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Voyage en Terre-Sainte

Dès mon enfance, un voyage en Palestine et en Grèce avait été pour moi, comme pour bien d’autres, un rêve de prédilection. Bien des fois mon imagination s'était bercée sur les vagues de l’Archipel, au milieu des Cyclades brillantes‘, à la suite des galéres d’Enée ou des vaisseaux de Thémistocle ; bien des fois elle avait gravi sur les pas de Jésus les montagnes de la Galilée et couru avec Elie devant le char d’Achab dansa plaine de Jezréel. Que notre éducation soit païenne ou chrétienne , qu’elle soit esthétique, philosophique ou évangélique, elle nous ramène toujours à l'Orient, et cette patrie commune des religions, des arts et de la pensée, devient par là, — plus que ne saurait l’être notre terre natale, — notre véritable patrie. Nous ne commençons même, pour la plupart, à comprendre la nature que par l'intermédiaire de l'Art ; aussi ne devons-nous point nous étonner s’il nous est arrivé peut-être d'admirer avec émotion dans Virgile ou

‘ Nitentes Cyclades (Virgile). ,

Théocrite les paysages de la Sicile et de la Grèce, avant d’avoir même soupçonné le genre de beauté particulière à notre propre pays. Pour moi, j'ai joui de la nature dans la Poésie, et spécialement dans la Poésie classique, longtemps avant de la comprendre dans les paysages de la Suisse. Nos hautes montagnes voilées dans les matinées d'automne d'un brouillard diaphane, nos grands sapins et nos fraiches prairies avaient moins de charme à mes yeux que les coteaux desséchés qui entourent ma ville natale ; j'aimais à les parcourir lorsqu'un lourd soleil d’été en faisait ressortir l’aridité et les faisait ressembler davantage à l’idée que je me formais des iles de la Grèce ou des montagnes de la Judée. Je me plaisais à contempler notre lac, lorsque la bise, balayant les vapeurs qui effacent habituellement chez nous l'éclat du ciel, teignait l’eau d’un azur plus sombre : je me croyais alors au bord de cette mer aux flots noirs dont parle Homère, et le plus grand bonheur que je pusse me représenter était d’errer quelque jour à l'aventure sur cet archipel fécond en victoires, en merveilleuses légendes et en illustres naufrages.

D’autres temps, d’autres soins. Ce sont là des impressions d'enfance, mais jamais elles ne se sont effacées entiérement, et d’ailleurs les pensées qui leur ont succédé n’ont pas cessé de me ramener vers l'Orient, auquel l'étude de la Bible ajoutait pour moi un nouveau genre d'intérêt : il me paraissait que la vue des lieux où se sont passés les faits de l'Histoire sainte, devait mettre ces faits dans leur vrai jour, les dépouiller à la fois de l’auréole légendaire dont les ont revêtus les peintres, et de

ce caractère pour ainsi dire abstrait qu'ils doivent aux théologiens ; en un mot, leur donner un plus haut degré de vie, de simplicité, de réalité. Si je désirais voir Jérusalem , ce n’était pas pour y quêter de vagues émotions religieuses que l’on peut souvent y chercher en vain; c'était pour y trouver une lumière plus distincte sur les faits, sur les mots, sur l'esprit même de l'Ecriture sainte.

Et d’ailleurs, la connaissance des divers peuples de l'Occident ne satisfait point le besoin que nous éprouvons de voir l'humanité sous plus d’une face. Les nations européennes ne sont que d'insignifiantes variétés d’un mème type. Les traits divers qui caractérisent le Français, l'Allemand, l'Anglais, l'Espagnol ou le Hollandais, — ne sont rien à côté des points de contact et de ressemblance grâces auxquels chacun d'eux est avant tout un Européen. Nos sociétés ne sont toujours et après tout que des édifices construits des débris du vieil empire d'occident ; ce ne sont que des provinces romaines, plus ou moins germanisées, des ouailles plus ou moins indoiles d’une même Eglise latine. De Naples à Edimbourg, dé Kænigsberg à Salamanque, la Syntaxe latine, les Institutes et les Pandectes constituent le fond commun de l'éducation. La même Révolution française a du plus au moins ébranlé et renouvelé toutes ces sociétés, l’Industrie de notre époque les enlace dans un mème réseau de chemins de fer et tend à effacer chaque jour davantage les différences déjà si faibles qui servent encore à les distinguer.

Le désir de voir autre chose n’était donc pas le moindre qui m'attirât vers l'Orient. C'était pour moi plus

qu'un désir, c'était un véritable besoin d'intelligence. I me semblait que je ne parviendrais en aucune maniére à saisir l'esprit de notre mobile Occident, tant que je n'aurais pas un point de comparaison dans cet immobile Orient, qui conserve, dans ses traditions et dans ses mœurs, le souvenir inaltéré des âges primitifs, comme il conserve les corps embaumés de ses rois et de ses dieux dans les nécropoles de Memphis. Je voulais voir une fois un monde qui ne füt ni latin ni germain, ni Catholique ni protestant, je voulais apprendre à connaître dans la race sémitique l’autre pôle de l'Humanité historique. J'avais vu les peuples du progrès, je voulais voir les peuples conservateurs. Je voulais m’asseoir sous la tente de ces vétérans de l'Humanité, de qui nous tenons nos traditions et nos croyances, les premiers éléments de nos sciences et de nos arts, à qui en un mot nous devons tout, et qui ne nous doivent absolument rien.

On pourrait supposer, d'aprés ceci, que mon voyage a été le résultat d’un plan longtemps médité, et que je m y suis préparé par des études suivies et spéciales. Il n’en est rien malheureusement. Mon rève était demeuré à l’état de rêve et n'avait jamais été un projet sérieux. Pendant longtemps, bien des choses m'avaient retenu :

ie La famille, l'étude, Mille soins et surtout la vague inquiétude | Qui fait que l’homme craint son désir accompli.

Un jour cependant, au moment où je songeais le moins à l'Orient, un article de journal éveilla mon attention. L'Unwers m’apprit qu’il existait à Paris, — rue Furstenberg, 6, — une société destinée à faciliter les voyages

en Terre-Sainte, en faisant jouir les pélerins des bienfaits du principe de l'association. Moyennant une somme de fr. 1,250, l'OŒuvre des pèlerinages vous transporte à Jérusalem, vous y héberge au couvent latin pendant ‘les fêtes de Pâques, vous fait parcourir ensuite la Samarie et la Galilée, et, deux mois après, vous rend franco à Marseille. On part le 7 mars, à bord du paquebot des Messageries impériales ; on arrive à Jaffa le jour de la Saint-Joseph, et, avant que la Trinité se passe, on est de retour dans la patrie.

Jamais la pensée d’ui pêlerinage en Orient ne s'était présentée à moi sous une forme aussi concrète. La frayeur d’une résolution à prendre et d'un plan de voyage à méditer m'auraient sans doute retenu toute ma vie. Cette fois-ci la rue Furstenberg me tendait les bras. Il me suffisait de faire mon paquet et de rédiger en trois lignes une traite sur Paris payable au trésorier de l’'Œuvre où à son ordre.

J'écrivis sur-le-champ au secrétaire pour lui faire connaitre mon désir. M. Bettencourt me répondit par une lettre fort aimable à laquelle était joint le règlement. J'y vis que pour être admis à faire partie de la caravane, il fallait être muni d’une recommandation du Président de la conférence de saint Vincent de Paul. En outre, disait-on, l'entreprise ayant un caractère spécialement religieux, on est invité « à appliquer à cette intention la récitation » de l’Ave Maria et de l’Angelus. » Je compris que je m'étais fourvoyé ; l'Œuvre, comme j'aurais pu le deviner, n'était que pour les catholiques et je renonçai tout à fait à mon projet

Cependant j'eus beau vouloir n’y plus penser. Un tel dessein , une fois conçu, ne se laisse pas si facilement abandonner. L'Orient s'était emparé de nouveau de mon imagination, Jérusalem reparaissait devant moi, plus brillante et plus belle; je voyais passer sous mes yeux les cimes neigées de l’'Hermon et du Taygète, les platanes de l’Ilyssus et les palmiers du Jourdain; je croyais entendre bourdonner les abeilles de l'Hymette et la voix du muezzin descendre en notes grêles de la pointe des minarets...….. Rien d’ailleurs ne faisait contre-poids à mon désir. Aucun devoir, aucun engagement, aucun travail commencé, ne me retenait au logis. D'ailleurs, quoique ne possédant point les conditions nécessaires pour m associer aux fils des Croisés, je n’en avais pas moins le pouvoir prochain de m'embarquer avec eux. Les Messageries maritimes sont pour tout le monde. Je résolus donc de faire aussi le pêlerinage, mais seul et pour mon propre compte, et je partis immédiatement pour Marseille, afin de profiter encore du paquebot du 7 mars.

Si je raconte tout ceci à ceux qui voudront bien lire ce livre, c'est afin qu'ils ne se méprennent pas sur la nature de ce voyage et ne s’exposent pas à un désappointement. Quoique la curiosité qui m'a poussé en Orient füt moins la curiosité des yeux que celle de l'intelligence, quoique je me proposasse moins de m'amuser que de m'instruire, mon voyage n'est pas du tout cependant un voyage scientifique; je ne possédais point les connaissances nécessaires pour une pareille entreprise. J'ai voyagé, non dans l'espérance de faire faire quelques progrès à la science, mais pour ma propre instruction.

J'étais avant tout un pèlerin; je voulais visiter des lieux qui m'étaient chers, et faire trouver place dans mes souvenirs à ce qui n'avait été jusqu'alors que dans mon imagination.

J'ai voulu voir, j'ai vu.

Oui, j'ai vu. Dieu a béni mon pélerinage, et m'en a fait retirer autant et plus de fruit que je n’en avais espéré.

Celui qui a eu le bonheur de voir l'Orient a emporté dans son âme un rayon de lumière que nos brumes ne peuvent obseurcir et que ne peuvent effacer les pâles soleils de nos climats! J’en ai fait déjà l'expérience. Rien de ce que j'ai vu depuis n’a pu lutter dans mon imagination avec la Grèce et la Syrie. L'année dernière, au pied des montagnes pittoresques du Guipuscoa, au fond du golfe où dort Fontarabie, je me promenais sur la plage encore humide, d'où la marée se retirait en grondant, j'admirais les rochers percés à jour, dentelés de mille formes bizarres et déchirés par les fureurs de l'Océan ; mais mon imagination ne tardait pas à se reporter avec volupté sur cette mer de pourpre, sans flux ni reflux, qui baigne les côtes de l’Ionie. L'Atlantique, cette méditerranée du monde actuel, représente à merveille par son incessante agitation l'esprit actif et inquiet des peuples modernes; tandis que la Méditerranée, cette grande mer des anciens, semble refléter dans ses flots calmes et purs le génie serein de l'antiquité, pour qui la grandeur

‘Mare purpureum, dit Virgile d'après Homère.

n'était que dans le repos. Aujourd'hui encore, au bord de cette mer que j'aime et sur ce rivage de Provence où je me suis embarqué pour l'Orient, mes yeux se reposent avec bonheur sur le feuillage argenté des oliviers; j'aime à me rappeler ceux que j'ai vu verdir dans le jardin d'Acadème , où l'éternelle Sagesse a parlé par la bouche de Platon, et cet autre jardin des oliviers où Jésus a souffert pour nous!

Toulon, ..... 1860.

Notre religion, nos lois et presque tout ce qui nous place au-dessus des sauvages, nous vient de la Méditerranée. __‘ Jonnson.

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