LES PYRAMIDES
A Madame à
Du Caire , ce dimanche 21 mars.
J'ai passé hier quatorze heures en selle sur mon baudet et j'ai fait l'ascension de la grande Pyramide. J'ai donc le droit d'être un peu fatigué aujourd'hui. Heureusement, c'est le jour du repos, et j'en profite : à part une petite promenade au jardin de Shubra, je ne fais aucune œuvre en ce jour-ci, ni moi, ni mon âne. Voilà trois semaines que je vous ai quittée, il me semble qu'il y a trois siècles! Il est vrai que je suis dans un pays où les jours sont comme des siècles et les siècles comme des jours, et où l'on foule à chaque pas la trace de ceux de Moïse et d'Abraham. J'aurais beaucoup à vous raconter, mais les impressions s'accumulent trop rapidement pour qu'on puisse songer à les conserver toutes : je m'en tien-
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drai donc à ma journée d'hier, dont j'ai encore la mémoire fraîche.
Hier donc, samedi, avant le lever du soleil, je suis parti du Caire pour visiter les ruines de Memphis et les pyramides de Ghizeh. J'avais pour compagnons dans cette excursion deux Russes et un drogman, tous montés sur des ânes. Chacun de ces ânes est suivi d'un ânier, petit gamin en turban blanc et en robe bleue, jambes et pieds nus, qui court après sa bête en frappant et en criant, et qui, comme elle, fait, sans se plaindre, ses quinze lieues par jour au grand soleil.
Nous arrivons au bord du Nil. Nous nous embarquons pour passer le fleuve. Le Nil, toujours couvert de barques, large comme un lac et ayant même ses tempêtes, a quelque chose de vraiment majestueux. Le Rhin, avec ses petits châteaux sur les collines, le Rhône et le Danube, ne sont que jolis à côté de ce grand fleuve qui s'avance lentement , au milieu d'îles couvertes de palais, entre des plaines richement cultivées ou de hautes forêts de palmiers. Notre barque passe devant l'île de Rauda : c'est à la pointe de cette île, maintenant surmontée d'un palais de pacha , que Moïse fut recueilli par la fille de Pharaon. Comment le sait-on? peu m'importe; que ce soit ici ou ailleurs, ce ne peut avoir été bien loin , puisque nous sommes tout près de la capitale des Pharaons. Dans tous les cas j'ai sous les yeux le passage où s'est passée cette scène.
La vue est de toute beauté. D'un côté, le soleil se lève derrière la citadelle du Caire , dont nous voyons se dessiner la coupole colossale et les nombreux minarets; de
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l'autre, ses rayons éclairent déjà le sommet des deux grandes pyramides que nous apercevons dans le lointain. Ces pyramides font dans cette contrée un effet très-analogue à celui que produit chez nous l'Eiger et la Jungfrau : on les aperçoit, pour ainsi dire, de partout, et argentées comme elles le sont maintenant par le soleil levant, elles ont cette même teinte douce que l'on admire sur les Alpes dans les belles matinées d'été.
Nous débarquons à Ghizeh, petit village sur la rive gauche du Nil. Il y a là un grand mouvement au bord du fleuve : nous sommes au temps des fenaisons ; des chameaux, chargés* de luzernes en fleur, descendent sur le rivage : on dirait des collines de verdure ambulantes : ils viennent se coucher dans les barques qui doivent leur faire passer l'eau. Nous nous arrêtons un instant à Ghizeh , devant un de ces cafés que l'on trouve ici partout et qui ne ressemblent en rien à ceux d'Europe. Puis nous continuons notre route, en remontant le Nil et en le côtoyant. Je ne puis vous donner une idée de la beauté et de la richesse du tableau; sur la rive opposée, nous voyons encore la ville du Caire au pied de sa citadelle ; sur la rive où nous sommes, ce sont de vastes champs de toute culture, des prairies irriguées avec soin. Ce grand et beau fleuve, cette immense vallée, cette lumière splendide, tout cela donne à ce paysage quelque chose de large et de grandiose qui se prête admirablement à ces palais démesurés et somptueux que l'imagination aime à y placer. — Des vols de colombes ou de corbeaux, au col et aux ailes gris de perle, des ibis, ressemblant assez à nos cigognes, mais plus petits et mieux proportionnés, à la tête
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noire et aux ailes d'une blancheur éclatante comme le plumage des cygnes, viennent s'abattre au bord du chemin. Nous traversons ensuite une forêt de palmiers dans laquelle sont plusieurs villages ; les maisons sont des huttes en briques crues et sortent à peine de terre ; nous voyons de pauvres gens occupés à façonner et à sécher au soleil des briques de ce genre, telles que les Israélites les fabriquaient ici même, sous la verge des exacteurs de Pharaon. — Autour des maisons aboient des chiens de couleur fauve, ressemblant à des chacals; les chiens abondent en Egypte et sont presque toujours sans maître. Et puis des dindons, des poules, des pigeons, des ânes, des chevaux, des buffles, des moutons à longue laine, des chameaux, des chèvres a grandes oreilles pendantes, tachetées et marquetées comme celles de Jacob. La variété et l'abondance des animaux domestiques est égale en Egypte à celle du règne végétal et de l'espèce humaine. — Des femmes de la campagne, ramenant d'une main leur mantille sur leur visage et soutenant de l'autre une cruche de forme élancée qu'elles portent sur la tète, remontent lentement du bord du Nil; des enfants courent au devant de nous en souriant et en criant : Bakchiche, Bakchichè! Ce mot signifie un présent ; quelquefois,— dans la bouche d'un ânier par exemple, — cela répond h pourboire; dans celle d'un mendiant, cela veut dire une aumône, mais le plus souvent ce n'est ni l'un ni l'autre : c'est simplement un présent, — et on ne se fonde pour le demander ni sur le besoin qu'on en a, ni sur le droit qu'on peut avoir d'y prétendre. — Quant aux hommes, ils nous voient passer sans nous regarder; ils sont
accroupis et fument leurs longues pipes, rien ne les tire de leur sur/erbe indifférence. Ici, du reste, on ne se salue guère au passage ; car on ne sait, Pas se contenter comme en Europe d'un signe de tête ou d'un coup de chapeau : ces demi-politesses passeraient en Egypte pour des impertinences. Pour se saluer on s'arrête et l'on se touche la main, après avoir préalablement baisé celle que l'on offre. Je dis qu'on se touche la main, car il n'est pas d'usage de se la serrer comme chez nous ou de se la secouer comme en Angleterre. Mais les salutations orientales se compliquent d'une foule d'autres cérémonies, que j'ai vues sans pouvoir encore m'en rendre compte et qui ont suffi déjà pour me faire comprendre le sens de ce mot de Jésus aux disciples qu'il envoie en mission : « Ne saluez personne en chemin1. » Cela équivalait simplement à dire : « Ne perdez pas de temps en route. » Elisée, de même, recommandant à son serviteur de faire diligence, lui disait : « Trousse tes reins, prends mon bâton en ta main et t'en va. Si tu trouves quelqu'un, ne le salue point, et si quelqu'un te salue, ne lui réponds point* . »
Puisque j'en suis aux salutations, je dois aussi vous dire quelque chose des injures. On ne m'a jusqu'ici insulté qu'une seule fois. C'était à Alexandrie, j'allais aux Catacombes; dans le village qui est tout près de là, un enfant qui me voyait passer jeta sur mon costume franc un regard de colère, en s' écriant : « Maudite soit ta mère! » Cette malédiction, tout orientale, est justement la contre-
1 Luc X , 4.
2 2 Rois IV, 29.
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partie de cette antique bénédiction, que nous trouvons mentionnée dans l'Evangile : «Bienheureux est le sein qui t'a porté et les mamelles qui t'ont allaité1 ! » Rappelez-vous aussi ce passage de la Genèse où la terre (de laquelle a été tiré Adam) est maudite à cause de lui9.
J'en reviens à mon récit. Tous ces villages sont au milieu des palmiers, — et les palmiers sont au milieu des villages : ils croissent dans les maisons mêmes et poussent leurs jets entre les nattes de jonc qui servent de couverture aux habitations ; quelquefois même il n'y a pas d'autre toit à la cabane que l'ombre du palmier.
Après quatre ou cinq heures de marche, nous arrivons à Memphis. Quelles vagues idées de magnificence et de grandeur ce nom sonore a le privilège d'éveiller! Comme je l'ai dit, le paysage cadre parfaitement avec ces idées-là : à côté de ce fleuve immense , de ces vastes campagnes, de ces palmiers élancés, en regard de ces pyramides, témoins encore subsistants de la puissance inouïe des hommes de cette époque lointaine, on éprouve le besoin de reconstruire par la pensée une ville digne de tout cela. — Jusqu'à présent nous avons marché dans une plaine parfaitement unie, mais ici les amas de décombres de Memphis accidentent le terrain : ce sont des collines de sable où se trouvent, mêlés à la poussière des générations, des débris innombrables de poterie. On a fait récemment des fouilles en cet endroit : deux caryatides colossales et d'autres pierres chargées d'hiéroglyphes
4 Luc XL 27.
* Genèse III. 17.
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se voient là, encore couchées, à quelques pieds au-dessous du sol, dans les fosses où elles ont été découvertes. — Nous nous asseyons à l'ombre et tirons de notre sac nos provisions : notre drogman consent à déjeûner avec nous, après que nous lui avons assuré que notre bœuf n'est pas du porc et que notre aie n'est pas du vin. — D'une hutte voisine sortent des enfants entièrement nus et des femmes tatouées au menton, aux bras et aux mains : elles nous apportent un peu d'eau trouble et nous offrent de petites antiquités, qu'elles ont trouvées dans les fouilles. Toutes les femmes égyptiennes que j'ai vues dévoilées étaient laides, malgré de beaux yeux, des dents magnifiques et une expression agréable.
Nous nous acheminons vers le désert. La partie cultivée de l'Egypte n'étant que la vallée formée par le Nil, le désert se trouve plus élevé que la terre cultivée, — mais d'une quarantaine de pieds seulement. Quand on en approche, on n'a devant soi qu'un talus de rocher calcaire, recouvert de sable, et d'un aspect assez pareil à celui des dunes d'Ostende. La limite entre le désert et la terre cultivée est donc bien tranchée , — pas assez cependant pour qu'il n'y ait pas au pied de ces dunes un petit espace neutre ou douteux, que l'on peut comparer au rivage de l'Océan laissé à sec par la marée descendante. Sur cette étroite bande de terrain, les deux natures se combattent: le sable du désert s'y verse et la recouvre, mais ne parvient pas à y étouffer entièrement la vie ; des touffes d'herbe sortent par-ci par-là. Mais la dune elle-même, et tout ce qui est au-delà, est littéralement une mer de sable. En voyant le combat incessant que se livrent ici
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le Désert, agent destructeur, menace constante de mort, — et le M, source de toute vie, on comprend que les anciens habitants du pays aient considéré leur fleuve comme un dieu : bien des gens ont été divinisés à moins. On comprend même comment, si voisins du spectacle de la stérilité du désert, ils ont pu voir des dieux dans tout ce qui a vie, animaux et végétaux, poireaux et oignons, bœufs et crocodiles.
C'est sur la lisière du désert, ou plutôt sous le désert, que sont les ruines de Saccarah que nous allons maintenant visiter. Saccarab n'est et n'a jamais été peut-être qu'une ville souterraine servant de nécropole àMempbis. Sur la pente delà dune est l'entrée d'une caverne; nous y pénétrons, munis de flambeaux et accompagnés de quelques Bédouins qui rôdent dans les environs et font l'office de ciceroni. Les parois intérieures sont couvertes de bas-reliefs et d'inscriptions hiéroglyphiques. Vous pouvez eu lire le texte et la traduction dans Champullion ou dans Lepsius.
Nous gravissons la dune jusqu'au sommet, et continuons à marcher. Nous avançons avec peine, car nous enfonçons dans le sable. L'ardeur du soleil est intolérable ; malgré un voile bleu que madame B... m'a donne a Alexandrie, malgré la calotte de coton que chacun porte ici sous son chapeau ou su us son tarbouche . mon front se couvre en un moment de gros boutons rouges qui ne m'ont pas encore passé. On appelle cela les boutons du Ml. On ne tarde pas, par suite de la sécheresse de l'atmosphère, à se sentir saisi d'une soif dévorante. Tnous arrivons à l'ouverture d'une autre caverne, beau-
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coup plus grande que la première. Nous y descendons; elle est immense. A droite et à gauche d'un couloir sans fin se trouvent des galeries latérales, à l'entrée de chacune desquelles est placé un cube de marbre noir, de six pieds en tout sens et tout couvert d'hiéroglyphes. Ces blocs sont creusés en forme de bassins dans leur partie supérieure et servaient, dit-on, de tombeaux aux bœufs Apis.
Après une longue promenade souterraine, nous sommes heureux de riveder le stelle. comme Dante en sortant de l'enfer. Mais, pour nous, le stelle sont malheureusement encore ce soleil dévorant du désert. Je remonte sur mon âne, l'étrier me brûle à travers ma botte. Nous marchons longtemps dans le sable, puis nous redescendons sur cette lisière intermédiaire dont je vous ai parlé. J'aperçois un étang ou plutôt une flaque d'eau, sans doute ce que les Hébreux désignaient sous le nom iïâgâm1; j'y cours; un vol de canards sauvages gagne le large à mon approche. Je voudrais me désaltérer, malheureusement l'eau n'est pas potable. Les Pyramides sont devant nous et semblent tout près, mais il nous faut encore deux heures pour y atteindre. Elles sont situées dans le désert même, à sa limite extrême, au bord de la dune. Il y en a trois, comme on sait. Celle de Céphren, la seconde en hauteur, est la seule qui ait conservé encore, près de son sommet, une partie de ce revêtement de pierres polies qui les couvrait jadis toutes trois de la tête aux pieds. Elle parait, à distance, aussi haute que
*■ Par exemple Exode VII . 19: VIII . 1.
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celle de Chéops : car le sol sur lequel elle est construite est un peu plus élevé ; mais celle de Mycérinus est sensiblement plus petite.
Vues de prés, les pyramides n'ont point produit sur moi l'impression d'immensité à laquelle je m'attendais. Quand on les aperçoit de loin, — quand, par exemple, en se promenant aux environs du Caire, on les voit tout à coup surgir derrière les arbres et les maisons et dominer, de leur écrasante majesté, tout le pays qui s'étend à leurs pieds, on est saisi d'étonnement et presque de stupeur et l'on s'incline avec respect devant « ces pompeux monuments qui, selon l'expression de Bossuet, semblent porter jusqu'aux cieux le témoignage de notre néant. » Mais le major e longinquo reverentia s'applique aux pyramides elles-mêmes. Comme, en s'y rendant, on les a toujours devant les yeux, on ne les voit grandir qu'insensiblement, et, en y arrivant , on est tout surpris de n'être pas surpris davantage.
Peu à peu, cependant, on recommence à s'étonner, un décompose par la pensée ces masses énormes, on en compare les dimensions k des dimensions qui nous soient plus familières, et l'étonnement revient par la réflexion.
La masse solide de la pyramide de Chéops est, à elle seule, de 85 millions de pieds cubes. Dans ses loisirs de Sainte-Hélène, Napoléon a calculé qu'avec les pierres qui entrent dans la construction de cette seule pyramide, on pourrait enclore toute l'Espagne d'un mur de cinq pieds de haut et large à proportion. L'élévation de ce monument, le plus haut qui ait été construit par
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la main des hommes, ne dépasse pourtant que de quelques pieds la flèche du Munster de Strasbourg ; mais il faut songer que les pyramides, loin d'être des flèches, sont des masses beaucoup plus larges que hautes et dont la base excède l' élévation de plus des deux cinquièmes. Et puis, déduction faite des chambres, relativement bien petites, que l'on y a pratiquées, ce sont des masses entièrement compactes. Que l'on songe enfin à la profondeur, à l'étendue, à la solidité des fondements sur lesquels doivent reposer ces colosses, et l'on croira sans peine ce que nous rapporte Hérodote, au dire duquel cent mille ouvriers travaillèrent sans relâche, pendant vingt ans, à la construction d'un seul de ces monuments.
Quelle était la destination des pyramides? Ou plutôt, quelle en était la destination essentielle et primitive? car il est évident que des édifices pareils ont pu être utilisés de bien des manières. On sait combien de réponses différentes ont été faites à cette question. Je me rappelle avoir lu avec grand intérêt, il y a quelques années, une dissertation de M. de Persigny sur ce sujet. Suivant lui, les pyramides auraient été une sorte de digues ou d'éperons, placés à l'entrée du désert pour briser les courants de sable et mettre ainsi l'Egypte à l'abri des envahissements de son éternel ennemi. On m'a dit, dès lors, que cette ingénieuse hypothèse avait été pleinement réfutée. Il est impossible cependant qu'elle ne revienne pas se présenter à l'esprit, quand on contemple les pyramides et qu'on en observe la situation.
Je ne doute pas néanmoins que ces monuments n'aient
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été, avant tout, des monuments religieux. On sait assez de quelle haute importance est la forme pyramidale dans le symbolisme de tous les peuples anciens. Cette forme, qui réunit en elle le triangle et le carré, le 3, chiffre de Dieu, et le 4, chiffre du monde, était l'expression la plus simple et la plus pure de l'idée religieuse, la forme la plus parfaite et la plus sainte que l'esprit humain pût concevoir. Vous trouverez tout cela fort bien expliqué dans les auteurs qui ont traité du symbolisme des anciens et, en particulier, dans le beau livre de Baehr sur le culte mosaïque. Les exemples et les analogies ne manquent pas.
Nos habitudes d'abstraction nous ont rendu le symbolisme si étranger, que nous sommes toujours tentés d'oublier qu'il a été, pendant longtemps, la seule langue de la religion et de la philosophie. Moïse est le premier qui ait opposé formellement au mysticisme contemplatif des religions anciennes l'autorité d'une loi morale, et qui ait substitué à des symboles vagues et obscurs une parole écrite et intelligible à tous. Et malgré cela, il suffit de lire le Pentateuque et d'étudier la construction du Tabernacle et le rite des sacrifices mosaïques, pour voir quelle part considérable il fait encore aux symboles. Il les a détrônés, mais.il ne les a pas supprimés. Seulement, tout au fond du sanctuaire de Jéhovah, derrière la quadruple tenture du pavillon, entre les ailes des chérubins mystérieux et dans l'arche même de l'alliance, il a placé, non point quelque image symbolique de la nature et de la Divinité, mais les tables de la Loi, les Dix commandements, la parole du Dieu vivant !
Il ne faut pas objecter contre cette manière d'expliquer les pyramides, qu'il est invraisemblable que des travaux aussi gigantesques aient été entrepris et exécutés sans un but d'utilité pratique et dans une pensée exclusivement religieuse. Il serait plus juste de conclure, tout au contraire, de l'immensité de cette œuvre, qu'elle n'a pu été inspirée que par une pensée religieuse. L'histoire de l'Antiquité païenne et orientale, comme celle de notre Antiquité chrétienne et germanique, fournirait assez de faits à l'appui de cette présomption. Les monuments les plus considérables que nous aient légués les civilisations primitives sont tous des monuments religieux. Rappelez-vous le Dôme de Cologne et le Munster de Strasbourg, les temples d'Ellora et de Baalbek !
Sans aller même chercher si loin mes exemples, ce sphinx colossal qui veille au pied des pyramides, qu'est-il autre chose qu'un symbole sacré et une great misapplication of labour and capital comme le dit judicieusement un Guide-book qui vient de me tomber sous les yeux?
Ce sphinx est un monolithe, taillé dans le rocher même sur lequel s'élèvent les pyramides ; il est très-probable qu'il ornait, avec d'autres sphinx pareils, l'avenue qui conduisait à l'entrée de Céphren. On peut donc en conclure que la base des pyramides, maintenant cachée par le sable, est située au même niveau que la base du sphinx et par conséquent à une assez grande profondeur audessous du niveau actuel du sol ; la masse des pyramides est donc encore beaucoup plus considérable qu'elle ne le paraît aujourd'hui. On a récemment découvert le pié-
destal de ce monstre, le corps en est presque détruit et la face très-mutilée. Pline nous en a déjà donné les mesures; c'est le plus grand de tous les sphinx. Il a 117 pieds de longueur et 51 de hauteur, de la tête aux pieds et sans compter le piédestal. Sa tête mesure 81 pieds de tour. Ce colosse était presque entièrement enseveli dans le sable, Belzoni en fit débarrasser les abords, et découvrit deux temples pratiqués dans le corps de l'animal : l'un entre ses jambes, l'autre dans une de ses pattes.
En approchant des pyramides, nous nous voyons enveloppés de Bédouins qui nous offrent des antiquités, — lampes sépulcrales, urnes, scarabées, — et qui, sans nous laisser le temps de respirer et de nous reposer un instant à l'ombre, — veulent, au débotter, nous faire faire l'ascension de la grande pyramide. Un Anglais s'est cassé le col, il y a peu d'années, en voulant y grimper seul, et dès lors les pyramides ont leurs guides comme le Mont-Blanc. Deux tribus de Bédouins, — trente-cinq hommes sous deux cheiks , — se sont constitués les montreurs de ces monuments. Ils portent pour tout vêtement une courte chemise de toile blanche, à longues manches et largement ouverte sur la poitrine. Ce sont de vrais Bédouins de frontière, n'ayant point la noblesse et la dignité que j'aimais à supposer à tous les enfants du désert ; mais ils n'en sont pas moins pittoresques. Ils sont avides et intéressés comme la plupart des peuples de l'Orient — et de l'Occident, mais leur cupidité n'a rien de cette finesse et de cet astuce que nous attribuons proverbialement aux Juifs et aux Grecs ; leur âpreté au gain se manifeste avec une naïve impru-
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dence, qui justifie parfaitement le sens tout spécial que notre langue attache à la qualification d'arabe.
L'ascension des pyramides est assez pénible ; il faut les gravir comme on gravit un rocher, en cherchant son chemin sur les saillies que forment les assises, et ces assises ont quelquefois quatre pieds de haut. Un de mes Russes déclare qu'il préfère nous attendre. L'autre, M. de Lukieff, se décide à essayer, mais, parvenu aux trois quarts, il perd courage et redescend. Pour moi, quoique déjà exténué de fatigue, je monte, ou plutôt je me laisse hisser en haut. Deux Bédouins me traînent par les mains, trois autres me poussent par derrière; un petit garçon court après, en portant une cruche d'eau pour me •rafraîchir quand je serai parvenu au sommet. Ils m'entraînent avec une rapidité fabuleuse, sans me donner le temps de respirer ni la permission de réclamer, et me font avancer sans relâche, en me disloquant les articulations et en m'écorchant la peau contre la pierre. J'ai beau protester, les Bédouins ont des rigueurs à nulle autre pareilles; ils me laissent crier et s'encouragent à monter, en chantant en chœur, dans le turc du Bourgeois-gentilhomme :
Allah! Allah! Monsir buono.
Allah ! Allah ! Bakchiche buono !
Monsir signifie Monsieur. Quant à Bakchiche. je l'ai déjà expliqué, c'est le premier mot d'arabe que l'on apprenne en voyageant, mais ce seul mot vous coûte aussi cher que tout le dictionnaire de Freytag.
Je me croyais emporté par des démons ou des djinns,
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en voyant autour de moi ces fantômes presque nus, ces corps maigres et noircis par le soleil, ces faces au regard étrange, et en entendant résonner à mes oreilles leurs cris discordants. J'étais d'ailleurs défaillant de fatigue et d'inanition. J'arrive enfin au sommet, hors d'haleine et né pouvant plus me soutenir. Le vent rafraîchissant, qui erre toujours autour des cimes isolées, vient vivifier mes poumons. Ma vue s'étend sur un immense horizon. A ma droite est le désert; devant moi, au midi, je vois surgir du sable de nouvelles pyramides, celles de Daxour et de Saccarah; à ma gauche s'étend l'Egypte, le Nil, le Caire, la chaîne des monts Mokattem. Au bord, presque à mes pieds, entre le désert et le Nil, le célèbre champ de bataille auquel les pyramides ont donné leur nom. J'aurais désiré contempler tout cela à mon aise et me recueillir un instant au sommet de ce monument, unique au monde, et qui, par sa grandeur comme par son âge, semble être une sorte d'intermédiaire entre les œuvres du Créateur et les travaux exécutés par les hommes.
Mais les Bédouins n'ont pu me laisser respirer.
Ces malheureux m'ont gâté Chéops. A peine suis-je arrivé au sommet qu'ils se jettent à mes pieds pour me demander un bakchiche, en sus du prix de la course que je leur ai payé d'avance; puis, ils s'emparent de moi et me font redescendre aussi rapidement qu'ils m'ont fait monter. A mi-hauteur ou à peu près, je m'arrête, pour me reposer, sur une terrasse formée par une brèche pratiquée dans un des angles de la pyramide. Les Bédouins en profitent pour me donner le spectacle d'une fantasia.
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Fantasia est encore un des grands mots de l'Orient, et s'applique à peu près à tout. Cette fois-ci, c'est une danse, assez indécente, qu'exécute un de mes guides pendant que les autres battent des mains en cadence. On me demande un nouveau bakchiche.
Ce mot de bakchiche nous poursuit longtemps encore après que nous sommes descendus. Plus nous en donnons, plus on nous en demande: c'est naturel. Nous remontons sur nos ânes; quelques Bédouins, entre autres un des deux cheiks , nous courent après pendant une demi-heure, espérant obtenir encore quelque chose. Nous revenons au clair de la lune. En passant le Nil, je me couche au fond de la barque et m'endors; je sens cependant, en passant devant l'île de Rauda, les doux parfums de l'oranger qui nous arrivent sur les ailes de la brise.
Avant neuf heures, nous sommes rentrés au logis, ayant fait très-heureusement une course que chacun nous avait dit impossible d'exécuter en un jour, et qui cependant pouvait se faire, « mais par la volonté de Dieu et non pas par notre force,» — comme le dit pieusement notre drogman Mohammed.
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