TYR ET SIDON
Le couvent du Carmel est le meilleur gîte que l'on rencontre sur sa route, dans un pélerinage en Terre- Sainte. Grâce au voisinage de Kaïfa, où touchent les paquebots du Lloyd autrichien, on y jouit des douceurs de la vie civilisée : un lit, un diner, des fenêtres vitrées ornées de rideaux blancs, un salon avec livres et albums, et mème une conversation européenne, car il est assez rare de ne pas trouver au Carmel quelque voyageur attardé, qui, sous prétexte d'indisposition, s’y délasse des fatigues de la selle turque et des rigueurs de la cuisine arabe. J'y avais retrouvé deux aimables abbés, trainards de la caravane française, et je n'avais pas résisté à l'envie d'y passer trois jours avec eux. Les Pères étaient
‘emplis d'égards pour nous; ils nous accompagnaïient lans nos promenades et mettaient leurs domestiques à 1otre disposition. Trop grands seigneurs pour nous serir eux-mêmes, comme le font les franciscains, ils veaient au dessert s'asseoir à notre table et ne se scanjalisaient pas même du sans-gêne de l’abbé R., qui, raignant de s'embrouiller dans les noms de Fra Marco, Fra Domenico et Fra Bartolomeo, avait pris le parti de les appeler tous indistinctement du nom plus connu de Fra Diavolo.
J'éprouvai dans le couvent de Saint-Elie ce que j'ai infailliblement ressenti, chaque fois qu'en Orient je me suis trouvé mis en contact avec l'Europe et la civilisation : au premier moment, un vif sentiment de plaisir, une sensation de repos et de bien-être, — et bientôt après, un ennui mortel, un irrésistible besoin de fuir la servitude sociale et de respirer de nouveau l'air libre et pur de la barbarie. Je ne tardai donc pas à me remettre en route. Je voulais suivre la côte de Phénicie et saluer en passant Tyr et Sidon.
Mon équipage est toujours le même. Hhannah marche en tête, l’œil morne et la tête baissée, suivant son habitude. Les moukres forment l’arrière-garde. L'un, Yoüsef, est un Maronite, vif et rieur, criant, chantant et demandant avec importunité des cigares et des bakchiches. L'autre, Abdallah, est un Druse à figure mélancolique et qui représente à merveille le fatalisme résigné de l'Orient ; je ne crois pas avoir jamais entendu sortir un mot de sa bouche. |
Le voyage du Carmel à Saint-Jean d’Acre est une jolie,
promenade. Après avoir passé Kaïfa et traversé le torrent de Kison tout près de son embouchure, on galope librement sur une plage de sable rafraichie par le brisement de la lame. La ville d'Acre que j'ai en vue, ha chaine du Carmel dont je m'éloigne , la plaine bleue de la Méditerranée, composent un tableau simple et grand, qui récrée l'imagination. |
Saint-Jean d'Acre! quel nom chevaleresque ! Aïlleurs, dans ce pays si riche en souvenirs, ceux de l'Antiquité biblique ne laissent pas de place aux autres ou les font pälir. Ici, il en est autrement. L'Akko, dévolu à la tribu d’Asher et dont elle ne put jamais s'emparer, — la Polémaïs, où toucha saint Paul en se rendant de Tyr à Césarée, ne sont que des noms obscurs à côté de celui de Saint-Jean d’Acre, le dernier asile des chevaliers francs en Palestine.
Le souvenir le plus moderne qui se rattache à cette ville est le bombardement de 1840, grâce auquel les Anglais replacèrent la malheureuse Syrie sous la domination des Turcs. On a dés lors fortifié de nouveau Saint-Jean d'Acre et il présente tout à fait à l'extérieur l'aspect d'une ville forte européenne, mais au dedans il porte à un haut degré le cachet oriental. On y aperçoit bien, par-ci par-là, quelques costumes francs : ce sont des Levantins venus pour acheter du blé. Du reste, rien ici ne rappelle les pays civilisés.
Les voyageurs qui arrivent à Acre peuvent se loger soit au couvent latin, soit au khän. Je choisis le khän comme plus oriental. Il consiste en une grande écurie, couverte d'une terrasse asphaltée , sur laquelle ouvrent
de petites chambres entièrement nues et sans autres meubles que des nattes en feuilles de palmier. Un £handyi, à nez coupé, nous introduit dans une de ces cellules, où nous déposons nos effets. Puis nous sortons pour aller acheter de quoi souper. Jean a soin de fermer la porte à clef ; car, si dans les villages de Palestine on ne connaît que le verrou, on a dans les villes une sorte de serrures en bois d'une grande simplicité, mais extrêmement ingénieuses. Je me les suis fait expliquer par Jean, mais j'ai si peu le génie de la mécanique qu'il m'est impossible de retrouver en quoi elles consistent. Tout ce que je me rappelle, c'est que la clef n’est autre chose qu'un gros bâton, dans lequel sont fichés un certain nombre de clous disposés de diverses manières, suivant la serrure à laquelle ils doivent s’ajuster.
Je me rends donc au marché, balançant ma clef de la main gauche, à peu près de la même manière que les élégants d'Europe balançaient le stick, si bien porté il y a quatre ou cinq ans. Ce n’est point ainsi cependant que j'aurais dû la tenir. Il est de genre en Orient d'appuyer sa clef sur l'épaule, comme une hache de sapeur. On rencontre souvent, dans les rues, à l’heure où l’on ferme les bazars, des marchands revenant de leurs magasins, précédés d’un petit garçon qui porte gravement sur l'épaule une de ces grosses clefs de bois. Ce trait de mœurs, que je remarquai en passant sans y attacher d'importance, devint fort intéressant pour moi, lorsque, quelque temps après, je relus cette prophétie d’Esaïe * :
4 Esaie XXII, 22.
434 PHENICIE.
«Je mettrai la clef de la maison de David sur son épaule. Il ouvrira et il n’y aura personne qui ferme, il fermera et il n'y aura personne qui ouvre. »
Il y a là une image inintelligible, ou du moins étrange, pour qui n’a pas vécu en Syrie. Aussi l’auteur de l'Apocalypse, qui emprunte à Esaïe ce passage ‘, a soin de retrancher les mots: sur son épaule. Ce détail n'aurait pas été compris des habitants de l’Asie-Mineure, pour lesquels 1l écrivait. ’
J'aime à me rappeler nos emplettes d&æp pain et de confitures dans le bazar de Saint-Jean d’Acre et le narguileh que je fumai là, devant un café, assis sous un palmier en face d'une mosquée. Ce sont de ces croquis tout orientaux qui restent gravés dans l'imagination et auxquels on s'arrête avec plaisir, quand on les rencontre par hasard en feuilletant ses souvenirs. Je ne dirai rien, du reste, de notre souper, si ce n’est que je trouvai le pain excellent et que j'en fis la remarque à Hhannah. «Je le crois bien! me dit-il, le pain d’Acre est réputé; c'est le meilleur de la Palestine. » Voilà une réputation de trois ou quatre mille ans de date! car le patriarche Jacob disait déjà : « C'est d’Asher que viendra le pain excellent, c'est lui qui fournira des friandises de roi'».
Rentré dans ma cellule, j’essayai vainement de dormir. Je n’ai pas besoin de rappeler ici la cause de mes fréquentes insomnies. Comment aurais-je pu: trouver sur mes nattes de palmier 1 un repos dont elles ne jouis-
‘ Apoc. III, 7.
* Genèse XLIX, 20.
saient pas elles-mêmes? Heureusement, il faisait clair de lune, le ciel était admirablement étoilé : je sortis sur la terrasse et passai la nuit en contemplation. Du haut d'un minaret illuminé de lampions, — car on était encore en Ramadan — la prière du Muezzin tombait en notes perlées, auxquelles répondaient des chants partant de minarets plus éloignés. De temps à autre un coup de canon se faisait entendre.
À 6 heures du matin, je partis pour Tyr. La plaine d'Acre, dans laquelle je marche encore pendant trois ou quatre heures, paraît être très-fertile ; bien qu'une partie du sol soit abandonnée aux épines, une bonne partie aussi est cultivée. En sortant de la ville, nous rejoignons trois marchands de Damas, qui se rendent de Jérusalem à Beyrout et avec qui nous cheminons pendant quelques heures; nous passons près des palais et des jardins créés par Ibrahim-Pacha. Ibrahim a beaucoup planté. C'est toujours par là que devront commencer ceux qui voudront restaurer la Palestine. Ces beaux jardins sont en grand nombre dans la plaine d’Acre. Nous nous arrêtons pour déjeüner dans une grande plantation de figuiers, d'amandiers, de grenadiers, et'surtout d’orangers et de citronniers, au milieu desquels murmure un limpide petit ruisseau. Ce sont de vrais jardins d’'Armide. Ils n'ont pour gardiens qu'un nègre, drapé dans une grande robe blanche, et qui fait un effet magique au milieu de cette riche verdure. |
La plaine d’Acre est séparée de celle de Tyr par une côte rocheuse, qui commence au Rds-en-Nakhoüra et se termine au Cap-blanc. Cette côte entre les deux caps est
une barrière naturelle entre la Palestine et la Phénicie; le chemin étroit qu'on y a pratiqué était jadis connu sous le nom d'Echelle des Tyriens. Dès qu’on a passé le premier de ces promontoires, on perd de vue la plaine d’Acre et l’on voit s’arrondir devant soi une nouvelle baie, à l'extrémité de laquelle apparait vaguement la ville de Tyr. C'est un sentier rocailleux et qui ne serait pas sans danger, si l'on n'avait à sa gauche un petit parapet. Ce parapet est de construction antique, cela va sans dire; les Turcs n'ont pas souvent d'aussi bonnes idées.
La plaine est inculte et couverte d’épines. Près de Tyr elle est trés-large ; à mesure qu'on approche, elle devient plus désolée. Nous marchons pendant longtemps sur une plage de sable. A notre horizon est une colline jaune avançant dans la mer; c’est là qu'est la ville de Tyr; plus à droite, trois arches ruinées, restes d’un vieil aqueduc, et les gradins inférieurs du Liban, derrière lesquels s’allonge un haut sommet encore couvert de neige.
Nous arrivons aux portes de Tyr, sans avoir rencontré personne, sans que rien nous ait trahi le voisinage d’une ville, si ce n’est quelques tombeaux entourés de grandes touffes d'iris violets, pareils à ceux de nos jardins.
Tyr n’a pas perdu son ancien nom, comme le disent les manuels de géographie. Celui de Soër, que lui donnent aujourd’ hui les Arabes, est celui que lui donnaient déjà les Phéniciens et les Hébreux. C'est de ce nom quest dérivé celui de la Syrie tout entière. Tyr n'est que la
prononciation araméenne du même mot, et c’est sous cette forme qu'il a passé chez les Grecs. Il en est de même du nom de Jafo ou Jaffa, aussi antique que la ville même, et dont le nom grec de Joppe n’était qu'une corruption.
Tyr est encore au sein des mers", sur cette ile d'où pendant longtemps elle brava, comme Venise, les conquérants étrangers. Mais l’île est devenue une presqu'ile. Alexandre, désespérant de la réduire d’une autre maniére, fit élever une chaussée pour la rattacher au continent. Grâce à des atterrissements successifs, cette jetée s’est passablement élargie, mais on distingue encore la chaussée primitive, qui forme, au milieu de l’isthme, un dos un peu plus élevé. On a comparé la presqu'île de Tyr à un marteau, dont l’ancienne île est la tête et dont l'isthme forme le manche.
La ville n’a de murs que de ce côté-là ; aussi n’a-t-elle qu'une seule porte. Les rues ne paraissent pas laides à qui arrive de Palestine. Le quartier mahométan, situé à l'ouest, est composé, il est vrai, de maisons basses cachées au fond de petites cours; mais, dans le quartier chrétien, plus voisin de la porte, on voit de jolies maisons assez élevées. Sur ses quatre ou cinq mille habitants, Tyr compte une population chrétienne double de la population musulmane. On s’en aperçoit vite à l’accueil bienveillant dont on y est l’objet ; on sent qu'il ya ici autant de sympathie pour les étrangers qu'il y a contre eux d'hostilité dans les villes mahométanes. Bien
4 Ezéch. XXVII, 4; XXVIII, 2, 8.
des gens, à mon passage, me crient cordialement buona sera, et ceux qui ne savent pas le franc se tournent du moins vers moi, en portant tour à tour la main droite à leur cœur, à leur bouche et à leur front, salut expressif et silencieux, qui ressemble à un signe de croix, et qui symbolise fort bien la locution orientale : Azmer de tout son CŒUR, de toute son AME‘ et de toute sa PENSÉE.
Un jeune homme, vêtu à l’européenne, s’avance audevant de nous et m'invite en français à venir loger chez lui. J'accepte, — en français aussi, et laisse à Hhannah le soin de débattre avec lui en arabe le prix de cette hospitalité. Nous suivons notre hôte. Sa maison esi sur le port, dans une situation charmante. De la terrasse supérieure on entre dans deux salles à divan, dont l’une m'est destinée. Tout est gai et respire l’aisance; deux ou trois gravures du Journal des Modes, encadrées et suspendues à la paroi, indiquent même la prétention de ne pas rester étranger à la civilisation européenne. Les fenêtres ont, à défaut de vitres, des treillis mobiles et des volets. Ma chambre ouvre à la fois sur la terrasse intérieure et sur une petite plate-forme extérieure qui
‘ Le mot me, en hébreu et en grec. comme en latin, désigne proprement le souffle, dont la bouche est l'organe. — L'expression que je cite parait avoir été courante déjà dans le temps de Jésus, car. dans un passage bien connu (Matth. XXII, 37), saint Matthieu la substitue à cette autre expression dont se sert Moïse (Deut. VI, 5): « Aimer de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. » Ce qui montre que ce changement n'est pas fortuit, c’est que Marc (XIT. 301 et Luc :X. 27:, qui reproduisent l'expression du Deutéronome, la complètent cependant aussi, en ajoutant : foule la pensée.
domine le port, au-delà duquel je vois les cimes blanches du mont Liban.
Mon hôte — Michel — est agent d'une ‘compagnie d'assurances maritimes; il a appris le français à Beyrout, et toute son ambition est de voir un jour l’Occident. L'Europe, avec son industrie, ses arts et sa police, exerce en Orient, sur mainte imagination de jeune homme, le même prestige que l'Orient exerce sur nous. Un Almanach de l’Illustration, tombé sous les yeux de Michel, lui a fait entrevoir plus de merveilles que ne nous en ont révélé les contes s2 bien contés par M. Galland et les Orientales de Hugo. Il rêve chemins de fer, bretelles en caoutchouc, trottoirs, becs de gaz, expositions universelles et sergents de ville, de même que dans notre romantique jeunesse nous rêvions palmiers et dômes d'azur, minarets, derviches et narguilehs. Il me présente cependant, avec une gravité tout orientale, mes serviteurs ses frères, et ma servante sa sœur. Cette dernière, M" Camille, est une belle fille de vingt ans, à robe ouverte, selon la mode du pays ; ses cheveux longs, où brillent des pièces d'argent, tombent par derrière jusqu'à la taille. C’est elle qui nous prépare à diner. Scander, le plus jeune de la famille, est un garçon de dix-huit ans, qui laisse. à son aîné le privilége du chapeau de feutre et du paletot de coutil, et conserve la veste brodée et l’ample pantalon de drap, avec lesquels il a tout à fait bonne grâce.
Mes hôtes sont grecs-catholiques de religion, et arabes de langue; de race, ce sont de vrais Syriens , c'est-à-dire qu'ils descendent, comme tous les chrétiens de ce pays,
440 PHENICIE
de la population gréco-araméenne‘, antérieure à l'invasion des Arabes et à la conquête des Turcs. Leur figure, comme leur caractère, rappelle à la fois le type grec et le type juif. |
Scander tient boutique d'épicerie, — mais un épicier ‘syrien n’est point un épicier, dans le sens odieux que les artistes attachent à ce mot; — peu esclave de la routine, il met dans sa poche la clef de son magasin et vient se promener avec moi pour me faire les honneurs de sa ville natale.
La Tyr actuelle, quoique plus considérable qu'elle ne paraît l'avoir été dans le siècle passé, — du temps de Volney, par exemple, — ne couvre plus qu'une partie de l'île : elle ne touche à la mer qu'au nord-est; de tous les autres côtés, il y a un espace libre et abandonné, entre la ville et la mer. On y trouve en quantité des pierres de taille de grandes dimensions et d'énormes colonnes de porphyre, noircies par les flots. Les Tyriens, qui ont toujours l'esprit marchand, font de ces ruines un article de commerce, ils en vendent à quiconque à besoin de matériaux de construction; on en vient chercher d'Alexandrie même, me dit Scander : une pierre de grandeur moyenne se vend une demi-piastre, les plus grandes une piastre (vingt centimes). Le pacha de Beyrout, qui construit une caserne, a donné ordre qu'on lui expédiât autant de pierres qu'on en pourrait extraire -des vieux édifices appartenant à l'Etat. Cet ordre sera
* Ou, comme dit saint Marc (VII, 26), grecque syrophénicienne.
fatal à la cathédrale ; c'était la plus belle ruine qu'il y eût à Tyr: on est occupé à en démolir une partie, et, selon toute apparence, il n’en restera bientôt plus rien.
Scander, voyant que j'admire ces colonnes, me presse d'en acheter une; il s'engage à me procurer une des plus belles pour quarante sous; quoique le prix soit tentant, je résiste. Je ne voudrais pourtant pas partir sans avoir fait quelque emplette, en mémoire de l’antique commerce de Tyr. Mais je parcours longtemps le bazar avant de trouver quelque chose à mon gré. Je suis forcé, comme partout, de me rabattre sur l'essence de rose, le hhatl’coum, et les ceintures de soie filochées. Ce dernier produit est indigène : on plante ici beaucoup de müriers. Quant à un cigare et à ûne bouteille de vin, ce sont deux choses introuvables à Tyr.
Les Tyriens se considérent cependant encore comme un peuple commerçant. S'ils ne vont plus chercher euxmêmes dans la Baltique l’ambre jaune dont ils ornent l'extrémité de leurs chibouques, — s'ils se contentent de recevoir de seconde main les foulards de Lyon que leur revendent les Grecs et qui sont dans leur bazar le seul article de fabrique européenne, ils se livrent avec une assez grande activité à l'exportation du blé, que les marchands du Liban leur amènent à dos de chameau et que les navires grecs viennent chercher dans leur port.
Je ne sais si le port de Tyr est réellement encore, comme me l’assure Scander, le meilleur et même le seul bon qu'il y ait sur toute la côte de Syrie; en tout cas, il
449 PHENICIE.
est charmant. On n'y voit que quelques petites barques: mais deux masses énormes, aux formes bizarres, restes des murs qui le protégeaient jadis, se dressent encore au-dessus de l’eau et lui donnent un caractère des plus pittoresques.
Après le souper, que Scander me sert sur la terrasse, on m'introduit dans l'appartement de la famille. Michel s’assied à côté de moi sur le divan, le reste de la société s’accroupit sur des nattes. Je ne rapporterai pas la longue conversation que nous eûmes avec Michel ; je dirai seulement que ma servante sa sœur avait profité de ma promenade pour user du droit de visite à l'égard de mon sac de voyage; elle y avait trouvé une longuevue qu'elle me pria instamment de lui donner. C'était la premiére fois, me disait son frère, qu'elle voyait un instrument de cette espèce, et, ajoutait-elle, il lui serait d'une utilité de tous les instants pour distinguer du haut de sa terrasse ce qui se passait chez ses voisins. Que répondre à une raison si bonne ? Et comment résister au désir d'une compatriote de Didon? Pour l’amour de Virgile, je m'empressai d'offrir ma lunette à l’aimable Tyrienne. Elle me donna en retour une pierre gravée, que je ferai monter en cachet, si jamais je la retrouve dans le bric-à-brac que j'ai rapporté de mon voyage.
Le chemin de Tyr à Sidon n’est que de six à sept heures de marche. Tyr, du côté du nord, se présente sous un tout autre aspect que de la route de Palestine. Je marche longtemps avant de la perdre de vue; je l’aperçois toujours, — isolée au milieu des flots, assise à l'entrée
de la mer', dont elle semble encore être la reine. A quelque distance de Tyr, je passe le Léontés, la plus grande rivière de Syrie; on la traverse sur un pont en dos-d'âne, d’une seule arche et sans garde-fous. Ce pont et un autre tout près de Sidon sont les seuls encore en usage sur cette route. J'en ai vu plusieurs autres, mais en ruines ; plutôt que de les relever, on aime mieux passer à Côté.
Jusqu'à Sarepta, la route n'offre pas grand intérêt ; mais, arrivé là, on à devant soi une nouvelle baie, formant un arc trés-ouvert et au bout de laquelle s'élève Sidon. C’est une répétition de la baie d’Acre et de celle de Tyr. |
Le nom de Sarepta s’est conservé dans celui de Surafend; c'est ainsi qu'on appelle ce petit village, situé sur la hauteur à peu de distance de la route. Comme les villages de Judée, il semble peint en grisaille sur le rocher dont on ne le distingue qu’à peine. Quant à la ville ancienne, il faut la chercher sur un promontoire, comme toutes les villes phéniciennes ; elle était sans aucun doute située sur la pointe de terre que nous traversons en ce moment ; Sarepta et Sidon se faisaient donc vis-àvis et marquaient les deux extrémités de la baie. ‘
Il y a, près de la mer, un grand verger de müriers et, au-dessus, une belle fontaine ombragée de deux vieux lentisques. C'est la halte habituelle des voyageurs qui vont de Tyr à Sidon. Nous nous arrêtons là près de deux heures, car le Khâmsin qui régne aujourd'hui nous
1 Ezéch. XXVII, 3.
fait apprécier le repos; il dessèche et rougit le visage, comme ferait un grand feu de cheminée; quoique le ciel soit voilé, on croit sentir de tout côté une reverbération du soleil. Plusieurs voyageurs sont déjà réunis autour de la fontaine. Ce sont tous des gens du pays, — chrétiens ou musulmans. Les chrétiens prennent leur repas, accroupis au bord de la vasque, — ou bien, agenouillés et s'appuyant des deux mains sur le sol, ils lapent l’eau comme les soldats de Gédéon. Quant aux musulmans, bien que le Ramadan les réduise au rôle de Tantale, je ne puis surprendre sur leur visage aucune expression de regret ou d'avidité; ils regardent couler l'eau, avec cette superbe indifférence dont l'Orient seul a le secret.
Ici, comme sur toute la côte de Syrie, aux souvenirs sacrés viennent se mêler les souvenirs mythologiques. À Jaffa, nous avons retrouvé celui d'Andromède à côté de celui de saint Pierre. Sarepta, qui nous rappelle Elie et l'huile de la veuve, nous fait songer aussi à cet enlêvement d'Europe, chanté deux fois par Ovide, et qui, au dire des mythographes, eut lieu sur le même rivage où nous nous reposons en ce moment.
La situation de Sidon, construite au bord de la mer, sur une éminence isolée, est très-analogue à celle de Tyr, mais beaucoup plus belle. Tandis que Tyr a l'ar d'un vaisseau échoué sur le sable, Sidon, entourée de ses admirables jardins, se présente au voyageur avec un air de fête. La plaine y est d'ailleurs moins large et moins uniforme. Les dernières ondulations du Liban s’abaissent jusque tout près de la ville, en coteaux frais et riants.
PHENICIE. 445
Déjà longtemps avant d'arriver, je suis un chemin légèrement déprimé, serpentant au milieu de grandes plantations de figuiers et de müriers. Ces jardins sont bordés de lentisques au tronc tortueux, dont les larges branches forment un berceau au-dessus de ma tête. En arrivant devant les murs, je traverse un petit bois de lilas de Perse chargés de fleurs. Ces lilas sont ici de grands arbres. Au pied se trouvent des tombeaux, entre lesquels je voir errer les fantômes de quelques femmes musulmanes, couvertes de leur voile et de leur informe manteau.
Sidon s'appelle aujourd'hui Saïda : ces deux noms sont synonymes ; l’un et l’autre signifient péche ou pécherie, en phénicien et en hébreu. A l’intérieur comme au dehors , Sidon l'emporte de beaucoup sur Tyr. C'est pourtant une ville presque entiérement musulmane, mais la population en est plus considérable ; on l’évalue à six, à huit et même à quinze mille âmes. Ici comme à Naplouse, on se sent tout à fait dans une ville. Les maisons sont bien bâties, le bazar est très-animé. Les rues sont couvertes soit de nattes, comme dans la plupart des villes d'Orient, soit de treilles de vignes, soit, comme à Jérusalem, de voûtes, qui les assombrissent et leur donnent quelque chose d’étrange et de mystérieux. Quand on parcourt ces rues sombres au milieu de cette foule d'Arabes musulmans, qui semblent appartenir à une autre espèce humaine, rien n'empêche l'imagination de se croire encore dans la vieille cité phénicienne, l’une des plus anciennes du monde. Voilà dix-neuf siècles déjà que Virgile, parlant de Carthage, disait : Il y avait
une fois une ville antique, — Urbs antiqua fuit... Or, Carthage était fille de Tyr, et Tyr elle-même était fille de Sidon! Quelques savants modernes ont cherché à prouver que Tyr était la métropole, mais Justin dit expressément que Sidon fut fondée la première. Il en est déjà question dans les livres de Moïse, tandis que Tyr n'y est pas même nommée. Sidon figure dans le X° chapitre de la Genèse comme fils aîné de Canaan.
J'arrive à un grand bâtiment, au milieu duquel se trouve une cour carrée entourée d'une galerie à arcades. Au centre est une belle fontaine ombragée de lilas. Ce bâtiment s'appelle le khän français. Il fut construit alors que Sidon était chef-lieu de pachalik et conservait une importance qu'elle a perdue maintenant. Le consul français y fait encore sa demeure ; une autre partie de l'édifice est affectée au couvent latin. Les conventuels sont au nombre de trois, deux prêtres et un frère servant. - C’est à eux que je demande l'hospitalité.
J'ai fait déjà assez de progrès dans la conversation arabe, pour n'avoir plus besoin de Hhannah dans toutes mes promenades. Je le laisse donc se reposer au logis et je visite seul la ville et le port. Le port, ensablé par l'émir Facardin (Fakr-ed-Dinn) pour empêcher une descente des Turcs, est aussi désert que celui de Tyr; jt n’y vois que de petites barques insignifiantes. Il est défendu par un vieux château situé dans un îlot et relié à la ville par un pont de sept arches. Ce pont n’est plus qu'une ruine , cependant on y passe encore. Il y a dans le château quelques soldats et de vieux canons de Vienne rouillés sur leur affüt vermoulu. C’est d'ici surtout que
Sidon se présente bien. Elle sort, pour ainsi dire, de l’eau et s'élève en amphithéâtre. Au fond, on voit les hautes cimes du Liban, beaucoup plus majestueux ici qu'il ne l'est au-dessus de Tyr. Sur la côte, de grandes étendues de jardins, d’interminables bosquets de lilas et, çà et là, les arceaux en ogive de quelques petites mosquées. |
Pendant ce temps , le supérieur des franciscains avait fait appeler Jean. Le vicaire apostolique de Syrie venait d'arriver au couvent et il s'agissait de savoir si l’on me ferait l'honneur de me servir avec lui. Le bon pêce supérieur demanda donc à Jean si son maître était un grand personnage. Jean se borna à renverser la tête et à lever les yeux au ciel, comme pour exprimer l'impossibilité de rendre par des mots la haute idée qu'il fallait se faire de moi, — puis, comme le supérieur voulait quelques renseignements plus précis, il déclara que j'étais un homme qui ne faisait jamais maigre. On me servit donc avec monseigneur ef son secrétaire.
Monseigneur est italien; il porte la barbe longue, à la mode orientale, et parle purement et complaisamment la belle langue de sa patrie. Son secrétaire est un jeune et aimable abbé piémontais, qui s'exprime en français avec une assez grande facilité. Après souper, nous sommes restés seuls au divan et avons causé trés-familiérement pendant toute la soirée. L'église romaine a en Orient trois vicaires apostoliques : l’un pour la Mésopotamie, le deuxième pour l'Egypte, le troisième pour la Syrie. Ce dernier, qui réside à Beyrout, est celui avec lequel j'ai l'honneur de me trouver; il a en main : 4° le gouverne-
ment de toute l’église latine en Syrie et en Palestine, — à l'exception des lieux saints, qui ressortissent à Mgr Valerga, patriarche de Jérusalem; 2° la direction des divers cultes catholiques non latins dans toute la Syrie et la Palestine, sans exception. Il faut se rappeler que la plus grande partie des chrétiens de Syrie sont catholiques, c'est-à-dire soumis au pape, quoiqu'ils aient leur rit à eux. Mais, me dit l'abbé, il ne faut pas se faire illusion sur ces gens-là; les grecs-catholiques différent moins des grecs-schismatiques * que de nous. Ils sont ingouvernables. Presque aucun de leurs prêtres ne sait le grec, qui est pourtant censé leur langue sacrée, — de sorte que presque partout ils célèbrent le culte en arabe. Mais faut fermer les yeux. On prétend que l’église romaine cherche à faire passer au rit latin les membres des autres églises; rien n’est plus faux, me dit encore l'abbé ; bien loin de les presser de se faire latins, on ne les autorise pas même à le devenir. Quand un schismatique désire se faire catholique, il peut se rattacher, à son choix, au rit maronite, grec ou arménien , — mais non au rit latin. S'il tient absolument au rit latin, il doi adresser à cet effet une requête spéciale, — qui est toujours refusée, à moins que le pétitionnaire ne fasse de son admission dans l'église latine une condition sine qua non de sa conversion au catholicisme.
‘ [Les Grocs orthodoxes ou schismatiques sont désignés en Orient Roux lo nom de Roûmi (Romains), qui est celui des Grecs d'Etrope, Co nom peut donner lieu à des malentendus, car on serait tanté du croire que cette église romaine est, comme en Europe, calle qui ruconnaît la suprématie du pape, tandis que c'est préclsémient lo contraire.
ARRIVÉE A BEYROUT
La vieille Sidon, avec ses rues pittoresques et ses enivrants bosquets de lilas, mériterait, dans les récits des voyageurs et, entre autres, dans le mien, plus de place qu’elle n’en occupe. Malheureusement elle est trop prés de Beyrout et souffre de ce voisinage. Beyrout est une enchanteresse, qui éclipse tout ce qui l'entoure et qui fait aisément oublier tout ce qui n’est pas elle. Je serais fâché pourtant de laisser s’effacer de mon souvenir ces beaux fleuves qui, de Tyr jusqu’à Beyrout, rafraichissentla côte phénicienne. Je les appelle desfleuves, pour ne pas contredire les géographes, — car ils se jettent dans la mer; mais, en bon français, ce sont des ruisseaux ou de très-petites rivières. Ils sont en grand nombre : Salomon déjà a célébré ces eaux vives que découlent du Liban‘, et qui étaient une merveille pour les habitans de la Judée. J'aurais pu en mentionner trois,
4 Cant. IV, 15.
que j'ai dû traverser pour arriver à Sidon. En en sortant, à une demi-lieue de la ville et avant d’être hors des jardins, on en trouve un plus considérable que les autres, c'est le Bostrénus. Il n’a pas de pont, cela va sans dire, et il s'agit de trouver un gué. L'entreprise pourrait être périlleuse ; mais deux hommes, nus des pieds à la ceinture, viennent prendre votre cheval par la bride et lui font suivre un banc de sable qu'ils connaissent et qui permet d'arriver sain et sauf à l’autre rive. Voilà comment on passe le Bostrénus. Quand les eaux sont hautes, c'est encore plus facile : on ne passe pas.
Arrêtons-nous un peu plus loin sur le bord d’une rivière plus large, mais moins profonde, coulant sur un lit de cailloux et que l'on traverse sans difficulté. Au-delà du fleuve est une petite hutte de roseaux, devant laquelle les voyageurs font leur halte du milieu du jour. J'en trouve là quelques-uns, accroupis sur le gazon : € sont des Bédouins au manteau déguenillé, entourés de leurs femmes et de leurs enfants, des Métoualis à veste brodée, tout étincelants de sabres, de fusils et de longs pistolets garnis de cuivre. On tire pour moi de la hutte une natte de joncs, sur laquelle je m'étends pour fumer un narguileh. Le khandji rôtit et moud pour ses hôtes une poignée de grains de café, qu’il fait cuire ensuite à un petit feu d’épines pétillant, allumé sur les cailloux. Cependant nos chevaux broutent au milieu des lauriers roses qui couvrent les bords du fleuve ; de grands troupeaux de bœufs arrivent au rivage et hésitent à passer l'eau ; des chameaux se couchent en gémissant. Tout près de nous la Méditerranée vient briser ses vagues sur la
grève. C’est un tableau complet et harmonieux, que l’on voudrait contempler longtemps ; nous sommes sur cette côte classique et mythologique de Syrie, à laquelle la Grèce envoyait ses rois et empruntait ses dieux. En Orient, on n'a pas à courir aprés le pittoresque, il est partout et en tout. Chez nous la poésie perce de temps en temps à travers la réalité, de même que, pendant quelques beaux jours d'été, le soleil perce les brumes de notre ciel. Ici, elle est une lumiére universelle et puissante qui colore tout de ses rayons. Voilà pourquoi les poëtes de l'Orient, Homère par exemple, sont à la fois si réalistes et si poétiques. |
Ce fleuve, c'est le Ndhr-el-Dhamotür, le Tamyras des anciens, — beau nom qui, sans me rappeler rien de précis, sonne pourtant à mon oreille comme un nom connu; il m'apporte, comme une brise d'outre-mer, les doux accents de la langue des Hellènes.
Sidon étant, d'après la Genèse‘, la dernière ville de Canaan du côté du nord, le Bostrénus ou le Tamyras faisait probablement l’extrème limite du pays de la Promesse. Je jette encore un regard en arrière, et je dis adieu à la Terre-Sainte..…
Ma halte au bord du Tamyras ne fut pas la seule de la journée, je me reposai encore une fois dans un khän situé un peu plus loin. À mesure qu'on approche de Beyrout, le nombre des khâns augmente ; il semble qu'on n'ait qu'à franchir les frontières de la Palestine pour retrouver quelque commencement de civilisation et de
1 Genèse X, 19.
Ld —
.nsiite. Le khän où je m'arrète est une écurie bâtie : tefres. avec un portique voüté servant d’abri aux vageurs. Les gens qui le gardent sont aimables et hoswauers : le caractère triste et égoïste de la race arabe « uwins sensible en Syrie qu'en Palestine ; il est vrai u en Syrie l'élément arabe est moins prédominant : ce ui le prouve, c’est que les populations chrétiennes, et var conséquent antérieures à l'invasion, y sont beaucoup vius nombreuses. Pendant que je déguste mon café, le khandji apporte un petit oiseau auquel il coupe la gorge. On prend ici à la glu quantité de ces petits passereaux. que l’on va vendre à Beyrout. Je m'informe du prix. ll n'a pas varié depuis le temps de Jésus. C’est une piastre la douzaine, ce qui fait justement cing pour deur sous, comme nous le voyons dans saint Luc‘.
Deux bonnes heures avant d'arriver à Bevrout. le par sage change complétement et devient d'une richesse ir attendue et qui ne peut se comparer à rien de & qu j'ai vu jusqu ici en Orient. Au lieu des coteaux ke arides qui m avaient toute la journée dércte jies Bt tagnes, le Lihan lui-mème se découvre à mes veux dus toute sa glaire". Nos hautes montagnes d Earge. Alpes et les Pyrénées, sont plus pitoreaques Fear.
4 Loe XII.6 Le a rome valut. de Rnge D CUUCIE, 2e ron aix œntors de aire make Li EG VAE UT CURE TIRE cinq “rocmes. En eveararent Su Met à SU I Die VOVOS Je. Es en deQuil. Res uRwEvICX Ouf On Je HE chers: Ja Re EUR Je RU [NET CE RE “: OL ui TE
? Es. AU à
mais le Liban me paraît d’une majesté encore plus imposante. Les cimes sont couvertes de neige et les pentes d’une fraîche verdure, dans laquelle éclatent, comme les päquerettes dans nos praïries, une quantité de villages tout éblouissants de blancheur. |
Comme le rivage fuit à gauche pour former le promontoire qui dessine la rade de Beyrout, la côte se trouve fort élargie. Je perds de vue la mer, qui disparaît derrière un relevé du sol et je ne vois plus autour de moi qu'une large et fertile vallée, véritable lac de verdure. Le fond de la vallée, au pied du Liban, est tout couvert d'oliviers ; plus près de moi ce sont des plantations de müriers, des bois de pins, des jardins de grenadiers et de citronniers. Le chemin que je suis est creusé au milieu de ces jardins. Le sol est un rocher rouge très-friable, qui se décompose en un sable de couleur orange.
Beyrout ne s'aperçoit pas de loin, il est au revers de ce promontoire que nous montons par une pente insensible. À mesure que nous en approchons, nous voyons des habitations disséminées au bord de la route, des promeneurs, des enfants jouant sur le chemin. Tout respire la sécurité et la paix. C’est un autre monde que les pays musulmans. Le cœur se dilate et s’égaye. Le premier bâtiment que j'aperçus, — une chapelle sans doute, — était surmonté d'une croix. On ne peut se figurer quelle joie on éprouve dans ces pays-ci, chaque fois que l'on aperçoit ce symbole chrétien. C’est le pavillon de la patrie, — de la patrie éternelle, — devant lequel disparaissent toutes les divisions des partis.
454 PHENICIE.
Il y a grand mouvement à la porte de la ville; pour éviter l'encombrement de ces rues étroites, nous continuons notre chemin à gauche et hors des murs, et en nous tenant sur la hauteur. Arrivé à la Caserne neuve, j'ai à mes pieds la vue complète de Beyrout et de son golfe. Aucune des brillantes descriptions que l’on a faites de Beyrout ne peut donner une idée de ce site magnifique, de cette rade, de ces grandes montagnes si voisines, sur lesquelles le soleil couchant verse ses rayons violets, de cette immense forêt de beaux arbres dans laquelle la ville est ensevelie. Je ne saurais dire si Beyrout est une ville ou un jardin : les maisons y sont dominées par les palmiers, et les bosquets d’orangers par les minarets ; elle est tout embaumée du parfum des roses et retentit incessamment du gazouillement des oiseaux. Il est impossible, en arrivant, de n'être pas sous l'empire d'une sorte de fascination ; on se souvient du mot de Mahomet sur Damas, et on le comprend. Quand, des pentes du Liban, il contempla cette ville magnifique et, comme celle-ci, toute couronnée de fleurs, il ne voulut pas y entrer: « On ne peut, dit-il, avoir qu'un paradis, — et le mien est ailleurs. » Et il tourna bride.
Je tournai bride aussi, mais ce fut pour descendre dans la ville. Mon cœur battait trés-vite , car j'allais revoir des amis, et les fêtes des yeux et de l'imagination ne peuvent nous blaser sur les jouissances du cœur. Je ne fis que toucher barres à l'hôtel et je courus à la Banque ottomane, chez mon compatriote, M. B..., mon ancien compagnon de voyage à bord du Céphuse. Je le
trouvai gravement assis dans son divan, sous des lambris de bois de cèdre, et faisant son apprentissage de l'Orient en fumant du djébéli dans une chibouque de huit pieds de long. M"° B..., avec son amabilité habituelle, avait réuni autour d'elle les pélerins français qui venaient d'arriver à Beyrout du Carmel et de Damas; les plus las et les plus meurtris par les fatigues du voyage, avaient retrouvé ici leur santé, leur verve et leur gaieté. Comme Antée, reprenant ses forces en touchant la terre, ils sont rendus à eux-mêmes depuis qu'ils foulent le tapis d'un salon.
On m'attendait et l'on a d'avance orné de fleurs la chambre qu'on me destine. J'essaye en vain de résister aux Sollicitations de monsieur et de madame B..., qui veulent absolument que je sois leur hôte. A mon retour à l'hôtel, je vois arriver un janissaire, barbu et moustachu, qui s'empare de mes effets et les transporte à la Banque ottomane.
J'y ai passé, dans tous les charmes d’une vie de famille, huit beaux jours dont je ne perdrai pas le souvenir. Et maintenant, quand je songe à Beyrout, — et j y songe souvent, — ce qui apparaît d'abord à mon imagination, ce n’est pas la rade aux flots bleus, ce ne sont pas les minarets et les palmiers, ce n’est pas le parfum des roses et le chant du rossignol, ce sont les amis que j y ai laissés.
Mais je n’étais pas au bout de mon voyage. Je venais de parcourir le pays des prophètes et de l'Evangile, il me restait à voir le pays d'Homère, la terre sainte de la Poésie. |
\PPENDICE