VENDREDI SAINT
Je suis sorti seul, ce matin, avec l'intention d'aller m'asseoir sur le mont des Oliviers et de m'y recueillir dans les souvenirs de ce jour. Aprés avoir suivi danS toute sa longueur la Via dolorosa, — c'est mon chemin naturel, toutes les fois que je veux sortir de la ville d&æ côté de l’est, car le Melta hotel touche à la porte Ju diciaire, — je descends, par la porte Saint-Etienne, au fond de la vallée du Cédron.
Le Cédron est entièrement desséché; en remontant La
vallée, on n’en trouve plus aucune trace, mais ici son lit est encore indiqué par une traînée de cailloux et on le passe sur un petit pont. Une ou deux fois par an, tout au plus, quand les pluies ont été abondantes, il sert d'écoulement à l’eau qui y descend des pentes des montagnes voisines; les habitants de Jérusalem se portent alors en foule sur ses bords pour se donner le spectacle inaccoutumé de l’eau courante. On sait, du reste, que même dans les temps ancièns où le pays était moins aride qu’il ne l’est aujourd’hui, le Cédron n’a jamais été qu'un torrent et c’est ainsi que l'Ecriture l'appelle toujours.
Aussitôt après avoir passé le pont, je laisse à ma gauche l'église souterraine de la Vierge et je trouve à ma droite, au pied de la montagne, l'emplacement traditionnel du jardin des Oliviers, Gethsémané. Il y a là de vieux et respectables oliviers, les plus beaux probablement de toute la Terre-Sainte. Il serait difficile de trouver des preuves en faveur de la tradition qui donne à ce lieu le nom de Gethsémané; mais rien ne la contredit, Nous savons que Gethsémané était prés de Jérusalem étau-delà du Cédron; on ne peut être tenté de le cherher plus haut sur les flancs de la montagne; car son nom signifie pressorr à huile, et on ne choisit guëre pour Y placer un pressoir que la partie la moins élevée et la Plus accessible d’une vigne ou d’un verger.
Gethsémané appartient aux religieux du couvent latin: comme ces moines sont tous Européens, ils ont cru devoir, récemment, en faire un jardin à l’occidentale : ils Ÿ Ont établi des massifs et des platebandes et ont en-
229 JUDÉF.
touré le tout d'an mur rectangalaire, blanchi proprement à la chaux. Il faut donc heurter pour entrer, mais cette fois encore je heurte inutilement; le gardien n'est pas souvent à son-poste. Quel bonheur que la plupart des lieux saints soient encore protégés par la barbarie orientale! Grâce à elle, la montagne des Oliviers n'est pas encore, — sous prétexte de restauration, — devenue toat entière un parc anglais, visible aux étrangers sur la présentation de leur passeport et avec défense expresse de toucher aux arbres et de marcher sur le gazon.
Pendant que je suis là, passe une procession mahométane, avec cymbales et tambourins. Elle revient du prétendu tombeau de Moïse, situé du côté de Jéricho. Ce pélerinage, m'a-t-on dit, coïncide toujours avec la se— maine sainte des chrétiens. Je m'arrête, pour voir passer ce cortêge, devant une tente placée au bord du chemin et faisant l'office de café. Aujourd'hui encore les tentes tiennent une grande place dans la vie des habitants de la Palestine ; elles servent souvent de cafés et de bout ques ; pendant la saison la plus chaude, les habitants de Jérusalem dressent leurs tentes sur le toit de leurs maisons ou, si leurs affaires le leur permettent, les éta— blissent en plein champ. M. Gobat'm'’a dit qu'il passait ainsi quatre mois de l’année sous la tente, à quelques lieues de Jérusalem. C'est sous des tentes, aussi qu'on loge les pèlerins qui ne trouvent pas à se loger dans les maisons; cette semaine, les cours des couvents et des dyglises en sont remplies.
On peut donc se représenter aisément ce qu'était Ra
fête des Tabernacles. Je comprends aussi comment les pêlerins israélites, qui jadis se rendaient en nombre si considérable à Jérusalem pour leurs fêtes solennelles, trouvaient moyen de s’y loger. Avec notre climat et nos habitudes européennes, un tel concours de gens dans une ville de moyenne étendue serait une impossibilité. Mais ici, les rues et les places étaient sans doute couvertes de tentes, ainsi que les environs immédiats de la ville. Nous savons par l'Evangile que, lorsque Jésus séjournait à Jérusalem pendant les fêtes, il avait sa demeure sur le mont des Oliviers. C'est là qu'il se retirait tous les soirs pour passer la nuit; le matin il se rendait au temple et y demeurait tout le jour, enseignant le peuple“.
Je gravis rapidement et à peu près en ligne droite les flancs escarpés de la montagne; les oliviers qui lui ont donné son nom sont encore les seuls arbres qu’on y trouve, du moins sur ce versant. C’est le chemin que suivait David, fuyant devant son fils révolté : «Il montait par la montée des Oliviers, nous dit le deuxième livre de Samuel*, et en montant il pleurait, et il avait la tête voilée et marchait nu-pieds; tout le peuple aussi qui
était avec lui montait, chacun ayant la tête voilée, et
en montant ils pleuraient. » Voilà un tableau qui rappelle les bas-reliefs antiques. Il est impossible qu’un Juif suive
t@ chemin sans que ce court récit, tiré de l'épopée du
Plus glorieux de ses rois, se présente à son imagination.
Luc XXI, 37; XXII, 39. Jean VIII, 1, 2.
*2 Sam. XV, 30.
Il songera aussi à cette page magnifique où Zacharie représente l'Eternel debout sur la montagne des Oliviers et combattant contre les ennemis de son peuple, puis venant avec ses saints pour régner sur toute la terre!. On voit que cette montagne a déjà dans l'Ancien Testament une sorte de sainteté prophétique qui se trouve confirmée et réalisée pour nous par le séjour qu'y fit Jésus. Je me rappelle avoir lu une tradition juive extrémement remarquable, consignée dans la Mishnah; — les rabbins disent que lorsque la Shekhinah (c’est-à-dire la gloire de l'Eternel qui résidait dans le temple) se retira du lieu très-saint et du mont Morijah, elle ne remonta pas tout de suite dans le ciel; un temps de grâce fut accordé pendant lequel, avant de s'éloigner définitivement de Jérusalem, elle séjourna en face du temple, sur la montagne des Oliviers, pendant trois ans et dem P Je laisse à ma droite la mosquée de l’Ascension et m'avance sur l'étroit plateau qui se trouve au sommet de la montagne. A l'extrémité, — là où l’on perd de ue la ville, — est un petit village que je serais assez tenté de prendre pour Bethphagé ; à quelques pas au-delà est un puits et une plantation de figuiers. On sait quele nom de Bethphagé signifie mason des fiques, comme celui de Béthanie, sa voisine, signifie maison des dattes. Il paraît que les figuiers réussissent particulièrement bien ici; je n’en ai pas vu sur le versant ouest de La montagne, ni plus bas sur le versant est. Comme pour me rappeler d'une manière plus frappante le souvenir
1 Zach. XIV.
de la bourgade de l'Evangile, une ânesse et son ânon paissent en liberté dans ce verger’.
Je ne voudrais rien conclure sur le site de Bethphagé ; les données des évangélistes sur ce village sont insuffi-
Santes. On doit cependant, je crois, bien que saint Luc le
nomme avant Béthanie *, le chercher entre Béthanie et
Jérusalem; cela semble résulter du récit de saint Jean”, ét le Talmud nous dit que l'on considérait Bethphagé comme faisant partie de Jérusalem.
Dans tous les cas, il est intéressant de trouver encore une plantation de figuiers sur le chemin de Béthanie; Gr c'est sur ce chemin-là que Jésus maudit le figuier stérile*.
En descendant de là le versant et sans quitter le chemin battu, on trouve bientôt devant soi, un peu à droite, un nouveau sommet, en forme de dôme, que l’on naperçoit pas de Jérusalem. Je le gravis en quelques
minutes. On ne peut hésiter, ce me semble, à considérer ce sommet comme étant celui sur lequel à eu lieu l'ascension du Sauveur. Car l'ascension, nous dit saint
Luc dans l'Evangile, eut lieu en Béthantie, et le même
historien nous rapporte dans les Actes qu'après l’ascen-
sion les apôtres descendirent de la montagne des Ohviers.. Le sommet sur lequel je me trouve est le seul qui
@ncilie ces deux récits, et il les concilie parfaitement ;
lite idée est venue $e présenter à moi, sur les lieux
‘ Matth.
* Luc XIX, 29.
* Jean XII, comparé à Matth. XXI, 1, 2.
* Matth. XXI, 17, 19.
mêmes : j'ai su plus tard qu'elle était maintenant assez généralement admise.
Si, comme le veut l'opinion vulgaire, l'ascension avai eu lieu sur le sommet où est la mosquée de ce nom saint Luc n'aurait jamais pu dire qu'elle avait eu lieu: Béthanie ou sur son territoire; car le sommet dit d l'Ascension est plus près de Jérusalem que de Béthanie Cette bourgade est située, au contraire, droit au pied dt dôme dont je parle et qu'on appelle encore aujourd’hu la montagne de Béthanie, — Djébel-el-Asarteh.
Redescendu sur le chemin, je m'assieds à l'ombre d'un caroubier, à quelques pas de ce village béni qu’'ha bitaient jadis Marthe, Marie et Lazare. C’est là que le Fils de l'homme pleura sur le tombeau d’un ami; c'es là qu'il passa, au milieu de ceux qu'il aimait, le dernier sabbat qu'il ait célébré sur la terre avant d'aller retrouver dans les cieux «la gloire qu’il avait eue auprès de son Père avant que le monde fût fait»*.
Je m'arrête là une heure ou deux, feuilletant l'Evangile et y lisant tour à tour le récit des souffrances de Jésus, celui de la résurrection de Lazare, l'entrée triomphale à Jérusalem, les paroles du Sauveur au sujet de Marie : « Elle a choisi la bonne part qui ne lui sera point ôtée»*, et «dans tousles endroits du monde où l'Evargile sera prèché, ce qu'elle a fait sera répété en mémoirt d'elle»®. Tantôt j'arrête mes regards sur le hameau de
Jean XVI. 5.
tue X, 42, 8 Matth. XXNEL. 13.
JUDFE. 297
Béthanie, abrité dans un repli de la montagne et qui semble dormir à ses pieds; tantôt je les laisse errer sur le désert de montagnes qui ondoie devant mes yeux. Là bas, à l'horizon, je vois la Mer morte, le Jourdain et les monts de Moab enveloppés dans une vapeur transparente qui en fond et en adoucit les lignes! Ce sont là les pays d'au-delà du Jourdain où Jésus se trouvait pendant la maladie de Lazare. Que de fois le regard inquiet de Marthe et de Marie n’a-t-il pas dû se tourner de ce côté-là, implorant l’arrivée de l'ami, du médecin, du Sauveur qui devait leur rendre leur frère!
Les moments que j'ai passés sous ce caroubier, à lire, à prier, à méditer et à contempler, sont de ces moments bienheureux dont rien n’efface l'impression. Les souvenirs de ce jour dans lequel Jésus est mort pour nous et de ces lieux qu'il a parcourus tant de fois, concouraient à faire revivre pour moi les récits de l'Evangile. Il me semblait que rien ici n’était changé; je voyais, comme dans la légende juive, la gloire de l'Eternel entourer encore de ses rayons la montagne des Oliviers.
Le ciel était d’une. splendeur et d’une sérénité sans mélange, et le vaste horizon qui s’étalait devant moi avait, dans sa grandeur et sa sévérité, quelque chose d’impo- Sant et pour ainsi dire d'auguste. Tout était silencieux, On sentait l'approche du désert; ni le bruit des voix et des pas, ni le murmure de l’eau, ni le frémissement du “ent dans les feuilles ou dans les blés. Tout me semblait Solenniser, dans un religieux recueillement, les souvenirs de ce jour saint où l'alliance entre Dieu et les hommes fut scellée par le sang du Sauveur.
Je n'étais interrompu que de loin en loin par tation de quelque petite fille, rentrant au village che sur l'épaule, et me disant : — Marhaba |! je me levai pour m'en retourner, une autre s'3 et m'offrit de l’eau, en me disant Hadyi, mäyt de l’eau). Comme ce mot mdyi me fait plais presque le mot hébreu. J'ai déjà cru remarq sieurs fois que le dialecte arabe de la Palestine proche plus de l’hébreu que celui qu’on parle en Il y a bien des mots, surtout pour désigner le: les plus usuelles, qui se disent encore ici co temps de David ou de Josias.
Je men retourne par le sentier le plus dir femme, occupée dans un champ à cueillir des pi m'en apporte une belle branche chargée de fru n’a pas de panier et j'observe la manière dont € porte sa récolte entre sa robe et son sein. Les de la campagne n’ont pour vêtement qu’une robe ou plutôt une chemise, de couleur bigart les jours de fête et de simple toile bleue pour vaux des champs. Ce sarreau de toile est aussi ment ordinaire des hommes de la campagne. Il] ouvert sur le devant; ont-ils à porter de l'h: des fruits, ils les mettent dans leur sein; la soutient la charge. — Ceci explique cette expre: l'Evangile, empruntée à la vie rustique comme tt images dont se sert Jésus dans le sermon sur la mo «Donnez et il vous sera donné, et on vous donnt le sein bonne mesure, pressée, entassée et débor
i Luc VI, 38.
Je constate, montre en main, que de Béthanie jusqu'au village situé au sommet de la montagne (Bethphagé?), il y a vingt minutes de montée. De là à la porte Saint-Etienne, un bon quart-d'heure.
À trois heures, je vais au mur des lamentations; c'est le jour où les Juifs s'y rendent en grand nombre pour y pleurer. Dans la longue rue appelée rue du Temple, je vois un spectacle douloureux : une femme malade étendue dans un petit lit est couchée en pleine rue et tend la main à la pitié des passants. Je n'avais vu nulle part encore, si ce n’est dans les récits de l'Evangile, ces grabats portatifs étalés sur la voie publique.
L'endroit où les Juifs vont depuis tant de siècles pleurer là ruine de leur temple, est une rue de quelques pas de large, ayant d'un côté les misérables cabanes du quartier maugrabin, de l’autre un des murs du Haram, mur trés-élevé et composé de pierres énormes comme j'en ai déjà mesuré à l’arigle S.-E. de la ville. Des Juifs, en grand nombre, hommes, femmes, enfants, — les uns en habits de fête (car c'est pour eux aussi la semaine de Pâques), les autres en guenilles, — sont là à prier et à pleurer. Les uns sont assis et psalmodient d’un ton plaintif les Lamentations de Jérémie, avec ce branlement de tête cadencé, habituel aux Juifs lorsqu'ils lisent ; — d’autres se tiennent debout, le visage collé au mur du temple dont ils baisent les pierres ou qu’ils arrosent de leurs lrmes. On n’a été conduit là que par la curiosité, mais On est entraîné par la douleur de ces pauvres gens, et lon ne peut s’empècher de pleurer avec ce peuple
aujourd'hui déchu, qui, d'Abraham jusqu'à Jésus, a été le pontife de l’humanité. On prie avec eux et l'on s'écrie : «O Dieul Fais grâce à Sion! Il est temps d'er avoir pitié, parce que le temps assigné est échu; carte serviteurs sont affectionnés à ses pierres et ont pitié à sa poudre » !'
Oui, c’est un spectacle saisissant, encore à un au tre point de vue et surtout dans un jour comme celui-ci Le sang de Jésus est retombé sur les enfants de ceux qt ont demandé sa mort. C'est eux-mêmes qui l'ont voulu! Chose étrange! En ce jour, les chrétiens se réjouisser autour du tombeau de leur Maitre crucifié, et les Juif qui ont obtenu la mort de celui qu'ils regardaier comme l'ennemi de leur temple, pleurent sur les ruine de ce temple même!
Un jeune garçon s'approche de moi pour me deman der un bakchiche ; 1l me saisit par le coin de mon hab et passe sa main sur ma barbe, — manières que nou considérerions comme peu polies, mais qui sont € Orient les signes du respect le plus profond ; je lui donn une demi-piastre; au même instant je me vois entour d'une nuée de femmes maugrabines qui, encouragée par cet exemple, espèrent avoir aussi part à ma générc sité ; je distribue tout ce que mes poches contiennent d piastres et de parahs, espérant m'en débarrasser plt vite. Mais ce calcul était par trop naïf; le nombre al toujours grossissant; bien des Juifs, quittant leurs pri
* Ps. CIF, 15.
? Matth. XXVII, 25.
res, vinrent se joindre au groupe qui m'environnait, j'avais beau répéter Ma fiche, ma fiche, et faire signe, en retournant mes poches, que je n'avais plus rien à donner ; leur avidité ne se lassait pas. L'un me fait signe qu’il aurait envie de ma cravate, un autre voudrait mon chapeau, un troisième ma montre, — je suis obligé de m'enfuir, je dirai même de m'échapper à la nage, car je ne trouve pas d'autre mot pour exprimer les efforts coninus de maïns et de coudes qui me tirérent de cette bagarre. J'ai dit ailleurs ce que c’est que le bakchiche et comment il n’a pas de rapport avec ce que nous appelons une aumône ; aujourd hui 1l m'a été demandé par une petite fille, qui portait en collier autour de sa tête une leur monnayée de près de deux cents francs, toute en hlari d'Espagne, en shellings et -en medjidiés. Loin d'être une humiliation, le bakchiche est plutôt un honleur; celui qui le recoit le considère comme un tribut un hommage; l'orgueil et la cupidité, qui chez nous se jouent souvent de si mauvais tours, s'entendent là-bas à merveille. Bien des voyageurs racontent avec une cerjaine complaisance qu'ils ont été reçus par tel ou tel émir arabe. C’est un honneur qu'il n’est pas trés-diffiile d'obtenir, car c’est toujours un présent qui sert de lettre d'introduction. Cette recommandation n'est pas plus absurde que bien d’autres; la valeur plus ou moins grande de votre bakchiche témoigne, à la fois, du rang Que vous occupez dans l'échelle sociale et du degré de Cnsidération que vous professez pour la personne deant laquelle vous vous présentez.
Je passe derrière le quartier maugrabin ; c'est ici que le Tyropéon est le plus nettement accusé; car, entre ce quartier et la muraille sud de la ville, il n’y a pas de maisons, mais une forêt de figuiers épineux croissant sur des amas de décombres. Ici aussi on remarque dans le mur du Haram des assises antiques formées de pierres énormes; je mesure deux pierres placées l'une à côté de l’autre; l’une à 7 mètres 25 centimétres de longueur, l’autre 6 mètres 35 centimètres; on peut même se demander si ces deux pierres n’en ont pas fait primitivement une seule; elles semblent en effet n'être séparées que par une fissure; en cet endroit même on remarque dans le mur l'origine d'une arche qui, selon toute apparence, faisait partie du pont placé sur le Xystus pour relier le temple à la montagne de Sion, qui est ici trés-abrupte. Le Xystus était une place publique située dans le Tyropéon, dans l'enceinte du premier mur.
‘était, au rapport de Josèphe, le lieu des assemblées populaires, le forum ou le pnyx de Jérusalem.
Je remonte au milieu de ces champs de cactus, de læm porte Maugrabine à la porte de Sion, et je trouve à peus de distance de cette dernière quelques cabanes des plu= misérables; c'est là, assez loin des autres habitations » mais pourtant encore dans l'enceinte des murs, — que sont séquestrés les lépreux. Les petites huttes où logen # ces malheureux sont adossées à la muraille et formers # une sorte de cour. Ces pauvres gens ne peuvent sem écarter que de quelques pas, pour aller s’asseoir pr&s de la porte et implorer la pitié des passants.
Je rentre dans le centre de la ville en traversant les
rues juives; le milieu de la rue est une fange profonde dans laquelle on ne peut poser le pied : on y jette, outre les immondices, des chiffons et des balayures de toute Sorte; je trouve sur mon chemin un âne et deux chevaux en pleine décomposition, exhalant une odeur pestilentielle.
En passant près de l'église du Saint-Sépulcre, j'ai la curiosité d'y entrer de nouveau. J'ai dit que, du seul côté où elle soit accessible, elle a devant sa façade une cour. Les deux rues qui aboutissent à cette petite place
sont fermées par des portes très-basses, sous lesquelles om ne peut passer qu’en s’inclinant : ce qui les rend plus fa Giles à défendre. Aujourd’hui, à cause de l’affluence des p& Lerins, elles sont gardées par des factionnaires turcs : ilS soulèvent mes habits pour voir si je n’ai pas d'armes; C@r, comme on se bat souvent dans l’église, il est de l'& mitérêt public que les rixes ne soient pas trop meur-
"à êres. | La cour est remplie de marchands accroupis sur les
* ILest probable que ces portes basses et étroites étaient déjà en Sage en Palestine dans les temps les plus anciens. Il y est peutétre fait allusion dans cette parole de Jésus : « Efforcez-vous d'enrer par la porte étroite; car plusieurs, vous dis-je, chercheront à entrer et ne le pourront» (Luc XIII, 24), et dans ce passage du PSaume XXIV : Portes, haussez vos linteaux! Haussez-tous,
Portes éternelles ! — Ce ne sont pas seulement les portes des mai- SOnNs et des cours que l’on fait tellement basses, mais souvent aussi celles des villes. En entrant à Tibériade du côté du sud, je n'ai pu Passer sous la porte de la ville qu’en me couchant sur la crinière de mon cheval. Si les portes de Gaza étaient comme celles de Tibériade, le tour de force de Samson qui les chargea sur ses épaules
Wuges XVI, 3) resterait toujours remarquable, il est vrai, mais
aurait plus rien d'inconcevable.
dalles; ils vendent des cierges, des chapelets, du pain, des fruits, des bracelets. Ces bracelets sont en terre cuite et se vendent dix parahs (cinq centimes), à l'usage des femmes qui n'ont pas le moyen de se charger les bras de pièces d'argent, comme ils sont fragiles, la consommation en est immense et les marchands en ont devant eux de véritables montagnes.
En entrant dans l’église, on a d'abord devant soi la pierre dite de l’onction. Plusieurs pélerins à genoux la baisent dévotement : près de là, accroupis sur une tombe ou sur un autel, quelques officiers turcs fument leur chibouque et s'amusent à regarder tout le mouvement qui se fait autour d'eux : le sol est couvert de dévots, accroupis, couchés, entassés les uns sur les autres. Ils se sont arrangés à passer la nuit dans l'église. On parle, on marche, on s'agite; des soldats turcs, en capote, le fusil au pied, sont disposés en haie ou parcourent l’église une verge à la main, cherchant à mettre un peu d'ordre dans la foule; ils frappent les pélerins et les prennent au collet, pour se faire obéir plus vite.
On fait queue devant la chapelle du saint sépulcre. La porte en est si basse et si étroite qu'on n'y entre qu'un à un et en rampant. Deux fois je suis sur le point d'y pénétrer, deux fois je me vois repoussé, soit par ceux qui sortent, soit par ceux qui veulent entrer avant moi. J'y retourne après diner; il y a quatre factionnaires à la porte et ils ont soin de ne laisser approcher que peu de personnes à la fois. Je crois donc pouvoir entrer, mais une grande clameur s'élève autour de=moi. Je vois bien que j'en suis l'objet, mais ne puis en
comprendre le motif. Je parviens enfin à distinguer ces mots : le scarpe ! le scarpe! (les souliers). Je m'aperçois que je suis le seul qui ne me sois pas déchaussé et je me hâte de le faire.
J'entre dans une première chapelle appelée chapelle de l'ange, puis je pénètre en rampant dans la grotte sépulcrale, qui ne peut contenir que trois ou quatre personnes. Les parois en sont revêtues de marbre blanc. Le tombeau lui-même dans lequel reposa le corps de Jésus, est une sorte de bassin de forme allongée et d'environ deux pieds de haut; il est recouvert d'une table de marbre. Des lampes d'argent brülent continuellement dans la grotte. Un tableau de l’école espagnole, représentant la résurrection du Sauveur, est placé au-dessus du sarcophage. Dans un lieu comme celui-ci, la peinture, loin d'aider à l'imagination, la contrarie et la chagrine, car elle en limite l'essor.
Les différentes parties de l’église sont ce soir magnifiquement illuminées de lampions de diverses couleurs. Je monte au Calvaire; il y a là aussi une grande foule couchée ou assise. Chacun, à son tour, va baiser le trou dans lequel fut plantée la croix du Sauveur, après s’être prosterné trois fois le front en terre ét avoir fait un nombre infini de signes de croix.
En sortant de l'église, je vois sur la place beaucoup de gens; tous ont en main une petite bougie. Une procession grecque sort du couvent. Le peuple se précipite pour baiser l'Evangile porté par un prêtre.
Il ÿ a là, pour peu qu'on le veuille, beaucoup de scan-
dale à prendre; ces soldats turcs obligés de maintenir l'ordre dans une église, comme des sergents de ville dans un bal de la barrière, — ces divisions, ces querelles, cette superstition, cette idolâtrie données en spectacle par des chrétiens à des musulmans, tout cela est triste! Cependant, on ne peut le nier, si la lumière manque dans des fêtes pareilles, la vie n’y manque pas entièrement. On dira que ces gens ne vont en pélerinage que pour faire une œuvre méritoire, qu'ils y vont par devoir, par calcul... Non! on ne met pas, que je sache, à l'accomplissement d'un devoir purement légal tant d’empressement et de vivacité. L'intérêt, — même l'intérêt mal entendu, — ne passionne pas à ce degré; il y a là un élément de vie et d'amour. Il ne faut point, d’ailleurs, comparer ces fêtes-là aux petites et rares assemblées des chrétiens éclairés de l'Occident. Ceci n’est ni un concile, ni une alliance évangélique. C’est une fête populaire. Tous ces pélerins sont peuple. Ce sont les chrétiens de Syrie qui en font la masse; ils apportent ici leur: guenilles et leur ignorance; ils viennent, une fois l'an faire profession de ce christianisme qu'ils ont conser fidélement, sinon purement , au milieu des populatior mahométanes et pendant douze siécles de servitude. ( voit, à leur expression et à toute leur manière d'être, q c'est une grande fête pour eux. Kête tumultueuse, j conviens, mais quelle fête populaire ne l'est pas ? Qu fête en France n’a pas besoin, aussi bien que celle
de la surveillance de l’armée et du concours de la pol
. Mais ici, si aveugle, si grossier que soit ce peuple bruyante que soit cette fête, elle a quelque chose de
plus noble que la plupart des nôtres : elle ne consiste pas à boire et à manger, à danser et à jouer. Entendre des cantiques, voir l'illumination d’une église, s’agenouiller dans les lieux où le Christ est mort et a été enseveli, voilà ce qui inspire à tout ce peuple un élan si joyeux et un si franc enthousiasme. Peut-être se font-ils une idée bien fausse de ce Christ, mais enfin, ils adorent en lui quelque chose de supérieur à la terre. Tout récemment on à admiré l’empressement du peuple de Paris aux funérailles de Béranger; on a cru voir, dans cet hommage à la mémoire d'un poëte, l'indice d’une noble aspiratiOn, supérieure aux grossiers instincts de la vie matérielle.... Sachons admirer aussi et estimer, comme ils le Méritent, ces pauvres chrétiens d'Orient qui se pressent aVec tant d'enthousiasme au tombeau de Jésus-Christ. Supposez un instant que la lumière se fasse, que l’esprit de vérité vienne à rayonner sur ces peuples, t rien ne sera plus beau que ces pélerinages. La chrétienté aura sa fête à Jérusalem, comme les Israélites y avaient les leurs; toutes les églises viendront — non plus s’y Quereller — mais s’y tendre la main, et se donner le baiser de l'amour fraternel dans les lieux où Christ nous à, par sa mort, appris ce que c'est que l'amour.