‹ Voyage en Terre-SainteChapitre 28 sur 34 · ENVIRONS DE TIBÉRIADE · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE TIBÉRIADE

Le principal regret que j'aie emporté de mon voyage en Terre-Sainte, est celui de n'avoir pas séjourné plus longtemps au bord de la mer de Tibériade. Je voudrais y ètre resté assez pour que le souvenir ne püt jamais s'en altérer ; je voudrais avoir fixé dans mon imaginstion, en traits indélébiles, chaque contour de ces côtes, connaitre chaque aspect de ces flots, de ce ciel et de ces montagnes.

Cependant, j'ai eu le bonheur, pendant les trois jours que j'ai passés à Tibériade , de voir la contrée sous plusieurs aspects différents. Les personnes qui ont vécu au bord d'un lac savent quelle incessante variété de tableaux se produit dans le paysage, non-seulement par le mouvement des flots et leur changement de couleur, mais surtout par les vapeurs qui s’en élèvent et qui modifient de tant de façons la transparence de l’atmosphère. Quand je revins de Capernaüm , le vent était tombé et les mortagnes de la rive opposée, au lieu de présenter ces cou-

leurs éclatantes, ces lignes nettes et bien arrêtées qui rapprochent les distances et qui distinguent les paysaces de l'Orient, étaient voilées de tant de vapeurs, étaient tellement hdlées (suivant l'heureuse expression dont on se sert chez nous), qu’elles paraissaient infiniment plus éloignées qu’elles ne le sont réellement. Pendant la nuit, il s’éleva un orage violent, une de ces grandes tempêtes qui rendent la navigation du lac de Génézareth assez dangereuse et dont nous avons des exemples dans l'Evangile. Le matin, il y avait un peu de pluie et toujours le même vent de nord-ouest. Le ciel était couvert et le resta jusqu'à midi; l’air était néanmoins des plus doux, tandis qu'il faisait très-froid sur la montagne et sur le plateau.

J'avais à visiter encore les environs immédiats de Tibériade et surtout les célèbres eaux thermales. Elles se trouvent tout près du bord du lac, à un bon quart de lieue au sud de la ville actuelle. On a supposé que jadis la ville s'étendait jusque-là; Hammath, dont le nom signifie Eaux chaudes, et qui est nommée par Josué comme une des villes de Nephthali', aurait occupé l'emplacement sur lequel le tétrarque Hérode fit rebâtir Tibériade. En comparant les nombreux passages du Talmud qui parlent de ces deux villes, je conclurais plutôt qu’elles ne sont point identiques, mais très-voisines, et qu'après la construction de Tibériade, Hammath en devint un faubourg. C'est le Hammaüs de Joséphe. Nous sortons de la ville par une porte surbaissée ; elle est faite

1 Josué XIX, 35.

pour qu on puisse y passer à cheval, mais seulement ployé et couché sur le pommeau de la selle. C’est encore une mesure de sûreté.

J'ai parlé déjà du caractère alpestre des montagnes qui dominent Tibériade. Vu d'ici, le vieux bâtiment des Thermes rappelle par sa situation le château de Chillon.

Il y a deux piscines d’eau thermale, à deux cents pas l’une de l’autre : l’une a été construite par Ibrahim- Pacha , on attribue l’autre à Salomon. Salomon et Ibrahim-Pacha! ce sont, en Syrie, les seuls noms dont le peuple ait gardé la mémoire ; il ne s’imagine pas que rien de grand ait pu se faire dans l'intervalle, les noms des Hérode et des Saladin ont disparu. Chez nous aussi, tout date de César ou de Napoléon.

La piscine d’Ibrahim, la première que nous ayons devant nous, a déjà l'air d’une ruine et le sera bientôt. Quoiqu'’elle soit extrêmement fréquentée, il n’y a personne qui se donnât la peine de la réparer. La salle où se trouve la source est entourée de plusieurs portiques, dans lesquels nous voyons une foule de gens entassés les uns sur les autres, couchés sur des grabats ou roulés dans des couvertures , avec de lamentables expressions de misére et de souffrance. Qu'on se représente bien, en les voyant, les malades que l’on apportait de partout à Jésus, ou, mieux encore, ces aveugles, ces boiteux, ces paralytiques couchés dans les cinq portiques du lavoir de Béthesda!!

Il y a bien ici une sorte de valet, servant de gardien el

‘ Juan V, 2 et 3.

de baigneur, mais rien du reste qui ressemble à une administration ou à une police. Nous entrons à la piscine, des femmes qui s’y baignent nous prient d'attendre encore un peu. Elles nous font place au bout d’un moment. Jean s’empresse de prendre un bain; la curiosité me pousserait à en faire autant, mais je crains que cette eau chaude ne m'affaiblisse trop, et je me contente d'examiner. |

La piscine est en marbre blanc, de forme circulaire, et couverte d’une coupole soutenue par des colonnes. Le bassin est entouré intérieurement d'un gradin où l'on peut s'asseoir ; le milieu est très-profond, mais on ne le traverse pas moins sans danger, car la pesanteur de l'eau est telle qu’on a besoin d’un effort pour toucher le fond, tandis qu'il n’en faut aucun pour se maintenir à la surface.

J'ai oublié de prendre avec moi mon thermomètre ; heureusement d’autres voyageurs plus soigneux ont mesuré la température de ces eaux. Elle est, suivant Robinson, de 49 */, degrés Réaumur. On arrête de temps en temps l’eau qui entre dans le bassin, afin de donner à celle qui y est le temps de se refroidir un peu; elle demeure cependant bien au-dessus de la température ordinaire des bains chauds. Je puis à peine y tenir la main.

J'ai trouvé à cette eau un goût salé désagréable. Au reste, il n’est pas d'usage d’en boire, la cure ne consiste qu’en bains.

Quoique la coupole soit élevée et percée de trous, la vapeur qui s'élève du bassin est telle que je ne puis

rester longtemps dans le péristyle. J'engage Hhannah à s'arracher aux délices du bain. Pendant qu'il en remonte les degrés et se fait verser sur les épaules un seau d'eau du lac, afin de nettoyer sa peau du dépôt salin qu'y à laissé l’eau thermale, je vais visiter la vieille piscine, celle de Salomon. Elle est plus petite et beaucoup plus délabrée. Bien des gens la préfèrent à l’autre, parce que l’eau y est encore plus chaude.

Je ne voulais pas quitter Tibériade sans avoir payé mon tribut de vénération au tombeau de Rabbi Moses ben Maïmon, — plus connu des Juifs sous le nom de Rambam (qui en est l’abréviation) et des chrétiens sous celui de Moïse Maïmonides. Au milieu de la pléiade de théologiens, de savants et de poëtes qui illustrérent le peuple juif aux XI° et XII° siècles, à l’époque ou les nations chrétiennes étaient plongées dans les plus profondes ténèbres, il n’est aucun nom qui ait jeté plus d'éclat que celui-là. Moïse Maïmonides tenta d'être le réformateur du judaïsme; il en fut du moins la gloire, et les Juifs, le comparant à leur grand législateur, disent encore proverbialement : « De Moïse jusqu’à Moïse, il n’y a pas eu d'homme comme Moïse‘. » Quoiqu'il soit né à Cordoue et qu'il soit mort au Caire, on l’a inhumé à Tibériade à côté des docteurs de la Mishna. Son tombeau est sur la hauteur, à cinq minutes des murs. Un Juif se charge de m'y conduire. Il me fait remarquer, à quelques pas audessous, les tombeaux de plusieurs autres sages, parmi

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lesquels il me nomme Rabbr: Khanin ben Zaccaï, l'auteur, dit-il, du Shené loukhoth habberith. Vous vous figurez sans doute ces tombeaux silencieux et solitaires, — mais non! devant chacun d'eux sont assis des Juifs, lisant à haute voix leurs prières. Des femmes en baisent les pierres, en les baignant de leurs larmes et en poussant des gémissements. Ma présence excite une certaine curiosité, on me prodigue les questions, on m'explique, on me raconte, avec cet empressement et cette volubilité qui distinguent les Juifs des autres peuples de l'Orient. Presque tous parlent hébreu couramment et assez purement. Quand ils voient l'intérêt que je porte à la mémoire de leurs sages, ils me parlent avec encore plus de vivacité et avec une sorte de passion, comme on parlerait en Europe d'un héros du jour. Pour les Juifs, le temps semble ne pas exister. Ils sont toujours jeunes, puisqu'ils n'ont rien oublié et puisqu'ils vivent d’une espérance. Ils sont patients, parce qu’ils sont éternels et savent que les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance*.

Si quelqu'un me demandait ce que c’est que le judaïsme, je ne voudrais, pour le lui faire comprendre, que le tableau que j'ai maintenant sous les yeux. Ces tombeaux séculaires entourés des regrets des vivants, cette ville dont les murs écroulés n’ont jamais été relevés, sans qu'aucune pierre manque pourtant à cet amas de ruines, — quelle image frappante de cette nationalité vivace dont le Juif errant est le symbole, qui souffre depuis tant de siècles sans qu'il lui soit permis de mourir!

‘ Rom. XI, 29.

Ces tombeaux sont en maçonnerie, blanchis à la chaux. C'est ainsi que sont tous les tombeaux orientaux, juifs, chrétiens ou musulmans. On sait que les anciens Hébreux creusèrent souvent leurs sépulcres dans les rochers, mais on peut supposer que les sépulcres de ce genre étaient réservés aux riches, et que les gens du commun étaient enterrés de la manière en usage aujourd'hui. Les sépulcres blanchs dont parle le Sauveur paraissent se rapporter à des tombeaux tout pareils à ceux que l’on construit actuellement. Comme on les élève d'ordinaire aux portes des villes, le long des grands chemins, ils sont endommagés par le pied des bêtes de somme : car ils ne sont construits que de petit moëllon. Je me rappelle avoir vu à Alexandrie, à quelques pas de la colonne de Pompée, un de ces tombeaux encore tout neuf et tout blanc, et pourtant déjà ébrêché. Si la brèche eût été un tant soit peu plus grande, on eût pu apercevoir le cadavre qu'il contenait, car on ne creuse généralement la fosse qu'à une profondeur d’un demi-pied ou. d'un pied tout au plus, et on ne jette pas de terre sur le corps. Voilà qui explique l’énergique comparaison dont Jésus stigmatise les hypocrites : « Vous ressemblez aux sépulcres blanchis, qui paraissent beaux par dehors, mais qui au dedans sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte d'ordure! »‘

Aprés que j'eus, suivant l'usage, déposé une petite pierre sur le tombeau de Rambam, en souvenir de ma visite et en hommage à sa mémoire, plusieurs des Juifs qui se trouvaient là me proposérent de me conduire au

* Matth. XXILI, 27.

tombeau d’un autre de leurs sages, Rabbr Ak1ba, un des plus célèbres docteurs de la Mishna et un des martyrs de l'indépendance juive, sous l’empereur Adrien. Ce monument est beaucoup plus haut sur la pente de la montagne. Le rabbin Schwarz, dans ses notes critiques sur la Palestine de Raumer, reproche assez durement au voyageur Burkhard d’avoir parlé des quatorze mille disciples d’Akiba enterrés auprès de leur maître. Je dois défendre Burkhard, qui n’a fait certainement que répéter ce qu'il avait entendu à Tibériade de la bouche des Juifs eux-mêmes; car ceux qui m'accompagnaient m'ont fait la même histoire, à ceci près qu'ils m'ont parlé de vingt-quatre mille.

Que le rabbin Schwarz se console cependant! L'imagination des chrétiens a souvent été aussi téméraire que celle des Juifs : nos onze mille vierges de Cologne n’ont certes rien à reprocher aux vingt-quatre mille disciples enterrés à Tibériade. J'ai dit ailleurs quelques-unes des légendes qui ont cours parmi les moines de Jérusalem ; à Tibériade aussi, on a voulu retrouver et réunir à une distance commode de la ville, et pas trop loin de la route de Nazareth, un certain nombre des points désignés dans les récits de l'Evangile. J'ai même découvert entre les mains de Hhannah un petit livre ad hoc, écrit en italien et dans lequel il puisait son érudition. Il me conduit à la montagne de la seconde multiplication des pains”, et à ce qu'il appelle le champ des épis”, puis à la montagne des Béatitudes. |

‘ Matth. XV, 29-38.

3 Matth. XII, 1.

Le dernier de ces sites mérite pourtant d'attirer l’attention. Quoique je n'attache pas de valeur à la légende ou à la tradition qui le désigne comme le lieu où Jésus prononça le sermon sur la montagne, je fus extrêmement frappé, en l'examinant, de le voir si parfaitement conforme aux données de l'Evangile. Je me demandai sil était possible qu'il y eût au bord de ce lac, et même dans toute la Palestine, une autre montagne à laquelle s’appliquassent aussi complétement les détails que nous pourvons recueillir à ce sujet dans saint Luc et saint Matthieu. Derrière la montagne qui domine Tibériade est un large plateau, montant en pente douce du côté d’un rocher qui en forme le sommet. C'est sur ce rocher que Jésus au- : rait passé la nuit en prières et qu'au point du jour il aurait appelé ses disciples et choisi ses apôtres“. Puis il serait redescendu près de la foule qui l’attendait sur le platean, et c'est de là qu'il aurait enseigné le peur ple. L'apparente contradiction qui existe entre le récit de Luc et celui de Matthieu se trouverait ainsi résolue. Selon le premier, Jésus descendit, et c'est dans une plaine qu'aurait été prononcé son discours”. Selon Matthieu, il serait monté sur une montagne avec le peuple”. Ceci s'explique, puisque Matthieu ne dit rien ici de la prière de Jésus et de l'élection des apôtres ; il ne rapporte que le fait général, la prédication aux troupes assemblées sur une montagne. Luc, qui rapporte un détail

‘ Luc VI, 12 et 18. * Luc VI, 17.

8 Matth. V, 1.

de plus, nous montre le Seigneur montant d'abord au sommet, puis redescendant dans la plaine‘, c'est-à-dire sur le plateau.

Au pied du rocher, au haut du plateau, se trouve précisément une petite plate-forme, une sorte de chaire naturelle, d’où l’ôn peut aisément être vu et entendu d’une grande multitude. C’est là qu'aurait été assis le Seigneur. Il promène ses regards sur cette foule de malheureux qui viennent chercher auprès de lui la guérison de leurs infirmités*, — il tourne ensuite les yeux vers ses disciples”, qui ont tout quXté pour entendre de lui les paroles de la vie éternelle, — puis il commence son discours":

«Heureux les pauvres !.. Heureux ceux qui pleurent! Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice! »

Puis, regardant le Thabor, dont la cime apparait audessus des ondulations des montagnes de Galilée, il montre aux disciples la ville qui en couronne le faite et leur dit :

« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne saurait rester cachée. »

Ce dernier trait est plus important qu'il ne le semble d’abord, pour déterminer le lieu où fut prononcé le sermon sur la montagne. Nous avons vu déjà que Jésus n'allait jamais chercher bien loin ses images et n'en

‘ C'est ainsi que traduisent nos versions, mais le texte (ërt térou rtôwoÿ, dans un lieu en plaine) semble indiquer ici, par une nuance, qu'il ne s’agit pas d’une plaine proprement dite.

3? Matth. IV, 23-25. Luc VI, 17-19.

5 Luc VI, 20.

“ Matth. V. VI. VII.

choisissait que de familières à ses auditeurs; il tirait le plus souvent parti de celles que lui fournissait la contrée même où il se trouvait. Or une ville sur une montagne n'est point aussi commune en Galilée qu'en Judée. En Judée, c’est la règle générale ; en Galilée c’est une rare exception : les villes de ce pays sont situées d'ordinaire, non sur des sommets, comme Jérusalem et Bethléhem, mais au penchant des collines, comme Nazareth. Si Jésus s’est servi de cette image, on peut conclure avec une assez grande vraisemblance qu'un fait de ce genre était en ce moment sous ses yeux. Chose remarquable! Il en avait ici les deux exemples les plus saillants et les seuls, peut-être, qui existent en Galilée. À sa droite, à deux lieues de lui, la ville de Thabor ‘ sur son gigantesque piédestal, — derrière lui, Saphed, au sommet d'une montagne encore bien plus élevée.

Il y eut encore un autre détail qui m'intéressa vivement. En arrivant à Jérusalem, j'avais été frappé de la grande quantité d'anémones rouges dont le gazon est émaiilé, et je m'étais convaincu que cette fleur , à la fois la plus commune et la plus éclatante qu’il y ait en Judée, était certainement le lys des champs dont parle l'Evangile. En parcourant la Galilée, j'avais été- assez désappointé de voir qu'elle y était moins universellement répandue. Sur les bords du lac, en particulier, je ne me souvenais pas de l'avoir vue. Je commencçais donc

‘ Peut-être n'en vovait-il que les ruines: car. éomme je Fai dit plus haut. il n'est pas certain que cette ville subsistât da temps de Jésus.

à douter de l'identité de l'anémone et du lis des champs, car il fallait, d’après toutes les analogies, que les comparaisons dont le Sauveur fait usage dans le sermon sur la montagne, fussent empruntées aussi à la Galilée. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque, redescendant du sommet vers le plateau, je remarquai à mes pieds un magnifique tapis de ces anémones écarlates ! C'était un nouveau fait à l'appui de ma conjecture, quant à la position respective de Jésus et de la foule. Si nous nous représentons les troupes sur le plateau, et Jésus assis sur le gradin inférieur du sommet, cette belle étendue d'anémones se trouvera précisément entre elles et lui et, ici encore, sa parole sera une démonstration: . - .

« Observez les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent; mais je vous dis que même Salomon, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme un d'eux. »

Je ne puis dire quelles impressions j'éprouvai, en lisant dans ces lieux le sermon sur la montagne. Ma voix résonnait à mon oreille avec une vibration particulière, qui me faisait tressaillir. Il me semblait que ce n’était plus ma propre voix, je croyais entendre le Maître luimême, proclamant la loi de l'Evangile sur ce mont Sinaï de la nouvelle Alliance. Jamais ce discours n'avait eu pour moi tant d'actualité ; la présence des lieux effaçait la distance des temps. |

Le beau nom de montagne des Béatitudes, conservé par la tradition des premiers siècles ou imaginé par les pèlerins, n’est point celui sous lequel cette sommité est habituellement désignée. Où l'appelle d'ordinaire /a

corne de Hattin. Ce nom de sinistre mémoire rappelle la plus terrible bataille qui ait ensanglanté la Terre- Sainte, pendant l’époque des Croisades. C'est ici qu’en 1187 Saladin défit les Francs. La bataille se livra sur le plateau. Le dernier roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, se retira sur la corne même et défendit vaillamment cette position. Enfin les Sarrasins s'en rendirent maitres. Le roi fut fait prisonnier. La plus grande partie de ses défenseurs furent culbutés dans les précipices qui bornent la montagne du côté du nord. La vrase croix, que l’on avait portée au combat, comme les Israélites y portaient l'arche de l'Alliance, tomba au pouvoir des Infidèles. Cette journée mit fin au royaume de Jérusalem.

Encore une application de cette loi d'ironie qui semble régir l’histoire ! La croix du Sauveur servant de signal de guerre, sur la montagne où il annonça la Bonne Nouvelle! Ces épouvantables désastres des chrétiens, dans les lieux mêmes où il leur avait dit : « Ne résistez point au mal! — Heureux ceux qui procurent la paix ! » Quel exemple ! Quelle sanction solennelle donnée à ces paroles du Sauveur! Les cris de douleur des vaincus de Hattin répondent aux béatitudes sorties de la bouche de Jésus, de mème qu'aux bénédictions du mont Garizim répondaient sur l’Hébal les malédictions prononcées contre les transgresseurs de la Loi.

Les chrétiens qui avaient conquis la Terre-Sainte n ont pas su la garder, elle n’a jamais été pour eux qu'un champ de bataille et un cimetière. Les Sarrasins qui là leur ont enlevée se la sont vu à leur tour enlever par los Ottomans. Ceux-ci, qui de nom en sont encore les

maîtres, l’ont réduite en un désert où ils osent à peine mettre le pied sans avoir peur. Les Arabes eux-mêrnes, qui en font la population, ne peuvent être considérés que comme campés dans le pays; ils ont dressé leurs tentes dans ses pâturages ou se sont pratiqué un gite dans les ruines de ses villes; ils n'y ont rien fondé; étrangers au sol, ils ne l’ont jamais épousé; le vent du désert, qui les y apporta, peut les emporter un jour, sans qu'ils laissent après eux la moindre trace de leur passage. Dieu, qui a livré la Palestine à tant de nations, n'a permis à aucune de s’y établir et d'y prendre racine ; il la tient en réserve, jusqu'à ce que vienne enfin ce peuple

auquel Jésus l’a promise, ces débonnaires qui doivent en hériter un jour.

O ruisseaux découlant du Liban!

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