LES MURS DE JÉRUSALEM
Il suffît d'une heure pour faire le tour de Jérusalem ; je l'ai fait plusieurs fois, soit au pied des murs, soit sur les murs mêmes. C'est la meilleure manière d'obtenir un coup d'œil d'ensemble et de se faire une idée exacte de la situation delà ville et de sa configuration. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il y ait au monde de promenade qui évoque en si peu de temps un tel essaim de souvenirs. De la porte occidentale , par où l'on sort pour aller à Bethléhem , jusqu'à la porte orientale , qui domine Gethsémané , c'est l'affaire de vingt-cinq minutes de marche : on a traversé l'antique cité de David et le sommet du mont Sion, plongé ses regards dans le ravin de la Géhenne, admiré les fraîches plantations qu'arrosent les sources de Siloé ; on a vu les tombeaux de la vallée de Josaphat, longé les murs du temple de Salomon et Ton se trouve en face de la montagne des Oliviers , et à quelques pas de l'étang de Béthesda et du palais de Ponce-Pilate. Quelquefois je pre-
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nais avec moi Hhannah pour l'interroger, chemin faisant, sur les noms actuels des lieux ; d'autres fois je sortais seul, afin de m'abandonner plus librement aux pensées qu'ils m'inspiraient. Rien ne venait troubler ma méditation ; la solitude qui règne autour de la ville est telle qu'il m'est arrivé d'en faire le tour sans rencontrer un être vivant. Le soir seulement , un peu avant le coucher du soleil, j'apercevais quelques personnes près de la porte de Jaffa, car c'est là le rendez-vous des Francs qui se trouvent à Jérusalem. Les vendredis et jours de fête, je voyais aussi, dans les vergers que traverse la route de Damas, un assez grand nombre de femmes musulmanes, enveloppées de leurs manteaux blancs, fumant leur chibouque sur le gazon ou suspendant leurs escarpolettes aux branches des vieux oliviers. Je songeais souvent à la triste et silencieuse promenade que fit Néhémie autour de ces murs détruits : « Je sortis de nuit , dit-il , par la porte de la vallée et je passai devant la fontaine du dragon, à la porte du fumier, et je considérais les murailles de Jérusalem, comme elles étaient renversées et comme ses portes étaient consumées par le feu ! Puis je passai à la porte de la fontaine et vers l'étang du roi, et il n'y avait point de lieu où je pusse passer avec ma monture ».' Combien de fois , dès lors , ces murs , relevés par la foi de Néhémie, n'ont-ils pas été de nouveau détruits ! Combien de ruines sont venues se joindre à ces ruines !
S'il est difficile d'étudier Jérusalem à l'intérieur, rien n'est plus aisé que de se rendre compte de sa forme exté-
1 Néhémie II, 12-25.
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rieure. Le mur de défense qui l'entoure forme à peu près un carré, fort irrégulier, il est vrai, et dont le côté septentrional excède passablement les autres en longueur. Ce mur a sept portes, mais de ces sept deux sont murées et une autre presque toujours fermée. Le nombre des portes praticables se trouve donc réduit à quatre, correspondant aux quatre côtés de la ville.
Les murs actuels de Jérusalem ont été construits de 1536 à 1539, sous le sultan Soliman II , fils de Sélim; l'épaisseur en est de trois à quatre pieds; quant à la hauteur, elle est loin d'être partout la même. Du côté de l'est et de l'ouest , il est probable qu'ils suivent en général le tracé des anciens murs : on ne concevrait du moins que difficilement qu'ils eussent pu avoir une autre direction ; la largeur de la ville est donnée , d'un côté, par la vallée de Josaphat , de l'autre , par le ravin supérieur de Hinnom, qui lui servent de fossés naturels : or le mur actuel suit fidèlement le haut du talus. En revanche, nous savons que , du côté du sud , la ville ancienne s'étendait au-delà de son enceinte actuelle. En effet, au Sud, la muraille laisse maintenant en dehors le sommet du mont Sion et tout le coteau qui , de là , s'abaisse lentement jusqu'à la vallée de Hinnom et au Tyropéon inférieur. L'extrémité du mont Morijah se trouve maintenant également exclue.
Du côté du nord, la ville antique paraît avoir été successivement moins étendue et plus étendue que la ville actuelle. Le plus ancien mur, qui subsistait encore du temps de Titus comme dernière ligne de défense, n'enfermait probablement que les monts Sion et Morijah, et
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suivait au nord une ligne tirée perpendiculairement de la porte de Jaffa à la face occidentale de l'enceinte du temple ; il est aisé d'en reconnaître encore le tracé, qui se trouve assez nettement indiqué par un petit escarpement en ligne droite auquel s'adossent deux rues', très-droites aussi, placées bouta bout et qui servent de limite septentrionale au quartier des Arméniens, à celui des Juifs et à celui des Maugrabins. J'ai parlé ailleurs d'une chaussée qui coupe le Tyropéon. Il est probable que du temps de David, avant la construction du temple, le mur ne s'étendait pas jusqu'au Morijah; arrivé au Tyropéon, il tournait sans doute au sud et n'enveloppait que Sion. Nous voyons par la Bible que Salomon, ayant construit le temple, voulut le relier à la ville et prolongea le rempart jusque-là; c'est donc à lui qu'il faut attribuer la chaussée encore subsistante, qui coupe le Tyropéon et qui forme justement l'extrémité des rues dont je viens de parler. « Salomon bâtit Mille, dit le Livre des Rois, et combla le creux de la cité de David, son père»2. Millo, en hébreu, signifie proprement remplissage, c'està-dire terrassement ou chaussée. Tout porte à croire que le grand roi, ayant par la prolongation de ce rempart englobé dans son mur d'enceinte une partie du Tyropéon, y bâtit un nouveau quartier et que ce quartier prit
1 Ce sont les deux rues qui , du temps du royaume de Jérusalem, étaient nommées par les Francs rue de David et rue du Temple. Ici et ailleurs j'évite à dessein les noms arabes, trop difficiles à retenir pour la plupart des lecteurs et qui ne feraient que jeter de la confusion dans l'esprit.
2 1 Rois XL 27.
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le nom de la chaussée (Millo), au pied de laquelle il se trouvait. C'est par anticipation que le livre de Samuel appelle Millo cette partie du Tyropéon qui, avant Salomon, servait de limite à la cité de David4.
Plus tard, à mesure que la ville s'agrandit, il fallut construire un second mur, puis un troisième, pour relier les nouveaux quartiers à l'enceinte de la vieille cité. Il n'y avait pas longtemps que le troisième mur existait et que Jérusalem avait atteint sa plus grande étendue, lorsqu'elle fut prise et ruinée par Titus. Selon les uns, ce troisième mur suivait, du côté du nord, à peu près la même direction que le mur actuel; selon d'autres, il aurait enfermé encore une assez grande étendue de terrain, maintenant hors de la ville ; en voyant les décombres dont se compose en partie le sol des terres situées au nord de Jérusalem, on est obligé de se ranger à cette seconde opinion et de conclure que, du temps de Titus, la ville s'étendait au-delà de son enceinte actuelle, nonseulement au sud, mais aussi au nord2.
Mais quel était le tracé du second mur? En d'autres termes, quelle était l'enceinte de Jérusalem avant Hérode Agrippa, qui bâtit le dernier mur? Cette question est intéressante : car la Jérusalem d'avant Agrippa, c'est la
1 2 Samuel V, 9.
2 Pas autant toutefois qu'on ne le croit généralement. Nous savons par Josèphe que, de son temps, l'enceinte de Jérusalem mesurait trente-trois stades : ce qui fait environ six kilomètres , si le stade de Josèphe est le grand stade, et cinq seulement si c'est le stade moyen. De nos jours, l'enceinte de Jérusalem est à peu près de quatre kilomètres.
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Jérusalem du temps de Jésus. C'est à cette époque surtout que l'on aimerait à se représenter la ville sainte. Et puis, Jésus ayant été crucifié et enseveli hors des murs, il importe , si l'on veut faire quelque supposition sur le lieu de son supplice et de sa sépulture, de savoir quelle était l'enceinte de la ville à cette époque. Cette question est le préliminaire indispensable des discussions relatives à l'authenticité du saint sépulcre. Nous nous y arrêterons un peu.
A en juger a priori, il semblerait vraisemblable que la nouvelle ville eût été, comme l'ancienne, limitée à l'ouest par le ravin de Hinnom; il fallait, semble-t-il, raccorder le second mur à l'angle du premier, c'est-àdire à la porte de Jaffa (tour d'Hippicus) , et continuer à lui faire suivre le fossé naturel formé par le ravin.
Tel fut en effet le tracé du troisième mur, tel est celui du mur actuel. Mais Josèphe nous dit expressément que tel n'était point celui du second. Sans doute, à l'époque où on le construisit, le dos de terrain qui se trouve au nord de Sion n'était point encore habité, et on ne voulut pas donner au mur un développement inutile ; on le fit donc passer, non point au bord du ravin, mais plus à l'est. Il ne commençait pointa la tour d'Hippicus, mais, nous dit Josèphe, à une porte nommée Gennath ou porte des Jardins.
Les recherches auxquelles on s'est livré pour trouver des restes de ce mur n'ont abouti jusqu'à présent à aucun résultat incontestable. Les défenseurs de l'authenticité du saint sépulcre ont cru pouvoir considérer comme appartenant à cette seconde ligne d'enceinte un bout de
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mur, d'une apparence assez antique, dont la direction est du nord ou sud et qui se trouve au milieu des ruines de l'hospice des chevaliers de Saint-Jean. Si c'est là, en effet, une partie du second mur, la question est résolue : car en prolongeant du côté du nord cette muraille ruinée, on obtient un tracé qui passe justement sur l'emplacement traditionnel de la porte Judiciaire et qui laisse à l'ouest, hors de l'enceinte de la ville, l'église actuelle du Saint-Sépulcre.
Mais nous ne voudrions pas faire reposer une hypothèse sur ce vestige de muraille, dont il serait difficile de prouver d'une manière irréfragable l'âge et la destination. Admettons, sur la parole de M. Tobler, à l'exactitude duquel on peut se fier, qu'il n'est pas possible de trouver des vestiges irrécusables du second mur et voyons par l'aspect même des lieux quel est le tracé le plus vraisemblable.
Je dis : par V aspect des lieux, car je ne veux pas sortir de mon rôle de voyageur. Je laisse aux savants le domaine des inductions historiques et je me borne à constater ce que j'ai vu.
Parcourons donc la partie de la Jérusalem actuelle située au nord de Sion, et cherchons à voir par où l'on aurait pu faire passer un mur ou par où l'on pourrait aujourd'hui encore en faire passer un.
Nous ne voyons que trois tracés possibles :
Le premier serait celui du mur actuel, tout au haut de la côte, le long du ravin supérieur de Hinnom. — Mais nous avons vu que c'était là le tracé du troisième mur et Josèphe nous dit expressément que le second ne commençait pas à la tour d'Hippicus.
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Un second tracé possible serait au bas de la côte, dans le Tyropéon même. — Mais alors la nouvelle ville n'aurait eu que quelques pas de large : l'hypothèse se réfuterait d'elle-même et je ne sache pas que personne l'ait jamais hasardée.
Il faut donc, — et c'est ici la seule alternative qui reste, — que le mur ait suivi une ligne intermédiaire entre ces deux. Or, en parcourant cette côte, on se convainc aisément que ce mur a dû être situé sur le seul gradin qu'elle présente. Il serait impossible qu'il eût été construit sur la pente même sans qu'un aplanissement, une dépression, un mouvement de terrain quelconque en marquât encore le tracé. Or, rien de pareil ne se trouve sur la pente qui domine le gradin dont je parle. En revanche, le pied de cette pente, sur le gradin, est presque en ligne droite et il est impossible de ne pas songer, à première vue, que c'est là qu'a dû passer le mur. Une longue rue droite, la plus longue et la plus droite de Jérusalem, semble en marquer encore la direction. C'est celle qu'on nomme rue de Damas.
S'il en est ainsi, comme je suis fort porté à le croire, le tracé du second mur se serait parfaitement raccordé à celui du premier, auquel il aurait été presque perpendiculaire. La porte de Gennath, point de jonction des deux murs, aurait été située au milieu de l'ancien, c'est-à-dire justement au débouché de la rue qui sépare le quartier arménien du quartier juif et que l'on appelle aujourd'hui Hâret-el-Djavâin ; il est peut-être intéressant de remarquer aussi que la ligne droite, qui conduit de la porte de Jaffaà la porte du Haram, n'est brisée qu'en cet endroit-là ; la partie supérieure de la rue (rue de David) descend di~
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rectement de l'ouest à l'est jusqu'aux bazars. Mais audelà des bazars, la rue qui fait suite à celle-là (rue du Temple) incline (presque insensiblement, il est vrai,) du côté du N.-E.
Un autre fait digne de remarque, c'est que, — l'hypothèse une fois admise, — les grandes divisions de la Jérusalem moderne correspondraient rigoureusement à celles de la Jérusalem ancienne. Ce serait le tracé du premier mur qui servirait aujourd'hui de limite entre les quartiers arménien et juif, au sud, et les quartiers chrétien et mahométan, au nord. Le tracé du second mur séparerait le quartier chrétien, qu'il laisse à l'ouest, du quartier mahométan à l'est. Ainsi les deux grandes artères de la ville actuelle (la rue de Damas et les rues de David et du Temple) se trouveraient tenir exactement la place qu'occupaient les deux murs au temps de Jésus.
Quant à la rue qui aboutissait jadis à la porte de Gennath et qui devait être, par conséquent, le débouché le plus central de la vieille ville, elle aurait conservé aussi son importance : ce serait en effet le Hâret-el-Djavâin, c'est-à-dire la rue qui, comme je l'ai dit, sert encore de limite entre le quartier arménien et le quartier juif.
Je prie de remarquer que je ne donne point ces faits comme devant appuyer l'hypothèse que j'ai énoncée et qui en est indépendante. Je n'y vois que des corollaires qui ne laissent pas d'avoir leur intérêt, une fois l'hypo-
4 Les principales objections que l'on pût faire au tracé du second mur, tel que je le suppose, se fonderait sur le prétendu étang d'Ezéchias. Je renvoie le lecteur à une note sur ce sujet que j'ai rejetée à la fin de l'ouvrage.
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thèse admise. Bien des personnes, je le sais, n'y attacheront aucune valeur; elles trouveront même qu'après toutes les vicissitudes par lesquelles a passé Jérusalem, il est fort peu vraisemblable que le plan de la ville antique se reproduise, d'une manière quelconque, dans le plan de la ville moderne. Et à supposer que cela soit, dirontelles, on ne saurait voir dans ce fait qu'une coïncidence purement fortuite.
Il est impossible de partager cette- opinion, quand on a observé la singulière persistance avec laquelle les villes d'Orient conservent et reproduisent, toujours de nouveau, les traits essentiels de leur plan primitif. Je n'en citerai qu'un exemple, qui m'a particulièrement frappé : c'est celui de Constantinople. Sans doute la ville des empereurs grecs n'a jamais eu à souffrir un désastre aussi extrême que l'a été la prise de Jérusalem par Titus ; néanmoins elle a passé aussi par des crises considérables : la conquête des Francs et celle de Mahomet II ont marqué sur elle leur empreinte. Et combien de fois dès lors l'incendie n'a-t-il pas réduit en cendres ses rues et ses palais de bois ! Combien de fois n'a-t-elle pas été rebâtie! En outre, elle a passé tout d'un coup de la domination d'un peuple chrétien et civilisé à l'excès sous celle d'une nation barbare, différente de religion, de race, de mœurs et de tradition. Malgré cela, on retrouve encore à Constantinople, dans le quartier même qu'habitent les mahométans, des places et des rues larges et droites, dont les Turcs ne savent que faire et qui ne sont pas le moins du monde appropriées à leurs besoins. L'Atméidan de Stamboul est encore l'ancien hippodrome
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de Constantinople ; on voit, au premier coup d'œil, qu'il a été tracé par un peuple sociable, actif, habitué aux jeux, à la vie publique et aux assemblées populaires. Les maisons qui bordaient ces places et ces rues ont été bien des fois détruites et reconstruites ; mais la forme, Vidée, si l'on peut ainsi dire, a persisté malgré tout; les traits essentiels se sont transmis et se perpétuent, — de même que le type propre à une espèce se modifie, sans se dénaturer, à travers les générations.
Il est facile, sans aller à Jérusalem, de constater les faits topographiques sur lesquels je fonde mon opinion relativement au tracé des anciens murs. Il suffit pour cela de jeter un coup d'œil sur le plan publié par M. Van de Velde. J'en appelle d'autant plus volontiers à ce plan qu'on ne saurait le soupçonner de partialité. M. Van de Velde et M. Tobler, auxquels on doit ce beau travail, ont tous deux au sujet de l'enceinte de Jérusalem, du temps de Jésus, une opinion très-opposée à la mienne. Ils font passer le second mur beaucoup plus haut, au-dessus de l'église du Saint-Sépulcre.
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