DE JÉRUSALEM A NAZARETH
Le moment était venu de quitter Jérusalem. J'auraiS voulu le retarder toujours. Je ne pouvais me résoudre à dire un dernier adieu à ces murs que j'avais si long— temps désiré de voir, — à reléguer dans le passé, at rang des souvenirs, ce que, pendant si longtemps, je m'étais habitué à avoir devant moi comme une espérance et un idéal. Cependant on me pressait de partir; car le printemps avançait et, depuis quelques jours déjà, pêlerins coptes et catholiques, touristes anglais et améri— cains, tous gens connaissant les saisons comme la grue et l’hirondelle, avaient pris leur vol du côté du Carmel ou de Jaffa, afin d'éviter à temps ce doux mois de mai où le soleil poudroie et où le Bédouin guerroie. Je me
dai donc à me mettre en route au plus tôt, pour visia Samarie et la Galilée.
ai dit que dans les voyages en Palestine on traite dinaire avec un drogman, qui vous fournit à tant par * tente, chevaux et nourriture. Par mesure d’éconoet surtout de sûreté, on se groupe d'ordinaire en canes. Cette manière de voyager est commode en un , Car On n’a point à s'inquiéter des petites nécessités érielles de l'existence; on trouve chaque soir sous »nte le lit où l’on a couché la veille et, une fois accoué à la cuisine de son drogman, on n'a pas à faire chajour de dangereuses expériences.
avais apprécié dans de précédentes excursions ce cet arrangement peut avoir de confortable ; mais je | étais pas moins resté persuadé que la chose la plus ‘ortable qu'il y ait au monde, c’est la liberté. La sée d’être livré par contrat à un drogman, marquant tploi de vos journées, l'heure de votre lever et celle otre coucher, et venant tout à coup interrompre votre te ou votre repas, comme le Commandeur de Don n ou comme les anciens conducteurs de diligence, cette idée, dis-je, ne me souriait que médiocrement. e semblait aussi qu'emporter avec soi sà tente, comme olimaçon, pour s’y retirer chaque soir, c'était ôter ‘oyage un de ses principaux attraits, l'imprévu et la leur locale. Autant vaudraient ces longues traversées ‘bemin de fer où, de Paris à Bayonne, on n’a guère tre surprise que de retrouver à chaque station le ne buffet et la même salle d'attente. |
le communiquai donc à mon fidèle Hhannah le désir
que j'avais de voyager seul, sans tente et sans cuisinier: je lui demandai si ce projet était réalisable et lui proposai de m'accompagner. Hhannah — je dois avouer que d'ordinaire je l’appelais Jean, tout court, pour méniger mes poumons, — Hhannah me répondit qu'il m'accompagnerait partout où je voudrais et que mon projet pouvait parfaitement s'exécuter, si je ne craignais pas de coucher quelquefois dans des étables et si je savais, cas échéant, me contenter d'oranges et de café à l’eau; nous trouverions d’ailleurs une auberge à Tibériade et un couvent au Carmel.
En conséquence, il m'amena des moukres et je fismes préparatifs de départ.
Je louai trois chevaux, un pour Jean, un autre pour mon bagage, le troisième pour moi. Les deux moukres, suivant l'usage, devaient faire la route à pied. Comme me— sure de sûreté, j'avais à la ceinture deux pistolets, ache— tés à Marseille la veille de mon départ. En Orient, pour” se faire respecter, il est indispensable d’avoir des ar— mes. Je n'avais, il est vrai, pas de balles et j'avais inuti— lement cherché à me procurer un peu de poudre à Jé— rusalem. Au fond, j'en étais bien aise : il m’eût répugnéæ d'ensanglanter la Terre-Sainte. De ces deux pistolets l’un m'a été volé au couvent de Nazareth, l’autre a glissé de ma ceinture à Argos, comme je redescendais du chà— teau des Atrides. Puissent-ils être tombés entre des mains aussi pacifiques que les miennes, — ou du moins n'avoir jamais servi qu'à défendre l'ordre et la pro— priété !.… C'est ce que j'ose à peine espérer.
Pour en finir avec Jérusalem, je donne ici quelques
ragments de la dernière lettre que j'aie écrite avant de partir, elle contient certains détails qui n’ont pas trouvé place dans mon récit :
À Monsieur L. B., à ******#
Lundi au soir.
Je compte poursuivre demain mon pêlerinage en me rendant à Naplouse, Nazareth et Tibériade, et de là à Beyrout, soit par Damas, soit par la côte de Tyr et de Sidon. Ce n’est pas sans regret et sans faire un effort sur 101-mêème que je quitte cette Jérusalem, où j'ai passé de lbeaux jours et qui me laissera un souvenir ineffaçable. ais toutes les caravanes sont déjà parties, sauf une pele société d'Anglais, qui part demain et que je suivrai ë Près ou de loin. M. Gobat m'engage à ne pas me met- € en route dans un moment où je serais absolument *Œœ A, car le pays n’est pas sûr; on se bat maintenant en USieurs endroits. L'autre jour, je passais la soirée avec Consul R...., homme très-3imable, que je regrette fort ? N'avoir pas vu plus souvent. Tout à coup, un janissaire re — et lui annonce que deux de ses ressortissants én nent d'être dépouillés par les voleurs sur la route de Fa, à quelques pas des portes de Jérusalem. On les a iSsés en chemise. Le consul courut au pacha, qui proit de faire des perquisitions, et j'apprends aujourd’hui u” On vient de découvrir les voleurs. Mais on n’est pas ‘jours si heureux et le pacha lui-même n’y comptait int. Comme son prédécesseur Pilate, il ne croit guère que l'on puisse arriver à la vérité. Il exposait un jour
au consul son scepticisme en matière judiciaire, et luicitait à l'appui une affaire criminelle dans laquelle son père, pacha comme lui, avait fait mourir par la torture soixante-dix personnes, sans arriver à découvrir le vrai coupable. Tu vois qu'on fait au moins tant bien quon peut. Mon pacha, du reste, est un perfect gentleman, comme j'ai eu l'honneur de m'en convaincre par moimême à la cérémonie du Feu sacré.
J'ai fait aujourd'hui mes préparatifs de départ, — quelques emplettes indispensables. Il y a peu de ressources à Jérusalem. En Suisse, où la civilisation atteint une altitude de huit mille pieds, où l’on a un télégraphe sur le Rigi et des pianos sur le Faulhorn, nous avons peine à nous persuader qu'il y ait quelque part des villes de vingt mille âmes où elle n’ait pas pénétré. L'industrie et le commerce européens ne sont représentés ici que par trois ou quatre Grecs, qui écrivent sur leur enseigne failor and merchant ou bien British magazine, et qui entassent dans leur échoppe de l’absinthe suisse, des chemises en couleur, du fromage de Chypre, des fleurs artificielles et de la faïence. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un couteau quelconque-- Quant aux marchands arabes, ce sont des Arabes. C€ qu’ils ont de bon, c’est qu'ils ne manquent jamais d'o#— frir à l'acheteur un narguileh tout allumé et une tass € de café bouillant. ‘Au reste, je n'avais pas besoin € grand'chose; je n’emporte avec moi qu’un gobelet en fes blanc, — que j'ai dû faire faire, bien entendu. Tu voëS que mon ménage est encore plus simple que celui 4e Diogène ; je n’ai ni tente, ni tonneau. Hhannah me ditque
e n’est pas indispensable et qu'il me fera loger chez les rabes. Là où il n'y en a pas, on a, comme David, la res- Jurce de s’abriter dans les cavernes. Cette manière de >yager m'a plu, on se trouve ainsi plus en contact avec ss indigènes et l’on voit des intérieurs. Je serai bien aise e connaître de près l'hospitalité des fils d'Ismaël ; j'ai éjà pu remarquer qu'elle diffère de celle des montanards écossais et qu'ils savent très-bien l’évaluer en lastres et en medjidiés.
Bonsoir. J'espère que tu es heureusement rentré chez 1 et que cette lettre te trouvera au milieu des arbres n fleurs de tes vergers. Pour moi, malgré tout le plaiir que j'ai en voyage, je me réjouis, je t'assure, de quitter le bournous et le turban, de déposer à ta porte na courbache de pêélerin et de venir méler la poudre de ‘Afrique et de l'Asie aux cendres de ton feu.
P. S. Je t'écris sur le meilleur papier qu’il y ait à Jé- “usalem. |