‹ Voyage idéal en ItalieChapitre 2 sur 99 · PÆSTUM · texte numérisé non relu

PÆSTUM

II n’y a aucune incertitude sur l'étape initiale de notre voyage. Nous le commençons à l'extrémité de la Péninsule, dans cette Grande-Grèce qui. alors que Rome n'avait que des cabanes à montrer dans les boues de son forum, s’enorgueillissait de sanctuaires rivaux de ceux d'Athènes.

Au temple de Poséidon, à Paestum, nous nous arrêtons. Il fut édifié à la fin du vf siècle par des Grecs aventureux, qui avaient quitté leur patrie et traversé Charybde et Scylla pour venir fixer leurs lares sur les rivages riants des Calabres. A Poséidon, protecteur de leurs nefs fragiles, ils élevèrent au bord de l’eau ce temple. La ville qu'il défendait des colères possibles du dieu a disparu; des ronces poussent dans la plaine maintenant abandonnée; autour de lui, c'est le silence et la fièvre; la mer qui le baignait s'est retirée au loin; mais il se dresse encore, défiant les âges, dans la force éternellement jeune de sa simplicité première.

Les murs de la cella sont ruinés; seule la foret

PAESTCM

dos robustes colonnes demeure, portant le large entablement et les frontons abaissés. La pierre pntince par les siècles, hâlée par les brises du large qui l'ont imprégnée de sels marins, a pris des tons jaunes, cuivrés et chauds, qui s’enlèvent sur l’horizon azuré des mers ou sur les montagnes sombres.

11 faut rester là quelques heures, gravir les trois marches géantes qui séparent le temple de la terre, s'asseoir sur un des blocs ruinés de l'ancienne cella, puis examiner chaque détail de son organisme, la forme exacte de la colonne, massive lorsqu'elle jaillit du sol et amincie progressivement jusqu'au renflement du chapiteau, noter avec précision le profil du chapiteau et le degré de sa tension, puis la plaque qui le surmonte, la largeur de l'entablement et de la frise, la disposition des métopes, le fronton enfin et l’angle obtus de son faîte. Lorsque vous serez assuré de connaître le profil exact de chaque articulation et que les lignes de l'ensemble seront fixées dan.s votre mémoire, allez passer quelques minutes à la Basilique voisine et au temple de Gérés. Refaites le même travail ; comparez détail à détail, ensemble à ensemble.

Cette demi-heure d’examen méthodique vous en apprendra plus sur la beauté logique de l’art grec que des volumes lus dans des bibliothèques. Vous comprendrez ainsi par vous-mème les raisons qui font de l'un une merveille architecturale et des autres des œuvres secondaires. Pourtant, si le

LE MONDE ANTIQUE

premier n'était pas là polir témoigner d'une beauté supérieure, le temple de Gérés et la basilique seraient les meilleurs monuments <lc l’Italie.

Mais le modèle est incomparable. Il a l'unité suprême de l'être organisé, dont tous les membres sont dans un rapport nécessaire les uns avec les autres. On ne peut pas plus modifier la largeur de l'architrave ou l'angle du fronton qu'il n'est loisible de représenter un homme avec, sur de larges épaules, la tête d'un enfant de six mois.

Plus tard, la pensée gothique, avec des données nouvelles, créera un art différent, mais doué de vie au même, litre que celui-là: car il n'y a (le sait-on assez?) que deux styles organiques en architecture, le grec et le gothique, et hors de là nous n'aurons plus que les styles mêlés et secondaires. dont ritalie est la vraie patrie.

Mais il n'y a rien de latin dans le Temple de Poséidon ; vous ne trouverez pas son égal dans tout votre voyage: les plus belles ruines de Rome n'évoqueront point son souvenir. 11 est. sur ce sol, unique et absolu.

Il faut en avertir le lecteur tout de suite. La seule journée de Pacstum suffira à diminuer de beaucoup l’intérêt qu'il prendra plus tard aux monuments de Rome ancienne. Renoncerez-vous pourtant au grand plaisir d'architecture que l’Italie puisse offrir?

.le conseille donc mon itinéraire. Si l'on s'en tient au seul art romain, les jouissances seront

PAESTÜM.

NAPLES

minces. ÏI n'existe qu'en tant que reflet de la beauté grecque, car Pâme romaine n'a jamais été créatrice d'art. Mais on se rattrapera par ailleurs à Rome où les souvenirs historiques seront suffisants pour souffler la vie aux pierres du Forum et du Palatin.

Les heures de Paestum seront immédiatement suivies d’une visite au Musée de Naples, où je demande que l'on descende au musée égyptien.

Dans la seconde salle sc trouve provisoirement exposé un groupe provenant d'un temple grec, construit à Locris dans les Calabres, à peu près au même temps que celui de Paestum. Il représente un des Dioscures. appuyé sur un cheval que porte un monstre marin. En face, l'autre Dioscure a été reconstitué. Ce groupe ornait sans doute le fronton du temple. Ce qu'il en reste est d'une grande beauté. L'art qui édifia le temple de Poséidon modela ces héros: c'est la môme race, la même perfection plastique, qui s'affirment en des objets dilFérents. Puis, avant de quitter le Musée, cherchez dans la galerie des chefs-d'œuvre un immortel buste d’Homère et. quand vous l'aurez longuement contemplé, rentrez chez vous, satisfait d'avoir éprouvé en quelques heures les plus complètes jouissances grecques que l'Italie puisse

vous offrir.

Si vous êtes encore capable de lire un texte grec, prenez l'Odyssée pour vous endormir et le

LE MONDE ANTIQUE

sommeil vous emportera au monde élyséen des rêves antiques.

J’écris ces pages en l’avril pluvieux d'un climat septentrional; mais ma pensée, pour qui les distances n existent pas et qui connaît déjà la route du voyage idéal en Italie, retourne à la Grande-Grèce et revit les émotions de nos heures de Pacstum. l’arrivée au temple, aperçu soudain au tournant d’un mur, et l’aspect inoubliable de sa majesté dans la désolation du rivage.

Les quelques touristes descendus du train avec nous avaient rapidement fait le tour des trois ruines, puis s’étaient éloignés, et nous restions seuls.

Nous nous assîmes sur les ruines des remparts, près de ce qui fut la porte de la ville. De lourds nuages passaient, obscurcissant parfois le soleil et laissant sur le paysage des traînées sombres.

comme si c’était à tout jamais fini de la sérénité

des ciels d’autrefois, comme si la clarté ne pou¬

vait survivre à l'oubli des cultes anciens.

Des enfants fiévreux, «les chiens, vinrent près de nous se disputer les bribes d'une frugale collation d’œufs durs et «l'oranges.

Une grande tristesse emplissait ces lieux abandonnés.

Sous le portique, trois femmes agenouillées arrachaient Jes mauvaises herbes qui perçaient entre les dalles disjointes. Elles commencèrent un

NAPLES

I chant bizarre, sans analogue ; leurs voix étaient gutturales et métalliques; les notes se traînaient sur un rythme inaccoutumé en plaintes brusquement interrompues, éveillant l’idée obscure de deuils très lointains, de lamentations immémoriales. La mélodie flottait autour des pierres jaunies comme pour les caresser; un rayon de soleil liltra entre deux nuages et soudain la structure puissante du temple sembla s’animer à ces cadences reconnues; la vieille âme endormie en ce corps ravagé et magnifique tressaillit à l’appel deviné des gardiennes; le parfum d’un passé à jamais disparu s'exhala dans le sanctuaire.

Ce ne fut qu'un instant. Les voix en tremblant se turent l’une après l'autre ; le colosse reprit son lourd sommeil interrompu et continua le rêve de solitude où l'exil des vrais dieux le condamne. Et ! nous nous éloismàmes incertains et troublés dans notre cœur, car nous avions senti passer près de nous le souffle redoutable de la divinité.

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