SAMEDI SAINT
Ce jour-là, — celui pendant lequel Jésus reposa dans le tombeau, — l’église du Saint-Sépulcre est témoin du Plus curieux des spectacles. Chacun a entendu parler du feu sacré; toutes les années, la veille de Pâques, le feu du ciel descend dans le saint sépulcre à la prière d’un
évêque grec, auquel on donne pour cette raison le nom d'évéque du feu. Celui-ci entre dans la chapelle du Saint- Sépulcre avec des cierges éteints, et, au bout d’un moment, les présente au peuple tout allumés à travers deux trous ronds pratiqués à cet effet dans le mur de la chapelle. Voilà le fait, la jonglerie sacerdotale n’a pas be soin d'intervenir pour opérer ce miracle, la crédulité du peuple suffit.
Les arméniens et les grecs y croient les uns comme les autres et se disputent l'honneur d'allumer leurs cierges au feu sacré. Aussi a-t-on pratiqué une ouverture de chaque côté de la chapelle; le feu sort à gauche pour les jacobites, à droite pour les orthodoxes. Bien des prêtres rougissent de cette coutume et la regrettent; « mais, disent-ils, c’est maintenant une né- ‘ cessité; si nous venions à cesser, le peuple croirait que nous l'avons trompé jusqu'ici! » D’autres se tranquillisent la conscience en se disant qu'ils ne prétendent point faire un miracle; si le peuple en voit un, tant pis pour lui. On m'a cependant nommé et montré un prêtre grec qui a refusé la charge d'évêque de Jérusalem pour n'être pas obligé de figurer dans cette odieuse comédie.
Mais parmi les laïques de l’église orthodoxe, on ne doute guère du prodige. M. de Lukieff, mon ancien compagnon de voyage du Caire, m'en faisait même un argument en faveur de sa religion : « C'est pourtant un fait digne de considération, me disait-il, que le feu sa= cré descende à la parole d’un prêtre grec et non d'un pré— tre latin ! » — Les Latins ne sont pas de cet avis. Ils neæ
contestent point ce miracle en principe, car pendant un temps ce sont eux qui l’ont opéré; mais ils disent qu’aujourd'hui ce n’est plus que la contrefaçon d'un miracle et un mensonge sacrilége. « C’est une infamie», me dit l'abbé R..
Je désirais voir cette cérémonie, mais ce n’est pas chose facile, car c’est une cohue sans pareille. IL faut faire queue des heures entières et jouer des poings vigoureusement. J'avais peu de goût pour cet exercice et Jaimai mieux, à tout hasard, attendre jusqu’à midi. Je pensais me joindre aux pêélerins latins logés chez les franciscains , mais ils étaient partis pour l’église depuis longtemps. J’allai donc seul avec Hhannah.
Au moment où j'entre dans la nef, on me demande à quelle religion j'appartiens : «Turco?— (rreco?— Armeneco?»— Car on classe les arrivants suivant leurs différents cultes, afin de prévenir les conflits. — « Frandji, » répond pour moi mon guide. On nous fait passer à droite, du côté d’un escalier qui conduit à la tribune réservée aux curieux; car dans cette cérémonie, les Francs et tous les Latins rentrent dans la classe des simples spectateurs, aussi bien que les Anglais et les Turcs. Nous traversons, non sans peine, une foule com- Pacte, et arrivons au bas de l'escalier. Mais la porte ESt fermée. Hhannah heurte à grands coups de poing en
(riant: Fra Giacomo! Fra Giacomo ! Enfin la porte s’entrebäille, et un franciscain avance le bout de sa moustathe : Ecco un signore.…, dit Jean. — Un mülore? de- Mande le moine. — Frandji, répond encore mon guide. — @t le gardien me laisse passer.
L'église du Saint-Sépulere est tout un petit monde; outre la multitude de chapelles dont elle se compose, il y a là de nombreux appartements pour les moines coptes, latins, grecs et arméniens chargés de la garder et de la desservir; les franciscains, qui y représentent le catholicisme, y sont au nombre d’une douzaine seulement; on les renouvelle tous les trois mois, car c’est un séjour humide et malsain.
Après avoir monté plusieurs escaliers, j'arrive à une petite antichambre où quelques religieux prennent leur modeste repas. Ici, nouvelle porte fermée; on nous déclare qu'on ne passe plus. C'était décourageant. Par bonheur j'aperçois au milieu des moines l'excellent abbé- Pascal; c'est le missionnaire français avec lequel j'am. fait la traversée à bord du Cépluse. Il fait une retrait de trois jours chez les gardiens du Saint-Sépulcre, i M a la clef de la tribune et consent à me prendre ave lui.
Nous pénétrons dans une vaste galerie, placée à mi— hauteur, et où se trouvent, entre de larges colonnes , des balcons d’où l’on peut voir très-bien l'intérieur d € l'édifice. La difficulté est d'arriver à ces balcons ; ils sorx t déjà occupés, et ce n’ést qu'en me haussant sur la point € des pieds que je parviens à apercevoir quelque chose - L'église, je l’ai déjà dit, est dans le genre du Panthéon , mais dans d’autres proportions; elle me parait plus haute relativement à la largeur. La galerie où je nn€ trouve est réservée aux spectateurs, — frandji ou m2lori; — au-dessous sont deux étages de galeries Où prennent place les femmes grecques et arméniennes :
précaution des plus sages, car elles seraient étouffées par la foule si elles restaient au bas de l’édifice.
Les femmes dans leurs tribunes , les hommes dans la nef, sont tous pourvus d’un paquet de petits cierges destinés à recueillir le feu sacré. Partout la foule est compacte. Autour du saint sépulcre, on dirait une mer agitée, dont les vagues viennent se heurter contre les murs de la chapelle. Tous les bras se tendent avec frénésie vers les ouvertures par lesquelles doit sortir le feu; on se pousse, on se renverse, pour être
le plus près possible de cet endroit bienheureux, afin d’allumer sa bougie au feu sacré, à l'instant où il aP paraîtra et sans intermédiaire. Les soldats, à grands tCOUp?s de bâton, gouvernent jusqu'à un certain point C@ troupeau bruyant. Des murmures, des cris rempli ssent l'enceinte ; une odeur fétide s’en élève. En entendant ces vociférations, en voyant d’en haut tous ces DOnnets rouges, toutes ces guenilles, tous ces bras tendus, on croit assister à une émeute, à une des sanglantes journées de 1789 ou de 4792. Il semble que la chapelle du saint sépulcre aille être emportée comme la Bastille. Au-dessus de nous, il y a encore du monde, — soit dans les fenêtres, auxquelles on parvient par les terrasses des Couvents, — soit plus haut encore, dans les balcons de la coupole. Cette coupole est dégradée, percée à jour, faute d'entretien, et laisse l’église exposée aux injures de l'air. Les grecs et les latins ont réuni les uns et les autres plus d'argent qu'il n’en faut pour la réparer, mais ils se contestent réciproquement le droit de le Rire. L'église en pâtit et elle finirait par tomber en rui-
nes, si le sultan, — qui ne veut pas laisser se détériorer davantage un immeuble aussi productif, — n’avait décidé de la faire réparer à ses frais et en son nom ‘.
Sur l'estrade où je suis placé se trouvent deux pèlerins français, un prêtre espagnol, deux milori, un comte autrichien, dont j'ai fait-connaissance à bord de l’Zmperatore, et un jeune prince allemand. Ces messieurs sont là dés le point du jour et commencent à défaillir. Un franciscain a pitié d'eux et va quérir du pain et des poissons, avec de l’eau et du vinaigre contenus dans de grands pots d’étain. Ce vinaigre est le vin le plus en usage chez les franciscains de Terre-Sainte. On a coutume dans ce. pays de laisser tourner le vin; je ne crois pas que ce soit: simple négligence , on le trouve sans doute plus rafrai-— chissant. Ainsi, si la boisson qu'on offrit à Jésus avant de le crucifier est appelée par saint Marc du vin”, et par sain” Matthieu du vinaigre ‘, il n'y a pas là de contradiction"
Cependant nous voyons approcher des janissaires qu nous invitent à nous retirer, car nous occupons la log
1 Il parait cependant que rien encore n'a été fait pour cette r paration. Une correspondance de la Gazette d'Augsbourg, en d: du 3 juin 1860, parle d’un assez grand nombre de constructic nouvelles élevées à Jérusalem ces derniers temps, et ajoute: «Tan que l'on bâtit ainsi divers édifices, on n'a rien fait jusqu'ici p la coupole du Saint-Sépulcre, endommagée depuis dix ans. chrétiens ne peuvent absolument pas s'entendre. Je crois qu est bien près de s’écrouler. »
* Marc XV, 23.
3 Matth. XXVII, 34.
* C'est par opposition à ce vin aigre et rafraichissant qu: appelait vins doux tous les vins non tournés et susceptible conséquent d'enivrer (Actes IT, 13).
réservée au pacha. Nous obéissons, mais ce n’est pas sans regret. Il me faudra donc errer avec tant d'autres dans les limbes de cette galerie, sans pouvoir approcher du balcon et sans apercevoir autre chose que les dos des spectateurs ! Comment faire? Je ne m'éloigne que de quelques pas, et dès que les estafiers ont étendu sur l'estrade assez de tapis et de coussins pour en faire un siége confortable, j'y reprends provisoirement la place que je viens de quitter. Bientôt le pacha entre dans. la galerie. Un cantique se fait entendre. Le pacha S avance vers le divan qu’on lui a préparé. Je me hâte de sauter à bas de l’estrade, mais, par un geste des Plus aimables, il m'invite à y prendre place à côté de lui. Un de ses officiers me tend la main pour m'y faire remonter, et me voilà de nouveau accroupi sur le divan officiel à côté du représentant de la Porte.
Le pacha est un beau jeune homme, mis à l’euro- Péenne, ou plutôt à la mode actuelle de Constantinople; il porte une redingote noire et une cravate de couleur; Sa barbe taillée fort près, son gilet irréprochable et ses &ants glacés lui donnent l'air d’un Zon d'Occident ; il y à dans sa mise aussi bien que dans toutes ses manières une grâce et une distinction parfaites.
Dès qu'il est commodément installé, le miracle ne se fait pas attendre. Un homme, placé près de la chapelle, devant la mystérieuse ouverture, y introduit sa bougie et la retire allumée. Ce sont alors des cris inouïs, un empressement furibond de tous les assistants à se trans- Mettre le feu sacré. Quelques-uns, plus ambitieux que
ls autres, veulent aussi allumer immédiatement leur
J'ai assisté aujourd'hui aussi aux divers services religieux de l’église protestante et j'ai passé la journée chez l'évêque anglican, M. Gobat. M. Gobat et sa famille, que j'ai été voir dès mon arrivée, m'ont accueilli avec la plus grande cordialité, en amis et en compatriotes.
L'établissement d'une église protestante à Jérusalem est de date fort récente. Cette église doit essentiellement son origine à l'esprit missionnaire de notre époque et — surtout à l'intérêt qu'excitent les Juifs. On voulait leür rendre ce qu'on avait reçu d'eux, leur annoncer = l'Evangile dans les lieux mêmes d'où l'Evangile s'est — , par leur prédication, répandu sur toute la terre. DE 1820 à 1840, on vit à diverses reprises des mission naires anglais et américains s'établir à Jérusalem, pou r travailler à la conversion des Israélites, qui y arri— vent en si grand nombre de tous les pays du monde===. Ces tentatives n'avaient eu que peu de succés ; car la ré== sistance que le judaïsme oppose aux influences étranm gères est plus puissante encore à Jérusalem que partoum' ailleurs ; il semble qu'il reprenne une force nouvelle æ m touchant le sol natal. C'est un fait qu'il est du reste f=xcile de s'expliquer : les Israélites qui se rendent à Jéruzsalem sont les plus dévots, les plus attachés aux trad ations de leurs pères ; ce sont les zélotes de notre temps.
Les missionnaires protestants de Jérusalem s’y troutvaient en fort petit nombre, isolés et sans appui; ils Se placèrent d'abord sous la protection des grecs, qui leur témoignérent pendant un certain temps une grande bien veillance, mais qui finirent par se méfier d’eux et cher chérent à les contrecarrer.
L'année 4840, qui fait époque dans l'histoire de la Palestine en général, est aussi la date importante pour l'église protestante de Jérusalem. L'Autriche et l'Angleterre venaient de rendre aux Turcs un service signalé en replaçant la Syrie sous leur domination. Jamais les puissances européennes n'avaient été en meilleurs termes avec la Porte ottomane. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, pensa que ces circonstances devaient être mises à profit, pour assurer aux protestants de l’empire turc, une protection et des garanties dont ils ne jouissaient point encore. Il attira là-dessus l'attention du gouvernement britannique et de l’épiscopat anglais ; on résolut de fonder à Jérusalem un évêché anglo-prussien, qui servit de centre à tous les chrétiens de l'Orient et qui continuât au milieu des Juifs de Palestine l'œuvre missionnaire commencée.
L'évêque protestant de Jérusalem est à la nomination de l’Angleterre et de la Prusse alternativement; mais
l'archevêque de Cantorbéry a le droit de veto.
Le premier évêque fut nommé par l'Angleterre en 1841; c'était un Juif converti, d'origine prussienne, le docteur Alexander. Les prédicateurs capucins et les journaux catholiques se sont égayés sur l'effet que devait produire dans la ville sainte l'entrée de ce nouvel évêque, accompagné de sa femme et de ses enfants : 4! ves-
covo, la vescova, 1 vescovini! Cette plaisanterie, bonne pour l'Europe, ne signifie rien en Orient, où les prêtres sont mariés et où le célibat du patriarche latin de Jéru- Salem excite beaucoup plus d’étonnement que la famille de l'évêque anglican.
Alexander mourut au bout de quatre ans à peine, et la Prusse proposa pour évêque un Suisse du Jura bernois, M. Samuel Gobat, bien connu par sa mission en Abyssinie. M. Gobat est à Jérusalem depuis 4846. Personne n’eût été plus propre que lui à occuper ce poste important. Il a passé la plus grande partie de sa vie en Orient,
connaît à fond le caractère et les mœurs des Arabes et leur langue lui est aussi familière que sa langue maternelle. Aussi n'inspire-t-il point aux Orientaux cette sorte de méfiance que l’on éprouve instinctivement pour un homme d'une autre race et d'une autre civilisation. Les Abyssins ont placé sous sa direction le couvent qu'ils en- —— tretiennent à Jérusalem et l’école de théologie qui y est=æ jointe. M. Gobat a pu rendre déjà de grands services àem ces établissements, jusque-là en butte aux vexations de = autres églises, plus riches, plus nombreuses et mieux=s« appuyées.
Le séjour prolongé de M. Gobat hors de l’Europe con—— tribue aussi, avec sa foi vivante et sa grande étendue d'esprit, à le mettre au-dessus des petites questions qu= 1 divisent les protestants entre eux. Il offre aux divers élé—— ments dont se compose l'église évangélique de Jérusa—— lem toutes les garanties désirables de neutralité. Ne Suisse et réformé, il ne peut être suspect de partialité n = pour les épiscopaux, ni pour les luthériens, ni pou les Allemands, ni pour les Anglais. L'individualité d&= M. Gobat et son mérite reconnu lui donnent une considé—
ration et une influence bien supérieures à celles que læ i vaudrait sa simple qualité d’évêque; s’il n’est le chef o ficiel que de l'église anglo-prussienne, il est, de fait æ:!
du libre consentement de tous, le patron de toutes les œuvres protestantes de Jérusalem.
Il y a ici, en effet, des sociétés religieuses qui ne relèvent point officiellement de l'évêché. Ainsi, l’hôpital allemand, distinct de l'hôpital anglais, et desservi par des diaconesses de Kaiserswerth; puis une église arabe, fondée par la Société épiscopale anglaise et qui s'occupe exclusivement de l’évangélisation des Arabes, tandis que la mission anglo-prussienne a limité son champ d'activité aux Israélites.
Je suis allé ce matin à la réunion de cette église. Elle a lieu dans une salle de la maison d’école. M. Klein, de Strasbourg, y prêche en arabe; il y a là énviron vingt- :inq hommes, en costume du pays, et trois ou quatre ‘emmes en habits de fête, à large pantalon cerise et à ‘este bleue brodée d'or.
Aprés que le sermon et les prières sont achevées, Oute l'assemblée se rend à l’église de Christ pour y >rendre la sainte cêne avec la paroisse anglaise. C’est Par ce culte en commun qu'on solennise la fête de Pâ- Ques. |
L'église de Christ, — c'est ainsi qu’on appelle le tem- Ple protestant, — s’élève sur le mont Sion, dans le quar- Üer arménien. On a commencé en 4841 à en creuser les fondements, mais l'inauguration n’a eu lieu qu’au commencement de 1849.
Cette église n'est pas grande, mais belle, — je veux dire bien bâtie, car il m’est impossible de ne pas trouver que cette architecture gothico-pratique, ces grandes
ogives et ces plafonds de noyer verni, font une étrange
x JUDÉE.
«svt avec Jérusalem et l'Orient. Ce bois de noyer æ twppurté d'Angleterre, à grands frais, ainsi que auvise dont le toit est couvert. On a souvent critjue, LULU Sans raison, l'abus que nous avons fait dans us pays du Nord de l'architecture classique; mais cette yportation septentrionale sous le beau ciel de la Palesuv, afllige le gout bien plus cruellement encore. C'est hu vandalisme raffiné dont les peuples civilisés sont seuls capables.
L'œuvre des églises évangéliques à Jérusalem est une œuvre de foi dans le sens tout spécial du mot. La mis— jun parmi le$ Juifs a déjà produit des fruits, il est vrai mais bien inférieurs encore à ce qu'on pourrait désirer il faut savoir Jeter son pain sur la face des eaux, seme —= pour que d'autres moissonnent et attendre, sans impa — tience et sans murmures, le moment où l'esprit du Sen — yneur soufflera sur les ossements desséchés.