclaves de l'habitude presque autant que nous le sommes du changement. Les différents détails de la parure des femmes du Caire peuvent s'étudier déjà clans la Bible. La Genèse mentionne un anneau pour le front, du poids d'un demi-sicle, donné à Rébecca par le serviteur d'Abraham1, et

1 Genèse XXIV, 22-47.

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Ezéchiel parle aussi de cet ornement1. Esaïe, annonçant la condamnation qui viendra frapper les filles de Jérusalem à cause de leur vanité et de leur coquetterie, énumère, dans un passage curieux, tout l'attirail de parure des femmes de son temps et n'oublie pas, entre autres choses, les bagues qui leur pendent sur le nez"2.

Cet anneau entre les yeux, tel que je l'ai décrit, a jeté pour moi un jour nouveau sur une image dont se sert Moïse dans le Deutéronome5 : «Ecoute, Israël, dit-il, ces paroles que je te commande aujourd'hui seront en ton cœur, tu les enseigneras soigneusement à tes enfants, et elles seront comme des fronteaux entre tes yeux. » Il dit de même dans l'Exode*, en parlant de l'institution de la Pâque : Ceci te sera pour signe sur ta main et pour mémorial entre tes yeux. Image frappante et parfaitement appropriée I Car la personne qui porte entre les yeux une de ces bagues pour le front ne peut faire autrement que de la voir; l'habitude de porter ce fronteau a même pour conséquence de faire loucher la plupart des femmes du Caire.

Au lieu de cette lourde bague , les personnes de qualité ont , de préférence , pour fronteau une simple bande d'étoffe brodée. Celles de la campagne ne portent pas de voile, mais elles ne se cachent pas moins soigneusement le visage en ramenant de la main le coin de leur

4 Ezéch, XVI, 12, 8 Esaïe III, 21.

3 Deutér. VI, 4-8.

* Exode XIII , 9. 16.

mantille, de manière à ne laisser voir qu'un de leurs yeux.

Les femmes de toute condition et la plupart des hommes se teignent les ongles, du milieu jusqu'au bout, au moyen de feuilles de henneh qui leur donnent une belle couleur d'un rose orangé.

Les femmes du peuple se tatouent le menton de petits points bleus, ce qui leur donne l'air d'avoir de la barbe. Les mains sont également tatouées de signes fiçurant quelque talisman ou quelque verset du Coran. On peut rapprocher de cette coutume le passage de l'Exode que je viens de citer : Ceci te sera pour signe sur ta main.

Vendredi. Ce matin, un vieux Russe, qui nous a déjà accompagnés hier et qui veut absolument voir et nous faire voir le plus de choses possible , est de bonne heure à notre porte avec drogman, bourriques et hourriquiers. Il nous somme de nous lever pour voir l'Egypte; j'obéis, en murmurant tout bas contre la violence que l'on fait à mon libre arbitre. Je me laisse conduire sans savoir où nous allons. Nous irons à Héliopolis. Nous traversons la ville et nous trouvons d'abord un petit coin de désert tout couvert de tombeaux, au milieu desquels est assis un vieux mendiant, fumant avec dignité sa longue chibouque et tendant aux passants sa main décharnée. Nous laissons à gauche un petit village d'apparence misérable

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et nous entrons bientôt dans un pays magnifique, un vrai jardin : champs d'orge, prés de trèfle, beaux vergers, rappelant ceux du canton de Berne. Si les arbres sont différents de ceux de nos climats, les herbes me paraissent être à peu près les mêmes : au bord du chemin le chardon, raide et hérissé, élève sa tête de pourpre, vers laquelle nos ânes jettent, tout en trottinant, un regard de convoitise : la belle-de-jour laisse retomber ses cloches frêles et transparentes, rafraîchies par le souffle du matin et que vont flétrir les rayons du soleil. Nous rencontrons sur le chemin des ânes et des chameaux portant sur le dos de lourdes charges de trèfle, car c'est le temps de la fenaison. Le ciel est pommelé de nuages qui contribuent à donner au paysage une physionomie européenne.

Toutes les terres sont cultivées avec soin et parfaitement irriguées : on creuse des puits jusqu'à une profondeur qui corresponde au niveau du Ml ; on en tire l'eau au moyen d'une roue posée horizontalement. Cette roue est mise en mouvement par un buffle ou par un esclave qui la pousse en marchant en rond. C'est ce que la Bible appelle arroser avec le pied. Moïse a fait ressortir d'une manière frappante le contraste que présente l'Egypte, dont la fertilité dépend uniquement du travail de l'homme, et la Palestine, que Dieu lui-même se charge d'arroser par la pluie. « Le pays où tu vas entrer, dit-il aux Israélites n'est pas comme la terre d'Egypte d'où vous êtes sortis, que tu arrosais avec ton pied comme

4 Deuter. XI. 1042.

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un jardin potager ; mais c'est un pays de montagnes et de campagnes, et il est abreuvé d'eau selon qu'il pleut des deux; c'est un pays dont l'Eternel ton Dieu a soin , sur lequel l'Eternel ton Dieu a continuellement les yeux, depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin. »

Après une heure trois quarts de baudet (c'est la manière de mesurer les distances en Egypte), nous arrivons à remplacement d'Héliopolis. C'est le nom que les Grecs donnaient à l'antique ville d'On, nommée déjà dans la Genèse et où s'élevait un temple consacré au soleil. Le patriarche Joseph épousa la fille du prêtre de ce temple, et c'est là que se rendit Hérodote pour se faire instruire dans la sagesse des Egyptiens. Les seuls restes qui se voient aujourd'hui de cet édifice sont un obélisque encore debout, dans le jardin d'un Arménien, et un peu plus loin, dans la campagne, deux grosses pierres chargées d'hiéroglyphes qu'une fouille a mises à découvert. Les autres obélisques qui peuplaient jadis les abords du temple ont été transportés à Rome, du temps des empereurs, et dominent de leur immobile majesté les palais de cette ville éternelle, née tant de siècles après eux et qu'ils ont vue tant de fois s'abîmer et se relever à leurs pieds.

Après avoir salué cet obélisque, le plus ancien de tous, — car, d'après les égyptologues , c'est le seul qui soit antérieur à l'invasion des Hyksos, et, à ce compte-là, il aurait été témoin du mariage de Joseph, — nous visitons dans le voisinage un autre monument, témoin moins authentique, il est vrai, du séjour que firent plus tard en Egypte un autre Joseph et un autre sauveur d'Israël.

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C'est un vieux et respectable sycomore, au tronc énorme et à la large envergure, sous lequel, s'il faut en croire la tradition, Joseph, Marie et le petit enfant se reposèrent dans leur fuite en Egypte. Abbas-Pacha a fait planter alentour un grand jardin potager, clos de haies de rosiers d'où s'exhale un parfum délicieux.

Après déjeûner, nous nous rendons à une vieille mosquée située à quelque distance de la ville, près du Vieux- Caire. C'est aujourd'hui vendredi et nous voulons assister au culte des derviches hurleurs. Nous trouvons dans la cour une vingtaine de curieux attendant le commencement de la cérémonie. Bientôt on nous fait entrer : la mosquée est d'une extrême simplicité, mais ornée de drapeaux et de vieilles armes. Nous nous rangeons au fond de la salle, près du mur : ceux qui prennent une part active au pieux exercice des derviches sont placés de l'autre côté. Voici ce que nous voyons : je l'ai noté sur place, au fur et à mesure , crayon et montre en main, en touriste consciencieux.

Une quarantaine d'hommes de tout âge et de toute condition, comme on peut en juger par la diversité de leurs habits, sont accroupis en cercle sur des peaux de bouc ou de mouton; je remarque dans le nombre plusieurs noirs portant l'uniforme des troupes du pacha. Tous ensemble se mettent à chanter pendant un assez long temps ces paroles toujours répétées : Lâ Allah Ma Allah (Il n'y a de Dieu que Dieu). Puis un d'eux se lève, sans sortir du cercle, et chante seul quelques paroles. Puis, tous ensemble répètent longtemps : Allah! Allah!

Allah ! — Viennent ensuite des soupirs ou bourdonne-

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ments cadencés et de plus en plus accélérés. — Tous se prosternent. — On enlève ensuite les tapis, et tous restent debout. Un d'entre eux se place au milieu du cercle et entonne un chant auquel les autres s'associent. Bientôt se font entendre deux flageolets exécutant une mélodie douce. On s'incline, on se relève, on s'incline de nouveau, tout en émettant un son guttural, une sorte de ronflement de plus en plus sourd et qui finit par sortir du fond de l'estomac. Pendant ce temps, deux derviches, à bonnets de feutre pointus , sont entrés au milieu de la ronde et tournent, en étendant un bras horizontalement et en tenant l'autre un peu plus haut. Un autre homme qui vient d'entrer dans le cercle, bat la mesure pour marquer le rhythme des ronflements et des révérences, qui ne discontinuent pas un instant. D'autres derviches, qui font partie de la ronde et que l'on reconnaît à leurs longs cheveux, ont ôté leur tarbouche et s'inclinent si bas que leur chevelure fouette le sol.

Quelques coups de grosse caisse commencent à se joindre à tout cela ; de temps à autre on entend un cri horrible, arraché sans doute par la fatigue à quelqu'un de ces malheureux; — car ils n'ont pas cessé de soupirer et de se courber en terre, en accélérant toujours la mesure.

Tout cela est affreux, et pourtant, je l'avoue, jamais je n'ai vu cérémonie que j'aie mieux comprise et qui m'ait paru une expression aussi franche et aussi naturelle du sentiment religieux. On comprend si bien ce besoin de se mettre en délire, de sortir de soi, de s'anéantir, pour exprimer à Dieu cette adoration qui ne se peut exprimer, et d'arriver à le contempler en parvenant, pour

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en

ainsi dire, à la possession de son propre néant. Je reconnais d'ailleurs dans ces hommes la môme race que dans ces prêtres de Baal qui répétaient, à grands cris, le nom de leur dieu depuis le matin jusqu'à midi, qui sautaient par dessus l'autel et pratiquaient sur leur corps des incisions pour en faire jaillir le sang1. Ces sacrificateurs de Baal n'étaient certes pas des imposteurs ; ce qu'Elie punissait en eux, c'était leur frénésie même ; car le culte de Jéhovah est le culte de la vie , de la lumière et de la liberté. Il ne permet point à l'âme de se perdre ou de s'abîmer dans une contemplation inconsciente ; il veut que l'homme arrive à se posséder afin de pouvoir se donner, à se donner afin de se posséder.

Mais ce qui me frappe aussi, c'est le sentiment d'admiration et de naïve béatitude qui rayonne sur le visage des nègres, pendant qu'ils se livrent à cet exercice. On voit qu'ils se sentent transportés dans une sphère supérieure à la sphère toute matérielle dans laquelle végète leur race. Pour eux, ceci est déjà un progrès ; c'est une initiation, c'est le commencement d'une religion, la recherche d'un dieu, le rudiment d'un culte!

Les mouvements et les soupirs cessent enfin, le flageolet continue seul à se faire entendre; mais ce n'est qu'un court répit; bientôt on recommence de plus belle et l'on arrive de nouveau, au bout d'un moment, à un véritable état de délire et à des cris épouvantables.

Cette ronde du sabbat se calme une seconde fois pour recommencer une troisième , en allant toujours du piano

1 1 Rois XVIII, 26-28.

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au forte. Enfin le cercle se rompt : un seul homme continue à se plier en deux, les mains jointes derrière le dos et poussant de temps à autre des cris horribles. Tantôt il se précipite contre le mur qu'il heurte violemment de la tête, tantôt il balaye la terre de ses cheveux. Les autres cependant font de temps en temps une prière. Le malheureux finit par entrer dans une sorte de crise nerveuse et continue ses mouvements désordonnés, jusqu'à ce qu'il tombe enfin sur le carreau, raide et sans connaissance.

J'ai, dès lors, été plusieurs fois témoin de ce culte, dont le fond est toujours le même, mais dont le rite se modifie suivant les pays, et qui est parfois entouré de tout un cortège de superstitions. J'en reparlerai en temps et lieu.

En sortant de là, mes compagnons de route vont avec le drogman visiter le Vieux-Caire, où se voit une immense mosquée , une église copte et une grotte où la sainte famille passe pour avoir séjourné. Je les laisse aller, car je suis déjà las de voir tant de choses, et je n'ai pas encore satisfait le désir que j'ai, depuis mon arrivée, de parcourir le Caire à mon aise. Ce qui m'a toujours le plus intéressé dans une ville , ce ne sont pas les curiosités de la ville , mais la ville elle-même ; pour connaître un lieu , il ne suffit pas de le visiter, il faut y vivre, ou, sinon, y flâner : car ce qu'on trouve sans le chercher vaut toujours mieux que ce que l'on cherche. Je laisse donc mes officiers russes disparaître au grand trot dans un tourbillon de poussière, et je reprends la route du Caire , au petit pas de ma monture

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et suivi seulement de mon bourriquier Ibrahim, avec lequel j'essaye de lier conversation. L'entreprise n'est pas aussi difficile qu'il le semble ; les bourriquiers d'Egypte ont tous retenu quelques bribes des langues étrangères qu'ils ont l'occasion d'entendre parler aux voyageurs; l'anglais, surtout, leur est assez familier, à cause du grand nombre d'Anglais qui passent au Caire en se rendant aux Indes; s'ils le parlent incorrectement, ils le prononcent en revanche avec une remarquable pureté d'accent. Il n'est pas exact de dire que l'italien tient lieu en Orient de toutes les autres langues européennes ; cela n'est vrai qu'à Alexandrie et dans quelques ports de mer : mais ici, dans l'hôtel où je loge, le français et l'italien ne me seraient pas de grand secours : l'hôte est Allemand, le valet de chambre est un Hindou qui ne sait de langue européenne que l'anglais, et le portier, un nègre qui ne parle qu'arabe.

Comment t'appelles-tu et quel âge as-tu? demandai-je à mon bourriquier.

— Je m'appelle Ibrahim et j'ai quatorze ans.

— N'es-tu jamais sorti du Caire et des environs?

— Non, j'aimerais bien aller avec vous en Angleterre. Mais je ne peux pas abandonner ma femme,

— Ah ! Tu es marié ! Et que voudrais-tu voir en Angleterre ?

— Je voudrais voir Paris. C'est là qu'il doit y avoir de belles mosquées! On dit qu'il y a tant d'argent à Paris que personne n'y va à pied et que chacun y a son âne. Est-il vrai que tout le monde y porte des bottes?

— Oui, à peu près.

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— Et que les femmes ne mettent pas de voile quand elles sortent dans les rues?

— C'est également vrai.

— Et comment s'habillent-elles donc?

— Elles portent une robe de fer recouverte de laine ou de soie.

— C'est curieux ! Et y a-t-il beaucoup d'Européens à Paris?

— Il n'y a guère que cela.

— Comment ! Mais les âniers y sont pourtant des Arabes? On ne prend pourtant pas des Européens pour sâis et pour porteurs d'eau?

Je fais grâce à mes lecteurs du reste de notre conversation et je m'arrête pour leur expliquer ce que c'est qu'un sâis. La chose, comme le mot, est entièrement égyptienne. Si la masse des habitants du Caire est montée sur des ânes, les personnes de qualité vont de préférence à cheval et se font précéder d'un esclave, armé d'une courbache et frappant devant lui , à tort et à travers , pour annoncer le passage de son maître et lui frayer un chemin dans les rues étroites et presque toujours encombrées. Ce coureur s'appelle un sâis; les grands personnages en ont plusieurs. Nous lisons dans le livre des Rois1 qu'Àdonija, affectant la royauté, s'établit des chariots, des gens de cheval et cinquante hommes qui couraient devant lui. La même chose est racontée d'Absalom2. Quelle que soit la durée de la course,

4 1 Rois i, 5.

2 2 Samuel XV. 1.

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quelle que soit l'allure du cheval de son maître, le sais doit toujours se tenir à l'avant-garde, et ne peut, sous aucun prétexte, s'arrêter un instant pour reposer ses pieds nus, ensanglantés par les pierres du chemin. La vie de ces sais est une des plus misérables que Ton puisse imaginer; on a peine à concevoir que le corps humain soit capable de supporter tant de fatigue. La condition de ces pauvres gens est souvent encore aggravée par la cruauté de leurs maîtres. On m'a raconté, par exemple, qu'un sais d'Abbas-Pacha, vaincu par la fatigue et ne pouvant plus mouvoir ses pieds enflés par la course... Mais, non, je m'épargne cette histoire et ne veux pas en épouvanter encore une fois mon imagination. Les fastes de la tyrannie sont assez riches pour qu'on puisse se dispenser de recueillir de nouveaux matériaux. On fait courir aussi un sais devant les voitures : car il y en a quelquesunes au Caire ; elles appartiennent toutes à des gens riches et sont destinées presque exclusivement aux femmes. J'en ai rencontré aujourd'hui une vingtaine à la file, stores baissés, transportant tout un harem.

Rentré au Caire, je renvoie Ibrahim et m'enfonce, seul et à pied, dans le labyrinthe de ces rues obscures et tortueuses. Il y en a beaucoup qui sont si étroites que l'on ne pourrait y passer à âne. Les étages supérieurs, bâtis en encorbellement , comme je l'ai dit, touchent presque ceux de l'autre côté de la rue et ne laissent tomber sur le sol qu'un mince filet de lumière. Il n'y a peut-être pas de ville où il soit aussi aisé de s'égarer. On ne rencontre en effet ni place publique , ni monument qui puisse servir de point de repère, et les rues sont d'ordinaire si

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tortueuses qu'on ne sait jamais quelle en est la direction. Enfin la plupart sont des impasses. On peut suivre un quart d'heure le même chemin et être obligé de revenir ensuite sur ses pas, faute d'issue. D'autres fois la rue n'a de débouché qu'à travers une cour ténébreuse dont un homme à figure sinistre vous ouvre la porte, en vous demandant un bakchiche. Autant est étourdissant le tumulte du bazar et des rues marchandes, autant est effrayant le silence de mort de ces petites rues. Je finis par m'égarer tout à fait, sans trouver personne à qui demander mon chemin. Je ne rencontre qu'un groupe de femmes, voilées et enveloppées de leurs manteaux et qui, au bruit de mes pas, s'enfuient en traînant leurs babouches, comme des chauves-souris effarouchées. Je trouve enfin un gamin qui me conduit par bien des circuits jusqu'à une rue plus fréquentée ; je la suis sans m'en écarter et arrive enfin à une des portes de la ville, où, harassé de fatigue, je m'étends sous un palmier.

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