‹ Voyage en Terre-SainteChapitre 3 sur 34 · DE MALTE A ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

DE MALTE A ALEXANDRIE

Avec quel empressement nous descendons à terre dès que le jour commence à poindrel Il n’est que six heures du matin, mais les rayons du soleil sont ardents. Rochers, côtes, villages, tout est nu, éblouissant et comme blanchi au soleil. Pas d'autre végétation que d'énormes cactus et quelques rares palmiers.

Malte, c'est déjà l'Orient, du moins quant à la nature; car par l'architecture de ses palais, par les mœurs de ses habitants, elle rappelle plutôt la Sicile sa voisine. Elle | porte aussi la livrée de l'Angleterre sa maîtresse : la propreté de ses rues, le bon entretien de ses routes, en un mot sa tenue irréprochable atteste que le pays est depuis longtemps sous l'influence des nations les plus civilisées , je dis le pays et non le peuple, car des Carthaginois aux Romains, et des Sarrasins aux Anglais, aucun des dominateurs de Malte ne paraît avoir songé beaucoup aux Maltais. Sous Néron, après un siécle de domination romaine, ils étaient encore comptés au nombre

des barbares. C’est ainsi que les appelle saint Luc", qui se loue du reste de leur philanthropie peu commune (c'est T'expression dont il se sert) et de leur bienveillante hospitalité. Les voyageurs modernes se piquent en général de moins de reconnaissance ; ils ont fait aux Maltais une réputation détestable. À les entendre, le trait distinctif de leur caractère serait encore la foi punique*. J'éprouvais une certaine tristesse à voir cette population ilote, qui n’a jamais été un peuple et qui n’a d’autre histoire que celle de ses changements de servitude. Néanmoins, j'ai pu m'en convaincre plus tard, les Maltais, comme tout autre membre de la famille humaine, ont leur rôle et un rôle assez important. Placés entre l’Occident et l'Orient, ils leur servent d’intermédiaire ; parlant avec facilité les trois idiomes les plus usuels dans le Levant: l'arabe, dont leur langue maternelle est un dialecte, l'italien, qui est la langue officielle de leur pays, et l'anglais, qui est celle de leurs maitres, ils se trouvent chez eux partout, et d'autant plus aisément qu'ils n’ont nulle part de patrie ; il n’est pas de pays de l'Orient où on ne les rencontre en qualité de drogmans, de courriers, de courtiers, et, grâce à eux, j'ai trouvé

‘Actes XXVIIT, 2.

? Les Carthaginois, en effet, ont été les premiers maîtres de l'île; les villes grecques de Sicile, les Romains ensuite, leur ont succédé. Les Sarrasins enlevèrent Malte à l'empire d'Orient et en furent chassés au XIe siècle par les Normands. Depuis ce ‘moment, l'ile resta sous la domination des rois de Sicile. En 1530, : Charles-Quint la donna aux chevaliers de Saint-Jean, qui venaient de perdre Rhodes. Bonaparte se l'appropria en 1798; aujourd'hui, comme on sait, elle appartient à l'Angleterre.

parfois, non sans étonnement, dans quelque hôtellerie syrienne, la cuisine européenne et le confort de l'Angleterre.

La Valette‘ est une ville de palais, dans le style brillant de la Renaissance. Il est peu de maisons, il n’en est même aucune, dans les rues principales, dont la façade ne puisse être un objet d'étude pour l'architecte et le sculpteur. Les rues sont droites, mais comme elles sont pour la plupart trés-rapides, elles ont quelque chose d'étrange et de pittoresque, malgré leur régularité; les trottoirs sur les côtés sont souvent en escalier, et dans les rues les plus étroites, où ne passent pas les chevaux, l'escalier règne sur toute la largeur de la rue.

J'entre d'abord dans l’église de Saint-Augustin. Un prédicateur, assis et immobile, prononce un sermon ; il me faut un certain temps pour me convaincre que la langue qu’il parle n'est pas de l'allemand suisse, tant le maltais ressemble à ce dialecte par les sons et l'intonation. Le maltais est un patois arabe mêlé de punique et enrichi de beaucoup de mots italiens. L'italien est la langue que l'on parle aux étrangers, et même, comme je l'ai dit, la langue officielle, celle des tribunaux, par exemple.

‘ La capitale de l'ile se nomme la cité Yalette ou la Valette tout court, du nom de Jean de Valette, grand maître de l'Ordre, qui la fit bâtir en 1566. On la construisit avec une étonnante rapidité ; huit mille ouvriers y travaillèrent continuellement ; le pape Pie V avait donné licence d'y travailler sans interruption et sans tenir compte des jours de fête. Pour avoir été élevée avec tant de hâte, la Valette n’en est pas moins la ville la mieux bâtie qu’il y ait au monde.

J'avais une lettre de C... pour son amie miss G... Je

me rends pour la porter dans un admirable palais de la Strada teatro. On m'introduit dans d'immenses salons dignes du Louvre ou de Versailles et meublés d’une manière conforme aux exigences du bon ton britannique. Qu'on se figure tout ce qu'il faut de bimbelots æt de bric-à-brac pour garnir, orner et encombrer, selon le mauvais goût européen actuel, ces vastes appartements orientaux | |

La première chose qui me frappe en débarquant à la

Walette, c'est le costume des femmes, vêtues toutes uniformément d'une jupe noire et la tête couverte d’une mantille également noire, qui descend jusqu’au-dessous de la taille et dans les plis de laquelle elles s’enveloppent soigneusement, ne laissant à découvert que le visage. Les voitures sont encore une des curiosités du pays. Les unes sont de petites loges fermées, posées sur des charrettes à deux roues et soutenues par le cheval. D'autres, encore plus simples, consistent tout uniment en deux roues énormes, un essieu et une limoniére; les deux limons sont reliés à leur extrémité, du côté de l’essieu, par quelques petits bâtons sur lesquels on pose un Gussin. Le voyageur s'assied là-dessus, les jambes pendant par derrière, le cocher prend place à côté de lui, les jambes pendant en avant. On va grand train, mais on sent toutes les allures du cheval, au moins autant que si l'on était en selle. Je n’ai vu à Malte que de beaux et bons chevaux, aux formes sveltes et élégantes, — même eux qu'on emploie aux travaux les plus vils et les plus pénibles. |

Après déjeüner, je pris une voiture de ce dernier genre pour aller jusqu'à Città-Vecchia, l'ancienne capitale de l’île, à sept milles de la Valette. La nature me surprend beaucoup. Le sol est un rocher trés-blane, couvert par place d'un petit gazon. Les maisons de paysans sont faites de blocs de pierre de taille superposés, sans mortier ni ciment; elles ont la forme de dés à jouer et n'ont d'ordinaire qu une porte et une fenèêtre d’un pied carré. La ville est sur la hauteur. Vue magnifique sur l'ile et sur la mer.

On me fait visiter la grotte dite de saint Paul, puis les catacombes. La ville entière de Città-Vecchia a l'air d'en faire partie, surtout dans la cité même, après qu'on est sorti du faubourg et entré dans l'encéinte des murs. Ce sont des rues étroites dont le rocher forme le sol; elles - se composent de palais abandonnés; on peut, dit-on, en louer un au prix de 450 à 200 francs par an. Le style en est noble et sévère, plus semblable à celui des palais de Rhodes, que j'ai visités plus tard, qu'au style fleuri des palais de la Valette. Les rues sont désertes. À la porte seulement, je rencontre un essaim de mendiants. Des femmes, tout encapuchonnées de noir et portant leurs enfants dans leurs bras, m'assaillent d’un flux de paroles en langue maltaise au milieu desquelles je distingue ces deux mots européens : Cartà! (carità,) — someting ! (something.)

Le couvent des Augustins, que mon guide veut me faire voir à cause d’un jardin (una verdura), ne s'ouvre pas; je visite en revanche celui des Dominicains, qui est grand et beau, mais n'offre rien de remarquable; ce

qu'on y montre avec le plus de complaisance, c’est encore una verdura, c'est-à-dire une cour intérieure plantée d'orangers. Ces verdure sont la chose au monde que les Maltais admirent et apprécient le plus; cela se conçoit, car alentour tout est aride et nu. Je comprends pourquoi les peuples de l'Orient se sont toujours représenté un jardin, un paradis, comme la plus haute image de la béatitude terrestre ou céleste.

On dit pourtant qu’il y a de fort belles cultures dans d'autres parties de l'île; mais on assure que toute la terre cultivable qui se trouve à Malte y a été apportée de Sicile, |

Jeudi, 11 mars, en mer.

Nous devions quitter Malte hier au soir, mais nous avons dù attendre jusqu à ce matin le paquebot qui vient ltalie ; il a été retenu par le mauvais temps. Il nous amène de nouveaux passagers; dans le nombre sont plusieurs pélerins qui viennent se joindre à la caravane française, entre autres son président, l'abbé Ber..…., homme aimable et bien disant, et un autre ecclésiastique, l'abbé Pascal, missionnaire récemment arrivé de k Réunion, où il a passé douze ans.

C'est à présent seulement que le pont du navire, jusqu'ici essentiellement français, prend une physionomie décidément étrangère. Quatre musulmans se sont actroupis au centre, et n'en bougent plus de toute la traversée. Ce sont de vrais orientaux des Orientales, qui

dépassent ce que j'avais rêvé en fait de couleur locale et de costume. Tous quatre arrivent de Tunis et vont en pélerinage à la Mecque; l'un est un Turc, un moufti, veste rose brodée, grande barbe blanche. Les trois autres sont Arabes; le type de leur figure a quelque chose de fin et de doux. L'un parait un vrai gentilhomme ; il y a de la distinction dans ses manières, il à dans sa poche l’ordre du Nicham; ses vêtements sont propres et élégants : turban rouge et blanc, fine moustache, grand caftan bleu bordé de vert pistache, etc. Ses compagnons ont quelque chose de sauvage et sont malpropres. Avec eux une des plaies d'Egypte commence à frapper notre bâtiment.

Nous avons aussi embarqué à Malte un cafédji, c'esta-dire un cafetier. Ces cafetiers de marine sont des Levantins qui installent leur échoppe à l'avant des navires, et vendent du café à la turque aux Arabes qui sont à bord et aux autres passagers de quatrième classe. Ils servent d'interprètes entre l’équipage et les passagers arabes et grecs, et sont chargés par le commandant d'exercer la police sur ces gens-là ; très-souvent un Arabe s'embarque en cachette, sans avoir payé sa place, et ne se mon:tre que lorsqu'il n’est plus temps de le déposer à terre. Le cafédji a une prime pour tout embarquement illicite qu'il découvre à temps ou qu’il parvient à faire payer.

Vendredi, 12 mars, en mer.

La vie à bord ressemble beaucoup à la vie des eaux. Même sans être malade, on se ressent toujours un peu de la mer, ce qui rend incapable de lire, d'étudier ou de penser. Aussi, on va, on vient, on s'informe de la santé de chacun, et l’on arrête dix fois par jour le capilaine pour lui demander combien on file de nœuds à l'heure.

Au bout de quelques jours de traversée, la curiosité qu'avaient inspirée d'abord la mer et le bâtiment, commence insensiblement à s’émousser, et chaque passager naspire plus qu'à reconstituer autour de soi ses petites habitudes de vie. Le soir venu, on laisse la Cyrénaïque et la Libye dérouler à l'horizon leurs côtes désertes , et pendant que les étoiles s’allument silencieusement dans le ciel immense, on rentre de bonne heure au salon et l'on se presse autour des lampes et du piano. Quelques pélerins sont parvenus à organiser une partie de whist complète, avec pieds-levés ; d’autres se sont groupés autour du piano, où M'° S... exécute des variations brillantes, avec l'accompagnement obbligato d’exclamations et de murmures flatteurs; puis l’abbé Pascal essaye une hymne, et deux autres pélerins entonnent ensuite le duo de la Reine de Chypre :

Vous qui de la chevalerie Suivez si dignement les lois. …

Pendant ce temps, je m'’efforce d'écrire, en dépit du roulis croissant, et M. B..., harassé de n'avoir rien fait

de tout le jour, s'endort dans un coin du salon, comme il arrive aux hommes qui, accoutumés à une vie trèsoccupée, se trouvent tout à coup et malgré eux condamnés au désœuvrement.

Le ciel se voile, le vent change, le tangage se fait violemment sentir; nous aurons une mauvaise nuit...

Insuetum miratur limen.

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