DE JAFFA À JÉRUSALEM
On sait combien nos impressions sont dépendantes des circonstances, du vent qui souffle, de l’atmosphère, de la couleur du ciel, de mille petits riens, et surtout de notre humeur du moment. Les voyageurs qui ont vers des larmes à la vue de Jérusalem ou qui ont senti battre leur cœur en abordant au Pirée, ne doivent pas accuser d'insensibilité ceux qu'a laissés froids l'aspect de ces lieux, et ceux-ci, à leur tour, n’ont point le droit de cor sidérer comme des êtres exaltés ceux qui ont eu Île bonheur d'éprouver des émotions de ce genre. Une même personne peut, je le sais, recevoir, à un certain moment, la plus vive impression de choses qui, dans tel autre moment, l'ont laissée indifférente.
Lorsque le vapeur autrichien, l’Imperatore, sur lequel m'étais embarqué à Alexandrie, arriva, après une trarsée de vingt-quatre heures, en vue des côtes de la lestine, j'éprouvais une sorte de tristesse et d'ennui at je n'avais pas depuis longtemps senti les atteintes, l'aspect de cette terre promise, si longtemps l’objet mes désirs et la préoccupation de mon imagination, me tira point de la mélancolie dans laquelle j'étais ongé. Et pourtant cette chaîne qui s’étendait à l’horin, c'étaient les montagnes de Juda! Mais l'abondance ême des souvenirs que cet aspect éveillait en moi, ‘empêchait d’en ressaisir aucun, et cette parole du almiste, en harmonie avec ma disposition du moment, rnageait seule dans ma mémoire : | «J'élève mes yeux vers les montagnes. D'où me viena le secours‘ ?... »
À onze heures et demie, nous jetâmes l'ancre en vue Jaffa et assez loin de la côte ; car Jaffa n’a pas de rade, ais seulement un petit port, bon tout au plus pour des irques. Il arrive continuellement que les paquebots qui nt le service des échelles du Levant sont empêchés par: mer de s'arrêter en vue de Jaffa, et que les voyageurs ù se proposaient de se rendre directement à Jérusalem ‘voient obligés de ne descendre qu'à Beyrout. On a uvent fait remarquer l'isolement dans lequel la si- Ation géographique de la Palestine plaçait les Israéles, isolement conforme aux vues que Dieu avait à ur égard, puisqu'il les avait tirés du milieu des na-
®Psaume CXXT. 1.
tions pour les soustraire à la corruption du monde païen. La mer, qui est une route pour les autres peuples, était une barrière pour eux; car la Syrie, qui a d’excellents ports sur la côte de Phénicie, n'en a pas sur celle de Palestine; Saint-Jean d'Acre ne fut pas conquis par les Hébreux‘, et Jaffa, leur seule ville maritime, est moins un port qu'une dangereuse station, — séatio malefida carinis. Peu de jours après mon arrivée, un vapeur parti de Marseille a péri, corps et biens, en vue de cette côte. Je me serais trouvé au nombre des passagers, si le retard du chemin de fer d'Alexandrie m'avait, comme je le craignais, fait manquer le départ de l’Imperatore.
Quelques petites emharcations se détachent du rivage et viennent entourer notre navire. La plupart des passa gers s'arrêtent ici, car presque tous sont des pélerins Je descends avec quelques autres personnes dans un de ces canots et, après avoir été battus par les vagues enva ron une demi-heure, nous arrivons à la côte, Mais ici un: difficulté inattendue se présente ; le port de Jaffa n’a pa d'échelle et une berge abrupte, d’une dizaine de pieds d: haut, est la seule voie par laquelle on puisse descendr ou plutôt monter à terre. Il s'agit d'y grimper en s déchirant au rocher ou de s'y laisser paumer par u: canotier, qui, d'un vigoureux coup d'épaule, vous lanc dans les bras des portefaix du rivage. Un Anglais asse corpulent, qui se trouve à côté de moi, refuse énergique ment de prendre part à cet exercice gymnastique et dé
1 Juges I, 31.
clare qu’on doit le reconduire à bord et qu il préfére descendre à Beyrout. Pour moi, je grimpe sur le dos d’un batelier, et je tends en haut la main droite : un robuste facchino s’en empare, me tient un instant suspendu entre ciel et terre, puis me dépose sur le sol désiré, optatæ telluris gremio.
C’est par cet acte de foi qu'on arrive en Terre-Sainte. Je ne vous peindrat pas, — comme disaient les poëtes classiques, — je ne vous peindrai pas le tumulte et les cr'es, et le désordre indescriptible qui frappe les yeux et les oreilles d’un voyageur arrivant à Jaffa. C'est effrayant, même pour qui vient d'Egypte. Je l'ai remarqué du reste plus tard, en quittant la Palestine, comme je l'avais remarqué en y entrant : au milieu de la décadence générale de l'empire ottoman, la Palestine est tombée encore plus bas que tout le reste. C’est la décadence dans la décadence. Si je ne craignais d’exagérer, en formulant comme un fait l'impression que j'ai reçue et que je crois au fond parfaitement vraie, je serais tenté de dire qu’il y a autant de distance, en fait de civilisation, de la Palestine à l'Egypte ou à la côte syro-phénicienne, qu'il y en a de ces contrées aux états policés de l'Europe. J'aurai l’occasion d'indiquer ailleurs quelques-unes des uses qui, récemment encore, ont contribué à précipiler ce pays dans une anarchié presque sans pareille. Au premier. moment, une seule se présenta à moi: la condamnation prononcée par le Seigneur. Je reconnus que Cétait bien là la Terre-Sainte : car c’est aujourd’hui la lerre maudite.
0 Dieu! s’écriait Asaph, les nations sont entrées dans | 8
ton héritage‘. C'est aujourd'hui encore la première pensée, le premier soupir de celui qui débarque en Terre- Sainte, en voyant, en entendant autour de lui cette foule barbare et brutale. J'ai tort cependant de les appeler barbares : les Turcs ont des douanes tout comme nous, . et ils n’appliquent même nulle part le droit de visite avec plus d’ostentation qu'ils ne le font à Jaffa. On étend me malles en pleine rue, au milieu de la foule, et on les ouvre toutes à la fois. Quand je veux continuer mon chemin je m'aperçois qu'il m'en manque une; je fais marchem— les autres devant moi, je cours après celle qui a dispart et je la rencontre au coin d’une rue, sur le dos d'un Arabe qui me la cède sans résistance. En repassant à la marine — c'est ainsi qu'on appelle en Orient les quais ou en gé — néral la partie d’une ville qui se trouve au bord del za mer, — je me vois arrêté une seconde fois par les douam — niers qui, malgré mes protestations, recommencent bouleverser mes effets et me font entendre, cette fois-cm , que je ne puis passer outre; j'essaye d’abord de le = donner de bonnes raisons en italien, en turc, en arabe ; car pourquoi l'indignation, qui rend poëte, ne rendrait €elle pas polyglotte? Mais, n'aboutissant à rien, je re— prends l’usage de ma langue maternelle, et déclare énex-giquement en français... que je passerai. Je m'apercasS bientôt que l'affirmation est le meilleur des arguments, et que, comme le dit Charles-Quint, il importe peu,
Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.
Ce n’est qu'après avoir pourvu à tant de soins maté-
4 Ps. LXXXIX , 1.
riels que je puis enfin m'abandonner librement au sentiment de bonheur et de reconnaissance qui remplit mon cœur, quand je me dis que mes pas foulent le sol d'Israël.
Jaffa, appelée Jafo par les Hébreux et Joppé par les
Grecs; n'est pas moins célèbre chez les écrivains de l’antiquité profane qu'elle ne l’est dans l'Histoire sainte. Au dire de Pline et de plusieurs autres, sa fondation est antérieure au Déluge; c’est sur les récifs qui en gardent : les abords, qu'Andromède fut exposée à un monstre marin dont Persée la délivra. Dans la Bible, toute son importance lui vient de ce qu'elle est la seule ville maritime des fsraélites, et par là le point de contact entre eux et les nations qui habitent les fles, c’est-à-dire les régions que baigne la Méditerranée. C’est à Jafo que descend Jonas lorsqu'il veut fuir de devant la face de l'Eternel; c’est \à qu'il s'embarque sur un navire (phénicien sans doute), faisant voile pour Tarsis‘. Du temps de Salomon, comme du temps d’Esdras, les cèdres, abattus sur le Liban par les Tyriens et les Sidoniens, arrivaient par radeaux jusqu'à Jafo et on les transportait de là à Jérusalem pour la construction du temple.
Lefait, de beaucoup le plus important, qui se rattache au nom de cette ville, est celui que nous rapportent les : Actes des apôtres”, je veux dire la révélation par laquelle Saint Pierre reçut l’ordre d'annoncer l'Evangile aux baiens. Par ce fait, entièrement en harmonie avec le rôle
‘ Jonas I, 3.
* 2 Chron. II, 15. Esdras III, 7.
* Actes X,
que joué constamment Jafo dans l'histoire du peupl d'Israël, cette ville est devenue le berceau de toutes le églises de la Gentilité. Peu de temps après la mort d Sauveur et la fondation d'une communauté chrétienne Pierre, visitant les églises de la Judée, de la Galilée et d la Samarie, arrive dans la petite ville de Lydda, situé au pied des montagnes, et est appelé à Joppé par les dis ciples qui ÿ habitent. C'est la première fois sans doute du moins depuis la mort de son Maître, que le pècheu du lac de Génézareth se trouve au bord de la grand mer. Sa vie s'est passée jusque là dans les montagne natales. Qui dira quelles pensées nouvelles se présen taient à son esprit, lorsque, montant pour prier sur | terrasse de la maison de son hôte, située au bord de L mer‘, il plengeait ses regards sur cette immense éten due, sillonnée de tant de voiles, et voyait arriver à Jaff les navires de Rome et de la Grèce? Ne se demandaitpoint quelle serait dorénavant, dans la nouvelle allianc de grâce, la position de ces peuples païens que la nav gation, le commerce, la conquête mettaient, de jour e jour davantage, en contact avec Israël? Peut-être la re vélation que Dieu lui accorda était-elle une réponse
une question, à un doute qui tourmentait sa conscience Jésus lui avait ordonné d’instruire et de baptiser toute les nations, mais comment concilier cet ordre avec le principes de la loi qui établissaient une distinction tras chée entre ce qui était pur et ce qui était souillé? Il r comprenait pas encore que cette difficulté avait été ré
# Actes X, 6, 52.
solue par un fait et que, sur ce point aussi, Jésus, loin
d’abolir la loi, l'avait accomplie. Si les sacrifices judaïques offerts, pour les Israélites seuls, ne purifiaient qu'eux, le sang de Christ, versé pour tous, était un sacrifice universel et purifiait aux yeux de Dieu l'humanité tout enti ére. C'est ce que la voix céleste lui fit comprendre dans sa vision, en lui répétant par trois fois : Ce que Dieu a parifié, ne le tiens point pour soullé.
La route de Jaffa à Jérusalem passe pour peu sûre ; a uassi les voyageurs ne la font-ils guère qu’en caravane. Aussitôt débarqués, les passagers de l’Imperatore se dispersent par groupes pour se procurer les hommes et les Chevaux nécessaires ; les Russes se rendent au couvent S rec; les Anglais et les Américains chez leurs consuls; les Catholiques vont à l’hospice des Franciscains, où tout est P rèt pour leur départ. Les pêlerins français, avec qui j'ai ait route jusqu’à Alexandrie, sont déjà à Jérusalem ; ceux d'aujourd'hui sont des Autrichiens. Des chevaux tout Sellés les attendent à la porte du couvent, et, après une Collation, ils se mettent en route : un des Pères, trèsbien armé, est à leur tête et leur sert de guide et de protecteur. | J'avais laissé partir, l’une après. l’autre, chacune de ces caravanes, Car je n'avais pas voulu quitter Jaffa sans Y'avoir vu. Cependant le soleil commençait à baisser et je me mis en quête de chevaux. Ceux que j'avais retenus d'abord m'’avaient fait faux bond : l’Arabe qui me les avait promis les avait cédés ensuite à un Américain; je parvins, non sans quelque peine, à en trouver d'autres;
on me loua pour cent cinquante piastres (trente francs) deux chevaux, accompagnés de leur moukre. Un des chevaux devait me servir de monture, l’autre porter mes effets; quant au moukre, c’est le conducteur ou plutôt le palefrenier, il suit à pied ses chevaux et, le voyage fini, les ramène à son maïtre. Mon moukre n’est pas — . Arabe, mais Turc; on le voit aisément à la douceur un as peu molle de ses traits ; son accoutremént est misérable: il est coiffé d’un vieux foulard bizarrement noué aütour —— de sa tête et qui le fait ressembler à Marat.
Jaffa s'élève en amphithéâtre du bord de la mer =; c'est une petite ville de cinq mille âmes au plus. Après avoir traversé quelques rues presque désertes nous arrivons à la porte, où se trouve une assez grande foule ; c'est là et à la marine que paraît se concentrer l== mouvement de la ville. Le nom hébreu de Jafo signifié beauté et Jaffa est certes bien nommé, si l’on considère ses environs. Comme Beyrout, Naplouse et Sidon, il es entouré de jardins d’une admirable fertilité; ses oran—— ges, entre autres, sont renommées dans tout le Levanpour leur grosseur extraordinaire et constituent sa prin—
cipale richesse. Il est bon de dire, en passant, que les jar — dins orientaux ne ressemblent point aux nôtres; ce næ sont pas des parterres, mais des parcs ou plutôt des ver— gers plantés d'arbres fruitiers, orangers, citronniers, amandiers, grenadiers, ou d'arbustes odorants, tels que le rosier et le jasmin. Les jardins de Jaffa sont clos de grandes haies, formées de ce cactus à feuilles plates et épineuses (cactus opunha), que l’on appelle chez nous avec raison figuwer juif, Car c'est une des plantes les plus
communes en Judée et une de celles qui contribuent le plus à la physionomie du pays; dans l’enceinte même de Jérusalem, elle dispute la place aux décombres. Je marche pendant un moment dans un chemin sablonneux, ombragé par ces murs épais de cactus, et, après avoir dépassé la région des jardins, je puis embrasser du regard toute cette belle plaine de Saron que je traverse maintenant. Au fond, s'étend la chaîne des montagnes de Juda. On voit, par-ci par-là, dans la plaine quelques terres cultivées ; le reste est un pâturage, où brillent en abondance des fleurs aux couleurs éclatantes, lis violets, narcisses, a némones blanches et rouges, au milieu desquelles j'aime à retrouver, comme une vieille connaissance, la petite marguerite de nos climats.
Cette plaine de Saron apparaît encore au voyageur telle qu'elle était au temps de David et de Salomon ; déjà alors ces pâturages étaient renommés, et il paraîtrait, par un Passage du livre des Chroniques, que c’était une propriété royale‘. Le Cantique des cantiques nomme la rose ou Plutôt le lis blanc dé Saron*, et nous voyons par Esaïe Que la magnificence de cette plaine émaillée de fleurs
était proverbiale, comme la beauté du Carmel et la majesté du Eiban*.
Nous avons devant nous la petite ville de Lod ou Loud
(en grec Lydda), qui conserve encore aujourd'hui son
‘1 Chron. XXXII, 29. Esaïe LXV, 10.
* Cant. II, 1. La racine du mot hébreu uv exprime la blan- Cheur. Comparez les mots ww: ww» Wu.
| * Esaïe XXXV, 2.
13% JUDEE.
nom ancien: c'est de là que l'Evangile. annoncé par saint Pierre, se répandit dans les nombreux villages de Saron‘- Je la laisse à ma gauche et me dirige vers Ramleh, sjuë à une lieue de là et que l'on regarde, à tort ou à raison, comme l'Arimathée du Nouveau Testament. Ramleh est à environ quatre heures de marche de Jaffa et à huit de Jérusalem. C'est là que s’arrètent d'ordinaire les pêlerius, pour y passer la nuit dans le couvent. Ce couvent bâti par les Croisés, est une sorte de forteresse comm « tous les couvents de Terre-Sainte. Il fait nuit close quan « j'y arrive, La caravane autrichienne vient d'arriver ausss 11 y a grande bagarre à la porte : moines, pélerins, mou kres, chevaux, explications et réclamations en arabe, e allemand, en italien : — c'est une véritable Babel. J mets pied à terre et parviens, non sans peine, jusqu'à R poterne, où se tient un des moines qui ne laisse entre les voyageurs qu'un à un. On me demande si je fais par tie de Ja caravane, et, sur ma réponse négative, on mm: déclare que le couvent est déjà plus que rempli et qu’i est impossible de me donner un gîte. J'étais assez déconcerté, mais ‘on se hâta de me rassurer en me disant que je devais aller demander l'hospitalité au consul anglais. Un consul anglais ! IL y avait là de quoi me dédomrmager amplement de l'abri que me refusaient les Franciscains, et, tout en me rendant, sous la conduite de mon moukre et par d'assez longs circuits, à la demeurt bienheureuse de l’/nglese, je me représentais avec vivacité le confort'britannique qui allait me délasser de mes
{ Actes IX, 35.
fatigues, le bourdonnement de la bouilloire, les tartines, la table à thé, entourée des têtes blondes des enfants et des figures à longues boucles des jeunes demoiselles, et le consul lui-même, les pieds sur les chenèts, et plongé dans la lecture du Times. Je ne savais pas encore que les consuls des puissances européennes, et surtout les Simples agents consulaires, sont le plus souvent des Arabes. Je heurte donc à la porte. Un petit bonhomme de dowe ans, à figure intelligente, vient m'ouvrir et me dit avec empressement : Speak english? — Yess. — Buono. —— Hélas! c’est à cela que se borna la conversation, et à tOut ce que je demandai, je ne pus obtenir d'autre ré- POnse que yess, yess, buono!
Je n'étais pas le seul hôte du consul de la Grande- Bretagne, — ou plutôt des Etats-Unis, comme me le prouvaient les pannonceaux suspendus à la porte. Quatre Américains, comme moi passagers de l'Imperatore, étaient déjà dans la cour, assis sur leurs malles et attendant avec confiance le souper que leur préparait leur représentant. Je pris place à côté d'eux et, au bout d’un moment, on nous fit monter dans une chambre haute, entourée d'un divan, où l’on nous apporta des œufs durs, du pain et du lait.
Ce n'était pas sans une sorte d'émotion que je me trouvais, pour la première fois, dans une de ces chambres hautes dont il est si souvent parlé dans la Bible et qui
Sont, aujourd'hui encore, un des traits caractéristiques des constructions syriennes. Les toits des maisons fai- Sant terrasse, on élève souvent au-dessus une chambre Supplémentaire, ouvrant sur la plate-forme : c’est une
petite maison sur une grande. Cette chambre n'a pas de destination spéciale et sert de supplément dans tous les cas imprévus. C'est, avant tout, une chambre à donner. La vie privée des Orientaux est tellement murée qu'on répugne à loger un hôte dans la partie de maison occupée par le propriétaire et sa famille. Il va sans dire que ces chambres hautes, étant un appendice dont on peut à la rigueur se passer, ne se trouvent que dans les maisons des villes et dans les demeures opulentes. La riche Sunamite, qui désirait pouvoir offrir l’hospitalité à Elisée, fit construire une petite chambre haute dans laquelle le prophète pût loger lorsqu'il passait par là‘. C’est là aussi que l'on se retire lorsqu'on veut s’isoler ; c'est là, comme on le voit par l’histoire de Dorcas’, que l’on dépose les corps des morts avant de les ensevelir. Jésus, désirant célébrer la Pâque seul avec les douze, à l'abri des regards du monde, dans le recueille- “ment et l'intimité, choisit à cet effet une chambre haute; tandis que nous le voyons d'ordinaire prendre ses repas, comme c'est encore l'usage en Palestine, dans la cour même de la maison et accessible aux premiers venus. Etrangers, sans domicile à Jérusalem, c'est aussi dans une chambre haute, louée ou prêtée, que logeaient les Apôtres après la mort de leur Maître ; c’est là que, loin du bruit de la foule et des regards de leurs ennemis, les disciples de Jésus, sa mère et ses frères, « persévéraient tous d’un seul cœur dans la prière et l’oraison »*.
4 9 Rois IV, 8 et suivants.
? Actes IX, 37.
8 Actes I, 13, 14.
Je m'étendis sur mon divan, mais je ne dormis pas; plaisir d’être en Terre-Sainte n'était pas la seule cause ime tint éveillé, des hôtes cruels et dévorants, qu'on ime pas à nommer, mais dont je n'aurai que trop d’ocsions de parler, m'empêchérent de fermer l'œil. J’en- 1dis toute la nuit les aboiements des chiens et le bêleint des moutons. Mon moukre, qui, suivant l'usage, à uché en plein air à côté des chevaux de peur qu'onne volât, est réveillé de bonne heure ; nous partons aux emières lueurs de l'aube, mais nous n'en sommes pas ins les derniers; la caravane autrichienne a quitté le uvent depuis longtemps et nos Américains l'ont suivie prés. |
Je transcrirai quelques pages de mon journal, écrites sôir même, à mon arrivée à Jérusalem; un voyageur l'avant tout un témoin, dont le rapport a d'autant plus poids qu'il y a moins de distance du fait au récit.
Samedi, 27 mars. Nous partons au point du jour. Le est parfaitement serein. Le soleil se lève derrière les mtagnes d'Ephraïm. Nous traversons la partie supéure de la plaine de Saron; elle va en montant insenlement et est moins belle et moins riche que la région le nous avons traversée hier; on n'y voit plus les ro- $ ni les iris violets, mais encore de grands adonis rou- $ et d'autres fleurs. Quelques champs cultivés, mais rtout des pâturages; le bétail est conduit par des ber- TS armés de fusils et souvent montés sur des ânes ou 8 chevaux. Les passants nous saluent parfois avec ne certaine bonhomie , en nous disant : Harhaba ! En
arabe comme en hébreu, ce mot signifie largeur, c'est-àdire : Puisse ton cœur être au large ! Cette salutation es propre à ce pays, mais on y dit aussi : Salamalek. Dan: le Nouveau Testament le mot xaigsw' correspond san doute à la première de ces expressions, comme le mo äpñyn dpi? à la seconde. Mon moukre, qui m’appell toujours hadji (pèlerin), est aujourd'hui de bonne hu meur et chante la mélodie des Arabes, qui ressembl moins à un chant qu'à une déclamation plaintive ou à 1 voix d’un enfant de mauvaise humeur. On l’entend sar cesse par ici. Un de mes Américains de Ramieh, que ] viens de rejoindre, m'apprend que les Indiens de l’Ame rique du Nord chantent exactement le même air.
Nous approchons de la montagne. Le paysage que nou avons sous les yeux est très-nu et ressemble à ceux d nos hauts plateaux. Dans le fond, une chaîne de monta gnes paraissant d'ici peu élevée, et dont la forme, comm la hauteur, est à peu près celle des sommets du Jura, vus de Pontarlier, par exemple. C’est un terrain sans ar bres, légèrement accidenté, de petits tertres prolongés et arrondis, où le rocher perce, et que l'herbe recouvre à peine; dans les fonds, des cultures de blé alternenl avec les pâturages; ce n’est plus ce sol friable, celle terre fine comme du sable, que nous avons vue hier; des cailloux en assez grand nombre se trouvent dal les champs et sur le chemin.
Tout le pays que nous traversons est l’ancien terri
‘ Jacq. I, 1.
# Luc XXIV, 36 et passim.
toire des Danites. Nous savons, par le livre de Josué, que Dan n'avait eu que le dernier lot dans le partage du pays de Canaan entre les tribus israélites. Ce territoire des plus restreints, encore rogné par les empiétements des Amorrhéens*, devint insuffisant pour la tribu qui l’habilait et qui alla s’en conquérir un nouveau à l'extrémité Nord de la Palestine’. C'était la partie la plus ouverte du pays, non-seulement du côté de la mer, où Jaffa pouvait facilement servir de point de débarquement à des conquérants venus de loin, — mais surtout du côté des Philistins : car la plaine de Saron n’est que la Continuation de leur pays, et il n’y a aucune espèce de barrière entre elle et la Sephéla. Aussi fallait-il un jeune lon pour garder ce côté faible de la Terre d'Israël. Mais il le gardait vaillamment. Tout occupé sur ce point-là, il négligeait parfois de s'associer à ses frères pour repousser des ennemis venus d’un autre côté; on voit par le cantique de Débora que, lorsque le pays fut envahi par les Cananéens. de Hatsor, Dan ne prit aucune part à la bataille qui se livra loin de lui dans la plaine de Jizréel, Mais qu’il resta vers ses navires". Le seul ennemi qu’il nnüt, c'était le Philistin, et quand celui-ci, supérieur en force, parvenait à l’envahir, Dan était un serpent sur son chemin, et une couleuvre dans son sentier, mordant les pdturons du cheval, etc.* C'est ce que l’on voit par
! Josué XIX.
* Juges I, 34.
* Juges XVIII.
* Juges V, 17.
Genèse XLIX , 17.
l'histoire de Samson, un des enfants de cette tribu, qu incendia lui-même lès moissons des Philistins, ef qui ju gea son peuple, c'est-à-dire régna sur lui, auss: bien qu nul autre d’entre. les tribus d'Israël".
Le costume des gens de ce pays est un peu différen des costumes que j'ai vus en Egypte; on voit moins d turbans et de tarbouches; la plupart se couvrent la tête comme les Bédouins, d'un mouchoir barriolé, qui re tombe de tous les côtés et qui est serré par deux rang d’un gros cordon, ordinairement de deux couleurs. 3 remarque la manière dont est fait le manteau blanc, larges raies brunes, que l’on porte généralement ici ; € sont tout simplement deux, couvertures carrées, appl quées l’une sur l’autre et cousues de trois côtés, — e un mot, un sac retourné, avec un trou pour la tête « deux trous pour les bras. La place où passe la tête e: garnie d'une large bordure. C'est de cette ouverture, — de cette bouche, comme on dit en hébreu, — que par l'Ecriture à propos du vêtement d'Aaron*. Les côtés n sont pas non plus cousus jusqu'en bas, car il faut qu les jambes puissent se mouvoir aisément; de la sorte cet habit a, par en bas, quatre coins. L'Arba canphotl (littéralement le quatre-angles), que les Juifs modernes cachent sous leurs vêtements, n’est qu'un diminutif du manteau que portaient leurs pères, et aux pans duquel la Loi leur prescrivait de mettre des franges”. Pour le
! Genèse XLIX, 16.
2 Ps. CXXXIII, 2.
8 Nombres XV, 38.
dire en passant, le bournous dont je suis moi-même couvert a des franges toutes pareilles à celles que portent aujourd'hui les Juifs.
Des habits comme ceux-là, formés de deux seules piéces égales et non-taillées, peuvent aisément se partager ; on comprend donc pourquoi saint Jean dit expréssément : qu'il n’en était pas de même de la tunique de Jésus". Si les vêtements des Orientaux étaient comme les nôtres, la remarque de Jean serait oiseuse; car, bien que nos habits soient cousus, il serait difficile de les partager par le milieu, et on ne saurait trop que faire de la moitié d'un paletot. Ici, au contraire, bien des gens ne possèdent qu'une demi-robe, c’est-à-dire, une seule pièce d’étoffe carrée qu'ils jettent sur leur épaule. Il faut aussi Connaître le costume oriental pour ne pas s'étonner trop de l'usage qu'avaient les Juifs de déchirer leurs vêtements, en signe de deuil ou de douleur. Le mot vétement, dans nos versions, désigne presque toujours le manteau, en hébreu 6%; +312 , —— en grec tuarioy, arokn.
Nous approchons d’un hameau, que nous laissons sur la gauche; il a l'air trés-misérable; il est composé en Partie de petites huttes, comme les plus mauvais villages d'Egypte ; mais je remarque qu'ici ces huttes sont arrondies en coupoles et ressemblent à nos ruches d’abeills, tandis qu’en Egypte elles sont carrées; un assez grand nombre d'enfants et de femmes, quelques-unes infirmes, se pressent vers nous, demandant un bak- Chiche. C’est ainsi qu’on se pressait sur les pas de Jésus
‘ Jean XIX, 23.
quand il allait de lieu en lieu faisant du bien. Il y a là une pauvre femme, appuyée sur une béquille, qui me fait vraiment pitié. Je voudrais avoir. assez de foi pour lui dire, comme saint Pierre : « Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » * Moi, hélas! je n’ai que de l’or et de l'argent; mais ce que j'ai, je le donne aussi de bon cœur.
Après le village, le caractère aride du pays commence à ressortir davantage; enfin, nous entrons tout à fai dans la montagne. Ravins profonds et étroits, entre de : montagnes arrondies; point d'arbres, mais seulemerx des buissons ; le rocher perce partout. En un seul em droit, où quelques oliviers donnent leur ombre, notm nous asseyons pour déjeûner. Les Américains sont avas tout des gens pratiques ; si, en Occident, ils voyagent sax bagage, parce que tout se trouve partout, — en Orierm ils ne marchent qu'avec un attirail complet de vivres, € vaisselle, etc. Après une station d'un bon quart d’'heur-« nous nous remettons en marche. À part cet instant © repos sous les oliviers, nous n'avons pas eu la moin&r ombre de toute la journée ; la température est douce, mais l’ardeur du soleil est intolérable ; on ne sait comment se garantir, je suis réduit à mettre mon chapeau dans ma poche, comme tout à fait insuffisant, et à entortiller autour de ma tête ma cravate, mon mouchoir et un dolben de toile de plusieurs aunes de long, que j'ä acheté au Caire; je rabats sur le tout le capuchon de mon bournous; c'est horriblement chaud, mais cela vaut mieux encore que les flèches acérées d’Apollon.
‘ Actes LIT, 6.
Nous montons et redescendons plusieurs montagnes suzccessives, assez pareilles; sur les flancs, en général, aucun signe de culture et d'habitation. C'est plutôt sur les sommets que se trouvent quelques jardins d'oliviers, bordés de murs épais formés de pierres entassées, comme on les fait dans nos montagnes. Près de Kuryet-el-Enab se trouvent, avec les oliviers, quelques ceps de vigne et quelques figuiers. Ces ceps sont gros et espacés comme les arbres de nos vergers ; nous voyons des ânes paître l’herbe à leur pied. Je me rappelle cette prédiction faite à Juda : 11 attache à la vigne son dnon, et au cep eæcellent le petit de son ânesse!.
Par une curieuse coïncidence, c'est justement ici que COmmence le territoire de la tribu de Juda. Car ce Kuryet-el-Enab (la ville du raisin), qu'une tradition identifie avec Anathoth, ville natale de Jérémie, est con- Sidéré avec beaucoup plus de vraisemblance comme l’ancien Ktriath-Yearim, où l'arche de l'alliance séjourna depuis le temps de Samuel jusqu’à la prise de Jérusalem par David.
A part ces quelques traces de culture, tout ce pays-là à un aspect de désolation ; il n’est point cependant absolument aride ; il y a quelques filets d'eau au fond des vallées ; on voit que c’est une terre qui a été maudite à use de l’homme; on devine qu’elle pourrait être belle et fertile , il ne lui manque peut-être pour cela que des arbres; elle en avait jadis, comme le prouve le nom même de Kiriath-Yearim *.
‘ Genèse XLIX , 11. ' * Ville des forêts.
Plus on avance, plus le pays devient affreux ; du sommet de la première montagne, on découvre la plaine de Saron et la mer, et, en arrivant au sommet de la derniére, on a une vue trés-étendue de montagnes et de vallées ; ce serait beau comme les paysages de la Suisse, si cela n'avait la tristesse et la monotonie de la mort.
Arrivé à ce sommet, je me sens complétement accablé par le soleil et par la fatigue que me donne le pas dux” de mon cheval, avançant sur ce chemin pierreux ; je sais que j'approche de Jérusalem, et je regrette de me sentix incapable de goüter la jouissance que je me suis tant de fois promise de l'aspect de cette ville. Tout à coup ce— pendant, vers quatre heures du soir, — j'étais seulavec mon moukre, — après avoir passé un pli de terraira, j'aperçois à dix minutes de moi, tout au plus, les murs crénelés et les coupoles de Jérusalem; l'émotion surmonte la fatigue et toute autre pensée. L'impression qu’on ressent dépasse ce qu'on avait imaginé. Mes yeux se remplissent de larmes... Mon premier sentiment fut une sorte d’attendrissement, mélange indéfinissable d’admiration et de compassion qu'inspire la vue de ce qu'on aime. Voilà donc cette pauvre petite ville, qui s’esi sentie plus grande que toutes les grandeurs de la terre, qui a compris qu’elle était la capitale du mondel cette ville qu'a tant aimée David, — que Jésus a tant aimée, — où Jésus a souffert pour les péchés de tout le monde et pour mes péchés ! — Telles sont les pensées qui se sut-
cédèrent rapidement en moi, à l'aspect inattendu de Jérusalem. — À quelques pas devant moi, j'aperçois un groupe d'hommes et de chevaux : ce sont les pêlerins
autrichiens qui, en apercevant la ville sainte, ont mis pied à terre et prient. Je descends aussi de cheval et féchis le genou avec une indicible émotion. Pour l'amour de mes frères et de mes amis, je prierati pour toi, Jérusalem ! ‘
La partie de la ville que j'ai sous les yeux, c'est Sion, c'est la ville de David ; elle est tout près de nous; mais, quoique les pélerins entrent ordinairement par la porte la plus proche, — que l’on appelle pour cette raison Porte des Pélerins, ou aussi Porte de Jaffa, — nous descendons à gauche , assez près des murs, pour entrer par la Porte de Damas. À mesure que j'avance, la ville se déploie et s'agrandit, mais la première impression de petitesse et d’humilité que m'a faite Jérusalem ne S’effacera pas. J'admire toujours cette petite ville, qui a été la lumière des nations et vers laquelle tendent les désirs de tous les peuples; je songe à toutes les larmes qu'ont versées sur elle Jérémie, les psalmistes, les prophètes, le Sauveur, et je sens que je l'aime pour \out l'amour qu’elle a inspiré.
La situation de Jérusalem est fort belle ; vue d'ici, elle
a derrière elle, dans le lointain, la chaîne en ligne droite et horizontale des montagnes bleues de Moab; des deux côtés, les montagnes d'Israël se déploient avec une cerhine largeur. Il n’y a qu’une heure ou deux, nous avions à nos pieds cette mer qui borne la Terre-Sainte à l'Ocüdent, et maintenant nous avons devant nous Moab. Nous pouvons apprécier à l'œil la petitesse du pays.
Ps. CXXII, 8.
Encore une fois, Dieu a choisi les choses faibles pour confondre les fortes”.
En approchant de la ville, j'aperçois au milieu de ce sol inculte une vigne close de murs. Mais le mur tombe en ruines, une large brèche y a été pratiquée et les bè— tes des champs ont ravagé la plantation. C'est la repro— duction, trait pour trait, de la belle parabole d'Asaph et d'Esaïie*. Cette vigne ruinée, à l’entrée même de Jéru— salem, est à la fois un exemple et un symbole de la dé— solation de la ville sainte et des malheurs que lui ont annoncés les prophètes. O Dieu! dit le Psalmiste, £u transportas une vigne hors d'Egypte, tu chassas les nations, et tu la plantas. Tu avais préparé la place devant elle : elle prit racine et remplit le pays. De son ombre elle a couvert les montagnes et de ses sarments les cèdres divins. Elle étendit ses branches jusqu’à la mer, el ses rejetons jusqu'au fleuve. Pourquoi as-tu rompu ses clôtures, de sorte que tous les passants l’oni vendangée? Les sangliers de la forêt la ravagent et tou tes sortes de bêtes sauvages viennent la brouter.
Lee Sur le chemin, à quelques pas de la porte de la ville, est un squelette de cheval, conservant encore quel ques lambeaux de chair infecte sur lesquels s’abattent les mouches. Des centaines d'hommes ont passé par À depuis que cet objet hideux, fétide et malsain, encombre la voie publique, mais on n’a pas songé à l'enlever. Dans Jes rues mêmes, je marche sur des cadavres de chiens
‘ ] Cor. I, 27. , ? Ps. LXXX, 9-15. Esaïe V. 1-7.
et de chats. Cela suffit pour donner une idée de la dégradation et de la saleté de la ville.
Ce que je vois de Jérusalem, en y entrant, ressemble assez aux autres villes orientales. Les rues sont très-populeuses ; il n’en est pas toujours ainsi, me dit-on; mais les pêlerins sont nombreux en ce moment. Les couvents 2n regorgent. On a peine à se loger. Heureusement que, lepuis peu, il y a à Jérusalem deux auberges. Je des- “ends à l'hôtel de Malte, — Meta hotel, — tenu par an Maltais nommé Antonio Zammit.
À peine entré, j'ai hâte de ressortir pour parcourir aujourd’hui encore les rues de Jérusalem. Celle où je me trouve d’abord est un chemin en pente, commençant à une voûte sombre et descendant assez rapidement au milieu de maisons sans apparence. Je demande quel en est le nom. — C’est, me dit-on, la Voie douloureuse, le Chemin qui conduisait du Prétoire au Calvaire. C’est par là que Jésus a passé, portant sa croix.
On ne saurait s'imaginer de quelle émotion on est Saisi en entendant le premier venu, un drogman, un ci- Cerone, vous dire cela tout naturellement. =—— Mais Jéru- Salem a bien changé depuis dix-huit siècles !.. Il y a de k superstition à vouloir retrouver dans les rues de la ville moderne les rues de la ville ancienne. — Oui, je le sais, mais je ne puis plus songer à cela. En enten-
dant nommer Jésus dans les lieux mêmes où il est mort, on est saisi du frisson de la réalité. En voyant @ chemin de douleurs, cette rue sombre, sale, étroite, remplie d’une foule bruyante, je trouve pour la première
fois à la passion du Sauveur un cadre qui lui convienne. Je le vois, courbé sous sa croix, au milieu de cet opprobre et de cette obscurité, entouré de cette foule barbare... Jamais cette scène ne m'a été si présente. Il me semble que c'était hier!
Je rencontre M. de Lukieff, mon ancien compagnon de voyage; il me conduit au couvent grec où il loge. Le couvent grec est un grand bâtiment, attenant à l’église du Saint-Sépulcre. Les cours sont encombrées de pêlerins orientaux. Nous montons sur les plates-formes qui servent de toits aux bâtiments; nous entrons de là dans une des fenêtres de l’église, d’où nous pouvons contempler l’intérieur, comme du haut d’une tribune; en ce moment, les Arméniens y célèbrent leur culte. Au reste, plusieurs cultes différents peuvent y trouver place à la fois; des cloisons, assez pareilles à celles qui divisent les tavernes anglaises, séparent ici les chrétiens de communions diverses. À la hauteur où nous sommes placés, notre regard plonge par dessus ces barrières. Nous entendons les chants, nous voyons les grands coups d'encensoir des prêtres.
Dans ce premier coup d'œil jeté sur les Lieux-Saints, j'aurais pu recevoir une impression pénible, en voyant ces marques de la division qui règne entre les Chrétiens et ce culte si peu conforme à l'esprit et à la vérité. Mais je n’éprouvai qu'un sentiment de recueillement et d’adoration. Tous ces gens, il est vrai, sont bien loin de l’esprit de l'Evangile, mais quel témoignage éelatant à la puissance et à la divinité du Christ que ces hommes venant de tous les coins du monde rendre hommage, che-
cun à sa manière, à l’homme qui a été crucifié en ces lieux comme un malfaiteur et se disputant, comme un honneur suprême, le droit d'approcher de son tombeau | Aucune apologie du christianisme ne me paraît aussi éloquente. Quoi! voilà des hommes de toute langue et de tout pays, — des hommes qui n'ont pu s'entendre sur presque aucun. article du dogme chrétien, des hommes ayant perdu en bonne partie l'esprit même dé l'Evangile, divisés entre eux, s’excommuniant, se haïssant au nom de cette religion même, et qui se trouvent d'accord sur æ qu'il y a de plus extraordinaire, de plus miraculeux, de plus incroyable dans le christianisme, la résurrection de Jésus-Christ! Christ est ressuscité! Voilà le fait auquel ils viennent à l’envi rendre témoignage! Voilà le fait que chaque église, chaque secte, développe, commente, explique, applique à sa manière, mais qui, pour chacune d'elles, demeure le fondement de sa foi et de son espérance, le sujet inépuisable de sa joie! |
Dimanche, 28 mars, jour des Rameaux. Je me réveille tard et encore fatigué de la journée d'hier; mais na première pensée est que je suis à Jérusalem. Je suis resté tout le jour sous l'impression que j'avais reçue hier en voyant la Vote douloureuse; la pensée des souffrances de Jésus-Christ, rendues si présentes par l'aspect de ces lieux, absorbe et efface tous les autres souvenirs que réveille Jérusalem. On ne peut ajouter foi à tout ce qu'on vous montre, mais quelle impression unique que d'être dans une ville où tout ce qu’on vous montre a rapport à Jésus, une ville remplie de son souvenir!
La première personne que j'ai rencontrée hier, en arrivant, a été ce jeune Arabe dont j'ai fait connaissance à bord du Céphise. Il paraît avoir bien envie de me servir de guide pour aller à Nazareth. En attendant, il m'accompagne aujourd'hui dans mes promenades.
Nous entrons dans l’église du Saint-Sépulcre, une foule considérable s'y presse. C'est encore, comme hier, la procession des Arméniens et des Coptes; elle fait le tour de la chapelle où est le saint sépulcre. Personne n'a la tête découverte, les Orientaux ne quittent jamais leur coiffure; des prêtres jettent au milieu du peuple des palmes et des rameaux d'olivier; on se les dispute. on se heurte, on se pousse, on se jette par terre poux” les avoir; on rit et l'on crie; en voilà qui ont attrapé une branche et qui la montrent, d’un air narquois, à d’autres moins heureux. Comme il n’y a pas en ce moment de processions rivales, on n'est pas exposé à voir ce tu— multe dégénérer en bataille. L'ordre est d’ailleurs re— présenté dans l’église par une double haie de soldats turcs, le fusil sur l'épaule, qui ont l’air de s'amuser fort du spectacle de cette cohue populaire.
Le scandale est pire le jour du samedi saint, lorsque le feu sacré sort du sépulcre et que chacun se précipite pour y allumer sa bougie. Alors il y a d'ordinaire du sang répandu. Ainsi, dans ces lieux saints, sur le Calvaire même, Jésus est encore crucifié continuellement: ces lieux, témoins de l'amour infini du Sauveur, le sont de la discorde et de la fureur des chrétiens. C'est triste, mais c’est juste, c’est dans l’ordre! Dieu permet qu'il en soit ainsi, afin de nous faire toucher au doigt ce qui se
passe dans toute la chrétienté ; aussi longtemps que Jésus- Christ est crucifié dans le monde entier par la superstition et la division qui règnent parmi ceux qui se réclament de son nom, il faut qu'il le soit en cet endroit-là.
L'édifice appelé l’église du Saint-Sépulcre est considérable; c’est une réunion de plusieurs églises construites sur les lieux de la mort et de la sépulture de Jésus. On m'y fait voir la prison où il fut détenu quelques instants avant d'être crucifié, puis on me fait monter au Calvaire; voici l’endroit où il fut cloué à la croix, voici celui où elle fut érigée, le trou dans lequel elle était plantée.
J'aurais cra que tant de superstition, une crédulité si grossière exciterait en moi une réaction de l'esprit critique... Mais, en entendant ces noms, je n'ai pu ni examiner ni critiquer, je n'ai pu que pleurer et prier.
Les rues de Jérusalem sont en partie pavées, mais ne Sont pas nivelées; plusieurs sont, dans toute leur longueur et au beau milieu, traversées par un égout. Il n’y en à pas beaucoup où une voiture püt passer; aussi (de même que dans le reste de la Palestine) .n’y rencontre-t-on de voiture d'aucun genre; on n’y voit guère non plus de cavaliers à âne ou à cheval, comme au Caire; tout à Une apparence de misère que je n’ai pas remarquée en Egypte. On ne peut maintenant se faire une idée juste de la population de Jérusalem ; elle est plus que doublée par le nombre des pélerins. L'évêque anglican, M. Gobat, auquel j'ai rendu visite hier au soir, dit que, depuis qu'il est ici, il n’y: en a jamais eu autant; il craint que
cette année on ne voie des scènes terribles à Pâques. On dit qu’il y a ici quinze mille pélerins grecs et dix mille arméniens. On rencontre fort peu de Francs, mais des Orientaux de tout peuple et de tout costume. Oh! quelle belle chose, quand la vie, c’est-à-dire, la vérité et la charité, sera rentrée dans ces fêtes, et quand les nations viendront à Jérusalem adorer en esprit et en vérité!
En sortant du Saint-Sépulcre, nous suivons d'un bout à l’autre la Voie douloureuse. Hhannah, — c'est le nomm de mon guide, — m'en fait remarquer les diverses s{a— hons : d'abord la Porte judiciaire, par où le Seigneur sortit de la ville, puis la maison de sainte Véronique , qui l'essuya de son mouchoir, l'endroit où Simon de Cy-— rène se chargea de sa croix, celui où pour la première fois Jésus chancela sous son fardeau! L’imagination du peuple et des moines à voulu rattacher à un endroit déterminé chacun des pas, chacune des paroles de Jésus; voici, par exemple, à notre droite, la maison du mauvais riche ; à gauche, celle de Lazare. Mon guide veut même me faire revenir de quelques pas en arrière, parce qu’il a oublié de me montrer en passant la pterre qui a crté.… Hélas! à quoi bon?..….. Toutes les pierres de cette ville désolée ne crient-elles pas à haute voix que le Fils de David venait au nom du Seigneur et qu'Israël a rejeté son ro1?*
* Nous voyons dans les récits des anciens pèlerins qu'on signalait aussi à leur curiosité la pierre qu'avaient rejetée les conducteuwrs du bâtiment (Ps. CXVIII, 22). Les ciceroni d'aujourd'hui ont renoncé à la faire voir; mais il n’est pas difficile de la retrouver. C'était sans doute une grosse pierre de sept pieds et demi d'épaisseur, qui forme l'angle S. E. des murs de la ville et qui pa
Nous passons sous l’arcade de l’Ecce homo, puis sous une autre arcade, attenant au palais de Pilate (maintenant résidence du pacha), et nous sortons par la porte Saint-Etienne. Devant nous est la montagne des Oliviers; au pied, fermé d’un mur blanchi, le jardin de Gethsémané ; nous en sommes séparés par la vallée de Josaphat, au fond de laquelle est le torrent desséché du Cédron.
En peu de minutes, nous sommes au sommet de a montagne. Le panorama est admirable. Devant nous, a ville. À gauche, au-dessus du chemin qui conduit à 3ethléhem, la montagne du Mauvais-Conseil, verte et -ultivée, semblable à un coteau de la Suisse. Derrière sous, montagnes et vallées; dans le lointain, la forme -onique du mont des Francs; plus près, l’emplacement de Béthanie, puis la Mer morte, d'un bleu éclaant, le Jourdain, — et au-delà, la longue chaîne des montagnes de Ruben et de Moab, droite et tirée au >ordeau comme une muraille, —- muraille en effet par laquelle le peuple de Dieu, retranché dans la Terre-Sainte Comme dans une forteresse, était enfermé du côté de UEst, comme il l'était à l'Ouest par la mer, au Sud par le désert, au Nord par les montagnes neigées du Liban.
Au sommet du mont des Oliviers est la mosquée de
l'Acension. Nous montons sur le minaret pour embrasser du regard une vue encore plus étendue. Dans un bâtiment à côté, dépendant de la mosquée, mais où l’on
rai ètre un reste des anciens murs: elle était en effet devenue La PMincipale pierre du coin. C'est un exemple de la manière dont On cherchait à trouver une application littérale et matérielle de Chaque passage de l'Ecriture.
permet aux latins de dire une messe annuelle, on fait voir sur le rocher l'empreinte laissée par le pied de Jésus lorsqu'il monta au ciel. On me le montre moyennan un bakchiche; des musulmans y entrent avec moi et : font leur prière.
Nous redescendons la montagne; je n’essaye pas di dire l'impression que font ces lieux. C'est autre chos: encore que dans la ville même, où tout est sujet à exa men et où tout d’ailleurs a été changé par la main di temps et des hommes. Mais la nature est toujours 1 même; cette vue que je contemple est celle que le Sau veur avait sous les yeux, du haut de cette montagne de Oliviers où ol allait selon sa coutume‘. Ces pierres, ce oliviers, ces petites fleurs qui croissent à mes pieds présentaient déjà le même aspect aux yeux de David e de Jésus. C'est ici que Jésus, voyant Jérusalem, comm je la vois maintenant, pleurait sur elle, et s’écriait. 0h st loi aussi lu eusses connu, au moins en ce jour, le choses qui appartiennent à ta paix ! Mais les jours vien dront sur tor où tes ennemis l’environneront et ne lais. seront en toi pierre sur pierre !* Le tableau que j'ai sou: les yeux est celui que contemplait Jérémie, se lamentan sur les ruines de sa ville bien-aimée; c'est celui qui flot tait devant l'imagination du Psalmiste quand il s’écriait: Jérusalem, st je t’oublie, que ma droite s'oublie ellemême !°
‘ Luc XXII, 39; XXI, 37.
* Luc XIX, 42-44.
5 Ps. CXXXVII, 5.