‹ Voyage en Terre-SainteChapitre 4 sur 34 · ARRIVÉE A ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A ALEXANDRIE

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Alexandrie, 16 mars 1858.

mu Encore quelques mots sur ma traversée. La mer n'est pas si traitable que je le croyais, et la plus grande partie du temps, il est impossible d'écrire et même de lire; à tout prendre, une traversée est quelque chose de trés-fatigant; il est vrai que nous avons eu vers la fin des vents contraires qui nous ont retardés et ballottés, une machine mise deux fois hors d'état de fonctionner, él, par suite, de l'inquiétude et de l'agitation.

Grâce à la caravane française et aux musulmans qui

se rendaient à la Mecque, notre bâtiment était essentiellement chargé de pelerins. Aux premiers rayons du jour, je montais à l'arriere pour faire mon culte du matin; jy trouvais les ecclésiastiques français, irlandais et espagnols de la caravane, occupés à lire leur bréviaire; un peu plus loin, au centre du navire, les Arabes prosternés faisaient leurs prières, et à l'avant, mon Juif lisait la Loi et répétait son kri schma. C'était un sentiment d'une indéfinissable douceur que celui que j'éprouvais en pensant à toutes ces prières qui s'élevaient à la fois de ce petit monde flottant, isolé au milieu de la mer, et qui montaient ensemble, chacune dans une langue différente, à ce Dieu, « pêre de tous, qui est au-des- » Sus de tous. »

J'avais aussi une émotion de cœur profonde lorsque je voyais, le soir, à la lueur des étoiles, M°"° B... assise sur le pont, ses deux petites filles appuyant leurs têtes sur ses épaules et ses petits garçons posant leurs fronts sur ses genoux, ils chantaient alors ensemble d’une voix douce tout un vieux répertoire de chansons allemandes bien connues : Wenn die Schwalben..…., et d'autres du même genre. Vous ne pouvez vous figurer quel bien cela me faisait! Au milieu de cette population voyageuse, dans cet isolement de tout ce qui rappelle la famille et la patrie, au milieu des couleurs éclatantes et criardes que tout revêt en Orient, ces tons doux avaient par le contraste et par les associations d'idées qu'ils réveillaient en moi, un charme que je ne puis exprimer.

…. Auourd'hui je suis dans un mondenouveau, étrange, inattendu même, bien que mon imagination me l'eût sou-

vent représenté; mais toutes les représentations que je mn en étais faites restent au-dessous de la réalité. En un nn ot, l'Orient est encore mille fois plus oriental que je ne me le figurais. C'est une jouissance extrême, vous Île comprenez, que cette surabondance d'aliments pour les veux, l'imagination et la réflexion ; mais c’est aussi une extrème fatigue ; l'esprit ne peut s'arrêter un instant sur rien qui le repose cornme déjà connu; il a peine à se recueillir... Mon plan de voyage s’est un peu modifié en ce que, — au lieu de ne passer ici qu'un jour, — je me suis décidé à y passer une semaine ou deux; la terre de Joseph, de Moïse et de Pharaon, me paraît une introduction nécessaire à la Terre-Sainte. J'ai donc laissé le Steamer français repartir sans moi pour Jaffa, et j'attends le départ du paquebot autrichien. Cela me donne le temps

de voir le Caire et les Pyramides.

Hier, en me réveillant, après une nuit souvent troublée par des alertes, je courus sur le pont, pour voir si l'on découvrait la terre. Un étroit ruban jaune qui bordait la mer tout près de nous révélait à mes yeux la terre d'Egypte. Ce premier coup d'œil était triste: pas d’arbres, rien de vert, pas de montagnes ; quelques moulinsi-vent épars sur la côte. Nous entrions justement dans le port d'Alexandrie. Au bout de peu de minutes, notre paquebot s'arrêta, et fut à l'instant circonvenu par une tentaine de petites embarcations couvertes de gens de loute couleur et de tout costume, qui s’élancérent à nore bord pour s'emparer de nos effets et de nos personnes; tout cela criait, tempêtait, se querellait dans des langues inconnues... Oui, mon impression fut triste; je

sentais que c'était bien là l'Egypte, la maison de serv Æ tude. Avant de descendre, je voulus lire du moins Æ « texte du jour; je tirai le livre de ma poche et je lus Joseph fut LA en prison, mais l'Eternel fut LA avec Jæseph! — Ces mots étaient écrits pour moi; l'espèce d'a» préhension que m'inspiraient cette immense cohue et © « premier pas que j'allais faire, entièrement seul, dans C« monde à moi inconnu, se dissipa tout à fait, — je descendis, le cœur gai et reconnaissant. — Je n’entreprendraï pas de vous dire ce que j'ai vu hier et aujourd'hui; je n'en aurais pas le temps, et d’ailleurs rien n’est difficile comme de décrire des objets pour lesquels on n'a pas de points de comparaison. — En attendant que Le désert lui-même fleurisse comme la rose, je vous envole ci-incluse une petite fleur cueillie pour vous à l'entrée d’une oasis, car j'ai été aujourd'hui dans le désert, — le désert commence presque aux portes d’Alexandrie, ou plus exactement à une petite lieue de là. J'ai enfourché un âne (c'est la monture de ce pays-ci, les ânes stationnent en foule sur les places en guise de coupés) et je suis resté sur son dos toute la journée. Je suis allé à Ramleh, village à une lieue et demie d'ici. Ramleh est une oasis ; le désert est un désert de sable fin, — de loin en loin, un palmier. Ce soir, à mon retour, le soleil se couche, — l'horizon est bordé de pourpre; sous un palmier, un chameau est couché, chargé de sacs; à côté de lui, un Arabe à turban blanc, — vêtu d'une longue et ample robe bleue, — drapé dans une écharpe rouge, — dit sa prière en frappant la terre de son front. C'est une vignette que l’on a vue partout, c'est un lieu-com-

mun, — mais la première fois qu'on voit cela en réalité, il semble que l’on n'en ait jamais oui parler. Je pourrais vous donner une infinité de croquis de ce genre, mais je m'en abstiens; si je me mets à raconter, ce sera trop \ong.

À M. LB. à tre

Alexandrie, 16 mars 1858.

Me voici sur le sol des Ptolémées, en attendant que je sois après-demain, s’il plaît à Dieu, dans la terre des Pharaons. Je suis heureux de ce moment de repos, le premier que j'aie pour t'écrire. Je ne te dis rien de nore traversée non plus que de Malte, tout cela vient de pâlir et, pour ainsi dire, de s’effacer de mon imagination, depuis que j'ai vu Alexandrie! Que sera-ce donc quand je verrai le Caire! Tu sais que très-souvent on est désappointé en voyage, parce que la réalité reste au-dessous de ce qu’on avait rêvé; ce n’a pas été le cas pour moi, — àäu contraire : jamais je n'aurais pu croire qu'il y eût quelque part au monde un coin de terre où la couleur locale fût aussi prononcée. A part un petit quartier de la ville qui a l'air tant soit peu européen, et où l’on rencontre, en petit nombre toutefois, quelques voitures et quelques habits à la française, tout ici est du pur Orient : ces hommes nu-pieds, drapés de rouge et de

bleu, ces femmes voilées, ces ânes et ces chameaux

ont l'air découpés dans de vieilles images de l'His— toire sainte. La promenade que j'ai faite aujourd'hu aæm dans Alexandrie, me semble une promenade dans leæ = Mille-et-une nuits. Je voudrais pouvoir fixer dans mor 1 imagination tout ce que je vois; car tout, absolumen ml tout, est nouveau pour moi.

A peine entré à l'hôtel, je vis paraître W... Il avait, em passant devant le Consulat, aperçu mon nom affiché parmi ceux des passagers du Céphise et me cherchait depui = un moment. J'ai eu grand plaisir à le revoir; nou = avons passé la journée ensemble, et il vient de me quitter — -

Il se porte bien, mais s'ennuie. Tout enchanté que j & suis de la couleur de l'Egypte, je n'ai pas de peine == le comprendre. Sans parler même de l'isolement où s æ= trouve ici un Européen, ce pays est extrêmement mélarm — colique. Sous ce rapport, l'Egypte est autre que je n = me la représentais : je croyais qu'il y avait dans ce fram soleil d'Afrique quelque chose qui épanouissait l’âme= — mais non! Je ne saurais exprimer, et moins encor < définir l'impression de sécheresse, physique et morale qui ressort de tout ceci; —tout m'étonne, toutfrappemcæ Æ imagination, mais je n’ai rien vu sur quoi l'œil puis=— € s'arrêter avec plaisir. Les choses les plus belles et I $ plus grandes y font le même effet que ces tapisseri Æ= S$ turques à couleurs vives que nous admirons, mam £$ qui ne nous disent rien, et dont nous ne pouvons riæ= Æl dire, si ce n’est que c'est original; — il est vrai que c'æ Sl déjà beaucoup, dans notre siècle de fusion. Je te don 2 € mes premières impressions, qui se modifieront sa «2% doute.

Je n'entreprends pas de te faire des descriptions ; là où tout est nouveau, on ne sait que relever, il faudrait pouvoir photographier. Je te dirai seulement que j'ai déjà pu constater ce que c’est que le climat de l'Egypte; — hier il faisait très-chaud, 36 degrés à l'ombre, m'at-on dit; — aujourd'hui mon thermomètre n’en marquait guère que 23; c'était donc une douce température d'été : le vent qui soufflait avait même quelque chose, non pas de froid, mais de cru, comme dans nos vallées de montagnes ; il fallait boutonner son habit, quand on marchait contre le vent, et en même temps le soleil dardait si fort qu'on en avait mal à la tête et aux yeux, malgré toutes les précautions. Dans la promenade que jai faite aujourd'hui à l'aiguille de Cléopâtre, j'avais, au bout d'un quart d'heure, déjà, attrapé un coup de soleil à la figure.

Grâce à Dieu, je n'ai pas eu jusqu'ici à faire usage Hour moi-même de la petite pharmacie que tu m as donannée, et pourtant elle m'a déjà été trés-utile; j'ai, de mon Chef, fait le docteur à bord du Céphuse : au moyen de poudires effervescentes, j'ai rétabli l’économie digestive d'un Monsieur très-incommodé; — avec deux petits verres d'absinthe, j'ai remis sur pied un Arabe qui souffrait horriblement du mal de mer, et enfin, avec la pâte d'orgeat que m'avait donnée Elise, j'ai fait du lait d'amandes pour en allaiter, à défaut d'autre lait qui manquait sur le navire, un pauvre petit enfant juif que l'on ne sa-

vait comment nourrir.

Ecris-moi bientôt et crois-moi toujours, etc.

eme tenue ue

Le fondateur d'Alexandrie, ce jeune conquérant qui, pareil à Bacchus, cet autre fils de Jupiter, conduisit jus— qu'au-delà de l'Indus ses troupes victorieuses, etqui, dans sa courte carrière, nous apparaît au milieu des populations assoupies de l'Asie et de l'Afrique, comme le génie de læ liberté et de la civilisation plutôt que comme celui de 1æ conquête, Alexandre, en un mot, n'aurait pu choisir à son empire une plus digne capitale. ki comme ailleurs, dans la vie de cet homme prophétique, il semble qu’il y ait eu dans ses vues plus encore que la divination du génie, on croit surprendre l'intervention directe de la Providence faisant mouvoir les fils de l’histoire de l’humanité. Alexandrie, il est vrai, ne fut jamais la capitale d’un empire; la mort du conquérant macédonien la laissa orpheline avant même qu'elle fût achevée; mais elle n’en demeura pas moins le centre du monde. Rome n'hérita d'Alexandre que son épée ; ce fut à Alexandrie que l'élève d'Aristote légua sa pensée et sa. mission; ce fut là que s’ébaucha d'abord par la Philosophie païenne et se réalisa plus tard par la Théologie chrétienne, l'union de l'Orient et de l'Occident ; tous les peuples vinrent y mettre en commun leurs religions, leurs cosmogonies, leurs croyances, de même qu'ils y déposaient leurs livres sacrés dans la Bibliothèque des Ptolémées; ce fut là que l'Orient vint révéler à la Grèce ses symboles et ses mystéres, et que les disciples de Platon retrempérent la doctrine de leur maitre aux sources antiques où elle avait pris naissance; ce fut là enfin que l'Evangile lui-même, par les soins de Clément, d'Origène, d’Athanase, se fit grec pour les Grecs et conquit l'intelligence humaine,

comme il avait déjà conquis les cœurs et les consciences.

Mais ce n’était pas seulement dans le domaine des

esprits qu'Alexandrie devait être souveraine ; son fondateur avait voulu donner à Tyr une rivale et elle fut en effet, pendant toute l'Antiquité et jusqu'à sa prise par Îles Sarrasins, le grand marché de tous les peuples, le foyer du commerce de trois continents. Sur les flots de la Méditerranée et de la Mer Rouge, à travers les sables de la Libye et les déserts du Sinaï, Alexandrie voyait venir à elle les navires et les caravanes de la Perse, de l'Inde, de YAfrique, de Rome, de Constantinople, empressés de verser dans ses bazars les produits de la terre entière. Le glaive d'Omar porta un coup fatal au commerce d'Alexandrie, qui cependant se releva au XIV° siècle, pour retomber à la fin du XV° après que Vasco de Gama eut ouvert une nouvelle route pour les Indes, et que Christophe Colomb eut déplacé le centre du monde. Dans notre siècle, grâce à la vapeur qui a détrôné le cap de Bonne- Espérance, Alexandrie a repris une partie de son imporlance; elle est aujourd'hui la principale ville de commere du Levant, et qui sait si le prochain percement de l'isthme de Suez ne fera pas encore une fois graviter autour d'elle le commerce de tous les pays ?

Alexandre avait désiré que ses restes reposassent dans œlle ville, création de son génie et dont il avait de sa propre main tracé l'enceinte. Après sa mort, son corps ÿ fut transporté ; on le déposa dans un tombeau digne delui, au milieu d’un temple consacré à sa mémoire. Mais, hélas! — Ô vanité des vanités! — Ô Bossuet! Ô

LS

Yorick ! — la poussière du conquérant est allée se mêler à la cendre de Pompée dans les sables du désert, et son sarcophage, devant lequel brûlait jadis l’encens des prètres d'Egypte, est épousseté aujourd'hui par les servants du British Museum, — Salon égyptien, numéro 10!

Il ne reste guère de l’ancienne Alexandrie qu'une vaste étendue couverte de briques et de débris de poterie et deux monuments remarquables : la colonne dite de Pompée et les aiguilles de Cléopâtre. Ces aiguilles sont deux obélisques de granit rouge qui formaient l'entrée du palais de César; l’un est encore debout, l’autre giît dans le sable ; il a été question de transporter ce dernier en Angleterre pour en orner une des places de Londres; les frais de transport étaient évalués à quinze mille livres sterling. Quant à la Colonne, haute de 117 pieds, elle domine encore les murs de la ville; le fût et le piédestal en sont formés chacun d’un seul bloc de granit. Elle est réputée la plus belle colonne qu'il y ait.

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