‹ Voyage en terre sainteChapitre 2 sur 53 · ÉVÈQUE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

ÉVÈQUE DE MARSEILLE

Monseigneur,

Au moment de quitter la France, la dernière main amie que j'ai serrée, c'était la vôtre. La première main amie que j'ai serrée en rentrant dans notre France bien-aimée, c'était la vôtre encore.

Bien souvent, sans doute, pendant ma longue pérégrination, nos pensées se sont croisées à travers l'espace immense qui nous séparait.

A qui pourrais-je avec plus de bonheur dédier le livre où sont consignés tous les souvenirs de mon voyage en terre sainte?

Recevez, Monseigneur, cet humble hommage du chrétien qui vous aime, et à qui, tant de fois, vous avez prouvé qu'il avait une place dans votre cœur.

F. de Saulcy.

« Maintenant que deux années se sont écoulées depuis mon retour en France , je songe sans cesse avec délices au beau voyage qu'il m'a été donné d'accomplir en terre sainte; souvent je regrette les douces émotions que j'y ai ressenties et qui sont gravées dans mon cœur en traits qui ne s'effaceront jamais. Plus souvent encore, je me prends à espérer que je n'ai pas dit un éternel adieu à Jérusalem la sainte et h la terre chérie des patriarches.

« 16 avril 4853. »

Telles sont les dernières phrases de mon Voyage en Syrie et autour de la mer Morte.

Le souhait que je formais alors s'est accompli. J'ai revu Jérusalem; j'ai visité une seconde fois les lieux

célèbres que je n'avais quittés qu'avec un regret profond, et l'espérance que j'osais à peine concevoir il y a bien des années déjà, s'est réalisée à ma grande joie.

Maintenant, pourquoi suis- je retourné en terre sainte? Il est bon que je le dise.

Je ne pense pas que , parmi les lecteurs de mon premier voyage, il s'en trouve beaucoup qui aient oublié l'avalanche de dénégations, souvent passionnées , qu'a fait rouler sur ma pauvre tête de voyageur l'apparition du livre où j'avais consigné de bonne foi les observations qu'il m'avait été permis de faire sur place, et les conclusions, j'en conviens, fort inattendues que j'avais été forcé de tirer de l'étude consciencieuse des lieux et des monuments. J'apportais, sur l'âge de ces monuments et sur l'emplacement de bon nombre de localités bibliques, des convictions tout opposées à celles que professait la classe, hélas! trop nombreuse, des voyageurs en chambre. J'avais vu, j'avais cru bien voir, et eu formulant mes idées, je me heurtai h tant d'idées auxquelles leur vieillesse semblait avoir acquis une sorte de prescription désormais inattaquable, qu'il m'arriva ce qui attend l'imprudent qui renverse un nid de guêpes. Je fus assailli de toutes parts, et cruellement piqué; mais grâce à Dieu, je ne m'en portai pas plus mal, et je me résignai à attendre avec une entière confiance que la lumière se fit. Je n'étais pas au bout de mes tribulations ! D'autres voyageurs, et des plus instruits, visitèrent après moi les monuments auxquels j'avais pensé assigner leur véritable origine, et, avec une bonne foi égale à la mienne, ils déclarèrent que je m'étais trompé.

Si mon imagination seule avait fait les frais des théories que je m'étais efforcé de répandre, je devais, en honnête homme, le reconnaître hautement, et remercier mes contradicteurs de la parfaite courtoisie avec laquelle ils me signalaient les erreurs que j'avais commises involontairement, ainsi qu'ils voulaient bien le déclarer. Faire amende honorable cependant, avant d'avoir étudié sur place la valeur des objections que mes appréciations avaient soulevées, me paraissait un peu trop prompt, un peu trop humble. Je pris donc bravement mon parti, et malgré le poids des treize années qui s'étaient écoulées depuis mon premier voyage, je n'hésitai pas à affronter de nouveau les inconvénients de toute nature qui entravent forcément une de ces courses aventureuses qu'on appelle «"voyage chez les Arabes de Syrie, » et je me disposai à retourner à Jérusalem.

Je ne crois pas avoir besoin d'affirmer qu'en me décidant à partir, j'avais au cœur la ferme volonté de dire au retour, et plus haut que qui que ce fût, que je m'étais trompé, si j'avais le bonheur de reconnaître les erreurs qu'on me signalait. Je dis le bonheur, parce que je ne pense pas qu'il y ait de plus noble jouissance, après celle de découvrir des faits nouveaux, que celle de reconnaître et de proclamer soi-même les erreurs scientifiques que l'on a pu commettre.

Mon ami, Auguste Salzmann, auquel ses beaux travaux sur Jérusalem ont valu une juste renommée, Salzmann, le bon et affectueux complice de toutes mes prétendues illusions, n'hésitait pas à retourner avec moi en terre sainte. Tout fut donc bientôt convenu entre

nous, et dès le mois de juin 1863, j'avais annoncé à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres que j'irais revoir avec un soin opiniâtre ce que je commençais h. craindre d'avoir mal vu ou mal compris.

Ceux qui m'ont fait l'honneur de lire mon premier voyage se souviennent sans doute que l'entrée du Haram-ech-cherif de Jérusalem m'avait été interdite. Depuis quelques années, l'étude complète de cette enceinte sacrée n'était plus impossible, et les faits nouveaux que cette étude devait me révéler pouvaient modifier du blanc au noir mes idées premières. Il n'en fallait pas tant pour nous affriander au suprême degré, mon compagnon de voyage et moi.

D'un autre côté je voyais, sur nos meilleures cartes de la Syrie, une portion blanche encore et qui faisait le pendant forcé de celle que j'avais eu le bonheur de noircir un peu à l'aide de mes itinéraires. J'avais visité jadis le pays de Moab; je devais avoir le désir bien naturel de visiter cette fois le pays d'Ammon. Second but que je me proposai d'atteindre par tous les moyens possibles.

Mon programme était donc complexe; il s'agissait d'étudier sur de nouveaux frais les monuments de la Jérusalem antique, et de faire une bonne reconnaissance topographique de l'Ammonilide; on comprendra, j'espère, que je me sois enflammé d'une belle ardeur pour l'accomplissement dé cette double exploration.

J'étais assuré déjà du concours de Salzmann , en qui je savais devoir trouver, outre l'ami prêt à partager avec moi la bonne et la mauvaise fortune . un dessina-

leur éminent, un photographe aussi habile que les gens du métier, et un archéologue expérimenté. Mon vieux et cher compagnon de voyage, l'abbé Michon, se laissa facilement enrôler, et consentit de grand cœur à prendre sa part de nos fatigues.

Deux des ministres de l'Empereur voulurent bien s'intéresser au succès de mon expédition. S. Exe. 31. le maréchal Randon consentit à m'adjoindre M. le capitaine d'état-major Gélis, officier hors ligne, dont les travaux topographiques exécutés pendant l'expédition de Syrie font et feront toujours l'admiration de ceux qui visiteront ce beau pays. S. Exe. M. Duruy, de son côté, voulut bien, sur l'invitation de S. M. l'Empereur, m'altribuer une allocation assez importante pour alléger sensiblement les frais énormes qu'entraînerait infailliblement pour moi un voyage de celte nature. Je suis heureux de leur exprimer ici , de la manière la plus cordiale, toute ma reconnaissance pour l'appui qu'ils m'ont prêté.

Plusieurs des questions que j'allais examiner de nouveau, sur le terrain, ne pouvaient être tranchées qu'à l'aide de fouilles, et songer à entreprendre des fouilles à Jérusalem, c'était rêver une innovation à décourager les plus entreprenants. D'abord il me fallait un firman qui me permit de tenter ces fouilles si désirées, et je me hâtai de le solliciter par l'entremise de S. Exe. 31. le ministre des affaires étrangères. Je le demandai au nom de Salzmann. parce que j'avais sujet de craindre que le mien ne fût pas en odeur de sainteté auprès du gouvernement de la Sublime-Porte. Ce bien-

heureux firman fut obtenu et envoyé en double expédition à Beyrouth et à Jérusalem, où il devait nous attendre.

Pour voyager avec sécurité, au delà du Jourdain, j'avais deux dangers à éviter : les grosses eaux du fleuve, et l'ardeur du soleil. Je me décidai donc à consacrer la première quinzaine de novembre à l'exploration de l'Amnionitide, en me réservant tout le reste de la belle saison pour l'étude approfondie des monuments de Jérusalem. Toutes mes précautions ainsi prises, je me croyais le droit de compter sur le succès. On verra que, si mes espérances n'ont pas été déçues, je n'en ai pas moins eu un cruel compte à régler avec l'hiver, exceptionnel partout, que nous venons de traverser.

Deux amis, voyageant pour le seul plaisir de voir du pays, se décidèrent à m'accompagner. MM. le baron de Behr et Duru vinrent donc grossir notre caravane. Malheureusement, la santé du second le condamna à rester en Egypte , et le premier seul tint bon presque jusqu'au bout de noire exploration.

A Jérusalem, dès mon arrivée, je me liai d'amitié avec M. Mauss, l'habile architecte auquel le gouvernement français a confié le soin de restaurer l'église de Sainte-Anne et la coupole du Saint-Sépulcre. Mauss, qui est un des élèves de M. Constant Dufeux, n'a cessé de m'aider de son talent, avec une bonne grAce et une ardeur infatigables. Je n'ai certes pas besoin de lui dire ici combien je lui suis reconnaissant du fond du cœur de ce qu'il a fait pour moi. Il le sait A merveille, j'en suis sûr.

Enfin, à notre retour de FAmmonitide, nous fûmes rejoints à Jérusalem par M. le docteur Gaillardot, aujourd'hui médecin sanitaire à Alexandrie; jusqu'au dernier moment de mon séjour en Syrie, cet excellent ami ne m'a plus quitté une minute, utilisant sans cesse à mon profit son charmant talent de dessinateur et son tact d'antiquaire.

On le voit, le personnel de ma petite caravane était bien choisi. Aussi, pendant près de quatre mois de fatigues et de privations, je n'ai pas eu le regret de voir s'élever un seul nuage entre nous. En partant je comptais deux amis parmi mes compagnons de voyage; au retour je n'y comptais plus que des amis.

Maintenant que j'ai dit pourquoi et avec qui j'étais parti, il ne me reste plus qu'à utiliser les notes de mon journal, en les transcrivant purement et simplement; dans la plupart des circonstances, ce sera vraiment ce que j'aurai de mieux à faire.

F. DE SA.ULCY.

Paris. 7 mars 1864.

VOYAGE

EN

Vendredi, 16 octobre 1863.

A dix heures et demie du matin , nous avons franchi sans encombre les passes d'Alexandrie, toujours redoutées par les navires qui ont un grand tirant d'eau. Nous longeons la plage basse de sable mêlé de rocailles, sur laquelle feu Saïd-Pacha a eu Theureuse idée d'implanter le Meks, qui est sans contredit le plus saugrenu des palais passés, présents et futurs. Ce palais abandonné, qui croule aujourd'hui de toutes parts, n'a pour verdure environnante que d'affreux petits moulins à vent, qui se démènent comme des enragés aussitôt que le vent souffle de n'importe où. Mais ne médisons ni du Meks, ni des moulins d'Alexandrie, puisque ce sont eux qui, fournissant aux pilotes ce que les marins appellent des amers, les mettent en mesure d'éviter aux navires qu'ils dirigent le désagrément de se perdre sur les roches qui encombrent l'entrée du port. Il en coûterait quelques millions sans doute

pour affranchir toutes les marines de l'univers de semblable appréhension ; mais dépenser efficacement quelques millions pour atteindre un but qui ne lui soit pas exclusivement utile, voilà qui n'est pas admissible pour un gouvernement turc. Donc le port d'Alexandrie restera inabordable pendant la nuit pour tout le monde, et, pendant le jour, pour tout vaisseau non muni d'un pilote alexandrin, jusqu'à la consommation des siècles1. Quant à ces pilotes,

ils forment une corporation qui se fait payer largement, afin de subvenir au partage léonin que lui impose le fisc. Lorsque le pilote employé réussit à entrer son navire, il touche la plus faible part de l'argent qu'il a légitimement gagné; mais lorsqu'il ne réussit pas, il touche tout seul les coups de bûton qui lui sont assurés dans ce cas, et cela sans que le gouvernement prélève rien sur ce genre de recette. Chez les bons Turcs, tout est organisé sur ce modèle-là.

Nous voilà donc mouillés et amarrés sur la bouée des Messageries impériales, attendant, pour débarquer, que la Santé ait reconnu que nous ne cherchons pas à introduire furtivement la peste en Egypte. Avant l'arrivée de l'embarcation de la Santé, dont nous cherchons partout des yeux, mais en vain, l'affreux petit pavillon jaune, revenons un peu en arrière, et disons quelques mots de la traversée que nous venons d'effectuer.

Nous avons quitté Marseille le 9 octobre, à deux heures et demie après midi, sur le Méinam, magnifique navire des

\. Depuis que cola est écrit, j'ai appris que le souverain actuel do l'Egypte avait porté son attention sur cette grave question , et que sa»ferme intention était de rendre praticable, en tout temps et à toute heure, l'entrée du port d'Alexandrie. Cette détermination fait le plus grand honneur à S. A. Ismaïl -Pacha, qui est un de ces souverains dont l'esprit et le cœur sont toujours ouverts aux grandes idées.

Page 1