‹ Voyage en Terre-SainteChapitre 9 sur 34 · JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

JÉRUSALEM

On connait cette belle page de Pascal, où le grand philosophe chrétien établit la distinction des trots ordres; page toute rayonnante de lumière, et dont la sainte Simplicité, sans analogue peut-être dans les autres écrivains modernes, rappelle le style des auteurs inspirés. Pascal y développe ce que l’on nomme en argot théologique la érichotomie de saint Paul, c’est-à-dire la distinction que fait l’Apôtre des trois éléments qui constiluent la nature humaine : le corps, l’âme et l’esprit'. Ce Sont là trois sphères essentiellement distinctes : celle de k force matérielle, — celle de la pensée, — et celle de k volonté; — le domaine physique, — le domaine inellectuel, — et le domaine moral. Entre ces trois ordres, il n’y a pas de commune mesure. La moindre pensée est supérieure à tout l'univers visible, mais toutes

‘ Sans doute, les catégories de Pascal ne répondent pas absolu-

Ment à celles de saint Paul. Mais ce n'est pas ici le lieu de montrer en Quoi elles diffèrent.

les pensées imaginables ne sauraient entrer en comparaison avec le moindre mouvement de foi ou de charité. D'un grand de la terre à un homme de génie, — d'un homme de génie à un héros ou à un saint, — la distance est incommensurable.

Cette distinction qui, j'en conviens, est déjà indiquée dans Platon et dans Aristote, mais que Pascal a le premier exposée dans toute sa netteté, ne jette pas moins de jour sur l'histoire de l'humanité que sur la psychologie et la morale. Dans des écrits riches en vues profondes et en aperçus ingénieux, M. Molitor, et après lui M. de Rougemont*, ont cherché à montrer que chacune des trois grandes familles humaines représente, — ou du moins était destinée à représenter, — un de ces trois ordres en particulier. Qui sait si les progrès de l’ethnographie, qui sait si le développement à venir de l’humanité ne viendront point confirmer cette intéressante hypothèse? En attendant, si nous restreignons notre vue aux trois grands peuples historiques de l'antiquité, nous ne pourrons méconnaître en eux les représentants des trois ordres de Pascal. Rome, Athènes et Jérusalem sont jusqu’à ce jour demeurées les symboles de la puissance extérieure, de la grandeur de l'intelligence et de la force morale. Chacune a compris le rôle qu'elle avait reçu de la Providence, ou du moins ses prophètes et ses poëtes l'ont compris pour elle. Si parfois les rois de Jérusalem ont tenté de la faire sortir de son rôle, s'ils ont voulu

. 4 Molitor, Philosophie der Geschichte. — Rougemont, Géographie de l’homme.

faire d'Israël une puissance terrestre en lui donnant l'éclat et le secours des richesses, des armes, des arts ou de la diplomatie, les prophètes, organes fidèles de la pensée de Dieu à l’égard de ce peuple, ne s’y sont jamais mépris. Ils n’ont cessé de lui rappeler que sa gloire consistait tout entière dans la loi qu'il avait reçue du Seigneur, et que sa force n’était que dans la foi. On ne serait pas embarrassé de trouver dans les auteurs grecs des passages tout analogues; ils mettent sans cesse en parallèle les Barbares et leurs compatriotes, et montrent que la grandeur de ces derniers réside exclusivement dans le développement de la pensée. De même que Jérusalem est la ville sainte, Athènes est la ville de Minerve, la cité de l'intelligence. Quant à Rome, dans le temps même où elle semblait rivaliser avec la Grêce dans les nobles exercices de l'esprit, son plus grand poëte lui déclare, dans un morceau pour ainsi dire officiel, qu’elle doit laisser à d’autres la gloire de la surpasser dans les beaux-arts, dans l’éloquence, dans les sciences, et se Souvenir que son rôle est de régner. On sait par cœur ces vers célèbres :

. Excudent alii spirantia mollius æra..….

Tu regere imperio populos, Romane, memento; Hæ tibi erunt artes*.

Ajoutons à cela que, même dans le domaine de la pensée, le produit le plus original et le plus impérissable du génie romain porte encore l'empreinte de ce calattère spécial. Rome n’a créé ni une philosophie, ni

‘Enéide, VI.

une morale; mais elle a la première étudié, réglé, ramené à des principes fixes la science des rapports les plus extérieurs des hommes entre eux, — le droit.

I ne faut pas chercher à retrouver parmi les peuples modernes les représentants des trois tendances que nous venons de signaler chez les trois grands peuples de l'an— tiquité. Ce serait peine perdue. Depuis Jésus-Christ, 51 n’y a plus, — comme le disait déjà saint Paul, — m x Juif, ni Grec, ni Romain, il n’y a plus en réalité qu'ux2 seul peuple, qu'une seule civilisation, qu'une seule his — toire; chacune des nations antiques a joué son rôle , achevé sa tâche, accompli son œuvre. Le monde entiæ = a été soumis par les armes de Rome et policé par sæ S lois; la philosophie, les arts, la poésie d'Athènes sor n € devenus le patrimoine commun de l'esprit humain, æ € toutes les nations civilisées fléchissent le genou devaxx € le Dieu d'Israël. Jérusalem, détruite par les Babyloniens , prise par Titus, en un mot, vaincue tour à tour par touzs les peuples, a fini par les subjuguer tous et règne en-— core sur eux du milieu de ses décombres, dont l'Europe et l'Asie se sont pendant deux siècles disputé la possession. Elle est aujourd'hui l’objet des hommages et des désirs des nations; les chrétiens vénèrent en elle le heu des souffrances et de la glorification de leur Sauveur ; les Juifs viennent y chercher le souvenir de leur temple et y pleurer sur ses ruines; les musulmans, qui la revendiquent au nom d'Abraham, leur père, ont oublié le nom qu’elle avait jadis parmi les hommes, et ne l’appellent plus que la Sainte.

Aucune ville au monde n’a été prise, détruite et rebätie aussi souvent que Jérusalem. Melchisédec, qui ré gnait sur elle au temps d'Abraham, appartenait peutêtre encore à une des tribus sémitiques qui paraissent avoir habité la Palestine avant les Cananéens, et auxquelles sans doute Jérusalem doit son origine. Plus tard, a l'époque où Josué conquit le pays, nous la voyons soumise aux Jébusiens, tribu amorrhéenne dont elle avait pris le nom, et dont elle était la ville principale. Les hommes de Juda la ravagèrent', mais ne parvinrent pas à s'en rendre entièrement maîtres; la forteresse, située sur le mont de Sion, resta au pouvoir de l'ennemi; aussi les Jébusiens continuérent-ils à habiter dans la ville?, avec les fils de Juda et de Benjamin. On peut supposer que chacun des deux peuples, peut-être même chacune des deux tribus israélites, y occupait un quartier différent. C'est ainsi que de nos jours, dans cette même enceinte, les Juifs, les musulmans, les chrétiens arméniens et les autres chrétiens, grecs ou catholiques, habitent les uns à côté des autres, mais dans des quartiers distincts. PIUX tard même, après que David eut pris la forteresse et en eut fait sa résidence”, on ne voit pas que Jérusalem soit jamais devenue la propriété de telle ou ‘elle tribu ; Juda et Benjamin continuérent sans doute à l'habiter en commun, et le Jébusien y vécut, comme du Passé, à côté de ses nouveaux maîtres‘.

| Juges I, 8.

? Juges I, 21.

* 1 Chron. X, 5, 7.

* 1 Chron. XXI, 18.

La destinée de Jerusalem sous les rois de la maison de David, sous les successeurs d'Alexandre, sous les Asmonéens, sous les Hérodes, sous les gouverneurs romains, sa résistance héroïque aux armées de Titus et sa ruine lamentable, tous ces faits ont été assez popularisés par la Bible et par Josèphe pour que je n’aie pas besoin de m'y arrèter. Chacun sait aussi que l’empereur Adrien, irrité contre les Juifs et voulant ôter à Jérusalem le prestige de son nom et de ses ruines, la fit rebâtir sous le nom païen d'Ækha-Capitolhina, et la consacra à Jupiter. Il en interdit absolument l'entrée aux Juifs, et, pour les narguer, plaça sa propre statue sur le mont Morijah, à la place même qu'avait occupée le lieu trés-saint. Quant aux chrétiens, voici quelie paraît avoir été la politique d'Adrien à leur égard. Comprenant qu'il ne viendrait pas à bout d’extirper cette secte déjà si puissante, il se flattait de la rallier; il avait fait cesser les persécutions dont elle était l'objet et cherchait à faire rentrer le christianisme dans ce grand syncrétisme de doctrines et de rites divers, qui constituait alors la religion romaine. Il voulut donc honorer à sa manière les lieux consacrés par le souvenir de Jésus; il crut pouvoir confondre le culte du Christ avec un autre culte d'origine syrienne, celui d'Adonis, mort, ressuscité et divinisé, qu'il fit célébrer à Bethléhem, dans la grotte désignée par la tradition comme le lieu de la naissance du Sauveur ; il plaça sur le saint sépulcre l’image de Jupiter, et sur le Calvaire, où s'était consommé le mystère suprême de l'amour divin, il fit élever le symbole païen de l'amour naturel, la statue de Vénus.

LS

JUDEE. 147

Constantin et sa mère, sainte Hélène, firent disparaitre de Jérusalem ces monuments du paganisme. La dévote impératrice peupla la ville d'églises et de chapelles. Ælia, — car Jérusalem fut longtemps encore désignée sous ce nom, — n'avait jamais cessé d'être un but de pélerinage pour les chrétiens; elle le devint plus que jamais. Enveloppée dans la décadence générale de l’empire d'Orient, prise en 614 par les Perses, reprise par les Grecs en 628, elle fut, peu de temps aprés, assiégée par les Arabes musulmans, commandés par le calife Omar, et se vit contrainte à capituler (637).

Les hordes turques qui, sous Togrul-Beg, détruisirent le califat de Bagdad, s’emparëèrent aussi de Jérusalem

(1084). Cette malheureuse cité eut à souffrir de ces ban-

des de sauvages des exactions et des violences inouïes.

La population chrétienne qu’elle renfermait encore, et

les pélerins qui continuaient à s’y rendre, furent parti. culiérement en butte à la cruauté des Turcs. Ces nouveaux excès furent l’occasion déterminante des croisades. Je n’en ferai pas l’histoire; il suffit de rappeler quelques dates. En 1099, Jérusalem est prise par Godefroi de Bouillon et devient la capitale d’un royaume franc. En 1187, Saladin l’enlève aux chrétiens. L'empereur Frédéric parut sous ses murs en 1229 et le sultan d'Egypte Consentit à la lui vendre; l’émir David ta reprit en 1239; elle fat rendue aux Francs en 1243; mais, l’année sui- Yanle, elle retomba pour toujours au pouvoir des mursulmans. |

Le sultan Sélim I‘, le même qui détrôna en Egypte

ls mamelouks, conquit aussi Jérusalem et l’incorpora

à l'empire ottoman avec le reste de la Syrie. Sous les sultans ottomans, l'antique capitale de la Judée a, jus qu'à ces derniers temps, été réduite au rôle de sous préfecture (qu'on me passe l'expression) du pachalik de Damas; 1l n'y a pas encore vingt ans qu'elle est devenue chef-lieu et résidence d'un pacha. Pendant trois siècles, les Ottomans ont régné sans contestation sur Jérusalem. En 1824, une conspiration de ses habitants ne réussit à la soustraire que momentanément à l’autorité du pacha, qui la força, l’année suivante, à capituler.

Un avenir nouveau sembla s'ouvrir pour la Palestine comme pour tous les peuples voisins, lorsque le vice-roi d'Egypte, Méhémet-Ali, et son fils Ibrahim-Pacha, tentérent de reconstituer un empire arabe sur les ruines d’une partie de l'empire turc. Ils se proposaient de réunir tous les peuples arabes en un seul Etat, indépendant de la Porte. En 1831, déjà maîtres du Hedjaz, ils conquirent rapidement Jérusalem et toute la Syrie. La victoire de Konieh, en 1832, sembla mettre en leurs mains le sort de l'empire des sultans. Mais l'intervention des puissances européennes leur arracha cette proie et limita leurs conquêtes. En 1840, une coalition de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie parvint à leur ravir la Syrie même. On se rappelle le bombardement de Saint-Jean d’Acre par l'amiral ‘Stopford. Méhémet se vit réduit dès lors à la vice-royauté héréditaire de l'Egypte, sous la suzeraineté du sultan, et la Palestine avec le reste de la Syrie, fut restituée à la Porte.

Disons à ce propos quel est l’état actuel de la Pales.—

tine'. À distance, on pourrait être tenté de se la représenter comme un pays opprimé, à qui toute résistance est impossible, et gémissant sous le joug de fer d’un pa- Cha, dont les moindres signes sont des ordres aussitôt exécutés. Cette définition trés-européenne du despotisme S'appliquerait jusqu'à un certain point à l'Egypte, à demi civilisée par Méhémet-Ali, mais ne convient guère à l’empire ottoman, cet empire est vieux; c’est une vérité veille aussi et une vérité tellement vraie que, malgré lout ce qu'on fait par momeñts pour la dissimuler, elle revient toujours prendre sa place au rang des aphorismes politiques et des lieux communs historiques. Le 8ouvernement turc, — je parle du gouvernement, — ne Saurait abuser d'une force qu'il n'a point. Sans doute, dan: les provinces les plus voisines du centre, on trouve en Core quelque reste de son ancienne puissance; mais, COnnme le dit Mithridate,

ne Ce n’est point au bout de l’univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers.

Si ceci pouvait se dire de Rome, cela est encore cent fois plus vrai de Constantinople; quand la vie se retire d’un corps, le cœur est le dernier organe qui conserve Quelque chaleur; mais, avant qu'il ait cessé de battre, les extrémités sont froides depuis longtemps; la Syrie, et tout particulièrement la Palestine, est une de ces extrémités de l’empire ottoman. La souveraineté de la

* Nous rappelons à nos lecteurs que ces pages ont été écrites Avant les événements dont la Syrie vient d’être le théâtre.

Porte n’y est plus guère qu'une suzeraineté lointaine, rarement suffisante pour réduire à l’ordre les émirs et les cheiks des diverses tribus, qui se font la guerre quand il leur plaît, et seraient bien étonnées si le pacha se mélait de leurs affaires. J'ai dit tout à l'heure que les Anglais et les Autrichiens, maîtres de la Palestine par la prise de Saint-Jean d'Acre, l'avaient replacée sous la domination de la Porte. Ceci n'est pas exact, ou du moins a besoin d'explication. Ils ont enlevé la Syrie à Ibrahim, mais le sultan n’est jamais parvenu à y rétablir son pouvoir. Tuer est plus facile que faire revivre. Il était aisé aux armes et à la politique européennes de détruire la puissance de Méhémet, il eût été au-dessus de leurs forces de relever celle d'Abdoul-Medjid. Aussi la Palestine, arrachée au trran égyptien, s’est trouvée dès lors, pour ainsi dire, sans maitre; elle est aujourd'hui livrée à l'anarchie, ou à l'an-archie. suivant l'orthographe de M. Proudhon: avec ou sans tiret, ce mot s'applique parfaitement au régime actuel de ce pays-là.

ntendons-nous cependant. Le gouvernement turc n'est pas absolument sans pourvoir en Palestine ; mais il est sans autorité, Sa puissance ne s'étend qu’à une porte de pistolet on à unc longueur de baïonnette. Il ne possède point cette sorte d'ascendant qui, partout aillours et même dans d'autres provinces ottomanes, ajoute à la force réelle d'un gouvernement et le fait respecter où craindre en l'absence mème de ses agents. Le pacha So fait obéir IX où il se trouve : on lui envoie de Damas, pour la durée des fêtes de Pâques, un renfort de huit cents soldats, afin qu'il puisse protéger les pélerins et

ne pas exposer Son gouvernement aux récriminations des consuls français et russe. Pendant qu'il a ces troupes, l’ordre règne à Jérusalem, et même jusqu'à un cerain point dans les environs immédiats de la ville; mais, quand les huit cents soldats sont repartis pour Damas, Le pacha ne peut plus répondre de rien.

En un mot, les Turcs sont, il est vrai, une des puissances qui régnent en Palestine, mais il y a bien d'autres puissances à côté de celle-là. Chaque tribu conserve une sorte d'indépendance et fait ses affaires pour son propre compte ; il y a des villages entiers qui payent l'impôt, non point au pacha, mais à quelque émir bédouin, et il est maint district de la Palestine où le représentant de là Porte ne pourrait se risquer sans être infailliblement détroussé, aussi bien que le premier venu. Pendant mon séjour à Jérusalem, malgré les soldats turcs qui y étaient alors, les tribus arabes se battaient entre elles à Hébron et des caravanes de pélerins, S'en retournant à Jaffa, étaient pillées à quelques lieues de Jérusalem. Sur cette même route de Jaffa, non loin des ruines d’un fort que la légende désigne comme le chdteau du bon larron, un aUtre larron, nommé Abou-Ghôsch, célèbre dans les relations des voyageurs, a su se créer, depuis quarante ou

tinquante ans, une petite principauté indépendante. Il avait six frères et quatre-vingt-cinq fils, et se faisait craindre loin à la ronde. Aucun pélerin ne pouvait se rendre à Jérusalem sans payer tribut à cette redoutable Rmille. En 4832, Ibrahim-Pacha envoya aux galères un de ces petits Abou-Ghôsch. Le pacha de Jérusalem étant Pafvenu, il y a quinze ans, à se saisir d’un autre, le

bannit de la Palestine. Mais la dynastie n’en est pas éteinte; et bien que sa puissance soit aujourd’hui fort diminuée, elle ne continue pas moins à régner; le village de Auryet-el-Enab, où elle fait sa résidence, n'est connu généralement que sous le nom d’Abou-Ghôsch. Il est à peine à trois lieues de Jérusalem.

D'aprés nos habitudes, nous avons quelque peine à nous représenter un pareil état de choses. Il nous semble qu'une société en pleine anarchie ne peut subsister, et que les habitants de la Palestine devraient, au bout de peu de temps, s'être entre-détruits ou s'être soumis à quelque tyran plus puissant que les autres. Cette conelusion serait logique, s’il s'agissait d'un pays où la population fût aussi agglomérée qu’elle l’est dans les Etats européens, et où les besoins de l'existence fussent moins simples qu'ils ne le sont en Orient. Mais cet état de choses, peu différent d'ailleurs de celui qui a régné dans presque toute l'Europe à certains moments du moyen âge, n'est point nouveau en Palestine. Ce pays se retrouve placé dans des conditions assez pareilles à celles où il était au temps d'Abraham. Nous n'y voyons point, à colle époque reculée, d'Etat de quelque étendue, mais seulement des villes absolument indépendantes les unes des autres, ayant chacune leur roi ou leur cheïk, et s’alant outre olles ou se faisant la guerre selon les circonslances du moment. Alors comme aujourd'hui, entre les villes appartenant à des tribus diverses, d’autres tribus homades drossaiont lonrs tentes dans les plaines et sur lon flancs des montagnes, errant du nord au sud, avec lonrx vastes tronpoaux et sans autres biens au soleil que

quelque puits creusé par leurs pères ou quelque caverne pour y ensevelir leurs chefs; propriétés souvent contestées, sources de différends, d'accommodements ou de guerres. La campagne de Kédor-Lahomer et des trois rois ses alliés contre les cinq rois de la plaine de Sodome“; l’expédition entreprise par Abraham à sa. poursuite? ; les démêlés d'Abraham et d'Isaac avec Abimélec®: le séjour de David et de ses gens dans le pays des Philistins, les incursions ou razzias qu'il faisait de là chez les Guésuriens et les Hamalécites“ ; tous ces traits sont taractéristiques de la vie arabe, et ne cessent de se reproduire en Palestine. L'Orient n’a pas d'âge; les instiutions et les empires y naissent, y tombent en ruines; mais les mœurs y sont inaltérables. La race d'Abraham est d'une trempe vigoureuse : Israël, on le sait, n’a jamais plié son col roide* ; le sceptre de fer des Romains l'a brisé sans le soumettre; dispersé parmi les nations comme la balle que le vent chasse au loin, il s’est mêlé à tous les peuples sans jamais se confondre avec eux. Quant à Ismaël, je doute que ceux qui ont observé ses fls puissent définir mieux que ne le fait déjà la’ Genèse l caractère inéducable et méfiant qu’il a conservé jusqu'à nos jours, et auquel il doit, du reste, la persistance de sa nationalité :

Ismaël sera un homme farouche comme un âne sau-

Genèse XIV, 1-12.

* Genèse XIV, 14-16.

: Genèse XXI, 25; XXVI, 15.

L lSam. XXVII, 5-11.

Exode XXXII, 9.

cage ; sa main sera contre tous, et la main de tous contre lus”.

J'en reviens à Jérusalem.

La ligne de partage des eaux, qui sépare dans les montagnes de Juda et d'Ephraïim le bassin de la Méditerr:née de celui du Jourdain et de la mer Morte, passe par Jérusalem et un peu à l'ouest. Jérusalem est située à 2,450 pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, et par conséquent à 3,750 au-dessus de celui de la mer Morte. Toute cette région présente donc un relief considérable, car elle s’élève rapidement. De la plaine de Saron, peu élevée au-dessus de la mer, on peut aisément se rendre à Jérusalem en une petite journée de marche et, pour descendre de Jérusalem au Jourdain, il suffit de quelques heures. Les environs de Jérusalem ont, à un haut point, la physionomie propre aux pays de montagnes, et je me suis souvent étonné de n’avoir jamais vu les voyageurs signaler plus soigneusement ce trait. Pour moi, à qui les hauts plateaux du Jura étaient familiers dés mon enfance, je ne sortais jamais des murs de Jévusalem sans être surpris de retrouver dans une nà- Lure, à tant d'égards nouvelle pour moi, des analogies aussi intimes avec les montagnes de mon pays. Bien des circonstances inappréciables contribuaient sans doute à donner je ne sais quel air de famille à des pays si distants. L'aridité et le manque de culture du plateau auquel est adossée Jérusalem ajoute encore à la ressemblance. On

D Gennn XVE, 12

roit être dans cette région plus froide qui se trouve dans 10 montagnes au-dessus des forêts de sapins. Un petit azon maigre et fin couvre le sol inégal, sous lequel on listingue la charpente osseuse de la montagne et que perent en maint endroit des roches polies de calcaire jurasque. Point de grands arbres, çà et là seulement quelques buissons ; des murs peu élevés, ne consistant qu’en des hs de pierres ramassées dans la campagne. Je respirais tir toujours frais et vif, même par la plus grande chaleur. Une brise légère, mais permanente, courait sur les crêtes et apportait à mon oreille un tintement argentin; Cétait celui des clochettes que portaient au col les chefaux des pêlerins, broutant autour des murs de la ville sous la garde de leurs moukres.

Mais ce n’est pas seulement par son élévation que Jélusalem est une montagne. Quoique quelques-uns des sommets qui l’avoisinent la dépassent en hauteur, elle l'en occupe pas moins elle-même une montagne trèsistinctement accusée ; elle ne tient au plateau que par une langue de terre, et domine de haut les vallées étroils qui l'entourent et vers lesquelles elle s’abaisse en pente assez escarpée. Le plateau auquel se rattache Jéfisalem se trouve au nord de la ville; c’est le seul côté où elle manque de remparts naturels; aussi est-ce par là Quelle a été le plus souvent attaquée et que les Croisés l'emportérent d'assaut.

Des trois autres côtés, Jérusalem est protégée par des favins profonds. Au levant, la vallée du Cédron ou de Josaphat, descendant du nord au sud; au couchant et

au midi, celle de Hinnom ‘ qui, dans une partie de longueur, est à peu prés parallèle à la première, mais € tend ensuite à s'en rapprocher et finit par se confont avec elle à l'angle S.-E. de la ville.

Au-delà de ces vallées s’élévent des montagnes* dépassent un peu en hauteur celle où est située la vi sainte. Au sud, au-delà de Hinnom, une montagne, < un gradin de laquelle est le champ du sang (Haceldan se termine par un sommet arrondi nommé par les Aï bes Djebel Deir Abou Tor; les voyageurs européens t signent ce sommet par le nom de montagne du Mauw conseil, parce que, suivant la légende, c'est là, dans u maison appartenant à Caiïphe, que ce souverain sacri cateur aurait engagé les Juifs à faire mourir Jésus.

A l’est, au-delà du Cédron, s'étend une montagne triple sommet, que l’on aperçoit d'assez loin déjà, qua on approche de Jérusalem. C’est le mont des Olivie Ces sommets, peu distants l’un de l’autre, sont arqi en courbe allongée et présentent à l'œil une ligne dot

‘ Suivant quelques archéologues, la vallée qui borne Jérusal à l'ouest et au sud serait celle que la Bible désigne sous le rom vallée des Rephaïm ; la vallée de Hinnom ou Géhenne serait al la même que ce Tyropéon de Josèphe dont nous aurons tou l'heure à rechercher la situation. Cette hypothèse a été soutel surtout par le rabbin Schwarz et par M. Horace Bonar. Ce qu rend très-plausible, c'est que le Tyropéon n'est jamais nom dans la Bible et que Josèphe, en revanche, ne nomme jamais vallée de Hinnom. Je suivrai cependant l'usage reçu et co! nuerai à appeler Hinnom la vallée à l’ouest de Jérusalem : car autres questions topographiques que j'aurai à examiner sont t à fait indépendantes de celle-ci.

? Ps. CXXV, 2.

et reposée, sans rien de hardi ni d'irrégulier. Le mont des Oliviers fait face à Jérusalem et n’en est, pour ainsi dire, éloigné que de quelques pas; deux minutes suffisent pour descendre des murs de la ville au fond de la vallée du Cédron et la vallée elle-même n'est guêres que la largeur d’un ruisseau.

Le sommet le plus méridional de la montagne des Oliviers est connu sous le nom de mont des Prophètes, à ause d'une vaste grotte sépulcrale qui s’y trouve et que l'on appelle tombeau des Prophètes. Le sommet le plus au nord est appelé par les Francs le Vir: Gallæ; c'est l, dit-on, que des hommes en vêtements blancs apparurent aux apôtres aprés le départ de leur maître et leur dirent : Hommes galiléens ! Pourquoi vous arrétez-vous à regarder au ciel ?*

Suivant la même tradition, les apôtres auraient été en moment-là sur le sommet intermédiaire, que l’on dé- Signe pour cette raison sous le nom de montagne de l'Ascension. Nous verrons ailleurs que, selon toute apparence, ce n'est point là que cette scène a dû se passer.

Au sud de ces trois sommets S’en trouve un quatrième, Risant partie de la même chaîne, mais qu'il faut pourhnt distinguer de la montagne des Oliviers proprement dite. On le nomme le mont du Scandale (Mons offensioms). C’est là, suivant la tradition, cette montagne à lorient de Jérusalem, sur laquelle Salomon bâtit un autel à Kémos, l’abomination des Moabites*.

‘Actes I, 11.

‘1 Rois XI, 7. Le mont du Scandale est en effet le seul qui Soit directement à l’orient du mont Sion.

A moins d'être elles-mêmes fortifiées, ces montagnes, si voisines de la ville et qui la dominent, seraient de nos jours un danger pour elle. Mais, avant l'invention de l'artillerie, elles étaient avec raison considérées comme un rempart naturel, et les Israélites y voyaient l’image visible de l'invisible protection de l'Eternel pour la ville qu'il avait choisie : Jérusalem! dit le Psaume CXXV, des montagnes l'entourent et l'Eternel entoure son peuple dès maintenant et à jamais !

Quant à la montagne sur laquelle Jérusalem est assise, elle n’est point surmontée d’un plateau, mais de deux crêtes courant parallélement du nord au sud. La crête occidentale se relève à son extrémité et domine d'assez haut la vallée de Hinnom : ce sommet est la montagne de Sion, la partie la plus ancienne de la ville, la forteresse des Jébusiens, la cité de David.

La crête orientale, au contraire, celle qui fait face au mont des Oliviers, est d’abord accidentée, puis s’abaisse assez sensiblement en se rapprochant du sud. Cette partie basse estle mont Morijah. Il est probable qu'avant les travaux de nivellement et de terrassement nécessités par la construction du temple, le sommet en était un peu plus relevé qu'à présent.

Les deux crêtes dont je viens de parler sont séparées l'une de l’autre par une de ces dépressions si fréquente: dans le Jura et auxquelles les géologues ont conservt le nom de combes, que lui donnent nos montagnards Celle-ci, peu profonde à son point de départ, se prononce de plus en plus, et finit par rejoindre la vallée di Hinnom et celle de Josaphat, ’à leur point de réunion.

Cette combe, — que l’on appelle aujourd'hui tout simplement El-Oudd (la vallée), — était connue dans l’antiquité sous le nom de Tyropéon ou vallée des Fromasers, beau nom, tout patriarcal, que nous a conservé Joséphe et qui, du temps d'Hérode et de Titus, perpétuait encore dans la ville sainte le souvenir de ses agrestes origines.

Quelques voyageurs, égarés par l'esprit de systèm où induits en erreur par les constructions et les décombres, qui rendent souvent difficile la topographie de Jérusalem, n’ont pas su retrouver la partie supérieure de tette vallée ; ils ont cru que le Tyropéon descendait d’abord de l’ouest à l’est et faisait ensuite un angle droit pour se diriger vers le sud. Telle est, entre autres, l'opinion de Robinson. Mais, comme je viens de le dire, les habitants de Jérusalem ne connaissent dans leur ville qu'une seule vallée, celle qui se dirige presque direclement du nord au sud. J’ai moi-même cherché longtemps le Tyropéon supérieur de Robinson, sans parvenir à le découvrir ; ce qu’il appelle ainsi est le bas d’une olline, mais ne saurait passer pour une vallée. En re- Yanche, j'avais constaté dans toute la longueur de la ville, el avant même de l'avoir cherchée, la combe désignée Sous le nom d’El-Ouäd. Il n’y a qu'un point où elle peut Paraitre interrompue. Vis-à-vis du Haram-esh-Shérif (l'ancienne enceinte du temple), elle est coupée par une haussée, que l’on peut considérer comme ayant été deslinée jadis à relier le temple au mont de Sion et que l'envisagerais plutôt encore comme une partie des an-

‘lens remparts. Au reste, cette chaussée se trouve dans

le Oudd inférieur, duquel on n'a jamais contesté qu'il fit partie du Tyropéon.

Cette question du Tyropéon, de laquelle dépend essentiellement la topographie de Jérusalem, est encore controversée en Europe. L'autorité de Robinson donne du poids à son hypothèse. Mais, à Jérusalem, je n'ai trouvé personne pour la soutenir, quoique j'aie eu souvent l'occasion de m'y entretenir avec des Européens très-versés dans la connaissance topographique de cette ville. Je viens cependant de la retrouver dans un livre publié cette année même par un ancien habitant de Jéru— salem'. Il est vrai que l’auteur, qui renouvelle cette hypothèse , lui donne le coup de mort en prétendant la défendre. Voici ce qu'il dit de son Tyropéon : «Tour D'ABORD avertissons que ce vallon a disparu coMPLÈTE- MENT, comblé dès le temps de David et de Salomon. » Un aveu aussi naïf peut surprendre, mais ne laisse rien à désirer. Robinson avait été moins sincère, et avait fait figurer sur son plan de Jérusalem ce Tyropéon disparu - On pourrait cependant demander à M. Saintine comment le Tyropéon pouvait exister encore sous Titus, ou même seulement, comme il le dit plus haut, au temps de Néhémie et des Macchabées, s'il avait été comblé dès le temps de David et de Salomon. Mais je ne le chicanerai pas sur la logique, et je me contente de prendre acte du fait qu'il a constaté. |

Les divers plans de Jérusalem que l'on avait eus jusqu'à ces derniers temps avaient tous été faits sur deS

Trois ans en Judée, par P. Gérardy-Saintine. (Paris, H&” vhotto, 1860 |

données insuffisantes ; il n’en était aucun auquel on püt se fier. C’est depuis 1858 seulement et, malheureusement pour moi, depuis mon retour de Palestine, qu'on a une bonne carte de ce pays et un plan fidèle de Jérusalem. Ces deux beaux travaux sont düs à M. Van de Velde; ils ont pour bases, outre ses propres mesures, celles qui furent prises en 1841 par les ingénieurs de la marine anglaise, après le bombardement de Saint-Jean d’Acre. Pour le plan de Jérusalem, il a mis en outre à profit les mesures rigoureusement exactes et les investigations patientes et minutieuses du docteur T. Tobler, le plus tonsciencieux des topographes.

Grâce à ce plan, qui sera à l’avenir une autorité irré- Cusable, les discussions des archéologues auront dorénavant une base, tandis que, jusqu’à présent, il n’y avait guères de donnée relative à la topographie actuelle de Jérusalem qui ne fût contestée ou qui ne pût l'être.

L'ancienne Jérusalem était bâtie sur quatre collines : sur celle de Sion était situé l'antique château de David avec le quartier appelé la ville haute; le temple s’éleait sur Morijah ; une troisième colline, nommée par les Grecs Acra, à cause de la forteresse qu’y avaient établie les Syriens dans le temps de leur domination, était désiénée aussi par le nom de ville basse. La quatrième enfin, ippelée Bézétha (ville neuve), était située au nord du temple; ce n’était d'abord qu'un faubourg, mais Hérode Arippa (une dizaine d'années après la mort de J.-C.) k ft rentrer dans l'enceinte de la ville en l’entourant d'un mur de défense.

IH n'y a heureusement aucun doute à avoir sur la situation des deux parties les plus intéressantes de l'ancienne Jérusalem : Sion et Morijah. Cette situation est suflisamment décrite par la Bible et par Joséphe et l’on ne peut s’y tromper. Quant à Bézétha, Josèphe nous en déerit exactement la position, en disant qu’elle est au nord du temple et de la tour Antonie; elle est donc aisée aussi à retrouver. Une partie de cette colline se trouve dans l'enceinte actuelle de la ville, au N.-E. du quartier musuiman; l’autre partie est hors des murs : une tranchée, nécessitée par la fortification de la ville actuelle, a fait deux collines de ce qui n'en était primitivement qu'une soule.

La grande difficulté, c'est de fixer le site de l’Acra; plus encore que le Tyropéon, cette Acra a servi de champ de bataille aux archéologues; les uns la placent au nord du temple, d’autres au sud, d’autres à l’ouest. J'ai étu— dié cette question sur place, aussi bien que je l’ai pu, et je suis assez porté à croire que l’Acra était la petite émi— nence située au coin N.-0. du temple et où commence la Voie douloureuse. Du reste, je suis loin d’être arrivé à une certitude. On ne s’attendra pas à ce que j’entre ic æ dans une discussion qui pourrait nous mener loin, ilmæ= faudrait un volume, ou tout au moins un chapitre entier pour exposer, ne fût-ce que sommairement, les princa— paux arguments qui appuient ou qui contredisent les diverses situations que l'on peut assigner à l'Acra.

Je reléverai cependant l'hypothèse de Robinson, parce qu'elle a passé dans la plupart des livres et des plans et

que bien des personnes la regardent comme un fait ac-

qus. Le savant voyageur américain a cru retrouver l’Acra dans le dos de terrain situé au nord de Sion. Cette hypothèse est la moins admissible de toutes. Ce que Robinson appelle Acra n’est pas proprement une colline; ce n'est que la prolongation du mont Sion, ou, si l'on veut, l’attache par laquelle il se relie à la grande échine qui partage les eaux dans les montagnes de Juda. En second lieu, l’Acra a toujours été, suivant Josèphe, la partie basse de la ville, et le même historien nous rapporte que cette colline fut rasée par Simon Macchabée, de telle sorte, ajoute-til, qu’elle devint plus basse que celle même où était situé le temple. Or l’Acra de Robinson se trouve au contraire plus élevée que le mont Sion lui-même, et par conséquent que tout le reste de la ville. En outre, suivant Josèphe et les livres des Macchabées, l’Acra était tout à côté du temple; la forteresse des Syriens avait même pour objet essentiel d'en dominer l'entrée et d'observer ce qui s’y passait : l’Acra de Robinson au contraire est sensiblement éloignée du mont Morijah. Enfin, l’hypothèse de Robinson repose sur la direction qu'il attribue au Tyropéon et qui, comme nous l'avons vu tout à l'heure, ne saurait se justifier.

Laissons là l'incertitude des recherches archéologiques éidisons ce qu’est aujourd’hui Jérusalem. Vue du dehors, avec sa ceinture de murs crénelés et flanqués de tours Par dessus lesquels apparaissent des miharets et des couboles blanches, nettement découpés dans l’azur inalté- Rable du ciel de Syrie, elle présente, de quelque côté Qu'on en approche, un aspect des plus pittoresques. Elle

parait petite, il est vrai, au voyageur arrivant dun ou de l’ouest; mais, quand on la contemple du haut d montagne des Oliviers, elle est vraiment imposant s'étale avec tant de majesté sur les pentes de ses coll qu'elle parait alors bien plus grande qu'elle ne l’est r lement. Il est à remarquer, du reste, que les villes or tales font toujours beaucoup plus tableau que les vi européennes. Ceci ne tient pas seulement au style constructions, à l'absence de toits rouges ou gris la quantité des coupoles. La principale cause en est d l'absence de faubourgs. Les abords de nos villes « obstrués de chantiers, de gares, d'usines à gaz et guinguettes, qui ne laissent voir ni où elles comment ni où elles finissent; mais en Palestine, où l’on ne s’ pose guère à bâtir des maisons isolées, les villes se d sinent franchement dans le paysage, en contours E arrêtés, comme celles que l'on voit encore sur les vi les cartes géographiques. C’est surtout le cas de Jéru lem. | On sait qu’en revanche l’intérieur des villes orient: ne répond point à l’idée qu'on pourrait en prendre les regardant du dehors. Jérusalem ne fait point exc tion ; elle est, je crois, la plus misérable de toutes. ] maisons sont pourtant construites en bons matériat elles ne sont point en briques, comme en Egypte, mais grands cubes de roc. Moïse promettait en effet aux Isr lites un pays où les pierres sont du fer et des montagi duquel on taille l'atrain'. On ne voit guère sur les :

‘ Deutér. VIII, 9.

ca des extérieures ces petites fenêtres à grilles de bois quai ornent les maisons du Caire ; il n'y a souvent aux na aisons d'ici d'autre ouverture que la porte. Un Européen, qui se verrait transporté tout à coup dans certaines rues de Jérusalem, pourrait y circuler longtemps sans se douter qu'il est dans une ville.

Les balayures des maisons, entassées devant chaque porte, font des rues de véritables cloaques. Les chiens et les chacals sont les seuls édiles de Jérusalem, c'est SUzr eux qu'on se décharge du soin de débarrasser la vOie publique des charognes d'animaux domestiques quai pourrissent en pleine rue. On marche d'ailleurs aux milieu de la poussière des décombres et l’on se heurte à chaque pas à quelque mur écroulé. On dirait que la ville vient d'être prise d'assaut. La Jéru- Salem actuelle a poussé sur les détritus de celles qui l'Ont précédée, comme les mousses et les champignons Croissent sur les débris d’un vieux chêne. Quand on y bâtit une maison, on en pose d'ordinaire les fonde- Ments sur un sol formé de ruines. Lorsqu'en 1841 les Anglais ont commencé à construire leur église sur le mont Sion, ils ont voulu l’asseoir sur le roc et, avant d’arriver à pouvoir en poser les fondements, ils ont dû creuser

dans les décombres jusqu’à une profondeur de quarante

Pieds. J'ai vu moi-même un fait pareil pendant mon séjour à Jérusalem : on creusait au coin de la Vote douloureuse les fondements d’une grande et belle maison destinée à servir d’hospice aux pélerins autrichiens : ce n'est qu’à une profondeur encore plus considérable qu’on St arrivé à trouver le sol.

Jérusalem est divisée en quatre grands quartiers : celui des chrétiens au N.-0., celui des Arméniens au S.. (sur le mont Sion), celui des Juifs au S.-E. et celui des mahométans au N.-E. Il faut compter en outre, comme appartenant à ce dernier, le petit quartier des Maugrabins, à l’est du quartier juif, et l'antique enceinte du temple appelée aujourd'hui El-Haram. Le Haram fait à lui seul plus de la cinquième partie de la ville et s'étend sur plus de la moitié de sa face orientale.

On s’étonnera peut-être d'entendre parler d’un quartier arménien distinct du quartier chrétien. C'est que les Arméniens sont étrangers et forment à Jérusalem une colonie riche et considérable, qui se distingue des autres habitants par sa langue et par son costume. La plupart des autres chrétiens (grecs ou latins) sont au contraire indigènes et forment même la partie la plus ancienne de la population; si ce n’est la couleur du turban (lorsqu'ils en portent un), il n’y a rien en eux qui les distingue de leurs compatriotes musulmans. Même langue, même origine, même caractère et, jusqu'à un certain point, mêmes mœurs. Il est à peu près aussi :difficile de distinguer à Jérusalem un musulman d'un chrétien que chez nous un protestant d'un catholique.

Il est bon de se rappeler qu'en Orient les diverses religions sont presque toujours désignées par les noms des principales nations qui les représentent. Ainsi, quand on parle d’un Turc, on entend par là un musulman en général, de même que, sous le nom de Grec, on désigne un membre de l’église dite orthodoxe et sous celui de Latin un catholique ; si ce catholique, grâce à un passeport européen, se trouve sous la protection de quelque

consul, ce n’est plus seulement un Latin, mais un Franc. Mais ces grecs, ces latins, ces turcs et quelquefois même ces francs sont Arabes de langue et de nation. Tout cela donne lieu à bien des confusions, et il faut un certain temps avant de s’y reconnaître. Il y a d’ailleurs à Jérusalem des Grecs schismatiques, — des Grecs catholiques (c’est-à-dire conservant le rit grec, mais unis à l’église romaine), — des Arméniens schismatiques, — des Arméniens catholiques, — des Syriens catholiques et des Maronites, les uns et les autres soumis au pape, mais disant la messe en syriaque, — des Syriens proprement dits, c’est-à-dire des jacobites, — des Abyssins, etc. Toutes ces sectes diverses ont chacune à Jérusalem leurs églises et leurs couvents. Depuis une vingtaine d’années, les protestants y sont représentés aussi par un évêque. J'aurai à reparler de ces différentes églises; je n'ai voulu ici que les mentionner en passant, afin d’orienter le lecteur. Pour compléter ces renseignements généraux, il me reste à donner le chiffre approximatif de la population de Jérusalem.

Cette population a été diversement évaluée : les uns la portent à 11,000 âmes seulement, d’autres à 20,000. M. Schultz, qui a été consul prussien à Jérusalem, a fait à ce sujet des recherches qui paraissent exactes et desquelles il résulte que Jérusalem compte environ 15,500 habitants, savoir : 3,400 chrétiens, 5,000 musulmans et 1,00 juifs. Les juifs formeraient donc encore presque la moitié de la population de leur ancienne capitale ; mais Cest la population la plus pauvre : ils sont entassés dans Un quartier misérable et douze fois moindre en étendue que ne le sont les autres quartiers réunis. %

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