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LES MOSAÏQUES

Au baptistère des Orthodoxes, à la chapelle de l’Archevêché, au mausolée de Galla Placidia, vous trouverez les mosaïques de la première période, qui va jusque vers 450, et vous pourrez vous faire l’idée la plus nourrie de l’esprit décoratif de ce temps. Le Baptistère, avec ses stucs, ses encadrements. ses mosaïques, constitue une remarquable décoration polychrome. Le mausolée de Galla Placidia est tapissé de belles mosaïques sur fond bleu foncé, représentant le Bon Pasteur paissant ses brebis. Les sujets sont encore uniquement religieux et l’eflet décoratif très impressionnant.

Dans la seconde époque (493-539), le baptistère des Ariens, avec les mosaïques de la voûte, le baptême dans le Jourdain et les douze Apôtres, est moins intéressant que S. Apollinaire Nnovo, aux murs duquel se voient des cortèges célèbres. A gauche, partant de la ville de Classis, ligurce au bord de la mer, vingt-deux vierges portant des couronnes et accompagnées par les rois mages, se hâtent vers le Christ qui trône, tandis qu’à droite, c’est Ravenne, S. Vital et le Palais de Théodoric, d'où issent vingt-cinq saints qui se dirigent processionnellement vers le même rendez-vous d’adoration. Pour compléter la décoration de la nef, les

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Apôtres sont représentés au-dessus des cortèges entre les fenêtres, et Ton voit, à la bande la plus haute, des scènes de la vie du Christ. C est l'ensemble le plus considérable de Ravenne. Je lui préfère pourtant la décoration de S. Vital où se dressent l'empereur Justinien avec sa suite et saint Maximien d'un côté, et de l'autre l'impératrice Théodora et les femmes de sa cour entrant dans la basilique. Drapée dans un long manteau à frange brodée, les yeux immenses, grands ouverts sous les sourcils arqués, le nez allongé et fin, majestueuse d’altitude et de geste dans l'offrande des présents, Théodora étincelle de pierreries. Le tout est d'une prodigieuse richesse: les ornements, les joyaux, les bordures, les étofles sont d’une somptuosité orientale. — Il reste encore à voir la grande décoration de l'abside et de l’arc de S. Apollinaire in Classe, qui est fort belle et d’une époque plus récente (675).

Ce sont les manifestations les plus importantes de l'art chrétien dans ces siècles. A ce moment Rome est morte, son influence abolie. Constantinople l'emporte. Le grand foyer d'art est maintenant byzantin. Il ne rayonne pas sur les seuls pays de langue grecque, sur l'Asie-Mineure, la Syrie et l’Egypte. L’Italie entière est soumise à Byzance. Dans les mosaïques qui nous occupent, on retrouve non seulement la pensée, mais la main-d’œuvre néo-grecque. On a prétendu que les meilleures mosaïques étaient les plus anciennes

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et que leur excellence était un reflet de la beauté antique. Rien n'est moins probable. Dans l*usagc nouveau que l’Eglise fait de ce procédé, les influences orientales dominent. Cela est sensible dans le luxe des matières, leur éclat, l'arrangement conventionnel, aussi éloigné que possible des idées antiques et surtout dans l'instinct décoratif, qui manifeste les qualités de race les plus précieuses de l'Orient, où les simples artisans font chanter les couleurs les unes à coté des autres et composent avec quelques écheveaux de laines d'éclatants tapis; de l’Orient, pays de la polychromie, briques vernissées, terres émaillées, plaques, où ont fleuri magnifiquement les branches les plus exquises de l'art décoratif. La Grèce en a subi l'influence plus fortement qu'on ne l'a cru ; elle aimait la couleur et savait l'employer architectoniquement. Le moyen âge, plus grec en cela que le néo-classique, n'a pas conçu l'architecture sans la polychromie. Il a fallu la réaction de la Renaissance, l’ignorance des Académies, le sens glacé des pontifes de l'art ancien et des professeurs, pour prêcher comme seule orthodoxie le règne en architecture du gris et du terne, où nous sommes et resterons.

A Ravennc, la couleur triomphe, non seulement dans la mosaïque, mais dans la sculpture décorative. La couleur entre dans le monde chrétien avec l’influence orientale.

RAVENNK

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Quelques promenades dans les églises de Ravenne et au musée suffiront pour rendre évident à l'observateur tant soit peu attentif qu'il se trouve dans une contrée nouvelle, que la llorequi s’étale sur les chapiteaux, les chanccls, les ambons, n'est plus celle que vit fleurir le monde romain, qu’il n'y a aucun rapport entre les frises du forum de Trajan, par exemple, et les panneaux conservés au musée de Ravenne. que l’ornement lui-même n'obéit plus aux mêmes lois, qu'il n’est pas emprunté au même répertoire décoratif : il n’y a plus d’oves. plus de perles, plus d’acanthes. Il est frappé aussi du relief différent de la sculpture: le haut relief a disparu: tout ici est plus plat. En outre le gras de la technique ancienne n'existe plus. Les feuillages sont maigres, nerveux et secs.

Que notre voyageur rappelle à son souvenir les nombreux fragments sculptés que nous lui avons signalés dans les églises primitives de Rome. Ces fragments sont dans une parenté évidente avec ceux qu’il examine maintenant ; ils font partie de la même famille. Nous voulons l'étudier de plus près et en distinguer les types.

Ceux qui apparaissent le plus fréquemment sont la marguerite à six feuilles, l'hélice enfermée dans un cercle, l'ornement en fer de lance ou as

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dépiqué, la croix grecque, la palmette aux feuilles minces cl allongées, se repliant des deux côtes de la tige, ou bien plus schématique, une tige et des nervures; les crossettes; l'enroulement sous ses formes diverses: l'entrclac, la tresse, la corbeille, d’aspect infiniment varié dans les motifs décoratifs les plus divers. Tels sont les éléments essentiels ou, pour parler le langage de l'école, les racines de cette grammaire ornementale.

Or de toutes ces racines, l’orisine est oricnlalc.

Avant de les voir sur terre italienne, on les trouve

en Syrie, en Egypte, en Asie-Mineure. C'est là qu'elles ont été employées pour la première fois par le christianisme, et c'est avec le christianisme qu’elles sont venues en Italie. Quelquesuns de ces ornements sont d’une haute antiquité; on les signale dans les palais de Perse et d'Assyrie. Mais ils furent baptisés par l'Eglise, qui en forma son premier style décoratif. Chrétiens, ils le sont devenus à un point tel, que certains d'entre eux, le fer de lance ou l’as de pique, ont pris une valeur idéographique et que lorsqu'ils apparaissent sur une plaque funéraire avec un nom, comme nous l’avons vu à Rome, ils le certifient chrétien.

Que ce soit là un style, qu'il n'ait rien de romain, qu’il soit vigoureux et personnel, il n’est pas possible d’en douter. lorsqu’on a passé quelques jours à Ravenne. C'est là qu’il faut étudier dans leur grâce aiguë les plaques ajourées, où les animaux se mêlent aux entrelacs, où les colombes ven-

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(langent la vigne symbolique, où les paons boivent à la coupe de l'éternité, où les agneaux paissent la nourriture divine au pied de la croix. Les crossettes s'alignent en frises, les marguerites à six feuilles, les hélices se découpent dans les enroulemenls serpentins de palmcttes aux feuilles pointues. Les chapiteaux se couvrent d'une végétation orientale ou se treillagent en corbeille, semblables à ceux du temple de Salomon, tels que nous les décrit le récit des Bois. Certes ils ne peuvent être confondus avec les chapiteaux antiques. Ils sont pour l'ordinaire cubiques et souvent doublés d'une manière barbare et forte d'un tailloir sur lequel sont sculptés des animaux affrontés.

C'est un esprit nouveau qui s'affirme d'une façon éclatante et crée un style admirable de richesse, de puissance et de variété. Il a fallu être aveugle par les mérites de l'ornement romain pour ne point comprendre la beauté de l'art néogrec ornemental. Il n'est pas possible de rester indifférent devant les superbes chapiteaux de San Vital ou du musée, de ne pas sentir la force et la souplesse des plaques que l'on voit dans chaque église. Ceci n’est point un art mort, qui continue mécaniquement l'exploitation de procédés usés ; ce n'est plus l'art des sarcophages romains où finissent dans la médiocrité une race et un monde. C'est une force qui apparaît; c'est le christianisme qui trouve sa première expression plastique et qui manifeste du même coup son origine orientale.

LÏSFI.CESOE DK L*ORIENT

En Italie, Ravenne est la première conquise; mais l'expansion de l'art néo-grec fut inouïe et aussi étendue que celle du christianisme luimême. Si nous en avions le temps dans ce voyage rapide, il faudrait dire la transmission directe de la Syrie aux pays occidentaux de petits objets décorés, en particulier des ossuaires judéo-grecs que l'on importa d'Asie-Minoure dans tout l'Occident où iis tirent pénétrer le style nouveau. Les Lombards, qui occupent le nord de la péninsule italique à partir de la fin du vr siècle, recueillent l’héritage de Byzance et continuent l’esprit et les traditions de sa plastique. Non contents de couvrir le sol italien de monuments où le style oriental s'affirme, ils le transportent — ils sont déjà les maçons {ttutfjisiri comaàni) — dans les différentes contrées de l'Europe.

En fait ce stvle a régné généralement en Italie, du vi“ au xi* siècle.

Maintenant que nous connaissons par nos jours de Ravenne, cet art et ses origines, nous serons attentifs aux innombrables fragments «le même caractère que nous trouverons dans la suite «le notre vovage.

Il faut noter ici, pour expliquer la diffusion du style byzantin, une chose curieuse, qui n’a pas excité assez d’attention : c’est le goût naturel, inné, des races barbares pour lart oriental. Elles ne sympathisent aucunement avec l art romain, dont elles avaient pourtant sous les yeux d’admirables

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spécimens: non, elles vont à l'Orient, comme s'il v avait entre elles et lui des affinités naturelles, des souvenirs très anciens. Elles développent le style néo-grec qu'elles adoptent, avec une sûreté de goût surprenante. Elles lui donnent plus de richesse, sans en fausser le caractère. La France mérovingienne et carolingienne nous montre les mêmes ornements que ceux de lîavennc ou d'Asie- Mineure. La flore byzantine s'épanouit sur nos plus anciens chapiteaux; les entrelacs byzantins décorent les plaques conservées des églises disparues. Ce sont les crossetles et les étoiles, les palmettes et les enroulements, que Ton voit sur les sarcophages du sud-ouest de la France. Combiné avec des éléments nordiques et barbares, ce style domine du vi* au xi c siècle. Son influence sur la formation du roman est considérable, et. lorsqu'on a étudié l'art de Ravcnne, on saisit l’enchaînement des traditions décoratives qui aboutissent à l'admirable épanouissement de l'art roman.

Le peu de sympathie des races barbares pour la décoration antique est illustré d'une façon très remarquable dans les sarcophages mérovingiens conservés au musée Carnavalet. Sur tous, les ornements néo-grecs sont sculptés. Mais il est typique de voir que l'on a creusé, pour y ensevelir un mort, un ancien pilastre romain dont la face est somptueusement décorée, et que cette face a été tournée vers la terre sur laquelle elle appuie, tandis que sur le revers fruste, qui main-

l’inflcexce de l’orient

tenant regarde le ciel, une main malhabile a tracé l’étoile à six raies, le chrisme et la feuille de vigne, chers au christianisme naissant.

La théorie classique n'avait tenu aucun compte de cette byzantinisation de l’Europe. II lui était nécessaire de croire à la perpétuité de l’enseignement de Home. Dans l’histoire de l'art, le nom même de «romane » donné à l’architecture des xi c etxn* siècles vient du « Nous sommes Latins » répété depuis la Renaissance par tous les pédagogues. Dans l'esprit du parrain de cette dénomination, laquelle ne date pas de soixante-quinze ans, « l'emploi d'éléments romains était de l'aveu général, aussi sensible dans l'architecture qu’il s'agissait de qualifier que la présence des radicaux latins dans les langues dites romanes » en conséquence, arrête que...

Or il y a bien autre chose que des éléments latins dans l’art roman. Si M. de Gervïllc avait étudié Iiavenne et l'architecture de l’Italie du vt" au xi“ siècle, s’il avait regardé les plaques dont les églises primitives de Rome même sont pleines, s'il avait recherché les traces de la décoration mérovingienne et carolingienne que I on trouve en France, il aurait vu que, dans la décoration, il y avait la poussée vigoureuse d’un style nouveau, oriental d'origine, christianisé par l'alliance avec la religion qui triomphe des cultes anciens, et que cet art byzantino-Iombard est l’élément constitutif le plus important de la décoration faussement dite romane.

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