‹ Voyage en terre sainteChapitre 53 sur 53 · VI. 91 »>; chemin franco-au · texte numérisé non relu

VI. 91 »>; chemin franco-au

tions de la Banque , 702 » ; crédit Lombards, 289 »; change sur P...

emprunt, lots d'Autriche 130...

Le troisième morceau était un fragment de feuillet d'un livre ou d'un journal anglais illustré; on y lit ceci :

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Au revers, traces d'une gravure.

Voilà des petits morceaux de papier bien indiscrets ! Ils suffisaient pour nous apprendre que cette chambre avait été ouverte depuis moins de quatre ans. Mais par qui? Etait-ce un Français? Était-ce un Anglais? La visite que j'ai faite plus tard au musée de la Société littéraire de Jérusalem , lequel, pendant mon séjour dans cette ville, a été, du local ignoble où il gisait, transféré au consulat d'Angleterre, m'a donné le mot de l'énigme. J'y avais remarqué trois ou quatre petites caisses à trésor, identiques de forme, de matière et d'ornementation avec celles que j'avais ramassées aux Qbourel-Molouk, fragmentées comme elles, et portant l'indication de provenance : « Mount of the Olives , » à laquelle j'avais bien de la peine à croire. Il est évident aujourd'hui pour moi que quelque membre zélé de cette société littéraire a le premier découvert la chambre que nous venions de retrouver; que, furieux de rencontrer un sarcophage dans lequel il n'y avait probablement plus que quelques ossements ou de la poussière humaine, il aura, dans sa mauvaise humeur, brisé la caisse qu'il ne pouvait emporter, respecté le couvercle qu'il ne pouvait briser, fait pis encore que cela dans la chambre violée par lui (mes vilains petits papiers sont encore là pour le prouver), ramassé et emporté les débris des caisses à trésor; puis, qu'il aura soigneusement rebouché le trou qu'il avait fait, sans souffler mot de sa trouvaille à peu près négative, et qu'enfin, pour donner le change sur l'origine des débris de petites caisses de pierre qu'il avait enlevées, il aura inscrit dessus : Mont des Oliviers, « Mount of the Olives. » Voilà très-probablement la vérité sur la découverte de la chambre basse à laquelle on arrive directement du vestibule intérieur des Qbour-el-Molouk.

Et maintenant, un mot! Depuis mon départ de Jérusalem, il n'est pas d'invectives, pas d'injures, pas de malédictions

que Ton ne m'ait prodiguées dans les journaux d'Angleterre. Je suis dénoncé comme un violateur de tombeaux, un profanateur éhon té ! C'est une affaire entendue! J'ai trop profondément méprisé toutes ces attaques pour prepdre la peine d'y répondre un seul mot. Quelques-uns de mes amis, et, Dieu merci, j'en compte un assez respectable nombre parmi les hommes de science de ce pays, se sont évertués à plaider ma cause. Je les en remercie du fond de l'âme ; mais, en vérité, ils ont eu de la bonté de reste. Ah! je suis un profanateur de tombeaux! ah ! je trouble les morts dans leur sommeil éternel! Veuillez donc me dire, messieurs mes accusateurs, ce que vous avez fait , ce que vous faites et ce que vous continuerez de faire (et vous aurez en cela cent fois, mille fois raison) , pour enrichir votre splendide British Muséum? Qu'ont donc fait messieurs Wilkinson, Fellows, Weyse, Loftus, Layard, Newton et S. A. R. le prince de Galles lui-même, en Egypte, en Asie Mineure, en Chaldée, en Assyrie, et partout? Que font donc chaque année vos illustres sociétés archéologiques dans les cimetières antiques de l'Angleterre elle-même? Qu'a donc fait le révérend quelconque, je ne veux pas chercher son nom, qui a découvert, aux Qbour-el-Molouk, la chambre que je viens de décrire, et qui y a laissé sa carte de visite? Allons, allons, messieurs, calmez-vous lorsqu'il s'agit de moi, ou bien adressez vos indignations de commande à vos propres compatriotes.

Mais ici se présente une difficulté. Serait-ce, par hasard, qu'il est licite et convenable, dans un intérêt purement scientifique, de retourner, de bousculer, de dépouiller les sépulcres antiques de toutes les races humaines, à l'exception des seules tombes de la race juive? J'attendrai la réponse; mais, je le déclare à l'avance, quelle qu'elle soit, je ne lui ferai pas l'honneur de la relever. Ceci dit, je passe outre.

J'avais acquis la preuve qu'une chambre basse communiquait avec le vestibule intérieur. Dès lors, la logique voulait qu'il en existât aussi une qui correspondit à la seule chambre où personne n'en avait encore découvert. Il fallait donc la chercher, la bien chercher, et avec obstination, cette chambre inviolée; car peut-être y ferions-nous quelque importante trouvaille, capable d'éclairer grandement la question si controversée de l'origine du monument. Je donnai donc l'ordre de nettoyer avec un soin extrême la salle de laquelle devait partir le couloir à trouver, si toutefois il existait, ainsi que le supposait le bon sens, et de laver et brosser toutes les parois de cette pièce, celles de la banquette comprises; on se rappelle en effet que chacune des salles funéraires supérieures est garnie d'une large banquette taillée dans le roc vif, et régnant sur tout le pourtour. Le plus intelligent de mes ouvriers arabes, Antoun Abou-Saouïn, fut chargé de cette mission , avec recommandation expresse de sonder partout la pierre avec la lame de son couteau Ce qui fut dit fut fait, et le mardi 8 décembre, à la première heure, le brave Pierre vint m'avertir qu Antoun avait reconnu un joint dans la banquette, et qu'il y avait grande apparence que nous tenions enfin notre caveau inconnu. Jugez de ma joie! Je m'habillai en hâte, et je priai Pierre de courir au tombeau pour empêcher toute nouvelle recherche jusqu'à mon arrivée.

Sur ces entrefaites, M. V. Guérin, avec lequel je devais ce jour-là même faire une visite au Haram-ech-Chérif où travaillaient Salzmann et Mauss, vint me prendre à l'hôtel ; je lui annonçai la bonne nouvelle que je venais de recevoir, et dont j'avais déjà prévenu Gélis et Gaillardot; et tous les quatre nous nous dirigeâmes le plus promptement possible vers les Qbour-el-Molouk. Une fois là, il s'agissait de détourner l'attention des ouvriers et celle du propriétaire du terrain qui,

chaque jour, arrivait le premier et ne quittait la place que le dernier. Je pris donc l'air le plus indillerent que je pus; je ne descendis pas dans les caveaux, et. réunissant tout mon monde, je le portai au-dessus du vestibule, au point où je voulais reconnaître la base du monument expiatoire ; ce fut en effet dans celle môme matinée que l'emplacement de la base cherchée fut parfaitement déterminé, et sans incertitude possible. Pierre et Antoun, restés seuls avec Gaillardol et M. Guérin dans l'intérieur du sépulcre, procédèrent en hâte à l'enlèvement de la dalle encastrée dans la banquette ; quelques pesées vigoureuses, faites à l'aide d'une forte pince de fer, descellèrent cette dalle qui. une fois retournée, fut reconnue pour un fragment d'une de ces belles portes de pierre ornées qui avaient fermé jadis toutes les entrées des caveaux et des tombes ellesmêmes. Au-dessous d'elle, le roc de la banquette était remplacé par un blocage de maçonnerie qu'on entama promptement et qui lui bientôt déblayé. Dans ce blocage se trouvait engagé un fragment de couvercle rond de sai"cophage , et un

fragment d'une des petites caisses à trésor, orné de rosaces.

Toute cette clôture avait donc incontestablement été remaniée, après une violation du tombeau. Mais à quelle époque? Là était la question.

Quand tout le blocage fut arraché, on se trouva en face d'une dalle carrée bouchant tant bien que mal une ouverture cintrée, dont le tympan formait, avec le dessus de la dalle verticale, une sorte de petite armoire; dans celle-ci des ossements humains avaient été déposés avec un respect évident. Dès lors il n'y avait plus de doute pour moi ; ce remaniement était l'œuvre de gens qui , en pénétrant les premiers dans le caveau où nous allions entrer à notre tour, avaient bien eu l'intention d'enlever les objets précieux qui pouvaient s'y trouver enfermés, mais non celle de profaner les restes humains qu'ils y rencontreraient. Par conséquent, cette violation de sépulcre ne pouvait plus s'attribuer qu'à des Juifs. La porte de clôture, brisée dans l'opération, avait servi à reformer la surface supérieure de la banquette, afin de dissimuler de nouveau l'entrée de la salle funéraire.

La dalle verticale fut bientôt chavirée, et derrière elles se présentèrent quelques hautes marches d'escalier. On attendit quelques instants pour permettre à l'air de pénétrer au delà; puis, lorsqu'il n'y eut plus rien à craindre, les bougies restant allumées, Gaillardot, M. Guérin et Pierre se glissèrent dans le caveau qu'ils venaient d'ouvrir. Devant eux se présenta un sarcophage intact, muni de son couvercle en toit et placé dans une arcade faisant face à l'entrée. Comme ce couvercle avait en longueur des dimensions trop considérables pour entrer dans l'arcade qui lui était destinée, on en avait brutalement mutilé les extrémités, afin d'enlever delà pierre tout ce qui en entravait la mise en place. Sur le devant du sarcophage se montraient deux, disques, et entre eux une inscription sémitique de deux lignes. A droite et à gauche

de la chambre étaient taillées dans le roc vif deuv autres arcades, semblables à celle du fond, mais inoccupées.

A peine tout cela eut-il été jugé d'un premier coup d'œil, que M. Guérin vint auprès de moi qui fumais tranquillement, en apparence du moins, à côté de mes ouvriers : « Un sarcophage intact, me dit-il, et une inscription! C'est le plus beau fleuron de votre couronne! »

A cette annonce, je perdis un instant la tête, je plantai là tout mon monde et je me précipitai vers le caveau, où je descendis en toute hâte, suivi de M. Guérin. J'y retrouvai Gaillardot et Antoun. Je me hâtai de copier tant bien que mal l'inscription à la faible lueur de nos bougies, et je constatai que le couvercle du sarcophage était scellé à la cuve avec le même ciment qui scellait, dans la porte d'entrée, la dalle rectangulaire au-dessus de laquelle on avait trouvé des ossements humains. Cela fait, je remontai tout ému et je priai Gélis de descendre aider Gaillardot et Antoun à ouvrir le sarcophage et à recueillir tout ce qui pourrait s'y trouver. Mais auparavant il était important d'écarter le propriétaire, qui ne se doutait encore de rien ; j'appelai donc celui-ci et je le chargeai de porter un mot à Salzmann et à Mauss au Haram-ech-Chérif. Par ce mot, je les priais d'accourir sur-le-champ au Tombeau des Rois, avec tout ce qu'il fallait pour prendre un estampage; comme j'accompagnai le billet d'une pièce de cent sous, mon petit ami le propriétaire partit comme une flèche clans la joie de son âme; nous en avions pour une bonne demi-heure de liberté.

J'ai déjà dit que j'avais un peu perdu la tète. En voici la plus magnifique preuve. Au moment où Gélis allait descendre au caveau, je lui remis un pistolet de poche en lui recommandant de s'en servir contre le premier indiscret qui viendrait les déranger. Gélis me rit au nez. mit le pistolet dans sa

poche, et disparut. Aujourd'hui je crois très-sincèrement que j'ai eu là un moment d'aliénation mentale.

En quelques minutes, qui me parurent un siècle, le tour fut fait. Le scellement de ciment n'existait qu'à la face antérieure du sarcophage. Des bois et des couffes furent disposés pour éviter un malheur, et le couvercle, descellé et culbuté sans recevoir une égratignure , fut descendu sur le sol de la chambre. Une fois enlevé, il laissa voir un squelette bien conservé, la tête appuyée sur un coussinet ou dormitoire ménagé dans la masse au fond de la cuve. De l'occiput aux extrémités des pieds , qui avaient dû se déverser par suite de la décomposition des chairs, le cadavre mesurait l^OO; il était donc de très-petite taille. Toute la partie antérieure de la tête s'était effondrée et était retombée dans le fond de la boîte osseuse. Gélis. à qui j'avais recommandé de conserver précieusement la tête au moins du squelette, s'il s'en trouvait un, comme cela paraissait probable, passa le plus délicatement qu'il put les deux mains sous le crâne, et, à l'instant même, tout s'affaissa et disparut comme par enchantement, ne laissant au fond de la tombe qu'une longue tache de terreau brunâtre mêlé d'esquilles. De tout ce squelette, qui était entier à l'instant où fut pratiquée l'ouverture du cercueil, et assez entier pour qu'il fût très-facile de constater que les deux mains avaient été croisées sur la région pubienne, il ne resta plus qu'une partie de la mâchoire inférieure, trois fragments de genou et de talon et une phalange. Tout le reste s'était évanoui en un clin d'œil.

Ces messieurs recueillirent alors avec un soin extrême tout le terreau qui garnissait le fond de la cuve, et ils purent- constater que, le long du côté gauche du cadavre, il y avait des milliers de petits fils d'or tordus, d'une ténuité extrême, et qui avaient dû faire partie d'une bande d'or bordant un lin-

ceul d'un tissu de lin assez grossier, dont quelques mailles se sont conservées seules sur un petit fragment d'os plat.

Voilà tout ! pas un bijou , pas une bague , pas un collier. Rien, absolument rien. Maître Hérode avait passé par là, et je dois dire qu'il avait fait les choses en conscience.

J'ai donné tout à l'heure les raisons qui, à l'inspection du blocage qui avait reconstitué la banquette, a6n de dissimuler l'entrée du caveau , m'ont fait reconnaître que celui-ci n'avait été violé qu'avec un certain respect, et. par suite, admettre qu'un Juif seul avait pu imaginer un pareil compromis entre la violation d'une tombe et le respect dû aux restes humains qu'elle contenait. Josèphe nous raconte deux violations successives subies par les tombeaux des rois de Juda : la première lors de la spoliation d'Hyrcan l'Asmonéen; la seconde lors de la visite d' Hérode le Grand. Je crois avoir trouvé les traces de la violation d' Hérode; aime-t-on mieux que ce soient les traces de la violation d'Hyrcan? Je ne m'y oppose pas.

D'ailleurs le sarcophage, duquel tout bijou avait disparu, avait incontestablement été violé : il n'était plus scellé que par devant, comme à la hâte, et il portait les traces manifestes des pesées à l'aide desquelles on l'avait ouvert une première fois. Ces pesées ayant occasionné des fractures dans les arêtes vives, ces fractures ont contracté la même palme que le reste des surfaces de la cuve; elles sont donc d'une antiquité fort respectable. Aujourd'hui ce monument inappréciable est au Louvre, et chacun peut aller y vérifier l'exactitude des faits matériels que je viens de signaler.

Quelques mots encore à propos des ossements retrouvés dans cette tombe ; je les ai religieusement recueillis, et je les ai soumis à l'appréciation de l'un des hommes les plus compétents dans la science anthropologique. M. le docteur Pruner-Bey est trop connu de tous ceux qui se sont occupés de

cette étude intéressante, pour qu'il ne soit pas superflu de faire l'éloge de son érudition. Je lui ai confié toutes les reliques osseuses recueillies par moi, et elles sont devenues pour ce savant le sujet d'une étude approfondie : les résultats en ont été résumés dans un intéressant mémoire, qu'il a bien voulu rédiger, et que son amitié m'a permis de publier. On le trouvera en appendice à la suite de cet ouvrage. Pour Pruner-Bey, il n'est pas douteux que ces reliques proviennent du corps d'une femme, et, qui plus est, d'une femme Sémite, morte jeune. Quant à l'âge présumé de l'inhumation, ce savant s'est montré d'une extrême réserve, tout en déclarant qu'il était impossible de méconnaître sur ces ossements Tac- " tion d'une longue suite de siècles. Je lui ai remis en même temps deux beaux fragments de crânes, provenant de deux des squelettes enterrés dans le vestibule intérieur pendant la première période du siège de Titus, et il y a reconnu tous les caractères de la race sémitique. A ce moment, il ignorait, et j'ignorais encore moi-même ce qu'étaient les monnaies qui accompagnaient certainement ces cadavres ; or ces monnaies sont des pièces juives, frappées pendant l'année qui a précédé le siège de Titus, et pendant celle où ce siège a eu lieu. Il était difficile, on en conviendra, de rencontrer un accord plus satisfaisant.

Or, si l'on compare les uns avec les autres ces débris humains, on reconnaît au premier coup d'œil qu'il y a forcément plusieurs siècles entre l'âge des uns et celui des autres, si l'on tient compte surtout des circonstances d'inhumation dans lesquelles ils se trouvaient. Les os enfermés dans le sarcophage clos et caché dans une chambre murée, à l'abri par conséquent des influences atmosphériques, sont réduits pour ainsi dire à l'état de dentelle, et ont perdu tout leur poids. Les autres, simplement couverts de terre dans une chambre

où l'air circulait à l'aise, où chaque hiver 1 eau suintait de partout, ont conservé une solidité, une compacité telle, que leur contexture n'est pour ainsi dire pas altérée. 11 n'est donc pas possible de ne pas tenir grand compte de ces caractères matériels.

Je viens de dire tout k l'heure que M. Pruner-Bey a reconnu les restes d'une femme dans ceux que j'ai soumis à son examen ; je ne puis me dispenser de raconter ici un fait auquel je ne m'attendais guère, je l'avoue, et qui me semble des plus curieux. Mon ami Mohammed-es-Safedy, qui était avec moi aux Qbour-cl-Molouk lors de notre belle découverte, descendit pour voir le sarcophage en place, et, en remontant, il m'annonça carrément que c'était la tombe d'une femme.

« Qu'en sais-tu? lui dis-je.

— Sa forme seule le prouve. Chez nous, les tombes des hommes ont le toit arrondi, les tombes des femmes ont le toit pointu ; cet usage remonte aux temps les plus reculés. »

Je ne fis pas grande attention, je l'avoue, à l'assertion de Mohammed; j'avais, au premier coup d'œil. lu deux fois le mot melek, « roi, » dans l'inscription de mon tombeau, et je m'accrochais de toutes mes forces à l'espoir d'avoir mis la main sur la tombe d'un roi de Juda. Mais avant d'en venir à la discussion de l'inscription , continuons à raconter les petites péripéties de ma découverte. En même temps que j'envoyais le propriétaire du terrain au Haram-ech-Chérif, je priai M. Guérin de se rendre immédiatement au consulat, afin de prévenir Barrère de ma bonne fortune, et de le prier en grâce de venir sur-le-champ constater de ses yeux l'importance de ma nouvelle découverte. Je voulais, et j'avais mes raisons pour cela, dresser un procès-verbal authentique de cette découverte; or, pour cela faire, la présence du

consul était indispensable. En moins d'une heure, tout mon monde fut réuni; je n'avais plus de secret à garder, hélas! puisqu'il n'y avait pas un objet précieux, scientifiquement parlant, à mettre dans ma poche.

Je laissai d:mc courir, sans aucun scrupule, la nouvelle de ma trouvaille, et ce fut comme une traînée de poudre; une heure après, tout Jérusalem en était informé. Je ne manquai pas d'envoyer immédiatement prévenir S. E. Kourchid- Pacha de ce qui venait de se passer, en lui faisant bien dire à l'avance que j'entendais emporter mon sarcophage à Paris.

Barrère et M. Ledoulx. vinrent admirer le monument, et je fis part au premier de mon intention de dresser pardevant lui un procès-verbal signé par tous les assistants ; il m'approuva fort, et la chose fut faite.

Ce procès-verbal , le lecteur le trouvera encore en appendice à la fin de cet ouvrage.

Riais, me dira-t-on peut-être, à quoi bon un procès-verbal? Que signifie cette précaution? Le voici : j'ai certainement, et je m'en glorifie, beaucoup plus d'amis que d'ennemis; mais je sais parfaitement aussi que je n'ai pas que des amis. Sontce bien des ennemis? C'est peut-être un peu dur. Mettons des envieux, ce sera plus honnête. Il y a bien des choses, dans ma vie de savant patenté, qu'on ne me pardonne pas facilement. J'ai peut-être, et ceci je m'en vante, plus travaillé que bien d'autres; ce que l'on ne peut guère me contester, c'est que j'ai souvent payé de ma personne pour aller, en risquant ma peau, chercher des faits nouveaux, et que par suite j'ai pu, par-ci par-là, faire des découvertes que le premier venu, avec la même bonne volonté et le même dévouement, aurait faites tout aussi facilement que moi. Mais voici le diable! pour faire des découvertes, il faut voyager; pour

384 VOYAGE EN TERRE SAÏxNTE.

voyager, il faut se déranger et s'exposer. Merci ! Donc je suis un être insupportable pour bien des gens, et comme il n'y a pas d'assertion, si malhonnête qu'elle soit, dont, avec de pareils sentiments, on n'essaye de se faire une arme, on a, je le sais pertinemment, poussé l'amabilité à mon endroit jusqu'à tenter de dire qu'à mon premier voyage je n'avais pas exploré les bords de la mer Morte, et qu'au voyage que je viens de terminer, je n'avais pas mis le pied de l'autre coté du Jourdain. Braves gens! que Dieu vous pardonne et vous tienne en joie ! On voit donc qu'il n'y avait rien de superflu à faire signer, par-devant le consul, ce procès-verbal, qui devait ôter aux mêmes personnes la tentation de m'attrib'uer carrément l'invention et la fabrication du texte inscrit sur la tombe que je venais de conquérir pour notre beau musée du Louvre. Voilà l'unique raison pour laquelle je tenais à me munir de cette pièce authentique.

Maintenant je puis aborder la discussion de l'inscription mise au jour par moi, et émettre tranquillement mes petites idées sur son compte. Je ne parlerai plus de l'empressement avec lequel on m'a soufflé la primeur de cette découverte, qui était mienne; ceu\ qui se sont donné gratuitement ce tort, l'ont regretté, cela me suflit, et je leur ai depuis longtemps pardonné leur indiscrétion. Je vais donc m'occuper de l'examen de ce monument, comme s'il était encore vierge de toute élucubration scientifique.

Il ne faut pas être grand clerc en archéologie pour reconnaître, à première vue. que ce tombeau n'est qu'ébauché, qu'épannelé, pour me servir d'un terme de métier. Jamais sarcophage n'a été taillé avec plus de négligence, ni traité avec plus de sans façon. Les parties qui gênaient pour sa mise en place, on les a brutalement abattues à coups de masse. Les disques placés sur les faces sont grossiers. Très-

probablement, ils étaient destinés à devenir d'élégantes rosaces; mais cette bonne intention s'est arrêtée en chemin, et il est certain à priori qu'un sarcophage royal, car je vais prouver qu'il est royal, n'a pu être taillé de la sorte que dans un temps de troubles terribles, qui n'ont pas permis de l'achever ni de lui donner la dernière main. Cela, je défie qu'on le nie; ou plutôt, comme je pense bien qu'on essayera de le nier, je défie qu'on prouve avec de bonnes raisons que ce n'est pas vrai.

Il»» " , m

A ■■ WÊm

Passons à l'inscription. Celle-ci se compose de deuxjlignes de huit lettres chacune; la première ligne comporte des caractères plus largement entaillés, plus profondément tracés que ceux de la seconde; ceux-ci, en effet, sont pour ainsi dire simplement égratîgnés, tant leur tracé est peu profond et négligé. Il y a la deux ciseaux bien distincts, deux mains bien différentes, c'est incontestable. Les lettres h, 5 et 6 de la première ligne nous donnent les éléments du radical melek, « roi, » qui se reproduisent en hébreu carré, ou du moins à très-peu près identique avec l'hébreu carré, aux m<?njcs places

respectives de la seconde ligne. Voilà une présomption sérieuse, qui nous conduit à supposer que nous avons sous les yeux un texte bilingue, contenant exactement les mêmes idées, rendues par le même nombre de lettres.

Cela posé, à quelles écritures avons-nous affaire? Pour la seconde ligne, la réponse n'est pas douteuse; c'est de l'hébreu, et de l'hébreu carré, ou peu s'en faut. Pour la première ligne, MM. de Longpérier, Renan et Barges se sont chargés de dire avant moi que c'était du syriaque et même de l'estranghelo. J'en demeure d'accord, mais en faisant toutefois quelques petites réserves que je vais détailler par le menu. Quoi qu'il en soit, puisque la seconde ligne est conçue en hébreu carré, tâchons de la déchiffrer. La première lettre ressemble trop à un Isade, pour que l'on ne soit pas immédiatement tenté de la lire ainsi. La seconde est mutilée, ce peut être un rech ou un daleth. Il n'y a d'incertitude qu'entre ces deu^ valeurs. La troisième est certaine, c'est un he. Nous avons (lins le nnt trilittère rm ou ms. Viennent ensuite les deux lettres inlubilablcs mem et lamcd , suivies d'une ligature de trois caractères dans lesquels on reconnaît sans difficulté un caf, un tau et un Ae, différant du premier par l'absence de l'apex qui caractérise celui-ci; indice de plus d'une négligence qu'il n'est pas possible de méconnaître. En définitive nous lisons : nnD^D mx ou ms. C'est-à-dire : Sadah ou Sarah Reine.

Je me contenterai de rappeler en passant, rien que pour justifier la leçon Sarah , la foi nie Sariah ou Sarouïah du nom de la sœur de David qui fut mère d'Abischaï, de Joab et d'Asaël (I Chron., u, J6) : « Et leurs sœurs (de David et « ses frères) furent Sarouïah (mis, aliàs rmx) et Abigaïl, « et les fils de Sarouïah furent Abisehaï, Joab et Asaël. » Est-il besoin que je déclare formellement que je n'ai pas la

pensée de voir la sœur de David dans la femme que renfermait la tombe trouvée par moi? Je ne le crois pas; mais,' comme on ne manquerait probablement pas de m'attribuer cette prétention ridicule, je proteste à l'avance.

Nous avons donc ici une Sarah, reine. Je dis reine, parce que Ton a essayé d'insinuer que le mot nD*?D pouvait se traduire par notre mot princesse. C'est une lourde faute de traduction, voilà tout. Je mets au défi de trouver un seul texte hébraïque qui justifie l'emploi du radical melek pour désigner autre chose qu'un personnage revêtu de l'autorité souveraine. Mettons donc de côté cette traduction fantaisiste princesse, et inclinons-nous devant l'injonction brutale du dictionnaire; nous avons affaire à une reine.

Pourquoi essayait-on du mot princesse? pour arriver à quelque cousine de la reine d'Adiabène, dont il fallait à tout prix retrouver le sépulcre aux Qbour-el-Molouk. Malheureusement, voilà un argument qui s'évanouit. C'est une reine qui était enterrée dans la chambre que j'ai découverte, il ne reste donc plus que la ressource suprême de déclarer que c'est Hélène elle-même.

Mais alors j'enjoindrai à mes contradicteurs de m'expliquer pourquoi cette reine qui s'était fait faire une belle tombe, bien somptueuse, pour elle-même, s'est trouvée reléguée dans une chambre qui la plaçait au troisième rang, si ce n'est au quatrième , et enfermée dans un sarcophage qui n'a pas été achevé. Alors encore, je les prierai de me montrer l'analogie qui a pu exister entre le nom Sarah et le nom llélène. Hâtons-nous cependant de déclarer qu'à la première ligne il faut lire Zoran ou Zodan, et qu'entre les syllabes ran et lène il y a bien quelque petite affinité. On voit que je fais la partie belle à ceux qui persisteraient à chercher aux Qbour-el-Molouk le sépulcre de la reine d'Adiabène.

A quelle époque l'hébreu carré a-t-il commencé à être en usage? Nous n'en savons rien. A quelle époque cet hébreu s'est-il écrit avec des ligatures? Nous n'en savons rien. Qui en fut l'inventeur? Nous n'en savons rien, malgré l'affirmation de saint Jérôme , qui dit qu'au retour de la captivité de Babylone, Esdras trouva, reperil (et non pas inventa) , l'hébreu carré que les Juifs appellent ashourit, « écriture assyrienne. » Les Juifs n'ont-ils pas eu, comme les Égyptiens, une écriture sacrée et une écriture vulgaire, avec des destinations bien définies? Nous n'en savons rien. Quelle était l'écriture chaldéenne, l'écriture d'Abraham et de sa lignée? Nous n'en savons rien. Quelle était l'écriture des Juifs depuis le temps d'Alexandre le Grand jusqu'à la destruction définitive de la Jérusalem judaïque par Hadrien? Ah ! cette fois nous en savons quelque chose; car la numismatique nous a donné la forme à très- peu près constante de cette écriture vulgaire pendant plus de trois siècles. Si donc les Juifs n'ont pas eu deux écritures à la fois, l'une sacrée et l'autre vulgaire, je défie que l'on se tire de la difficulté suivante : Tout monument portant une inscription antique conçue en hébreu carré est antérieur ou postérieur à la période numismatique. Or, comme celle-ci s'étend jusqu'à l'empereur Hadrien, ces monuments juifs, s'ils sont récents, ont tous été construits ou taillés dans les montagnes de Jérusalem , depuis le jour où il n'y a plus eu de Juifs dans le pays, depuis le jour où il leur fut interdit, sous peine de mort, de se présenter dans la capitale de leur malheureuse patrie. Que si, par hasard, cette conclusion paraissait gênante, il faudrait recourir à l'autre alternative et admettre que toute inscription vraiment antique et conçue en hébreu carré est antérieure à la période numismatique de l'histoire des Juifs. Eh bien, je suis de bonne composition; moi, je ne prétends pas cela; mais je prétends que les Juifs

ont eu, d'une part, récriture carrée, exclusivement employée aux usages religieux, et, d'autre part, l'écriture dite samaritaine (parce qu'elle a en effet beaucoup de ressemblance avec l'écriture des Samaritains) , exclusivement réservée aux usages vulgaires, tels que la constitution des légendes monétaires, faites apparemment pour être lues et comprises de tout le monde.

Je ne veux pas abandonner la lecture de la seconde ligne de l'inscription que j'étudie en ce moment, sans déclarer que je ne me rends pas compte, grammaticalement parlant, de la forme nro^D , avec ses deux désinences féminines. En hébreu comme en chaldéen, c'est n^D, et à l'état construit ro^D, qui signifie reine. D'où vient le n final ? Je ne le devine pas. Quoi qu'il en soit, la tradition qui nous a transmis le nom Qbour-el-Molouk est une tradition qu'il faut désormais accepter. C'est un tombeau dynastique , puisqu'une reine , une vraie reine . y est enterrée , et k une place qui est loin d'être la place d'honneur.

Remontons maintenant à la première ligne.

C'est de l'estranghelo, a-t-on dit. A cela je réponds : Soit; c'est de l'estranghelo, mais de l'estranghelo comme vous n'en avez jamais vu, et je le prouve. Si nous nous laissons guider par la lecture de la ligne en hébreu carré, la première lettre doit être l'équivalent du tsade hébraïque ; or le zode estranghelo est ^ , et cette fois l'assimilation est parfaite. Passons à la seconde lettre. Ici, grand est notre embarras; en écriture estranghelo le dolath ne diffère du rich que par un point diacritique placé dans l'intérieur du premier et au-dessus du second ; comme nous ne voyons pas de point diacritique dans notre inscription, force nous est de rester dans le doute. Faut-il lire D? faut-il lire R? Bien habile qui le devinera , surtout avec la fâcheuse mutilation de la seconde lettre de la ligne hébraïque. La troisième lettre devrait être un he9

en écriture estranghelo 00 ; et cela n'y ressemble pas le moins du monde. En revanche, elle ressemble d'une manière indubitable au nun estranghelo final ; notre nom propre cette fois doit donc se lire Zodan ou Zoran. On a admis qu'il y avait là une nunnation analogue à celle qui, du nom hébraïque mhv (signifiant pacifique), a fait Salomon. C'est très-possible, et je l'admettrai sans grande difficulté.

Les deux lettres qui suivent sont bien les lettres estranghelo rhem et lomad A^3 , qui commencent le mot syriaque Melketo, « reine. » Quant à la lettre suivante, elle n'a plus rien de commun avec l'estranghelo, tandis qu'elle est tout à fait voisine du qaf que nous a présenté le texte hébraïque de la seconde ligne. Il n'y a pas grande affinité, convenonsen, entre les formes estranghelo de cette lettre, v^ et A, et la forme ^ que nous présente notre inscription.

Nous devrions ensuite trouver un tau ( estranghelo àv et à> ) , et nous rencontrons le /* , tau de forme phénicienne à peu près pure.

Reste enfin Yolaf final, qu'appelle la forme syriaque melketo du mot signifiant « reine. » Volaf final , dans les plus anciens manuscrits estranghelo, décrits au public par mon illustre et savant confrère M. W. Cureton, est ainsi figuré : rf, tandis que nous trouvons ici une ligature des deux lettres T et A ainsi formée : ^^ . Franchement , si c'est bien là de l'estranghelo, il se présente à nous avec des figures toutes nouvelles, tant elles sont anciennes, puisque sur huit caractères il y en a juste quatre qui diffèrent de l'estranghelo connu. Nous devrions avoir : rf^v^l^D ^"1^ ou •-^5, et

nous avons la première ligne de l'inscription dont nous avons donné ci-dessus le fac-similé.

Cela se ressemble, c'est vrai, mais ce n'est pas la ressemblance garantie à trente francs, c'est- l'air de famille à

dix francs des fabricants de portraits. Que conclure de cela ? Que nous avons ici un spécimen, beaucoup plus ancien qu'on n'a bien voulu le croire et le dire, de récriture qui représentait la langue aramit, araméenne ou syriaque, dont parlent le livre des Rois (II, xvm, 26) et Diodore de Sicile (lib. XIX, cap. xcvi).

Maintenant résumons : c'est une reine qui était enfermée dans le tombeau que j'ai découvert. Mais quelle reine? Voilà ce que je ne me charge pas de dire. Cependant ma tâche est loin d'être terminée, et il faut bien maintenant que je fasse entrer en ligne de compte les faits matériels dont la saine appréciation a son importance, ainsi qu'on va le voir.

Et d'abord j'en ai dit assez, je pense, pour établir que ce tombeau a été violé avant le siège de Titus; certes, les gens qui, peu de temps après, fendirent le ventre des Juifs pour chercher dans leurs entrailles palpitantes les pièces d'or qu'ils pouvaient avoir avalées, n'auraient pas eu la maladresse de refermer avec tant de soin la tombe qu'ils eussent infailliblement violée s'ils l'avaient pu découvrir; s'ils en eussent soupçonné l'existence, rien ne les eût empochés d'y pénétrer *. Mais le tombeau était déjà dévasté quand un charnier des

\. Saint Jérôme, dans son commentaire au chapitre vm de Jérémie (édit. Martianay, t. III, p. 569), parle en termes positifs des tombes juives profanées et violées par les Assyriens et par les Romains. Commençons par donner le texte du prophète, auquel se rapporte le commentaire de saint Jérôme :

vm. \ . « En ce temps, dit Jehovah. on tirera de leurs sépultures les ossements des rois de Juda, et les ossements de ses chefs, et les ossements de9 Cohenim, et les ossements des prophètes, et les ossements des habitants de Jérusalem.

2. « On les exposera au soleil et à la lune, et à toute l'armée du ciel, qu'ils ont aimée, qu'ils ont servie, qu'ils ont suivie, qu'ils ont recherchée, et devant laquelle ils se sont prosternés; ils ne seront pas ramassés, ni ensevelis; ils seront comme du fumier sur la terre.

3. « La mort sera préférable à la vie pour tous ceux qui resteront de cette

hommes morts les armes à la main y fut installé. Il n'y a donc pas trois hypothèses permises. Ou c'est avant, ou c'est après le siège de Titus que la violation a eu lieu. Avant, c'est admissible; postérieurement, je ne pense pas qu'il soit possible de trouver une époque à laquelle ce fait ait pu s'accomplir, car ce sont des Juifs qui ont ouvert la tombe en question, ne l'oublions pas.

Voilà donc une catacombe royale , cela ne peut plus être discuté ; elle a été dépouillée des objets précieux qu'elle renfermait avec les cadavres royaux , et cela avant le siège de Titus. Or il est une catacombe royale sur le compte de laquelle nous savons, de science certaine, que deux faits de cette nature s'y sont accomplis : l'un de ces faits, le dernier, a amené la construction, au-dessus du vestibule, d'un monument expiatoire : ce monument, j'en ai retrouvé les débris et la place à point nommé, et l'on me demande si je crois encore que les Qbour-el-Molouk soient les tombeaux des rois de Juda! Oui; cent fois, oui; plus que jamais, oui!

Mais à quelle époque faire remonter la tombe en question?

méchante race-là dans tous les endroits où j'ai repoussé ceux qui sont restés, dit Jehovah Sebâout. »

Voici maintenant comment s'exprime saint Jérôme : « Omnia qua? prophetaiis sermo dcscribit, nostro tempore cernimus accidisse, non uni Jérusalem quae ista perpessa est a Chalda?is atque Romanis, sed universo orbi... Et quia solebant, juxla antiquum morem, aurum et qua?dam ornamenta vol mulierum vel virorum in sepulcris condere , ha?c quoque frangebat et eflbdiebat avaritia, ut cœlo et luci proderentur; et ideo primum regum Juda et principum ojus, sacerdotum quoque et prophetarum , et universi populi qui fuerunt in Jérusalem ossa de tumulis proferebantur, patentia soli et luna?, et omnium stellarum aspectui ; ut quibus serviorunt, dorelicto Deo, eorum paterent aspectibus, et consumpta in sterquilinium et cineres solverentur. Si quis autem de multitudine potuisset emigore, ad quaxumque loca venisset, mortem prœferret vit», et remedium infelicis animée putaret interitum. »

Doutora-t-on maintenant que les Chaldéens et les Romains eux-mêmes eussent violé le tombeau que j'ai découvert, s'ils en eussent pu soupçonner l'existence? Je ne le crois pas.

voilà un problème moins aisé à résoudre. La reine dont elle a contenu les restes était une Araméenne. Son nom et son titre ont été inscrits en lettres araméennes sur la cuve du sarcophage; plus tard, je ne sais quand, une seconde main a transcrit et traduit en hébreu la légende funéraire; ceci est positif. Voyons donc s'il est possible de se rendre compte de ces diverses circonstances.

Remontons à la chute du royaume de Juda. Sédécias fut fait prisonnier et il eut les yeux crevés; ses enfants furent mis à mort devant lui, avant qu'il pût regarder comme un bienfait le supplice qu'un féroce vainqueur lui faisait subir. L'histoire sainte ne parle pas de la reine, sa femme. Qui nous dit que celle-ci n'était pas morte jeune, avant la ruine de Jérusalem, peut-être même bien peu de temps avant la catastrophe qui anéantit le royaume de Juda ? Qui nous dit qu'elle n'était pas Araméenne et que cette tombe à peine ébauchée ne fut pas la sienne? Qui nous dit que son nom n'y fut pas inscrit en hâte, au milieu du trouble affreux qui dut précéder la chute de Sédécias? Qui nous dit que cette tombe ébauchée ne devait pas être achevée avec soin, et que le temps et la possibilité de le faire ne manquèrent pas? Qui nous dit enfin que la seconde inscription, traduction de la première, et tracée par une autre main et par un autre ciseau, ne le fut pas au retour de la captivité , lorsque les faibles débris de la nation , soixante-dix ans après ces tristes événements, reçurent du roi des rois la permission de revoir et d'habiter les ruines de leur antique capitale? J'attendrai qu'on réponde à toutes ces questions. Je sais bien que ce sont des hypothèses. Des hypothèses, soit! mais qu'on en trouve d'autres qui supportent l'examen comme celles que je viens de poser * !

4. Mes contradicteurs n'ont pas pensé à une des femmes d'Hérode, à la 1. 50

C'est le tombeau d'Hélène, reine d'Adiabène, et des princes de sa famille, me dira-t-on. Je répondrai : c'est impossible. J'ai déjà énuméré les raisons qui font que je ne saurais l'admettre. Une reine dépaysée, toute reine qu'elle est, ne se fait pas tailler dans le roc vif des excavations qui cubent près de onze mille mètres; quand elle préparait une tombe pour elle et pour son fils, Hélène a fait bâtir des pyramides, et non creuser des caves. Nature du monument, distance de la ville, style décoratif, tout est en opposition flagrante avec la supposition que c'est là que la reine d'Adiabène a été enterrée. Mais il y a plus! 11 est curieux, en effet, de calculer l'époque à laquelle Hélène fut inhumée sous les pyramides qu'elle avait fait bâtir, et c'est ce que nous allons faire. Ouvrons donc Josèphe : Cuspius Fadus était à Jérusalem procurateur de Judée, au nom de Claude, successeur de Caligula. Le roi Agrippa II était à Rome, et en sa présence Claude expédia à Jérusalem un rescrit impérial relatif à des réclamations de la nation juive. Ce rescrit est daté du 4 des calendes de juin, l'année du consulat de Rufus et de Pompeius Sylvanus. C'est à cette époque qu'Hélène et son fils, le roi Izates, embrassèrent le judaïsme. A la mort de Monobaze, son père, Izates. qui vivait à Spasini-Charax, se hâta de revenir en Adiabène. Une fois reconnu roi, il refusa d'exécuter les conseils des grands de sa cour, qui le poussaient à mettre tous ses frères à mort. Il se contenta d'envoyer les uns en otages auprès de l'empereur Claude, et les autres auprès d'Artaban, roi des Parthes. Hélène s'était faite juive pendant que son fils était encore à Spasini-Charax. Ce ne fut qu'après être entré en possession de la couronne qu Izates voulut à son tour passer

reine Malthacé; qu'ils torturent un peu le titre Malketo, et ils en tireront le nom Malthacé. Je suis bon prince, moi, et voilà une solution que je leur fournis gratis.

au judaïsme ; et seulement lorsqu'il eut été circoncis, sa mère Hélène partit pour Jérusalem. Lorsqu'Izates mourut, il était âgé de cinquante-cinq ans, et il en avait régné vingt-quatre. A la nouvelle de la mort de ce fils bien-aimé, Hélène revint en Adiabène, où elle lui survécut peu. Ce fut Monobaze qui succéda sur le trône à Izates, et qui envoya à Jérusalem les restes de sa mère et de son frère, pour qu'ils reçussent les honneurs de la sépulture dans le mausolée qu'Hélène avait fait construire.

A présent, interrogeons les dates. Caligula est mort en 41 après J.-C. et Claude en l'année 54. Cuspius Fadus a été procurateur de la Judée de 44 à 40. C'est pendant le règne de Claude qu'Izates a pris la couronne, c'est-à-dire entre les années 41 et 54 , et il a régné vingt-quatre ans. S'il était monté précisément sur le trône dans l'année première du règne de Claude, ce qui n'est pas impossible, mais un peu invraisemblable, convenons-en, au chiffre 41 nous aurions à ajouter le chiffre 24 pour avoir la date de sa mort, qui deviendrait ainsi l'an 05 de l'ère chrétienne. Hélène, en apprenant la mort d' Izates, est retournée en Adiabène, où elle a encore vécu quelque temps ; il faut donc forcément attribuer une date postérieure à Tan 05 pour la mort d'Hélène. Mettons tout au pis, et admettons qu'une année seulement se soit écoulée pendant le double voyage d'Hélène vivante et d'Hélène morte, pour aller en Adiabène y vivre quelque temps après Izates, et revenir dans son cercueil à Jérusalem, en compagnie du cercueil de son lils; cela est invraisemblable, je le répète, et cependant nous voilà reportés à l'an 00 pour la date de l'inhumation d'Hélène et d'Izates, et en 70 Jérusalem est prise et dévastée par Titus! Le siège a duré du Ier avril au 8 septembre 70, c'est-à-dire plus de six mois. C'est aux premiers événements du siège qu'il faut rapporter

rétablissement d'un charnier de guerre dans le vestibule des Qbour-el-Molouk. Il s'est donc écoulé tout au plus trois ans depuis l'enterrement d'Hélène et de son flls jusqu'au jour où leur tombeau aurait servi de charnier pour les hommes morts pendant le siège ! Tout cela , je le répète , est de la dernière invraisemblance. D'ailleurs, il y a mieux : Pausanias parle du tombeau d'Hélène comme intact à l'époque où il écrivait. Or il écrivait à l'époque d'Hadrien. Il n'est donc pas possible que les Qbour-el-Molouk soient le tombeau d'Hélène et de son ûls. Aujourd'hui, il faut de toute nécessité renoncer à cette attribution, qui n'a plus l'ombre d'apparence, et chercher une autre origine pour les Qbour-el-Molouk *.

J'ai surabondamment démontré, depuis bien des années, qu'il n'est pas possible de penser aux rois asmonéens, pas plus qu'à la dynastie d'Hérode. Force est donc toujours de revenir aux rois de Juda. Mais, me dira-t-on, vous n'avez pas le droit de vous inscrire en faux contre la tradition

1 . On a prétendu que les tombes nombreuses creusées dans les Qbourel-Molouk étaient celles des membres de la famille d'Hélène. A cela , il v a une réponse à faire. Lors de la défaite de Cestius par les Juifs, deux parents de Monobaze, mari d'Hélène, étaient à Jérusalem et furent parmi les chefs les plus ardents des Juifs révoltés. C'étaient Monobaze et Cenedreus. Ce fait eut lieu sous le règne de Néron, en l'année 66. Cela pourrait faire admettre que c'est en 66 que le corps d'Hélène fut rapporté à Jérusalem lie II. jud.» II, xix, 2). Après la prise de Jérusalem par Titus, en 70, les membres de la famille d'Izates, ses frères et ses fils se rendirent en demandant grâce. Titus se montra clément, malgré sa colère contre les survivants; il leur accorda la vie, mais en les tenant sous bonne garde : les fils et les proches du roi furent peu après envoyés chargés de chaînes à Rome, où ils devaient rester en otages (Bell, jud., VI, vi, 4). Us ne furent donc pas enterrés à Jérusalem. Enfin dans le même livre (Dell, jud., IV, ix, 11) , il est encore question d'une princesse Grapte, sœur d'Izates, roi d'Ariiabènc, qui s'était bâti un palais à Jérusalem, palais dans lequel Jean avait établi le siège de sa tyrannie et déposé le produit de ses rapines. Mais qui nous dit où et quand mourut et fut enterrée cette princesse? Personne. Il est bien possible qu'elle ait été au nombre des prisonniers de la famille d'Izates que Titus envoya en captivité à Rome.

constante qui place sur le mont Sion , dans la citadelle même de David , les tombeaux de ce grand roi et de sa dynastie. En tout cas, je puis m'inscrire contre la prétendue constance de cette tradition , et voici sur quoi je me fonde. Le Pèlerin de Bordeaux, qui a écrit son itinéraire en 333, s'exprime ainsi : « Item ab Hierusalem euntibus Bethléem millia quatuor, « super strata in parte dextra est monumentum ubi Rachel « posita est, uxor Jacob. Inde millia duo a parte sinistra est « Bethléem, ubi natus est Dominus Jésus Chrislus; ibi basilica « facta est jussu Constantini. Inde non longe est monumentum « Ezechiel, Asaph, Job et Jesse, David, Salomon, et habet « in ipsa cripta ad latus deorsum descendentibus , Hebraûs « scriptum nomina superscripta. » En 333 donc la tradition mettait à Beit-Lehm les tombeaux de David et de Salomon. Dans l'itinéraire d'Antonin martyr, de Plaisance, écrit vers 570, nous lisons ceci au chapitre XXX : «... Et Beth- « leem est locus splendidus... Continuo médium milliarium a « Bethléem in suburbio, David jacet in corpore, simul et « Salomon , iilius ejus , in duo monumenta ; ad sanctum « Davidem appellantur. » En 570, les tombeaux de David et de Salonron passaient toujours pour être à Beït-Lehm. Entre le Pèlerin de Bordeaux et Antonin le martyr se place saint Jérôme , qui , dans sa lettre k Paula pour l'engager à venir le rejoindre à Beït-Lehm, lui dit qu'ils iront prier ensemble au tombeau de David. C'est que saint Jérôme plaçait aussi à Beït- Lehm le tombeau de David. Et , en eiïet , voici ce que nous lisons dans sa traduction de Y Onomaslicon d'Eusèbe (édit. Martianay, t. II, p. 411 et 412) : « Bethléem civitas David, in sorte « tribus Judic, in qua Dominus noster atque Salvator natus « est, in sexto ab Aelia milliario, contra meridianam plagam, « juxta viam quae ducit Chebron; ubi et sepulcrum Jesse et « David ostenditur... sed et propter (lisez : propé) eamdem

« Bethléem régis quondam Judaeae Archelai tumulus ostenu ditur ; qui semitae ad cellulas nostras e via publica diver- « tentis principium est. » Voilà qui est certes bien positif; et que dit Eusèbe lui-même? BrjÔ'Xeèj/., çtAv;; 'Iou&a, AiXiaç aroôev G7]|i.e(otç c' èizl Ta varia , èirl t/jv (pepouaav et; Xeëp&v oàov evôa to (jLvri[x.a 'Ieccal xal Aaêi&o; SetxvuTat. Il est clair que, pour

Eusèbe et saint Jérôme, David n'était pas enterré sur le mont Sion. Que devient donc la prétendue tradition constante relative au mont Sion? Une fausseté, et rien de plus.

Remarquons d'ailleurs, en passant, qu'il n'y a pas que la citadelle de Sion qui ait reçu le nom de cité de David dans les saintes Ecritures. Nous lisons en effet dans l'Evangile de saint

Luc (chap. Il, II) : « 'Avéêr, £èxal 'Iwcr/iç im tt; ro&tXata; èx « TuoXewç Na^apèô et; tv)v 'iou^atav et; rccftiv Aai>i£, YJTt; xa&eixaî « B7)ÔXeé|x., * et au verset 11 : « "Oti èréyÔTi ù|x.tv cvfiJLepov cwnfp, « o; ecTtv XptGToç xupto; èv 7UoXet Aaut&. »

Maintenant que j'ai raconté en détail les recherches curieuses que j'ai eu le bonheur de faire au Tombeau des Rois, je reviens aux ennuis de toute nature que ces recherches m'ont attirés. J'ai déjà dit que l'on avait excité les Juifs contre moi, afin de faire naître, per fas mit nefas, un obstacle quelconque qui me forçat d'abandonner mes fouilles. Voyons comment on s'y prit pour obtenir ce résultat si désiré.

Dès le 9 au matin, les Juifs affluaient au Tombeau des Rois; on voit que la nouvelle de ma découverte avait promptement fait son petit chemin. Mes deux nègres et mes ouvriers les chassèrent impitoyablement ; ils coururent chez le pacha se plaindre de ce que je dérangeais leurs glorieux ancêtres. Prévenu de cela, je me rendis, avec Gaillardot, chez Barrère, afin de le prier d'envoyer immédiatement Hanna Carlo au serai, demander ce que l'on voulait de moi. Il revint en hâte m'annoncer que le pacha.

ennuyé des plaintes qu'on avait formulées devant lui , avait décidé qu'il se rendrait en personne au Tombeau des Rois, pour juger par lui-même de la valeur de ces plaintes. J'y courus au plus vite et l'attendis peu de temps; car à peine étais-je arrivé sur le terrain, qu'une longue lile de cavaliers parut, ayant à sa tête S. E. Kourchid- Pacha, auquel je fis l'accueil le plus poli que je pus. Il était accompagné du muphti, du cadhi, et d'un rabbin délégué par les Juifs allemands; je note cela , parce que les Juifs allemands seuls ont voulu jouer un rôle dans cette affaire , tous les autres s'étant tenus cois. L'inscription du sarcophage pouvait nous jouer un méchant tour, si elle était aperçue par l'excellent rabbin ; en conséquence Salzmann , saisissant une poignée de terre glaise dans le tas qui servait à mouler, par mon ordre, les principaux motifs de la belle frise extérieure, se glissa dans le caveau découvert et emplâtra si bien l'inscription qu'on n'en voyait plus trace. Quelques minutes après, tous les hauts personnages entraient dans le sépulcre, et le rabbin en grattant avec les doigts découvrait la seconde lettre de la première ligne. «Voilà un daleth, secria-t-il. — Eh bien! qu'est-ce que cette lettre signifie? dit le pacha. — Je n'en sais rien. — Vous vous trompez, c'est une cassure, il n'y a rien d'écrit. — Heureusement il fait à cette époque de l'année une chaleur mortelle dans ces caveaux; et, après un quart d'heure de séjour, tout le monde suait et soufflait si bien , qu'on se hâta de revenir au grand air. Alors commença le plaidoyer du rabbin. « C'est ici un lieu saint pour nous , fit-il. — J'en suis charmé, lui répondisse; est -il votre propriété, ou contestez- vous aux propriétaires le droit de faire de leur terrain ce qu'ils veulent et de le louer, si bon leur semble? — Non ; mais c'est ici qu'est enterré Kelbah-Chebouâ, un saint prophète. — Pardon, ce nom signifie « la chienne qui rassasie, » et si c'est là le nom d'un

de vos prophètes , vous leur donnez de drôles de noms ; convenez-en, celui-là n'est pas précisément respectueux; Kelbah, d'ailleurs, c'est une chienne, ce ne serait donc pas un homme.

— Mais le Talmud dit... — Je ne discute pas ce que dit ou ne dit pas le Talmud: êtes-vous ici chez vous ou chez des musulmans? — Mais... » Le pacha commençait à faire la grimace; il était clair que les prétentions du docte talraudiste a'étaient pas de son goût. Celui-ci alors se baissa, et, ramassant une poignée d'ossements calcinés , il les fit voir au pacha avec des larmes dans la voix et des tremblements superbes dans la main. « Voyez, dit-il, ce sont les os de nos pères. — Est-ce que vos pères brûlaient les os de leurs morts? — Non.

— Ceux-là sont brûlés, mon bonhomme; ce sont donc les os des Romains, qui ont si bien éreinté vos pères! » La patience m'avait échappé , et je n'étais plus parfaitement parlementaire. Mon rabbin , y regardant de plus près, ne put se dispenser de reconnaître qu'il avait entre les doigts des ossements calcinés, et il les rejeta avec horreur. Et moi je lui ris au nez, croyant en être quitte. Erreur! « Si ceux-là sont brûlés, il y en a d'autres qui ne le sont pas, et vous avez profané ceux-là aussi. » J'allais répondre, lorsque le pacha intervint : « Monsieur de Saulcy, me dit-il , pour couper court à ces scrupules, faites un trou et remettez tous les os dedans. » J'y consentis de grand cœur, et cette promesse une fois obtenue, le pacha déclara qu'il était suffisamment éclairé, que l'affaire était arrangée et qu'il allait se retirer. Là- dessus il remonta à cheval, et tout le monde, y compris le rabbin, reprit le chemin de la ville. Une fois seul , je fis le serment sur les os en litige, que je ne quitterais Jérusalem que lorsque mon sarcophage serait en lieu sûr, à Sainte -Anne, par exemple, ou à Jaffa. Ce n'était pas la peine d'avoir fait une trouvaille si curieuse pour me la voir souffler, et pour apprendre un

beau matin qu'elle était dans quelque autre musée que celui de Paris.

Le soir, je tins conseil avec tous mes amis, et ils m'approuvèrent quand je leur dis que je tiendrais bon, et que je mettrais plutôt le sarcophage en miettes que de ne pas l'emporter avec moi. Tous les moyens furent discutés. Fallait-il détacher la face à inscription seulement, et laisser tout le reste après avoir escamoté cette partie? Je n'y voulus pas consentir, et je déclarai que j'aurais tout ou rien , mais que dans cette dernière alternative personne n'aurait rien. La conclusion fut qu'il fallait d'abord amener cuve et couvercle au grand jour, et sous le vestibule extérieur.

Mettre cette translation à exécution n'était pas une petite besogne. La cuve avait un poids énorme, et tel que jamais les deux plus forts chameaux du monde, avec un takhtarouân, ne parviendraient à la traîner à Jafla. Il fallait donc, une fois sortie de son trou, la dépecer avec les plus grandes précautions, de façon à la reconstruire quand elle serait au Louvre, sans qu'il restât de traces de cette mutilation forcée. Quant au couvercle, bien qu'il fût très- pesant, deux chameaux en viendraient à bout.

Il a fallu plusieurs jours d'un travail opiniâtre pour ame-. ner hors des caves ces deux énormes masses, et dès qu'elles ont été tirées de leur gîte primitif, Pierre en personne a commencé à entamer au ciseau tous les joints, de façon à détacher les quatre faces du fond, qui sera bien assez lourd à lui tout seul.

Pendant que cela s'exécutait, les Juifs ne cessaient de tourmenter le pacha pour obtenir de lui l'ordre de laisser mon sarcophage aux Qbour-el-Molouk. Le pauvre homme ne savait plus auquel entendre. Chaque jour, quelque temps qu'il fît, car la pluie la plus affreuse avait commencé dès • i. « 54

le 9, la vraie grande pluie de l'hivernage, les Juifs accouraient au Tombeau des Rois, se faisaient régulièrement chasser par mes hommes , et allaient assister d'en haut au dépècement de la cuve. Chaque coup de marteau leur fendait le cœur, à ces braves gens, et on les stylait d'heure en heure à essayer de nouvelles tentatives. Le 10 décembre, Hanna Carlo vint me prévenir qu'il avait découvert qu'un fellah de Liftah était régulièrement propriétaire de douze carats, c'està-dire de la moitié, du fonds et tréfonds des Qbour-el-Molouk; il avait traité immédiatement avec lui , et , moyennant deux ou trois cents piastres, celui-ci lui avait cédé tous ses droits sur le sarcophage en question.

Suivant la loi turque, un tiers du sarcophage appartenai au soulthan, et ce tiers était devenu mien par suite de la teneur du firman en possession duquel j'étais, et qui stipulait que tout ce que je trouverais dans mes fouilles, sauf les doubles, devait m'appartenir. Comme trouveur ou inventeur, j'avais légitimement droit à un second tiers, et le troisième appartenait aux propriétaires fonciers. On vient de voir que j'étais déjà, grâce à Hanna Carlo, mis en possession de la moitié de cette troisième part. On essaya alors de persuader au pacha que le firman ne concernait que les médailles et les bijoux; un instant il le crut ou feignit de le croire, mais je me hâtai de lui faire dire que je n'entendrais pas de cette oreille-là, et ce nouveau moyen fut abandonné.

Il s'agissait de traiter avec les propriétaires des douze derniers carats, et Mohammed s'en chargea. L'affaire fut bientôt conclue, et moyennant cinq cents piastres, j'étais reconnu seul et légitime propriétaire de ma trouvaille. J'en fls prévenir le pacha, et je continuai mon opération. Le 11, j'allai voir Barrère, chez qui je trouvai Hanna Carlo ; celuici avait vu le pacha, devant le cadhi qui avait déclaré que

j'avais raison, et que j'étais pleinement dans mon droit. Tout semblait terminé; j'espérais du moins qu'il en était ainsi, lorsque le lendemain Hanna Carlo vint me prévenir que le pacha avait encore une fois changé d'idée. 11 avait reçu une nouvelle supplique des Juifs, par laquelle ceux-ci le prévenaient qu'ils allaient écrire au grand rabbin de Constantinople pour soumettre le cas à la Sublime Porte. Du coup, la moutarde me monta au nez. Je donnai à Hanna Carlo, avec l'assentiment de Barrère, l'ordre de se rendre immédiatement au serai, et de prévenir le pacha que je lui laissais jusqu'au lendemain dimanche à dix heures pour réfléchir ; qu'à cette heure, je voulais une réponse par oui ou par non, pure et simple. J'eus alors l'idée de faire proposer au pacha de mettre le sarcophage dans une caisse qui serait scellée de son cachet, de celui du consulat et du mien , et de le faire transporter au serai, où il resterait sous sa responsabilité personnelle comme une propriété de l'Empereur indûment retenue. Heureusement ce beau projet, élucubré pendant la course d' Hanna Carlo au serai, ne fut pas mis en avant. Le brave drogman rentra enfin après s'être fait attendre plus de deux heures; il avait laissé Kourchid- Pacha plus ennuyé et plus perplexe que jamais. Il avait d'abord demandé que le temps de la réflexion lui fût laissé jusqu'à midi; puis il s'était ravisé, et avait dit à Hanna Carlo de venir au serai le lendemain à neuf heures du matin, pour connaître sa décision. On peut facilement deviner combien j'étais tourmenté. Je voulais écrire directement à l'Empereur, au ministre de l'instruction publique, à celui des affaires étrangères, et à notre ambassadeur à Constantinople. A tout risque, toutes ces lettres furent préparées ab irato dans la soirée.

Le lendemain dimanche, pendant le déjeuner, Hanna Carlo, que j'attendais avec une impatience fébrile, parut enfin.

Je me hâtai de monter avec lui dans ma chambre , et là il me raconta qu'il avait fait remarquer à S. E. Kourchid-Pacha que je n'étais pas le premier venu; qu'il jouerait gros jeu s'il cherchait à me mystifier, et patati , et patata ! Si bien que le pacha prit enfin son parti : il déclara que le sarcophage était bien à moi, moyennant que je le payerais 3,000 piastres au lieu des 500 convenues ; que je le ferais disparaître le plus vite possible, et que je lui donnerais deux lettres , Tune pour Fouad-Pacha, et l'autre pour Aaly-Pacha, dans lesquelles je ferais part k ces hauts personnages de toute ma satisfaction pour les services que Kourchid-Pacha m'avait rendus dans cette affaire.

Enfin, je respirais! Et pourtant, toutes ces conditions me donnaient à réfléchir. 3,000 piastres au lieu de 500 ! cela me paraissait une petite tentative d'exploitation, et je parai la botte en déclarant que les 3,000 piastres seraient payées devant le medjlis et par les mains du chancelier du consulat de France. Faire enlever le sarcophage tout de suite, c'était chose impossible. La pluie affreuse qui tombait sans intermittence depuis une semaine avait si bien détrempé la route de Jaffa , que pas un chameau n'y pourrait faire un pas, même sans être chargé. À Jérusalem, il n'y avait pas d'animaux capables de porter de pareils fardeaux, et à Jaffa seulement le chef des chameliers, nommé El-Rhouty, pouvait fournir des bétes en état de suffire à la besogne. Quant aux lettres aux deux ministres de Sa Hautesse , c'était chose convenue , et je les remettrais le jour où je me sentirais bien maître de mon sarcophage.

Mauss, qui s'est déjà servi très-souvent d' El-Rhouty et de ses chameaux, lui a écrit pour lui donner l'ordre d'envoyer à Jérusalem les douze bêtes les plus robustes de son troupeau. Maintenant, il faut les attendre.

Le 14 décembre, El-Rhouty arriva, mais sans chameaux, hélas! Il aurait été absolument impossible de les faire marcher dans les terres détrempées qui séparent Jaffa de la montagne. Jusqu'au 18, le temps le plus affreux ne cessa de paralyser tous nos mouvements; on ne travaillait plus d'aucun côté, car, par les pluies diluviennes de l'hiver de ce pays, bien fin qui déciderait un de ses habitants k la recevoir toute une journée, même pour gagner sa vie.

J'ai dit tout à l'heure que les 3,000 piastres auxquelles le pacha avait fixé le prix d'achat de mon sarcophage devaient être payées devant le medjlis assemblé; elles l'ont été en effet, et, avec cette petite précaution, je comptais bien que les propriétaires des Qbour-el-Molouk . qui sont tous devenus mes bons amis, entreraient sans. difficulté en possession de la part qui revenait à chacun. J'avais encore compté sans les tergiversations turques.

Comme le vendredi, 18, le ciel s'était un peu dégagé, j'en avais profité pour faire une promenade, nécessaire après la longue réclusion à laquelle la pluie m'avait condamné. En rentrant à l'hôtel , je trouvai réunis sur la place du Qalâah tous mes propriétaires, qui n'avaient pas touché encore un rouge liard , et qui commençaient à craindre que la marche de la somme réellement donnée par moi ne fut.... interrompue par le brouillard. Je les rassurai de mon mieux; je leur affirmai qu'il ne dépendrait pas de moi qu'ils ne touchassent les trois mille piastres que j'avais versées, pour eux seuls s entre les mains du cadhi, devant le muphti, le medjlis tout entier et le pacha, son président : j'ajoutai que le lendemain je devais aller au serai pour prendre congé de Kourchid- Pacha; que je m'occuperais de leur affaire dans cette visite, et qu'à cinq heures du soir ils pourraient venir chercher la réponse que j'aurais reçue. Les pauvres gens, consolés par

ces paroles, me laissèrent continuer mon chemin. Le lendemain, ils furent exacts au rendez- vous; j'avais vu le pacha dans la journée, et Son Excellence m'avait dit que mon argent ne serait remis aux propriétaires qu'après le départ des pierres. Je ne voulus pas recevoir les réclamants, n'ayant rien de bien bon à leur annoncer, et je chargeai Botros de les tranquilliser de son mieux, en leur offrant de ma part et en subrogation un petit bakhchich de quatre cents piastres, qu'ils refusèrent magnanimement..., afin sans doute de me faire comprendre qu'il serait tout à fait convenable d'augmenter la dose. 0 bons Arabes !

Après bien des débats, j'avais enfin traité avec El-Rhouty, et franchement, cette fois, j'étais émerveillé du bon marché des choses en ce pays. Vingt francs par chameau pour venir de Jaffa à Jérusalem et retourner chargés de Jérusalem à Jaffa, certes, ce n'était pas cher! Je me dépêchai de donner quelques napoléons d'arrhes, et de la sorte je n'eus plus la moindre inquiétude sur l'exécution de mon marché.

Le dimanche 20 était, à ce qu'il paraît, le jour choisi par mes bons amis de Jérusalem pour frapper un grand coup. Le dimanche , tout le monde est en l'air, absolument comme si tout le monde était chrétien. C'était donc bien là le jour favorable, entre tous ceux de la semaine, pour amener une belle petite émeute. J'étais tranquillement h déjeuner h l'hôtel, lorsque le plus vieux des propriétaires du Qbour-el- Molouk vint me prévenir qu'il y avait là-bas trois ou quatre centaines de Juifs armés de bâtons, de pelles, de pioches, de haches, vociférant et se démenant comme des diables clans un bénitier. Je l'envoyai immédiatement au serai annoncer cette nouvelle incartade au pacha, et je continuai tranquillement mon déjeuner. Survint alors Pierre, essoufflé et effaré, qui m'annonça que tout allait fort mal , et qu'il allait infailli-

blement arriver quelque malheur. Tous mes amis me supplièrent de ne pas bouger de l'hôtel, afin de pouvoir recevoir les avis qu'ils m'enverraient de tous les points, et afin surtout de ne rien compromettre, en restant à même de répondre à la minute à tout et à tous. Quoique ce parti fut vraiment le bon, il me paraissait si bien empreint de pleutrerie, qu'il fallut des insistances réitérées de leur part pour que je consentisse à rester claquemuré à l'hôtel pendant qu'ils allaient faire mes affaires. Botros, qui à cette nouvelle est devenu hydrophobe, part le premier, suivi du brave Iskender Cobrously, qui m'est tout dévoué. J'attends ! Qu'on juge de mon inquiétude et de mon impatience! Une demi-heure après, Iskender arrive en nage , et il me raconte, en riant comme un fou , que Botros et mes douze gamins ont mis en fuite l'armée d'Israël , le premier avec un moulinet de son sabre, les autres avec quelques mottes de terre. Les Juifs rentrent en ville, en criant qu'on les a massacrés, et ils vont au serai. Attendons encore! Iskender retourne aux Qbour-el-Molouk , et en revient cette fois avec Botros; tout est désert là-bas, il n'y a plus que mes ouvriers et mes deux nègres. Enfin accourt Gélis , qui a été tout droit au consulat , et qui m'explique ce que signifie tout ce remue-ménage. Les Juifs allemands, toujours poussés par je ne sais qui, ou plutôt par je sais bien qui, sont allés crier à la violence devant le pacha. Sommés de montrer leurs blessures, ils les ont vainement cherchées, et, ne les trouvant pas, ils ont fini par se retrancher dans leur volonté d'enterrer avec pompe les os de leurs ancêtres, que j'ai dérangés. C'est toujours la même chanson ! Ces braves gens tenaient décidément a s'infliger de leur propre gré la suprême humiliation que la Providence leur réservait, celle de rendre les honneurs funèbres aux restes de leurs vainqueurs, les Romains ! Parbleu ! je suis loin de m'y opposer. Il y a là quelque chose de si

étrange, qu'il n'est pas possible que ce ne soit pas providentiel. Donc qu'ils fassent, mais quand j'aurai moi-même fini ma besogne.

Au même instant, le fils du pacha m'envoyait annoncer sa visite. Que me voulait-il? Et je n'avais pas de drogman, ce qui ne me paraissait pas un médiocre embarras , vu que je croyais être sûr qu'il ne parlait que le turc ! Heureusement, je me trompais. 11 savait quelques mots d'arabe, et même quelques mots de français. Il n'était pas encore chez moi, qu'El- Rhouty, mon chamelier, vint me prévenir que ses chameaux étaient arrivés , mais qu'on venait de les arrêter à la porte de Jaffa, et de les confisquer au profit des besoins du gouvernement, pour je ne sais quelle expédition guerrière envoyée à Hébron. Nouveau contre-temps, auquel il fallait parer sans perdre une minute. J'écrivis un mot à Barrère, et Gélis se chargea de le lui porter incontinent. De là, nouvelle négociation au serai; mais celle-ci fut lestement menée à bonne fin, et mes chameaux me furent restitués. Il est vraiment impossible de déployer plus de zèle et plus d'intelligence des affaires, toujours embrouillées à l'orientale, que j'en rencontrai dans mon excellent ami Barrère et dans tout son monde administratif. Tous ont acquis des droits, que je n'oublierai jamais, à ma plus vive reconnaissance.

Enfin parut le fils de S. E. Kourchid- Pacha, jeune homme du meilleur ton et de la plus charmante politesse. Il passa une demi -heure avec moi, déplorant les ennuis incessants que l'on m'avait suscités, et m'apportant les meilleures protestations d'amitié de la part de son père. Celui-ci avait l'attention tout aimable de m'envoyer sa photographie, qu'il me priait de conserver comme le souvenir d'un ami. Je chargeai à mon tour son fils de lui adresser tous mes plus sincères remercîmenls, et de lui bien dire qu'il ne dépendrait pas de

moi que son gouvernement ne lui sût gré de ce qu'il avait bien voulu faire dans l'intérêt de ma mission scientifique. J'appris dans cette visite que la belle cérémonie funèbre imaginée par les Juifs allemands de Jérusalem aurait lieu le lendemain, et que Son Excellence en personne devait y assister. J'espérais bien que tout mon butin archéologique serait en route pour Jafla avant l'heure fixée pour cette solennité, à la célébration de laquelle j'attachais un grand prix, comme à la plus amusante de toutes les revanches des ennuis abominables que j'avais endurés. Et de fait, cette touchante apothéose des Romains par les Juifs eut lieu à heure fixe. L'affluence fut énorme, et tout se passa dans le plus pieux recueillement. Les enfants d'Israël, munis de pioches et de tamis, criblèrent le plus de terre qu'ils purent, afin d'en séparer les os de leurs vainqueurs, sur lesquels ils pleurèrent beaucoup, en priant l'Eternel d'accorder toutes les joies sans fin de la vie céleste h ceux dont ils honoraient les restes périssables. Tous ces débris humains furent ensuite reportés dans les caveaux funéraires, où deux des tombes royales avaient été désignées pour les recevoir. Puis , quand tout y eut été déposé, ces tombes furent clôturées d'un mur en pierre sèche, et il se trouva que les soldats de Titus occupèrent deux tombes des rois de Juda, par les soins intelligents des arrière-neveux de ceux qu'ils avaient tués les armes à la main, égorgés vaincus, vendus comme des bêtes de somme, livrés par milliers en pâture aux animaux féroces dans l'amphithéâtre Flavien. 0 Providence!

Enfin , Dieu merci , j'étais arrivé au bout de mes tribulations ! Le reste de la journée du dimanche se passa dans le calme le plus absolu; mes ouvriers seuls travaillaient avec ardeur à presser le départ de mon convoi archéologique. Le soir, presque tout était encaissé, et mes chameaux, à mesure i. 52

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