LA FOIRE DE TANTAH
Je dois avoir dit qu'en arrivant au Caire nous étior$ descendus à l'Hôtel d'Orient. Nous étions encore peu accoutumés à ce que sont les hôtels dans le Levant, quars d par hasard il y en a, et nous avions eu le tort d'attends”€ de celui-ci toute autre chose que ce que nous y trouvé — mes réellement. Je m'étais figuré une hôtellerie deS Mille et une nuits, toute parfumée de jasmin et d’essen€Æ€ de roses ; M. de Lukieff, en revanche, comptait sur nr hôtel pareil à ceux d'Europe. Il s’y croyait d'autant plezS autorisé que le personnel était presque exclusivement français et que le service se faisait dans la langue de Ba Canebiére. Je dis se faisait ; il serait plus exact de dire qu’il aurait dû se faire : car le maître d'hôtel se trouvait en ce moment en voyage, et la maison était abandonné® à une demi-douzaine de garçons, qui, la plupart dutemps; peu soucieux de leurs voyageurs, abrégeaient les ennuis de l'exil en jouant au bouchon ou au cheval fondu sous les sycomores de l'Esbékieh. J'en aurais pris volontiers
mon parti: il faut que jeunesse se passe et l'eau du Nil n’a pas, comme le lotus, le privilége de faire oublier le pays natal et les doux souvenirs de l'école. Mais mon compagnon de voyage se résignait plus difficilement; il se lassait d'entendre, soir et matin, les longs corridors de l'hôtel lui renvoyer l'écho de sa voix, implorant en vain de l’eau chaude pour se faire la barbe; enfin, dès le surlendemain de notre arrivée, il me déclara qu'il était décidé à changer de logis. Je ne demandais pas mieux que de l'accompagner, car je trouvais notre hôtel encore trop peu oriental et j'aspirais à jouir plus complétement de la physionomie de l'Egypte. Nous allâmes donc à la recherche d'autre chose et nous finimes par nous installer dans une petite auberge, située à l’entrée du Mouski et portant le nom d'Hôtel des Pyramides. Ce n’était pas tout à Fait ce que j'avais rêvé: l'hôte était Esthonien, — et, bien qu'il fût établi au Caire depuis trente ans, sa face rou- Seaude et épanouie conservait sous le tarbouche cet air de bonhommie joviale qui caractérise les aubergistes allemands. En voyant figurer tous les jours sur notre table la choucroûte et le pot de bière, je gémissais de tant d’infractions à la couleur locale ; mais M. de Lukieff We consolait, en m’assurant que les garçons étaient pour le moins des Nubiens de la troisième cataracte, — qu'il avait trouvé un scorpion dans son lit, — et qu’enfin, à votre départ, l'addition nous prouverait surabondamment que l'hôte lui-même était aussi arabe que je pouvais le désirer.
Cependant le moment de notre départ approchait; l'Egypte n’était point le but de mon voyage et j'avais hâte
d'arriver à Jérusalem. J'aurais aimé m'y rendre par le désert du Sinaï, mais la saison était trop avancée pour que l’on püt y songer. Le Khâmsin allait commencer et on ne saurait se hasarder dans le désert à cette époque de l’année, sans courir le risque d'être enseveli dans les sables ou consumé par la fièvre. Le simoün, — qu'on appelle Khâmsin parce qu'il dure cènquante jours (c’est là le sens du mot, en arabe), — est un vent redoutable qui souffle périodiquement au printemps dans les pays de l'Orient. J'ai appris dés lors à le connaître en Syrie; la sensation que l'on éprouve à son passage peut être comparée à l'ardeur desséchante que l’on ressent en s’approchant d'un brasier. Quand il arrive en Europe sous le nom de sirocco, il a déjà changé de nature; tout en conservant en partie sa chaleur primitive, il a perdu, en passant la mer, cette propriété desséchante qui le caractérise en Orient. Il ne me restait donc d'autre voie pour me rendre à Jérusalem que de m’embarquer pour Jaffa, et je tenais à ne pas manquer le premier vapeur du Lloyd, afin d'arriver, si possible, dans la ville sainte, avant les fêtes de Pâques.
Je pouvais cependant, sans différer mon départ, voir encore en Egypte une chose qui me paraissait digne d’attention. On m'avait parlé de la célèbre foire de Tantah, qui allait commencer dans peu de jours. Tantah est une petite ville située à une distance à peu près égale de Rosette, de Damiette et du Caire, et qui a l'honneur d’être le lieu de sépulture d’un saint célèbre dans les légendes musulmanes, Ahmed-el-Bedaouy. Son tombeau opère des guérisons miraculeuses, et deux fois par an, à l’équi-
noxe du printemps et au solstice d’été, plus de cent cinquante mille pêlerins , égyptiens ou abyssins, habitants de la Palestine ou des Etats barbaresques, viennent y déposer le tribut de leurs prières. Ce pélerinage n’est pas moins commercial que religieux, tous les peuples voisins de l'Egypte se donnent rendez-vous sous les murs de cette petite ville, pour y échanger leurs produits ; c’est le Beaucaire, — le Leipzig, — le Nijeni-Novogorod de l'Orient. Pendant le temps que dure la foire, l'Egypte n'est plus ni au Caire, ni à Alexandrie, elle est tout enlière dans la grande plaine de Tantah.
Un jour donc, en rentrant pour diner à l'hôtel des Pyramides , je proposai à M. de Lukieff de m'accompagner à Tantah. Ce n’est pas un détour, lui disais-je, puisque Tantah est sur le chemin de fer; nous y arrivons au milieu du jour, nous y couchons et le lendemain matin 1Ous reprenons le train qui va du Caire à Alexandrie.
Lukieff approuva mon projet, mais un monsieur et une
dame, vêtus à la française et assis à table vis-à-vis de ous, nous demandèrent où nous comptions loger si nous allions à Tantah. |
— Peu importe. Dans la première auberge venue. Nous ne sommes pas difficiles, et s’il n’y a pas de place, nous coucherons au besoin sur le billard.
— Je vois que vous ne connaissez guêre encore l'Egypte, nous dit le. Français en souriant, et je crains Que vous ne soyez fort embarrassés. Vous ignorez que dans ce pays il faut porter sa tente avec soi, comme font les colimaçons. Du reste, je serai à Tantah et vous pouvez vous réclamer de moi.
Je me souciais peu de faire usage de cette offre obligeante, car il me tardait de perdre de vue l'habit européen, cependant je remerciai et demandai au monsieur son nom et son adresse.
— En arrivant à Tantah, vous n'avez qu’à dire Chnnik et on vous conduira vers moi.
— C'est donc à M. Chinnik.…
— Non, nous dit-il en sortant, je m'appelle Ruggieri, mais Chinnik veut dire feu d'artifice et c est sous ce nom que l'on me connaît ici.
Le rapport entre ces deux noms était facile à saisir. Je savais que Ruggieri était un nom classique en Pyrotechnie, et inséparable, depuis un siècle ou plus, de tous les feux d'artifice tirés à Paris; je ne m'attendais pas, il est vrai, à le retrouver en Egypte.
Après avoir passé quelques jours encore à visiter les tombeaux, les mosquées, les palais et les jardins-qui environnent le Caire, nous nous décidâmes à partir. Nous dimes adieu, non sans regret, à la ville des Califes, et nous nous rendimes à la gare du chemin de fer. L'heure du départ est fixée à midi, mais on nous dit que ce jourlà on ne partait qu'à deux heures. À deux heures on nous pria d'attendre encore une heure; enfin, à trois heures, on nous conseilla de monter toujours en wagon, nous assurant que l'on partirait sans faute à cinq heures. Du reste, j'ai déjà noté ces petites inexactitudes du chemin de fer égyptien, et j'aurai occasion d'en reparler encore. Ce ne fut donc qu'à huit heures que nous arrivâmes à Tantah. Le train s'arrête, nous dépose au bord du chemin, continue sa marche, et nous cherchons vainement
à distinguer de quel côté nous avons à nous diriger. Nous avons nos sacs, nous ayons nos malles, et nous ne savons où nous tourner. Un nègre passe, nous lui faisons signe de se charger de nos effets et de marcher devant nous. Mais où aller? — Un logis, s’il vous plaît? dit M. de Lukieff. — Le nègre n'eut pas l'air d'entendre le français, mais il comprit que nous lui faisions une question quelconque et nous répondit provisoirement : Ma fiche.
Ma fiche, — il n'y a pas, — est, comme bakchiche, un des mots fondamentaux de la langue. Avec ce mot les Arabes ont réponse à tout et le flegme suprême avec lequel ils le prononcent , l'espèce de volupté qu’ils semblent avoir à en prolonger indéfiniment la dernière syllabe, ne font que le rendre encore plus irritant. Ma fifttche! C'est le not to be du poëte anglais, c’est le nicht seyn des philosophes allemands. C’est la négation dans tout ce qu'elle a d'absolu et de terrifiant.
— Indiquez-nous au moins un lieu quelconque où déposer nos effets, una locanda, un locale, un luogo dove si puù andare, dit Lukieff, espérant arriver par une série d’altérations successives au point où cesse l'italien et où l'arabe commence.
Le nègre roula lentement ses yeux blancs vers un ciel Sans étoiles, en disant: Allah kérim ! (Dieu est générer.)
La nuit était noire et froide, car, en Egypte, si chaude qu'ait été la journée, le coucher du soleil amène toujours, à tette saison de l'année, un courant d'air glacial. Nous Re pouvions pas rester toujours au bord du chemin de
fer et je proposai à Lukieff de nous faire conduire tout simplement auprès de M. Ruggieri.
— Ruggieri, dis-je au nègre.
— Ma fiche.
— Ah! c'est vrai! J'oubliais qu'il n’est connu que sous son nom arabe. Eh bien, Boutchntk.
Le nègre ne répondit pas.
— Vous confondez, dit Lukieff. Boutchnik est un mot russe. On nous en a dit un autre.
— Vous le rappelez-vous ?
— Non.
Nous étions exactement dans la position d’Ali-Baba, ayant oublié le sésame qui devait lui ouvrir les portes de la caverne des quarante voleurs. Cette fois-ci l’analogie ne manquait pas de couleur locale.
Ce fut en vain que pour suppléer au mot qui nous avait échappé, nous essayâmes de représenter en pantomime les magnificences d’un feu d'artifice. Nos gestes exprimaient tour à tour, d’une façon qui nous paraissait satisfaisante, les fusées, les soleils, les chandelles romaines. L’Ethiopien admirait, mais sans avoir l'air de comprendre.
— Ne savez-vous donc pas d'autre mot arabe que locanda? dis-je à Lukieff. Ce serait le moment d'en faire usage. |
— Si fait, j'en ai bien une demi-douzaine, mais jen en trouve aucun qui aille ‘à la circonstance. Voyons : Djebelel-Tarich, Biléduldjérid, Moustapha, Clot-Bey... Ah m'y voilà! Saëd-Pacha!
— Saïd-Pacha, répéta le nègre avec respect, et s’in-
clnant au nom du vice-roi, — Saïd-Pacha! — et il se mit en route. |
Nous le suivimes, heureux d'avoir trouvé la parole magique qui nous tirait d'embarras. Nous savions que Said-Pacha n'était pas encore à Tantah, et nous nous meltions avec d'autant plus d'assurance sous l'égide de ce nom redouté. Le nègre avait pris des ailes, et nous l'encouragions de temps en temps. dans sa marche, en répétant : Bakchiche ! Bakchiche ! Saïd-Pacha !
Au bout de quelques pas, nous découvrons devant nous des feux innombrables, épars dans une vaste plaine. Puis, après dix minutes de marche, nous entrons dans le camp; tout est silencieux, car c’est l'heure de la prière. Nous passons sous un échafaudage orné de lampions ; c’est une sorte d’arc-de-triomphe servant d'entrée à une grande place. A droite, à gauche, au fond, s’élévent les tentes des pêlerins. À l'extrémité est celle du Souverneur. Nous comprenons que notre guide nous Conduit au quartier-général. La foule qui entoure cette enceinte est immobile et muette; les uns achèvent leur Priére du soir, d’autres sont accroupis avec gravité Comme dans l'attente d’un grand événement.
arrivés près de la tente du gouverneur, nous interrogeons un officier qui paraît ne pas nous comprendre, mais Qui nous conduit, pour que nous nous expliquions, vers le seul Franc qui se trouve à Tantah. C’est précisément M. Ruggieri. « Je suis à vous tout à l'heure, nous dit-il, mais a prière vient de finir et mon feu d'artifice va com-
menter. » En effet, au bout d’un instant, une fusée part, puis une seconde; puis viennent des feux du Bengale,
des bombes éclatant en étoiles, etc., etc. Nous en faisons compliment à M. Ruggieri, qui s'excuse de l'imperfection de tout cela; il réserve, nous dit-il, ses plus belles piéces pour les soirées où Saïd-Pacha sera présent. On l’attend demain.
Mme Ruggieri est là aussi. Ils nous accueillent avec une amabilité parfaite et comme de vieilles connaissances, nous emménent dans leur tente et nous forcent par leurs instances à y accepter un gite. Ils nous offrent à souper, — un reste de mouton grillé et un verre de vin grec, — puis nous sortons pour aller jouir de l'aspect que présente le camp. Au silence religieux, qui a régné pendant le feu d'artifice, a succédé le bruit confus d'une foule ; mais ce n'est pas celui d'une foule européenne. En Orient, les oreilles ne sont pas moins dépaysées que les yeux, car, en tout pays, les voix ont leur physionomie, et d’ailleurs, cet ensemble confus de sons différents qui constitue le bruit d'une foule, est formé en Egypte de tout autres éléments qu'en Europe. Nous passons devant plusieurs tentes ouvertes sur le devant, et dans lesquelles des derviches célèbrent des exercices religieux assez pareils à ceux que j'ai vus au Caire: les uns sont réunis ers cercle et sautent en cadence, d'autres font entendre cefl affreux allah abdominal, qui ressemble, à s'y méprendreau rugissément d'une bête fauve. Les cafés sont nombreux aussi; ils sont établis dans des tentes de forme allongée, garnies de bancs des deux côtés et au milieu mais dans le sens de la longueur, comme le sont en En rope les omnibus. Il est à remarquer qu’en Orient il y = des bancs dans la plupart des cafés, quoique les Oriers
taux ne s’asseyent guère; les bancs sont d'ordinaire une tablette, fixée au mur à la hauteur de plus de trois pieds et sur laquelle on s’accroupit. |
Les cafés que nous voyons ici sont des cafés chantants et dansants. Nous entrons dans un de ces cafés, assez grand, contenant de cent cinquante à deux cents personnes, mais éclairé seulement par trois ou quatre petits lampions fumeux, fixés aux pieux de la tente. Dans les deux couloirs étroits ménagés entre les banes circulent incessamment deux danseuses ; elles chantent cet air monotone et mélancolique qui est celui de toutes les chansons arabes, et l'accompagnent du son retentissant des tymbales de cuivre qu’elles frappent l’une contre l’autre, en les tenant d’une seule main, comme font les Basques avec leurs castagnettes. Elles dansent en même temps, mais cette danse ne ressemble point aux nôtres; les pieds ny sont pour rien; ce n’est qu'un mouvement et une tontraction du corps, qui se remue et se tord comme Celui d’un serpent; l’art consiste précisément à -laisser immobiles les bras et les jambes, pendant que le reste du corps se meut continuellement. Ces sortes de danses et de danseuses de cafés ont été de tout temps connues €n Orient, Virgile, dans un de ses petits poèmes, re- Présente une Syrienne, copa syrisca, à la fois cabareère et danseuse, habile, dit-il, à contracter son corps au Son des castagnettes.
Sub crotalo crispum docta movere latus.
Ces danseuses sont laides ; j'en ai vu le lendemain leucoup d’autres, dont aucune n’était belle. Elles ont
le teint très-basané et sont chargées de colliers, de bra: celets, de boucles d'oreilles et de diadèmes formés de piéces de monnaie et retombant en bandeaux des dew côtés du visage; dans leur narine droite est passé ur grand anneau, auquel sont suspendues aussi des piéce: d'or et qui arrive jusqu'au milieu du menton. Cet an: neau n'est point particulier aux personnes de cette espêce, il appartient au costume de certaines provinces, e j'ai vu à la foire un assez grand nombre de femmes qu en étaient ornées. Il était peut-être déjà connu des an: ciens Hébreux et il est fort possible que, dans le pas sage d'Esaïe ‘ que j'ai cité ailleurs, il ne faille pas traduire les bagues qui pendent sur le nez, mais plutôt des bagues qui pendent aux narines. Il semble du moins que ce soit le sens le plus procliain, car l’hébreu dit simplement : {es anneaur du nez. Les divers objets dont se compose la parure des danseuses de Tantah sont énumé rés aussi dans ces paroles d'Ezéchiel : «Je te parai d« parures, je mis des bracelets à tes mains et un collier . ton cou; je mis une bague sur ton front (ou à tes nare nes). des-boucles à tes oreilles et une couronne d’ornæe ment sur ta tête ?. »
Rien qu'elles n'aient pas de voile, leur mise est dé cente, — au moins selon les idées du pays : elles porter: une robe longue. ouverte sur la poitrine.
Comme la tente est à peine éclairée, on ne les verra : presque pas, st elles n'étaient précédées d'un gamin poæ
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tant devant elles quelques petites bougies, ajustées au bout d’un bâton. On ne jouit donc du spectacle qu'au moment où il passe sous vos yeux, elles s'arrêtent un instant ‘devant chacun des assistants, et, tout en chantant, dansant et faisant résonner d'une main leurs cymbales, elles tendent l’autre pour demander quelques parahs.
Nous revenons nous coucher sous la tente hospitalière de M. Ruggieri. Le froid m empêche de dormir. Pendant toute la nuit j'entends le braiment des ânes, le cri des chameaux et la voix des sentinelles. Le matin, de bonne heure, nous sortons, Lukieff et moi, impatients de voir l'ensemble du camp, de la foire et de la ville. La ville, entourée de murs, couvre de ses maisons de briques grises une colline peu élevée; le camp s'étend autour, en forme de croissant. Il y a des tentes de tout genre. Bien des gens aussi couchent en plein air, d’autres s’abritent sous une sorte de château de cartes, fait de trois ou quatre nattes. La plupart des tentes sont en toile; telles des personnages considérables me -frappent par l'extrême ressemblance qu’elles présentent avec le Ta-
bernacle de l'Eternel dans le désert, tel qu'il est décrit dans le Pentateuque. La forme et les proportions en sont ls mêmes. Le payillon proprement dit est divisé en deux Parties et entouré d’un parvis découvert, formé de rideaux de toile tendus sur des pieux.
La foire au bétail se trouve dans le camp même ; nous traversons successivement le marché aux änes, le marché aux chameaux, le marché aux chevaux. Le reste de k foire est dans le voisinage immédiat des murs et dans
la ville. Les objets de parure sont en général ce qu'il y à de plus remarquable, et surtout les étoffes brochées d'or et d'argent, c'est, avec les armes, le principal luxe de l'Orient; ces brocarts -sont toujours d’un grand effet et souvent d'une richesse incroyable; ils se vendent dans les bazars de la ville; les objets de moindre valeur se vendent surtout hors des murs ; il y a là, par monceaux, des bagues de clinquant, des bracelets de terre cuite, es ornements de cuivre de toute espèce.
Cette foire autour des murs est horriblement bruyante; on ne fait que peu ou point d’étalage, et l’on n’a recours qu'au tapage pour exciter l'attention. Les marchands s'efforcent d'attirer les chalands par des cris capables de les faire fuir, s'ils avaient d’autres oreilles que des oreilles égyptiennes. Tout le tableau a une physionomie étrange et sauvage, qui ne peut s’effacer de l'imagination. Ici, des danseuses se livrent en plein air à leurs exercices chorégraphiques ; — plus loin, des femmes sont accroupies par terre avec l'appareil nécessaire au tatouage ; des jeunes filles viennent se coucher devant elles et subir patiemment la désagréable opération qui doit donner ur dernier complément à leur laideur : — là, des musiciens ambaulants font entendre le bruit sourd du tambourin ou la voix aigre du flageolet, — et, pour. compléter l'effet pittoresque de l'ensemble, de hideux vautours planent sut la foule, à quelques pieds seulement au-dessus de nos têtes: ils viennent, de temps à autre, s’abattre sur le sol et chercher leur pâture dans les immondices, aussi SU de u'ètre pas troublés dans leur festin, aussi cerlains du respect du peuple que dans le temps où Memphis les comptait au nombre de ses dieux.
Saïid-Pacha ne manque jamais de venir passer quelques jours à la foire, c’est un de ses divertissements; il s’est annoncé pour aujourd'hui, mais il est fort possible qu'il ne vienne pas encore. C'est un vrai prince de contes de fées, me dit M"° Ruggieri, et qui n'arrive jamais à Tantah qu'avec un immense cortége, quelques centaines de chevaux et de dromadaires et quelques mille hommes de troupes. Il ne favorise ni les Européens, ni le progrès, et n'aime de notre civilisation que les feux d'artifice.
En son absence, un autre pacha rend la justice dans la tente centrale, près de laquelle nous sommes arrivés hier au soir. La tente est tout ouverte sur le devant; à l'entrée sont de petites colonnes qui en soutiennent la COuverture; elle est doublée de bandes d'indienne,, diverses de couleurs et de dessins et recousues bout à bout. Le sol est couvert de nattes et de tapis. Le pacha est accroupi sur un divan placé au milieu de la tente. À sa gauche, à l’autre bout du divan, est assis un oulémah à grande barbe blanche; un oulémah est quelque chose comme un docteur en théologie; son sentiment fait autorité dans les questions qui touchent à la religion. Quelques autres assesseurs, placés sur des siéges plus
bas, figurent à droite et à gauche du divan. Le pacha, l'oulémah et les autres membres du tribunal tiennent en main leur chibouque. Deux secrétaires sont accroupis bar terre aux pieds du pachà; ils n'ont ni pupitre, ni portefeuille, et écrivent à main levée, tenant de la main gauche leur feuille de papier, qui ne repose sur rien. Les Arabes écrivent toujours en l’air et j'ai, dès lors, eu sou- “ent occasion d'admirer leur adresse en ce genre. Der-
rière le pacha l'on voit un cawass et deux jeunes esclaves. D’autres serviteurs se tiennent aux portières. Quant aux plaideurs, ils restent debout et sans entrer, sur le devant de la tente. |
Il n’y avait que quelques minutes que nous étions là, arrêtés aussi sur le seuil et examinant avec attention ce spectacle, lorsque, sur un signe de Moustapha, — c’est, s'il m'en souvient, le nom de notre pacha, — un cawass s'approcha de nous. Je jugeai d'abord que notre curiosité avait été trouvée indiscréte ; car, en effet, je voyais que nous composions à nous deux toute l'assistance et que les badauds se tenaient à une distance respectueuse du prétoire. J’allais donc me retirer avant sommation, mais je faisais injure à la courtoisie du pacha. Le cawass, avec sa mine de sacripant, n’était porteur que d'un message de paix, il nous fit signe d'entrer et de prendre place dans l'enceinte du tribunal. Nous avançämes, à pas lents, les mains croisées sur la poitrine comme de vrais mamamouchis et nous efforçcant de donner à nos traits cet air de gravité diplomatique, si bien porté en Europe et de rigueur en Orient. Bientôt, sur,un nouveau signe du pacha, un esclave noir sortit et rentra à l'instant, en nous apportant deux petites tasses de café bouillant, posées sur un plateau d'argent et couvertes d'un tapis écarlate brode d’or, destiné à conserver la chaleur et l’arôme de la précieuse liqueur.
Je pourrais, si je voulais m'en faire accroire, voir dans cette politesse du pacha une distinction particulière; mais il n’en est rien; comme je l’ai su depuis, en apprenant à connaitre les usages de l'Orient, — quand on veut
réellement honorer un hôte, on lui offre la chibouque. Le café n’est qu'une politesse sans conséquence. Un pacha ne manquera pas d'en faire servir à un vice-consul en lui donnant audience, mais l'étiquette exige qu'il réserve la chibouque pour un consul, si ce n’est même pour un consul-général. Ceci soit dit sans diminuer en rien ma reconnaissance pour Moustapha, que je remercie sincérement de sa demi-tasse.
Au milieu de tout cela, la justice continuait à avoir son Cours, deux causes venaient de se juger et, depuis quelques instants, on en avait appelé une troisième. Un gros marchand et un pauvre diable étaient à la barre, parlant tous deux avec une extrême vivacité; il était aisé de deviner à leurs gestes que l’un accusait l’autre d’un vol ou d'une tentative de vol. Le jugement ne se fit pas attendre. Le pacha laissa tomber lentement, entre deux bouffées de tabac, une sentence que les secrétaires s’empressérent d'enregistrer et que deux ou trois estafiers, placés à là porte, se mirent en devoir d'exécuter aussitôt. On élendit par terre le condamné, à l'entrée même de la lente ; deux hommes appliquérent et maintinrent sur ses krrets une lourde pièce de bois, destinée à l'empêcher de bouger, et un troisième lui administra sur le dos le nombre de coups de courbache indiqué par l'arrêt du tribunal .
Cette application immédiate d’une sentence répugne à n0$ habitudes, et pourtant nous devons convenir que Cest un adoucissement à la peine: en refusant tout suris au condamné, on lui épargne les angoisses de l’atlente et cette appréhension du supplice, cent fois pire
que le supplice même. Quelle que soit la peine infligée ce n'est jamais que l'affaire de quelques minutes. L malheureux que je viens de voir flageller s’est relevé a bout d'un instant, et s'en est retourné en se frottant | dos, aussi libre qu'il l'était un quart-d'heure avant, ma avec. un Souci de moins et avec l'air d'intime satisfactio d'un homme qui s’est fait arracher une dent.
Je dois cependant, pour que l’on ne s’exagère po la philanthropie arabe, expliquer ce que c’est qu'un courbache. Une courbache est une cravache en pea d'hippopotame. On sait que la peau, ou, si l’on peutain: dire, l'écorce de cet animal, est tout à la fois d’une épai: seur, d'une consistance et d’une élasticité qui la metter à l'épreuve de la balle. On y taille des lanières ou plut: de véritables baguettes, qui sont les meilleurs de tous lé fouets. Il suffit de toucher légèrement du bout d'une € ces courbaches l’âne le plus paresseux ou le cheval plus rétif, pour le faire tressaillir immédiatement comn par un choc électrique et pour le lancer au galop.
Il est intéressant de voir par la Loi de Moïse que, d: les temps les plus anciens, les Orientaux rendaient justice de la même maniére que les Egyptiens moderne chez les Hébreux comme ici, l'exécution de la senten: suivait immédiatement la condamnation. «Quand il » aura un différend entre quelques-uns, » dit le Deutér nome”, «et qu'ils viendront en jugement afin qu'on 1} » juge, on justifiera le Juste et on condamnera le m » chant. Si le méchant a mérité d'être battu, le juge
1 Deutér. XXV, 1, 2.
» fera jeter par terre et battre devant soi d'un certain » nombre de coups, selon l'exigence de son crime. »
À cet énoncé qui ne fait probablement que constater une coutume déjà en vigueur, Moïse ajoute une prescription qui n’est point, que je sache, dans le code égyptien : « Le juge, dit-il, pourra faire infliger au coupable qua- » rante coups et pas davantage, de peur que, si on le » frappe davantage, la plaie ne soit excessive et que ton » frère ne soit avih" à tes yeux.» Le considérant sur lequel se fonde cette loi me paraît encore plus remar-
quable que la loi même. Ce n’est pas un simple motif de tompassion qu'allègue ici le législateur; c’est le respect de la dignité humaine qui conserve ses droits, même chez le criminel; infliger à un homme un châtiment excessif et dégradant, c'est offenser ceux qui en sont témoins, Cest outrager l'humanité tout entière. On n’a pas peutètre signalé suffisamment ce caractère de la législation du Pentateuque ; toute rigoureuse qu’elle est, elle sauve-
garde la dignité de l’homme; elle frappe le coupable, elle ne l’avilit jamais.
Après avoir déjeûné sous la tente de M. et de M"° Rugtieri et pris congé de ces aimables hôtes, nous nous rendimes au chemin de fer. On nous dit que le train passe-
‘On objectera peut-être que la peine du fouet est, en ellemême, infanante, quelles que soient les précautions avec lesquelles où l'applique. Mais il faut se souvenir que les anciens avaient làdessus d'autres idées que nous. « Chez les Romains, dit le Réper- Wire de jurisprudence, la peine du fouet n'emportait aucune Wémie, même contre les hommes libres et ingénus. » [Répert. de jurisp. Article Fouet.)
rait vers le coucher du soleil, et nous attendimes patiem ment, en allant de temps en temps flâner aux abords d: la foire, sans oser nous écarter trop. Nous vimes le s0 leil s’abaisser lentement sur les plaines de la Lybie, ! nuit envelopper de son voile le pays d'Egypte, mais À train n'arrivait pas. Nous élions menacés de voir encor une fois le feu d'artifice. Enfin, après sept heures, le si flet de la locomotive se fit entendre , le train parut deux wagons chargés de balles dè coton avaient pris fe en route: telle était la cause du retard. Nous prime place dans le convoi, qui partit à grande vitesse dar la direction d'Alexandrie. Trois heures auraient dû su fire pour nous y rendre, mais, à neuf heures du soir, € arrivant au bord du Nil, nous apprimes que nous ne pot vions pour le moment continuer notre route, qu’un cos voi allait partir d'Alexandrie et que nous devions attet dre qu'il eût passé. Ce fut à minuit seulement que not pûmes nous remettre en marche. Il y avait à peine d minutes que nous étions en mouvement, quand toutcoup une sorte de craquement se fit entendre; nous se times une petite secousse et le train s'arrêta. Je compr que la machine avait souffert quelque accident. C'était cas en effet, mais personne n'avait l'air de s'en soucie Les voyageurs dormaient, les employés s'étaient ass sur l'herbe et fumaient leur chibouque, en répétant a lah kérim et en se disant sans doute que, puisqu'u: cause inconnue avait arrèté leur machine, rien n emp chait qu'une autre cause, non moins inconnue, ne mit en mouvement.
Le fatalisme est contagieux; je fus vite résigné à
contre-temps, bien qu'il risquât de retarder de huit jours mon départ d'Alexandrie. Je pris mon parti de passer aussi la nuit à fumer et à dormir. On gelait, il est vrai, en plein air, mais on étouffait dans le wagon, je préférai geler. F’allai m’asseoir à quelque pas de là sur la berge du fleuve divin, que je saluai pour la dernière fois, et je regardai longtemps couler à mes pieds ses ondes grises, miroitant à la clarté des étoiles.
Enfin, aux premières lueurs de l'aube, le machiniste se décida à atteler au convoi quelques paires de bœufs, qui nous rendirent sains et saufs à la station voisine.
À neuf heures du matin, nous arrivâmes à Alexandrie.
Allah kérim !
? — SRB ES —
Parvusque videri Sentirique ingens.