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PREMIÈRE JOURNÉE

De Jérusalem à Bireh

Le récit de ma première journée de voyage se trouve

ns une lettre que j'écrivis le soir même. Cette lettre

E d'autant plus inédite qu'elle n’a jamais été expédiée.

à wais oublié, en l’écrivant, que je n'avais aucun moyen la faire partir.

El-Bireh, mardi au soir.

Que je voudrais que vous pussiez me voir ici, cher Ni, au sein de la civilisation la plus primitive, accroupi

au milieu d'une famille arabe qui me regarde écrire avec curiosité, — le père tenant ma bougie au-dessus de mon papier, — les femmes et les enfants lui commun i— quant leurs remarques, que je donnerais gros pour conaprendre ! Vraiment je compte cette soirée pour une de s belles de ma vie. C'est dans tous les cas une des pl s originales.

C'est hier que je me suis décidé subitement à quitte x aujourd'hui Jérusalem. Bien des augures fâcheux om ! paru réunis pour mon départ. Mon pauvre Jean a perd æ! ce matin son frère, garçon de dix-huit ans, mort en si" jours d'une pleurésie. On l’a enterré quelques heure = aprés. J'ai différé de partir, pour ne pas enlever Jean = sa famille dans un moment pareil ; — je voulais différe =” encore davantage, mais il a insisté pour que je ne chan — geasse rien à mes projets.

Il est déjà trois heures après midi quand nous sorton = de Jérusalem. Les oliviers des vergers me déroben 7 bientôt la ville; mais, parvenu au Scopus, je l'aperçoi = encore dans toute sa beauté, s’étalant vis à vis du mom ! des Oliviers, — et je la salue pour la dernière fois. L = route de Damas continue à travers un plateau accidenté ; on aperçoit longtemps à gauche la haute cime du NebF”— Samoufl, mais elle disparaît enfin et l’on ne voit plusd € montagnes, car on ne peut plus donner ce nom aux émEnences qui s'élèvent de distance en distance des deu X côtés de la route. Ces buttes, surmontées aujourd'hazi de quelque pauvre village ou des ruines de quelque ville antique, sont communes dans le territoire de Benjamin. C'est ici surtout que les villes sont habituellement situèes

ommet des montagnes : les noms des cités les plus res de cette tribu indiquent assez où il en faut cherdes traces : Ramah (hauteur), Tsélah (rocher), vah (vedette), Gibeah, Gébah, Gabaon (colline). sans doute grâce à leur sens géographique que la art de ces noms ont persisté jusqu’à nos jours. route que je suis est la grande route des caravanes ; celle que suivait Paul, allant à Damas. L’antique romaine est encore très-bien tracée ; elle est pavée Jrmes pierres qui, maintenant usées et déchaussées, nt le chemin le plus affreusement rocailleux que puisse rencontrer, même dans ce pays. Aussi mar- -on de préférence à côté.

utes sortes de tristesses s'emparent de moi. Je ne me consoler de m'éloigner de Jérusalem, je voutourner bride et y rentrer pour ne la quitter jamais. is inquiet du voyage que j'entreprends : il me semque j'ai manqué de tout bon sens, de toute prénce; aprés avoir abrégé mon séjour à Jérusalem être protégé par la petite caravane anglaise qui mise en route ce matin, je l’ai laissée partir longs avant moi, et maintenant il est tard et nous n’arri- 1s à Bireh que de nuit : ce qui équivaut à peu près e certitude d'être volé. C'est du moins ce que me lent mes moukres, et leurs figures patibulaires sem- Indiquer qu'ils se chargeront au besoin de ne pas mentir leur prophétie. Quant à Hhannab, son si- > et son impassibilité habituelle suffiraient déjà pour er au spleen et l’on conçoit qu'aujourd'hui, après la > qu'il vient de faire, le pauvre garçon soit encore morose que de coutume.

Pareille à ces petits nuages qui s’élévent à l'horizon un jour d'été et qui bientôt s’élargissent, s’enflent et finissent par couvrir tout le ciel, ma tristesse s'étend peu à peu à toute mon existence. Que de souvenirs! que de regrets! quel découragement!|

Je suis tiré de là par quelques notes qui chantent à mon oreille. C’est l’air du Psaume XLII : Comme un cerf altéré brâme.. Je l'entonne avec le soupir le plus ardent de mon âme : je suis sur le sol où ce psaume a été chanté pour la première fois, où cette expérience du secours de Dieu a été faite tant de fois et d’une manière si écla—

tante :

Je songe à toi depuis l'heure Que j'étais vers le Jourdain.

Mais pourquoi, mon âme, encore T'abattre avec tant d'effroi ?..

Puis, je fais retentir l’écho des montagnes de Benjam de ces autres paroles si vieilles et si simples : Dieu fut toujours véritable, Bon et juste; il le sera, Et du pécheur misérable La voie il redressera*.

Le soleil se couche, la nuit approche, la route estd < serte. Nous entrons dans un ouädi peu profond ; pu Æ$ après une courte montée, nous apercevons à l'est, sur À hauteur, le village de Bireh. Au pied de la colline æ né belle fontaine, aux eaux abondantes, en annonce l'a7-

1 Ps. XXV.

proche. Elle est entourée de femmes qui viennent y remplir leurs cruches. |

Aujourd'hui encore, — comme du temps de Rebecca, de Rachel et des filles de Jéthro,— quand, après une journée de marche silencieuse, le voyageur, arrivé en vue d’un village, désire y trouver un gîte, c’est près du puits ou de la fontaine qu’il doit se rendre. Aussi est-ce là que Jean me conduit tout d’abord; car nous aussi, nous arri- VOns sur le soir, au temps que sortent celles qui vont puiser de l’eau‘. Mon guide s'adresse à l’une d'elles; elle appelle son mari, et nous voyons s’avancer au-devant de nous un Arabe à barbe noire, à turban déguenillé; il n’a pour vêtement que sa chemise blanche, ouverte sur la poitrine, et son lourd manteau rayé; un grand sabre St passé à sa ceinture. Ce costume, dans sa simplicité, lonne un air de majesté au plus misérable villageois. Arabe nous offre une hospitalité que j'accepte avec ‘M pressement.

I] nous conduit à sa maison. C’est un bâtiment en erre, voûté à l’intérieur comme une cave et ne receant de lumière que par la porte*. Elle ne contient ju” une seule pièce, dont je ne saurais mieux faire com- Prendre la distribution qu'en la comparant à cette partie des théâtres où se trouvent l'orchestre et la scène. Le devant (l'orchestre) est au niveau du sol extérieur, le fond (la scène) est de six à huit pieds plus élevé; c’est

* Gen. XXIV, 11. * Voilà pourquoi, dans la parabole (Luc XV, 8), la pauvre

femme qui a perdu une drachme doit pour la chercher allumer une lamne

une sorte de terrasse reposant sur deux petites voûtes. Sous ces voûtes et à l'orchestre sont les animaux domestiques, veaux et brebis. La scène sert de grenier et de demeure au propriétaire et à sa famille-On y monte, en s aidant des pieds et des mains, par un escalier dont il ne reste que la première et la dernière marche. Elle a pour tout mobilier un moulin à bras et de grands vases de terre où l’on conserve le grain.

C'est là que nous allons souper et passer la nuit avec nos hôtes. Il n’y a d'autre lumiêre qu’une petite lampe, formée tout simplement d'une soucoupe pleine d'huile. A défaut de table, elle est posée sur un boisseau retourné. Jésus songeait sans doute à cette habitüde rustique, lorsqu'il disait : « On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. »‘ Je vous ai déjà fait remarquer comme, dans les discours du Sauveur, les images sont toujours appropriées aux habitudes de ses auditeurs - Dans le sermon sur la montagne, il s'adresse à la foule , à des gens du peuple, à des campagnards. De là cette allusion au boisseau,; c'est Le seul ustensile d’un ménage de paysans , tel que celui que j'ai sous les yeux. Il sert tour à tour de table et de plat, car c’est dans ce mme boisseau, — pareil à ceux dont on fait usage chez nous — que l’on nous apportera tout à l'heure le lait caillé qui constitue le souper de la famille. Enfin, lorsqu'il ajout tait : elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison, — il ne pensait point aux maisons des villes, composées de

‘ Le boisseau, et non pas wn boisseau, comme portent nos versions.

sieurs pièces, mais à une habitation champêtre telle celle où je me trouve !. ' ‘ætte petite lampe éclaire tant bien que mal— et plumal que bien — et ne sert guère, à vrai dire, qu à dre les ténèbres visibles. A-t-on besoin de plus de ère, veut-on chercher quelque chose, on allume une gnée d’épines.

e sol est couvert de nattes sur lesquelles je m'assieds ©Cbonheur. Mes hôtes apportent leur repas habituel, — lait caillé et de la galette. Jean tire de mon sac nos wisions de voyage, des oranges, des œufs durs et me une bouteille de vin de Chypre, achetée chez Anto- Mes hôtes sont trop bons musulmans pour boire vin et je leur abandonne volontiers ma part de lait lé, mais nous mettons le reste en commun et faisons pique-nique délicieux. Puis, le maître de la maison LS offre son 76sé (sorte de narguileh), dont je laisse à n la jouissance, — et j'allume ma chibouque que je fais ser à mon hôte. Il me la rend au bout d’un instant, a lui repasse un peu plus tard et nous fumons ainsi à r de rôle, selon l'usage du pays.

Dans saint Matthieu (V, 15), Jésus dit tout simplement : « On l'ume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. » Cette Se ne présentait rien que de très-naturel aux Juifs, pour ‘uels Matthieu écrivait. Mais elle eût pu sembler bizarre à des ngers. Aussi Marc, qui écrit pour les Romains, et Luc, qui resse qux Grecs, ont-ils soin d'ajouter un petit mot qui expli- * en généralisant. Le premier dit (IV, 21) : sous le boisseau ou 8 le lit; le second (XI, 33) : dans un lieu caché ou sous le sstau, et ailleurs (VIII. 16): «Il n’est personne qui, après D allumé une lampe, la couvre d’un vase ou la mette sous {,» -

Il ne me serait pas facile d'écrire, si je n'avais d'autre lumière que celle de la lampe; heureusement j'ai eu soin de me pourvoir d'une bougie; je l’introduis dans le col de ma bouteille, mais mon hôte la prend en main et veut absolument me la tenir lui-même. Ses enfants son des garçons de huit à dix ans : l’un joue de la musette, simple jonc percé de petits trous (leves calami, — gra cilis avena de Virgile), et toute la famille me regarde écrire, avec une curiosité qui est à peine égale à læmienne. Me voilà en pleine vie antique!

Cependant l'heure avance, il est temps de se reposer Chacun se couche où il est..La toilette de nuit n’est pa= longue. L'homme ôte sa ceinture et se laisse tout bonne ment glisser par terre, enveloppé. de son manteau. = femmes et les enfants, qui ne sont vêtus que d'une che—— mise, étendent sur eux tous une large couverture Voile tout. Je prends mon sac pour chevet, je me roule dn== mon manteau, j'enfonce mon tarbouche sur les oreille et m'apprête à goûter le sommeil le plus doux, car = nuit dernière je n'ai eu que quelques instants de repos - Longtemps encore cependant, je me plais à écouter læ ronflement des veaux au-dessous de nous, les sonnette S des chevaux dans la cour et la respiration cadencée de

la paisible famille qui m'environne.

Mais le sommeil ne vient pas. Les puces — horrihle dictul — s’abattent sur moi par légions, sans me laisser un instant de repos. On ne se figure pas que de puces peut contenir une de ces habitations primitives! Enfin, vers deux heures, le chant du coq se fait entendre, Îe miaulement du chat y répond et toute la famille se réveille.

às rien comprendre à un lever aussi matinal, je m'emisse de l’imiter. Je sors pour voir le ciel, pur et étoilé. s moukres dorment à côté de leurs chevaux. La cour ttrés-petite, elle est close de murs élevés, formés de osses pierres brutes, comme les constructions cycloennes, et couronnés de petites épines. Ces murs n'ont S moins de huit pieds d'épaisseur! Dans ce pays, où sécurité est inconnue, la moindre cabane est une foresse. Au milieu, un grand cep de vigne couvre de ses Oureux sarments la cour presque tout entière. Ses »sses branches pliantes sont appuyées non sur des ux, mais sur d'énormes piles de pierre. Ici, où la rre se trouve partout et le bois presque nulle part, il plus facile d'élever une colonne que de se procurer échalas. | Mes hôtes se mettent à déjeûner : toujours du lait lé et de la galette! S'ils n’interrompaient maintenant r sommeil pour manger, ils seraient à jeun toute la rnée, car c'est aujourd'hui que commence le Rama- 2. C’est un jeûne d’un mois et qui revient toutes les iées. Tant qu'il dure! il est interdit de manger, de re et de fumer, depuis le lever du soleil jusqu’à son Cher. On comprend la perturbation amenée par là iS tout le mode de vivre des musulmans, d'autant ils observent généralement ce jeûne avec un scrupule rême.

.e repas fini, chacun se laisse retomber tout de son & et reprend aussitôt son sommeil interrompu. Une S femmes reste seule éveillée, elle s’accroupit devant moulin et se met à moudre. Ce moulin consiste sim-

plement en un grand mortier de pierre, dans lequel on tourne une meule, au moyen d'une manivelle pareille à celle de nos moulins à café. Cette tâche est toujours réservée aux femmes; aussi Jésus dit-il: « De deux qui moudront, l’une sera prise et l’autre laissée. »' Là où l'on a des servantes, on leur abandonne ce travail, qui prend beaucoup de temps et qui est des plus pénibles. Dans la Bible, la condition de l’esclave chargée de tourner la meule est envisagée comme le degré le plus bas de l'échelle sociale. On lit, par exemple, dans l’Exode: «Tout premier-né mourra au pays d'Egypte, depuis le premier-né de Pharaon qui est assis sur son trône — jusqu'au premier-né de la servante qui est occupée au moulin. »* Et le prophète Esaïie annonce par «tte belle prosopopée la chute de Babylone : « Descends , assieds-toi dans la poussiére, vierge fille de Babylone - Assieds-toi à terre ; plus de trône. pour la fille des Chal— déens. Prends les meules et mouds de la farine. Assieds— toi sans mot dire et entre dans les ténèbres, car tune te feras plus appeler la maïtresse des royaumes. » *

Ce moulin à bras, avec les deux vases qui contiennent le grain, compose, comme je l’ai dit, tout le mobilier de la maison. C’est un instrument indispensable et la légaslation hébraïque, qui défend au créancier de garder aurdelà du coucher du soleil le manteau qu'il a pris en gage, ne permet pas non plus de saisir le moulin, — non p&

4 Luc XVII, 35. Matth. XXIV, 41.

* Exode XI, 5.

& Esaie XLVII, 1 et suivants.

ne la meule de dessus, dit le Deutéronome, car ce ut prendre en gage la vie‘. On ne doit pas s'étonner "Ecriture a mentionné souvent un instrument d'un ge si habituel, et si Jérémie, par exemple, peignant évastation du pays de Juda, ajoute comme dernier t à son tableau La cessation du bruit des meules et a lumière des lampes *.

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