Voyage idéal en Italie
J’aimerais esquisser le voyage que ferait en Italie un homme amoureux d’art, qui voudrait meltre de la raison dans son itinéraire.
S’il suit le seul ordre géographique, c’est-à-dire s’il va de ville en ville suivant les commodités de lieu, il vivra dans une étrange confusion. Ce que la réalité lui offre est le composé le plus extraordinaire d’idées et de sentiments contraires, affirmés avec une égale assurance au même endroit. La suite des temps a pris des centaines, et parfois des milliers d’années, pour établir des contrastes qu'il ne peut éviter. Ici l’œuvre de plusieurs siècles a été détruite ; là un monument isolé se dresse, seul témoin d’une civilisation disparue. D’un passé autrefois harmonieux et coordonné, il ne reste que des fragments entre lesquels l'esprit a la plus grande peine à établir un lien et qui souvent sont d’époques si diverses que tout rapprochement est impossible.
Après avoir écouté pendant une heure l’histoire
de Noire-Seigneur Jésus-Christ, telle qu'elle est racontée aux murs d'un cloître du xiv* siècle, le voyageur bénévole entre dans un musée d'antiques voisin, où le corps admirable d'un Apollon s'offre à ses regards dans la plénitude d une vie physique que nul souci extra-terrestre ne trouble.
Comment faire pour goûter dans le môme temps les dieux olympiens et Celui à la naissance de qui il est raconté, que le pilote d'un navire, voguant un soir au temps de Tibère sur la merde Corinthe, entendit une voix forte venant du rivage, parmi les lamentations et les pleurs comme de plusieurs personnes, crier que le grand Pan était mort?
Non seulement il n'échappera pas à la confrontation incessante du monde ancien et du moderne.
mais il se trouvera, dans le moderne même, en
face de monuments d'époques et d'écoles les plus diverses et il sera heurté à chaque visite nouvelle, faite sur les injonctions du Baedcker qu'on ne peut lléchir. D'une cathédrale gothique, il sera renvoyé à un temple baroque, des fresques de Kaphaël à une mosaïque datant de Constantin le Grand. Après avoir vécu quelques semaines à l'époque de la Renaissance et avoir couru Rome en compagnie de Benvenuto Ccllini, il arrivera dans une petite ville, dont les rues étroites, bordées de palais aux lourdes portes et aux fenêtres en ogive, dont les églises gothiques aux autels enrichis de tableaux sur fond d'or, qui brillent dans
•ricux du moyen âge. Au sortir des mythologios chères aux peintres bolonais, il trouvera raides et barbares les saints alignés, dans leurs robes couvertes d’orfèvrerie, aux murs des chapelles. Il ne pourra revenir brusquement en arrière et ramener son esprit au sentiment de l'art chrétien.
Et son voyage continuera ainsi, jusqu'à ce qu'il soit brisé par ces changements continuels de
décors et qu'il ait définitivement renoncé à se laisser aller aux choses, puisqu'elles le secouent d'une manière si désagréable.
Nous avons pitié de ce voyageur, car nous avons soutfert comme lui.
Sans doute il ne dépend pas de nous de supprimer la diversité de spectacles qu'oIFre un même lieu. Il y a des contrastes qu’on ne peut éviter. Le christianisme a demandé son premier mode d'expression à l'art antique. Nombre d’églises primitives sont construites là même où une divinité
païenne était adorée; le lieu était déjà saint. Vous
ne pouvez faire ici que le monde ancien et le moderne ne se heurtent dans votre esprit, comme ils l'ont fait dans la réalité. II y a dans cette juxtaposition même de quoi bercer agréablement les méditations d'un esprit philosophique.
Mais il reste à mettre, dans la suite des villes que I on visite, un ordre par lequel les transitions seront ménagées et un enchaînement établi entre les grandes époques d'art.
Je me souviens de notre premier hiver en Italie. Nous venions de passer, après cinq semaines à Rome, quinze jours à Naples, à Pompéi et à Paestum. Nous avions vécu la vie antique. Nous connaissions l’aspect de chacun des immortels. Jupiter, père des dieux et des hommes. Mercure, protecteur des gymnases. Junon, et Diane, telle qu'elle se glisse vers Endymion. Minerve casquée, le Bacchus barhu, majestueux dans sa robe plissée, et le Bacchus imberbe, juvénile et féminin, Apollon Solaire ou Tueur de lézards, et la foule dansante des Satvrcs et des Faunes. Les formes des
casseroles romaines nous étaient, je crois bien, plus familières que celles des ustensiles de cuisine modernes, et même un des grands dieux de l'Olympe grec, Poséidon, nous était apparu, un instant en personne, entre les colonnes ruinées de son temple de Paestum.
Quittant Naples, nous gagnâmes directement TOmbrie. C’était rentrer sans ménagement dans le christianisme et franchir d ? un coup trop de siècles. Nous fûmes impuissants à nous mettre en accord avec ce monde nouveau.
Nous t'avons méconnue, terre si douce de saint François d'Assise! Nous n'avons pas su respirer le parfum délicat de tes vertus mystiques. Un peuple de dieux souriants habitait en nous et nous empêchait de contempler face à face le mystère de la croix.
Ces paysages ondulés, — vallées plantées d'arbres
grêles, collines rocheuses où perchent des villes en nid d’aigles, oliviers noueux sur les pentes raides. — n'ont pas su nous raconter ta vie, petit frère des pauvres, qui t'approchas si près, dans la simplicité de ton cœur, du maître compatissant de Nazareth. Dans ces campagnes où tu vécus et qui sont pénétrées de ta légende, sonnait encore à noire oreille l’éclat de rire des Faunes, dont nous avions été les trop récents compagnons.
Ce fut une grande déception.
Ces déceptions, on les peut éviter, et c’est pour cela que je veux tracer le plan idéal d'un voyage en Italie. Mon seul postulat est de supposer les distances abolies, postulat admissible qu'une découverte, demain, peut rapprocher infiniment de la réalité. Nos meilleurs trains font cent kilomètres à l’heure; les meilleures postes en faisaient vingt. Il n’est pas téméraire de supposer un mode de locomotion, qui multiplie à nouveau par cinq le trajet actuel parcouru en soixante minutes. Alors qu’on pourra se rendre en une heure de Florence à Naples, ou de Venise à Rome, les distances seront des quantités vraiment négligeables, et les touristes du xx c siècle feront
en Italie le voyage suivant, qui n’est idéal que vu
l'infériorité momentanée de nos movens de trans-
port. L'unité des recherches sera acquise au prix de quelques-unes de ces courses rapides, que l’on peut aisément imaginer.
VOVAlïE IDÉAL K N ITALIE
Elles seront du reste exceptionnelles ; on pourra voir à peu près chaque province dans son ensemble. Lorsqu'on est à Florence, il n’y a aucune raison de ne pas visiter Prato, Pistoie. Lucques, Pise, Sienne et Arezzo, ou. alors qu'on passe en Ombrie, de ne pas s'arrêter, près de Pérouse, à Cortonc et à Gubbio. De même, au retour, on pourra parcourir sans guide la Lombardie et l'Emilie.
En réalité, il v a un certain nombre de villes qu'il faut voir dans un certain ordre. Cela est tout à fait important, si l'on veut jouir complètement de chacune de ces villes et revivre dans leur succession les siècles décisifs de l’hisloirc de l'art. Il faut voir Ravennc avant Assise. Assise avant Florence. et surtout il faut voir Naples et Rome avant tout le reste. Etablir cette suite et en montrer les fortes raisons, tel est le but de mon entreprise.
Quant aux cités secondaires, on les verra suivant les commodités de lieu et de temps.
J’indiquerai les livres indispensables qui, pour chaque époque, seront nos compagnons. Je veux n’oublier jamais que les monuments divers où nous nous arrêterons ont été construits par des hommes. De ces hommes, les littératures contemporaines nous diront les vies traversées, médiocres et incertaines, tandis que les monuments nous montreront ces mêmes vies relevées et ennoblies par la recherche de la beauté qui seule au milieu des ruines a survécu aux grandeurs éphémères des empires et des religions. Et ces contrastes
nous reluiront les pierres plus chères encore.
Enfin je demande que Ton veuille se borner. Il ne s'agit pas de tout voir, mais de voir bien. Il faut savoir fermer les yeux. Goethe, lorsqu'il visita Assise, s’en fut regarder la colonnade antique qui forme le porche de l'actuelle église de la Minerve. Il y trouva tant de plaisir qu'il quitta la ville de saint François, sans en vouloir connaître autre chose que la ruine du temple païen qu'elle renferme, car il ne se souciait pas de gâter par le mélange la pureté de ses sensations.
Le sentiment qui le poussait est celui qui inspire le Voyage idéal en Italie. Imitant Goethe en cela, nous saurons ne rechercher qu’une joie à la fois pour la ressentir plus fortement.
Mais, à Assise, ce ne sera point le portique de la Minerve qui nous retiendra.
IE MONDE ANTIQUE