‹ Voyage en Terre-SainteChapitre 2 sur 34 · DE MARSEILLE À MALTE · texte numérisé non relu

DE MARSEILLE À MALTE

Le peu de jours qui s'étaient écoulés entre ma décision et mon départ avaient été tellement remplis par les préparatifs de voyage, que je n'avais pas eu le temps de la réflexion. Je partais sans m'être tracé d'avance aucune espèce d'itinéraire, sans avoir eu même le loisir de me réjouir de ce que j'allais voir et de regretter ceux à qui je disais adieu! — J'avais laissé la neige en Suisse et rencontré la pluie à Lyon; je trouvai à Marseille le soleil et le mistral. Mistral à part, on y était déjà en plein printemps, et je ne puis dire quelle impression délicieuse

je ressentis. en apercevaut. à Chäteau-Colomb. le p d Italie, le cypres, le laurier et l'aloé<. sentinelles ava cées de la végétation du midi. J'avais déjà parcou: quelques-uns des pays du nord: mais jamais encore m pas ne s'étaient tournés du coté du soleil et de la | mière. Aussi. pareil à un enfant que l'on conduit pu la premiére fois à un spectacle de la foire. et qui. dé saisi d'admiration devant le rideau. piétine d'impatien de voir ce qui est derrière, mon cœur battait de joie songeant que tout ce que je voyais ici des pays méridi naux n'était que la bagatelle de la porte.

Je suppose dans mes lecteurs des amis. et si je ne SUPpOSAIS pas. je ne me sentirais pas l'entrain nécessai pour écrire ce voyage. Aussi ne me ferai-je aucun ser pule de transcrire de temps à autre. sans v rien change des fragments de mes lettres et des pages de mon jou nal: ce n'est point paresse de retravailler mes matériau mais On aura peut-être quelque plaisir, comme j'en moi-même, à x retrouver dans leur simplicité les impre sions du moment. Voici ce que j'écrivais de Marseill

. Jeudi. 4 mars.

» Je viens de retenir ma place à bord d’un navire q porte le doux nom de Céphise. et je partirai dimanc matin. Le sort en est donc jeté, — ou plutôt Dieu le vet comme disaient les croisés, en partant comme moi po Jérusalem... J'ai été en route hier toute la journée, p un temps sombre et pluvieux, qui m'a empèché de jot

de la beauté du pays. Je suis arrivé fort tard à Marseille. Aujourd'hui le ciel à été beau, et j'ai senti déjà la bienfaisante chaleur de ce soleil du midi. Ce port de Marseille avec ses forêts de mâts enchevêtrés de cordages, ces quais couverts de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, et où l’on entend résonner toutes les mélodieuses langues du midi, — tout cela a été pour moi quelque chose de charmant, un agréable prélude au monde nouveau qui va bientôt se dérouler devant mes yeux. J'ai eu de l’émotion, en voyant sur le port des enseignes de magasin en grec... Je ne Sais pas encore si j aborderai à Beyrout ou à Jaffa; je n'ai pris ma place que jusqu’à Alexandrie. Pour le moment, je suis encore beaucoup plus tourné vers ce qui est derrière moi que vers ce qui est devant moi, car l'imagination suit le cœur, et j'ai beaucoup plus devant les yeux G....... qu'Alexandrie et les Pyramides.

» Voilà une lettre qui restera bien longtemps avant que j'y reçoive une réponse, qui me trouvera, S'il plait à Dieu, sur la montagne de Sion. Vous rappelez-vous les beaux Psaumes des pèlerins que je vous ai traduits jadis ? Ils m'ont toujours été chers, et à présent ils me reviennent en mémoire comme étant faits pour moi. Relisez le premier, qui est pour ceux qui partent, et le second qui est pour l’arrivée à Jérusalem. Il est dit dans le premier (le Ps. CXXI) : «Il ne permettra pas que ton pied soit ébranlé ; il ne dormira point, Celui qui te garde. De jour, le soleil ne frappera point sur toi, etc. »

Je continue en donnant mon journal :

2? LA TRAVERSEF

be

Londi. &K inar<. neuf heure< du matin.

A bord du Céphise. en rade devant la Madeleine Sardaigne:

La mer est grosse et a «1 violemment hattu notre nasire qu une machine à été cassee: nous avons été forcés de nous retirer dans cette anse. aü nous jouissons à la fois du bonheur de nous reposer après la penible journée d'hier. et de la vue d'un pays pitturesque éclairé par le plus beau soleil. Le vent est tres-fort, mais 1] n'est plus si froid : nous sentons que nous avons changé de cieux. C'est maintenant seulement que je puis écrire.

Nous sommes partis de Marseille hier matin. Le mistral, qui est dans toute sa violence, nous procure un roulis extraordinaire. On sert le déjeüner, trois personnes seulement prennent place à table: les autres sont couchées dans leurs cabines. déjà souffrant du mal de mer ou de la peur de l'avoir. Je tiens bon, malgré l'agitation du navire : je me cramponne au banc des deux mains ; assiettes, verres et bouteilles dansaient sur la table en dépit du filet destiné à les maintenir en place ‘. Enfin un coup de roulis, plus fort que tous les autres, lance tout sur le parquet: c’était plaisir de voir les oranges et les olives rouler de tous côtés et bondir d'un bout à l'autre du salon. Les chaises se cassent, le capitaine

4 Ce filet. instrument de mauvais augure. est connu de tous ceux qui ont fait une traversée: c'est un cadre tendu de ficelles entre lesquelles on place les objets qui courraient risque d'être renversés par la violence du roulis. On l'appelle violon, à cause de sa forme, et l'on ne s'en sert. disent les marins. que lorsque le navire entre en danse.

est renversé tout de son long. J’abandonne alors la partie et juge prudent d'aller trouver ma couchette. Je m'y endors, et au bout d’une demi-heure, réveillé très-dispos, Je monte sur le pont. Nous apercevons encore dans le lointain les côtes de France, les iles d'Hyères. Je tire avec bonheur de mon portefeuille une lettre qui m'a été remise au départ, et mon cœur se dilate, puis se serre un peu au souvenir des cœurs amis dont je m'éloigne d'heure en heure si rapidement...

Je suis donc sur cette Méditerranée, patrie de mon imagination, théâtre commun de toute l’histoire de l’antiquité, — cette mer que les Hébreux appelaient la grande, qu'ils ne contemplaient qu'avec un certain effroi du haut de leurs heureuses montagnes, et qui représenlait pour eux l'agitation stérile des nations sans Dieu, — cette mer aimée des Grecs, illustrée par les exploits de leurs héros, par les voyages et les malheurs d'Ulysse. Ce vent du nord-ouest qui nous pousse avec tant de violence, est celui qui jeta Enée sur les côtes de Carthage et qui brisa ses vaisseaux. Je pourrais craindre aussi les fureurs d'Eole, mais je sais que, comme Enée, je suis sous la garde d'un Dieu plus puissant, d’un Dieu qui peut, quand il lui plaît, prononcer le Quos ego... Je m'abandonne donc sans crainte à cette mer houleuse, êt je me laisse bercer dans les bras d’Amphitrite en me confiant au Dieu d'Israël.

A cinq heures du soir le malaise me gagne, je ne puis plus rester sur le pont, où il fait trop froid. La nuit vient bientôt nous surprendre. On sait qu'à mesure qu'on s'éloigne du pôle, le crépuscule est moins long, et ici

14 LA TRAVERSÉF.

déjà l'on commence à s'en apercevoir. La nuit se jette sur l'Océan. Ruit Oceano nox... Qu'une premiére nuit sur mer parait longue! Avoir devant soi douze heures d'obscurité, emprisonné dans une étroite couchette et n'entendre que le mugissement des vagues à son oreille et les funèbres craquements du navire qui semble à chaque instant prés de se briser. Je venais de me rappeler une expression de Virgile; je commencai alors à comprendre aussi qu'Horace eût pu dire sans hvperbole :

Illi robur et æs triplex

Circa pectus erat, etc.

J'étais heureux cependant d'avoir, seul de tous les passagers, échappé au mal de mer, et, pour le dire en passant, une précaution que l’on m'avait recommandee au départ, n'avait, je crois, pas peu contribué à m'en préserver. Elle consiste à se tenir toujours la taille serrée par une courroie.

Je m'endormis d’ailleurs assez promptement, et quand je me réveillai, le jour n'était pas loin. Quand il commença à poindre, il me sembla que j'apercevais une montagne ; je pouvais à peine en croire mes yeux, Car j'avais supposé que notre route se faisait en ligne droite du nord au sud et je ne m'attendais pas à revoir la terre de sitôt. Je courus sur le pont...; même après une seule journée de mer, c'est un bonheur de revoir la terre. C'était la terre en effet.

Nous sommes dans le détroit de Bonifacio. À notre gauche, un ilot de rochers nus, puis, au fond, dans le lointain, les montagnes neigées de la Corse. Devant nous, la petite ville de la Madeleine brille au soleil, blanche et

coquette. À droite, les hautes montagnes de la Sardaigne. Toutes les côtes ne sont que des rochers nus, déchirés et bosselés, couverts par places d'arbustes noirs.

Même date, en mer.

Pendant toute la journée la mer est bonne et notre navigation est une partie de plaisir. Les passagers, effrayés hier par la tempête, commencent à apparaître sur le pont; ils se hasardent l’un après l’autre, lient conversation et observent curieusement l'hôtellerie flottante dans laquelle ils se trouvent rassemblés. Le Cépluse, capitaine Guérin, est un vapeur à hélice de la force de deux cent cinquante chevaux; il est affecté à la ligne de Syrie. C'est un beau bâtiment, construit avec un certain laxe et encore neuf, car il n’en est qu’à son quatrième voyage. Le capitaine est un homme d'expérience, in- Struit et affable; son second, un beau jeune homme de vingt-neuf ans, qui a déjà passé dix-sept ans sur mer et fait deux fois le tour du monde. Un médecin et un ommissaire, porteur des dépêches du gouvernement, sont également attachés à notre bord.

Parmi les passagers, je nomme d’abord un de mes compatriotes, M. B..., homme aimable et bienveillant, physionomie tout anglaise ; longtemps établi à Londres, il se rend à Beyrout pour y prendre la direction d’un vaste établissement commercial. Je n'ai fait qu'entrevoir M°eB..., elle est souffrante et ne quitte guères sa cabine. Leur famille se compose de deux jeunes filles de dix à douze ans et de deux gracieux petits garçons conduits

par une institutrice allemande. Puis viennent les pêlerins de la rue Furstenberg. De ce nombre sont quelques ecclésiastiques, — un gentilhomme de la Gironde ,. — un avocat de la Haute-Garonne parlant bien et beaucoup, — deux Marseillais de dix-neuf aus, types très-accentués ettrès-accentuants, tout épanouis du bonheur de faire un voyage de long cours ; — des Parisiens, des Normands et des Picards, munis de fusils et de chambres obscures, et bien décidés , une fois en Orient, à tuer ou à photographier tout ce qui se trouvera sur leur passage ; — des Espagnols, des Irlandais; — enfin mon compagnon de cabine, homme doux et pieux, ex-fabricant de rubans à Saint-Etienne.

Parmi les autres passagers se trouvent un Languedocien, magnétiseur, — un cordonnier de Jérusalem, arabe de nation, latin de religion, — un juif russe et sa famille, etc.

Aujourd’hui, nous nous couchons de moins bonne heure. Nous jouissons sur le pont de la beauté de la nuit étoilée. J'admire pour la première fois la phosphorescence de la mer ; le sillage est d’un blanc lumineux ; alentour éclatent de temps à autre de petites étoiles de feu…

Vers neuf heures, il y a de nouveau un peu de mer et nous recommencons à rouler.

Mardi, 9 mars.

Ce matin, je me lève de bonne heure, je cours sur le

pont, impatient de voir quels nouveaux rivages vont se découvrir à nos yeux. Cette fois-ci, c'est la Sicile!

Tum procul e fluctu Trinacria cernitur..…

Elle est encore dans le lointain, mais nous avons devant nous et tout près, comme avant-garde de ce beau pays, deux des îles Egades. On nous fait voir au sommet de rochers à pic, des châteaux-forts qui servent de prisons d’élat. Mais je ne puis m'arrêter aux pensées tristes que ce mot réveille; je me crois à une autre époque : Virgile et * Théocrite, Ulysse et Polyphère, tout cela est présent et vivant devant moi. Sicelides Musæ !... Nous approchons de la Sicile et nous la côtoyons d'assez près; une-plaine borde le rivage ; derrière, s'élève un premier gradin de montagnes, puis de hauts sommets qui se perdent dans les nuages. Cette côte est celle des Cyclopes. Voici Trapani où est enterré Anchise, les écueils du Lilybée, Sélinonte et ses palmiers. Là bas, à droite, est Carthage. Nous n'apercevons pas la côte, maïs d'ici sans doute Enée pouvait voir monter vers le ciel la fumée du bûcher de Didon.

Cependant, grand mouvement sur le pont : Quelques hommes d'équipage sont encore occupés à le nettoyer, landis que d’autres, étendus sur le plancher, à l'avant, prennent déjà leur déjeüner; le soleil de Sicile les inspire, et, à défaut des chants d'Homère qu'ils ignorent peut-être, bien que les modernes Phocéens se soient cru le droit de lui élever une statue, — l’un d’eux entonne l'Andalouse :

J'ai fait bien des chansons pour elle, Je me suis battu bien souvent.

Au milieu de tout cela, le Juif aux cheveux frisés, en robe grise et en casquette russe, assis sur un paquet de cordages à côté de sa femme et de ses deux petits enfants, psalmodie pieusement sa prière du matin, sans se laisser distraire par les regards étonnés et les éclats de rire de quelques matelots à qui il sert de spectacle et qui font cercle autour de lui. Cet homme, dédaigné de tous et objet de dérision, est le passager qui m'intéresse le plus. Dès qu'il a fini sa prière, je m'approche de lui et lui adresse la parole en allemand. Sa figure rébarbative prend alors une expression de joie, ses traits s’animent, il se leve avec empressement. C’est la première parole qu'on lui ait adressée depuis son départ de Marseille. Il va s'établir à Jérusalem et y mourir. Sa petite fille est pâle et refuse de manger, parce qu'elle souffre de la soif; ils ont pris avec eux le pain qu'il leur faut pour se nourrir pendant la traversée, mais ils manquent d'eau et n'ont pu encore en obtenir des gens de l'équipage, qui ne se soucient pas de deviner leurs signes. Je cours m'en faire donner un verre que je leur apporte. Quelle grâce de Dieu de pouvoir donner un verre d’eau en son nom à un des membres de son peuple, méprisé et abandonné des Gentils, comme Lui l’a été d'Israël! Je m'assieds à côté du Juif; il est rabbin et de race sacerdotale ainsi que l'indique son nom : Saül Benjamin Haccohen. 11] me demande dans son patois, fortement mêlé de mots hébreux, quelle est la mer sur laquelle nous naviguons, et lorsqu'il apprend que c’est le Yam haggadol de l'Ecriture, il s'empresse de prononcer la bénédiction solennelle que tout Israélite doit dire en l’apercevant :

« Bénis sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi du monde, toi qui as créé la grande mer! »

Je lui dis quelques mots en hébreu et lui montre ma bible hébraïque. Il est heureux de trouver quelqu'un qui le comprenne ; il me demande si j'ai lu ce livre tout entier et si je crois à ce qui y est écrit. Je lui demande à mon tour s’il attend le Messie, et il me répond affirmativement avec un beau sourire de joie et d'espérance.

Deux heures après midi.

La mer est toujours meilleure ; le soleil d'Afrique commence à être si ardent, qu'il nous oblige à chercher l'ombre : je passe de beaux moments à l'arrière du bâtiment où mon rabbin vient s'asseoir auprès de moi; je use longuement aussi avec le jeune Arabe de Jérusalem. Il me donne des renseignements utiles sur les voyages en Palestine. On s'arrange d'ordinaire, me dit-il, avec un drogman, auquel on paye trente à trente-cinq francs par jour; le drogman se charge pour ce prix-là de vous nourrir et de vous loger soit sous la tente, soit dans les couvents et les hôtels ; il vous fournit de chevaux, de moukres, et même d’un cuisinier et d'un valet de chambre; les escortes seules, là où elles sont nécesaires, sont à la charge des voyageurs. Mon Arabe se nomme Hhannah (Jean); on le trouve tous les jours à la Casa nuova des Franciscains.

Le soir, une lumière lointaine, le phare du Gozzo (l'île de Calypso), nous annonce que Malte n'est pas loin. Nous entrons à minuit dans le port de la Quarantaine.

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