‹ Voyage en terre sainteChapitre 3 sur 53 · TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE

Messageries impériales, destiné à faire, dès l'an prochain, le service de l'Indo-Chine. Son commandant, M. de Lescaille, est un homme du monde dans toute la force du terme, élégant, aimable, prévenant, en un mot taillé sur le patron de choix des brillants olîiciers de la marine française. Mes compagnons et moi sommes bien vite entrés dans la plus charmante intimité avec lui, et n'était le mal de mer qui décime impitoyablement lp masse des passagers, rien ne serait plus gai que le pont et le salon du Meinam.

En sortant du port de la Joliette, nous avons immédiatement trouvé une mer passablement grosse, laquelle nous a procuré un roulis d'assez bonne constitution pour mettre à mal les estomacs qui se croyaient, au départ, à l'abri de cette désagréable influence. L'abbé Michon lui-même ^ l'abbé que j'ai toujours vu plein de sérénité malgré roulis et tangage, subit cette fois la mésaventure commune. Ceci me donnerait à réfléchir, si je ne ressentais, pour tout mal l'appétit féroce que la mer m'inflige d'ordinaire.

Jusqu'aux bouches de Bonifacio, nous avons joui sans interruption des plaisirs de l'escarpolette; mais là, par une mer douce comme le plus innocent des lacs, nous avons vu apparaître sur le pont une foule de visages de tout Age et de tout sexe, dont nous ne soupçonnions pas la présence à bord. Puis sont venues les connaissances bientôt faites et les intimités de traversée, qui le plus souvent meurent aussi vite qu'elles naissent. Hâtons-nous de dire qu'il n'en a pas été ainsi cette fois, et que, de cette vie en commun de quelques jours, ont surgi pour nous tous des relations qui ressemblent fort à de l'amitié de bon aloi.

Nous avons touché à Messine, où pendant quelques heures nous avons flâné, comme tout bon passager le doit, dès qu'une escale se présente sur sa route. Strada Garibaldi,

piazza Garibaldi, etc., etc., nous avons tout visité en courant, admirant l'enthousiasme avec lequel le populaire messinois a rebaptisé, du nom du général, ses rues, ses places, ses théâtres, ses fontaines et le reste. La cathédrale pourtant ne s'appelle pas encore San-Garibaldi. Cela viendra probablement. A propos de cette cathédrale, elle ressemblerait assez à une grande halle au blé, n'était son maitre-autel orné

de splendides mosaïques.

Une fois rentrés à bord, où grouillaient une foule de marchands de fruits, de figurines, de boites de toutes les tailles couvertes de coquilles, et de photographies plus ou moins ostensibles, nous n'avons pas tardé k nous débarrasser de cette fourmilière d'exploitants, ensuite de quoi nous avons repris notre route par le plus beau temps du monde, lorgnant, k grand renfort de longue-vue, tous les sites des rives sicilienne et calabraise du détroit. L'Etna nous a tenu rigueur; le Stromboli nous avait, depuis le point du jour, montré son panache de fumée; l'Etna s'est contenté de ce que son lieutenant avait fait convenablement acte de présence, et ce n'est qu'en rechignant qu'il nous a laissé entrevoir le bout de son nez, noyé dans d'épais nuages* Avant le coucher du soleil, la terre était loin , et nous filions tout droit sur Alexandrie , à une belle petite allure de fiacre k l'heure, dont le cocher compte sur un gros pourboire. Ah ! le Mcïnam n'est décidément pas l'émule du Pelusc, dont la réputation est si bien établie, qu'à Alexandrie les âniers qui vous offrent un de leurs véhicules k quatre pattes ne trouvent rien de mieux k faire que de vous affirmer qu'il va comme le Peluse.

Quelques jours sont bientôt passés, dit-on; c'est vrai et c'est faux. C'est vrai, quand la population du bord est agréable; c'est arçhifaux dans le cas contraire. Pour nous, les quatre journées qui nous séparaient d'Alexandrie ont

passé rapidement, trop rapidement même, au compte de quelques-uns d'entre nous. A bons entendeurs, salut!

Nous voici donc pour tout de bon à Alexandrie. Une nuée de barques nous entourent à distance respectueuse , jusqu'à ce que le maudit paVillon jaune, qui est enfin arrivé avec trois ou quatre messieurs coiffés de tarbouch , ait eu fini sa petite affaire, et constaté que nous ne nous portions pas trop mal, pour des gens soupçonnés d'avoir la peste.

Une fois débarrassé de ces agréables visiteurs, le pont a été envahi en un clin d'œil par des braillards de toutes les

couleurs, se disputant les passagers et leurs bagages comme des chiens affamés se disputent un os à ronger. C'était un tohu-bohu à ne pas entendre Dieu tonner.

Quel honneur! Deux grandes embarcations de l'arsenal sont venues au-devant de moi. Comme je ne. puis, en bonne conscience , me soumettre au régime inventé par le roi Salomon, je me décide bien vite pour celle qui m'apporte l'excellent Àbbat, maître du meilleur hôtel d'Alexandrie, le plus obligeant comme le plus désirable des hôtes. Nous descendons tous avec lui, après avoir consigné à bord la majeure partie de nos bagages, car c'est le Meinam qui doit, dans quelques jours, nous conduire à Jaffa. Nous débarquons à l'arsenal , où des calèches , de vraies calèches , nous prennent et nous conduisent grand train à notre nouveau gîte. Mon Dieu, que la physionomie d'Alexandrie a changé depuis tantôt treize ans que je n'ai vu cette ville ! En vérité je n'y reconnais plus rien et j'éprouve bien quelque regret à me trouver aussi inopinément dans une ville européenne. Heureusement, les dattiers du jardin des Franciscains, dont j'admire de ma fenêtre les splendides régimes, me ramènent aussitôt à la réalité. Alexandrie n'est décidément européenne qu'en apparence.

Les voitures de maftre précédées de sais qui courent, un bâton k la main, en criant comme des brûlés : Bal-ek, yeminek, chemàl-ek, Prends garde! ta droite! ta gauche! les ânes trottinant ou galopant sous des cavaliers de toute taille et affublés de tous les costumes, poussés qu'ils sont par leurs infatigables propriétaires, qui ne cessent de les encourager en les rouant de coups; les voitures de louage, les bandes de chameaux, les fellahs et leurs femmes qui semblent détachés des murailles des temples et des palais des pharaons, tout cela grouille et se croise incessamment, tant que dure la lumière du jour. Vienne la nuit, et tout devient désert et sombre. Le silence des rues et des carrefours n'est plus interrompu que par les cris des veilleurs qui , très -probablement, dormiraient de bon cœur, s'ils n'étaient obligés de témoigner de temps en temps, par leurs vociférations , de leur bonne volonté d'entraver le petit commerce des malfaiteurs; car ceux-ci pullulent dans ce grand refugium peccalorum. Les veilleurs crient donc, mais c'est tout ce qu'ils font, et cela n'empêche pas le couteau et le revolver de fonctionner très-régulièrement1. Tel passant s'est vu, pendant mon séjour à Alexandrie, lardé de coups de poignard par un monsieur qui se trompait et qui, dans son désir de bien faire, avait cru s'adresser à un autre. Ceux qui aiment l'imprévu peuvent aller habiter Alexandrie; ils en auront vite autant et plus qu'ils n'en auront pu désirer.

Aussitôt que j'ai eu Uni un brin de toilette, en vérité fort

\. Hàtons-nous do dire que la police égyptienne est parfaitement faite, et que c'est aux entraves que lui impose la juridiction consulaire qu'il est juste d'attribuer l'impunité de la plupart des crimes, qui, d'ailleurs, sont, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, l'œuvre des Européens; aucun étranger, fût-il pris à jouer du couteau, ne peut être arrêté qu'avec l'autorisation et par les agents de son consul respectif. Pendant qu'on va chercher ceux-ci, le coupable s'esquive, et bonsoir la répression! C'est légal, mais c'est triste!

nécessaire, j'ai couru au consulat de France, où j'ai trouvé mon bon et vieil ami Tastu qui m'attendait, au milieu des planchers défoncés, des plafonds crevés, des escaliers rompus et des plâtras volants. On répare le consulat, qui en avait grand besoin, et la marche des réparations n'est pas sans danger pour les visiteurs. Un moellon malavisé a si vite assommé le premier venu! Tastu, qui m'a reçu comme un frère qu'on n'a pas vu depuis de longues années, ne vient au consulat que dans la journée et pour y expédier les affaires courantes. Lui et sa mère, la plus aimable, la plus charmante femme que je connaisse, ont fui cet amas de décombres, et ils sont momentanément établis dans le palais n° 3, habitation somptueuse de bois et de mortier, construite sur les bords du canal Mahmoudieh, par Nasleh-Khanem, fille de Méhémet-Aly, connue sous le nom de la Grande Princesse, et qui devint la femme du defterdar, abominable coquin qui, de son coté, devint le favori de son beau -père.

On raconte tout haut que cette digne femme avait fait du palais n° 3 le pendant de la tour de Nesle , et que bien des gens y entrèrent vivants le soir, pour en sortir le lendemain matin parfaitement morts, et bons à jeter au canal. On n'est pas forcé de le croire. Toujours est -il que le palais n° 3 a une physionomie qui prête beaucoup à la légende en question.

Avant le dîner, et ma visite plutôt amicale qu'officielle terminée, nous nous sommes fait conduire à la colonne de Pompée. J'avais hâte de revoir ce merveilleux monolithe. Il est toujours debout sur son immense monticule de décombres et de gravats , perché sur un blocage des plus grossiers et sans consistance suffisante, ce qui pourra faire qu'un beau jour, que je ne saurais croire très-éloigné, un coup de vent bien appliqué jettera bas la pauvre colonne. Dans le blocage en question paraît une pierre sur laquelle se voient les restes d'un car-

touche royal; mais il est si mutilé qu'il est absolument impossible de deviner quel fut le pharaon dont ce cartouche a contenu le nom. En revanche, deux Anglais, munis d'un gros pinceau et d'un pot au noir, se sont donné le plaisir d'écrire leurs noms en lettres d'un pied de haut sur le fût de la colonne. Quel bonheur pour la postérité !

Un affreux hameau de fellahs, composé de huttes de boue et de roseaux, avoisine la colonne; il fournit une bande de mendiants qui exploitent impudemment et sans merci l'ennui des promeneurs, qu'ils assourdissent de leurs éternelles demandes de bakhchich. Le premier, ils le requièrent parce qu'ils n'ont rien eu de vous, le second, parce que vous leur avez donné quelque chose qu'ils ont eu la bonne grâce d'accepter. On n'a d'autre ressource pour se débarrasser de cette canaille que de remonter en voiture et de se sauver le plus vite qu'on peut. C'est ce que nous avons fait, et longeant de nouveau des jardins qui ressemblent assez a une foret vierge de dattiers et de bananiers, nous sommes rentrés à l'hôtel Abbat lorsque la nuit venait de commencer. Notre dîner nous attendait, et je déclare sans scrupule que nous lui avons fait fête autant qu'il le méritait. L'eau du Nil est et sera toujours la première eau du monde.

17 octobre.

Au point du jour, et après une nuit excellente, malgré les moustiques, qui nous ont fait un peu trop bon accueil, nous étions tous debout, admirant à qui mieux mieux les splendeurs d'une aurore d'Egypte. C'est vraiment un spectacle dont on ne se rassasie jamais, que celui d'un lever

du soleil en ce pays, et Ton comprend qu'Ammon-Ra, Aminon-Soleil, ait été le plus grand dieu des Égyptiens. Certes, ils lui devaient Lien cela. Je voulais revoir au plus vile l'aiguille de Cléopâtre, cet obélisque de granit rose enlevé à Héliopolis, il y a plus de deux mille ans, pour venir orner le pylône d'un temple d'Alexandrie. Il est toujours debout sur sa base déchiquetée, que soutient un blocage encore plus mauvais, si c'est possible, que celui sur lequel pose la colonne de Pompée; encore un monument qui tombera au premier jour. Chose curieuse! c'est la face du monolithe tournée vers la terre qui est outrageusement rongée, tandis que celle qui fait face à la mer est de toutes la mieux conservée. Il semble que le contraire aurait du arriver. A côté de l'aiguille de Cléopâtre gît, dit-on, sous terre, un second obélisque cassé en trois ou quatre morceaux. On comprend difficilement que ce monument reste si dédaigneusement enterré. L'aiguille de Cléopâtre est enclavée aujourd'hui dans une espèce de chantier dépendant du chemin de fer d'Alexandrie à Ramleh. Ceci est une sorte de raihvay de banlieue, à l'aide duquel on se fait voiturer en moins d'une heure dans le village de Ramleh , où les Alexandrins vont d'ordinaire faire des parties de campagne. Le lieu est, dit -on, singulièrement choisi, grâce au sable et au vent, qu'il est à peu près impossible de n'y pas rencontrer. J'avoue n'avoir pas ressenti le moindre désir de m'en assurer.

De là nous avons gagné les bords du Mahmoudieh , à travers une plaine de gravats et de décombres, que coupe une route passablement défoncée, et entretenue par la providence seule. Elle est bordée de beaux mimosas toujours verts, qui poussent vigoureusement deci delà, absolument comme ils l'entendent. Sortez par la droite ou par la gauche de cette allée, et vous ne trouverez pas un brin d'herbe.

mais bien des tuileaux, des tessons et des cailloux par myriades. Il est évident que là fut jadis un quartier de la somptueuse capitale des Lagides. Mais hélas! il n'en reste que la place, et le plus chétif pan de mur semble avoir été rasé avec grand soin.

Dès qu'on arrive dans le voisinage du canal, la plus magnifique végétation surgit de partout, et les maisons de plaisance pullulent au milieu des jardins. Je n'en citerai qu'un, celui de la famille Pastré, que nous avons visité dans tous les sens, et qui, certes, méritait bien cet honneur. Il est parfaitement entretenu et montre partout les arbres et les fleurs des Tropiques, poussant pelé -mêle avec les fleurs et les arbres de notre bonne vieille Europe. Quel contraste avec la plaine nue et désolée qui nous a conduits vers ce jardin délicieux !

Quant aux bords du canal lui-même, ils supportent une route exactement défoncée comme celle qui nous y a conduits, et qui sert néanmoins de promenade quotidienne aux oisifs, aux beaux et aux belles d'Alexandrie. Quelques restaurants et cabarets de bas élase y donnent asile à une société plus que mêlée, qui y discute toutes les questions à coups de couteau et de pistolet; mais ceci est un détail.

En rentrant à l'hôtel je me suis hâté d'aller faire une visite à M. Linant, aujourd'hui Linant-Pacha, homme des plus distingués et qui depuis longues années s'est consacré au service du gouvernement égyptien. Personne mieux que lui ne connaît la vallée du Nil et les contrées environnantes , personne ne les a étudiées avec plus de goût et d'intelligence de l'antiquité ; sa conversation est donc pour moi pleine d'intérêt. Je lui parle de mon projet de promenade au Caire, et comme l'inondation formidable de cette année a enlevé le chemin de fer sur une étendue de plusieurs kilomètres, entre

Kafr-Zayat et Tantah, il me promet de télégraphier à la première de ces stations , afin qu'en descendant du train je trouve une barque prête à me transporter au point où les locomotives recommencent à circuler. Voilà certes une bonne fortune dont nous ne saurions, mes compagnons et moi, nous trop féliciter.

Nous avons ensuite été serrer la main à Kœnig-Bey, que j'ai connu à Paris, lors du dernier voyage du pauvre Saïd- Pacha et que j'ai eu le vif plaisir de rencontrer sur le Meinam, fuyant avec Mme Kœnig devant l'hiver de Paris. Je comprends en voyant leur délicieuse habitation, et le beau jardin qui l'entoure, qu'ils préfèrent se dispenser de grelotter en France.

J'ai oublié de mentionner une particularité de ma traversée de Marseille à Alexandrie, et force m'est d'y revenir. Deux mois avant mon départ, j'avais vu entrer un beau matin dans mon cabinet un grand escogriffe d'Arabe syrien que je n'avais rencontré de ma vie. Cet homme, qui est un chrétien de Beit-Sahour, près de Beit-Lehm, avait souvent entendu parler de moi parmi ses compatriotes plus âgés que lui, et il avait conclu de tout ce qu'on lui avait conté que j'étais bon à mettre en exploitation. Comment, pourquoi était-il venu en France? je n'ai jamais pu le démêler au milieu des monceaux de fables qu'il entassait avec ardeur, chaque fois qu'il m'honorait de sa visite. Il prétendait être accouru au-devant de moi, mais c'était un effronté mensonge. Pendant quelques jours j'eus pitié de lui et lui donnai quelque argent; je pris même assez niaisement l'engagement de subvenir à ses dépenses dans l'hôtel de barrière où il s'était réfugié. Mais comme au bout de deux jours on le mit trèslestement à la porte de cet hôtel, puis d'un second, puis d'un troisième, de la même façon, je m'empressai d'en faire autant, et Ibrahim -Hanna, c'est le nom du quidam, fut rigou-

t% VOYAGE EN TERRE SAINTE.

reusement consigné chez moi. Cela ne faisait pas positivement son affaire, et j'appris qu'il vociférait force menaces contre moi ; bien que je ne m'en inquiétasse pas outre mesure, j'en avais néanmoins quelque souci et ce ne fut pas sans une certaine satisfaction que j'appris qu'il avait été rapatrié par les soins et aux frais de l'ambassade ottomane. Je m'en croyais débarrassé ; et j'avais la prétention de connaître un peu les Arabes! Quelle simplicité! Peu de jours avant mon départ de Paris, je reçus de Marseille un petit billet de maître Ibrahim-Hanna qui me demandait la bagatelle de deux cents francs courrier par courrier, afin de regagner Jaffa. J'écrivis en hâte au secrétaire du digne homme de le prier de ma part d'aller au diable, et de lui bien signifier qu'il n'aurait plus de moi un rouge liard. Je n'en entendis plus parler, mais le premier visage que j'aperçus sur le pont du Meïnam quand je vins m'embarquer, fut celui d'Ibrahim. J'avoue que l'instinct de cette aimable brute m'inspira plus d'envie de rire que de colère. Décidément , il était très-fort ! Je lui donnai donc une dernière pièce de vingt francs , en le priant pour l'avenir de me laisser tranquille, et d'éviter ma présence, s'il ne voulait pas recevoir quelque horion. J'allais, en effet, dans un pays où chacun fait autour de soi la police comme il l'entend, et je me promettais bien de me débarrasser de cet ignoble parasite, si la nécessité s'en faisait sentir.

Or, pendant ma promenade de ce matin, aussi bien que pendant ma course chez Kœnig-Bey, Ibrahim-Hanna, qui a flairé l'hôtel où je suis descendu, s'est présenté une demi-douzaine de fois et a été très-régulièrement mis a la

porte. De fait, je n'en ai plus entendu parler, en Egypte,

s'entend; car à Jérusalem, il a, comme on le verra, essayé

mais en vain de continuer à m'accabler de ses prévenances.

A six heures, Tastu est venu me prendre pour aller dîner

avec son excellente mère au palais n° 3. On ne peut se faire une idée de la tristesse glaciale de cet édifice. Aussi les histoires de revenants ne lui manquent pas. Voici celle que Mmc Tastu m'a racontée :

Lorsqu'on travaillait au plafond de la grande salle qui précède la galerie avec verandah placée devant la cour d'honneur, un ouvrier tomba du haut de l'échafaudage sur lequel il était perché, et se tua du coup. Depuis cette époque, toutes les nuits, lorsque minuit arrive, le pauvre défunt revient au palais, monte lentement le bel escalier qui conduit à la galerie, et s'installe à la place où il est mort, menant grand bruit, et faisant mine de continuer le travail qu'il a laissé inachevé. Les domestiques du consul sont si bien convaincus qu'ils ont entendu et vu le revenant, qu'ils n'ont plus voulu coucher à proximité du théâtre de ces apparitions; force a été de les satisfaire sur ce point, si l'on ne voulait qu'ils désertassent. Je dois avouer que cette histoire n'a en rien altéré notre envie de faire honneur à un excellent dîner et de continuer la plus gaie des conversations.

C'est dans la cour qui précède le palais qu'un jour de fête le mari de la Grande Princesse, se trouvant en belle humeur, fit ferrer, en manière de plaisanterie, les sais à son service qui venaient, suivant l'usage, attendre les étrennes de leur aimable maître. Il n'y a rien de gai comme un Turc lorsqu'il s'y met une bonne fois, et surtout lorsqu'il s'agit de gens dont il n'a rien a craindre.

En devisant, en parlant de notre chère France qui est si loin, la soirée s'est prolongée, et je suis rentré à Alexandrie par le plus beau clair de lune du monde, dû au croissant le plus humble. Chez nous la pleine lune ne donne pas autant de lumière.

48 octobre.

Le lendemain matin, de très -bonne heure, nous nous sommes apprêtés pour aller prendre le chemin de fer d'Alexandrie au Caire. Là , pas d'ennuyeuse salle d'attente ; on s'y embarque à l'anglaise , aussitôt qu'on a pris son billet et fait enregistrer ses bagages. Je confesse que je n'ai vu nulle part un matériel aussi sale et aussi délabré. Les wagons de première classe ressemblent assez à nos' wagons à bestiaux. Après une pause désespérante, la machine fait entendre un son analogue à l'éternuement d'un cheval poussif, et nous filons à une allure médiocre vers le lac Maryout, qui fut jadis le lac Mareotis, puis plus tard une belle plaine fertile, où floriSsaient plus de cinquante villages. Lors de l'expédition française en Egypte, les Anglais, pour nous faire pièce, noyèrent tous ces villages d'un seul coup, et rendirent à l'eau le domaine que l'on avait eu tant de mal à lui arracher. Cela leur fait beaucoup d'honneur.

A la première station, nous commençons à nous douter que les arrêts absorbent beaucoup plus de temps que la marche. Il est vrai que trois ou quatre heures de retard inquiètent fort peu l'administration; pourvu qu'on arrive, qu'a-t-on à dire? Nouveau beuglement de la machine, nouvelle course jusqu'à Damanhour, où nous séjournons une bonne heure. Qu'on ne dise pas que les Arabes se méGent des chemins de fer! Ils les adorent, à en juger par la masse de gens de tout âge et de tout sexe qui s'empilent dans les étranges voitures qui constituent les véhicules de troisième classe. Chez nous, ce seraient de vrais trucs destinés à trans-

porter les fardeaux ou les marchandises qui n'ont rien à risquer.

Bientôt nous cheminons en pleine inondation , apercevant de tous côtés des tells, ou tertres faits de main d'homme, sur lesquels sont entassées les maisons de boue des fellahs. Toutes celles qui sont au bas de ces tells ont été ruinées par l'eau, et se montrent tristement éventrées. On comprend que les briques crues qui servent à bâtir les villages égyptiens se délayent au premier contact de l'inondation, et s'y fondent comme du sucre dans un verre d'eau. A dix. heures et demie, nous arrivons à Kafr-Zayat, où nous attendent quelques tribulations comiques.

C'est à Kafr-Zayat qu'a eu lieu la tragédie hydraulique dans laquelle un des princes de la maison vice -royale, Achmet-Pacha , a perdu la vie. Le pont qui traverse en ce point le Nil n'était pas achevé, et des bacs recevaient, pour les transporter sur l'autre rive, les voitures des voyageurs, poussées à bras par des caouas et des fellahs. Le train royal, qui était attendu , arrive; les hommes de peine s'attellent avec ardeur aux voitures qu'ils sont chargés d'embarquer, avec un peu trop d'ardeur peut-être, puisque le train, lancé à toute vitesse par eux, file, file si bien, qu'il s'abîme dans le fleuve. Un des princes, Halim-Pacha, que cet enthousiasme inaccoutumé avait quelque peu surpris, se tenait sur le qui— vive; au moment de faire la culbute, il eut la présence d'esprit de se jeter à l'eau, et il se sauva à la nage. Tous les autres voyageurs restèrent dans leur boite, et s'y noyèrent à qui mieux mieux. Le vice-roi actuel, par un hasard providentiel, s'était décidé à passer la journée à Alexandrie, et à ne partir que dans la nuit; il a dû la vie à cette détermination tout à fait fortuite. Cette catastrophe fut-elle un simple effet du hasard? A mes risques et périls, je me permets d'en douter, i. 4

A Kafr-Zayat, nous avons commencé à voir les tristes effets de l'épizootie qui vient de frapper l'Egypte. Les cadavres des botes à cornes, qu'il faut bien jeter à l'eau, puisqu'il n'y a pas un coin de terre sèche où Ton puisse les enterrer, cheminent tout doucement vers la mer, en empoisonnant l'air que l'on respire. Voilà un bel élément de typhus ou de peste ! A mon retour à Alexandrie, j'ai appris que, dans toute l'étendue de la vallée du Nil, quatre cent mille botes à cornes avaient péri.

Aussitôt descendu du train, je m'enquiers du directeur du chemin de fer ; je le trouve tenant à la main la dépèche de Linant-Pacha, et il m'annonce qu'il n'y a, pour le moment, qu'une barque disponible, mais qu'elle vient d'être requise par un gros personnage qui se rend au Caire ; c'est le moudyr de Kafr-Zayat. Celui-ci, que naturellement je ne connais pas, est à côté de moi, et comme je lui fais demander passage pour mes compagnons et pour moi, en déclinant mes titres et qualités, il me toise assez insolemment, et me fait répondre qu'il ne veut prendre avec lui qu'une seule personne; làdessus il se retourne poliment, pour se moucher avec les doigts, et ne s'occupe pas plus de moi que si je n'existais pas.

Il n'y faut donc plus penser; mais aux grands maux les grands remèdes. Je cours au buffet où nous allons déjeuner, et je charge un des garçons de service de me trouver immédiatement une barque, qui me conduise à Tantah avec mes compagnons et mes bagages. S'il réussit, il y a cent piastres de bakhehich pour lui , et deux cents piastres pour le patron de la barque. lit-dessus nous nous mettons à table. Nous n'avions pas avalé la première bouchée, que la barque demandée était trouvée.

Mais voici bien une autre affaire! Une dépêche télégra-

phique est arrivée au maître du buflet , lui enjoignant de donner à déjeuner gratis aux voyageurs de première classe apportés par le train présent. Comme j'ignore ce que cela veut dire, je me refuse formellement à profiter de cette gracieuseté anonyme, et nous déjeunons bel et bien pour ûotre argent.

Notre barque nous attendait. En sortant de table, nous nous y sommes installés. Quarante francs pour faire cinq kilomètres, sans autre fatigue que celle d'éviter les haies submergées et de laisser faire le vent, c'était plus qu'il n'en fallait pour mettre en joie notre reïs et ses deux matelots. Aussi avons-nous marché si lestement que nous avons bientôt laissé derrière nous notre gros moudyr, qui était parti depuis longtemps avec quelques paires de rameurs. Nous avons constamment longé le chemin de fer, dont les dégâts sont énormes et font pitié à voir. 11 y a bien, à toutes les coupures, des masses d'hommes et d'enfants qui ont l'air de travailler à réparer le mal; mais, s'ils y travaillent toujours de la même façon, les brèches seront fermées aux calendes grecques. Ce qui est assez original, c'est de voir les piétons qui ont affaire a Kafr-Zayat suivre la ligne du chemin de fer, nus comme des petits saints Jean de bronze, leurs bardes sur la tête, et cheminant dans l'eau jusqu'à la poitrine.

A un ou deux kilomètres en avant de Tantah, au point où le chemin a été respecté par l'inondation, stationnent deux wagons de première classe et une locomotive attendant le courrier et le moudyr. Je n'ai plus envie d'expérimenter la politesse de celui-ci, et, avec la clef d'or, je me fais ouvrir, avant son arrivée, un compartiment où nous nous installons sans plus de façons. Quand l'illustre personnage arrive, il trouve plus sage de nous laisser tranquilles, et avec une magnanimité que je n'oublierai jamais , il a l'air de consen-

tir à ce qu'on nous laisse notre compartiment. Que de reconnaissance! Enfin nous reparlons, et en quelques minutes nous atteignons Tantah. Là, il nous a fallu faire le coup de poing, ou peu s'en faut, pour attraper au vol des billets de première classe pour le Caire. Je n'ai jamais vu cohue et assaut pareils. C'est grâce à notre chef de train, à qui j'ai donné un écu pour la peine, que j'ai pu obtenir les billets dont j'avais besoin , sans y laisser les pans de ma redingote. Une fois maîtres légitimes de nos places, nous avons encore perdu une bonne heure au moins à voir grouiller autour du train les voyageurs qui voulaient y monter. Quand tout, hommes et choses, a été casé, la machine, qui tousse exactement comme la première, s'est mise en marche, et nous avons continué notre voyage.

Nous avons encore fait une station démesurément longue à Béna-el-Assal , l'antique Athrybis. Le tell qui fut l'assiette de la ville antique est énorme et ne semble composé que de pots cassés. Sans aucun doute il recèle des monuments importants, comme d'ailleurs tous les tells que nous aperçûmes de près ou de loin. Les maisons de fellahs ont toutes la même physionomie. Elles affectent invariablement la forme du pylône des antiques édifices du temps des Pharaons, et souvent leurs murailles de boue présentent une ornementation véritablement élégante.

Longtemps avant d'arriver au Caire, que nous n'avons atteint qu'à six heures du soir, les Pyramides de Ghizeh nous ont montré à l'horizon leur masse imposante. Ce n'est jamais sans une vive émotion qu'on voit ou qu'on revoit cette merveille du monde. A cette heure, la lune, quoique à peine sortie de son premier quartier, nous éclaire presque comme en plein jour; mais quelle affreuse poussière que celle dans laquelle patauge la masse des voyageurs que

le train vient d'apporter ! Deux voitures, car le Caire aujourd'hui a plus de voitures encore qu'Alexandrie, nous prennent et nous transportent rapidement à l'hôtel d'Orient, sur l'Esbekieh. La chaleur est étouffante; quel climat! Une nuée d'Anglais arrivant de l'Inde s'est abattue sur l'hôtel, ce matin même, nous avons donc toutes les peines du monde à y trouver un gîte. Mais nous ne sommes pas des petits-maîtres et nous nous effrayons modérément d'avoir à monter un peu haut.

Aussitôt arrivé, j'ai envoyé ma carte à mon ami Mariette- Bey, qui certes est loin de s'attendre à ma visite ; je le prie de venir déjeuner avec moi le lendemain matin. Nous nous mettons alors à table dans le coin des Français, car à l'étranger Anglais et Français ne se mêlent guère , et tout juste après le temps nécessaire pour aller à Boulaq et en revenir, Mariette arrive. Inutile de dire le vif plaisir avec lequel j'embrasse cet excellent ami. Après le dîner, nous nous sommes promenés sur la grande allée de l'Esbekieh, assourdis par les cafés chantants et les théâtres qui ont envahi cette charmante promenade. Comme on y trouve un peu de fraîcheur, tous les Européens établis au Caire, tous les voyageurs de passage, et bon nombre d'Egyptiens pur sang et de Turcs s'y rendent chaque soir, pour y prendre en plein air la limonade ou le café. Jusqu'à dix heures, Mariette nous a charmés par les nouvelles archéologiques qu'il nous a données. J'ai pris rendez-vous pvec lui pour demain matin à six heures et demie, parce que je veux voir à fond le musée qu'il a créé à Boulaq, avant de faire ma première visite au viceroi. Il est dix heures quand je rentre à l'hôtel pour me coucher, non pas dans, mais sur mon lit; avec l'atroce chaleur qu'il fait, le premier parti serait impossible à prendre. Autre inconvénient du Caire! les moustiques remplissent

toutes les chambres , et si les lits n'étaient pas munis de moustiquaires, on risquerait en s'éveillant de se trouver dévoré jusqu'aux os. En se calfeutrant dans sa prison de gaze, on est fortement endommagé, voilà tout. C'est aux mains surtout que ces affreuses petites bêtes font les blessures les plus désagréables.

* 19 octobre.

J'étais assez fatigué pour que la musique enragée de la Bella-Venezia, café concert établi presque devant mes fenêtres, et le ronflement agaçant des moustiques ne pussent faire l'ombre de tort à ma nuit; j'ai dormi tout d'une pièce jusqu'au chant du muezzin, avant l'aube. Comme il y a une mosquée tout contre l'hôtel, les premières notes de la cantilène de fantaisie lancée aux fidèles m'ont fait sauter à bas du lit, moi infidèle.

J'ai ouvert ma fenêtre et me suis mis à fumer un cigare sur mon balcon. 11 faisait bien assez sombre encore pour que mon costume léger ne pût offusquer personne. Déjà cependant je voyais des ombres humaines se presser en tous sens sur la chaussée de l'Esbekieh, tandis qu'une chaude vapeur se balançait mollement sur les grands massifs de verdure qui s'étendaient au loin devant moi. Déjà le sommet du palais d'Abbas- Pacha se colorait d'une belle teinte rosée, qui annonçait le prochain retour de la lumière. J'admirais de toute mon âme, mais au bout d'un quart d'heure à peine il faisait grand jour, et je dus, à mon vif déplaisir, changer de costume, ou, pour parler plus exactement, en prendre un qui fut un peu moins incomplet. Je me hâtai donc de me préparer pour attendre l'arrivée de Al ariette.

A six heures et demie , ce bravé ami était k l'hôtel , et nous montions en voiture pour nous rendre à Boulaq, où il a établi son musée. Ce sont les bâtiments délabrés du transit, qui lui ont été livrés pat le vice-roi feu Saïd-Pacha, pour y réunir les merveilles inappréciables qu'il lui a été donné de recueillir. Toutes proviennent des fouilles entreprises par lui,

|>our le compte de l'Etat égyptien. Mariette, en effet, avait facilement fait comprendre au souverain qu'il était déplorable que tous les musées de l'Europe se fussent enrichis aux dépens de l'Egypte; qu'il était temps de doter son pays d'une fondation digne d'un prince véritablement éclairé, que semblable création d'ailleurs ne manquerait pas de jeter une gloire incontestable sur son règne, en attirant au Caire les égyptologues, dont le nombre allait toujours croissant en Europe, et pour lesque's l'étude d'un pareil trésor ne ]xmvail manquer de devenir un motif impérieux de visiter euxmêmes la terre des Pharaons. Cette idée toute simple et toute naturelle frappa l'esprit du souverain; la formation d'un musée égyptien au Caire fut immédiatement décrétée, et les moyens les plus efficaces pour atteindre le but désiré furent mis à la disposition de Mariette. On lui confia l'inspection et la garde de tous les monuments encore existants, avec mission de les déblayer et d'entreprendre où bon lui semblerait les fouilles qui devaient fournir les éléments du futur musée; le commerce interlope des antiquités fut absolument interdit du même coup, et la destruction pour ainsi dire systématique des monuments fut arrêtée. Espérons qu'elle ne reprendra plus sa désastreuse allure. Il n'y a pas sous le soleil

de climat plus conservateur que celui de l'Egypte; il suffira donc de vouloir désormais, pour que plus rien ne disparaisse de l'inventaire des monuments illustres que quarante siècles de l'histoire humaine ont répandus sur cette terre privilégiée.

Disons-le sans réticence, la création de ce musée ne fut pas vue d'un bon œil par tout le monde, dans l'entourage du souverain éclairé qui la décrétait. Bien des gens déploraient la détermination qu'il venait de prendre, de faire des dépenses dans un intérêt purement scientifique, et sans qu'il fût possible de prélever, comme de coutume, de fortes dîmes sur ces dépenses insolites. Aussi n'a-t-on pas manqué d'insinuer que Mariette avait dé[>ensé des centaines de mille francs pour aménager le musée de Boulaq, et c'est là une abominable calomnie. Soixante mille francs à peine ont sufli à la mise en ordre, dans un local charmant, d'un musée auprès duquel pâlissent déjà tous les musées les plus renommés de la vieille Europe. Leyde, Berlin, Londres, Turin, P^ris même ont sans doute de magnifiques collections de monuments égyptiens; mais disonsle franchement, elles sont primées et de beaucoup par la collection de Boulaq, que moins de cinq années ont suffi à réunir.

Un bateau à vapeur du vice-roi avait été mis à la disposition de Mariette, pour qu'il lui fût possible de se transporter rapidement partout oii l'exigeraient les besoins du service qui lui était confié. Ce bateau lui a été repris l'an dernier, sous je ne sais quel prétexte. Espérons que cette mesure n'aura qu'un effet passager. On conçoit facilement toute l'amertume qu'a dû jeter dans le cœur de Mariette l'exécution de cette mesure si imprévue. Il eut cependant le courage de se raidir contre les obstacles qu'on se plaisait à faire naître sous -ses pas, et rien ne put l'empêcher de poursuivre la tâche glorieuse qui lui avait été donnée à remplir. Ses jours et ses nuits furent employés à préparer l'inauguration du musée de Boulaq, et le jour même de mon arrivée au Caire, la besogne venait d'être terminée. À ce moment, le vice-roi n'avait pas encore exprimé le désir de visiter ce beau

joyau de sa couronne. Tant de gens autour de lui parlaient avec mépris de ce ramassis de vieilleries sans intérêt, que peutêtre il avait fini par croire que son musée ne valait pas la peine qu'il se dérangeât afin d'aller le visiter. Disons tout de suite que j'ai peut-être eu le bonheur de le faire changer d'opinion sur ce sujet, car, le lendemain même de ma dernière visite au Palais, Mariette-Bey fut mandé par Son Altesse, afin de prendre jour pour l'inauguration du musée. Si je ne me suis pas trompé, et si j'ai pu contribuer à amener ce changement dans l'esprit du vice-roi , je déclare que j'en serai fier toute ma vie.

Venons maintenant à la description sommaire de cette inappréciable collection et du beau local qui la contient.

Le musée, ainsi que je l'ai dit, occupe aujourd'hui les anciens bâtiments du transit, de la compania, comme on l'appelle au Caire. Deux cours successives longent le Nil , et sont séparées l'une de l'autre par une grille. La première, plantée de quelques beaux arbres, ne contient que les bâtiments d'habitation réservés aux gens de service et à Mariette- Bey lui-même. Une délicieuse petite gazelle, nommée Finette, s'y promène en liberté, recherchant avec ardeur les bouts de cigare, dont elle se fait un singulier régal. Quelques jolis petits singes y gambadent aussi en sa compagnie.

La seconde cour fait déjà partie intégrante du musée, car elle contient deux sphinx venus de Karnae, et trois superbes sarcophages de basalte, avec couvercles soutenus par des taquets, comme pour les analogues que nous admirons au Louvre. Cette disposition est commandée par la nécessité de voir les dessins gravés en creux dans l'intérieur de la tombe. L'extérieur tout entier est pareillement couvert de figures et de textes hiéroglyphiques gravés en creux. Ces trois sarcophages proviennent de Sakkarah, et appartiennent à de grands

personnages , qui ont vécu sous la vingt-huitième dynastie, i. ;>

c'est-k-dire sous les rois saïtes. L'un de ces sarcophages appartient a un certain Tachos, premier général des soldats de Sa Majesté. On serait bien tenté d'identifier ce général en chef avec le Téos dont parlent Manethon et Diodore , et qui fut revêtu de la même dignité vers l'époque où régnait Amyrtée. Quoi qu'il en soit, cette tombe était inviolée lorsqu'elle fut découverte, et elle renfermait de fort belles amulettes sacrées. La gaine qui a contenu la momie de Tachos est en basalte vert de la plus grande beauté.

Deux vestibules successifs donnent accès au musée proprement dit. Le premier contient une belle statue romaine d'une dame, qui a été trouvée à Tell-Mokdam, l'antique Cynopolis. Cette statue est d'un bon stjle, quoique un peu vulgaire. Auprès d'elle se voit une tête colossale du Nil, assez semblable à celle du Jupiter Olympien. Mais la chevelure de cette tête, dont les mèches sont mouillées, ne permet pas de conserver trop de doutes sur la déité qu'elle représente. Des inscriptions grecques et romaines complètent l'ameublement' de cette salle, qui conduit à un second vestibule où commencent à se montrer des monuments hors ligne.

Les deux morceaux qui frappent tout d'abord la vue sont deux belles statues de calcaire peint, provenant de Sakkarah, échantillons vraiment merveilleux de l'art de la quatrième dynastie (celle des rois Souphis, Chephren, Mycerinus, auteurs des (rois grandes pyramides de Ghizeh). Ces statues, qui ont bien près de six mille ans d'existence, sont superbes de modelé. Les têtes, les bras, et les genoux surtout, sont de véritables chefs-d'œuvre de glyptique. Ces figures sont vivantes, et l'on serait facilement tenté de croire que ce sont deux fellahs de l'époque actuelle qui posent devant vous, tant les types sont identiques. Evidemment, c'est la même race.

On remarque ensuite des tables à libation, en grès statuaire, trouvées en place à Karnac. Comme elles sont antérieures à l'arrivée des Pasteurs, ou Hvksos, ou bien ceux-ci les ont respectées, ou bien, ce qui paraît plus probable, ils n'ont pas pénétré jusqu'à Thèbes. L'une d'elles offre un cartouche très-singulier, formé de la réunion des noms de trois rois appartenant aux onzième et douzième dynasties, antérieures par conséquent à l'invasion des Pasteurs. Ces noms sont : Amon . . . , Entef, et Amenhemé. La gravure en est remarquablement fine.

J'avais conservé le souvenir d'une lecture faite par Mariette devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à propos d'une stèle de Thoutmès III, sur laquelle se trouve un véritable poëme en versets cadencés, rédigé pour célébrer les victoires de ce monarque conquérant. Cette lecture, destinée uniquement à faire connaître l'evistence et la traduction de ce petit poëme, fit naturellement une grande sensation. Depuis lors, MM. de Rougé et Brughsch ont complété la traduction de ce texte important, qui orne aujourd'hui le musée de Boulaq. A côté de ce monument est placée une autre stèle calcaire de grande dimension, sur laquelle est gravé un hymne au soleil. A propos de cette stèle, Mariette a émis devant moi une hypothèse qui me parait singulièrement digne d'être prise en considération. Tous les égyptologues ont remarqué, dans les textes hiéroglyphiques, la mention d'une région nommée Poun, et Pount, avec le t explétif. Ne serail-il pas possible que sous cette appellation fussent cachés les Pœni, Phéniciens? Vraiment, on serait tenté de le croire.

Tout le reste de ce riche vestibule est garni de stèles de la douzième dynastie, au nombre de vent environ. Inutile de faire ressortir l'importance historique de cette magnifique série de textes.

Arrivé en ce point du musée, cessent de paraître, à trèspeu d'exception* pré*. les monuments importants par leur taille. On sent qu'il manque là une belle et vaste galerie, où seraient rassemblés les morceaux de grande dimension disséminés en Egypte, et qu'il serait si facile de réunir en peu de temps. Citons, par exemple. les colosses et les sphinx de San (Tanis, Avaris des Pasteurs), ainsi que les .croupes de marchands de poissons, provenant des mêmes fouilles. Tous ces monuments, produits étranges et inattendus de Fart des Pasteurs, n'ont d'analogues dans aucun musée du monde, et ils suffiraient à eux seuls pour donner au musée de Boulaq une importance capitale. Citons encore ce qui reste disponible à Sakkarah (nécropole de Memphis) : ce qui peut être, sans difficulté aucune, pris et enlevé dès qu'on le voudra, ce sont trente-trois magnifiques sarcophages, et une quarantaine de grandes stèles de l'ancien empire, (k? serait certainement une réunion inappréciable, d'autant plus que jamais l'exécution des textes égyptiens n'a atteint la perfection que présentent ceux dont il s'agit, au point de vue de l'art. Ajoutons enfin à cette émimération splendide une demi-douzaine de décrets royaux, qui sont à Abydos ou à Memphis. Que l'on fasse construire une galerie capable de contenir tous ces trésors historiques, et ils seront prêts à venir dès qu'on voudra bien se donner la peine de les prendre. Je me plais à espérer que le vœu que je formule ici s'accomplira quelque jour, et que le souverain de l'Kgypte ne déclinera pas l'honneur qui lui reviendrait de la détermination de réunir dans son musée des monuments d'une telle valeur.

Ce n'est qu'après avoir franchi les deux vestibules, dont je viens de faire connaître grosso modo le contenu, qu'on entre, ainsi que je l'ai noté plus haut, dans le musée propremont dit. Celui-ci se compose de quatre salles, qui naguère

étaient quatre magasins infects du transit. Les avoir transformés en salles élégantes et d'une convenance exquise, et cela avec la plus incroyable économie, c'est un tour de force dont le gouvernement égyptien devrait fortement remercier Mariette, ne fut-ce que pour la rareté du fait en ce pays. Des peintures très- sobres et de fort bon goût font de ces quatre salles un véritable musée égyptien. Hàtons-nous de dire que ces peintures ne sont pas du tout semblables à celles du musée de Berlin.

Maintenant procédons par ordre.

La première salle dans laquelle on pénètre est la salle du centre. A gauche, elle contient un véritable panthéon, composé des plus ravissantes figurines de toute matière, offrant les formes diverses sous lesquelles furent représentées les divinités égyptiennes. A droite sont les objets funéraires, c'est-à-dire la série des amulettes, souvent si précieuses, qui accompagnaient les morts dans leur dernière demeure. Tout cela est renfermé dans de belles vitrines, bien éclairées; par conséquent suffisamment en vue pour être étudié avec fruit, mais aussi suffisamment à l'abri de la poussière, et bien mieux encore, des mains des visiteurs. Je me suis laissé dire que, lorsque S. M. le sultan est venu au Caire, il y a deux ans, quelques-uns des grands personnages qui l'accompa gnaient se sont indignés de la précaution prise contre les indiscrets. Ceux-là devaient être des amateurs.

Entre les vitrines de droite est placée une statue en bois d'un homme marchant le bâton à la main. Cette statue, qui a un peu moins d'un mètre de hauteur, est connue sous le sobriquet de Cheikh-el-Beled , qu'elle a reçu à cause de la ressemblance inouïe du personnage qu'elle représente avec le Cheikh-el-Beled actuel de Sakkarah; c'est tout simplement un chef-d'œuvre, qui date de six mille ans. Tout le monde

a admiré le petit scribe accroupi du musée du Louvre, dû également aux fouilles de Mariette, et appartenant à la même époque. C'est sans contredit le plus précieux bijou de notre écrin égyptien. Eh bien, à mon avis, la petite statue de bois du musée de Boulaq lui est bien supérieure au point de vue de l'art.

Dans cette même salle est placée la statue, en albâtre oriental, de la reine Ameniritis, femme du roi Piankhi, trouvée par Mariette à Karnac. Cette statue d'une princesse, de quelques années antérieure à l'avènement de la dynastie des Psammetik (xxvic saïte) , est d'une conservation merveilleuse. Ce qui frappe en elle, c'est le talent hors ligne avec lequel l'artiste qui l'a exécutée a su lui donner une chasteté irréprochable, tout en accusant les formes du corps féminin le plus charmant. Citons encore une très-jolie figure de calcaire, peinte en rouge, d'un brave homme qui a vécu sous la quatrième dynastie.

Dans cette même salle enfin sont quatre grandes cages de verre contenant des milliers d'objets de prix, se rapportant aux quatre classes suivantes: religieuse, funéraire, civile et historique. C'est, sans contredit, l'ensemble le plus merveilleux de ces monuments de petite dimension dont nos musées européens sont si fiers, quoiqu'ils soient bien pauvres en comparaison de ce que présentent les vitrines de Boulaq. J'ai remarqué avec le plus vif intérêt, dans la cage historique, la base d'une statue de Tahraka portant les noms de vingt-six peuples vaincus par le roi que les Grecs ont désigné sous le nom de second Sésostris. La suite des scarabées présente une série de cartouches royaux presque sans interruption depuis la troisième dynastie (Ouserkèrès, de Manethon) jusqu'aux Ptolémées. Un certain nombre de ces scarabées portent de véritables généalogies royales.

La salle de Test ne contient que des monuments du premier empire, c'est-à-dire contemporains des dynasties les plus anciennes, et jusqu'à l'arrivée des Pasteurs. Là brille au premier rang la statue de Chephren , le roi qui fut enseveli dans la seconde pyramide de Ghizeh. C'est un morceau splendidement beau et qui vaut, à lui seul, toutes les statues réunies des musées égyptiens de l'Europe, bien que son bras droit ait été mutilé. Comme art, cette statue , qui est grande comme nature, est supérieure aux plus belles statues, aujourd'hui si célèbres, du musée de Turin, et pourtant il s'agit là d'un monument qui a plus de six mille ans d'âge. La matière est magnifique; c'est celle qui est connue des géologues sous le nom de diorite. Elle a été extraite d'un puits creusé dans une des chambres du temple d'Armakhis, de ce temple que Mariette a retrouvé sous le sable, dans le voisinage du grand sphinx qui n'est lui-même que l'image d'Armakhis.

Ainsi que je viens de le dire , toute cette salle de l'est est remplie de stèles et de statues appartenant au temps de l'ancien et du moyen empire. Parmi les stèles, il en est une qui présente le cartouche de Khoufou vivant. Khoufou, c'est le roi enterré dans la plus grande des pyramides. Comme les tableaux qui accompagnent les* textes de cette stèle manifestent d'une manière évidente l'existence, à l'époque où elle fut érigée, des cultes d'Apis et d'Armakhis, il serait permis de supposer qu'elle est postérieure au règne de Khoufou ; rien pourtant , il faut le dire , ne prouve que ces cultes aient été mis en pratique longtemps après cette époque. D'ailleurs l'épithète vivant , accolée au nom du roi , semble prouver qu'il n'avait pas quitté ce monde lorsque la stèle en question fut ciselée. C'est là d'ailleurs une question diÛicile à décider, et qui n'est pas le moins du monde de ma compétence.

La salle de l'ouest est une salle purement civile; elle est ornée de grandes vitrines remplies de scarabées, de momies de choix, de vases, de statues, etc. Une armoire spéciale ne contient que des statues de personnages appartenant aux temps des premières dynasties. Une autre renferme des vases de toute forme, et des outils, tels que niveaux de maçon et maillets. Comme ceux-ci ont été trouvés dans l'épaisseur des murs du tombeau d'Ounnas, dernier roi de la cinquième dynastie (éléphantine, vers 3480 avant l'ère chrétienne), il est bien certain qu'ils sont contemporains du monarque en question. Quant à son tombeau, qui a été reconnu par Mariette, il fait partie du groupe des pyramides de Sakkarah , et il est situé entre ce village et celui de Daschour, sur la lisière du désert.

La quatrième et dernière salle est celle des bijoux. En première ligne on remarque naturellement ceux qui ont été trouvés avec la momie de la reine Ahotep, mère d'Amosis. Comme ils ont été admirés par tout Paris, lorsque Mariette les y apporta , il y a quelques années, avec l'assentiment du vice-roi, il est inutile d'en parler plus longuement. Parmi les autres on admire ceux qui ont été rencontrés dans le tombeau d'un grand personnage de la cour de Ramsès VIII, découvert à Abydos. Ce sont de magnifiques pendants d'oreilles qui étaient destinés à être accrochés à une perruque.

Cette même salle contient le cercueil entièrement doré de la reine Ahotep elle-même. Ce cercueil est, comme ceux des Entef aujourd'hui déposés au Louvre, couvert des dessins les plus intéressants. On y voit Isis entourant la défunte de ses ailes, pour en protéger le corps.

Joignez à tout ce qui vient d'être si brièvement énuméré une douzaine de magasins fermés et qui sont encombrés d'une collection énorme de stèles, de statues, de sarco-

phages, de cercueils, de momies, etc., attendant qu'on puisse leur assigner une place convenable.

L'un de ces magasins, néanmoins, pourra être visité par le public, et c'est un grand bonheur, car il contient de vrais trésors historiques. Là , en effet, est placé le sarcophage qui avait été donné à la France, et que nous avons eu lasottise, à jamais regrettable, de ne pas faire enlever. Ce sarcophage est, pour ainsi dire, identique avec celui qui renfermait le corps du roi Menchérès ou Mycerinus. Il est donc son contemporain. Or, chacun sait que le sarcophage de Mycerinus, rapporté en Angleterre où il devait faire le plus bel ornement du British -Muséum, a sombré en mer, sur la côte du Portugal.

Là aussi est la tête du sphinx, trouvée à San, et qui est certainement une œuvre d'art du temps des Pasteurs. On se rappelle que la Revue archéologique a eu la chance de publier, sur ce morceau remarquable, un mémoire de Mariette; mémoire qui a été toute une révélation sur l'histoire des Pasteurs, naguère si embrouillée. Le type de la figure de ce sphinx est absolument semblable au type constant des habitants actuels de San, sur les bords du lac Menzaleh. Les Hyksos, ou, pour mieux dire, leurs descendants directs, sont donc toujours là. La saillie des pommettes, l'arc de la bouche et le nez épaté , sont les caractères distinctifs de cette race, qui n'a rien de commun avec les fellahs, ou Egyptiens de pur sang.

C'est là encore qu'on voit la fameuse table trouvée par Mariette à Memphis. Elle porte cinquante- six cartouches royaux de monarques répartis dans les dynasties égyptiennes, depuis la première jusqu'à la dix-neuvième. Tous sont rangés par ordre chronologique, avec des omissions, évidemment volontaires, de la part du graveur. On comprend qu'un i. fi

monument de cette nature soit bien autrement précieux que la table d'Abydos, qui est aujourd'hui à Londres, et qui fut jadis vendue au British-Museum par M. Miinaut, consul général de France en Egypte.

En résumé , le musée de Boulaq contenait , à l'heure où je ►l'ai visité, vingt-deux mille monuments catalogués, tous trouvés par Mariette, en quatre ans et demi de fouilles. C'est donc, je le répète, un musée qui déjà marche au moins de pair avec les plus riches de l'Europe.

Gloire donc à Saïd-Pacha, qui a eu l'heureuse idée d'ordonner la formation de cette merveilleuse collection; gloire à son successeur, Ismaïl-Pacha, qui, nous n'en doutons pas, continuera dignement l'œuvre de son prédécesseur; il lui suffit de vouloir, et, nous en avons le ferme espoir, il voudra.

Rappelons, en finissant, que deux obstacles sérieux ont été rencontrés par Mariette dans l'exécution de son noble mandat. Le premier tenait au dédain du pays entier pour les monuments de l'antiquité. Pour les indigènes, ces monuments étaient des carrières où ils trouvaient à bon marché de belles pierres toutes taillées; avouons bien bas que, pour le gouvernement lui-même, cet abominable système de destruction avait été de mise. Aujourd'hui ce premier obstacle est à peu près levé. Les indigènes n'osent plus toucher aux monuments antiques. Mais est-il bien sûr que les agents du gouvernement fassent de même? Je n'oserais pas trop l'affirmer. Patience! cela viendra certainement.

Le deuxième obstacle à vaincre, et celui-là, malheureusement, est encore debout, c'est l'abominable manie des voyageurs qui se font une sorte de gloire, les malheureux, d'écrire partout leurs noms, obscurs ou ridicules, ou qui font pis encore, et mutilent les antiquités qu'ils visitent. Quand les gardiens des monuments qu'on dégrade ainsi font mine

d'empêcher la perpétration de ces actes stupides, il arrive souvent qu'on les bat, et, toujours, que le voyageur soidisant insulté se plaint à son consul. Qu'en résulte-t-il? Que le gardien dénoncé va aux galères, pour avoir strictement voulu exécuter sa consigne. Cela est tout simplement une infamie. J'en suis bien fâché pour les plaignants. II est vraiment très-regrettable que, lorsque des actes de cette nature s'accomplissent, il ne se trouve pas là, à point nommé, quelque Européen de bon sens, muni d'une bonne poigne et d'un bon gourdin, pour offrir aux mutilateurs la seule récompense que mérite la peine qu'ils se donnent.

Citons, par exemple, ce qui s'est passé au tombeau de Séti Ier, découvert par Belzoni. Ce beau monument avait été fermé. Des touristes, ce ne sont heureusement pas des Français, ont enfoncé la porte et criblé les tableaux hiéroglyphiques de plates injures à l'adresse de Mariette. Citons encore un nom aristocratique qui se trouve écrit partout en Egypte, suivi de la qualification dee..., qu'un second touriste y a accolée avec autant d'obstination que l'autre en a mise à graver son nom sur toutes les murailles antiques. Voilà-t-il pas quelque chose de bien édifiant pour ceux qui viendront après eux dans la vallée du Nil !

Cet obstacle-là, trois fois hélas! ne pourra jamais être écarté.

On comprend que cette visite du musée de Boulaq m'a pris quelques heures, dont je suis loin de regretter l'emploi. Aussitôt mon inspection finie , je regagne le Caire avec Mariette, pour me rendre chez Burguières-Bey, le médecin et l'ami d'Ismaïl-Pacha. Comme je tiens à présenter mes devoirs au vice-roi dans la journée, je ne puis mieux m'adresser qu'à Burguières-Bey afin d'obtenir cet honneur. Nous traversons donc l'Esbekieh tout entière, et nous nous dirigeons

vers Choubra, où le docteur occupe une belle maison, présent du vice-roi. Burguières-Bey est médecin sanitaire au service de la France ; je suis donc sûr à l'avance d'être bien reçu. Au moment où nous allions atteindre son habitation, sa voiture a croisé la nôtre; nous nous sommes arrêtés de part et d'autre, et nous avons fait connaissance dans la rue. Je dis au docteur mon vif désir de faire dans la journée une visite au vice-roi, et comme c'est précisément chez celui-ci que se rend Burguières-Bey, il s'engage à lui faire part de ma requête, et me promet de m'informer, le plus promptement possible, de l'heure à laquelle je pourrai me présenter chez Son Altesse.

Une fois maître de mes mouvements, j'ai parcouru les bazars et fait ma provision de cigares, en attendant l'heure du déjeuner. J'étais à peine rentré à l'hôtel, que le docteur est venu m'annoncer que le vice-roi voulait bien me recevoir le jour même, et qu'en conséquence il viendrait me prendre à trois heures et demie, pour me conduire au Qasr-el-Nyl, où Son Altesse se trouverait à cette heure. Il m'annonce en outre qu'Ismaïl- Pacha l'a chargé de me dire qu'il mettait à ma disposition, pour le lendemain matin, un bateau à vapeur lui servant de yacht de plaisance, qui me conduira à Sakkarah et à Ghizeh. Voilà certes une attention toute gracieuse, dont je conserverai le plus reconnaissant souvenir.

A l'heure dite, Burguières-Bey était n l'hôtel ; nous montions ensemble dans un charmant petit coupé à lui appartenant, et nous filions grand train sur le Qasr-el-Nyl. Pendant le trajet, le docteur m'a communiqué une dépêche télégraphique qui vient d'arriver au vice-roi et qui lui annonce la mort de M. Billault. La France perd un homme éminent, l'empereur un serviteur dévoué, et moi un ami. Cette nouvelle est donc bien faite pour me causer une vive peine.

Nous voilà au Qasr. Nous franchissons d'abord une grande porte où sont attachés une foule de chevaux et d'ànes, montures de ceux: que leur service ou leurs intérêts attirent au palais. Cette porte est gardée par un poste nombreux de tourlourous égyptiens, tout habillés de grosse toile ou de coutil gris. Nous suivons ensuite une allée bordée de deux bâtiments assez délabrés, dans l'un desquels une musique d'infanterie s'exerce et fait plus de bruit qu'elle ne procure de plaisir aux auditeurs qui, comme nous, passent là d'aventure. Puis nous traversons une seconde porte, devant laquelle se sont arrêtées les voitures des personnages un peu plus huppés que ceux dont les montures émaillaient la première entrée. Nous pénétrons enfin dans la cour du Qasr. Au milieu sont plantés plusieurs beaux arbres, au pied desquels sont encore arrêtées quelques voitures de luxe, véhicules des heureux du jour. Devant nous le Nil coule à pleins bords; . à droite, en arrière, et à gauche, règne une immense caserne à plusieurs étages de galeries, percées de larges ouvertures cintrées, où l'on voit grouiller à toutes les baies des masses de soldats habillés de coutil, comme les premiers que j'ai mentionnés. Par-ci, par-là, causent des groupes d'officiers ayant fort bonne tournure. A son extrémité, c'est-à-dire immédiatement au bord du fleuve, l'aile droite de la caserne est terminée par un beau pavillon, que précède un élégant perron d'une dizaine de marches; celles-ci une fois franchies, on entre dans une vaste galerie au bout de laquelle se trouve, à droite, le salon où le vice-roi reçoit les personnes qu'il honore d'une audience. Tout ceîa est fort riche, fort doré sans doute, mais un peu lourd de style.

Un officier est chargé d'introduire les étrangers auprès de Son Altesse; c'est un excellent homme, très-affable, qui remplit ces fonctions comme il les a remplies sous les vice-

rois précédents. Zeky-Bey, c'est son nom, parle fort bien le français, et s'acquitte avec une parfaite politesse des devoirs de sa charge. Il est venu au-devant de moi jusque sur le perron, et il me conduit au salon de réception. Dans la galerie, attendent, sur des sofas et des fauteuils, une masse de grands dignitaires, qui s'empressent de se lever à notre passage. C'est fort gracieux, mais je n'y tiens guère, je l'avoue. Ce qui m'amuse au dernier point cependant, c'est de retrouver, dans cette antichambre vice-royale, mon gros Turc de Kafr-Zayat, qui m'avait traité du haut de sa grandeur. Il a l'air stupéfait en me revoyant, avec des plaques et des rubans, passer avant lui dans les appartements de son souverain. Toutefois, je dois reconnaître qu'en homme qui commence à croire qu'il a fait la veille une balourdise, il m'adresse un très-humble salut, que je lui rends sans trop lui rire au nez. Nous voilà introduits, et, au bout de quelques instants, Ismaïl-Pacha entre dans son salon et vient à moi en me tendant la main. II est difficile de mettre plus de bonne grâce a recevoir la visite de quelqu'un que l'on ne connaît pas, et dont probablement on ne se soucie que modérément. Le viceroi parle purement le français; il est jeune et a une trèsbonne figure, sous laquelle on deviné aisément, non-seulement un homme bien élevé, mais encore une excellente nature. Il va sans dire que le tchibouk et le café nous sont apportés sur-le-champ; l'un et l'autre sont exquis, mais Burguières-Bey et moi sommes les seuls qui y fassions honneur. Son Altesse n'y touche mèm? pas du bout des lèvres; plus tard j'en ai su la raison, et ma foi, je la comprends et l'approuve. Pendant une heure, nous avons causé un peu de tout : de la France, de l'empereur, de l'impératrice, de l'Egypte, de l'inondation, de l'épizootie, du coton, de tout ce que l'on voudra. Le prince m'a parlé des améliorations qu'il

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